WeRead Powered by ReaderPub
Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 18: CHAPITRE CVIII.
Open in WeRead

About This Book

La narratrice relate sa présence aux diverses phases révolutionnaires et impériales et livre souvenirs de salons, insurrections et gestes de pouvoir. Elle décrit la réaction populaire en Toscane, les prêches et pamphlets qui attisent la révolte, les paysans d'Arezzo en armes et la mobilisation inattendue de magistrats et de fonctionnaires appelés à porter l'épée. Elle peint un portrait critique d'un général fantasque, montrant ambition, faste et dettes, et évoque les mesures militaires et religieuses prises pour maintenir l'ordre. Témoignage mêlant anecdotes personnelles, portraits de personnages publics et observations sur les mœurs politiques et sociales.

Nous avions quitté Sienne avec tant de précipitation que ce que nous avions le plus complétement oublié, c'était notre aventure avec le postillon. C'est ici le cas de dire que la justice ne perd jamais ses droits, car nous reçûmes une citation pour déposer devant le magistrat, ce qui nous obligea d'arrêter et de faire de fort ennuyeuses démarches. Cettini était heureusement connu dans le pays, et un de ses correspondans se chargea de les suivre. Cettini, aussi complaisant qu'aimable, consentit à ne plus voyager de nuit pour éviter les brigands, et autant que cela peut-être, les procédures auxquelles ils vous exposent.

CHAPITRE CVI.

Rome.—Lucien Bonaparte.—Les statues de princes Borghèse.—La bulle du pape Pie VII.

Partie avec toute la sécurité de mon heureuse insouciance, comptant d'ailleurs sur Élisa comme sur une Providence terrestre, j'arrivai à Rome sans me tourmenter beaucoup de la mission qui était l'objet de mon voyage. Le bon et honnête général Miollis avait alors le haut commandement des États romains, et certes ce n'est pas un médiocre éloge pour lui d'avoir mérité l'estime et presque la reconnaissance publique d'une ville où il avait eu à exécuter de si sévères mesures.

J'aurais eu grande envie de voir Lucien Bonaparte, qui alors s'était fait à Rome une sorte d'exil volontaire; mais la princesse Élisa m'avait positivement interdit, dans mon audience de congé, d'avoir à Rome le moindre rapport avec son frère, et même de me présenter chez lui. Était-ce désapprobation des opinions que Lucien n'avait pas craint de conserver? était-ce un simple mouvement de cette jalousie des princes qui ne veulent pas que le dévouement qu'on leur porte soit partagé, et que les personnes auxquelles elles font l'honneur d'une certaine confiance, soient exposées par de trop nombreuses relations à laisser pénétrer des confidences?

J'eus beau, à l'aide de quelques mots, provoquer Élisa sur la singulière défense qu'elle m'imposait, je ne pus rien pénétrer, si ce n'est qu'à cet égard la volonté de la duchesse était ferme et très sérieuse.

Je ne crus pas être infidèle à mes instructions, en me contentant de voir quelques personnages de l'intimité de Lucien, et en visitant sa belle villa bâtie sur les ruines de Tusculum. J'aurais aimé à recevoir du cœur d'un ancien ami quelques révélations sur l'espèce de divorce par lequel il avait cru devoir se séparer de toute sa famille. C'était, du reste, une position piquante que cet aîné d'une famille de rois, resté simple citoyen sous le despotisme fraternel, pouvant dire au maître du monde: «À Saint-Cloud, j'ai fait des souverains et n'ai pas voulu l'être;» ayant été consoler ses regrets républicains à Rome, et, sous les abris de ce Tusculum où Cicéron, avant lui, avait soustrait la liberté de ses paroles à la tyrannie d'Octave. Le titre de sénateur, dénomination encore républicaine, était le seul que Lucien avait voulu accepter et porter. L'estime publique l'entourait à Rome; il y faisait beaucoup de bien, encourageait les artistes de tout genre, et ne semblait trouver plaisir au luxe dont il décorait ses jardins, que parce qu'ils devenaient ainsi l'occasion de beaucoup de travail et de bien-être pour les autres. Lucien, qui ne m'avait jamais plu à Paris, gagnait dans mon affection par tout ce qu'on entendait dire, et redoublait mes regrets de la cruelle instruction qu'on m'avait donnée. «Tandis que son frère, me disait un de ses amis, met Charlemagne en action, Lucien le met en poëme; il allie le goût des vers à la passion de l'indépendance; il est resté tribun et académicien, et je suis sûr que la seule privation qu'il sente ici, c'est de ne pouvoir assister aux séances de l'institut; je ne suis pas grand connaisseur dans ces sortes de matières, mais je soutiens que dans une situation si bizarre, les vers du frère de Napoléon sont estimables par le seul fait de leur contraste avec les occupations du reste de sa famille. Qui refuse la couronne de roi mérite bien la palme de poëte.

«—Mais êtes-vous bien sûr que le désintéressement de Lucien soit sincère?

«—Est-ce qu'on est sûr de quelque chose avec le cœur humain; mais je sais au moins que Lucien lit fort peu le Moniteur, et lit beaucoup le Mercure de France. Et moi, voyez-vous, je juge les hommes sur leurs lectures, comme d'autres sur les physionomies. Dis-moi ce que tu lis, et je te dirai ce que tu penses; voilà mon système d'observation morale, et il en vaut bien un autre.

«—L'idée est originale, mais est-elle bien juste? Avec de l'esprit, ne peut-on pas donner le change sur ses intentions par l'arrangement de certaines habitudes? Devrais-je apprendre ce secret de quelques ambitions à un homme d'esprit, qui habite non loin du palais que sut habiter si long-temps Sixte-Quint?

«—Vous direz tout ce que vous voudrez, ma belle dame: quiconque dans ce temps-ci lit ou fait des vers ne peut être réputé ambitieux.

«—Je ne vous dis pas que Lucien soit ambitieux; je le connais, je lui sais l'ame assez haute pour n'avoir point, dans tous les cas, une ambition vulgaire.

«—Vous avez raison; car plusieurs de ses autres intimes prétendent qu'on lui a offert le trône de Portugal, mais qu'il l'a refusé, parce que ce trône eût été trop voisin de celui d'Espagne, dont la grandeur eût éclipsé le sien. Mais ce qui l'empêchera d'être roi, autant que des répugnances que je crois réelles, et des opinions qui, devant moi, ont toujours été positives, c'est qu'il n'a point dans le caractère cette souplesse et cette docilité exigées par Napoléon. Il ne ferait pas de la couronne une commission militaire, une lieutenance commode et facile; il arrangerait la royauté à sa manière, suivant ses idées. Son frère est trop habile pour avoir songé, comme on le dit, à le faire roi de l'Espagne et des Indes. Son ambassade à Madrid avait donné sa mesure de soumission, et il y aurait eu meilleur marché de continuer à avoir affaire avec les souverainetés anciennes.

«—Quoi qu'il en soit, refuser un trône sera toujours une chose peu commune, un orgueil plus original que de l'accepter. Fierté à vouloir, fierté à refuser; l'alternative est toujours honorable pour Lucien.

—Comment vit donc ici ce contempteur des dignités de la terre?

«—Comme un simple particulier qui a des amis, le goût des arts et de l'argent. L'embellissement de son Tusculum et l'éducation de ses enfans, voilà les soins ambitieux du Caton de la famille impériale. Pour compléter cette antique simplicité de mœurs, on ne lui connaît pas d'autre maîtresse que sa femme, que vous avez dû connaître à Paris, sous le nom de mademoiselle Jouberton. Au surplus, venez avec moi voir sa villa.»

Je fus en effet visiter cet admirable séjour. Mon cicerone bienveillant me fit remarquer l'étrange vicissitude de Tusculum, que Cicéron avait tant aimé, qui avait passé ensuite par les jésuites, et qu'avait rendu à la pureté de ses souvenirs un solitaire qui faisait moins contraste avec eux que les révérends pères.

Rome ne m'était point inconnue: Saint-Pierre et Saint-Paul, les autres monumens de la ville éternelle, m'étaient familiers; mais j'étais un peu moins au courant des curieux sites qui l'entourent et des villa magnifiques dont les environs sont peuplés. Après celle de Lucien, j'eus un grand désir de parcourir les plus célèbres; pouvais-je oublier la villa Borghèse? Ce serait le paradis sur la terre qu'une semblable habitation, embellie par tous les arts, qu'abrite une végétation toujours florissante, que colore l'azur d'un si beau ciel. Le dernier prince de la noble famille, propriétaire de ce domaine, en avait fait, en quelque sorte, la maison de plaisance de tous les voyageurs, auxquels une inscription gravée aux portes de son parc disait en gros caractères: «Qui que tu sois, étranger, ne crains ici ni lois, ni défenses, ni reproches; promène-toi où tu voudras, cueille ce que tu voudras, et retire-toi quand tu voudras.» Le prince Borghèse actuel, le beau-frère de Napoléon, n'avait point dérogé à la noble hospitalité de son digne père, de cette hospitalité admirable dans les palais de l'Italie, où l'on semble fier de vous faire partager les délices d'une terre privilégiée et la propriété des chefs-d'œuvre qui la chargent.

Ce qu'il y avait de plus beau et de plus antique dans la villa Borghèse avait été enlevé pour le Muséum de Paris. En même temps que l'Empereur enchaînait quelque nouveau peuple, et faisait quelque nouvelle invasion, conquérant de statues et de tableaux autant que de provinces, il enrichissait la patrie de tout ce qu'offraient de plus précieux et de plus rare les capitales étrangères. Alors on pouvait dire:

Rome n'est plus dans Rome, elle est toute à Paris.

Les propriétés particulières étaient ordinairement soustraites à ces réquisitions scientifiques. Les établissemens et les propriétés publiques étaient ordinairement chargés de composer ce noble butin de la victoire; mais la villa Borghèse, plus riche que bien des capitales, renfermait trop de choses antiques pour ne pas tenter l'avidité de Napoléon. Voici comme on m'expliqua, sur les lieux, la manière qu'avait employée ce dernier pour enrichir notre Musée du Gladiateur de l'Hermaphrodite, et d'autres pièces uniques dans leur genre. Satisfait de la conduite du prince Borghèse dans la campagne de 1806, où il s'était distingué avec le 2e régiment de cuirassiers, l'Empereur le chargea d'une mission importante pour Paris, et lui signa, à titre de gratification, un bon d'un million sur son trésor privé. Quand ces grands personnages se revirent, l'Empereur dit à Borghèse: «Je t'achète tes statues, à combien peux-tu et veux-tu me les passer?

«—Mais, sire, je comptais les garder.

«—Je ne te demande pas si tu as l'intention de les vendre, je te dis que je veux les acheter.»

Le prince Borghèse fit un prix fort élevé de plusieurs millions; l'Empereur rabattit, marchanda, et enfin convint de 18 millions; mais, retirant le don qu'il avait fait quelque temps avant, il dit à son beau-frère: «Tu as déjà reçu un million, cela ne fait plus que dix-sept.» On ajouta à cette curieuse anecdote une foule d'autres circonstances, non moins piquantes, sur le désespoir du prince et sur la lenteur même que le maître suprême apporta dans une liquidation déjà si onéreuse.

Malgré le dépouillement amiable que la villa Borghèse avait subi, je la trouvai encore la plus belle chose du monde, et j'y passai une journée entière avec Cettini qui, en sa qualité de Romain, mettait beaucoup d'amour-propre à exciter les élans de mon admiration. À notre retour, malgré les anciennes répugnances de mon aimable ami contre l'église, nous dînâmes avec plusieurs abbés et même avec un cardinal. La compagnie ne nuisit point à la gaieté des propos. L'église pleurait alors les malheurs de Sion; nos convives pleuraient aussi, malgré les fréquentes libations dans lesquelles ils cherchaient à noyer leur chagrin; leur antique caractère était altéré par les malheurs dont le pape était accablé. J'eus beau protester de mon ignorance en droit canon, et de mon admiration pour celui qu'on osait comparer à Attila, je ne pouvais empêcher nos convives de me prendre à partie, moi chétive, sur l'ingratitude de notre Empereur envers Pie VII, qui oubliait que ce vertueux successeur de saint Pierre avait presque été le premier souverain qui l'eût reconnu.

À Rome il existe une telle liberté dans les mœurs ecclésiastiques, que je tombai dans une méprise fort plaisante par suite de mes légères opinions à ce sujet. Un des champions de la dispute qui avait occupé le dîner avait bien voulu mêler quelques fadeurs pour mon compte à ses philippiques contre mon souverain. Galant en même temps que théologien, il avait parlé avec une singulière facilité d'improvisation sur ma chevelure et sur mes yeux; il m'avait dit, je crois, que mon regard était doux comme un air de Cimarosa. Au moment où ce docteur, moitié poétique, moitié musical, nous quitta, je sentis qu'il me glissait quelque chose. Qu'on juge de ma présomption! je ne doutai pas que ce ne fût un billet doux et quelques vers de la composition d'un prédicateur. J'étais impatiente d'être seule pour juger d'un style galant de si singulière fabrique. Quel fut mon étonnement de trouver, au lieu d'un madrigal, un acte d'excommunication! C'était, hélas! le foudre impuissant que le pauvre Pie VII avait lancé contre Napoléon. Cette pièce faisait grand bruit dans Rome; elle avait réveillé l'intérêt d'une haute infortune, et le clergé cherchait à la répandre comme un effort, ou au moins comme un hommage. La police cependant s'opposait à ce qu'elle se répandît, et la peur nuisait beaucoup à la piété. Je crus donc devoir garder cette copie d'une pièce curieuse, et je la transcris ici en entier.

«PIE VII, PAPE, À L'EMPEREUR DES FRANÇAIS.

«Par l'autorité du Dieu tout-puissant, des saints apôtres Pierre et Paul, et par la nôtre, nous déclarons que vous et tous vos coopérateurs, d'après l'attentat que vous venez de commettre, vous avez encouru l'excommunication dans laquelle (selon la forme de nos bulles apostoliques, qui, dans des occasions semblables, s'affichent dans les lieux accoutumés de cette ville), nous déclarons être tombés tous ceux qui, depuis la dernière invasion violente de cette ville, qui eut lieu le 22 février de l'année dernière, ont commis, soit dans Rome, soit dans l'État ecclésiastique, les attentats contre lesquels nous avons réclamé, non seulement dans le grand nombre de protestations faites par nos secrétaires d'état, qui ont été successivement remplacés, mais encore dans nos allocutions consistoriales des 14 mars et 11 juillet 1808. Nous déclarons également excommuniés tous ceux qui ont été les mandataires, les fauteurs, les conseillers, et quiconque aurait coopéré à l'exécution de ces attentats, ou les aurait commis lui-même.»

J'avais déjà vu beaucoup de choses et beaucoup de monde à Rome; je n'avais oublié qu'une personne dans mes visites, celle qu'on m'avait recommandé de voir. Je veux parler de M. de Norvins, qui était à cette époque commissaire général de police, ayant sous sa direction tous les États romains. M. de Norvins s'y était fait une haute réputation par sa capacité et les services nombreux rendus à la tranquillité publique. Sous son administration, les grandes routes de ces contrées, si fameuses dans les fastes du brigandage, avaient été purgées, et l'on y voyageait avec une sécurité presque française. Le commissaire général de police avait plus fait sous ce rapport que tous les confesseurs de la capitale du monde chrétien. J'avais ordre de la princesse Élisa de me présenter chez M. de Norvins, et de lui montrer une lettre adressée par celle-ci à sa sœur Caroline, reine de Naples. Je me décidai à la visite, et je me rendis en conséquence place de Venise, au palais occupé par le jeune et célèbre magistrat. Mais je fus réduite à admirer la noble architecture de cette demeure délicieuse, sans pouvoir aborder M. de Norvins. On me dit qu'il était absent. J'ignore si ce n'était pas une consigne contre les importuns, mais je ne crus pas devoir insister et mettre en avant le nom de l'auguste personnage qui eût, sans doute, fait ouvrir toutes les portes. Je renouvelai mes visites plusieurs fois, toujours aussi inutilement, et avec la même opiniâtreté de discrétion. M. de Norvins était donc réellement absent, puisqu'il était si invisible. Je rencontrai dans une soirée une jolie petite dame qui parlait à tout propos de cet aimable Français. Je lui demandai, puisqu'elle était si instruite, si l'invisibilité de son admiration était excusable. «Tout est vrai, tout est excusable; il est si occupé, si absorbé de devoirs, que moi je lui pardonne l'absence.» Cette petite Italienne, de la famille de Bentivoglio de Bologne, aimait tant les Français, que la conversation fut longue et aimable entre nous. Rien n'était plaisant comme les plaidoyers de cette nièce d'un cardinal en faveur de notre nation: «Je ne comprends pas, disait-elle, nos gens à vieilles idées, qui regrettent les mendians et les chanteurs de chapelle; de quoi se plaignent-ils? on leur a laissé les confréries. Leurs monsignori répétaient que Napoléon voulait faire mettre Saint-Pierre sur des roulettes, pour orner son Paris de ce beau monument de la grandeur romaine. Eh bien! il n'en a rien été, et cependant à lui rien n'est impossible.» Je félicitais en moi-même M. de Norvins d'une si agréable connaissance, et je regrettai d'autant plus de n'avoir pas fait la sienne, qu'à mon retour à Florence la grande-duchesse me reprocha vivement de n'avoir pas assez insisté, de n'avoir pas écrit à M. de Norvins pour le prévenir de l'intérêt qu'elle attachait à cet entretien.

Tous les voyageurs qui passent par Rome écriraient leurs impressions, qu'il resterait toujours quelque chose à dire d'une ville qui réunit tant de chefs-d'œuvre et tant de misères, les souvenirs de la république et les pratiques de l'église, tous les contrastes de temps, d'opinions et d'hommes, parmi lesquels le plus remarquable est cette tolérance morale d'une ville de religion si sévère. La plus mélancolique pensée qui vint m'assaillir au milieu de mes courses souvent nocturnes fut l'aspect de ce forum désert devenu le marché aux bestiaux, le Poissy des Italiens de Rome, comme on a si bien appelé les Romains d'aujourd'hui. Je me rappelai enfin que je n'étais point venue faire un cours d'antiquités dans la ville des Césars, et je me remis promptement en route pour ma destination diplomatique.

CHAPITRE CVII.

Naples.—Machine infernale.—Salicetti.—Sa famille.

La vue de Naples tirerait de sa rêverie l'Allemand le plus mélancolique, l'Anglais le plus malade. Je n'avais pas besoin de toutes ces merveilles pour être heureuse en approchant de ces beaux lieux; le roulement d'une voiture agit sur moi d'une manière toute puissante, la distraction semble le remède infaillible de toutes mes douleurs. Qu'on juge de l'ivresse qu'elle me cause, quand mon ame tranquille ne porte point avec elle de ces blessures du cœur qui luttent à tout instant contre la magie des beaux spectacles de la nature! Pour la première fois de ma vie, je faisais un voyage qui n'avait pas une grande passion pour mobile. Comme Élisa m'avait donné entière latitude pour ma mission, je restai à Naples, ainsi qu'à Rome, pour voir et pour observer avant de me mettre en mesure d'exécuter mes instructions. Je me rendis néanmoins immédiatement chez le prince Pignatelli, pour lequel j'avais une lettre: j'étais trop bien recommandée pour ne pas recevoir un gracieux accueil. Le général me demanda si je comptais faire un long séjour, qu'il serait heureux de me faciliter tous les moyens de distraction et de plaisir que Naples peut offrir. Sa charge à la cour le rendait en effet l'homme du monde le plus propre à seconder la curiosité d'une voyageuse. Je lui répondis que pour le moment je n'avais rien de mieux à faire qu'à m'amuser, mais que probablement je recevrais de Florence des ordres pour causer plus sérieusement avec lui. Élisa lui avait sans doute écrit secrètement sur mon compte, car ma réception n'eut rien de froid, de glacial et de réservé. Nous causâmes quelque temps, nous échangeâmes quelques renseignemens mutuels sur les cours de Naples et de Florence. Je savais que j'aurais à comparaître devant leurs majestés, et j'étais bien aise de me mettre un peu au courant de la langue du pays, j'entends de la langue de cour, qui demande toujours un peu de truchement.

Pendant que j'étais chez le général Pignatelli, je ne fus pas peu surprise de voir entrer chez lui le baron d'Odeleben, Saxon d'origine, colonel au service de Napoléon, que j'avais rencontré à Rome quelques jours avant. Me voyant en si bonne maison, il me fit bien plus de politesses qu'à notre première rencontre; c'était un de ces hommes qui n'ont dans la tête qu'une idée fixe, celle de la fortune; qui n'estiment les gens qu'autant qu'ils en attendent quelque chose, et qui font en quelque sorte l'addition de vos qualités, de vos défauts, la revue de vos connaissances et l'examen de votre position dans le monde, avant de vous saluer et de vous accueillir: espèces de négocians de salon qui réduisent l'amitié à une règle d'arithmétique, chez lesquels on est à la hausse ou à la baisse suivant l'habit, la fonction ou les emplois qui nous distinguent. Il m'avait déplu à Rome; mais n'ayant pas encore pénétré tout le laid côté de ce caractère, je reçus avec beaucoup de grâce ses politesses plus empressées, que j'avais le bon esprit de n'attribuer qu'au salon de M. de Pignatelli, qui les obtenait bien plus que moi-même. J'acceptai la main du colonel pour descendre, et tout-à-fait revenue de mes préventions et de ma rancune, je ne refusai pas davantage les offres qu'il me fit de m'accompagner dans mes courses.

Nous voilà donc faisant, comme des amis de vingt ans, le plan du reste de notre journée. «Nous avons ici une vie tout à part de la population, me dit mon cavalier; les Français mangent entre eux, car la cuisine napolitaine est détestable, et nullement à la hauteur de la régénération politique qu'on leur a fait subir; mais soyez tranquille, nous allons de ce pas aller contempler le beau spectacle de la mer, et puis nous irons ce soir jouir du beau spectacle de Saint-Charles, ce qu'il y a de mieux enfin dans la nature et dans les arts.» Ah! si j'avais le talent de décrire, je me donnerais en ce moment la volupté du plus magnifique tableau qui se retrace à mon imagination; je me plongerais dans cette mer, devant laquelle je restai deux heures suspendue, semblable dans mon extase à la barque caressée par une rame indolente et nullement impatiente d'arriver au port. Heureusement qu'un baron saxon sait toujours l'heure de son dîner; car, sans son bienveillant avertissement, je serais restée à respirer le bonheur d'une belle soirée sur les rivages enchanteurs où il avait eu l'imprudence de me conduire. Rentrée, grâce à lui, dans des idées plus matérielles, je le suivis à une table fort élégante que tenait la femme d'un employé français, et qu'honorait la présence de tous les gastronomes de la haute administration. Je fus encore là bientôt en pays de connaissance, car il y avait des officiers français. Malgré la tentation de mes souvenirs militaires, je ne me laissai point aller à l'élan de mes admirations belliqueuses, et je me contentai d'être gaie tout juste autant qu'un diplomate; ce que les Français font le plus volontiers après de la galanterie, c'est de la satire: aussi, après les belles princesses de Naples, car à Naples les femmes un peu jolies sont princesses, comme les hommes un peu riches excellences; après, dis-je, les confessions de la vanterie française sur les grandes dames de Naples, venaient les épigrammes sur les grands seigneurs orgueilleux et pauvres qui mangeaient des pois chiches toute l'année, afin de donner une seule fois, dans les trois cent soixante-cinq jours dont elle se compose, une fête dont le mauvais goût encore ne valait pas tant de dépenses.

Le baron d'Odeleben et trois autres personnes de la société, nous nous rendîmes au théâtre de Saint-Charles; j'espérais y apercevoir le roi et la reine, et faire encore du spectacle une étude préparatoire pour mes prochaines entrevues; mais il ne parut dans la loge de leurs majestés que les aides-de-camp de Murat, parmi lesquels je distinguai le général Excelmans et le beau comte de La Vauguyon, dont toute la salle citait les succès, le faste brillant, et dont Murat payait l'amabilité, la bravoure et la noblesse historique avec la magnificence de Louis XIV. D'ailleurs rien de remarquable ne s'offrit à moi dans cette soirée que l'admirable talent de la prima donna, qui obtenait tous les bravos. Les Napolitains, qui, sensibles à la beauté de leur pays, ne voyagent pas, sont cependant de tous les Italiens ceux qui, dans leur fidèle enthousiasme national, cèdent cependant avec le moins de répugnance à quelque admiration pour les talens étrangers. Aussi ne fus-je pas médiocrement surprise, quand je demandai le nom de la cantatrice qui enlevait tous les suffrages de Saint-Charles, d'apprendre que c'était une Française, mademoiselle Colbran, épouse depuis d'un[6] génie européen, qui a fait dans la musique une révolution à peu près semblable à celle que Napoléon a opérée dans l'art de la guerre.

Mon baron saxon me voyant entourée de deux ou trois des cavaliers du dîner, me dit qu'il laissait à l'un de ces messieurs le soin de me reconduire, ou à tous probablement; que, s'il m'était nécessaire, il était disposé à me sacrifier un devoir dont cependant il lui serait agréable de pouvoir s'acquitter. Je fus enchantée de la liberté qu'il sollicitait, car ses complaisances ne m'avaient que médiocrement réconciliée avec lui. Le reste de la soirée se passa à voir des polichinelles; car on sait que Naples en est la vraie patrie, et à prendre dans la rue de Tolède des glaces et des sorbets, objets de la convoitise et du culte des lazzaroni aussi bien que des princes. Je rentrai chez moi assez tard; mais j'avais eu l'esprit remué par tous les spectacles de cette première journée, qu'au lieu de m'endormir, je passai encore plusieurs heures à causer avec une personne qui se trouvait là par hasard, et qui parlait de l'événement arrivé au ministre Salicetti.

Les circonstances en étaient si extraordinaires que je les ai écrites, et je vais les retracer.

Depuis deux ans les Français occupaient le royaume de Naples; Ferdinand, Caroline, la famille royale, quelques officiers de terre et de mer, plusieurs seigneurs et un certain nombre d'hommes obscurs, réfugiés en Sicile, voyaient s'éloigner davantage chaque jour le moment de rentrer dans leur chère Parthénope.

Plusieurs tentatives pour armer les provinces et soulever la capitale avaient échoué, grâce à la vigilance éclairée d'un homme qui dirigeait alors trois ministères; Salicetti était à la fois ministre de la guerre, de la marine et de la police du royaume.

L'ancienne cour avait conservé des intelligences avec Naples. Une correspondance entre la reine Caroline et le marquis Palmieri ayant été saisie, ce serviteur dévoué fut accusé, jugé et mis à mort comme coupable de conspiration contre le gouvernement nouveau.

L'exécution de Palmieri, un moment suspendue par les efforts qui furent faits pour le sauver sur le largo del Castello, excita un vif ressentiment à Palerme, et la perte de Salicetti fut jurée; car il était considéré comme l'auteur de toutes les mesures que prenait le gouvernement du roi Joseph. Mais qui imagina le moyen atroce auquel on eut recours pour anéantir du même coup le ministre, sa famille et ses serviteurs? Il serait téméraire de le dire et surtout de l'affirmer. Les interrogatoires et les procès des misérables qui se chargèrent d'exécuter un si noir attentat ne donnent pas sur la personne qui le conçut des lumières assez vives pour la signaler d'une manière certaine, et la maxime que celui-là doit être considéré comme l'auteur du crime à qui le crime est utile, n'est pas applicable dans une telle circonstance et lorsqu'il faut porter une si grave accusation.

Mais s'il n'existe que des soupçons sur l'inventeur de cette machination infernale, à l'instant même où le complot fut mis à exécution, le nom des agens fut révélé. Ce nom, dans les événemens de 1798, avait acquis une célébrité odieuse.

La voix publique accusait l'apothicaire Viscardi d'avoir si non conçu, du moins offert de mettre à exécution le projet d'empoisonner le pain de munition fabriqué pour les troupes françaises qui se trouvaient dans le royaume de Naples, sous les ordres du général Gouvion-Saint-Cyr. La pharmacie de Viscardi occupait, au rez-de-chaussée, une des ailes de l'hôtel que Salicetti vint habiter. Il avait choisi cet hôtel, parce qu'il n'était séparé du couvent de Saint-Joseph, où les bureaux de la guerre étaient établis, que par une ruelle, appelée Vico-Carminiello; et que, au moyen d'un pont en bois jeté sur le Vico, à la hauteur du premier étage, les communications entre l'habitation du ministre et ses bureaux devenaient promptes et faciles.

La mauvaise réputation de Viscardi, plus encore que les convenances, ne permettait pas de laisser sa boutique ouverte; il reçut ordre d'aller s'établir ailleurs: mais il sollicita, il obtint de longs délais pour son déménagement; on oublia de lui redemander les clefs. Cet oubli devint fatal au ministre: pour s'excuser de cette négligence, Salicetti disait: «J'étais chargé de veiller sur la vie du roi; je ne m'occupais pas de la mienne.

Les fils de Viscardi résidaient en Sicile, où plus d'une fois ils s'étaient chargés d'affreuses missions; ces méchans hommes correspondaient avec leur coupable père; on dit même que, montés sur des barques palermitaines, ils abordaient fréquemment la plage de Chiaja, quartier de Naples où se trouvait l'hôtel de Salicetti. C'est là qu'ils apportèrent dix-huit à vingt livres de poudre anglaise, bien renfermée, bien ficelée dans un réseau de cordes. Cette poudre, au lieu d'être enfouie dans une cave, fut suspendue à une des voûtes de la partie de l'hôtel qu'avait occupée Viscardi: c'est ce qui sauva non seulement une des ailes de cet hôtel, mais les maisons voisines; car, resserrée et placée dans les fondemens, cette quantité de poudre suffisait pour les renverser et les ruiner de fond en comble.

Salicetti passait presque toutes les soirées chez le marquis del Gallo, dont l'hôtel, peu éloigné du sien, n'était également séparé du rivage que par la promenade publique des Tuileries, appelée Villa-Reale. Le temps nécessaire pour faire ce court trajet et monter l'escalier fut calculé; un des fils de Viscardi, caché dans un égoût, d'où il pouvait voir sortir la voiture du ministre et être aperçu de ceux qui, dans le Vico-Carminiello, devaient mettre le feu à la mèche, donna le signal; mais, ainsi qu'au 3 nivôse, l'événement trompa ces cruels calculs et mit en défaut une si criminelle prudence.

M. ***, témoin et acteur dans les scènes de cette terrible nuit, les racontait à peu près en ces termes:

«L'appartement que j'habite n'est élevé que d'environ quatre pieds au-dessus du sol; le factionnaire placé à la porte des bureaux du ministère de la guerre se trouvant sous la fenêtre de ma chambre à coucher, je lui demandai si ce que je venais d'entendre et d'éprouver n'était pas l'effet d'un tremblement de terre. «Je crois plutôt, me dit-il, que c'est l'explosion d'une bombe tirée de la mer.» J'envoyai un domestique chez le portier prendre des informations, puis je revins à ma fenêtre; mais déjà la fumée et la poussière des décombres remplissaient la place. «Voilà de bien mauvaise poudre,» s'écria le factionnaire. Vous savez qu'en effet, lorsque la poudre fait explosion dans les mines elle acquiert une odeur fétide; celle-là était suffocante à tel point que je fus obligé de fermer ma fenêtre. Cette odeur me révéla le crime qui venait d'être commis. Je m'habillai à la hâte et dans l'obscurité. Je sortais, quand Montozon, le secrétaire du ministre, est entré chez moi en chemise et pieds nus: les fenêtres de sa chambre, situées vis-à-vis le lieu de l'explosion, avaient été jetées en dedans et les deux portes renversées. Il avait voulu passer dans l'hôtel de Salicetti; mais les débris, les ruines l'avaient arrêté; revenu sur ses pas, il avait erré pendant quelques momens dans les bureaux sans savoir où aller, sans trouver d'issue; enfin un domestique avait ouvert les portes, il venait pâle, épouvanté, me demander des habits et une chaussure. «J'ai entendu des cris de femme; j'ai vu du feu, des ruines; j'ai débarrassé ce domestique des toiles d'un plafond dans lesquelles il était engagé. Je ne sais ce que c'est, ce que cela signifie. Est-ce un hasard? Est-ce un crime? Il sera arrivé un affreux malheur à M. Salicetti.» Pendant qu'il me tenait ces discours interrompus par un tremblement convulsif, il revêtait à la hâte une capote; nous sortons, nous volons au secours du ministre; la première personne que nous rencontrons, c'est lui, lui que nous croyions mort; jugez de notre joie: elle fut de courte durée. «Mes amis, nous dit Salicetti, ma fille et mon gendre sont sous ces ruines.» Nous entrons dans la cour; il n'y avait point de lumière; presque aussitôt cependant nous voyons paraître le majordome Cipriani, brave et dévoué serviteur, précédé d'un petit aide de cuisine, enfant de treize ans, qui tenait une chandelle allumée, mais qui refusait de nous éclairer, parce que, moins hardi ou plus prudent que nous, il craignait que le reste de l'édifice ne s'écroulât sur notre tête. «Tu as peur de mourir? lui dit Cipriani; «eh bien! je te tue à l'instant si tu ne nous éclaires.» Cipriani monte sur les ruines; il appelle à grands cris: Caroline! Caroline! Caroline! (c'est le nom de madame Lavello); un cri sourd et prolongé se fait entendre. Elle est là! elle est là! dit-il; elle est là! elle est là! répétons-nous au ministre, qui était au pied des ruines. Nous nous mettons aussitôt à l'ouvrage. Nous étions à peu près à dix pieds au-dessus du sol et environ à la moitié de la hauteur des décombres, adossés contre un mur de séparation, resté en partie debout; Montozon, le domestique qu'il avait débarrassé des toiles, Cipriani[7], un soldat de je ne sais quel corps, et moi. Nous commençâmes par rouler en bas les plus grosses pierres et quelques masses de maçonnerie: j'aurais voulu déblayer ainsi tout ce qui était au-dessus; je craignais de ne pouvoir contenir ces masses, car nous manquions de moyens; mais ce travail exigeait deux heures au moins, et, pendant ce temps, madame de Lavello pouvait être suffoquée. Nous l'appelions de moment en moment; elle répondait toujours. Nous lui disions, nous répondions au ministre qui nous interrogeait, des choses qui n'avaient pas trop de sens, mais que nous croyions propres à les encourager. Le soldat, qui voulait nous aider, tirait les morceaux de bois qui se trouvaient engagés dans les décombres, ce qui causait des éboulemens. Je lui en fis deux fois l'observation, il ne m'entendait pas; je le poussai en bas d'un coup de pied: quoique nous ne fussions que cinq travailleurs, il fallait se passer de cet auxiliaire maladroit. De quelques pièces de lambris, de chaises, de traverses, nous formâmes une espèce d'étai contre lequel nous nous appuyâmes de toutes nos forces pour contenir les débris au-dessous desquels nous creusions. Pendant ce temps, Cipriani, qui lui-même avait la poitrine appuyée contre notre frêle rempart de planches, avait déjà trouvé les jambes de madame Lavello. Il redouble d'activité et nous de précautions, mais elles ne purent empêcher qu'au moment où la duchesse sortait de ce tombeau, elle ne fut meurtrie par la chute des pierres. Échevelée, couverte de sang et d'une poussière livide qui la rendait semblable à un cadavre, la bouche pleine de boue et la langue noire, ne pouvant articuler que deux mots: Mon enfant! telle était madame Lavello quand Cipriani la remit entre les bras de son père, et que, portée par tous deux dans la loge du portier, elle fut déposée sur une misérable paillasse, sans draps, sans couverture. Elle éprouvait des douleurs si vives que, malgré elle, ses cris déchirans ajoutaient aux inquiétudes et aux souffrances de son père. Nous étions tous consternés, moi plus que les autres; ces mots, mon enfant! retentissaient sans cesse au fond de mon cœur. Je croyais son fils, âgé de sept mois, écrasé sous les murs; par bonheur, s'étant endormi chez sa grand'mère, la princesse de la Torella, il y était resté. En proférant ces tristes mots, madame Lavello pensait à l'enfant qu'elle portait; elle était alors enceinte de quatre mois. Ses douleurs étaient si aiguës, ses cris si perçans que je crus qu'elle allait expirer, ou au moins faire une fausse couche. Au milieu des plus grands désastres une femme est femme. «Monsieur, m'a-t-elle dit, je serai estropiée; j'ai la jambe cassée.—Madame, c'est un malheur, mais il y a remède: une jambe se raccommode; il pouvait vous arriver pis.» Cependant le ministre me regardait avec inquiétude; j'ai deviné sa pensée: il avait retrouvé sa fille, mais son gendre lui manquait. On nous avait dit qu'il était sauvé, qu'un homme de la maison l'avait emporté dans ses bras; mais personne ne l'avait vu. Je suis sorti; je l'ai trouvé enveloppé dans une mauvaise couverture de soldat, se traînant vers l'hôtel, où il croyait encore sa femme ensevelie. Le moment de leur réunion a été déchirant: tous trois, appuyés sur un méchant grabat, tous trois presque nus, tous trois blessés et confondant dans de tristes embrassemens leur sang qui coulait en abondance. Je vais mourir, criait madame Lavello.—Je veux mourir si elle meurt, disait son mari.—Famille mille infortunée! crime affreux! répétait le ministre. Je me suis presque fâché: «Votre femme ne mourra point, ai-je dit au duc, et vous vivrez pour elle; mais il faut sortir d'ici.—Eh! comment la transporter? nous n'avons rien.» Il fallait du linge pour bander les plaies, et arrêter le sang qui coulait de tant de blessures. La partie du palais occupée par le ministre était restée debout: on a dit à la femme de chambre de la duchesse d'y monter pour prendre le linge nécessaire. Elle n'osait: je lui ai donné, le bras; nous montons, nous prenons tout ce qu'il faut; mais, en sortant de la chambre, la maladroite éteint son flambeau, et nous voilà plongés dans les ténèbres, perdus dans des appartemens que je ne connaissais pas, sur les ruines d'une maison à moitié écroulée. En tâtonnant et cherchant à voir, j'aperçois de la lumière dans une pièce reculée; je me dirige de ce côté; mais au moment où j'allais y mettre le pied, je m'aperçois que cette pièce est défoncée: c'était la chambre de madame Lavello, dont une petite partie du pavé, restée entière contre le mur, soutenait la veilleuse. Je recule promptement, et, après un quart d'heure de recherches, je retrouve enfin l'escalier; mais tout le monde était parti. Le ministre était dans mon lit; son gendre et sa fille avaient été transportés chez la princesse de la Torella. On avait envoyé de tous côtés chercher des médecins et des chirurgiens; ils arrivèrent: de temps en temps on venait dire au ministre que sa fille allait mieux; je n'en croyais rien. Je fus m'en assurer par moi-même aussitôt que les blessures de M. Salicetti furent pansées: «Ne me cachez rien, me dit-il à mon retour; j'ai peu d'espérance; je ne pourrais être insensible à un si grand malheur, mais je me sens assez de force pour le supporter. Nous sommes seuls: ma fille est-elle en danger? est-elle morte?» Je le rassurai; en effet je venais de trouver madame Lavello dans un état de repos, de calme, et même de force que je n'aurais jamais osé espérer. Vous allez en juger par tout ce que je vais vous raconter, et qu'elle m'a dit dans ces premiers momens; mais comme le récit de la duchesse est plus touchant que celui du duc, je commence par lui. «Ma foi, monsieur, je n'ai qu'une idée bien confuse de tout cela. J'étais couché avec ma femme, au bord du lit, du côté où le mur a sauté; il paraît que 'explosion m'a fait sauter aussi, du moins je suis venu pêle-mêle avec les chevrons, les pierres, les plâtras; j'étais dessus, quoique un peu engagé dans tout ce tintamare. Lancé comme un caillou, blessé et à moitié enterré, je dormais, ou peu s'en faut. Un soldat entre pour donner du secours; il voit une figure humaine en chemise, se démenant et probablement grognant; il m'a pris dans ses bras et m'a déposé dans la cour: je m'y suis évanoui. Alors il m'a porté près de la promenade publique, vis-à-vis l'hôtel, à environ cinquante pas de la porte. J'ignore combien de temps j'y suis resté: enfin je revins un peu, sans cependant que mes idées soient très nettes. Je me trouve assis sur une mauvaise chaise, une vieille couverture sur les épaules, du reste nu-pieds, nu-col, tête nue. Diable! diable! qu'est-ce donc que cela signifie? comment suis-je ici? pourquoi y suis-je venu?—Votre palais est écroulé.—Et ma femme, où est-elle?—On ne sait.—On ne sait! J'ai voulu courir à son secours, alors je me suis aperçu que j'étais blessé; j'essaie de marcher, ma jambe droite ne peut me porter; je retombe sur ma chaise, je m'y évanouis, ou peu s'en faut, une seconde fois. Cependant, ayant repris assez promptement mes sens, j'ai prié, j'ai conjuré les soldats qui m'entouraient de courir au secours de ma Caroline; ils m'ont quitté. Resté seul, dévoré d'impatience, d'inquiétude, j'ai vaincu la faiblesse, la douleur; je me suis traîné vers le lieu où je croyais ma femme ensevelie; je voulais y recourir aussi; dans ce moment vous m'avez rencontré, et vous savez le reste. Diable! diable! voilà une terrible nuit.»

Il y avait à peu près une heure que madame Lavello était dans son lit; le premier appareil venait d'être posé sur les blessures; elle ne pouvait faire le moindre mouvement; mais ses nerfs, engourdis encore par la violente commotion qu'elle avait éprouvée, la laissaient dans une espèce d'état de tranquillité. Les douleurs assoupies ne s'étaient point encore réveillées; sa figure, calme et tout-à-fait remise, n'était rembrunie que par une légère teinte d'inquiétude à peine perceptible et comme fondue dans l'expression générale de résignation qui semblait reposer tous ses traits. Elle m'a dit en m'apercevant, du ton le plus touchant et le plus doux:

«Ô monsieur! que je plains ceux qui n'ont pas de religion! qui ne croient point à une autre vie! Cette religion consolante m'a soutenue quand l'espérance de revoir la lumière était éteinte dans mon cœur. Il m'arrive souvent de faire des songes pénibles: tombée avec mon lit, qui m'a portée et garantie, je croyais rêver; le bruit que j'avais entendu, la secousse que je venais d'éprouver, tout m'a paru l'effet d'une imagination mélancolique, et j'ai essayé de continuer à dormir. Cependant, quelques parcelles de décombres m'étant tombées sur le visage, j'y ai porté la main, et, sans être bien certaine d'être éveillée, j'ai appelé mon mari; j'ai cherché à le toucher, il ne m'a pas répondu. J'ai étendu le bras, ma main n'a rencontré qu'un corps froid et lisse qui m'enveloppait de toutes parts comme le couvercle d'un tombeau: c'était le pavé de ma chambre. J'ai alors reconnu la vérité et mon malheur, que j'ai attribué non aux hommes, mais à un tremblement de terre; ma mémoire m'a offert aussitôt la tragique histoire de la princesse Gérace, morte en Calabre sous les ruines de son palais; je finis comme elle, me suis-je dit; sans doute mon père, mon mari, mon enfant, ont le même sort; c'est un naufrage général; et j'ai trouvé quelque consolation à mourir avec les miens. Je me suis rappelé, avec une véritable joie, qu'avant de me mettre au lit j'avais fait ma prière; je l'ai renouvelée pour moi, pour mon père, pour mon mari, avec toute la ferveur d'une ame religieuse devant qui toutes les illusions de la vie viennent de s'évanouir, et qui se croit au moment de paraître devant Dieu. Alors je me suis abandonnée à sa justice, et j'ai attendu ma dernière heure. J'étais depuis quelques instans dans cette situation calme et résignée, quand la voix de mon père est parvenue jusqu'à moi; j'ai cherché aussitôt à me faire entendre: j'ai appelé; puis je me suis tue pour écouter. J'ai entendu très distinctement mon père prononcer le nom de Cipriani, fortement et à plusieurs reprises. Je n'ai pu distinguer si sa voix partait de dessus les décombres; je l'ai cru dans la même situation que moi, et pour ne pas détourner l'attention de ceux qui auraient pu le secourir ou partager leurs efforts, j'ai cessé d'appeler; j'ai répondu seulement quand j'ai distingué mon nom, et que j'ai reconnu que c'était de moi dont on s'occupait: vous savez tout ce qui est arrivé ensuite.»

«Madame Lavello a peut-être mis dans son discours un peu plus de désordre; mais je vous en rends le sens; et à peu près toutes les paroles, car elles m'ont frappé; malheureusement je ne puis vous rendre le ton touchant dont tout cela a été dit: j'en étais pénétré.

«Il y avait près de dix minutes que le ministre était rentré chez lui quand la machine infernale a fait explosion. Il était seul dans sa chambre, et à moitié déshabillé; croyant, comme nous tous, que c'était l'effet d'un tremblement de terre, il a couru ouvrir les portes des appartemens qui donnent sur le jardin, afin qu'on pût se sauver; puis il est rentré pour avertir sa fille et son gendre. En traversant un corridor étroit pour arriver à l'escalier qui de ses appartemens conduisait à ceux occupés par madame Lavello, il a trouvé ce corridor rempli de fumée de poudre, et cette fumée lui a comme à moi révélé le crime: il a monté rapidement, et d'abord a rencontré un valet par qui il s'est fait éclairer; mais à peine tous deux sont entrés dans la pièce qui précède la chambre de madame Lavello, que leur poids fait écrouler le pavé; ils tombent perpendiculairement du second étage au-dessus de l'entresol. Le valet a eu une jambe cassée; le ministre, la joue et une jambe déchirées. Cipriani est venu l'aider à se dégager des décombres. Il est remonté aussitôt de l'autre côté, pour s'assurer si sa fille était rentrée; il espérait qu'elle serait encore avec sa grand'mère, chez laquelle elle restait quelquefois plus tard; mais il a appris de ses femmes que depuis une demi-heure la duchesse et son mari étaient couchés. Alors le ministre est redescendu dans l'état que vous pouvez imaginer. Je viens de vous dire tout ce qui s'est passé après cette chute, et jusqu'au moment où nous avons tous abandonné ce lieu de désolation. Deux domestiques attendaient dans la première antichambre le retour du ministre; quelques secondes après son passage dans cette pièce, l'un d'eux en est sorti pour boire un verre d'eau sucrée dans celle sous laquelle la machine infernale était placée: il a été tué; l'autre en a été quitte pour la peur. Le second devait se sauver; le premier devait mourir, diront les fatalistes: c'est le seul homme qui ait péri dans cette catastrophe.

«La duchesse Lavello a boité tout le temps de sa grossesse; elle est accouchée d'une petite fille bien constituée, mais dont les traits doux et agréables sont empreints d'une mélancolie profonde. Salicetti n'a pas survécu deux ans à cette nuit fatale.»

CHAPITRE CVIII.

Séjour à Naples.—Romilda, anecdote napolitaine.

J'ai toujours eu le goût de ces courses libres et solitaires où, sans projet arrêté, le hasard seul est chargé de l'intérêt de la journée; il m'a presque toujours bien servie, et mon imagination est singulièrement propre à profiter de ces rencontres. Mais la découverte qu'il me fit faire à Naples, et que je vais rapporter, peut s'appeler une bonne fortune du sort, puisqu'elle se rattache au souvenir d'un homme cher à la France et à mon cœur, à la mémoire du général Championnet. Les ruines et les antiquités sont rares dans l'intérieur de Naples, quoique cette ville soit plus ancienne que Rome. Cependant il y a beaucoup de choses à admirer. Les bords de la mer, couronnés de collines délicieuses, m'attiraient de préférence. Un jour que pour jouir mieux du coup d'œil, je m'étais avancée jusqu'au pied du rocher taillé dans le roc, assise sur l'un des bancs pratiqués dans le large chemin circulaire, je vis non loin de moi une femme à genoux, priant avec ferveur, par intervalle regardant une des fenêtres du fort qui donnait sur la mer, et à chaque regard essuyant une larme et étouffant un soupir. Son attitude ne me surprit point, dans un pays où le peuple s'agenouille devant les images des saints, au coin des rues, comme en France on s'incline sur les marches des autels. Mais elle pleurait, et par là elle devenait intéressante. «Qui pleure aime, me disais-je; peut-être cette jeune femme est-elle tournée vers un ami, un époux, un frère, que cachent les cruelles murailles du fort Saint-Elme.» Rapide pensée qui lui valut toute ma compassion et mon ardent désir de la consoler. J'approche avec discrétion, adressant à l'inconnue la parole en italien. Aussitôt la confiance s'établit, d'autant plus que cette femme jeune, belle encore, n'appartenait pas à la classe dégradée du peuple napolitain, mais à une famille de Sienne. «Quel est l'objet de votre tendresse, privé de sa liberté? Pour qui répandez-vous des pleurs?—Non son per me queste lagrime piango io per ben passate venture[8]!» Ce fut toujours pour moi un ravissement d'entendre les sons purs de la belle langue que mon père prononçait et m'apprit à accentuer comme le Tasse. Cette douce surprise influa tellement sur ma prévention pour cette femme, que son récit touchant semble encore retentir près de mon cœur. Le temps n'a pu l'affaiblir. Bien souvent je répands encore des larmes au souvenir des malheurs de Romilda et d'Albert. Antonia (nom de la Siennoise) me dit: «Vous voyez cette triste fenêtre, madame, en m'indiquant le fort, eh bien! c'est là que s'adressent mes larmes, à deux amans qui y comptèrent les heures d'une réclusion, d'une affreuse agonie. Albert, beau de jeunesse, beau de noble dévouement et d'amour, y trouva la mort; et Romilda, sa digne amie, y vécut dans les larmes, y serait morte comme son fiancé, si la victoire n'y eût conduit un héros généreux, un Français, pour briser d'odieuses chaînes. Si vous voulez verser des pleurs, écoutez-moi alors se lei vuol lagrimar m'ascolta!» et elle commença de la manière suivante son récit:

«À l'époque où des cris de liberté s'étendirent des bords de la Seine jusqu'au pied du Vésuve, la noble famille Durazzo fut accusée, sous l'ancien gouvernement, d'intelligence avec les Français. Le père, les deux frères de Romilda subirent les rigueurs d'un jugement militaire. Au jour heureux où l'opulence étendait son voile d'or sur l'heureuse enfance de Romilda, elle regardait comme un troisième frère le jeune Albert, orphelin et héritier du duc del Strati. Dès l'âge de douze ans, se joignit à l'amitié fraternelle un sentiment plus vif; à dix-sept, Romilda fut solennellement fiancée au noble orphelin dont son père était le tuteur. L'affreuse catastrophe qui frappa cette famille eût, par une lâche frayeur, éloigné un homme ordinaire; elle devint un nouveau lien pour Albert, et les larmes du désespoir devinrent un nouveau gage d'amour. Devenir l'appui de la veuve et de l'orpheline, dont il avait défendu l'époux et les frères avec une énergie que ne lui pardonna point un gouvernement faible et par conséquent persécuteur, telle fut la conduite du généreux Albert. Mais bientôt un ami vient l'avertir que sa liberté et peut-être ses jours étaient menacés. À cet avis cruel, la mère de Romilda, déjà accablée de désespoir, s'abandonna à toute sa douleur, et le soir même on la trouva sans vie au lieu où avaient péri son époux et ses deux fils. Romilda, privée de tous les siens, se vit encore ravir son amant. Albert fut conduit au fort Saint-Elme, pour y subir une détention perpétuelle. Romilda, restée seule, fut bientôt frappée de cet abandon qui s'attache surtout aux victimes de la politique. Elle passait les longues heures du délaissement à verser des larmes qui, hélas! n'attiraient même pas les regards de la pitié, et à s'occuper des moyens de communiquer avec Albert. Chez les femmes, la douleur est ingénieuse, surtout lorsqu'il s'agit d'adoucir les maux de ce qu'on aime. Romilda, de tout ce qui faisait le charme de ses jours heureux, n'avait conservé que deux pigeons apprivoisés, don de son plus jeune frère, ces charmans emblèmes de la tendresse fidèle lui devinrent plus chers encore, du moment qu'elle conçut l'espérance d'en faire les interprètes de sa douleur et les messagers consolateurs de sa séparation. Les dépouilles mortelles des parens de l'infortunée avaient été déposées loin du Campo Santo, vers les bords de la mer. Une des tours du fort Saint-Elme avait une fenêtre de ce côté. Une nuit que Romilda, assise au milieu des quatre croix qui marquaient la sépulture des siens, élevait au ciel des regards qui demandaient vengeance et pitié, qu'elle étendait ses bras affaiblis vers cette tour qui renfermait, comme dans une cinquième tombe, le seul objet qui la retenait sur la terre, elle vit distinctement quelque chose de blanc s'agiter aux barreaux. Aussitôt elle détache le mantzara qui l'enveloppe, et le signal répond au signal. C'est lui! ô ciel, tu nous prends en pitié! C'est lui, c'est mon Albert! s'écria l'infortunée. Il fallait les yeux du cœur, d'un cœur tendre et passionné, pour reconnaître à cette distance et le signal et la main qui le donnait. Aussi Romilda ne se trompait pas. Sûre d'être vue d'Albert, elle ne venait plus que pour l'espoir d'adoucir la pénible captivité de son ami. Chaque jour, le soleil en dorant de ses feux le cap Minerve, trouvait la jeune orpheline sur la route du champ du repos, pressant doucement sur son sein les deux blanches colombes, souvenir d'amitié fraternelle, seules confidentes de l'amour malheureux, dans les longues heures de ces jours qu'il lui fallut passer à dresser ces messagers ailés; quelquefois à la vue de cette jeune et belle personne paraissant s'incliner vers la tombe où dormaient tous les siens, des passans attendris lui dirent: «Pauvre Romilda! comment pouvez-vous résister à cette vie toute de douleur et de regrets?—Parce que je suis nécessaire encore au bonheur d'un être plus malheureux que moi, répondait la jeune fille, et qu'il faut savoir porter son fardeau.»

«Tant de malheurs furent adoucis. La première lettre qui fut suivie d'une réponse créa pour les deux amans une existence nouvelle. Ils se voyaient de bien loin, mais ils se voyaient, et l'avenir, qui avait semblé fermé pour eux, commençait à se rouvrir… L'espoir de briser les fers d'Albert ranimait les forces de sa jeune amie… Oh! comme elle aimait ses colombes fidèles! Quel soin elle prodiguait à ses oiseaux chéris! De quel regard d'amour elle suivait leur vol rapide, lorsque sa main caressante avait placé sous l'aile discrète les confidences de son cœur! Alors à genoux sur la tombe de son jeune frère, embrassant d'un coup d'œil toutes ses pertes, l'infortunée Romilda s'écriait en pressant son sein contre le signe rédempteur. «Ames des miens, ames bienheureuses de ceux que j'ai tant chéris, veillez sur ceux que vous avez bénis à vos derniers instans.» Un jour une des colombes revint plus tôt que de coutume; déjà la main de Romilda avait détaché le papier, déjà elle dévorait en idée le billet qu'elle croyait une réponse de son amant; c'était son billet à elle. La fenêtre hospitalière ne s'était pas ouverte.—Albert, qui avait caché ses souffrances à son amie, venait d'y succomber. Munie des titres qui attestaient tout ce qu'elle avait à regretter, Romilda osa se présenter au chef du conseil qui avait condamné son père et ses deux frères à la mort, et son amant à une prison devenue son tombeau. «Je suis, lui dit-elle, la fille et tout ce qui reste de la noble famille Durazzo, la fiancée et la veuve du duc de Strati. J'espérais le délivrer, et fuir avec lui nos communs tyrans, mais il est dans ma destinée de pleurer tous ceux qui me furent chers. Vous qui avez causé tous mes maux, exaucez le seul vœu que la malheureuse Romilda peut former encore. Que je puisse pleurer et mourir dans le lieu où mourut mon Albert… J'avais besoin d'être libre tant que j'ai conservé l'espoir de l'arracher de votre tyrannie; il n'est plus, laissez-moi le remplacer. Après m'avoir tout ôté, je croirai que vous m'avez tout rendu, si vous exaucez ce vœu d'une bouche mourante…» Le barbau fit un signe, et la prison d'Albert devint celle de Romilda. C'est là qu'à quinze ans ses jours s'éteignirent dans les larmes, assise à cette fenêtre où elle avait reçu son amant, et d'où elle ne voyait plus que les tombeaux de sa famille. Lorsque les Français vinrent planter la bannière tricolore sur les murs de Parthénope, le nouveau gouvernement prit Romilda sous son égide; il voulut lui rendre tous ses biens et lui rendre tous ceux d'Albert dont on lui donna le nom. Elle refusa la fortune. «Ils sont là, disait la noble affligée, en montrant les fosses: ce gazon, où mes pleurs arrosent les fleurs du deuil, me sépare moins de ces restes chéris que le marbre dont on les couvrait.» Romilda n'accepta de ses protecteurs qu'un asile moins lugubre. Elle s'y éteignit, peu avant que le général Championnet fût rappelé et partît pour Paris. C'est lui qui fut son zélé protecteur et son ami. L'avant-veille de la mort de l'infortunée Napolitaine, un orage terrible éclata sur son humble demeure, dévasta ses fleurs, sa volière, et frappa une de ses colombes chéries. «Vous le voyez, disait-elle au général Championnet, la foudre me cherche partout où je me réfugie. Ah! pour moi le repos n'existera que dans la tombe.»

«Romilda y reposa au milieu des siens. Le temps a détruit les croix, la mer a envahi les tombes, mais les malheurs de Romilda et d'Albert ne sont pas oubliés, me dit celle qui m'avait fait ce touchant récit. Elle ajouta, avec cette superstition du cœur que donnent aux femmes les sentimens tendres et les douleurs amères: Aux jours anniversaires de tant de morts réunis, on voit de blanches colombes raser de leurs ailes argentées la fenêtre du fort Saint-Elme et les vagues qui couvrent le lieu de la sépulture; on entend comme un gémissement dans leurs tristes ondulations; un cri de plaintes, un écho de douleurs répète alors les noms d'Albert et de Romilda.»

CHAPITRE CIX.

Voyage à Caserte.—Audience de la reine.—Détails intérieurs.

Depuis plus d'une semaine je respirais le doux air de Naples; mes jours étaient transportés dans des promenades et des rêveries charmantes; heureuse, sans soucis d'affaires, sans inquiétude de cœur, sans aucune de ces pensées vulgaires qui avec le sommeil dévorent les trois quarts de l'existence, je me laissais vivre, état délicieux de l'ame qui se compose tout à la fois de paresse et de méditation, de souvenir et d'oubli, d'impressions terrestres et de pensées divines. Un paquet, qui me fut remis par le prince Pignatelli, me rappela au but de mon voyage, et à toute la gravité de ma mission.

La grande-duchesse m'envoyait une lettre de sa main pour Caroline, une pour Joachim, me recommandant de me présenter à part chez sa sœur et chez son beau-frère, d'attendre l'effet de leur bienveillance et de leur accueil avant de m'ouvrir et de me laisser aller à la séduction de causerie qu'elle voulait bien me reconnaître. «Voyez Pignatelli, voyez Rosetti: dites un quart de vérité au second, et au premier la vérité presque entière; qu'il soit, au besoin, le conseiller de vos démarches, l'auxiliaire de tous les moyens que vous aurez à employer. Rien ne presse; mettez le temps à vos affaires, dépensez de l'argent, ayez l'air d'être bien insouciante, bien distraite, bien inoccupée; soyez bien vous-même: pour la première fois, votre caractère ne sera point un obstacle à vos succès.»

Pignatelli me pressa de faire usage de la protection que la princesse Élisa m'accordait. Quant au roi, me dit-il, je me charge de vous présenter à S. M., et de vous y conduire moi-même avant le conseil. Mettez-vous à ce bureau, faites à la reine la demande d'une audience particulière; elle lui sera remise aujourd'hui, et je ferai tenir à votre hôtel la réponse probablement avant ce soir.» Dès le soir, en effet, je trouvai chez moi un mot du secrétaire des commandemens, et je remarquai avec plaisir cette exactitude et cette attention dont les subalternes devraient toujours donner le mérite à leurs souverains, car elles leur sont comptées par la bienveillance publique comme des vertus.

Le colonel d'Obedelen me donnait le bras quand je rentrai; et, comme je trouvais plaisir à voir son épine dorsale se courber devant les apparences de la faveur et les prestiges du pouvoir, je ne manquais jamais à ses yeux de me donner de l'importance par le récit de mes relations et l'étalage de mes amitiés politiques, toujours cependant sans lui rien dire de positif, le désespérant par des paroles qui avaient l'air de vouloir être des aveux, et qui s'arrêtaient justement à la réticence. On m'annonça qu'un valet de pied avait apporté une lettre du château: là-dessus, je pris ma dignité, et je jetai ces mots à la tête de mon adorateur par ambition: «Je sais… C'est la reine qui m'écrit.» Obedelen mourait d'envie de rester pour en savoir plus long; mais, «vous voyez, colonel, ceci ne se remet ni ne se communique: à demain donc» me valut le salut le plus humblement respectueux qu'ait jamais fait un solliciteur ministériel. Je le laissai aller rêver toute la nuit à ce grave intérêt, qui était tout naïvement une simple réponse. Je sentis alors, en réfléchissant, que la connaissance du colonel était une infraction à mes promesses, et que je devais la restreindre. Mon audience était indiquée pour le lendemain, à la royale maison de plaisance de Caserte.

J'avais vu Caserte en revenant de Rome. On y arrive par des routes ornées de myrtes, d'orangers et de mille objets plus délicieux les uns que les autres. Avant de me mettre en route, je procédai à ma toilette avec un désir bien ambitieux de plaire à la reine. Élisa m'avait dit quelquefois que rien ne m'allait aussi bien que le noir: j'espérais sous le même costume obtenir la même bienveillance auprès de Caroline. Je le pris, et m'acheminai fièrement vers Caserte. En arrivant, on me proposa de faire un tour dans les délicieux jardins de la résidence royale, en attendant que la reine eût fini sa toilette; ce que j'acceptai avec d'autant plus de plaisir, que je n'étais pas fâchée de méditer un peu les louanges ou les réflexions que ce grave entretien pourrait m'obliger à improviser.

Je comparus enfin au lever de Caroline, non pas à un lever de grande cérémonie, car je la trouvai seule. M. Baudus, gouverneur des enfans, sortait de chez elle avec le prince Achille, héritier présomptif de la couronne. La reine, tout en reconduisant son fils, était entrée dans le salon où j'attendais mon introduction, et où mon introduction se fit par un mot de la souveraine elle-même, qui me dit: «Venez, madame, avec nous faire un tour de promenade; vous êtes ici comme à Florence, de l'intimité.» Rien n'égalait un sourire de Caroline. Le matin est la véritable épreuve d'une femme, même quand elle est reine. La reine Caroline me parut délicieuse, malgré l'heure. Moins parfaitement belle que sa sœur Pauline, elle avait dans la physionomie une grâce, une mobilité, une expression, qui donnaient à sa jolie tête cet air de gaze des élégantes et vaporeuses miniatures d'Isabey. Sous sa petite mine délicieuse et mignonne, sur cette jolie figure de camée respirait avec la grâce une fierté qui la rendait plus piquante; un sourire malin et presque profond accompagnait ses paroles. Tout en elle semblait pétri par les Grâces et animé par l'esprit. Elle possédait toutes les hautes qualités de sa haute destinée: elle l'a remplie comme reine, comme sœur et comme épouse, aux jours de l'adversité, et de manière à mériter l'estime de ceux mêmes dont elle n'avait pas conquis l'amour.

J'avais fait un pas respectueux à l'apparition de la souveraine. Elle me regarda en souriant, et avec un ton de femme à femme, que toutes les sœurs de Napoléon savaient prendre à propos; elle me dit: «Vous avez un peu attendu, mais aussi convenez que vous êtes très matinale: dès quatre heures vous étiez debout devant le beau spectacle de la mer de Naples réfléchissant les feux du Vésuve, et dès neuf heures vous avez fait le voyage de Caserte. On n'a point tort de vous confier des expéditions importantes: se lever de bonne heure est presque une vertu.» Je restai stupéfaite de voir la reine si bien instruite de ma vie, de mes démarches et de mes allures. Elle sourit encore à mon embarras, non point avec la malice qui veut intimider, mais avec la finesse qui devine et la grâce qui approuve.

«—V. M. sait que j'ai peu dormi, mais elle ne peut en être surprise: il s'agissait d'être bientôt en présence de la sœur chérie de Napoléon. Je suis donc ici l'objet d'une observation bien prompte!

«—Comme toute personne qui arrive. On croit surtout servir les princes par l'excès des investigations; car la connaissance de tous ces faits n'a été provoquée par aucun ordre, et est en quelque sorte un acte de surveillance gratuite et de bonne volonté. Je vous avoue même qu'à la nouvelle de toutes ces révélations, j'ai craint que votre tête, que je sais un peu singulière, ne prît fort mal ces attentions, et ne vous fît reprendre la route de Toscane sans m'avoir vue.»

Pendant ce petit discours, j'avais repris toute ma liberté d'esprit, et je répondis à la reine que la confiance et la faveur d'une honorable familiarité m'étaient trop précieuses pour que je me privasse du bonheur dont je jouissais dans le moment. Regarder Caroline eût suffi pour donner de la vérité à l'expression de ces sentimens, tant Caroline, élevée loin du trône, avait naturellement les qualités qui l'honorent!

«La grande-duchesse, reprit la reine, notre Élisa, est aimée en Toscane.

—«Comme elle mérite de l'être.

—«Et s'amuse-t-on à sa cour? est-elle brillante, riche en nobles et beaux courtisans? quelques uns sont-ils préférés? Des haines, des propos, n'est-ce pas?

«—La cour de Toscane est comme toutes les cours.

«—Et vous ne cachez rien à Élisa? Vous lui dites tout ce qu'il lui importe de savoir?

«—Oui, ce qui intéresse sa personne seulement, ce qui dans ses habitudes fait jaser.

«—Ce qui fait jaser? Et quels sont les objets de ces conversations malignes?

«—Tout ce qu'il y a de plus simple: une course, un mot dit dans un bal, la moindre bienveillance accordée par la princesse à une personne que le hasard ou l'amabilité rapproche d'elle. Ne faut-il pas que les grands de la terre paient contribution aux oisifs? Élisa fournissait outre mesure à cet impôt des grandes villes, en sortant seule en phaéton avec le beau comte Cereni.

«—Et vous avez eu le courage de l'avertir?

«—Sans doute, et en mettant les points et les virgules à mes avertissemens, parce qu'à Florence on est méchant ou bête, et que rien ne se propage avec autant de facilité que les suppositions de la méchanceté haineuse et de la bêtise malveillante.

«—Vous avez bien raison: en fait d'épigrammes et de calomnies, jamais la crédulité publique n'hésite; pour elle l'apparence devient toujours une certitude.» Puis, avec un air de distraction, Caroline ajouta: Et il est fort bien ce comte Cereni.

«—Si bien, qu'il m'a fallu voir le roi Joachim pour ne pas proclamer le comte le plus bel homme de l'Europe.

«—La flatterie est ingénieuse, délicate…, et ne me rend que plus claire la nature des observations que vous avez l'occasion d'adresser à ma sœur.»

Ici nous fûmes interrompues par l'entrée subite d'une dame pour accompagner, dont l'intimité devait être bien grande, puisqu'elle ne craignait pas d'interrompre. Il est vrai que le motif était grave: elle venait de recevoir une caisse de modes arrivée de Paris par courrier extraordinaire, en même temps que des instructions nouvelles et plus sévères sur le blocus continental. Voici la reine qui, sans contrainte, sans grimaces de grandeur et me traitant comme une amie, comme une femme, étale elle-même les robes, les chapeaux, les garnitures qui embelliront encore sa beauté. «Et ma sœur, me disait-elle, quelle couleur lui sied le mieux maintenant? Vous voyez bien ce négligé, c'est une attention de mon frère; entre deux victoires il pense encore à ces gracieusetés-là… N'est-ce pas qu'on peut être un très grand homme avec des qualités privées?» Et moi de répondre: «La famille de Napoléon nous a habitués à rencontrer en elle toutes les choses les plus opposées, le génie du grand et le goût du simple, des contrastes qui sont admirables.» Puis, entremêlant très adroitement le sérieux au frivole, la reine ajoutait: «Il faut frapper le peuple, éblouir la foule. Les souverains auraient tort de négliger la parure: on leur en sait gré comme d'une marque de respect pour les spectateurs. Et Cereni se met-il bien?

«—Comme un homme qui aurait besoin de ce secours, et qui, sans beaucoup d'esprit, se rend compte de toutes les illusions que la toilette peut produire.

«—Il est ici, car je sais tout, moi; et avant les envois de ma marchande de modes, j'avais lu mon rapport ou mes rapports de la journée. On peut tout vous montrer à vous, Madame, confesseur d'une souveraine: lisez.

«Si S. M. a entretenu le roi de mon dernier rapport, j'espère qu'elle lui aura caché la source de ses connaissances. Il faut que le roi sache les choses, mais il ne faut pas qu'il sache les noms. La discrétion est sacrée de haut en bas, mais il est nécessaire au service de S. M. que le secret se garde aussi de bas en haut. Le roi serait jaloux des renseignemens qu'on nous communique au lieu de les lui apporter; cela est surtout bien important en ce qui concerne les relations avec l'ambassadeur de France. On a dit hier, au cercle de M. le baron Durand, que l'empereur et roi avait écrit une lettre à cheval au roi Joachim; que S. M. paraissait depuis quelques jours fort mécontente. On a remarqué, par suite de ces bruits, que le roi et la reine n'avaient point été ensemble au grand théâtre.

«—On voit beaucoup dans les promenades une dame de Florence; elle a de fréquentes relations avec le colonel d'Obedelen. On ne sait pas trop ce que ce dernier fait à Naples; vient-il grossir le nombre pourtant déjà bien assez considérable des agens français? Les officiers le voient d'un mauvais œil.

«—La dame de Florence travaille très avant dans la nuit; on prétend à son hôtel qu'elle n'a pas quitté la terrasse de la soirée.

«—On a encore arrêté sur les côtes deux barques montées par des matelots français; ils venaient de jeter sur le rivage une énorme quantité de denrées coloniales. Le capitaine a montré une licence revêtue d'un paraphe du gouvernement français. On a relâché immédiatement les délinquans sur le port, où beaucoup de peuple était assemblé: cette scène a occasioné force murmures. Puisqu'on force notre bon roi Joachim, s'écriaient des voix robustes, à rendre son peuple malheureux par la ruine du commerce et par le maudit blocus continental, on devrait au moins respecter les lois qu'on lui impose. Chiens de Français! ils veulent non seulement nous empêcher de gagner notre vie, mais ils viennent faire la contrebande avec privilége: elle ne leur coûte pas même, comme à nous, un coup de fusil. La colère, la rage du peuple était à son comble; le tumulte a fini, ainsi qu'il finit d'ordinaire, par la présence de la force armée; mais l'habitude de se frotter aux baïonnettes pourrait bien, à la longue, donner à nos lazzaroni le courage de les braver.

«—La princesse dont Sa Majesté a remarqué l'absence au cercle d'hier, a été rencontrée à Bahia avec le beau comte ***, dont le roi s'est également plaint ce matin pour cause d'inexactitude.

«—Monseigneur l'archevêque reçoit beaucoup depuis quelques jours un marchand de Palerme, qui lui a remis une boîte de la part de Ferdinand. On ne fait pas de cadeaux à ceux qui ne nous rendent pas de services.

«—Le baron *** a encore perdu hier une somme considérable au Pharaon.

«—Il circule depuis quelques jours une caricature que je n'ai pu me procurer; ce que je sais, c'est que c'est une grossière insulte à toute la famille impériale. Les marionnettes de la rue de Tolède sont depuis quelques jours l'objet d'une fureur plus active. Les allusions pourtant ne m'ont pas frappée; ce qu'il y a de certain, c'est que le vieux polichinel pense fort mal. Il était très lié avec le feu roi, c'est-à-dire avec le roi qui réside en face, et qui lui faisait donner de bonnes gratifications quand il l'avait amusé.

«—On répand le bruit qu'il arrive ici des troupes françaises. Les passe-ports sont visités avec une incroyable surveillance sur les frontières. Il y a méfiance et désaccord entre les cours de Naples et de Paris: le peuple du moins le croit et le répète.

«—La dernière revue du Roi a fait un bien extrême, et les secours que Votre Majesté a distribués pour les femmes indigentes ont accru encore les bénédictions, qui ne demandent qu'à monter vers le trône qu'occupent la beauté et la vertu.

«—Voici ma dernière et ma meilleure nouvelle: la glace a baissé de près de trois liards.»

Cette pièce me parut si curieuse, que je l'écrivis de mémoire en quittant Caserte. J'espère, me dit la reine, qui, tout en chiffonnant ses envois de Paris, n'avait pas perdu un seul des signes de mon étonnement, j'espère que vous ne direz pas que je ne suis pas aussi bien instruite que ma sœur Élisa.

«—Dans l'heureuse famille d'un grand homme, les femmes mêmes ne veulent pas mériter l'épithète que l'histoire de France a donnée aux rois de la première race. Mais ce que j'admire plus peut-être que les précautions de la politique, ce sont les élans de la bienfaisance: vous cachez vos bienfaits et vos affaires, deux choses habiles et honorables. Permettez cet éloge à ma franchise.

«—Comment êtes-vous venue à Caserte? me demanda la reine avec bonté. Je vais vous faire reconduire; la matinée est chaude, je veux que vous fassiez le voyage commodément, pour que vous preniez goût à revenir. Je ne laisserai point ignorer à ma sœur combien j'ai été contente de vous.»

Le colonel d'Obedelen m'attendait quand je rentrai à Naples. La vue d'une voiture aux armes des Deux-Siciles, et aux livrées de la reine, produisit sur lui leur effet magique: il me salua, je me trompe, il salua l'équipage avec toute la béatitude d'un bourgmestre. La royale entrevue ne m'avait pas rendue plus fière, mais elle m'avait fait sentir sinon la morgue, du moins les obligations de la diplomatie, et le besoin de cacher des démarches dont l'honneur et le succès dépendaient de ma discrétion. Je me contentai de saluer le colonel, et de lui dire que j'étais très fatiguée de la route, et que j'allais me mettre au régime napolitain du sommeil pendant le reste de la journée. Ce que je fis, en effet, avec plus de conscience que je ne voulais le promettre par mes paroles.