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Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 13: CHAPITRE CIII.
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About This Book

La narratrice relate sa présence aux diverses phases révolutionnaires et impériales et livre souvenirs de salons, insurrections et gestes de pouvoir. Elle décrit la réaction populaire en Toscane, les prêches et pamphlets qui attisent la révolte, les paysans d'Arezzo en armes et la mobilisation inattendue de magistrats et de fonctionnaires appelés à porter l'épée. Elle peint un portrait critique d'un général fantasque, montrant ambition, faste et dettes, et évoque les mesures militaires et religieuses prises pour maintenir l'ordre. Témoignage mêlant anecdotes personnelles, portraits de personnages publics et observations sur les mœurs politiques et sociales.

«—Je le vois, Monsieur l'aumônier; mais il en serait autrement que je le pourrais encore… D'ailleurs, je m'arrête dans mes aveux, je craindrais trop qu'ils ne me fissent perdre votre précieuse amitié.

«—Comment! est-ce que le carême vous effraie? est-ce que votre santé ne peut le supporter, ou que votre négligence refuse d'en suivre les commandemens? Vivriez-vous en hostilité avec l'église?» Puis, s'approchant de moi avec intérêt: «Je m'en doutais, ajouta monseigneur; je vous ai vue assister à la messe, et…» Il eut beau suspendre la phrase, je ne répondis pas, et j'avoue que mon silence et mon embarras étaient un peu calculés.

«—Tenez, reprit l'indulgent prélat, je devine, vous n'êtes pas catholique; j'en ai déjà eu le soupçon, car je vous ai plusieurs fois observée à la chapelle, et j'en étais presque sûr à la manière dont vous faites le signe de la croix.

«—Mais…

«—Il n'y a point de mais… Convenez que j'ai raison.

«—J'en conviens, je ne suis point née dans la religion catholique, apostolique et romaine.

«—Je vous plains, car je suis forcé de vous avertir que hors de notre église il n'est point de salut; mais ce n'est point votre faute, c'est le malheur de votre naissance beaucoup plus que le tort de votre esprit. On a tant de peine à trouver mauvaise la religion dans laquelle nous a bénis notre mère! Mais ne vous effrayez point: ni mon intérêt ni mon amitié ne se refroidiront à cause de la différence de nos principes… Mais pourquoi assistez-vous à la messe?

«—Parce que, n'importe où l'on prie Dieu, un chrétien est à sa place, et je suis chrétienne.

«—Vous dites bien, vous faites bien; j'aurai grande joie de vous voir assister à la messe, puisque votre religion le tolère.»

Je lui demandai en quoi je me trompais sur la manière de faire le signe de la croix. M. Zondadari daigna me l'apprendre, me prit le bras avec bonté, guida ma main ignorante, mais bien disposée, et je dois à cette bienveillante et estimable répétition de me signer aussi bien que si j'eusse été élevée dans un couvent. Oh! c'était un excellent homme que M. Zondadari! plein d'instruction, pouvant prêcher dans presque toutes les langues vivantes, admirant Racine autant que Massillon, priant la Vierge devant les belles et gracieuses figures de Raphaël, et lisant volontiers le Tasse après son bréviaire.

CHAPITRE CIII.

Voyage à Milan.—Le poëte Monti.—Un trait de bienfaisance du prince
Eugène.—Histoire de Giraldina.

Nous voici arrivés à l'un des plus grands événemens de la vie de Napoléon, son mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise, avec la fille des Césars, comme disaient les poëtes du temps. Je suppose fort qu'Élisa avait eu d'assez bonne heure la confidence de cette révolution dans la famille impériale; car, lorsque la nouvelle en devint publique, elle n'eut pas avec moi cette facilité d'abandon, ce laisser-aller d'émotions que lui donnait la réception des plus courts bulletins. La chose méritait bien pourtant qu'elle en parlât; mais je ne pus savoir ni pénétrer sa pensée à ce sujet, si ce n'est peut-être à son silence, qui ne laissait pas d'être parlant. Au surplus, elle eut peu le temps des confidences. Tout allant vite avec Napoléon, elle reçut bientôt l'invitation de se rendre à Paris, ainsi que tous les autres membres de la famille qui faisait une si haute alliance. L'empereur put se donner le plaisir de se présenter à sa jeune épouse avec un cortége d'une douzaine de rois, que tous il avait faits ou qu'il avait tolérés, ce qui était bien à peu près la même chose.

Pendant que les grandes machines de l'empire jouaient toutes à Paris, il y avait relâche au petit théâtre monarchique de Florence. Le voyage de la grande-duchesse devait même être de quelque durée; mais loin de s'affliger des vacances, tout le monde en général en était content; car ce qu'il y aurait peut-être de plus doux serait du loisir avec appointemens, situation sociale appelée depuis sinécure. Ce qu'une lectrice en disponibilité avait de mieux à faire était de parcourir cette belle Italie, où chaque ville est un musée, où chaque village est un souvenir, où l'instruction peut s'acquérir au milieu des plaisirs et des fêtes. Je n'avais pas entendu ma position à Florence pour avoir le goût des arts, et surtout la passion des courses; mais déjà familiarisée avec les beaux sites, ou les admirables chefs-d'œuvre dont est si pleine la terre classique, je choisis ou plutôt je me laissai entraîner vers ce qu'on a nommé le Paris de ces contrées: Milan, capitale du royaume, dont Bonaparte avait joint la couronne à son sceptre français, comme par reconnaissance de ses premières victoires, qui le lui avaient mis dans la main. D'ailleurs cette ville m'était chère: une secrète et orgueilleuse coquetterie me poussait de préférence vers des lieux dont le grand événement qui occupait l'Europe relevait encore pour moi l'enivrant souvenir. Je trouvai piquant de visiter la chambre témoin d'une préférence du grand Napoléon, au moment même où la fille des rois allait recevoir son amour.

C'est le premier voyage que la vanité m'ait fait faire, si l'on peut appeler vanité une glorieuse réminiscence dont un grand homme était l'objet. Milan n'a jamais eu de plus beaux jours que ceux que j'y passai vers cette époque célèbre du mariage, qui fut alors en Italie aussi bien qu'en France un temps de réjouissances publiques et d'enthousiasme. J'allai m'installer là où j'avais été installée à une époque encore peu éloignée. Le prince Eugène, vice-roi de ces contrées, était absent au moment de mon arrivée. Mais, ou mon séjour à Milan fut bien long, ou le voyage du fils de Joséphine à Paris fut bien court; car, ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne tarda pas à revenir, comme pour se consoler auprès de son peuple de ces grandes scènes de famille qui venaient de mettre son cœur à de si bizarres épreuves.

J'avais conservé à Milan quelques connaissances; je les eus bientôt épuisées; mais, ce qu'il y a de charmant dans ce pays, c'est que la politesse n'y va pas, comme en France, jusqu'à cet héroïsme de l'ennui qui vous fait supporter les conversations, les visites, les hommes et les choses qui vous sont les plus antipathiques: à Milan, on voit qui l'on veut et comme on le veut; on se prend quand on se convient, on se quitte quand on s'importune; on y use le temps à son gré, à ses risques et périls; on y vit, on y existe avec ses coudées franches; tout est donné à l'esprit, au plaisir, aux aises surtout; et cet apparent égoïsme de la mollesse, étant général, cesse presque d'être un vice, parce que personne ne donne plus qu'il ne reçoit, et que là où il n'y a point de dupes, il n'y a point non plus de fripons.

Même quand on n'aime peu la musique, ce qu'il y a encore de mieux à faire à Milan, c'est d'aller passer la soirée à la Scala, le plus beau théâtre du monde, attendu qu'il est le plus grand et le plus commode. Ces bons Italiens, si célèbres pour leurs adorations musicales, traitent cependant encore l'art qui les charme le plus à la manière dont ils traitent tout; ce n'est pour eux qu'un ami dont ils choisissent les bons momens, qu'ils prennent, qu'ils quittent à propos. On pourrait dire que l'on fait de tout à la Scala: on y cause, on y joue, on y mange, on y dort, on y entend même de la musique. Quant à moi, ce que m'offrit de plus agréable ce bazar de voluptés fut la rencontre de deux personnes que j'avais beaucoup connues, et qui, à des titres différens, méritent bien un souvenir dans le récit de ce voyage; je veux parler du poëte Monti, et d'un ami d'Oudet que je ne nommerai pas, parce que les amis d'Oudet se trouvent encore aujourd'hui suspects, et qu'il est inutile de donner leur signalement aux gracieuses polices de l'Europe. La connaissance de ces deux personnages, une fois renouvelée dans ma loge, n'en resta point là, et pendant tout mon séjour à Milan, je ne cessai point de les voir intimement, surtout le second.

Le bon Monti, qui réunissait à toute l'imagination d'un poëte toute la candeur d'un enfant; qui avait déjà, et de bonne foi, passé par plusieurs opinions différentes, jouissait depuis quelques années de l'estime particulière du vice-roi. C'est une remarque qui m'a frappée au milieu de cette foule d'hommes distingués dans tous les genres, qui ont, à tant d'époques contraires et sous des traits si divers, défilé sous mes yeux: que la fixité des principes, la constance des opinions, la fidélité aux maximes politiques, sont rarement le privilége des hommes supérieurs. On dirait que l'esprit est girouette de sa nature. Une tête un peu vaste a plusieurs cases: à mesure que l'une se vide, l'autre s'emplit. Il n'y a que la médiocrité qui soit douée en quelque sorte de l'immobilité de ses idées par leur indigence: comme elle n'a pas beaucoup, elle garde ce qu'elle a, elle s'y attache, elle s'y cramponne; et le monde doit quelquefois à ces natures plus stériles de grandes vertus, des caractères suivis que leur médiocrité élève quelquefois jusqu'au sublime.

Les hommes à imagination se conduisent par excès: admirables quelquefois dans chacune de ces saillies de conduite; s'y portant avec toute l'énergie des vues promptes et passionnées; mais changeant de marche et d'allure; mais aussi puissans dans un mouvement contraire que dans les résolutions primitives. L'heureuse faculté de tout saisir, de tout comprendre, devient ainsi quelquefois l'inconstance et la versatilité.

Monti avait donc pu, avec la même bonne foi et le même enthousiasme, embrasser la république et l'empire, concevoir la grandeur de l'une et la gloire de l'autre; car, dans les deux, se trouvaient toutes les illusions les plus capables de séduire et d'entraîner. Ses vers, enfans de ces impressions différentes, de ces sentimens successifs, avaient tour à tour été tirés d'une lyre capricieuse et mobile. Ce qu'il y avait de plus piquant dans cet aimable et ingénu caractère, c'est qu'il ne déguisait rien aux autres pas plus qu'à lui-même. Ainsi, au milieu de mille autres confidences (car, bien différent des poëtes ordinaires, ce poëte ingénieux savait parler d'autres choses que de ses vers), Monti me parla cependant de l'extrême désagrément, dans les compositions poétiques, de choisir des sujets contemporains. En effet, il avait entrepris un grand ouvrage sur les campagnes de Napoléon; cet ouvrage était commencé depuis 1804 et ne pouvait jamais finir. Il s'appelait le Barde de la Forêt-Noire. Ce Barde prophétise continuellement les victoires de Bonaparte et la défaite des coalitions. Monti m'en a récité de nombreux passages, et entre autres celui de cette fabuleuse campagne d'Égypte, où le génie de la civilisation et celui de la guerre marchaient ensemble; où l'on voyait un membre de l'Institut conduire les armées françaises à une double conquête, aussi souvent entouré de savans que de soldats, inscrire en courant son nom sur les Pyramides, et ne s'arrachant des bras de la Victoire que pour venir se jeter dans ceux de la patrie, qui de loin montre ses flancs déchirés et appelle un sauveur. Par malheur pour le pauvre Monti, il donnait à ses vers la couleur du moment, et la couleur du moment changeant à chaque campagne, il était obligé de supprimer à la fin des sentimens exprimés au commencement des opérations. Ainsi, au moment de la bataille d'Austerlitz, les Autrichiens étaient traités en ennemis et avec les hyperboles de l'insulte et de la haine. La paix de Presbourg arrive: il faut bouleverser tout, et remplacer les strophes de l'insulte par des couplets de réconciliation: les Autrichiens sont nos amis. Le poëte espère au moins ne pas perdre le fruit de sa première indignation: les Russes lui restent à maudire. Mais les événemens marchent encore plus vite que les corrections. L'entrevue de Tilsitt ne semble réconcilier deux empereurs que pour brouiller un poëte avec son ouvrage: la muse ne peut pas être plus méchante que la guerre. La voilà encore obligée d'adoucir et d'effacer ses couleurs, de rendre ses pages contre les barbares du Nord aussi blanches que les neiges de l'Ukraine. Monti respirait un peu, et la fortune semblait n'en plus vouloir à la prosodie, quand la campagne de 1809 se déclare, et replace les Autrichiens dans la position d'où le pauvre poëte avait eu la complaisance de les déloger. Hélas! que ne peuvent l'amour du travail, le besoin de la gloire et les nécessités d'un poëme! Monti s'était remis en guerre avec l'Autriche comme son héros; mais son héros allait si vite, qu'il se trouve encore, à la fin de la campagne de 1809, avoir fait du sublime inutile contre Vienne, soudoyée par Londres. «Ma foi, me dit Monti, voici encore un événement qui me désole: tandis que l'empire est en fête pour le mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise, je suis en deuil des plus belles inspirations de mon poëme; la postérité arrivera sans me trouver en mesure avec elle.» Je consolais de mon mieux cette plaisante infortune du génie, en disant à l'illustre écrivain qui en parlait même en riant, qu'heureusement il avait autre chose à lui laisser, et qu'il pouvait être tranquille.

Pendant tout mon séjour à Milan, je reçus du bon et spirituel Monti des attentions qui me touchèrent d'autant plus que je savais qu'il n'en était pas prodigue.

Ma plus grande occupation dans cette capitale de la riche Lombardie fut cependant plutôt une vie extérieure que les plaisirs de la société. Le matin, j'allais faire quelque promenade pittoresque ou quelque visite curieuse; le soir, j'allais à la Scala causer et mettre en commun, avec quelques bienveillans interlocuteurs, mes observations. Ma manie de tout voir et de tout entendre me valut le spectacle d'une scène piquante que je vais retracer avec d'autant plus de plaisir qu'elle révélera en même temps un trait honorable du prince Eugène Beauharnais, et prouvera que, guerrier intrépide, le fils de Joséphine possédait aussi les vertus du roi et le cœur généreux de sa mère.

La place du Dôme à Milan, dans les temps de réjouissances publiques, offre à peu près un coup d'œil pareil à celui du boulevart du Temple à Paris. Ce sont de tous côtés cafés, jeux, spectacles, parades pour le peuple, dont la bonne compagnie se donne aussi le plaisir. Un jour que j'avais pris mon chocolat à la glace au grand café, je vis la foule courir vers le portail du Dôme; je me laissai aller au mouvement, et je n'étais pas la moins leste et la moins avide du groupe empressé. Là je découvris l'objet de tant de curiosités en émoi: une chaude discussion s'était établie entre un capucin et un agent de police. Le premier, l'œil en feu, la figure haletante, gesticulait et criait; l'autre, véritable Ulysse de carrefour, employait toutes les formes de l'art oratoire, appuyé de l'autorité, pour faire comprendre au révérend père que le moment était mal choisi pour prêcher dans la rue; que le peuple, appelé à la joie par les événemens, était en humeur naturelle de s'y livrer, et que risquer la parole de Dieu au milieu d'une saturnale permise, c'était la compromettre et l'exposer au scandale. Adossé au pied de l'église et sous un Christ énorme qui se trouvait sous le portail, le capucin s'électrise par la résistance, et s'emporte par les observations. Il se tourne en face de l'honnête agent de police, et, l'apostrophant, ainsi que la foule qui redouble, moitié en français, moitié en italien: «Oh! je vois bien, s'écrie-t-il, je vois bien où vous voulez en venir; vous ne voulez pas de nous: son i Francesi che vi bisognano, et vous allez me parler d'un des nôtres qui, aussi courageux que moi, foudroya les plaisirs profanes en appelant le peuple égaré au pied de Notre-Seigneur. Eh bien! oui, il eut raison; et au lieu d'être là à bâiller et à écouter les lazzi et les polichinels, je vous dirai, oui, venez ici, venite, venite quà, ecco, ecco, è questo il vero pulcinello che salvarvi può anime dannate[4]!

L'invocation du révérend père capucin était accompagnée d'une gesticulation furibonde, et d'un signe plus expressif encore, qui ne craignait pas d'indiquer le Christ à la foule indignée. Alors l'agent de police changea de façons, et se contenta, sans phrases, de faire arrêter et de conduire en lieu sûr l'apôtre imprudent dont le zèle mal placé causait un scandale bien plus grave que celui contre lequel tonnaient ses discours.

Près de moi se trouvait une personne des plus respectables, tenant une jolie petite fille de huit à neuf ans; sa bonne mine, ses paroles, ses cheveux blancs, laurier du vieillard, m'inspirèrent un de ces désirs de lier conversation auxquels je n'ai jamais su résister. Je le lui témoignai, et il y répondit avec cet empressement affable qui permet facilement les questions. «Vous parlez; lui dis-je, du vice-roi en termes qui me flattent comme Française. C'est un bonheur pour moi que la justice rendue à mes compatriotes.» En ce moment la petite fille posa sa tête charmante contre la main de son grand-père, et lui dit d'une voix caressante: «Carissimo mio, dica pure a questa signora gli affanni della sfortunatissima Geraldina.» Tout en entrant dans le jardin del Corso Orientale, le bon vieillard nous raconta ce trait touchant du fils adoptif de Napoléon:

«Depuis plus de deux cents ans, de père en fils, une honorable famille de Milan occupait un bel emploi au palais des princes gouverneurs de la Lombardie; celui des Gerolonni, qui occupait cette place à l'entrée des Français, s'était livré à une franchise d'opinion qu'on eût dû respecter, puisque cette fidélité à des maîtres proscrits devenait seulement une sublime imprudence. Dans tous les pays, sous tous les règnes, la dénonciation se pratique parce qu'elle rapporte. Gerolonni fut dénoncé, dépouillé de ses emplois, jeté dans un cachot, sans communication avec sa famille. Gerolonni avait un fils, jeune homme d'une grande élévation de sentimens, qui était sur le point d'épouser Marietta Bunelli, une des plus belles personnes de son temps. La crainte d'être enveloppé dans la persécution de toute une famille fit suspendre le mariage; on l'ajourna à des temps plus heureux. Mais tandis que le jeune Gerolonni courait chaque jour assiéger le pouvoir avec d'irrécusables preuves de l'innocence de son père, la fidèle fiancée venait à la prison, et obtenait des geôliers ces adoucissemens si précieux à la captivité, que les femmes arrachent par la fermeté d'une persévérance et la persuasion d'une douceur qui ne s'altère jamais. Chaque soir les amans se voyaient; le jeune homme attristait le cœur de son amie par le récit de ses démarches infructueuses; la jeune fille le consolait au contraire par la révélation de quelques allégemens à la situation du malheureux père.

«Bientôt les parens de Marietta, cruels par peur (la peur l'est plus que la barbarie), se détachèrent de toute compassion, de tout intérêt pour un suspect. Le fils de Gerolonni venait pourtant d'obtenir que le grand-juge Luozi s'occupât de l'affaire; un témoignage courageux, une offre de caution, eussent suffi pour déterminer un élargissement provisoire. Le jeune Gerolonni et sa fidèle amie coururent se jeter aux pieds du vieux Bunelli, mais en vain: «J'ai un fils à placer» fut toute sa réponse; l'ambition étouffa la générosité. Le vieillard, qui avait résisté aux cachots, ne résista point à l'ingratitude et à la dureté d'un ami de soixante années. Le malheureux père, avant de mourir, recommanda à son fils de pardonner au père de Marietta, mais de conserver intacte la haine de ses oppresseurs, et de refuser jusqu'aux tardifs bienfaits qui pourraient tenter sa fidélité. Les démarches de la jeune fille avaient été épiées: on vint l'arracher au milieu de la scène si touchante des adieux d'un père. «Mon cher Gerolonni, s'écriait-elle, ne te désespère pas; ta vie est mon bonheur; je ne conserve la mienne que pour te la consacrer.»

«On les sépara; Gerolonni étouffa le triste souvenir de son père et de sa maîtresse, mais dès cet instant elle devint son épouse. Trop fier pour solliciter des grâces quand on lui devait des réparations, il vécut du côté de Vérone, obscur, mais heureux de toutes les vertus d'une femme que l'amour et le malheur lui avaient donnée. Mais le sort voulut le poursuivre encore; le cercueil de la mère sortit de l'asile conjugal. Au moment où l'on portait au baptême le nouveau-né du malheureux Gerolonni, il ne put soutenir un dernier et plus cruel malheur que tous les autres: on le trouva mort au pied de la couche d'où l'on venait d'enlever les restes glacés de celle qu'il avait si tendrement aimée. L'orpheline de ces époux qui n'avaient plus eu la force de vivre pour elle, retint, avec les traits de sa mère, l'image plus précieuse et plus belle encore de ses vertus. Arrivée à l'âge de sept ans, Geraldina devait les secours passagers et à peine suffisans qu'elle avait reçus à une compassion peu éclairée. Le récit des malheurs de sa naissance développa néanmoins de bonne heure son intelligence. Souvent quand la nuit était venue, on voyait cet enfant s'acheminer vers le cimetière, et l'aurore montrait quelquefois l'orpheline encore en prières, ou, surprise par le sommeil, entourer de ses petites mais la croix qui marquait la place de ceux qu'elle n'avait pu connaître. Quelquefois alors un mot de compassion, une faible marque d'intérêt, lui étaient accordés: c'était bien peu pour qui méritait de tout obtenir. Le ciel, pour combler en un jour la dette de plusieurs années, lui réservait l'immense bonheur de tout devoir à l'ame généreuse d'un guerrier, à l'équité d'un grand prince.

«Pendant un voyage que le vice-roi fit à Vérone, la petite Geraldina traversait l'amphithéâtre: effrayée par le bruit des chevaux, elle voulut fuir et tomba dans l'intérieur de l'édifice. Une des personnes de la suite du vice-roi vint la relever; la pitié voulut joindre l'aumône à l'intérêt; mais lorsqu'on vit cet enfant repousser la main qui lui offrait de l'or, ses beaux yeux se lever avec dignité sur le groupe qui l'entourait, et d'un ton calme et touchant répondre: «Vous êtes des Français, et je suis l'orpheline de Gerolonni: je ne puis rien accepter de vous,» tous les témoins de cette scène, se regardant, restèrent stupéfaits. Un Italien de la suite du vice-roi savait l'histoire de Gerolonni et en racontait les détails, timide mais encore généreux appel à la commisération. Une voix assez lâche, au milieu de ces témoignages d'intérêt, osait déjà parler de précautions contre l'enfant si malheureux d'un proscrit. Mais la vue d'un enfant devait inspirer autre chose au noble cœur du fils de Joséphine que de la prudence. Plus délicat encore que généreux, le vice-roi conçut l'ingénieuse pensée de déguiser ses bienfaits et de secourir l'orpheline sans qu'elle vît la main d'un bienfaiteur, qu'eût repoussée la mémoire d'un père. Dès qu'il fut libre des soins de la représentation, Eugène sort, vêtu d'une simple capote, accompagné d'un fidèle domestique qui avait découvert la retraite de l'orpheline. Une jeune femme était près de là: Eugène s'informe de Geraldina; on lui répond: «Si elle n'est pas sur sa paille, c'est qu'elle passera la nuit au cimetière.—Grand Dieu!» s'écria Eugène en redoublant le pas. Arrivé au Campo-Santo, il vit la jeune fille priant près de la croix élevée sur le corps de ses parens. Le vice-roi approche seul, et adresse en italien la parole à l'orpheline; son cœur ému s'ouvrit à la voix d'une pitié si imprévue et si douce. Eugène avait dans le caractère toute la bonté de sa mère et dans les manières quelque chose de sa grâce; leur charme agit sur l'innocent objet de sa pitié. Geraldina ose croire à une protection; elle se jette aux pieds du vice-roi dont elle ignorait le rang, et lui demande un asile, un travail moins dur, moins humiliant que celui par lequel il lui fallait acheter chaque jour une avare nourriture.

«Le soir même, Geraldina était confiée à une femme sûre. Le jour où le vice-roi retourna à Milan, Geraldina y vint sous la garde de cette même personne occuper le logement qu'avaient fait préparer les ordres de son noble protecteur. L'orpheline entrait dans sa neuvième année; on cultiva son heureux naturel, et pendant les soins de cette précieuse éducation, le prince veillait lui-même à ce que Geraldina pût reparaître avec honneur dans cette ville, où son grand-père avait péri sous le poids d'une accusation criminelle et fausse. Le prince voyait souvent sa jeune protégée, mais toujours sous le voile du plus strict incognito; les progrès de l'orpheline étaient la douce récompense de tant de bienfaits. L'innocence de Gerolonni fut reconnue et publiquement proclamée, et Geraldina rentra en possession de tout le modeste héritage de ses pères.

«Jugez, madame, ajouta le vieillard, si nous aimons et bénissons le jeune héros, le prince qui sut deviner une grande infortune dans la réponse d'un enfant sous les livrées de la misère. Oui madame, nous aimons, nous bénissons le règne du prince Eugène. Si mon récit vous a intéressée, venez en voir l'héroïne, venez entendre d'elle-même des détails naïfs qui vous prouveront encore mieux la juste et haute admiration que nous avons pour notre jeune souverain; vous verrez encore que l'orpheline de Vérone méritait l'illustre protection que le ciel réservait à ses douleurs.»

Je quittai le digne vieillard et sa jolie petite fille, après qu'ils m'eurent demandé de les aller revoir le lendemain; ils vinrent eux-mêmes me prendre, et nous allâmes chez Geraldina. On eût pu être plus belle, quoiqu'elle le fût beaucoup, mais on n'eût pu être plus intéressante; elle n'appelait Eugène que quel uomo al cuor divino, et ses expressions, pleines d'un reconnaissant enthousiasme, me prouvèrent en même temps à quel point l'orpheline méritait le bienfait qui était venu chercher son enfance, à quel point aussi le prince Eugène méritait le rang suprême auquel il était monté pour y porter les vertus modestes de la famille, jointes au courage du guerrier et à toutes les grandes vertus du trône.

CHAPITRE CIV.

L'ami d'Oudet.—Le prince Eugène.—Lettres de l'Empereur à Joséphine.

Je trouvai encore à Milan un extrême plaisir dans la société d'un colonel français chargé d'organiser un régiment italien, et qui, atteint de trois balles à Wagram, se rétablissait de ses blessures dans la capitale, où le dépôt de son régiment était établi. Cet officier m'était connu depuis long-temps; je l'avais vu à Paris: c'était un ami d'Oudet. Nos premières paroles à la Scala, où je le rencontrai, furent en quelque sorte un cri de douleur commune sur la mort de notre ami. Je ne tardai pas à m'apercevoir que le colonel avait été sous le charme comme tant d'autres, et qu'il entrait dans son culte de souvenir et d'amitié beaucoup de ce fanatisme politique dont Oudet était le chef. Brave, plein d'instruction et de capacité militaire, le colonel jouissait d'une grande considération auprès du prince Eugène. Je voyais presque tous les jours l'ami d'Oudet, et quoique ses qualités fussent toutes de celles qui conviennent plus aux affaires qu'au monde, je me sentais une estime involontaire pour le sérieux plein de noblesse, la gravité naturelle et un peu mélancolique qui régnait sur la figure comme dans les idées de cette espèce d'Alceste militaire, ne louant jamais, blâmant toujours, donnant à sa pensée un tour de satire et d'indignation qui tenait plutôt aux systèmes de son esprit qu'à la sécheresse de son cœur.

«Je vais vous apprendre une nouvelle qui vous surprendra beaucoup, me dit-il un jour, en entrant chez moi de fort bonne heure. Tandis que tous les souverains de la fabrique de Napoléon s'amusent à jouer à la royauté, pour faire fête à une archiduchesse d'Autriche; pendant que tous les prisonniers de la galère impériale tâchent, au milieu des libertés de ce bon Paris, d'oublier leur esclavage doré, le prince Eugène vient d'arriver subitement pour reposer ici sa noble tête des fatigues d'un métier auquel il a fallu ajouter bien d'autres corvées. Eugène est arrivé cette nuit auprès de sa femme et de ses enfans. Portant, jusque dans les relations privées, la sévérité de la discipline militaire, esclave des devoirs d'une position qu'il ne s'est point choisie, et qu'il ne saurait pas davantage quitter et modifier, Eugène, le modèle des fils, a été contraint d'immoler à l'orgueil du maître ses sentimens les plus chers. Il a rempli sa tâche, il les remplirait toutes. Enthousiaste de soumission comme d'autres le seraient de liberté, Eugène a été chargé de porter au sénat l'acte même qui fait descendre sa mère du titre d'épouse.

«—Mais les sentimens d'Eugène sont si connus, qu'il faut au contraire, selon moi, tirer de sa conduite la preuve du bon accord qui a dirigé ce grand acte politique du divorce de Napoléon et d'un second mariage.

«—Hélas oui! la conduite de Beauharnais doit être toujours de l'héroïsme, et moi qui lui suis attaché, non pas comme à un souverain, mais comme à un ami, comme à un frère, j'admire cette abnégation de dévouement qui lui a fait accepter la mission d'officier de l'état civil dans un acte qui répudiait sa mère. Cet homme, plein de vertu, ce soldat intrépide, cet enfant de la Victoire, n'a rien du temps où il est né. On dirait un petit-fils de Louis XIV, en adoration devant son père, élevé dans le génie de l'obéissance autant peut-être que dans celui du commandement, attendant pour penser et pour agir la pensée d'un maître, lui dont les pensées seraient si simples et si naturellement grandes!

«—Mais il me semble qu'il y a là plus de modestie que d'insuffisance. L'Empereur est bien un assez sublime modèle, pour que l'imitation et la soumission soient déjà un haut mérite et presque de la gloire.

«—Oui, l'Empereur est un grand homme, mais qui prend déjà les petitesses de la royauté; c'est bien la peine d'avoir tant de génie pour n'être qu'un plagiaire des monarchies décrépites! Je conçois jusqu'à un certain point qu'il ait saisi l'empire; mais homme nouveau, il devait en faire une chose nouvelle. C'est cette espérance qui l'a mis sur le pavois; c'est cette fidélité à son origine qui pouvait seule l'y soutenir. Tant mieux du reste qu'il se trompe; avec une monarchie plébéienne, il eût à jamais éloigné la république dont il eût retenu quelques unes des formes et des bienfaits; avec sa monarchie aristocratique, il rend inévitable la réaction de la liberté contre un gouvernement qui n'aura plus rien de commun avec elle. Il nous avait ravi toutes les chances par sa gloire; il nous les rend par son second mariage et ses puérilités royales. Il ne fait pas aujourd'hui divorce seulement avec Joséphine, mais avec les conditions de son existence. Ce n'est pas seulement un mari qui répudie sa femme, c'est un enfant qui renie sa mère. Fils de la révolution, le voilà qui demande des lettres de noblesse à l'Autriche, comme les gens d'autrefois, qui avaient fait fortune, achetaient des titres qui déguisassent leur naissance! Il est plaisant de voir le vainqueur de l'Europe acheter une savonnette à vilain.

«—Mais, mon ami, je n'entends rien à la politique, et vous me traitez comme un tribun. Je suis mieux que cela, ce me semble… Je suis une femme, et une femme, je vous le dis avec franchise, qui aime l'Empereur et qui l'admire. Sans être bien forte, je conçois la pensée de l'acte que vous blâmez tant. La république est un beau rêve, c'est l'idéal en fait de gouvernement. Mais j'ai entendu dire que les peuples avaient aussi besoin de positif, et que la monarchie était propre à le leur donner. Napoléon a été élevé à l'empire; point d'empire sans hérédité: je suis donc sûre qu'en se séparant de Joséphine, il n'a cru obéir qu'à un grand besoin public.

«—Eh bien! qu'il y obéisse; mais que la fortune change, et vous verrez s'il a bien fait de changer de famille: les peuples sont de meilleurs cousins que les rois; il le sentira au premier revers. Ce qu'il eût dû faire, puisqu'il voulait des héritiers, c'était d'épouser la fille d'un bourgeois de Paris.

«—Son génie saura enchaîner la fortune et se jouer des résistances.

«—Phrase de bulletin; il n'y a pas de position au-dessus de la foudre; le génie de la liberté seul est immortel, mais heureusement le génie du despotisme n'est que précaire et viager. On nous a un moment enivrés avec de la gloire, mais la raison nous reviendra. Cette gloire même est-elle la propriété de celui qui s'en sert pour nous asservir? La révolution n'a-t-elle pas aussi ses quatorze armées, ses quarante capitaines et sa moisson de lauriers? Et la révolution est traitée comme une vaincue. Ô mon ami! ô trop cher Oudet! ta mort sera vengée; ou plutôt la liberté, qui veut mieux qu'une vengeance, obtiendra tôt ou tard un triomphe.

«—Mais c'est folie, ce me semble, que de nourrir encore des idées républicaines.

«—C'est une folie qui ne passera jamais, Dieu merci. On peut bouleverser la terre, la remuer dans tous les sens; mais il est quelque chose qu'on ne change pas, c'est le cœur humain, et le cœur humain contient l'instinct de la liberté.

«—Mais combien y a-t-il de gens qui le conservent?

«—Plus que l'on ne croit. Si la tête qui porte à elle seule le monde monarchique actuel venait à être frappée, vous verriez toute cette fantasmagorie féodale disparaître. Trois hommes[5] suffiront peut-être pour révéler à l'univers le secret de ce pouvoir qui paraît gigantesque, qui l'est en effet, mais qui ne l'est que comme un homme.

«—Mon ami, vous me faites trembler avec vos idées sombres: quelle manie que de se faire ainsi le réformateur de l'espèce humaine! Qui vous a donné sa procuration?

«—En pareil cas, c'est le succès qui la donne.

«—Mais regardez autour de vous: il n'y a point d'échos qui répondraient à votre voix.

«—Erreur, erreur grave: il y a toujours des échos pour les pensées libérales et généreuses. L'armée est à l'Empereur comme à un chef, mais non pas comme à un maître. Nous sommes six mille engagés par le serment; nous nous battons, parce que le soldat français ne connaît que son drapeau, mais nous ne nous battons pas pour des fers. L'Italie, l'Allemagne, sont autant de fourmilières de sociétés secrètes. On en aura des nouvelles: tous les hommes sont frères pour la liberté.

«—Comment arrangez-vous tout cela avec votre attachement pour le prince
Eugène?

«—Je n'arrange rien: je le sers en ami, point en esclave. Oh! quel dommage qu'il ne puisse jouer le rôle de libérateur! Je l'ai tâté dans tous les sens: il n'a l'étoffe que des vertus privées; c'est un grand capitaine qui n'entend rien aux affaires. La guerre est son élément; l'Empereur son idole, sa religion. Il n'a pas été élevé comme Napoléon au sein du peuple. Mais lui, cet Empereur, qu'il était beau sous les faisceaux consulaires! sa capote grise lui allait mieux que son manteau semé d'abeilles. Alors toutes les passions du jeune homme étaient dans son cœur; qu'il a vieilli, puisqu'il lui faut aujourd'hui les hochets des vieilles cours! Arcole, Lodi, Marengo, rappelez-le un moment en Italie, que je le revoie dans l'éclat et la pureté de son premier caractère. Mais adieu, mon amie, je sens que l'émotion rouvre mes blessures. Il me reste encore du sang pour la patrie; il me tarde de retourner sur un champ de bataille. Là seulement je m'oublie, et la victoire me fait pardonner à la servitude.»

Ce discours m'avait étourdie: ce n'était pas la séduction d'Oudet, et c'étaient ses rêves effrayans. Mais comme par un secret souvenir de lui, par le prestige de ses idées reproduites, cette conversation s'est gravée dans ma mémoire, et il me semble l'entendre encore. Mon cœur avait besoin de distraction, car la politique me chagrine sans me convaincre, et me trouble par son fantôme que je ne peux saisir. J'allai me promener en dehors de la ville: j'avais à peine fait quelques pas que je rencontrai le vice-roi. Il était sans suite, sans cortége, donnant le bras à la princesse son épouse, ressemblant à un honnête citoyen, oubliant en quelque sorte la gloire pour goûter le bonheur domestique. Sa figure était empreinte d'une mélancolie douce que sa digne compagne semblait partager; on eût dit que ce grand capitaine sentait le besoin d'être protégé par un cœur de femme. C'était quelque chose de touchant que ce couple, élevé si haut par la fortune et par l'amour d'un peuple dont il était adoré, se réfugiant dans les douces affections de la famille, qui ne manquent jamais, et qui sont les seuls remèdes contre les grandes douleurs. Involontairement je pensai à Joséphine, à cette femme qui était la bonté même, et dont je croyais lire les chagrins sur les traits de son noble fils. Par un tout autre sentiment que l'officier qui avait vu dans le mariage de l'Empereur un divorce politique, moi j'y voyais seulement une sorte de désenchantement de sa destinée. Il y a de la fatalité dans la vie, et en voyant s'éloigner Joséphine des côtés du grand homme, il me semblait le voir abandonné de son bon ange, du génie secret qui avait protégé sa fortune!

Singulier rapprochement de souvenirs et d'émotions! Au moment où j'écris ce chapitre de mes Mémoires, on me remet des lettres de Bonaparte, général en chef de l'armée d'Italie, à Joséphine; leur lecture me rappelle des pressentimens autrefois éprouvés; elles sont pleines du plus curieux intérêt; elles jettent une douce lumière sur le cœur d'un homme que l'ambition plus tard occupa seule. En les lisant, je suis presque tentée, ainsi que l'ami d'Oudet, de préférer le consul à l'Empereur. Cette gloire désintéressée des premières campagnes d'Italie laissant tomber des rayons si purs, cette insouciance des grandeurs, ce presque mépris de la victoire, le monde entier disparaissant pour un jeune homme devant l'image d'une femme qu'il adore, voilà qui vaut mieux que de la politique, que de l'histoire peut-être, si tout ce qui regarde un homme extraordinaire comme Napoléon pouvait être autre chose que de l'histoire. Je suis heureuse qu'on m'offre de joindre ces pages si originales du cœur humain à mes Mémoires. On les lira, ainsi que moi, avec intérêt et avec passion: elles sont des hommages à deux personnes que j'ai connues, que j'ai aimées, que j'ai admirées; elles me replacent en quelque sorte dans le monde où j'ai vécu, et où je suis restée du moins par la reconnaissance.

Ces lettres sont curieuses par leur date, par leur protocole même: le général en chef de l'armée d'Italie à sa Joséphine, à sa douce amie! il m'est impossible de pas les transcrire dans toute l'originalité du hasard qui les a fait découvrir.

Sept heures du matin.

Je me réveille plein de toi… Ton portrait et le souvenir de l'enivrante soirée d'hier n'ont point laissé de repos à mes sens. Douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur!… Vous fâchez-vous, vous vois-je triste, êtes vous inquiète, mon ame est brisée de douleur, et il n'est point de repos pour votre ami… Mais en est-il donc davantage pour moi, lorsque, me livrant au sentiment profond qui me maîtrise, je puise sur vos lèvres, sur votre cœur, une flamme qui me brûle? Ah! c'est cette nuit que je me suis bien aperçu que votre portrait n'est pas vous, et… Tu pars à midi; je te verrai dans trois heures: en attendant, mio dolce amore, reçois un million de baisers, mais ne m'en donne pas, car ils brûlent mon sang.

À la Citoyenne BONAPARTE, à Paris.

Port Maurice, le 14 germinal.

J'ai reçu toutes tes lettres, mais aucune n'a fait sur moi l'impression de la dernière. Y penses-tu, mon adorable amie, de m'écrire en ces termes? Crois-tu donc que ma position n'est pas déjà assez cruelle, sans encore accroître mes regrets et bouleverser mon ame? Quel style! quels sentimens que ceux que tu peins! ils sont de feu; ils brûlent mon pauvre cœur! Mon unique Joséphine, loin de toi le monde est un désert où je reste isolé, et sans éprouver la douceur de m'épancher. Tu m'as ôté plus que mon ame; tu es l'unique pensée de ma vie. Si je suis ennuyé du tracas des affaires, si leurs vains titres et les hommes me dégoûtent, si je suis prêt à maudire la vie, je mets la main sur mon cœur: ton portrait y bat; je le regarde, et l'amour est pour moi le bonheur absolu à tout instant, hormis le temps que je me crois oublié de mon amie. Par quel art as-tu su captiver toutes mes facultés? Concentrer en toi mon existence morale, ma douce amie, qui ne finira qu'avec moi; vivre pour Joséphine, voilà l'histoire de ma vie. J'agis pour arriver près de toi; je me meus pour t'approcher. Insensé! je ne m'aperçois pas que je m'en éloigne…

Que de pays… que de contrées nous séparent!… Que de temps avant que tu lises ces caractères, faible expression d'une ame émue où tu règnes! Ah! mon adorable femme, je ne sais pas quel sort m'attend; mais s'il m'éloigne plus long-temps de toi, il me sera insupportable. Mon courage n'ira pas jusque-là.

Il fut un temps où je m'enorgueillissais de mon courage, et quelquefois en jetant les yeux sur tout le mal que pourraient me faire les hommes, sur le sort que pourrait me réserver le destin, je faisais…

Mais aujourd'hui l'idée que ma Joséphine pourrait être mal, l'idée qu'elle pourrait être malade; et surtout la cruelle, la funeste pensée qu'elle pourrait m'aimer moins, flétrit mon ame, arrête mon sang, me rend triste, abattu, et ne me laisse pas même le courage de la fureur et du désespoir.

Je me disais souvent jadis: les hommes ne peuvent nuire à celui qui meurt sans regret; mais aujourd'hui, mourir sans être aimé de toi! mourir dans cette certitude, c'est le tourment de l'enfer, c'est l'image vive et funeste de l'anéantissement absolu: il me semble que je me sens électrisé.

Mon unique compagne, toi que le sort a destinée pour faire avec moi le voyage pénible de la vie, le jour où je n'aurai plus ton cœur sera celui où la nature aride sera pour moi sans chaleur et sans végétation.

Je m'arrête, ma douce amie; mon ame est triste, mon corps est fatigué, mon esprit est étourdi. Les honneurs m'ennuient; je devrais bien les détester, ils m'éloignent de mon cœur.

Je fuis Port-Maurice par Oneille; demain je suis à Albenga. Les deux armées se remuent, nous cherchons à nous tromper, au plus habile la victoire. Je suis assez content de Beaulieu; il manœuvre assez bien, il est plus fort que son prédécesseur: Je le battrai, j'espère, de la belle manière. Sois sans inquiétude: aime-moi comme…

Douce amie, pardonne-moi, je délire; la nature est faible pour qui sent vivement, pour celui que tu animes.

B.

     À Barras, Tallien, madame Tallien, amitiés sincères; à madame
     Château-Renaud, civilités d'usage; à Eugène et Hortense, amour
     vrai.

Adieu, adieu, je me couche sans toi; je dors mieux sans toi. Je t'en prie, laisse-moi dormir: voilà plusieurs fois que je te serre dans mes bras… mais, mais ce n'est pas toi.

À la Citoyenne BONAPARTE, chez la Citoyenne Beauharnais, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

Albenga, le 16 germinal.

Il est une heure après minuit: on m'apporte une lettre, elle est triste; mon ame en est affectée: c'est la mort de Chauvet. Il était ordonnateur en chef de l'armée; tu l'as vu chez Barras quelquefois, mon amie. Je sens le besoin d'être consolé: c'est entièrement en toi seule, dont la pensée peut tant influer sur le faible moule de mes idées, qu'il faut que j'épanche mes peines. Qu'est-ce que l'avenir? qu'est-ce que le passé? qu'est-ce que nous? quel fluide magique nous environne et nous cache les choses qu'il nous importe le plus de connaître? Nous naissons, nous vivons, nous mourons au milieu du merveilleux: est-il étonnant que les prêtres, les astrologues, les charlatans aient profité de ce penchant, de cette circonstance singulière pour promener nos idées et les diriger au gré de leurs passions? Chauvet est mort; il me fut attaché, il eût rendu à la patrie des services essentiels; son dernier mot a été qu'il partait pour me joindre… Oui, je vois son ombre, elle me tend les bras; son ame est dans les nuages; elle veillera à mon destin. Mais, insensé, je verse des larmes sur l'amitié, et qui me dit que déjà je n'en aie à verser d'inépuisables! Ame de mon existence, écris-moi tous les courriers, je ne saurais vivre autrement. Je suis très occupé: Beaulieu remue son armée; nous sommes en présence. Je suis un peu fatigué; je suis tous les jours à cheval. Adieu, adieu, adieu. Je vais dormir, le sommeil me console; il te place à mes côtés; je te vois dans mes bras. Mais au réveil, hélas! je me trouve seul et loin de toi.

Bien des choses à Barras, à Tallien et à sa femme.

À la Citoyenne BONAPARTE, chez la Citoyenne Beauharnais, rue Chantereine, n° 6, chaussée d'Antin, à Paris.

Albenga, le 18 germinal.

Je reçois une lettre que tu interromps pour aller, dis-tu, à la campagne, et après cela tu te donnes le ton d'être jalouse de moi, qui suis ici accablé d'affaires et de fatigues. Ah! ma bonne amie!… Il est vrai que j'ai tort: dans le printemps la campagne est belle, et puis l'amant de dix-neuf ans s'y trouvait sans doute. Le moyen de perdre un instant de plus à écrire à celui qui, éloigné de toi, ne pense, ne vit, ne jouit, n'existe que par ton souvenir! Je lis tes lettres comme on dévore après six heures de chasse un mets que l'on aime. Je ne suis pas content; ta dernière lettre est froide comme l'amitié; je n'y ai pas trouvé ce feu qu'offrent tes regards et que j'ai cru quelquefois y voir. Mais quelle est cette bizarrerie? J'ai trouvé que tes lettres précédentes oppressaient trop mon ame. La révolution qu'elles y produisent offusque mon esprit et asservit mes idées. Je désire des lettres plus froides.

La crainte de ne pas être aimé de Joséphine, l'idée de la voir inconstante, de la.. Mais je me forge des peines; il en est tant de réelles! faut-il encore s'en fabriquer!!! Tu ne peux pas m'avoir inspiré un amour semblable sans le partager; et avec ton ame, tes pensées, ta raison, l'on ne peut pas en retour de l'abandon donner en échange le coup de mort.

J'ai reçu la lettre de madame Château-Renaud. J'ai écrit au ministre… J'écrirai de même à la première, à qui tu feras les complimens d'usage. Amitié vraie à madame Tallien et à Barras.

Tu ne me parles pas de ton vilain estomac; oh, je le déteste! Adieu jusqu'à demain, o mio dolce amore, un souvenir de mon unique femme et une victoire du destin, voilà mes souhaits; un souvenir unique, en tout digne de celui qui pense à toi tous les instans.

Mon frère est ici. Il a appris mon mariage avec plaisir. Il brûle de l'envie de te connaître. Je cherche à le décider à venir à Paris. Sa femme est accouchée; elle a fait une fille, et t'envoie pour présent une boîte de bonbons de Gênes. Tu recevras des oranges et des parfums que je t'envoie.

À onze heures du soir.

Je suis au lit; je pars dans une heure pour Verceil. Murat doit être ce soir à Padoue. L'ennemi est fort dérouté, il ne tardera pas à évacuer. J'espère dans dix jours être dans les bras de ma Joséphine, qui est toujours bien bonne, quand elle ne pleure pas et ne fait pas la civetta. Ton fils est arrivé ce soir; je l'ai fait visiter, il se porte bien. Mille choses tendres. J'ai reçu la lettre de M… Je lui enverrai par le prochain courrier mes livres. Souviens-toi de m'écrire deux mots sur Paris.

Tout à toi.

À la Citoyenne BONAPARTE.

Au quartier général, le 5 floréal, an 4e de la République.

LE GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE À SA DOUCE AMIE.

Mon frère te remettra cette lettre. J'ai pour lui la plus vive amitié. Il obtiendra, j'espère, la tienne. La nature l'a doué d'un caractère doux et inaltérablement bon. Il est tout plein de bonnes qualités. J'écris à Barras pour qu'il le nomme consul dans quelque port d'Italie. Il désire vivre éloigné, avec sa petite femme, du grand tourbillon et des grandes affaires. Je te le recommande.

J'ai reçu tes lettres du 16 et du 21. Tu as été bien des jours sans m'écrire: que fais-tu donc? Oui, ma bonne amie, je ne suis pas jaloux, mais quelquefois inquiet. Viens vite; je te préviens: si tu tardes, tu me trouveras malade: les fatigues et ton absence, c'est tout à la fois.

Tes lettres font le plaisir de mes journées, et nos journées heureuses ne sont pas fréquentes. Junot porte à Paris vingt-deux drapeaux; tu dois revenir avec lui. Songe à mes peines continues, si j'avais le malheur de le voir revenir seul. Adorable amie, il te verra, il respirera dans ton temple, peut-être même lui accorderas-tu la faveur unique et inappréciable de baiser ta joue, et moi je serai seul ici, et bien loin! Mais tu vas venir, n'est-ce pas? Tu vas être ici à côté de moi, sur mon cœur, dans mes bras, sur ma bouche. Plus de retard; viens, viens, mais voyage doucement. La route est longue, mauvaise, fatigante. Si tu allais verser et prendre mal; si la fatigue… Va doucement, mon adorable amie, mais sois souvent en rapport avec moi par la pensée.

J'ai reçu une lettre d'Hortense; elle est tout-à-fait aimable. Je vais lui écrire; je l'aime bien, et je lui enverrai bientôt les parfums qu'elle désire avoir.

Lis à mon intention le chant de:

Loin de ton bon ami pensant à lui.

Je ne sais pas si tu as besoin d'argent, car tu ne m'as jamais parlé de tes affaires. S'il t'en faut, tu en demanderas à mon frère qui a deux cents louis à moi. Si tu as quelqu'un à placer, tu peux l'envoyer, je le placerai.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

     Au quartier général de Tortone, midi, le 27 floréal an 4e de la
     République, une et indivisible.

BONAPARTE, général en chef de l'armée d'Italie,

À JOSÉPHINE.

Ma vie est un cauchemar perpétuel; un pressentiment funeste m'empêche de respirer. Je ne vis plus, j'ai perdu plus que la vie, plus que le bonheur, plus que le repos; je suis presque sans espoir. Je t'expédie un courrier; il ne restera que quatre heures à Paris, et me rapportera ta réponse. Écris-moi dix pages, cela seul peut me consoler un peu… Tu es malade, tu m'aimes; je t'ai affligée, tu es grosse et je ne te verrai pas!… Cette idée me confond. J'ai tant de torts envers toi que je ne sais comment les expier. Je t'ai accusée de rester à Paris, et tu y étais malade. Pardonne-moi, ma bonne amie! L'amour que tu m'as inspiré m'a ôté la raison: je ne la retrouverai jamais, si tu ne guéris pas de ce mal-là. Mes pressentimens sont si funestes que je m'abonnerais à te voir, te presser deux heures contre mon cœur et mourir ensemble!…

Qui est-ce qui a soin de toi? J'imagine que tu as fait appeler Hortense; j'aime mille fois mieux cette aimable enfant, depuis que je pense qu'elle peut te consoler un peu. Quant à moi, point de consolations, point de repos, point d'espoir, jusqu'à ce que j'aie reçu le courrier que je t'expédie. Je n'ai pas une ligne qui m'explique ce que c'est que ta maladie, et jusqu'à quel point elle doit être longue; si elle est dangereuse, je t'en préviens, je pars de suite pour Paris; mon arrivée vaincra la maladie; j'ai été toujours heureux; jamais mon sort ne résiste à ma volonté, et aujourd'hui je suis frappé dans ce qui me touche uniquement. Joséphine, comment peux-tu rester tant de temps sans m'écrire? la dernière lettre est du 3 du mois; elle est affligeante pour moi; je l'ai cependant dans ma poche. Ton portrait et tes lettres sont sans cesse devant mes yeux.

Je ne suis rien sans toi, je conçois à peine comment j'ai pu exister sans te connaître. Ah! Joséphine, si tu eusses eu mon ame, serais-tu restée depuis le 29 au 16 pour partir? Aurais-tu prêté l'oreille à des amours perfides qui voulaient peut-être te tenir éloignée de moi? J'abhorre tout le monde, j'en veux à tout ce qui t'entoure; je te calcule partie depuis le 5, et le 15 arrivée à Milan.

Joséphine, si tu m'aimes, si tu crois que tout dépend de ta conservation, ménage-toi; je n'ose pas te dire de ne pas entreprendre un voyage aussi long et dans les chaleurs. Au moins, si tu n'es dans le cas de faire la route, va à petites journées; écris-moi à toutes les couchées; expédie-moi d'avance tes lettres. Toutes mes pensées sont concentrées dans ton alcôve, dans ton lit, sur ton cœur. Ta maladie, voilà ce qui m'occupe la nuit et le jour; sans appétit, sans sommeil, sans intérêt pour l'amitié, pour la gloire, pour la patrie. Le monde n'existe pas plus pour moi que s'il était anéanti. Je tiens à l'honneur, parce que tu y tiens; à la victoire, parce que cela te fait plaisir; sans quoi j'aurais tout quitté pour me rendre à tes pieds.

Quelquefois je me dis: Je m'alarme sans raison; déjà elle est guérie, elle part, elle est partie, elle est peut-être déjà à Lyon: vaine imagination! Tu es dans ton lit, souffrante, plus belle, plus intéressante, plus adorable: tu es pâle… Mais quand seras-tu guérie? Si l'un de nous deux devait être malade, ne devait-ce pas être moi? Plus robuste et plus vigoureux, j'eusse supporté la maladie plus facilement. La destinée est cruelle, elle me frappe dans toi; ce qui me console quelquefois, c'est de penser qu'il dépend du sort de te rendre malade, mais qu'il ne dépend de personne de m'obliger à te survivre.

Dans ta lettre, ma bonne amie, il faut me dire que tu es certaine que je t'aime au delà de ce qu'il est possible d'imaginer; que tu es persuadée que tous mes instans te sont consacrés; que jamais il ne se passe une heure sans penser à toi; que jamais il ne m'est venu dans l'idée de penser à une autre femme; qu'elles sont toutes à mes yeux sans grâce, sans beauté, sans esprit; que tu vis tout entière, telle que je t'ai vue, telle que tu es pour me plaire et absorber toutes les facultés de mon ame; que tu en as touché toute l'étendue; que mon cœur n'a point de replis intérieurs, point de pensées, qui ne te soient abandonnés; que mes forces, mon bras, mon esprit, sont tout à toi; que mon ame est dans ton corps, et que le jour où tu aurais changé, où tu cesserais de vivre, serait celui de ma mort………………………………………. Si tu n'étais pas tout cela, si ton ame n'en est pas pénétrée, tu m'affliges; tu ne m'aimes pas. Il est un fluide magnétique entre les personnes qui s'aiment… Tu sais bien que jamais je ne pourrais te voir un amant, encore moins t'en offrir un. Lui déchirer le cœur et le voir serait pour moi la même chose; et après, si je portais peut-être la main sur ta personne sacrée… non, je ne l'oserais jamais, mais je sortirais d'une vie où ce qui existe de plus vertueux m'aurait trompé.

Mais je suis sûr et fier de ton amour; ces malheurs sont des épreuves qui nous décèlent mutuellement toute la force de notre passion. …………………………………………… Mille baisers sur tes yeux, sur tes lèvres… Adorable femme, quel est ton ascendant! Je suis bien malade de ta maladie: j'ai encore une fièvre brûlante………………….. Ne garde pas plus de six heures le courrier, et qu'il retourne de suite m'apporter la lettre chérie de ma souveraine.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine n° 6, à Paris.

Au quartier général de Pistoa en Toscane, le 13 messidor, an 4e de la République.

BONAPARTE, général en chef de l'armée d'Italie,

À JOSÉPHINE.

Depuis un mois je n'ai reçu de ma bonne amie que deux lettres de trois lignes chacune. A-t-elle des affaires? Celle d'écrire à son bon ami n'est donc plus un besoin pour elle? Vivre sans penser à Joséphine, ce serait pour son ami être mort, ne plus exister. Ton image embellit ma pensée, et égaie le tableau sinistre et noir de la mélancolie et de la douleur. Un jour peut-être viendra où je te verrai, car je ne doute pas que tu ne sois encore à Paris; eh bien! ce jour-là je te rapporterai mes poches pleines de lettres que je ne t'ai pas envoyées, parce qu'elles étaient trop courtes, bien courtes en un mot. Bon Dieu, dis-moi, toi qui sais si bien faire aimer les autres sans aimer, sais-tu comment on guérit de l'amour? Je paierais ce remède bien cher. Tu devais partir le 5 prairial: bon que j'étais! je t'attendais le 13, comme si une petite femme pouvait abandonner ses habitudes, ses amis, sa madame Tallien, un dîner chez Barras et une représentation d'une pièce nouvelle, et fortuné, oui fortuné! tu aimes tout plus que ton mari; tu n'as pour lui qu'un peu d'estime et une portion de cette bienveillance dont ton cœur abonde. Tout les jours me récapitulent tes torts, tes fautes, et je me bats le flanc pour ne plus en voir, car voilà-t-il pas que je t'aime davantage? Enfin, mon incomparable petite mère, je vais te dire mon secret.

Eh bien! je t'en aimerai enfin davantage. Si ce n'est pas là folie, fureur, délire!!! Et je ne guérirais pas de cela?… Oh! si, pardieu, j'en guérirai. Mais ne va me dire que tu es malade; n'entreprends pas de te justifier; bon Dieu, tu ne peux douter que je t'aime à la folie, et jamais mon pauvre cœur ne cessera d'adorer son amie. Si tu ne m'aimais pas, mon sort serait bizarre.

Après ta maladie et puis ce petit enfant qui se remuait si fort qu'il te faisait mal? Mais tu as passé Suze; tu seras le 10 à Turin et le 12 à Milan, où tu m'attendras. Tu seras en Italie et je serai encore loin de toi. Adieu, ma bien-aimée: un baiser sur ta bouche, un autre sur ton cœur, et un autre sur ton petit enfant.

Nous avons fait la paix avec Rome qui nous donnait de la gêne; nous serons demain à …, et le plus tôt que je pourrai dans tes bras, à tes pieds, sur ton sein.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

CHAPITRE CV.

Retour à Florence.

Une lettre du directeur du théâtre de la cour m'ayant prévenue du retour prochain de S. A. I. la grande-duchesse de Toscane, je quittai Milan et rentrai à Florence, où en effet Élisa arriva deux jours après. Je repris mes libres habitudes et mon heureuse position auprès d'elle. Le bruit se répandit, quelque temps après, du prochain licenciement de la troupe française, qui était plus un objet de luxe que d'agrément réel, qui coûtait fort cher à la princesse, et qui était pourtant fort peu goûtée du public de Florence et de Pise, où elle jouait alternativement. Je ne m'inquiétai pas plus de ces rumeurs que si elles ne m'eussent intéressée en aucune façon; mon sort était en effet à cette époque fort peu lié à la prospérité du théâtre. Mais les autres artistes étaient aux champs: avant cette alerte de congé, ce n'était parmi eux que lamentations sur l'ennui de vivre dans un pays dont la langue, les usages, les rejetaient si loin des douceurs de Paris; ceux qui s'étaient le plus répandus en murmures furent ceux pourtant qui montrèrent le plus de craintes de perdre les avantages qu'ils ne sentaient pas assez la veille, des devoirs peu fatigans, des appointemens fort beaux et surtout fort exacts. J'aimais la France beaucoup plus peut-être que nos comiques Jérémies pleurant sur leur séjour à l'étranger, mais je n'aimais pas à les entendre dénigrer cette bonne Toscane qui les nourrissait si généreusement, et j'avoue que j'écoutais avec un malin plaisir leurs regrets nouveaux, et leur terreur de s'entendre dire bientôt: «Vous êtes libres de quitter les tristes rives de l'Arno pour les bords préférés de la Seine.»

La princesse eut la bonté de me rassurer contre les suites de ce licenciement du théâtre français, s'il avait lieu. «Je ne suis point encore décidée, me dit-elle; ma caisse me commande peut-être ce sacrifice, pour lequel mes sujets sont d'ailleurs peu disposés à la reconnaissance, mais j'aime à le supporter comme un hommage à ma patrie. Au surplus, je vous le répète: votre sort ici est indépendant des destinées de l'art dramatique; vous êtes toujours sûre de mon intérêt, de ma protection. Je ne vous parle pas de votre traitement; il n'y sera changé quelque chose que pour l'améliorer. Votre dévouement m'est si connu et si précieux, que je veux le mettre à une épreuve nouvelle. Vous aimez les distractions, les courses, les promenades; arrangez-vous pour partir d'ici à quelques jours. Rendez-vous à Naples par la route que vous voudrez; vous recevrez dans cette ville mes instructions; elles seront claires, précises et courtes; j'espère surtout qu'elles seront secrètes. C'est là une mission extraordinaire, tout-à-fait en dehors de vos fonctions, et qui sera l'objet d'un traitement spécial.»

Je ne me le fis pas dire deux fois; mon amour-propre était flatté de la confiance qui m'était témoignée; mon humeur ne s'arrangeait pas moins de la liberté qu'on lui laissait. J'étais toute fière, après tant de courses militaires, de m'élever jusqu'au voyage diplomatique. Je partis donc de Pise avec une personne dont j'avais fait connaissance dans cette ville, et qui retournait à Rome: c'était un riche négociant, d'un caractère éminemment sociable, avec lequel le voyage ne pouvait être que plus agréable et plus commode. Quoique j'eusse plusieurs fois passé par Sienne, je ne pus en approcher sans me rappeler cette citation tant répétée de la paysanne siennoise au voyageur qui demandait s'il était près de cette ville:

Salite il monte scendete al piano ecco vi Siena;

style presque poétique, et pourtant populaire dans le bel idiome de ces belles contrées.

Ce jour-là même nous rencontrâmes, sans doute pour le plaisir du contraste, un individu qui, bien qu'Italien, nous fit, par son dialecte barbare, oublier la poésie du langage toscan. Il était assis sur un bord de ravin; son air d'accablement et de douleur me touchèrent. Mon généreux compagnon s'en aperçut, devina ma pensée, et nous nous approchâmes. Nous interrogions un Italien, et pendant un quart d'heure nous ne fîmes presque que jouer une scène de la tour de Babel. Cettini, mon compagnon de voyage, allait s'impatienter, si la pitié ne lui eût rendu de l'indulgence. «Mon ami, lui dis-je, la misère qu'on peut secourir n'est-elle pas par elle-même assez éloquente? La bienfaisance est une langue universelle; peu la parlent, mais tout le monde la comprend;» et nous voilà aussitôt restaurant de quelques unes des provisions de notre voiture bien garnie l'estomac trop à jeun du pauvre homme. La reconnaissance lui délia un peu la langue, et voici ce que nous apprîmes: c'était un marin qui revenait de l'hôpital de Naples par terre, dans l'espoir de trouver à Rome un parent devenu riche; le parent était mort, mais la justice et l'Église avaient préalablement saisi la petite fortune. Notre pauvre diable s'était présenté, mais sans aucun des actes qui pouvaient le faire reconnaître par la loi. Arrivé avec l'espoir de s'enrichir, il n'obtint pas même de ceux qui l'avaient dépouillé quelques secours dans son dénuement; il fut chassé de Rome comme un imposteur et un vagabond. Touchés de tant de malheurs, nous fîmes monter le pauvre homme sur le siége de la calèche. On a le cœur plus content quand on a fait un peu de bien; notre bienfaisance se ressentait de nos caractères; elle n'avait rien de grave ni d'imposant. Cettini me disait que, ne fût-ce que par coquetterie, les femmes devraient toutes être sensibles, assurant qu'il ne m'avait jamais trouvée si belle que dans ce moment. C'était un très aimable et très galant homme que Cettini, et après tant d'années je me plais à rendre cet hommage à son cœur. À la première poste, nous interrogeâmes de nouveau notre voyageur: assurés de tout l'intérêt qu'il méritait, Cettini lui assura son retour jusqu'à Livourne, avec une lettre de passage sur une felouque pour Gênes, et une autre pour un des meilleurs patrons de barque de ce port, tout cela accompagné d'un peu d'argent. Il n'y a rien de flatteur comme les aubergistes; ils sont capables même d'être sensibles pour plaire aux bons voyageurs, c'est-à-dire à ceux qui ont de l'argent. Ils avaient bien excellente opinion de nous, car ils accablèrent aussi de petites générosités notre protégé. Habillé des pieds jusqu'à la tête par mes soins, Lorenzo parut devant nous dans un état d'élégance grossière et de propreté rustique qui nous charma.

C'est à neuf heures du matin que nous étions arrivés à la poste. Nous résolûmes d'attendre la fin de la journée pour nous mettre en route, moment délicieux dans ces belles contrées. Les postes en Italie sont fort mal servies: leur réputation égale celle des hôtelleries d'Espagne; les postillons, naturellement paresseux, l'étaient encore davantage et pour cause: Cettini les payait double pour qu'ils allassent plus lentement. Nous avions bien fait un mille au pas, lorsque nous vîmes au loin, malgré la nuit tombante, un homme qui agitait un mouchoir: ordre immédiat d'arrêter. Nous voyons accourir haletant notre pauvre Lorenzo. Il n'avait pas dit un mot, que tout bas je me disais: il y va pour nous d'un grand danger; Lorenzo vient nous avertir: un bienfait n'est jamais perdu. Je regarde alors notre postillon; sa conscience était sur sa figure et sa figure était affreuse. Lorenzo nous dit: «Six hommes vous ont devancés dans une cariole, je suis surpris qu'ils ne vous aient pas encore rencontrés; je crois le postillon d'intelligence avec eux: mais il faut marcher; je vais me mettre sur le siége.» Lorenzo avait une carabine, Cettini en avait une aussi et deux pistolets. Je m'en charge! m'écriai-je. Mais heureusement la présence d'esprit de notre reconnaissant protégé, une lieue plus loin, près des mines d'un vieux château, nous aperçûmes trois hommes regardant de notre côté, et notre postillon de ralentir ses chevaux. Alors Lorenzo lui ordonne d'une voix foudroyante de prendre le galop, appuyant son ordre de la menace de lui casser les reins d'un coup de carabine. Il obéit, et la peur sembla se communiquer aux pauvres bêtes. Nous dépassâmes avec la rapidité de l'éclair les trois brigands, qui, se voyant découverts, ne firent aucune tentative. À la première poste, le postillon disparut; Cettini fit sa déclaration. Nous prîmes un autre guide; mais nous crûmes, par prudence, devoir faire changer Lorenzo d'itinéraire, et Cettini l'adressa directement à Venise.

Je n'avais pas eu peur pendant le danger; mais après, en me rappelant les horribles figures que nous avions rencontrées, il me prit des tressaillemens qui, pendant plusieurs jours, me revinrent pendant mon sommeil. Nous restâmes quelques jours à Sienne. Toutes, les curiosités qu'elle renferme disparurent devant une autre curiosité plus terrible: le lendemain de notre arrivée, il y eut deux violentes secousses de tremblement de terre. Comment peindre cet effrayant mystère de la nature et tout ce qu'il me fit éprouver!… Il était près de deux heures après midi: une chaleur lourde, un jour triste chargeaient l'atmosphère. Je reposais sur un canapé dans un salon au premier étage, ayant vis-à-vis de moi un énorme trumeau de Venise. J'allais céder à mon accablement, je me soulevais pour poser sur un fauteuil un livre que je tenais encore; tout à coup un bruit épouvantable éclate au-dessus du plafond qu'il ébranle; semblable au craquement des roues d'une voiture qui se brise, la glace s'échappe des crochets dorés qui la soutenaient, et reste suspendue et se balançant; les deux battans de la porte s'ouvrent. Seule, glacée, immobile, je regarde avec un stupide effroi les effets dont la terrible cause cessa si vite que, sans le désordre qui ne l'attestait que trop, j'aurais récusé le témoignage de mes sens. Des cris, des lamentations se font entendre: Cettini s'élance en ce moment vers moi et tombe à mes genoux. À l'instant de la secousse qui causa d'énormes dommages, Cettini se trouvait à l'hôtel-de-ville, sur la place, où la population tout entière s'était précipitée. Occupé de moi seul, il était accouru. Une partie dalla Grande Locunda est tombée. Il me dit ensuite qu'il avait cru à l'aspect de cette scène devenir fou; il faut des secours. Ah, Dieu! je vous ai trouvée ici, s'écria-t-il en m'enlaçant dans ses bras et en me portant jusqu'à son appartement. Tout était tellement confusion dans l'hôtel, qu'on trouva tout naturel qu'il m'enlevât ainsi: les Italiens ont une vivacité d'action qui flatte toujours la vanité d'une femme; je fus ainsi transportée, et malgré ma récente terreur, je ne sentis que le dévouement passionné dont j'étais l'objet. Notre nouveau logement nous rapprochait de la campagne; le lendemain, au jour, nous montâmes à cheval pour aller juger par nous-mêmes des désastres de la veille. Dans ce moment, on nous parla d'un miracle! je désirai beaucoup le vérifier. On nous montra à côté de trois pouces de murs écroulés, un pilier qui, quoiqu'un peu brisé, laissa voir une vierge en plâtre. La tradition du pays était que cette vierge, au moment de la secousse, avait fait un signe, et aussitôt cette secousse avait cessé, tous les murs s'étaient en quelque sorte redressés. J'eus l'air d'être convertie à la foi et à la crédulité, et je donnai à pleines mains des aumônes. Cettini parlait avec émotion, avec enthousiasme, avec d'éloquentes citations d'auteurs; mais il me dit bientôt qu'il avait été élevé chez les Jésuites, et finit par me faire rire aux larmes, en me faisant part de sa haine contre cet ordre célèbre, et pour l'état de prêtre, auquel on l'avait destiné. «À douze ans, me dit-il, j'étais déjà amoureux de la fille de notre jardinier; il y eut une amourette éventée, une scène d'éclat, un des élèves renvoyé. On nous sermonna en masse, on me sermonna surtout en particulier. Un insinuant Mentor m'arracha facilement mon secret alors, me faisant une horrible peinture des plus doux sentimens. À l'aspect des privations, des chaînes et des sermons du séminaire, je pris le courage d'une audacieuse résolution; possédant deux sequins, je me crus riche, j'enlevai Gionettina, et je voulus courir avec ma maîtresse chercher une vie d'amour dans les forêts du Nouveau-Monde, ayant pour lit nuptial les fleurs du printemps et la nature seule pour confidente. Mais Gionettina ne comprenait pas autant que moi cette société de la nature; je perdis deux jours sans la persuader, et le lendemain je fus repris par ma famille et envoyé pour mes péchés chez un vieux curé de Terracine. Au bout de six mois, je parvins encore à m'échapper, et cette fois la chose fut plus sérieuse. Je rencontrai à Livourne un ami de famille; moins qu'elle ami de la contrainte, il m'aida à entrer dans une riche maison de commerce. Je captivai l'intérêt de mon patron, et ce fut l'origine de ma fortune. Me sentant tout-à-fait indigne d'entrer dans les ordres, et respectant assez la religion dans laquelle je suis né pour ne pas la compromettre et l'exposer au scandale, j'ai quitté toute idée de vie contemplative; l'industrie m'a payé de mes labeurs, et une fortune solide, honorablement acquise, en a été la récompense. Depuis trente-deux ans établi à Rome, je suis content, bon citoyen et bon vivant: n'est-il pas vrai, mon aimable amie, que cela vaut mieux que la perspective d'un couvent?»