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Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 9: CHAPITRE LXVII.
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About This Book

A woman recounts her life amid a period of major political transition, combining personal reminiscences with character sketches of leading political, military, and cultural figures. The narrative interweaves theatrical anecdotes, social encounters, and eyewitness descriptions of public ceremonies and battles, reflecting on ambition, reputation, and the emotional cost of historical change. Episodes range from youthful artistic ambitions and stage experiences to intimate observations of prominent statesmen and commanders, presented with candid self-reflection and attention to social detail.

CHAPITRE LXVII.

Une conspiration.—Fouché, ministre de la police.

Dans le grand nombre de mes connaissances se trouvait un M. Vill… Il m'avait présenté un de ses amis, M. Hervas, riche banquier espagnol, homme fort distingué, qui avait bien, au premier abord, quelque apparence de morgue et de hauteur, mais qui gagnait singulièrement à être connu. M. Hervas se plaisait dans ma société, parce qu'il me trouvait instruite sans être pédante, assez au courant de la littérature espagnole, genre de séduction qui ne pouvait être commun à beaucoup de femmes. Jeune, doué de tous les dons extérieurs et de ceux de la fortune, sa générosité fit bientôt croire à une liaison plus intime. Cette présomption, qui n'était point fondée, car il n'y eut jamais entre nous ni la pensée, ni les droits de l'amour, m'exposa à toutes les jalousies d'une rivale.

Madame Arthur, femme assez jolie encore, quoique près de la maturité, venait quelquefois chez moi sous les auspices de Joufre, et comme elle avait de fort bonnes manières, elle était du nombre de ces personnes sur lesquelles il y a bien quelque chose à dire, mais qui, grâces à l'extérieur, ne déparent point un salon dans les grands jours. Comme cette simple connaissance n'avait jamais été jusqu'à l'intimité, je fus assez surprise de voir madame Arthur m'accabler de visites du matin assez ennuyeuses. Ses assiduités avaient un but. Elle y arriva. Elle avait connu Hervas, et elle me fit de sa vertu une description si pompeuse, que je pensai de suite qu'elle l'avait immolée, et de la magnificence du riche espagnol une peinture qui indiquait plus de regrets que de principes. Mais je faisais trop d'honneur à ladite dame en ne lui supposant que des remords de cupidité, elle avait aussi des projets de vengeance. Opulent et généreux, Hervas, malgré mes refus, me comblait journellement de ces riens brillans que le luxe invente et que la mode renouvelle. Madame Arthur était chez moi au moment même, où encore une fois le domestique d'Hervas apportait un nécessaire d'une richesse et d'un travail admirables. Elle ne put maîtriser son dépit. «Allez, madame, me dit-elle, on ne donne pas tant à la seule amitié.»

Blessée de l'impertinence, je répondis avec aigreur. «Tenez, reprit la vilaine femme, les cadeaux aplanissent bien toutes les routes. Si vous n'êtes pas la maîtresse d'Hervas, c'est qu'il a d'autres vues sur vous en vous prodiguant d'aussi fastueux présens. Si j'avais voulu, j'avais beau jeu avec lui, moi qui suis intime avec Rapp. Il ne s'agissait de rien moins que de 50,000 francs.

«—Et vous avez refusé, madame! Il vous demandait donc l'impossible?

«—Je ne puis dire ces choses-là; mais ce que je puis déclarer, c'est que, sans aimer ni Pierre ni Paul, on n'aime pas à être mêlé à de pareilles affaires.»

Ma curiosité commençait à être vivement excitée; je brûlais de savoir autant qu'on brûlait de m'instruire, mais la vengeance, l'envie et la sottise n'ont jamais rien inventé de plus noir que l'action que cette femme allait m'avouer.

«Hervas, me dit-elle enfin, est un ennemi du premier consul; son séjour à Paris n'a pas d'autre but que le projet d'un empoisonnement contre sa personne.

«—Vous êtes folle avec vos idées, et dangereuse avec vos confidences; daignez, je vous prie, me les épargner.

«—Oh, mon Dieu! vous le prenez bien mal. Il n'en est pas moins vrai qu'on m'a proposé les 50,000 fr. pour m'introduire…»

Malgré moi, je devenais pensive, et l'inexplicable inquiétude qui se peignait dans mes traits donna à madame Arthur le courage et le plaisir de continuer.

«On avait, ajouta-t-elle, pensé à des pastilles, mais le consul est méfiant.

«—Écoutez, madame, vous ne sentez pas tout ce que vous dites; mais moi, qui vous connais, je lis le mensonge dans votre refus.

«—Comment! vous me croyez capable d'un crime pour 50,000 fr.?»

Un oui était sur mes lèvres, quand Adélaïde arrêta cette rude réponse, en annonçant une visite. Madame Arthur me quitta.

Je vis Hervas le soir même. J'avoue qu'en l'abordant, l'imagination, toute pleine encore de ce que je ne croyais pas, mais de ce qui m'effrayait cependant, je fus gênée avec lui et réservée. Il m'en fit la guerre, et son air inspirait tellement la franchise et la gaieté, que je ne pus accorder les ombres d'un complot avec de pareils dehors, et que, revenue moi-même à mon humeur, je ne crus pas même devoir l'étourdir des calomnies d'une mégère.

Je me gardai bien encore d'en parler à Regnaud; je connaissais sa susceptibilité en matière politique. Aussi quelle fut ma surprise de le voir, huit ou dix jours après cette scène, arriver chez moi, à une heure du matin, me demandant, sans préambule et presque du ton d'un juge, quelles étaient mes relations avec Hervas. Il était pâle, agité… Son air, ses interrogations brusques et inquiètes me donnèrent presque la terreur d'une épouvantable vérité.

«Il serait donc vrai, s'écria-t-il; vous saviez et vous ne m'instruisiez pas. Se peut-il? et si on l'eût assassiné, qu'auriez-vous eu à répondre?»

L'exclamation me parut si inconvenante et si exagérée, que je pris, comme malgré moi, le ton de la légèreté et de l'ironie. «Devais-je le garder. Votre consul ne vaut pas tout le bruit que vous faites. Est-il mort? oui ou non.

«—Comment, Saint-Elme!… mais vous me faites frémir.

«—Rassurez-vous; la vie m'est trop chère pour que je voulusse risquer ma blanche peau pour la cruelle fantaisie de rendre un peu plus sépulcral le teint de votre consul. Je ne suis pas assez ambitieuse pour m'élever jusqu'au forfait politique. La lâcheté me révolta toujours, et dans tous les cas, dans toutes les opinions, pour tous les partis, l'assassinat me semble abominable, sans résultat et sans excuse.

«—Oh, mon amie! je vous reconnais. Votre langage me rassure. Tenez, jugez de mon trouble; voilà ce qu'on m'écrit:

«L'intérêt qu'on prend à madame Saint-Elme décide l'anonyme à vous instruire des dangers où elle s'expose par sa liaison intime avec un étranger très suspect et ennemi juré du consul. On a averti cette dame, et l'on s'attendait qu'elle aurait, par prudence, cessé de voir la personne; loin de là, on voit que l'intimité augmente. Se pourrait-il qu'elle fût gagnée! L'estime qu'on a pour vous, monsieur, détermine à cet avis. Soyez sur vos gardes.»

«Oh! l'abominable femme que cette Arthur! m'écriai-je en posant le billet sur la cheminée.

«—Mais, que vous a-t-elle dit?

«—Des mensonges, des absurdités.» Et je les lui contai toutes.

À cette époque, tout ce qui approchait Bonaparte poussait le dévouement jusqu'au fanatisme. Le soupçon était un devoir, la délation une vertu. Par suite de cette religion politique, Regnaud s'oublia au point de m'ordonner de faire ma déclaration, et de me défendre de prévenir Hervas, appelant bientôt mes refus de la complicité.

«—Ma complicité est tout simplement du bon sens. Est-il possible qu'un homme d'honneur, riche, heureux, indépendant de votre gouvernement, étranger à ses intérêts, veuille échanger les douceurs de l'opulence contre les plaisirs d'une conspiration?

«—Oh, mais, Saint-Elme, comme vous le défendez!

«—Et vous avec quelle leste facilité vous faites des complots et des coupables. Votre consul vous tourne la tête.

«—Je sais bien que vous ne l'aimez pas.

«—Mais, quels que soient mes sentimens, en tirerez-vous la conséquence d'un crime?

«—Pourquoi ne m'avoir pas confié les propos de cette dame Arthur?

«—Belle question! parce que je les traitais ce qu'elles valent, et que je sais qu'une ombre suffit pour éveiller des soupçons chez les gouvernans, et entourer d'inquiétudes ceux qui, à tort même, leur sont signalés; parce que j'ai voulu vous sauver des travers du zèle et des excès du dévouement, et un galant homme des tracas de la haute politique.

«—Saint-Elme, si vous avez la moindre amitié pour moi, vous allez m'accompagner chez Fouché.

«—Pourquoi? pour déclarer que vous perdez la tête?

«—On ne badine pas en pareille matière. Votre devoir est de déclarer les propos qu'on vous a tenus, sinon par attachement au consul, au moins à cause de celui que je lui porte et que vous avez pour moi.

«—C'est-à-dire que, parce que je vous sais dévoué au consul, mon devoir serait d'être infidèle à un ami qui aurait, avec la volonté de conspirer, la maladresse de m'en instruire?

«—Nul doute.

«Monsieur, croyez que si j'avais su que la dénonciation fût une des conditions de l'amitié, j'aurais fui une intimité qui commande de tels sacrifices.

«—Dieux! quelle tête, quand elle ne veut pas comprendre!

«—Je comprends tout, et voilà pourquoi je ne veux rien faire. Je vous répète qu'Hervas ne m'a rien dit, pas plus qu'à cette furie qui a tout inventé. Mais, lors même qu'il m'eût confié le dessein de faire sauter le Luxembourg avec tous ses locataires politiques, j'aurais fait en sorte que vous ne fussiez pas victime du complot; mais certes je ne vous en eusse pas fait le confident. Vous voulez me conduire à la police pour une dénonciation; j'aimerais mieux y être traînée pour un crime.

«—Saint-Elme, tenez-vous à mon amitié?

«—Il y a deux ans, elle me paraissait on ne peut plus précieuse.

«—Promettez-moi du moins de ne plus revoir Hervas, et de ne pas lui écrire; car, sans doute, vous étiez en correspondance: et sur quoi!

«—Mais il me trouvait charmante, et il osait me le dire, et j'osais lui répondre qu'il était fort poli.

«—Adieu, je vous quitte, mais il pourrait arriver que vous me vissiez encore ce soir.

«—Je vous préviens que vous resterez à la porte, à moins que vous ne soyez accompagné d'une de ces aimables formules: De par la loi. J'ai mal à la tête, et si mauvaise que vous la jugiez, je veux la soigner; car vous m'avez fatigué l'esprit, et j'ai besoin de sommeil.»

Il partit, et mon domestique entendit qu'il donnait l'ordre de le conduire chez le ministre de la police. Je m'endormis fort tard et avec peine, le cœur tout bouleversé de cette pénible soirée. Lorsque je m'éveillai, on m'annonça que Regnaud s'était déjà présenté deux fois pour voir si j'étais levée. On me parlait de lui quand il entra.

«Je viens vous chercher. Le ministre de la police prend les choses au sérieux. Venez tout lui dire. C'est le plus court pour vous, et même le plus sûr pour Hervas.»

Je m'enveloppai d'un schall et d'un voile, et je me décidai sans proférer une parole. La cour de l'hôtel était remplie de gendarmes. Regnaud me donna la main. Je ne saurais dire tout ce que j'éprouvais, mais cela tenait de l'épouvante, car le ministre me parlait déjà que je ne l'entendais pas encore. J'étais si émue, que je restais debout, malgré l'invitation fort polie qu'on m'avait faite de prendre place, et qu'on fut contraint de me renouveler.

«C'est une affaire fort étrange, me dit Fouché, que celle dont M. Regnaud m'a fait part; voudriez-vous, madame, m'en déduire les plus minutieuses circonstances? Ne craignez rien.»

Je vis de suite qu'on cherchait une accusation, et qu'on n'épargnait rien pour la trouver, et pour me faire dire que c'était positivement à moi qu'Hervas avait confié son projet.

«—Ce projet est une fable, une atroce calomnie. Je vois Hervas depuis six mois. Jamais le nom du premier consul n'a été sur ses lèvres. Il ne s'en occupe pas plus que moi.

«—Vous connaissez le consul depuis votre liaison avec Moreau?

«—Non, car il était en Égypte. Je ne pense en vérité à Bonaparte que quand j'en entends parler.

«—C'est par sympathie avec Moreau?

«—La sympathie qui me liait à ce grand homme, citoyen ministre, avait une source plus douce que les opinions politiques.»

Puis Fouché revenant à Hervas: «Vous savez pourtant qu'il a tenu le propos en question?

«—Je suis sûre que c'est une calomnie.

«—Mai si Hervas ne vous a pas confié son projet, il a chargé madame
Arthur de vous le communiquer?

«—En un mot comme en mille, Hervas ne m'a rien dit, il n'a rien dit à cette femme.»

Ici la sévère physionomie de Fouché s'enlaidit encore, et j'en reçus une telle atteinte, que je me voyais déjà entourée de tous les réseaux de cette terrible police, qui, bon gré mal gré, voulait une proie. Quelques momens je sus contraindre tout ce que j'éprouvais, et me donner même un air de sincérité et d'insouciance qui trompa les regards si exercés de l'argus.

Mais Fouché avait dans la physionomie quelque chose d'invincible. On ne pouvait le pénétrer, il vous pénétrait toujours. Je l'ai plusieurs fois rencontré, et dans l'intimité comme dans la représentation, il conservait le même empire. Je l'ai vu à La Haye, lors de sa courte ambassade; je l'ai vu à Florence auprès de la princesse Élisa. Dans la faveur comme dans la disgrâce, son impassibilité terrible ne se démentait jamais.

Qu'on juge de ce que pouvait produire, sur moi une première entrevue! «Songez, ajouta bientôt Fouché, en se rapprochant de moi avec une confiance toute caressante, qu'il y va d'un grand intérêt. Votre obstination peut vous perdre, sans sauver votre instigateur.

«—Mais il n'y a pas plus d'instigateur que de crime!

«—Votre cœur s'exalte par le danger. Vous n'auriez pas tant de chaleur s'il était innocent. Encore une fois, que votre esprit vous serve du moins à vous sauver de la duperie de l'héroïsme.

«Il est prouvé qu'Hervas a tenu le propos: il faut choisir entre une récompense sûre et une punition inévitable et terrible.

«Vous faites, monsieur, à la délation des voies bien larges; mais vos récompenses sont des opprobres. Il y a des choses toutes simples que ne veut jamais croire la finesse des politiques; elles leur éviteraient pourtant des frais et des fautes. Je vous répète qu'il est impossible qu'Hervas ait voulu jouer une brillante fortune contre un dangereux complot. Si l'idée eût pu lui en venir, il m'eût plutôt choisie pour confidente, moi, pour qui vous supposez qu'il éprouve une prédilection si marquée, qu'une femme sans esprit, sans considération, avec laquelle il n'a pu avoir qu'un de ces courts rapports de plaisir dont un homme délicat rougit bientôt. Ce n'est point à de pareilles femmes que l'on confie sa vie et son honneur.

«—Votre défense choquante m'éclaire: je vois que vous aimez Hervas: au nom de cet attachement, avouez tout; ma propre indulgence est à ce prix.

«—Votre protection, votre indulgence, je les repousse; je respecte le gouvernement, mais je ne le crains ni ne l'implore. Je suis innocente, Hervas est innocent; je suis en votre pouvoir, faites de moi ce que vous voudrez.

«—Nous allons vous garder jusqu'à plus ample informé.

«—Appelleriez-vous cela de la justice?

«—Si ce n'est justice, c'est prudence; et les gouvernemens n'en sauraient trop avoir.»

Ici un jeune homme entra, et remit un papier au ministre au sombre visage. «Je suis fâché, dit-il, d'user de rigueur envers vous; mais madame Arthur vous accuse; elle déclare ne s'être adressée à vous que par la confiance que lui inspirait votre amitié avec une personne dévouée comme Regnaud au consul.

«—Ah! vous voilà donc convaincu que ce n'est pas à moi que la prétendue confidence a été faite?

«—Si peu, qu'Hervas est arrêté, que ses papiers sont saisis, et les vôtres aussi.

«—Si vous n'avez pas la cruelle satisfaction de trouver dans les miens des listes de conspirations, vous y rencontrerez des pièces plus pacifiques qui pourront servir de modèles à une instruction plus amusante.»

Fouché me regardait parler, et l'étude de ma physionomie l'occupait bien plus que mes paroles. Il ne m'en dit plus qu'une dernière: «Entrez dans ce cabinet,» et il ferma lui-même la porte sur moi. Je me trouvai ainsi provisoirement en prison dans un fort joli cabinet. Des livres étaient épars çà et là. J'ouvris un volume, et je tombai sur des vers latins, qui traitaient, je crois, de la vie rustique. Malgré tout ce que je ressentais d'angoisses, j'avoue que je ne pus m'empêcher de remarquer le contraste des goûts de l'homme privé et de l'homme d'état, l'alliance de la poésie bucolique avec la police. Cette distraction, toute piquante qu'elle fût, n'était pas suffisante pour me faire oublier mon état. L'inquiétude et l'attente le rendaient affreux. J'étais si absorbée, que je n'entendis pas ouvrir la porte, et il fallut que Regnaud, entré avec le ministre, me tirât de mon accablement.

«Pourquoi donc cet air désolé et coupable? me dirent ces messieurs; on sait que vous n'avez dit que la vérité; tout est éclairci.

«—C'est fort heureux. En attendant, voilà une journée bien agréable.» Là-dessus le ministre nous congédia avec force excuses et politesses, et même avec sourire.

Montée en voiture, je ne pus m'empêcher d'exprimer à Regnaud avec une franchise un peu dure, qu'il était fort désobligeant d'avoir des amis si fanatiquement dévoués à la chose publique.

CHAPITRE LXVIII.

Une bonne mère.—Nouvel engagement dramatique.—Regnaud de
Saint-Jean-d'Angely.—Retour de D. L***.—Départ pour Lyon et
Marseille.—La chaîne des galériens.

J'avais cessé de m'occuper de la triste affaire qui m'avait révélé tout l'odieux de la police, quand mon souvenir y fut ramené par un bien triste événement. Adélaïde entra un matin tout effarée, en me disant: «Madame Arthur est morte hier d'une colique d'entrailles.»

«Quoi! empoisonnée?

«—Non, madame; des suites d'une imprudence. On est venu déjà plusieurs fois vous demander; et voilà en ce moment la mère qui veut absolument vous entretenir.

«—Faites entrer.»

J'avoue que la fille m'était bien odieuse; mais ce souvenir de remords qui, mourante, l'avait reportée vers moi, me réconciliait presque avec elle. Sa mort avait été terrible; mon nom avait été mêlé à ses derniers soupirs; elle m'avait appelée à son secours dans ses tourmens affreux. Mon cœur ne se ferma point au récit d'une pareille agonie fait par une mère. Cette vieille femme, sans éducation, d'une tournure et d'une mise communes, ne m'en inspira que plus de pitié. «Ah! ma chère dame, me disait-elle, je n'ai point partagé l'aisance de ma fille. J'étais pauvre; je ne la voyais pas, mais je suis accourue à son lit de malade. Elle avait besoin de votre pardon pour mieux mourir; madame je le lui ai promis, et je viens vous le demander. Permettez que je fasse dire une messe pour elle en votre nom.» Je lui remis de l'argent pour plusieurs, et la bonne vieille me quitta en me bénissant.

Mon triste début au Théâtre-Français, tout infructueux qu'il eût été, avait cependant donné quelque bonne opinion de moi à quelques directeurs de province. Leurs propositions m'humilièrent d'abord. Je me trouvais déchue; mais, désenchantée déjà, et sur mon indépendance, et sur l'amitié de Regnaud, et sur les plaisirs de Paris, je me décidai à une séparation courageuse, et je contractai un engagement avec un sieur Beaussier, à cette époque directeur du grand théâtre de Marseille. Regnaud, qui s'y était d'abord opposé, me voyant résolue, me donna des lettres pour M. de Permon, commissaire général de police, et Thibaudeau, préfet.

Au moment où j'emballais ses conseils et mes papiers, on vint m'apporter un billet qui m'annonçait l'arrivée de D. L***. Les conseils de Regnaud sur le compte de cet homme, mes soupçons, que dis-je! mes expériences, tout céda devant le besoin des confidences pour un cœur malade. Au bout d'une heure il était chez moi; il réveillait les espérances d'une grande passion, et cette entrevue me rejetant loin de mes projets, je ne sentis plus que les délires de mon amour pour Ney.

Je partis néanmoins. Je ne saurais exprimer tout ce qui me vint d'idées tristes, de ressouvenirs amers, de regrets cuisans, quand je revis Lyon, où quelques années plus tôt j'avais, sous un grand nom, recueilli tous les plaisirs de la considération et de l'opulence. Rien n'égale en amertume ces positions où deux époques différentes de la vie viennent, en quelque sorte, se mettre en face, où quelque chose d'extraordinaire vous force de vous souvenir, pour vous contraindre presque à ne plus espérer.

Pour chasser un peu ces noires idées, inspirées par le pénible sentiment de mon état et de mon isolement, je me décidai, en quittant Lyon, à descendre en bateau le Rhône jusqu'à Avignon. Une scène terrible me fut presque une consolation, et l'aspect d'un danger un oubli de mes chagrins. Nous faillîmes être engloutis, et je fus assez heureuse pour sauver de la mort une jeune fille charmante que le courant allait entraîner. Mon ame reprit quelque force et quelque orgueil après cette action, qui me valut les bénédictions de tous les voyageurs, et même l'accolade rude, mais sincère, du rustique batelier. L'image de Ney m'était comme apparue dans le critique moment; je me sentais fière de m'élever jusqu'à lui par ce courage, et je me trouvais récompensée par le seul espoir de lui écrire que j'avais traité la mort à sa manière, et que je n'étais point indigne de l'homme le plus brave.

Le reste de la route devint un enchantement. L'intimité était parmi les voyageurs, la folie circulait à la ronde, et, comme elle était aimable et décente, des femmes la partageaient avec cette nuance de délicatesse qui la double en l'épurant.

La diligence où nous étions montés roulait donc au milieu des joyeux propos, quand une de nos dames, mettant à la portière sa jolie tête, la retira soudain avec un cri d'horreur et d'effroi. Elle venait d'apercevoir la chaîne des forçats, qu'une escorte de gendarmerie conduisait au bagne de Toulon.

Quelle plume il faudrait pour le tableau de ces dernières misères de l'humanité! mais à côté, quelle scène touchante que celle de cette pitié soudaine et sublime, éprouvée par des femmes auxquelles la vertu fit supporter le dégoût pour soulager le crime, peut-être trop puni. Un de nos compagnons de voyage fit observer qu'il y avait dans cette horde garottée sans doute de bien grands coupables. «Oh! m'écriai-je, ne voyons que la misère, et non les actions qui l'ont méritée.» Aussitôt les bourses furent tirées; mais la voiture allait plus vite que notre pitié. «Peut-être, disait la petite dame, nous maudissent-ils pour n'avoir rien jeté au bonnet quêteur.

«—Jeter un secours me paraît humiliant même pour des galériens, m'écriai-je; il faut encore supposer un reste de délicatesse à ceux que l'on soulage. L'aumône se donne et ne se jette pas

Nous avions les devans sur la troupe; arrivés au relais, tout le monde descendit, et nous voilà tous refaisant à pied la route que nous avions déjà faite; enfin nous nous trouvâmes en face des malheureux. Ils étaient couchés et assis le long du chemin, couverts de poussière, accablés de fatigue, s'entr'aidant à soutenir le fardeau de leurs chaînes, accouplés comme des bêtes de somme, et convoitant, d'un œil hideusement avide, la cruche d'eau et le pain destinés à leur avare nourriture.

Je ne sus d'abord que pleurer et frémir à l'aspect de tant de misères; mais bientôt, l'humanité secondant notre courage: «Monsieur le gendarme, dis-je au conducteur de la troupe, permettez-nous de répartir, entre ces infortunés confiés à votre garde, le produit d'une collecte!»

Un cri de joie s'élève dans les airs à ce mot entendu de tous, et mêlé d'un bruit de chaînes effroyable. Les gendarmes firent un cercle autour de la troupe haletante. Puis, nous autres femmes parcourûmes les rangs, distribuant des vivres et de l'argent, parlant à quelques uns des condamnés. Hélas! j'eus là l'occasion de reconnaître qu'il faut bien moins d'or pour combler d'immenses infortunes, que pour assouvir d'inutiles et frivoles caprices. Soixante-seize malheureux furent consolés pour la modique somme de 120 francs. Quelle futilité ne coûte pas plus cher!

Au milieu de nos voyageuses, l'une me parut ajouter encore en cachette à chacun de nos dons. Plus tard je reçus la confidence d'une pareille générosité. La diligence se remit en chemin aux bruyantes acclamations de la reconnaissance des condamnés, et même aux applaudissemens des gendarmes commis à leur garde et attendris.

Au premier relais, la jeune dame dont j'avais remarqué la tendre bienfaisance me prit à part, et me dit: «C'est un ami qu'en vous j'ai rencontré, c'est un frère. Mon cœur a deviné le vôtre; soyons de moitié dans les frais et le bonheur d'une bonne action. Ce galérien, ce malheureux à qui vous m'avez vu plus particulièrement parler, m'a glissé dans la main l'écrit que voici:

«Je suis coupable, mais encore plus malheureux. Je trace ces lignes dans l'espoir que je rencontrerai quelque regard de commisération, quelque accent de pitié dans un cœur généreux.

«Je suis fils unique de la veuve…, de la ville de… Arrivé seul à Paris, je crus à l'amitié, et par elle et pour elle je fus entraîné au crime. Qui que vous soyez, ayez pitié de ma mère; elle a su ma condamnation; mais trompée sur le jour d'un épouvantable départ, elle ne sera à Paris que dix jours après; elle y sera sans ressources. Qui que vous soyez, pensez à cette mère. Mais puissiez-vous être une femme au doux regard, à la voix compatissante! Alors ma mère sera secourue, on l'aidera même à venir dans des lieux de souffrance consoler son coupable et malheureux fils, avant qu'il ne meure du supplice de toutes ses peines.

«LOUIS-ÉDOUARD.»

«Je reste ici, dis-je à la jeune dame; j'y attendrai la chaîne. À son passage, je parlerai au brigadier. Une lettre partira à l'instant même pour la mère du malheureux, avec l'argent nécessaire à son voyage.» À ces mots, la jeune dame tomba dans mes bras. «Je ne puis attendre, une affaire m'appelle à Toulon; mais voici mon adresse, nous nous écrirons, nous nous reverrons.»

CHAPITRE LXIX.

Arrivée à Marseille.—Mademoiselle Rousselois.—Engagement à
Draguignan.—M. Fauchet, préfet.

Comme je suis la femme aux aventures, je n'arrivai d'Aix à Marseille qu'après une foule d'incidens, qui, dépourvus d'intérêt pour un lecteur, n'en forment pas moins les épisodes terribles d'un voyage. Je suis à Marseille, j'oublie et je tais tous ces détails. Je devais, avec quelques compagnons de voyage, aller le lendemain de mon arrivée voir le château d'If; la partie fut remise, parce que le directeur désira fixer au plus vite mes représentations. Cette course n'eut lieu que plus tard, et l'on dirait que la fortune se plut à l'ajourner, pour que je fusse témoin d'un grand deuil militaire, de l'envoi du cercueil de plomb qui contenait les restes de l'infortuné Kléber, envoyés des sables de l'Égypte vers le sol plus hospitalier de la patrie.

Je pris de suite mes petits arrangemens domestiques dans l'hôtel où j'étais descendue. Le choix d'un fort bel appartement, les conditions de ma table, l'engagement d'une femme de chambre, tout cela fut l'affaire d'un instant, car l'hôtesse était accommodante, et presque désintéressée, malgré son état.

J'allai voir M. de Permon, qui me fit le plus aimable et le plus galant accueil; les jours de mes représentations furent fixés. Elles furent heureuses, grâce aux bienveillans conseils de la célèbre chanteuse Rousselois, qui avait le sentiment du vrai beau et de la dignité tragique; bonne et excellente amie qui me valut des succès, qui me donna des preuves du désintéressement le plus rare, celui de l'amour-propre. Ses conseils allaient plus loin que le théâtre. Elle me disait quelquefois: Et l'avenir, y pensez-vous? et notre état, qui ne donne pas la fortune, exige encore dans sa liberté quelques soins de réputation. «Là-dessus elle me reprochait mes courses, mes apparitions continuelles au cours, aux promenades. Toutes les fois qu'elle me parlait, j'étais de son avis; mais comment résister aux invitations? comment surtout résister à mon caractère?

Une lettre que je reçus de D. L***, et surtout le séjour déjà assez long que j'avais fait à Marseille, précipitèrent le dessein d'une tournée, à laquelle d'ailleurs me condamnait le retour d'une actrice fort en crédit dans mon emploi, madame Mylord, femme d'un talent bien réel; car la beauté n'était point un de ses prestiges dramatiques, et, selon moi, le talent laid est un double talent. Comme mademoiselle Rousselois, loin de s'opposer à mes succès, elle y travailla, et c'est à leur goût délicat et cultivé que je dus la manière brillante dont je m'acquittai toujours des rôles d'Aménaïde, d'Héloïse, de Sémiramis et de Gabrielle de Vergy.

Mon séjour à Marseille fit encore assez de bruit pour m'attirer l'attention du directeur de Nice, M. Collet; de celui de Toulon, M. Renaud, et encore de celui de Draguignan, M. Béranchu. Je reçus des propositions fort belles pour des propositions de province; mais le directeur de Draguignan étant venu en personne me vanter les agrémens de sa résidence, en l'accompagnant de flatteries adroites, je lui donnai la préférence. Il me fit beaucoup valoir la protection du préfet, accordée à son établissement. C'était M. Fauchet, amateur distingué de l'art dramatique et des lettres, et j'avoue que le désir de le connaître eut quelque part à ma détermination. Me voilà donc au bout de deux jours, en véritable chevalier errant, sur la grande route de Marseille à Toulon, et de Toulon à Draguignan. En vérité, j'étais une reine fort plaisante.

Mon directeur arriva presque aussitôt que moi à l'auberge où j'étais descendue avec deux cavaliers qui m'avaient accompagnée. On dîna, et le directeur se mit en belle humeur. Il avait été acteur d'un théâtre des boulevards de Paris, était resté fort bel homme et très disposé à raconter ses bonnes fortunes. Il se donna le large plaisir de la narration; mais, plaçant la morale à la fin de son récit, il nous dit que tout cela avait fini par le mariage, absolument comme au théâtre. Étant passés dans une salle voisine pour prendre le café, je devins tout à coup l'objet des attentions d'un officier de gendarmerie, genre d'hommage qui ne laissa pas de me donner de l'inquiétude. Elle fut à son comble, quand ce très peu galant personnage vint sans trop de façon se placer à notre table. La conversation devint pourtant générale, et l'officier, comme de raison, parla guerre et campagnes. Le nom de Valmy lui échappa. Cela fut pour moi comme une commotion électrique.

«Vous y étiez, lui dis-je, monsieur l'officier?

«—À dix pas de vous, madame, lorsqu'on emporta le brave Drouot du champ de bataille.»

Tout le monde s'écria: «Comment! est-il possible! vous y étiez, vous vous battiez?

«Je l'ai vue, disait Jarlot, donner une gourde et son mouchoir à un sous-lieutenant blessé d'un coup de feu, qu'elle n'avait pas l'air de craindre. Oui, madame, c'est bien vous; on n'oublie pas plus le courage que la beauté.

«—Les souvenirs que vous me rappelez me donnent quelque orgueil, quoique ce ne soit pas de la gloire. Le hasard seul me rendit témoin des brillans faits d'armes de cette journée, j'en suis heureuse; mais, comme déjà les idées ont changé, veuillez bien me garder le secret d'une distinction militaire qui pourrait bien n'être plus de mode, et m'exposer ici à tous les embarras d'une insupportable curiosité. L'héroïne pourrait faire tort à l'actrice. Ainsi, M. Jarlot, du silence: «voulez-vous à ce prix mon amitié?» Il porta la main sur son cœur, et je reçus une parole de brave, une de ces paroles auxquelles on est fidèle. Le pauvre homme, malgré sa religieuse discrétion, me suivait partout, ne manquant pas une de mes représentations, et ne supportant pas qu'on m'admirât à demi. J'aurai à parler des imprudens éclats de cette admiration, qui était excessive, même pour une ville comme Draguignan; mais je dois m'occuper, par droit de préséance, de celle d'un préfet, partisan beaucoup plus sérieux qu'un lieutenant de gendarmerie.

Je débutai par le rôle d'Héloïse. Mon costume était fort simple, et tout-à-fait en harmonie avec la troupe. Il n'y a pas, je crois, trop d'orgueil à dire qu'au milieu d'elle on me trouva du talent. Qu'on songe que je parle de la tragédie dans le département du Var. Applaudie à presque tous les passages importans, je distinguai avec plaisir l'approbation du préfet au milieu de l'approbation générale, et je jouis de tous le bonheur d'un succès qui du moins était sans intrigue. M. Fauchet sortit de sa loge par le théâtre, et me dit, en passant, les choses les plus flatteuses.

M. Fauchet était un homme d'excellentes manières, d'un extérieur fort agréable, paraissant, au premier abord, sentir un peu ses avantages, mais au fond n'ayant point la fatuité dont il portait le masque. Je passai trois mois à Draguignan, partageant mon temps entre l'étude, la promenade, et quelques correspondances avec mes amis. Un jour, en revenant de la répétition, je trouvai chez moi M. Cabre, secrétaire de M. Fauchet, qui m'invita à dîner de sa part à la campagne. Nous ne fûmes que quatre, et moi seule femme de la réunion. Elle n'en fut pas moins charmante. On ne peut se faire d'idée du charme et du bonheur de rencontrer loin de la capitale ces plaisirs délicats de l'esprit; de parler, à deux cents lieues de Paris, théâtre, auteurs, littérature. M. Fauchet, dont l'esprit avait de la culture et de l'agrément, descendait avec quelque peine de la dignité administrative, mais cette réserve même donnait du prix à ses réflexions, et une certaine coquetterie d'homme à son abandon. Son regard fin et pénétrant ajoutait quelque chose de très piquant à tout ce qu'il disait de sensé et d'aimable, et il n'était pas jusqu'à la pâleur de son teint qui ne répandît sur sa belle figure cette sorte d'intérêt qui naît toujours de la trace des passions où des souffrances. On récita force vers, force tirades tragiques, mais tout cela entremêlé d'anecdotes et de propos d'une gaieté pleine de goût et de décence.

Le bon ton et le décorum semblaient les prétentions de M. Fauchet, mais il les soutenait sans raideur; je trouvai en lui un protecteur, un ami même, et j'aime à me persuader que, quoique éloignée de son souvenir par de méchans rapports, il n'apprendra pas sans plaisir que celle à qui il reconnut de la bonté, de l'instruction, de la facilité à causer et de la grâce à écrire, ne se rappelle que sa première bienveillance, et nullement une inimitié justifiée, peut-être, par des inconséquences.

Cette soirée d'aimable intimité finit par un accident assez comique. On n'avait point de voitures pour revenir de la campagne, et nous fûmes pris par la pluie. Le secrétaire courut en aide-de-camp chercher des parapluies, mais la route se fit sans cet utile secours. M. Fauchet me couvrit d'abord de son manteau, puis, dans les endroits les plus périlleux, me porta sur ses épaules, sautant les ruisseaux avec un héroïsme de galanterie toute française; car notez bien que le premier magistrat du département était en escarpins et en bas de soie blancs. Arrivés à la ville, nous nous séparâmes après avoir beaucoup ri de l'aventure, pour éviter que les bienveillans propos du chef-lieu ne la jugeassent avec plus de malice que de gaieté. «À revoir, m'écriai-je en quittant M. Fauchet, à un plus beau temps!» Je ne savais pas si bien dire; car je le revis, en effet, mais seulement en de plus doux climats, au comble de la faveur et des dignités de l'empire, rapproché encore de l'ex-actrice de Draguignan, qui avait aussi acquis une position brillante dans cette heureuse ville de Florence, sous les auspices d'une femme digne, par ses vertus et ses rares qualités, d'un trône qu'elle a su tour à tour occuper et quitter avec grandeur[1].

Mon départ de Draguignan ne tarda pas à avoir lieu. Une lettre de ma cousine m'apprit la mort de mon mari; et cette fatale nouvelle d'un trépas si inattendu ( Van-M*** n'avait que trente-un ans) me jeta dans un tel chagrin, que ma tendresse ou plutôt mes remords sentaient l'impérieux besoin de la distraction et presque de la fuite.

CHAPITRE LXX.

Départ de Draguignan.—Mademoiselle Félix.—Une troupe de comédiens.—Un bourreau sentimental.

Je restai quelques jours encore à Draguignan, combattue par le besoin de me distraire, et cette impossibilité de mouvement, suite des grandes douleurs. Enfin je m'éloignai, et dès que j'en eus la force j'en éprouvai un bien sensible. Car jamais la variété des objets, jamais la nouveauté de l'existence, ne manquent leur effet sur mon imagination. C'est elle qui me tourmente, mais c'est elle qui me console; elle serait par trop cruelle si elle n'était pas mobile. En arrivant à Aix, j'avais déjà ressenti l'heureuse puissance des voyages, et une rencontre vint ajouter aux distractions qui m'étaient nécessaires. Dans l'hôtel même où j'étais descendue, je crus reconnaître une femme charmante qui avait été l'un des ornemens de nos réunions chez Moreau et Regnaud de Saint-Jean-d'Angely. Elle avait l'air moins heureux, mais non moins aimable, et j'avoue que l'idée de pouvoir lui être utile me fit brusquer la reconnaissance.

«Quoi! lui dis-je avec vivacité, c'est vous, Félix! Que faites-vous ici?
Où allez-vous? Voulez-vous venir avec moi? je vais à Paris.

«—Hélas! ma chère amie, puisque vous voulez bien me traiter comme telle, je vous annoncerai que nous ne pouvons bouger d'ici, et pour cause. Nous sommes en gage, moi et ma troupe, car je suis actrice, jusqu'à l'envoi de l'argent que doit nous transmettre le directeur de Digne.

«—Eh bien! que faudrait-il pour donner la liberté à des artistes de mérite?

«—Voici là notre régisseur, M. Mairet, qui vous dira au juste nos besoins financiers.»

En effet, M. Mairet, jeune homme de fort bonnes manières, m'exposa avec une franchise philosophique les besoins du présent et les espérances de l'avenir. Le déficit, la nécessité, étaient de 700 fr.; je les lui prêtai avec un abandon qui l'enhardit à me proposer autre chose. «Venez avec nous, dit-il, sans engagement; nous et jouons tragédies et vaudevilles, comédies et mélodrames, grands opéras, voire même pantomimes à combats.

«—J'y consens.»

Félix me sauta au cou. Mairet disait mille folies: le premier rôle se frottait les mains à l'idée de jouer le grand répertoire; sa femme, qui tenait aussi les grands rôles, grande et froide personne de trente ans, s'échauffa par extraordinaire. J'invitai tout le monde à dîner. Mairet se chargea de la surveillance de mes malles, prétendant avec gaieté qu'elles valaient le matériel de toute la troupe. J'annonçai aux dames que ma toilette serait à leur disposition, et à l'instant même je leur proposai d'en user, pour se rajuster un peu. Je ne m'excuse pas: on l'a vu déjà assez dans ces mémoires; mais il me semble que cette facilité de caractère, qui m'a entraînée dans quelques égaremens, peut être cependant une condition de bonheur. Dans mes plus grandes peines, je me suis surprise, voyant encore un bon côté aux plus tristes événemens, et oubliant tous mes chagrins personnels à la seule espérance d'alléger ceux des autres.

Après tous les éclats d'une folle gaieté, je crus apercevoir parmi la troupe un certain air de gêne, quelques chuchotemens dont je demandai l'explication. Alors Mairet, d'un ton comiquement sérieux, prit la parole: «Madame n'ignore pas, sans doute, que les anciens se servaient de chars pour voyager?

«—Eh bien?

«—Eh bien! nous voulons suivre leur exemple dans un pays plein de leurs monumens.

«—C'est-à-dire que vous voulez aller à Digne en charrette?

«—Comme vous le devinez.

«—Et c'est cela que vous hésitiez à m'avouer? Mais cela complète la partie; nous ferons une répétition du Roman comique

Dans toutes les situations de ma vie, j'ai, comme je le disais tout à l'heure, toujours su prendre mon parti et m'accommoder gaiement aux nécessités. Je ne montrai donc aucun étonnement à l'aspect de nos phaëtons à deux roues. Notre voiture avait l'air d'une ambulance comique. C'était une charrette avec quelques cerceaux, revêtue d'un peu de toile ou à peu près. Onze personnes l'encombrèrent, car je veux bien ne pas compter dans la troupe la perruche de la soubrette, l'angora de l'ingénue, et le carlin du premier rôle. C'était en vérité une colonie à mourir de rire, et un voyage qui paraîtra très amusant à tous ceux qui ont le bon esprit de ne pas prendre la vie trop au sérieux. Enfin, entre une tirade de Sémiramis et un grand air de Barbe-Bleue, nous arrivâmes à peu près à bon port; car nous ne versâmes qu'une fois.

Nous voulûmes cependant ne point faire notre entrée en pareil équipage, et il fut résolu que nous coucherions dans une auberge d'un petit village des environs de Digne. Moi, Félix et Mairet, nous descendîmes même pour le gagner à pied, afin de jouir d'un site curieux et intéressant. Notre imagination se promenait avec délices sur les imposans spectacles de ce sol pittoresque, dont l'originalité native, un peu rude et un peu sauvage, contrastait avec de précieux restes de la civilisation romaine. En gravissant les bords escarpés d'un ravin, nous aperçûmes un couple qui excita vivement notre intérêt, par la rapidité et tantôt la lenteur mystérieuse de sa marche. Le jeune homme paraissait d'une beauté remarquable, et la jeune femme d'une douceur angélique. Je ne sais quoi de souffrant répandu sur ses traits l'embellissait encore. Nous nous sentions entraînés par un pouvoir magique, non pas à les épier, mais à savoir quelque chose d'une rencontre qui nous captivait.

En nous rapprochant, sans être aperçus, nous entendîmes le jeune homme parler avec émotion: «Ma chère Hélène, disait-il, ne me cache rien. Ne crains pas de m'inquiéter par l'aveu de tes douleurs; avoue, au contraire, pour que je souffre moins; songe à cet être invisible qui respire déjà près de ce cœur que tu m'as donné, près de ce cœur qui a changé en joies célestes l'enfer auquel m'avait condamné le sort. Je n'ai point choisi mon horrible destinée; tu sais, toi, que Charles n'est point un barbare…—Oui, Charles, tu es bon, tu es mon bon mari. Je souffre, mais embrasse-moi, cela me soulagera.» Puis le jeune homme la serra dans ses bras et l'emporta, laissant échapper des paroles de désespoir. La jeune femme à son tour le consolait. «Viens, Hélène, ajouta-t-il; l'air devient froid, et tu sais que nous avons encore des médicamens et de l'argent à porter à la pauvre Marguerite.»

Nous étions restés long-temps dans le silence. «Mon Dieu! me dit enfin
Félix, qu'est-ce là?

«—C'est un être malheureux!

«—Je pense comme vous, dit Mairet. Le pays est un peu suspect pourtant. C'est peut-être un chef de bande, à qui l'amour a rendu un peu de conscience.

«—Moi, je crois plus charitablement que c'est une tête exaltée. Vous avez entendu, d'ailleurs, qu'il parlait d'une pauvre femme, de secours à porter.»

Enfin nous raisonnions encore à perte de vue sur cette singulière rencontre, quand nous arrivâmes au gîte où nos camarades étaient déjà couchés, entre autres l'un d'eux légèrement blessé dans la chute que nous avions faite. La paysanne qui tenait l'auberge nous dit, en nous parlant de notre camarade: «Oh! si ce monsieur avait voulu, il ne souffrirait déjà plus; car le bourreau a passé ici il y a une heure, mon fils l'a vu; il le connaît bien par la peur qu'il en a. Nous l'aurions fait entrer dans la grange; il aurait appliqué au malade son baume de graisse de chrétien, et cela eût été fini.» Nous rîmes aux éclats, mais l'aubergiste parlait sérieusement. Elle nous racontait, pour nous convaincre, des cures merveilleuses du bourreau, vantant l'humanité de cet être singulier, qu'elle n'eût pas cependant voulu admettre dans sa chambre.

«Il y a donc eu quelque exécution ici, dit Mairet, puisque l'exécuteur des hautes œuvres y a passé?

«—Non, monsieur, mais il se promène dans les montagnes avec sa femme.

«—Oh! m'écriai-je, c'est lui que nous avons vu, entendu… Certes, son amour doit être grand pour celle qui a pu entrer en partage de sa fatale destinée.

«—Lui, le bourreau! dit mademoiselle Félix; songez donc à la belle et noble figure de l'homme que nous avons rencontré; c'est impossible.

«—C'est vrai qu'il est beau, reprit l'aubergiste, mais surtout il est bon comme le bon pain qu'il donne aux pauvres.» Puis sa femme:—«C'est bien encore une grande charité qu'il a faite.

«—Vous verrez, s'écria Mairet, qu'il a fait un mariage par philantropie et comme acte de compensation.

«—Ne plaisantez pas! tout bourreau qu'il est, cet homme mérite quelque intérêt par la passion qu'il exprime pour sa pauvre compagne.

«—Pas si pauvre! ajouta l'aubergiste; il fait venir pour elle, de Marseille, de Paris, tout ce qu'elle peut envier. Elle l'était pauvre avant son mariage; mais à présent elle est aussi heureuse que la femme du percepteur, qui pourtant ne se refuse rien.

«—Quelle est donc, m'écriai-je impatiente de curiosité, cette femme qui a accepté le cœur du bourreau? Elle est jeune, jolie.

«—Oui, mais c'est toute sa dot.

«—Mais elle a l'air fort modeste.

«—Pour ça, c'est une honnête fille; mais… mais. C'était une fille abandonnée; enfin, puisque vous voulez le savoir, c'était une bâtarde.

«—Ah! laissons là, dit mademoiselle Félix, notre justicier sentimental. C'est bien assez pour en rêver cette nuit, plus que si j'avais lu un romand d'Anne Radcliff.»

Je laissai dire et plaisanter tout le monde, mais je suivis l'aubergiste, et la pris à part pour savoir encore quelque chose du personnage qui avait si vivement excité notre intérêt. J'appris que cet homme était arrivé depuis deux ans à Digne pour y exercer son état, qu'il vivait comme un sauvage, qu'on ne le rencontrait que dans les montagnes, que deux fois des chevriers l'avaient surpris évanoui au pied d'un torrent, qu'ils l'avaient vainement engagé à passer la nuit dans leur cahutte, qu'il s'était enfui malgré l'orage, en leur laissant une pièce d'or. Un jour, revenant tard, il avait trouvé assise et pleurant sur la route la jeune Hélène, enfant illégitime d'une pauvre fille de pâtre des environs du Puget, qui en mourant n'avait pu laisser au malheureux fruit de sa faiblesse que la mendicité. Le bourreau s'était arrêté à l'aspect d'Hélène mourant de froid et de faim, lui avait donné d'abord une large aumône, et la pauvre fille l'avait béni avec un accent si persuasif, qu'il s'était arrêté long-temps. Encouragée par cette pitié si douce dont elle entendait le son pour la première fois, Hélène avait supplié l'inconnu de la sauver tout-à-fait, de la prendre à son service, qu'elle travaillerait, qu'elle serait heureuse seulement en ne vivant point d'aumône. En fallait-il davantage sur l'ame de l'étranger pour lui inspirer l'idée d'en faire sa compagne, et d'échapper ainsi au supplice de son isolement? Mais comment dire qu'on est le bourreau!

L'étranger pria la jeune fille de revenir le lendemain à une heure fixe, et il marcha derrière elle vers la ville, en lui recommandant de ne pas se retourner, de ne pas parler de leur rencontre. La jeune fille fut exacte au rendez-vous avant le jour. Il lui parla sans détour, lui proposa de l'envoyer à Paris ou à Marseille se placer, ou bien de l'épouser s'il ne lui faisait pas trop d'horreur. À l'aveu de sa terrible profession, Hélène tomba évanouie dans ses bras. Hors de lui, aimant d'autant plus qu'il n'avait encore rien aimé, il attendait son arrêt. La jeune fille souleva les yeux sur lui, mais ils n'exprimaient point l'horreur; l'intérêt, la compassion, la reconnaissance, semblaient l'avoir vaincue. «Vous êtes bon, lui dit-elle, vous êtes malheureux; mon bonheur sera de vous consoler, nous ne parlerons jamais de vos devoirs. Nous vivrons et mourrons ensemble.» Et, en effet, ils se marièrent.

Tout le monde à Digne savait ce que l'hôtesse nous raconta de ce couple extraordinaire. Tout le monde vantait leurs vertus, citait les bienfaits de leur sensibilité. Je les rencontrai quelquefois et ne pus retenir l'espèce d'intérêt qu'ils m'inspirent. On ne saurait imaginer l'attendrissement qu'ils éprouvaient, et la singulière reconnaissance de leurs saluts pleins de modestie.

Je passai trois mois à Digne, et l'on pense bien qu'il n'en avait pas fallu tant pour m'enlever les premières illusions de mon équipée dramatique, remplaçant le soin des plus chers et des plus sérieux intérêts. J'eus occasion de connaître et de voir à Digne M. Alexandre de Lameth, qui y était préfet. On ne saurait joindre à un extérieur distingué des manières plus affables et une politesse plus réellement bienveillante. Il avait un jardin, bien loin de la ville, il aimait les longues promenades dans les lieux pittoresques, et nous nous rencontrâmes souvent dans mes courses champêtres. Il était aimé et respecté dans le pays, et quoiqu'il ne fût déjà plus jeune, les femmes ne l'appelaient que le beau préfet. La pauvre troupe de la capitale des Alpes n'y faisait pas fortune; elle ne se soutenait même qu'à l'aide de toutes les ressources d'une administration bienveillante et de la générosité de M. de Lameth.

Je n'avais voulu accepter ni part ni appointemens; j'avais seulement stipulé une représentation à bénéfice. La veille du jour où l'on devait la fixer, je reçus une lettre d'Amsterdam, par laquelle on réclamait vivement ma présence, et une autre lettre de Ney, dont le tendre et glorieux souvenir ne me permit plus d'exister jusqu'à ce que mon départ ne fût effectué. Malgré ma facilité pour mes amis du moment, jamais je ne fis à qui que ce fût confidence de mes relations de famille, et surtout de la noble affection qui remplissait mon ame.

CHAPITRE LXXI.

Départ pour Paris.—Dernière entrevue avec Moreau.—Nouveau voyage en
Hollande.

J'arrivai à Paris le 19 janvier. Avant de me rendre en Hollande, je m'aperçus que j'avais besoin de Moreau pour des papiers de famille qui étaient dans le tiroir d'un meuble. J'écrivis un mot au général, qui resta sans réponse. Comme il n'existait depuis long-temps avant son mariage rien d'intime entre nous, et qu'il y allait pour moi d'un grand intérêt, je m'irritai de ce désobligeant silence. Je pris une calèche et me fis conduire à Grosbois, où Moreau habitait alors avec sa femme, résolue à me présenter même chez lui. Le sentiment des convenances, réveillé en moi, ne me permit pas d'en venir là. J'envoyai seulement un billet. La réponse ne se fit pas attendre, et me fixait un rendez-vous pour le 26, au boulevard de la Madelaine, non loin d'un chantier, où se trouve aujourd'hui la rue Godot de Mauroy. Je m'y rendis, et il y avait près d'une demi-heure que je l'attendais, quand il arriva. Je le trouvai bien vieilli, bien changé; il me remit mes papiers, et nous nous promenâmes long-temps, malgré le froid. Il ne me parla que de chagrins, de contrariétés. Je fus saisie jusqu'à perdre contenance lorsque, reprenant tout à coup le ton de l'ancienne familiarité, il me dit: «Elzelina, me diras-tu la vérité? où et comment as-tu connu cet extravagant d'Oudet, et qu'as-tu eu de commun avec lui?» Je me rapprochai de lui, l'imagination frappée de terreur. Je lui racontai tout. Il parut hésiter à me croire.

«Vous n'avez jamais eu d'autres relations? vous n'avez fait aucune confidence sur moi?

«—Rien autre, je vous jure, et croyez, car vos doutes me font trop de mal.

«—C'est un extravagant qui, avec des talens, ne réussira qu'à se faire fusiller. C'est un royaliste.

«—Bah! est-ce qu'il y en a encore?

«—Plus que jamais, ou d'ambitieux qui en prennent le titre. Mais je vous tiens ici: vous avez froid, ma pauvre amie. Montons en fiacre; vous me descendrez rue Lepelletier où j'ai laissé mon cabriolet.» Pendant ce court trajet, il me força d'accepter un petit portefeuille. Je voulus l'ouvrir; il s'y opposa. «Elzelina, vous me le rendrez. Vous allez dans votre respectable famille: tâchez de vous soumettre; restez-y; allez vivre à la campagne, vous avez des ressources pour la solitude; croyez-en un homme qui vous a tendrement aimée, et que votre sort intéressera toujours: écrivez-moi sitôt arrivée.

«—À quelle adresse?

«—À la mienne.

«—Et madame?

«—Ma femme sait, non pas que je vous vois ce soir ici, mais c'est elle-même qui m'a dit que vous auriez peut-être besoin de moi pour pouvoir retourner dans votre famille: femme angélique par ses qualités; comme vous disiez souvent, une beauté mignonne. Oh! oui, j'aime bien ma femme.» Son ame était dans ses regards. Je regardais avec une respectueuse admiration ce grand guerrier, exprimant avec une si touchante vivacité tous les doux sentimens d'époux et de père.

«Cher Victor, m'écriai-je, que votre bonheur me fait de bien! Je vous écrirai d'Anvers et de La Haye. Adieu.

«—Encore une fois, Elzelina, vous m'avez bien dit la vérité sur Oudet?

«—Mon Dieu, oui! ne me parlez donc plus de cet homme.

«—Soit; mais ne vous liez pas avec lui: rien n'est dangereux comme les intrigans politiques.

«—C'est donc un conspirateur?

«—Oh bon Dieu! un conspirateur! vous voilà sur le ton de la famille régnante. Il est vrai que Ney vous en aura appris le langage.

«—Mais je ne le vois point, Ney; il est marié.

«—Oui, marié à une amie de la reine Hortense; lui, un brave, le plus brave de nous tous, descendre au rôle de courtisan!

«—Mais, lui dis-je, la femme de Ney est douée de toutes les vertus.

«—Nul doute; digne du nom que Ney lui donne; mais c'est pour cela qu'il aurait dû la choisir, et non la recevoir. Mais laissons cela; les farces politiques finiront peut-être.

«—Mais, mon ami, tout cela n'eût pas commencé, si vous eussiez eu plus d'ambition ou de justice pour vous-même.

«—Oh! Dieu m'entend: je ne porte point envie au Corse; je le méprise, et je souffre de voir des hommes comme Ney lui servir de complice pour asservir mon pays.»

Jamais je n'avais vu à Moreau cette exaltation; je savais bien qu'il n'avait jamais aimé Bonaparte, mais jamais son aversion ne s'était exhalée en termes si énergiques. Il me donna encore tout ce qu'un homme d'honneur peut concevoir de conseils pour une femme qui l'intéresse, et je le quittai.

Je ne revis plus Moreau. Ayant su que Ney n'était point à Paris, je partis le lendemain même pour la Hollande, après lui avoir écrit pour le prévenir de mon passage par Paris. J'arrivai sans accident, ce qui est fort rare, à Delft, où j'avais des connaissances, et où je m'arrêtai quelques jours. J'écrivis à ma cousine, et n'eus point de réponse; ma lettre à ma mère reçut la suivante:

«Ce n'est pas ici qu'on a demandé à vous voir, c'est à Amsterdam que votre présence est nécessaire: rendez-vous-y sans délai, n'acceptez aucune somme comptant pour renoncer à la pension qu'on vous doit; on a écrit à M. Krayenhof, allez prendre ses avis.»

Sans laisser une minute à la raison, je répondis:

«Puisque, après une longue absence, je ne reviens dans ma famille que pour en être repoussée, qu'on me regarde dans ce moment comme à jamais étrangère, je vais à Amsterdam, et traiterai de mes intérêts sans prendre d'autres conseils que mes seules volontés pour régler des affaires qui, dès ce jour, ne doivent plus en rien occuper une famille à laquelle moi aussi je renonce. On a appris à ma mère à me repousser, peut-être à me haïr! Mais en songeant que je suis l'image et fus l'enfant chéri de celui qu'elle pleure, j'ose espérer que du moins jamais elle ne maudira sa fille.»

Deux heures après le départ de cette lettre, j'étais sur la route d'Amsterdam; je me rendis de suite chez l'oncle de Van-M***; il me reçut avec sévérité, mais sans outrage. Il me parla encore en expliquant toutes les difficultés qu'éprouvaient mes droits à une pension. Il me proposa un dédommagement dont il offrit de me faire l'avance. La voix du bon et respectable vieillard plut à mon cœur. Je me livrai avec bonheur à l'empressement de le convaincre qu'un vil intérêt ne me guiderait jamais. «Je consens à tout, M. Van-H***, faites l'acte et je le signerai sans lire. J'ai perdu tous mes droits, je n'en demande qu'à votre pardon.

«—Non, non; Van-M*** est mort en vous aimant; je ne peux vous haïr, pauvre femme; tenez, lisez, et si vous approuvez, je vous compterai 12,000 florins.»

Je signai immédiatement. Il me remit en outre une parure en rubis qui était restée à Amsterdam, et que Van-M*** avait ordonné de me rendre. Elle me fut volée ainsi qu'un nécessaire contenant 4,000 livres, pendant la route. Crainte de retard, et désespérant de rien retrouver, je n'en parlai pas, et j'arrivai à Anvers le 19 février. La première nouvelle que j'appris à table d'hôte fut la conspiration et l'arrestation du général Moreau, où se trouvaient des Hollandais, des Belges et quelques Français. Si Bonaparte eût pu entendre les témoignages de l'estime universelle pour l'illustre accusé! Tout le monde exprimait à haute voix son indignation.—«Quoi! s'en prendre à Moreau, le plus honnête homme de France! disait l'un.—N'importe, disait l'autre; sa renommée est une rivalité, sa probité républicaine un reproche.—L'armée se soulèvera, criait celui-ci.—Ne l'espérez pas: le consul n'aura conçu son affreux projet qu'à coup sûr.—Alors, reprit un tout jeune homme, le tyran ira le rejoindre, c'est moi qui le dis.» Et il continua sur ce ton.

Anéantie de l'épouvantable nouvelle, j'avais gardé le silence, mais je le rompis pour mêler les accens de ma propre indignation à celle du jeune homme. Un des témoins me fit quelques signes de me défier, ce que je tâchai de faire en modérant petit à petit mes expressions; mais mon cœur parlait toujours plus haut que la prudence. La race des agens provocateurs n'est pas, à ce qu'il paraît, d'invention nouvelle; car en arrivant à Paris, mon retour fut presque aussitôt suivi d'une lettre où l'on me demandait compte de mon voyage, de mes relations; on m'engageait à m'exprimer d'une manière plus convenable sur le chef de l'état. Celui au nom duquel on me donnait ces charitables avis réunissait alors deux qualités dont une suffisait à mes craintes. Je me le tins pour dit, afin d'éviter de nouvelles attentions du grand juge et du ministre de la police générale. Je restai à Paris pendant tous les détails de l'affaire de Moreau. J'écrivis deux fois à Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, qui refusa de me voir, et m'envoya dire que le meilleur conseil qu'il eût à me donner était de quitter Paris. Je vivais isolée, ne voyant aucun ami du général, n'apprenant que par le bruit public l'issue du procès, la noble conduite d'un de ses frères d'armes, la belle parole de ce juge héroïque, de ce vertueux Clavier, qui répondit aux insinuations d'un autre juge qui promettait la grâce au nom du consul, si le général était condamné: Et qui nous la donnera à nous, notre grâce, si nous le condamnons?

La liberté du général me rendit le calme; j'étais sûre que l'illustre proscrit serait aussi heureux qu'on peut l'être loin de la patrie esclave. Ayant alors beaucoup d'argent à ma disposition, et sous le poids du triste isolement, je fis plusieurs tournées à Nantes, à Bordeaux, à Tours. Je fis ces voyages sans but, sans plaisir, seulement par le besoin d'objets nouveaux. Je dépensais mon argent, comme si cela eût été une rente annuelle. N'ayant jamais connu les privations, pouvais-je deviner la science de l'ordre et la nécessité de l'économie?