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Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 35: NOTES
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About This Book

A woman recounts her life amid a period of major political transition, combining personal reminiscences with character sketches of leading political, military, and cultural figures. The narrative interweaves theatrical anecdotes, social encounters, and eyewitness descriptions of public ceremonies and battles, reflecting on ambition, reputation, and the emotional cost of historical change. Episodes range from youthful artistic ambitions and stage experiences to intimate observations of prominent statesmen and commanders, presented with candid self-reflection and attention to social detail.

«—Comme le Français chérit toujours le héros qui le conduit à la victoire, et le souverain qui ennoblit la patrie.»

Cette réponse, que m'inspira le souvenir de Ney autant que l'élan de la reconnaissance et le désir de me rendre agréable, me valut des éloges dont la vivacité put me convaincre de la haute opinion, de l'ardente amitié que la princesse portait à son frère, et du prix qu'elle attachait à le voir l'idole de ceux dont il était le maître. En me retirant, j'emportai la certitude d'une faveur plus flatteuse encore pour mon amour-propre que pour mon intérêt.

On pense bien que ces diverses occasions d'intimité avec la souveraine ne m'avaient pas, malgré ses recommandations expresses, disposée à la modestie dans mes rapports dramatiques, soit avec le chambellan-directeur, soit avec mes camarades. Plus on blâmait ma prodigalité, plus je trouvais de plaisir à multiplier mes dépenses, pour humilier les chefs d'emplois. Mes appointemens étaient fort médiocres, comme je l'ai dit; je les laissais toucher, et encore avec une certaine publicité, à mes couturières et à mes marchandes de modes. La malignité des coulisses s'épuisait en conjectures sur la source de tant de luxe étalé. Ma liaison avec le préfet était alors en jeu, et j'étais sa maîtresse avec appointemens. Mais on abandonnait cette version, que démentaient les habitudes du préfet, homme aimable, dont l'amour-propre ne devait pas descendre à une maîtresse payée. Quoique belle encore, la sagacité féminine ne trouvait pas que je le fusse assez pour justifier une tendresse si dispendieuse, et se rejetait, pour expliquer mon aisance, sur une utilité politique et des services secrets qui étaient encore moins honorables. Mon aimable soubrette, j'entends celle de la comédie, s'évertuait à me faire prendre au sérieux tous ces propos, toutes ces injurieuses suppositions. Sachant que la princesse tenait à ce que la source de mon aisance, sur laquelle elle m'avait recommandé d'être tranquille, fût ignorée, je montrais la plus intrépide indifférence sur toutes ces folles opinions de l'envie, se débattant entre le désir de m'humilier et la crainte de voir tourner contre elle-même ses efforts. J'affectais par bravade de grands airs mystérieux. Je mis une grande assiduité dans ma correspondance avec M. Fauchet; et l'huissier de son cabinet, en sa qualité de parent d'un femme du théâtre, ne manquait pas d'ébruiter l'activité de ce commerce épistolaire. Ces lettres, quoique très fréquentes, étaient encore assez longues; M. Fauchet n'y répondait jamais que verbalement et quand nous nous rencontrions: elles l'amusaient par une facilité de folies qu'alors ma gaieté me fournissait abondamment, et qui étaient aussi éloignées d'une coupable galanterie que d'un lâche espionnage politique. M. Fauchet existe encore, et j'en puis hardiment appeler à son témoignage. S'il m'est arrivé quelquefois, étourdie par l'encens que l'on prodigue aux femmes qui ont quelque esprit, de me laisser aller à l'expression de mes opinions, je ne me suis jamais cru le droit ni le pouvoir de conseiller les gouvernans, ou de les aider par d'indignes rapports politiques.

Vers le mois d'avril, la cour vint établir sa résidence à Pise, ville antique, pleine de souvenirs, comme toutes les villes de l'Italie, de monumens; où le climat est peut-être plus doux et plus égal qu'à Florence même, sans aucune de ces alternatives du froid et du chaud, qui, quoique bien doucement, s'y produisent quelquefois. La grande-duchesse, qui savait goûter la vie, après avoir présidé aux affaires, venait à Pise se délasser de la grandeur dans les plaisirs de l'intimité. Quelque temps, après l'établissement de la cour dans cette résidence, je me promenais seule en suivant le superbe quai de l'Arno, qui traverse Pise. Je m'étais reposée à l'extrémité, sur le revers d'un chemin bordé d'arbres et de jardins délicieux. Je fus distraite de mes rêveries par le bruit d'un élégant et rapide carich, conduit par un des postillons de la duchesse. «Est-ce que la princesse vient de ce côté?» Cet homme me répondit: «Son Altesse prend en ce moment du lait chez un chevrier de la campagne; ses ordres sont d'aller l'attendre au détour du chemin, à un quart de lieue d'ici.»

Dès que l'équipage eût fendu l'air, je me dirigeai du côté où la cabane du chevrier m'avait été indiquée. La curiosité a de l'ardeur et de l'instinct. Au milieu des habitations, mon imagination crut découvrir celle que je cherchais, à son air plus élégant, quoique plus sauvage. On la voyait poindre à peine au milieu des dômes de l'aubépine en fleurs et des lilas odorans. J'allais franchir le rempart embaumé, lorsqu'une réflexion me retint: on peut savoir que j'ai parlé aux gens de la duchesse, et une rencontre qui ne sera plus l'effet du hasard sera traitée comme une indiscrétion de la curiosité. Je m'arrêtai tout court à cette pensée; mais je crus pouvoir, par capitulation avec moi-même, m'asseoir auprès des buissons, l'oreille dressée et l'œil aux aguets. Au bout d'une demi-heure, j'entendis comme un bruissement de rameaux, et je distinguai le son de voix d'Élisa. Elle paraissait lire des passages d'un bulletin de la grande armée. J'entendis, distinctement les phrases suivantes: «Cent pièces de canon, quarante drapeaux, cinquante mille prisonniers, trois mille voitures; l'ennemi fuit épouvanté; l'avant-garde a passé Ulm. Dans quelques jours, l'Empereur sera à Vienne.»

Il y avait presque une joie virile dans l'accent d'Élisa, en prononçant ces phrases, et pour ainsi dire un orgueil fraternel de la victoire. Une voix d'homme répondit aux exclamations admiratives d'Élisa par des flatteries, en bon français, mais avec une prononciation italienne. Ma curiosité redoublait d'instans en instans; je retenais ma respiration, de peur que le souffle arrêtât le moindre mot. Immobile, je trouvais presque un sens au mouvement du feuillage; je jugeai que, dans une délicieuse soirée du printemps, on voulait en prolonger les heures. Les intérêts de la politique et les émotions de la gloire furent remplacés par une causerie plus intime et moins grave. C'étaient de ces riens charmans qui, en succédant aux grandes affaires, paraissent mieux encore, et je m'aperçus que celui qui causait avec la duchesse réussissait à les faire valoir. L'œil ne secondait point l'ouïe, malheureusement pour la complète intelligence de cette scène; mais à l'oreille arrivaient suffisamment de ces mots qu'on achève avec un peu d'habitude et de pénétration. Celle dont la dignité eût pu s'offenser des hommages d'un sujet, aimait cependant à les recevoir comme des preuves de dévouement, et comme une espérance de cette affection sincère si rare dans les cours. L'altesse avait de la réserve, et la femme de l'émotion: combat plein de délicatesse et d'intérêt qui fait qu'une souveraine résiste à ce qui pourrait lui plaire. La conversation était longue; car celle même qui la réprimait trouvait un secret plaisir à ne pas l'abréger. Je l'entendis cependant, après quelques momens de silence, dire d'un ton ferme, quoique doux: «Quant à l'amour, n'en parlons pas; mais une véritable amitié me serait bien chère. Mon âge et mon rang, Cerami, m'interdisent de croire au premier de ces sentimens; mais j'attacherais du prix à recevoir des marques honorables de l'autre[11].»

Je crus qu'on allait sortir de mon côté, et je m'éloignai doucement pour esquiver la première surprise; mais on passa derrière l'enclos, et j'aperçus la princesse à une certaines distance, appuyée sur le bras du comte Cerami, qui tenait un livre et des papiers à la main. Un valet de pied suivait, accompagné d'un paysan qui portait une énorme corbeille de fleurs. Je m'élançai dans le chemin de traverse, et arrivai à l'endroit où la voiture de la princesse attendait. Du plus loin qu'Élisa m'aperçut, elle me fit signe d'avancer, et dit en riant au comte Cerami: «Elle est comme Chérubin, on la trouve partout.» Puis, se tournant vers le paysan de sa suite, elle ajouta: «Accompagnez madame, et portez ces fleurs chez elle:—Que Votre Altesse est bonne! mais qu'elle ajoute une grâce à tant de grâces; qu'elle daigne joindre au présent un bulletin de l'armée: je tresserai, en le lisant, des couronnes aux vainqueurs.» Alors elle regarda le comte Cerami, qui m'en offrit un: c'était celui du 24 avril 1809, daté du quartier général de Ratisbonne. La duchesse me donna l'ordre de venir le lendemain au palais, et elle monta lestement dans son élégante voiture, qu'elle conduisait elle-même sous la surveillance du comte Cerami. En un instant ils disparurent. Je me rendis chez moi avec le paysan chargé de la corbeille; et, depuis ce jour, j'eus chaque matin ma fourniture de fleurs.

Le lendemain, je me rendis au palais. Je lui parlai d'abord du bulletin en termes qui la disposèrent très favorablement; mais, quelques instans après, quittant ce texte militaire pour en choisir un plus délicat, elle me demanda comment j'avais été présente à la conversation du bosquet. J'expliquai tant bien que mal un hasard si combiné. «Vous écoutiez donc? me dit Élisa avec quelque humeur.

«—Oui, j'écoutais; mais je supposais pas que ce fût Votre Altesse que j'entendais.»

Le mécontentement d'un moment se dissipa, par la conviction que devait facilement inspirer à la grande-duchesse mon caractère. Loin d'être plus réservée avec moi, elle me montra, au contraire, à partir de ce jour, plus de confiance et d'abandon; et je jugeai, par la longueur de la conversation, que l'intimité des princes s'acquiert par un certain mélange d'adroites flatteries et de vérités délicates, par ce que j'appellerais une demi-franchise, disant assez pour éclairer, et pas assez pour déplaire.

CHAPITRE XCII.

Gouvernement de la Toscane.—Cour de la grande-duchesse.—Anecdotes sur le grand-duc Léopold.

De toutes les parties de l'Italie attelées au char du grand empire, la Toscane était peut-être celle où les souvenirs offraient le plus de résistance à la nouvelle domination. Quand le pays, occupé et évacué ensuite par les Français, retomba un moment, en 1799, sous le pouvoir de ses anciennes mœurs et de ses anciens maîtres, les réactions avaient été terribles et empreintes de cette cruauté italienne qui s'allie si singulièrement avec l'indolence et la faiblesse. Des commissions permanentes avaient condamné les partisans des Français: on avait égorgé et proscrit avec toute la fureur d'une mode. Les plus jolies femmes, ces Toscanes si douces, s'étaient fait remarquer dans ces représailles devenues des fêtes. On les avait vues à Pise se rendre à l'exécution des condamnés, danser autour du poteau comme à un bal, n'interrompant cette bacchanale des discordes civiles que pour jeter aux victimes des pommes, des citrons et des oranges. J'ai entendu raconter des scènes horribles de vengeance particulière, des raffinemens d'une cruauté qui semblait voluptueuse; mais par bonheur, dans les révolutions il se rencontre toujours quelques uns de ces beaux traits qui suffisent pour absoudre l'humanité; en voici un qui ferait oublier tous les crimes vulgaires par l'exemple d'un courage et d'une vertu presque célestes:

Les débiteurs, qui, dans tous les pays, sont toujours au premier rang de ceux qui ont des vengeances à exercer, n'avaient pas eu de peine à faire étendre sur les Juifs, toujours détestés du peuple, n'importe où ils résident, la rage de proscription et de meurtre qui avaient frappé les partisans des Français. Déjà une troupe grossière et affamée de sang s'acheminait vers le quartier des malheureux Juifs pour les livrer à l'extermination.

Un saint prêtre, un prélat révéré, M. Santi, évêque de Savona, court dans les rues déjà envahies par la populace, revêtu du surplis, armé seulement de la crosse d'or des apôtres; il se précipite au milieu de la foule, l'exhorte, la conjure au nom de l'Évangile qui pardonne. On le presse, on le repousse, on le renverse. Il se relève avec calme, un crucifix à la main, effraie après avoir supplié, et, comme inspiré par le Dieu dont il porte l'image, ramène les furieux à l'humanité par la terreur sainte dont il les écrase, et sauve ainsi ceux que le double fanatisme de la haine religieuse et de la cupidité frénétique allait immoler.

Au retour du gouvernement français, tous les proscrits rentrèrent; une administration ferme fit rentrer sous le joug un peuple qui a tout ce qu'il faut pour écraser des vaincus, mais rien de ce qui peut résister à des vainqueurs. De même que cela avait été en Toscane une émulation de représailles en notre absence, de même ce fut comme un concours de soumission et de souplesse à notre retour. On accoupla dans les fonctions publiques les amis et les ennemis, les proscrits et les proscripteurs et l'on vit d'anciens bourreaux rendre la justice avec un exemplaire esprit de conciliation. Un Haldi, qui avait eu la palme des vengeances, sut encore conquérir, avec une mobilité dont on ne pourrait trouver le modèle qu'en Italie, la couronne des réparations vis-à-vis de la puissance nouvelle. La formation de la cour ressembla à une levée en masse de nobles seigneurs, de grandes dames, d'hommes riches et de femmes jolies, de notabilités de toute espèce. On fit une conscription de courtisans, et la vanité fut en quelque sorte chargée de créer en Toscane un patriotisme français.

L'organisation administrative devint la même que dans le reste de l'empire. Un préfet, un commissaire général de police, un commandant militaire supérieur, formaient les pivots de ce système simple et fort. Les rangs secondaires avaient servi de cadre aux ambitions locales, et les Italiens y étaient même en plus grand nombre que les Français. Les premiers dominaient dans les tribunaux, et les seconds dans la gendarmerie. De toutes les dynasties impériales, celle de la Toscane était celle qui avait fait la plus large part à la nationalité dans la distribution des emplois publics. Aumôniers et dames d'honneur, chambellans et chapelains, écuyers et pages avaient été exclusivement choisis parmi les familles historiques et héréditairement en possession des richesses, du pouvoir et de la servilité. Les disputes de l'étiquette avaient remplacé les discussions factieuses; le cérémonial, les bals, les fêtes, les plaisirs, ces moyens de conciliation toujours plus puissans qu'on ne le croit, avaient étourdi les vieux ressentimens, et formé autour de la sœur de Napoléon une atmosphère de dévouement et de souplesse. Tout en façonnant la Toscane à la législation bienfaisante de nos codes, à l'uniformité moins douce de nos douanes et de notre recrutement militaire, on avait laissé une certaine latitude aux souvenirs et surtout aux mœurs. Dans les actes publics la langue française n'était admise que de moitié avec la langue de l'Arioste. La grande-duchesse, qui avait beaucoup de tact et qui désirait populariser la domination napoléonienne, mettait une certaine affectation à témoigner son respect pour l'idiome toscan en l'employant de préférence.

L'ivresse d'une cour facile et brillante, que l'on ne pouvait guère comparer qu'aux licences de ce bon régent, comme l'appelait Voltaire, ce levier politique des plaisirs n'agissait guère cependant que sur les classes supérieures, toujours et partout plus favorables aux innovations et à l'influence de l'étranger. Mais le fond d'une nation n'est pas aussi malléable. Le peuple, qui tient plus en quelque sorte à la terre qu'il habite et à l'air qu'il respire, n'a pas cette heureuse facilité des courtisans, et oppose toujours bien plus de résistance au joug. La mémoire des Médicis et de Léopold, le souvenir de leur administration paternelle, enchaînaient encore l'imagination pourtant mobile des Toscans; et la gloire des armes, moins séduisante pour eux que celle des arts, ne les avait point disposés en faveur de Napoléon. Souvent dans mes courses, moi, tout enivrée de la gloire de l'empire, interrogeant des paysans et des hommes du peuple, je recevais de ces réponses pleines de souvenirs antiques, de ces réminiscences d'un pouvoir tombé qui survit à l'oubli et à sa chute par des bienfaits. Voici deux anecdotes qu'on me pardonnera bien de rapporter, car tout ce que l'on a entendu de la bouche du peuple mérite une véritable vénération; et certes on peut me rendre une justice, c'est que, quelles que soient mes préoccupations de cœur ou mes intérêts de position, j'ai toujours du respect pour la vertu et une place pour tous les nobles souvenirs. Les beaux traits de la puissance légitime ont peut-être encore plus de prix sous une plume qui avait à se défendre des influences de l'usurpation. Des actions généreuses me plaisent, n'importe d'où elles viennent, et l'amie d'Élisa ne peut résister au bonheur de retracer deux anecdotes de l'administration de Léopold, recueillies à une distance si peu suspecte.

Ce prince admirable, qui rachetait en quelque sorte par ses bontés le despotisme qu'il était chargé d'exercer en Toscane, trouvait une douce consolation à son propre pouvoir dans l'usage qu'il s'efforçait de lui donner. Il aimait à se mêler, déguisé, aux amusemens ou aux travaux de la population. Les prisons n'avaient pas de plus vigilant inspecteur; et le droit de faire grâce, le plus beau des priviléges de la royauté, il ne le déléguait pas à des commis, et se le réservait comme une des consolations de la couronne.

Un jour que Léopold visitait, dans ses vues de pardon et de bienfaisance, les prisons de Livourne, il interrogea un à un tous les locataires du bagne sur les motifs de leur séjour. À entendre ces innocens forçats, aucun n'était coupable, tous avaient succombé sous les dénonciations de la haine, sous la puissance d'une inimitié terrible, de complicité avec quelque erreur de la justice, et tous attendaient et méritaient une grâce de leur équitable souverain. Le grand-duc aperçoit au milieu du groupe empressé sur ses pas un galérien moins impatient, se séparant même de ses compagnons pressés autour de leur maître. Léopold n'en est que plus empressé de lui faire les mêmes questions qu'aux autres. Maestro, répond le forçat presque pudibond, sono stato condannato perchè sono un bravo ladro. Donnez bien vite la liberté à ce scélérat, s'écria le spirituel et généreux souverain: avec lui tant d'honnêtes gens sont en trop mauvaise compagnie. Admirable alliance de la bonté et de l'esprit, qui a quelque chose de français, et qui faisait appeler Léopold le Henri IV de la Toscane!

La justice est toujours ce qu'il y a de plus précieux et aussi ce qu'il y a de plus rare pour les peuples. Le bon Léopold le savait bien, et tâchait de procurer à ses sujets ce bienfait si difficile, en stimulant le zèle de ses délégués négligens. Il y avait un juge fort singulier du pays, qui, au lieu d'aller à l'audience ne sortait de son lit que pour dîner, et y rentrait pour se reposer de cette fatigue peu judiciaire. Impossible non seulement de le rencontrer à son tribunal, mais encore à son domicile. Sa vieille servante, huissier dressé à cet effet, renvoyait avec une religieuse exactitude les pauvres solliciteurs. Monsieur est sorti, Monsieur est malade, Monsieur dort, étaient tout ce que l'on pouvait obtenir d'elle. Le mécontentement public était à son comble, et l'écho en arriva jusqu'à Léopold: il s'achemine vers le tribunal à l'heure, hélas! inutile de l'audience, n'y trouve pas, bien entendu, son magistrat paresseux, mais s'informe de sa demeure et y court. Même accueil au souverain, que l'incognito assimile à la foule des plaideurs ordinaires; même défense opiniâtre de la porte, même réponse de la servante, qui se retranche sur le sommeil de son maître et qui proteste qu'elle sera renvoyée si elle laisse entrer. Brusque malgré lui, et indiscret par vertu, le prince passe outre aux protestations et aux résistances. La consigne est violée, la porte presque prise d'assaut. L'honnête et paresseux L'Hôpital reposait dans une chambre obscure, les rideaux fermés comme un de ces vertueux chanoines dépeints par Boileau dans le Lutrin. Le juge, endormi, se lève sur son séant, un arrêt à la bouche contre l'insolent qui violet le sanctuaire de la magistrature, un de ces arrêts dont il était pourtant si avare. Léopold se moque de toutes les menaces, et animé d'autant de courage que d'indignation, pousse le juge ébahi à bas de son siége… de sommeil, et lui crie: Vous avez beau vous débattre, le grand-duc connaît votre conduite scandaleuse, il ne vous reste plus qu'à vous habiller promptement pour venir vous justifier. Le juge, étourdi, se réveille enfin et reconnaît son maître dans l'étranger, tombe à ses genoux en implorant son pardon. «Gracieux prince, je suis réellement retenu au lit par une grave indisposition; j'y fouillais les papiers d'une immense procédure: c'est ce maudit Barthole qui m'a endormi; mais je n'y serai pas repris, je ne le lirai plus, grâce! grâce!…—Relevez-vous, monsieur, vous avez cessé d'être juge.» Et là-dessus Léopold se retira avec toute la fermeté et toute la dignité royales. Un magistrat plus éveillé vint immédiatement prendre possession de la place, et mettre à jour le monceau de dossiers dont son prédécesseur avait fait litière. Mais élevant l'héroïsme du trône jusqu'à l'indulgence, le bon Léopold envoya, en même temps qu'un nouveau juge pour contenter ses sujets, une pension à l'ex-magistrat pour le bénir.

FIN DU TROISIÈME VOLUME.

NOTES

[1: La princesse Élisa.]

[2: Le grand maréchal m'avait remis, avec un sac de sequins, deux ordonnances sur le trésor, qui me furent acquittées dix-huit mois après par M. Mollien.]

[3: Le général de division Godinot, qui se tua en Espagne à la suite d'une attaque de nerfs, maladie à laquelle il était fort sujet.]

[4: Le général Delzons, qui fit plus tard des prodiges de valeur en Russie, à la Moscowa, périt bien jeune encore dans la cruelle retraite de cette guerre des élémens, des distances et des frimas.]

[5: Le chirurgien en chef, le brave baron Larrey.]

[6: Rideaux de gaze claire qui ferment en Italie les lits comme des boîtes.]

[7: Chargé d'affaires, qui fit d'admirables efforts pour sauver la ville du pillage.]

[8: La lâcheté oisive ou la haine calculée a cherché si souvent à se venger de la gloire de nos braves sur le champ de bataille, par la satire de leurs manières et le contraste de leur langage ou de leur style trivial avec les hautes positions conquises par leur épée, que j'éprouve l'irrésistible plaisir de citer ces lettres d'un simple sergent de nos phalanges immortelles: elles prouveront qu'en fait d'honneur nos soldats savaient aussi bien l'exprimer que leurs devanciers du vieux temps; et que ces héros, qui troquèrent si soudainement le sac et le fourniment contre l'épaulette de général ou le sceptre de roi, étaient encore quelquefois aussi forts sur l'orthographe que les colonels musqués, qui avaient au moins le temps de l'apprendre au milieu des loisirs d'une garnison.]

[9: Qu'il ne faut point confondre avec Pinti, le premier ayant toujours été la demeure des souverains. Le second est un fort beau palais aussi, situé près de la porte et de la rue de ce nom, à Florence, où le gouvernement français avait établi la préfecture.]

[10: Les comtesses Torigiani et Médici (Catherine), dames pour accompagner.]

[11: Le comte Cerami était un des hommes les plus brillans de la cour de Florence, instruite et spirituel. La grande-duchesse le combla de bienfaits. La voix publique, toujours prompte à supposer, le désigna comme un favori. Il fut peu reconnaissant aux jours de l'adversité, ce qui malheureusement appuierait les conjectures de la malveillance; car, en fait de favoris des princes, ceux qui ont le plus obtenu sont ceux d'ordinaire qui se souviennent le moins.]