CHAPITRE CX.
Nouvelle course à Caserte.—Rencontre et nuit passée chez Deborah.
Caserte m'était devenu cher, depuis que j'y avais vu une reine, mieux qu'une reine, une femme charmante. De grands embellissemens avaient été faits par Murat à cette résidence, et elle était un point de promenade pour les oisifs très nombreux de Naples. Je voulus la voir dans un appareil plus simple que celui de ma visite cérémonieuse. En parcourant ces beaux lieux, je m'aperçus cependant que, malgré la royale protection qui semblait y attirer la foule, elle ne s'y portait pas de préférence; j'y passai néanmoins des heures délicieuses, mais dont le charme tenait plus peut-être aux souvenirs qu'aux spectacles. Mon retour de cette course capricieuse fut marqué par plus d'incidens que le séjour lui-même. Mon conducteur me demanda, quand je le repris, si je ne voulais pas voir les ruines de l'ancienne Capoue. Craignant de trouver l'ennui où les citoyens romains s'amusaient tant autrefois, et où leur plus cruel ennemi, Annibal, s'était amusé trop, je préférai reprendre la route que j'avais parcourue avec délices; car j'ai de la reconnaissance pour des lieux qui m'ont procuré d'agréables impressions. Où peut-on en trouver de plus enivrantes que dans cette campagne, jardin embaumé? Mon vetturino (cocher) voulut me faire dîner à Ceversa, petite ville assez vilaine, qui sert de contraste à tant de beautés; mais je refusai, et nous nous arrêtâmes à cinquante pas plus loin, près d'une bicoque fort jolie, dont le toit n'arrivait pas au haut du cabriolet, qui n'avait ni portes ni fenêtres, mais qui était tellement entourée de lauriers, de grenadiers et de jasmins, qu'elle paraissait comme assise dans une corbeille de fleurs. Derrière la cabane était un bosquet de hauts peupliers, où grimpait en festons le pampre des vignes. Une paysanne vieille et pauvre vint nous offrir des œufs, des fruits et du sorbet. Dans un coin on voyait une espèce de caisse couverte de feuilles fraîches, sans draps ni couverture; c'était le lit de la vieille. Un bénitier, un crucifix, une madona della Seggiola formaient tout l'ameublement. Un énorme chat, et une cage pleine d'oiseaux, voilà toute la société. Je regardais cette femme, son asile, tout ce qui l'entourait, et à ma curiosité se mêlait une sorte de terreur soupçonneuse. En général, les paysannes, même jeunes, sont peu jolies dans les environs de Naples, et Deborah n'avait rien moins que soixante-treize ans. Sous cette hideuse enveloppe battait encore un cœur noble et généreux.
Mon vetturino ne me parut nullement content de me voir descendre à la cabane de Deborah, et il me pressa fort de retourner promptement à Naples. Je cédai à son empressement; car, par un mouvement rétrograde, je me mis à supposer que cette délicieuse cabane pouvait être l'honnête maison de plaisance de quelques bandits. Je m'arrêtai tellement à cette idée, qu'au lieu de suivre ma générosité naturelle, je payai fort mesquinement la dépense, et remontant lestement en voiture, je dis au cocher de presser le retour; la recommandation était inutile: il faisait si bien voler son char, que sur la route la plus unie, il eut la maladresse de rencontrer une pierre qui culbuta le phaéton et les gens, à pouvoir casser les roues et nos jambes. «Maladetta la stregha che ci val questo[9].» Pendant que le voiturier criait cette aimable malédiction, j'étais déjà sur pieds. «N'est-ce pas, dis-je à l'Hippolyte en colère, que c'est une sorcière cette Deborah?» espérant par cette approbation provoquer le récit d'un de ces vieux contes auxquels j'ai toujours trouvé un plaisir extrême, je ne m'attendais guère que cette laide et pauvre, vieille allait me faire éprouver un sentiment différent pour son malheur et la plus vive admiration pour sa constante fidélité à un touchant souvenir. Changeant d'idées dans mon embarras, je résolus de passer la nuit à la cabane de Deborah, et dis en conséquence au conducteur de tâcher de gagner jusque-là, et de revenir m'y chercher le lendemain à l'aurore. «Santissimo! s'écria le superstitieux imbécille, je ne vous trouverai plus.—Eh bien! vous ne perdrez pas la course, lui dis-je en la lui payant amplement», et je le laissai, avec deux paysans, arranger sa voiture, et m'en retournai à pied à la cabane.
Deborah était assise sur le seuil, dans l'attitude de la plus triste méditation. Je lui contai mon accident et mon intention de passer la nuit sous son humble toit, si elle voulait bien me recevoir.«Madona mia, dit-elle en se signant, vous demandez l'hospitalité à Deborah; vous ne la croyez donc ni sorcière, ni maudite? Que votre entrée chez moi soit bénie, vous qui ne traitez pas le malheur comme un crime.» Son langage me frappa par sa pureté; les termes dont elle se servait ajoutèrent à ma surprise. «Deborah, lui dis-je, vous n'êtes pas Napolitaine?—Je suis Florentine, me répondit-elle, et depuis des siècles les miens furent toujours attachés à la noble maison des Strozzi; cette famille s'éclipsa sous le poids du malheur, et il y a soixante-deux ans qu'ici de vils brigands massacrèrent le dernier rejeton de cette race de héros, et sa jeune sœur, celle qui avait sucé avec moi le lait de ma mère. J'avais alors vingt ans; les riches amis, les parens de la fiancée, tous ont oublié, après quelques larmes données, et l'héritier illustre, et la jeune et belle épouse; le cœur de la pauvre Deborah a eu plus de mémoire. Mais, ajouta la vieille, vous ne pouvez, madame, passer la nuit ici; un lit de feuilles et un peu de paille de maïs est tout ce que je possède.—C'est excellent, bonne Deborah; je dors partout, et très bien; et je suis sûre que vous aussi vous dormez bien paisible, et contente, sur votre lit de feuillage. Oui, grâce au ciel! le repos me reste après les larmes.—Et dans cette cabane, de quoi vivez-vous?—Depuis que le gouvernement du roi Joachim a fait cesser toutes les persécutions, en bannissant les superstitions nuisibles, je respire et ne manque de rien; depuis que la haine et les préjugés n'osent plus dévaster mon petit domaine, que les lois françaises protègent ma cabane comme le palais du riche, la pauvre Deborah a du pain; ma vie, usée dans les regrets et les larmes, finira moins malheureuse. Mais puisque vous êtes venue seule près de moi; puisque vous voulez honorer ma cabane et mes cheveux blancs par une preuve de confiance si courageuse, venez voir mon domaine; la promenade et la nuit sont ici délicieuses.»
Me voilà, avec une femme que je connaissais depuis deux heures et par de sinistres rapports, parcourant la nuit un bosquet nu de toute habitation, dans un pays où l'on pourrait dire que le mélodrame croît en pleine terre pour fournir des sujets à la muse de nos boulevarts. Deborah me devançait de quelques pas, et je faisais in petto ces réflexions, mais toutefois en les repoussant. Je tombai, en tournant près d'un bosquet de myrtes, sur un banc de marbre noir. «Reposons ici, dit Deborah, vous n'êtes point une femme ordinaire; vous n'avez point peur.» Je fis bonne contenance, quoique les pulsations de mon cœur fussent devenues plus fréquentes. «Ils n'y reposent point, ajoutait Deborah, mais c'est ici qu'ils furent cruellement immolés, ici, à cette place, où depuis plus de soixante ans la pauvre Deborah pleure leur mort comme au jour de leur perte. Je pressai la main de Deborah contre mon cœur. Je ne redoutais plus rien, mais j'étais aussi vivement agitée; le lieu, l'heure, le genre de la confidence, tout ajoutait à mon émotion. Deborah devait la porter à son comble, en m'apprenant qu'elle était d'origine française. «Quoi! m'écriai-je, de parens étrangers, et née à Florence!» Voilà mon imagination lancée dans tous les rapprochemens d'une effrayante conformité.
Il faudrait me connaître pour se faire une idée de l'effet de la solitude sur l'accumulation de mes souvenirs. Deborah me rassura un peu en continuant d'un ton humble et monotone: «Il y a bien des siècles qu'une de mes aïeules, née à Lyon, se donna la mort pour ne pas survivre à une maîtresse adorée; mais pour que vous compreniez, signora, cet attachement si dévoué, il faut vous faire connaître son objet, qui n'est, hélas! plus qu'une cendre; mais le récit des vertus d'Isaure, son amour et ses malheurs, l'héroïsme de l'homme qu'elle avait choisi: voilà ce qui s'est perpétué de génération en génération dans notre famille; voilà les nobles souvenirs qui m'inspirèrent un attachement si religieux pour les descendans de l'illustre maison des Strozzi. Ce papier (et elle me donna un manuscrit), je vous le donne; vous êtes digne de le conserver, mais vous n'en parlerez pas à la pauvre vieille Deborah; vous me le rendrez, j'ai ajouté de ma main tremblante le peu de lignes qui vous apprendront la fin terrible de mes maîtres assassinés si jeunes.»
Deborah se leva; je la suivis en silence. En rentrant dans sa cabane, elle me regarda. J'ôtai mon chapeau. Deborah resta devant moi, et debout, d'un air inspiré, touchant de sa main décharnée mes cheveux, elle me débita une espèce d'improvisation. Elle comparait ma taille, mes traits et mes cheveux avec ceux de la maîtresse dont cette pauvre femme pleurait la mort depuis soixante ans. Si je dois vieillir autant, je ne perdrai pas non plus la mémoire de cet exemple de piété domestique, de cette scène singulière de toute une nuit passée dans une cabane, que, peu d'heures avant, les apparences auraient dû plutôt me faire fuir que chercher.
Deborah, après son récit, avait levé un grand rideau de laine, et je fus fort surprise à la vue d'un petit lit fort propre. «Ci dormiva[10],» me dit-elle, et elle resta immobile devant le lit. Une terrible pensée vint de nouveau effrayer mon esprit. «Deborah, pourquoi n'y plus dormir? votre maîtresse y serait-elle morte?—«È un voto![11]» Quand, en Italie, on vous dit cela, il n'y a plus ni raisonnemens à faire ni avis à donner. «Voulez-vous, bonne Deborah, que je lise ici le manuscrit que vous m'avez confié? Couchez-vous, je veillerai sur votre sommeil.—Ah! combien vous êtes bonne? Compassione vole. Elle était comme cela, mia dolce padrona[12],» et la pauvre Deborah tomba à genoux, les mains jointes sur la poitrine.
J'entendais ses lèvres murmurer des prières. Je pensais à ce vœu d'une si longue douleur, si religieusement observé. Je tenais toujours le manuscrit; il me semblait le sentir légèrement s'agiter; je n'osais interrompre la prière de la pauvre Deborah. Je ne résistai plus à toutes les émotions de ma bizarre situation, et, pour m'en distraire, je jetai les yeux sur la première page où je trouvai une émotion nouvelle en y lisant ce qui suit: «En 1742, l'arrière-petit-neveu de Philippe Strozzi, et la jeune et belle Paula Albergati, se rendant à Caserte pour les visites de leurs noces, célébrées à Naples, la chaleur du jour leur ayant fait chercher un abri et s'éloigner de leur suite, des brigands, attirés par les richesses des habits des deux jeunes époux, leur donnèrent la mort, irrités par la défense de Strozzi. C'est à la place où les corps furent retrouvés, dans le bois, que j'ai élevé une pierre qui porte le nom des victimes et le jour de leur mort funeste, en jurant, si Dieu me fait survivre à cette terrible catastrophe, de ne vivre dans les mêmes lieux que la vie des cénobites, de n'avoir de nourriture que les produits des champs, de couche que la dépouille des arbres, et de prier pour mes maîtres bien aimés jusqu'au dernier soupir.»
Je m'arrêtai, je regardai Deborah; elle venait de s'étendre sur son lit de feuillage. Toute cette laideur de la décrépitude qui m'avait tant frappée venait de disparaître; je ne voyais plus sur ces traits flétris que la belle ame qui les animait, et assise au pied de cette humble couche, ayant sous les yeux le modèle d'une si longue résignation, je lus avec un vif intérêt le fragment de la vie de l'illustre Philippe Strozzi.
CHAPITRE CXI.
Ma présentation au roi de Naples.—Lecture de l'acteur Philippe.—Les ministres du roi.
Ma présentation au roi Joachim se fit d'une manière moins cérémonieuse que ma présentation à la reine, puisque le prince Pignatelli se contenta de m'amener au château, et de me faire attendre que S. M. sortît de son cabinet pour présider le conseil des ministres. Le premier des appartemens était occupé par les chambellans, puis venait une autre salle où se tenaient les aides-de-camp, des officiers supérieurs des régimens de service, une espèce de camp et d'état-major, toujours prêts à servir le prince. Les uniformes de ces officiers étaient éblouissans de richesse. Tout le caractère de Murat respirait dans cette magnificence militaire qui tenait de la féerie. Ce coup d'œil parlait encore plus à mon imagination et à mes goûts que les beaux spectacles de la nature qui venaient de m'enchanter par leurs merveilles. C'est bien là, me disais-je, le palais d'un souverain devenu roi par son épée, toujours prêt à monter à cheval pour défendre sa couronne, faisant de la gloire des armes la distraction de ses loisirs, ne se sentant roi enfin qu'au milieu des images de la guerre qui l'avait élevé.
J'avais déjà vu isolément la plupart de ces brillans chevaliers d'un autre Roland; car c'était le spectacle de Naples que leur présence, et ils ne se montraient pas incognito aux spectacles, aux promenades, dans les salons, leur grâce, leur bonne mine et leur jeunesse les faisant nommer à chaque pas. Ils causaient assez bruyamment, parlaient chevaux, femmes et bataille, du même ton et avec la même facilité de paroles. Pignatelli me donna la main, je traversai cet élégant bivac sans beaucoup de frayeur, et je me reposai dans la salle voisine qui attenait au cabinet même du roi; là, Pignatelli me dit de l'attendre, une dépêche qui lui fut remise à l'instant exigeant qu'il passât chez l'ambassadeur de France avant le conseil. Pendant ce temps, la discussion allait toujours dans le salon militaire que je venais de parcourir; j'entendais les mots de ganses, de doliman, de liserés, et je ne comprenais pas trop que des termes aussi techniques et aussi simples occasionassent les disputes d'une colère aussi vive que celle dont les éclats arrivaient jusqu'à moi. On se serait cru volontiers dans les ateliers de Berchu, beaucoup plus que dans les salons d'un souverain. Mais qu'on juge de ma surprise, malgré une grande habitude des uniformes, quand je vis entrer et s'avancer vers moi l'état-major en querelle, et l'un de ces messieurs, portant la parole, me montrer des dessins envoyés de Paris, et destinés à servir de modèles au costume d'un nouveau régiment de chevau-légers, et me demander mon avis, ma préférence sur chacun des dessins qui se partageaient les suffrages. Malgré ma connaissance de la galanterie française, qui pouvait bien inventer ce prétexte par curiosité, et comme une occasion d'adresser la parole à une inconnue, et de papillonner autour d'elle, je savais aussi que l'étude des couleurs et des liserés était une grande affaire dans une cour toute belliqueuse, où l'émulation de la tenue militaire se trouvait excitée par les faveurs et les félicitations du maître. Je répondis avec beaucoup d'aplomb et une sagacité spéciale à la singulière consultation qu'on réclamait de moi, et il fut déclaré par l'aimable troupe que mon jugement deviendrait l'avis universel, lorsqu'il serait question de la chose devant le roi. «Entre deux uniformes, dis-je à ces messieurs, également riches, également beaux, il me semble que le plus riche et le plus beau, c'est nécessairement le plus militaire; je donne donc ma voix au n° 2, parce qu'il se rapproche le plus de la sévérité des chasseurs à cheval de la garde, des chasseurs de l'intrépide Lefebvre-Desnouettes.» La présence de Pignatelli vint heureusement empêcher les développemens de mon opinion et les exclamations admiratives de mes auditeurs. Ils rentrèrent tous dans le salon rejoindre les deux premiers aides-de-camp qui n'avaient pas pris part à la chaleur de la dispute et à la légèreté de la consultation. Je ne me rappelle pas aujourd'hui les noms des brillans officiers qui composèrent ce petit congrès, si ce n'est celui de MM. de La Vauguyon et de Beaufremont, tous deux des premières familles de notre vieille aristocratie, et dignes par leur courage de recevoir le baptême de cette noblesse nouvelle qui se donnait sur les champs de bataille.
Le prince Pignatelli tira sa montre en arrivant, pour voir si l'heure approchait où il pouvait entrer dans le cabinet du roi pour lui remettre, en sa qualité de ministre secrétaire d'état, place équivalente à celle qu'occupait auprès de l'Empereur M. le duc de Bassano, le portefeuille des affaires sur lesquelles S. M. avait ce jour-là à appeler l'attention de son conseil. Pendant que l'excellence hésitait à se faire annoncer par le chambellan, qui se tenait dans une petite embrasure très rapprochée de la porte, on annonça M. l'ambassadeur de S. M. l'Empereur et Roi, et Pignatelli, qui avait entendu le bruit d'importance occasioné par l'arrivée du grave personnage, se précipita au devant de lui, en lui exprimant le vif regret de l'avoir manqué de cinq minutes; qu'il sortait de chez lui, qu'il avait à l'entretenir de la part du roi. Les deux personnages se retirèrent, tout en ayant l'air de marcher négligemment, jusqu'au fond du salon, et là ils s'assirent, et parurent causer avec une très visible inquiétude de part et d'autre. Je reconnus sous le masque noble et superbe de M. l'ambassadeur de France une figure que j'avais rencontrée souvent dans les corridors du ministre des affaires étrangères. C'était en effet M. le baron Durand, qui avait fait un savant apprentissage diplomatique à la grande école de Paris, je veux dire dans le cabinet de M. de Talleyrand. Pignatelli était un homme d'esprit, et bien certainement capable de soutenir la lutte; mais quoique je n'entendisse pas un mot de la conversation, facilement néanmoins j'apercevais sur le jeu des figures quelque chose de ce grand colloque. On voyait que le diplomate de Paris se dispensait d'être fin, qu'il sentait sa force, sa supériorité, parlant au nom d'un maître qui faisait la diplomatie bien plus sans doute avec des ordres qu'avec des notes. Je ne crois pas que, sous l'empire, nos ambassadeurs aient eu le loisir de déployer cette science profonde que la crédulité publique veut bien encore juger très nécessaire à leurs fonctions; mais je me rappelle un mot fort juste de lui, et qui peint bien le règne de Napoléon sous ce rapport. On lui avait parlé de je ne sais trop quelle mission dont il pourrait bien être chargé. «Bah! dit l'ambassadeur, je ne connais en fait de bons ambassadeurs que les boulets de canon.»
Pendant que j'observais avec ma curiosité de femme les deux figures si différentes du prince de Pignatelli et du baron Durand, j'entendis comme un murmure sourd et plaintif venant du côté du cabinet de Murat. Mon sang se glace dans mes veines, et ma tête, toujours prompte à rêver des catastrophes et des scènes extraordinaires, croit déjà voir un noble guerrier frappé dans sa carrière de gloire par quelque poignard italien. J'écoute avec plus d'attention, sachant combien j'avais à me défier de mes impressions fantasmagoriques, mais impossible de ne pas me rendre à la supposition de quelque attentat, car le bruit et le murmure semblaient devenir plus effrayans et plus réels. On eût dit de quelque lutte, accompagnée de menaces et de résistance. Cependant le chambellan de service, qui était encore bien plus près que moi du lieu de la scène, ne fronçait pas même le sourcil et semblait démentir toute crainte par son immobilité. J'osai m'approcher, bien moins par curiosité que par intérêt pour la vie précieuse d'un guerrier digne de trouver la mort sur un champ de bataille et non sous le fer d'un assassin. Le chambellan, qui avait deviné le motif de mon émotion, s'empressa de me dire: «Vous paraissez surprise de mon sang-froid, si près d'un appartement où vous croyez peut-être qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire; rassurez-vous, le roi est fort aimé à Naples; il est gardé par l'amour de son peuple et par son courage, dont il n'a pas donné des preuves à la guerre seulement. La scène qui vous intrigue tant est tout ce qu'on peut imaginer de plus simple et de plus naturel. Le roi se plaît à trouver au théâtre la représentation des sentimens chevaleresques qu'il porte dans le cœur, il chérit la tragédie qui élève l'ame; la pompe des beaux vers le séduit autant que l'éclat des diamans et des plumes. Aussi, une ou deux fois par semaine, S. M. reçoit un acteur distingué qui joue ici les rôles de Talma, lui fait réciter les plus belles tirades des poètes français, et s'électrisant par le sublime de vos grands modèles, rectifie quelquefois avec bonheur les intonations de l'artiste, et lui étale en quelque sorte dans toute leur vérité historique les grandes figures d'Orosmane ou de Tancrède. C'était aujourd'hui, sans doute, une étude du fameux monologue d'Hamlet; car je conviens que la scène a été plus agitée qu'à l'ordinaire, et tout-à-fait capable d'effrayer ceux qui, comme vous, ne seraient pas au courant du mystère très peu inquiétant du cabinet royal. Le roi ne prend que pour se distraire ce délassement de quelques heures, et encore une ou deux fois par semaine. Il a beau y trouver plaisir, il n'aura pas besoin qu'on lui rappelle l'heure du conseil; c'est l'œil fixé sur la pendule qu'il prend cette distraction délicate et qui n'est point d'un homme vulgaire. Dans cinq minutes, vous allez voir sortir un Hamlet de fort bonne mine, sur la figure duquel vous lirez le contentement, et point du tout les mauvaises intentions d'un conspirateur… Mais pardon, voici la sonnette qui m'avertit; Philippe va sortir, et vous verrez qu'il a la physionomie aussi honnête que cela peut être permis à un héros tragique.»
La porte s'ouvrit, et je vis en effet le Roscius de la cour de Naples, qui jouissait auprès de Joachim d'autant d'estime que l'éloquent consul de Rome en prodiguait à l'interprète de la muse latine, ou que le grand empereur des Français voulait bien en accorder au vrai, au poétique, à l'admirable Talma. Ce Philippe est le même acteur que le défaut d'encouragement a relégué depuis sur un théâtre secondaire, et qui a réveillé nos petites maîtresses sous le masque fantastique et terrible du Vampire.
Les deux diplomates que j'avais laissés dans leur coin, et qui, en gens expérimentés, n'avaient pas éprouvé la moindre distraction de ce qui avait si fort troublé une étrangère, entendirent comme par une simple sympathie la sonnette qui annonçait les audiences du gracieux souverain. Pignatelli se détacha avec vivacité, sans oublier toutefois son portefeuille, et entra chez le roi sans être annoncé, ce qui me parut un degré bien intime de faveur et de confiance. Je m'expliquai alors le tact et la finesse d'Élisa dans le choix de son correspondant. Le ministre ne resta que quelques minutes dans le cabinet, reparut presque aussitôt, me prit par la main, et m'introduisit auprès du roi.
Murat m'apparut alors, et vraiment il fallait avoir lu les bulletins de la grande armée avec l'exactitude de mon admiration, pour que je me crusse devant un des grands capitaines du dix-neuvième siècle. Qu'on se représente François Ier, jeune et beau, paré de tout le luxe riant des soieries, la tête surmontée d'un panache flottant; un air de galanterie répandu sur toute sa personne, prêt en quelque sorte à paraître dans un bal devant la belle Féronière, ressemblant à un héros de roman plutôt qu'à un roi de l'Europe moderne: la plus magnifique tête sur un corps des plus élégans et sveltes proportions, et ce qu'il y a de plus extraordinaire, sous un costume qui l'était déjà tant, j'admirai le naturel de ses manières, le bon goût d'habitude et d'expérience, la grâce et la facilité de mouvemens qui soutenaient ce que j'oserais presque appeler une étude du quinzième siècle et la copie d'un paladin. Je l'avais déjà vu à cheval, j'avais aperçu ce nouveau Bayard courant à la tête d'un état-major radieux dans les rues de Naples. À tant de séductions j'ajoutai encore en ce moment les lauriers de vingt victoires, et j'étais vraiment éblouie. Murat parut sensible à l'effet qu'il produisait et à l'applaudissement flatteur de mon silence et de ma surprise. Joachim s'approcha alors de moi avec un sentiment que je n'ai peut-être jamais vu à aucun autre homme. Il ne ressemblait en rien peut être à ses rivaux de gloire et de bravoure: c'était une physionomie originale et singulière parmi tant de grandes figures de guerriers que ma mémoire et mon cœur me rappelaient. Son courage à la guerre, m'avait-on dit, avait quelque chose de chevaleresque et de fabuleux, comme son accoutrement et son armure. Il s'avança donc vers moi avec une nuance de galanterie et de politesse qui tenaient peut-être autant au culte pour lui-même que pour les femmes qu'il abordait. Vu de très près, je trouvai une certaine coquetterie moderne avec ce costume antique, un je ne sais quoi de satisfait et d'heureux, enfin un de nos élégans de Paris très bien déguisés sous l'armure de Tancrède. Mais il était si beau, mais il était si bon, que l'illusion et les reflets de son héroïsme ne permettaient pas à la critique de se glisser derrière l'admiration pour rapetisser un si grand capitaine jusqu'au ridicule.
La lettre de la princesse Élisa que je lui présentai, il la lut à haute voix, en se promenant, appuyant avec une bienveillance sonore sur les éloges qu'on avait bien voulu me donner. «Je suis enchanté, madame, que ma belle-sœur ait pensé à vous recommander à moi. Ma cour est le rendez-vous des talens; j'aime les arts de la paix comme si je n'avais jamais fait la guerre. Si vous vous déplaisiez jamais à Florence, venez ici; j'entends si votre santé exigeait un autre climat, car avec Élisa il n'y a point à craindre d'autre cause de déplacement.
«—Votre Majesté est mille fois trop bonne. On voit bien que dans la famille du grand Napoléon les bienfaits sont solidaires; n'importe sur quel point de l'Europe un Français voyage, il est sûr de rencontrer un protecteur dans quelqu'un de votre noble famille.
«—Vous êtes depuis peu dans ce pays, madame; vous ne vous en irez pas, j'espère, sans voir une grande revue; je doute que vous ayez pu à Florence être témoin d'un aussi beau spectacle. On dit cependant que la garde d'honneur de la grande-duchesse est magnifique.
«—Oui, mais ce n'est qu'un escadron, et cela ne peut soutenir le parallèle avec vos deux régimens de chevau-légers.
«—Je compte bien en avoir dans six mois encore six autres, répondit Joachim, avec un sourire satisfait de mon attention militaire. S'il plaît à Dieu, on ne reconnaîtra plus les Napolitains.»
Je crus devoir quitter Murat sur ce mouvement de noble ambition, car mes instructions portaient de ne lui faire aucune confidence sur l'objet réel de mon voyage, et ne contenaient la recommandation de le voir que pour qu'il connût ma figure et ne s'étonnât point de me rencontrer à la cour. Il me reconduisit avec une exquise politesse qui paraissait naturelle en lui, et qui était fortifiée par un heureux instinct de la royauté qui lui faisait sentir que l'affabilité des manières était un des devoirs de la puissance, parce qu'elle en est un des intérêts. En traversant le salon où j'avais attendu, j'aperçus la plupart des ministres qui causaient avec l'ambassadeur de France, et qui paraissaient attendre que le roi les fît appeler pour tenir le conseil. C'étaient le prince Pignatelli, mon aimable introducteur, ministre secrétaire d'état; le marquis de Gallo, ministre des affaires étrangères; M. Daure, ministre de la guerre, qui riait aux éclats et qui avait presque l'air de mystifier ses collègues; M. Agor, ministre des finances, ami de cœur de Murat, apportant près du trône un dévouement et des talens qui le faisaient appeler le Sully de la cour de Naples; deux ou trois autres encore dont les noms et les figures ne m'étaient pas connus.
Je rentrai chez moi dans le ravissement de ma réception, heureuse d'avoir pu de près contempler l'homme qui, avec Napoléon et avec Ney, était cité par nos braves comme le plus brave, le roi intrépide qui chargeait l'ennemi une cravache à la main, qui trouvait un secret plaisir à faire cribler de balles ses panaches et ses soieries, qui ne semblait fier de sa beauté, de sa parure et de son rang, que parce qu'il pouvait chaque jour agrandir et légitimer la renommée et la grandeur sur le champ de bataille.
CHAPITRE CXII.
Rencontre du comte Cereni Albizzi.—Succès de ma mission.—Sir Hudson
Lowe.
Au milieu de tant de distractions par lesquelles je cherchais à masquer à la curiosité publique l'objet de mon voyage, je commençais à la poursuivre avec assiduité. Le bel Albizzi, sur le compte duquel je devais rendre un témoignage exact et minutieux, n'était pas venu seul à Naples, et c'est ce qui avait donné à sa fuite de Florence une couleur plus répréhensible. Un caprice fort peu digne de cette préférence l'avait mis en route; mais, inconstant dans son infidélité, on le voyait fort peu à Naples avec la personne qui lui avait fait faire le voyage, il avais eu quelque peine à découvrir l'hospitalité qu'il avait choisie, mais dès que je l'eus surprise, sans me confier à qui que ce fût, je me mis bientôt au courant de toutes ses démarches. Je sus ainsi qu'il ne restait déjà plus à Naples pour le motif qui l'y avait conduit, car la société était rompue entre les deux fugitifs de Florence. Un hasard, car le hasard est encore la plupart du temps le dénonciateur le plus instructif, m'en apprit plus que les recherches positives auxquelles je m'étais livrée, et me rapprocha plus directement de celui que je devais ramener. Il y avait eu à la cour je ne sais quel gala extraordinaire. Le roi avait dans la matinée passé une revue éblouissante. Le peuple napolitain, si amoureux de tous les spectacles, y avait battu des mains, à l'aspect de ce roi chevalier, courant à cheval au milieu de ses troupes qu'il électrisait de son ardeur. Les femmes s'étaient précipitées sur son passage et avaient accompagné de vivat passionnés et bruyans la course guerrière du monarque. Jamais roi ne fut plus populaire par des qualités qui, ailleurs, eussent été peut-être des défauts. Le soir de ce beau jour, Leurs Majestés vinrent ensemble au théâtre de Saint-Charles. On ne saurait se faire d'idée de l'enthousiasme que fit éclater leur présence. La toilette radieuse des deux époux, l'éclat des diamans se mêlant à l'éclat de leur beauté, les sourires gracieux de la reine, les saluts affables du roi, toute cette pompe si bien assortie, aux mœurs, toute cette population empressée, formaient une action et une réaction des sentimens de la foule et de ceux de la puissance; on eût dit vraiment que c'était une fête de famille.
Je m'étais assurée d'une loge pour cette représentation brillante, et je m'y étais fait accompagner par le colonel Odeleben, que cet acte de bienveillance avait charmé. Je me donnais à peine depuis quelques minutes le plaisir d'étaler ma toilette qui n'était pas au-dessous de la circonstance, quand je vois s'ouvrir une loge près du parquet faisant face à la loge royale, et le bel objet de ma mission, le superbe Cereni Albizzi s'installer bruyamment sur le devant de la loge. Cereni était un de ces hommes sans caractère, sur lesquels peuvent s'exercer à coup sûr toutes les volontés, esprit ordinaire et frivole, plongé pour ainsi dire dans la méditation et dans la rêverie de sa beauté; mais cette beauté était si réelle et si imposante, qu'elle empêchait de trop voir ses ridicules, de trouver trop choquante, ce soir-là surtout, l'affectation de Cereni à se mettre en évidence, à lorgner, autant qu'il l'osait, la belle souveraine. Tout cela me parut bien niaisement fat. Au même moment, je priai Odeleben de me faire venir des sorbets, le prévenant que j'avais deux mots à dire à quelqu'un hors de ma loge.
En effet, je vais droit du côté de Cereni. Jamais on ne vit expression plus vive et plus plaisante de surprise que celle de Cereni à mon aspect. Après les premiers mots de reconnaissance, je me contentai de lui donner mon adresse, lui disant que je l'attendrais le lendemain. De retour dans ma loge, j'observai de nouveau la figure que je venais de tant étonner. Entièrement remis de cette surprise, il parut suivre son plan de fatuité, et je n'eus pas de peine à lire sur sa physionomie la conviction que ses attentions impertinentes étaient remarquées et agréées de l'auguste personne qui en était l'objet bien involontaire. Les fumées de cette vanité prétentieuse n'ôtèrent pourtant pas la mémoire au beau Léandre, et ne l'empêchèrent point de me venir voir le lendemain. Je ne manquai pas de lui faire part de mes observations de la veille; il me répondit de manière à mériter un soufflet. La noblesse de sa figure servait si heureusement de correctif à l'inconvenance de ses paroles, que ses joues furent sauvées d'un affront dont elles étaient dignes.
«Que faites-vous ici?» dis-je au volage, avec cet empire qu'une femme sait prendre dans ses interrogations, quand elle sait le faible des gens. «Qu'est devenue l'aimable fugitive qui vous a fait accourir de Naples?
«—Elle est entrée au théâtre, et suffisamment éclairé, j'ai cessé de la voir.
—«Vous proposez-vous de revenir bientôt à Florence?
«—Jamais!»
Ce jamais-là ne cadrait pas avec mes instructions, et je dus m'attacher à le combattre. Avec un peu d'expérience de la vie, je commençais à comprendre que les jamais ou les toujours des hommes ne sont pas choses éternelles ou invincibles. Cereni n'avait pas une tête aussi forte qu'elle était belle, et au bout de quelques jours et de quelques visites, j'eus bon marché de ses sermens et de ses résistances. J'avais fait habilement de la peur la complice de mes insinuations, en persuadant au crédule personnage que sa course, entreprise pour une cause très peu flatteuse, l'exposerait aux soupçons de la politique; qu'avec son immense fortune et sa haute position, il ne fallait point jouer avec la défiance active et toute-puissante des polices; que la cour de Toscane, où il tenait un rang élevé que les bontés de la grande-duchesse relevaient encore, valait mieux que de gratuites tracasseries. Aux premiers traits de ce tableau, Cereni ne répondait que par des exclamations passionnées sur la délicieuse figure de la reine de Naples, et les soupirs d'une ambition aussi inconvenante qu'inutile. «Sans compter les difficultés d'un retour de tendresse que je ne crois pas la reine capable d'agréer, songez aussi, mon ami, qu'après sa réserve à vaincre, il y aurait encore la jalousie de Murat à tromper et à braver. Les maris ne sont trahis que quand ils méritent de l'être: les femmes ordinaires ne sont vulnérables que par les légèretés de leurs volages époux. Si, par leur abandon, ils ne préparaient et n'autorisaient nos fautes, il y en aurait bien peu de commises. Le cas est bien plus grave avec une reine, que la dignité de son rang retiendrait encore, lors même que le cœur conjugal la délaisserait. Mais Caroline n'en est point là avec Joachim. Joachim l'idolâtre, apprécie ses qualités, s'attache à ses pas, et ressent pour sa royale compagne toute la jalousie frénétique qu'on éprouve pour une maîtresse. Je ne vous conseille pas de vous mesurer avec les Othello.»
Tant de considérations réunies et insidieusement présentées produisirent enfin leur effet, et Cereni, persuadé, daigna avouer que son retour à Florence était ce qu'il avait de mieux à faire. J'ajoutai au tableau de son intérêt celui d'autres espérances, qui furent encore assez puissantes pour déterminer l'exactitude de son départ, au jour que devant moi je lui avais fait fixer. Le mien était moins pressant, et contente d'avoir réussi, j'imaginai que l'objet du voyage serait encore pour la grande-duchesse le plus agréable messager de son succès. Je restai donc à Naples quelques jours encore. Mon baron saxon tournait toujours autour de moi pour pénétrer le secret de mes allures, qu'il imaginait de la nature la plus grave et la plus politique, et qui se réduisaient à une mission en faveur de l'impatience contre l'ingratitude. Du reste, si je lui ai continuellement échappé, je n'ai pas pu m'expliquer sa position plus clairement qu'il ne s'expliquait la mienne. Il voyait beaucoup la grande société, l'ancienne noblesse napolitaine, et il fut fait général de brigade à la suite de ce voyage entrepris sous un prétexte de santé, qui n'était pas trop justifié par sa mine et son appétit tudesque.
Il faut que je me fasse un compliment. Avant et après le succès de ma mission, et malgré ma facilité bien connue à me laisser entraîner vers les liaisons commodes et amusantes avec les artistes, j'évitai, autant que naguère et dans d'autres circonstances je l'eusse cherché ce genre de société. J'établis une espèce de cordon sanitaire entre moi et le théâtre, et cette précaution m'avait paru indispensable, attendu que j'en connaissais le directeur, M. Armand Verteuil, et quelques autres personnes de la troupe royale, et qu'au milieu de tout ce monde, j'eusse été provoquée par de continuelles interrogations sur les motifs d'un voyage; si dispendieux et si peu explicable. Quand on est en relation avec des reines véritables, il ne faut pas se commettre avec des reines pour rire, toute chose a besoin de conserver ses illusions.
La conscience tranquille sur ma conduite, et le cœur satisfait de mes démarches, pour ne pas dire de mon triomphe, je retournai à Caserte, où la reine Caroline m'avait dit, avec une bonté dont j'avais été ravie, que je pouvais me présenter désormais sans convocation officielle. L'accueil fut encore plus gracieux qu'à la première entrevue, la reine plus aimable et plus caressante; il semblait que ce fût un besoin de son cœur d'être bonne et affable autant qu'elle était jolie. Elle me reparla de Cereni, et quand je lui annonçai qu'il avait quitté Naples, un peu chassé par la peur, elle rit aux éclats de la promptitude et de la simplicité de sa résignation. S. M., avec cette finesse qui laisse deviner qu'on n'ignore rien, et cette grâce délicate qui annonce en même temps qu'on sait tout cacher, se contenta de me dire: «J'espère bien que c'est la route de Florence qu'a prise ce beau cavalier. Allons, Madame, on sera content de vous là-bas autant que personnellement j'en ai été contente ici. J'écrirai à Élisa, et je ne lui cacherai point l'envie que je porte au bonheur qu'elle doit ressentir de voir auprès d'elle un zèle aussi éclairé et un dévouement aussi discret.» Je sortis enchantée de cette dernière entrevue, et vraiment il entrait dans ma joie quelque chose de plus que de la vanité. Satisfaite, j'étais heureuse de trousser tant de qualités et de vertus dans toutes les personnes de la famille à laquelle j'avais voué le culte de mes opinions et de mon dévouement. Rien ne serait pénible, ce me semble, comme d'aimer des princes qui par leur esprit ne justifieraient pas le choix que l'on aurait fait de leur cause, et qu'on serait embarrassé de défendre vis-à-vis de leurs ennemis. Je ne revis pas le roi Joachim, mais je recueillis avec un extrême intérêt tout ce que j'entendais dire de sa bonté et de son courage. Malgré cet air de galanterie que lui donnait un costume chevaleresque, malgré la brillante élégance de ses manières avec les femmes, Murat ne prêtait pas même à l'envie le prétexte du moindre tort conjugal. L'aventure de Camilla, que j'ai racontée, une autre du même genre, dont les détails seraient trop longs et que j'appris à Naples, méritent de faire comparer, sous les rapports même d'une vertu fort rare pour un Français, l'intrépide Murat à l'intrépide Bayard. Il était un peu enclin à la colère, à cette brusquerie des camps qu'on appelle en termes militaires une mauvaise tête; mais il justifiait bien le proverbe des mauvaises têtes et des bons cœurs.
Quand un homme monte si haut, il est bien rare que la malignité ne se venge pas de sa fortune par la calomnie. C'est ainsi qu'on a dit, qu'on a imprimé, que, dans nos troubles, Murat avait changé une lettre de son nom pour lui donner une affreuse ressemblance avec celui de l'homme sanguinaire que frappa l'héroïque Charlotte Corday, cette femme dont on a si bien dit qu'elle donna la mort comme Brutus et qu'elle la reçut comme Socrate; mais je puis certifier avoir entendu à ce sujet, et de la bouche de M. le marquis de Saluces[13] qui en avait été témoin, une explication positive. Dans une réunion brillante où se trouvait Murat, par malice ou par hasard la conversation était tombée sur la révolution et le déplorable acteur de ce drame dont Murat aurait ambitionné d'être l'homonyme; le roi Joachim, se livrant à son opinion et à ses souvenirs, avait dit: «Quant à celui-là, il ne pouvait y avoir rien d'humain sous une si abominable écorce.»
Qu'on me pardonne cette expression, Murat avait fort bien pris à Naples. Bien plus propre au commandement que Joseph, auquel il avait succédé, il eut à peine mis le pied sur les marches d'un trône qu'il en comprit les devoirs: Il n'eut pas besoin des lieutenans de Napoléon pour réduire ses sujets et assurer la tranquillité publique. Quoique malade à son arrivée, il avait fait son entrée à cheval, présentant hardiment sa poitrine aux mécontentemens populaires, et ainsi appelant à lui les cœurs toujours si près d'admirer même le courage qui les écrase. On citait encore à Naples tous les jours ses premières paroles quand, arrivé à son palais, il avait aperçu d'une fenêtre l'île de Caprée, qu'occupaient les Anglais. «Il faut d'abord, s'était-il écrié, par une vigoureuse canonnade assurer son pavillon.» Étrange privilége de l'histoire, qui se plaît à mettre en face certains noms pour réveiller souvent de doubles souvenirs! L'homme qui commandait alors l'île de Caprée, qui habitait les lieux déjà célèbres par la prédilection de Tibère, était ce même sir Hudson Lowe, que le commandement d'une autre île a rendu plus fameux. Les rochers ne sont pas favorables à la réputation de ce héros britannique; carie point militaire de Caprée, qui, défendu par l'habileté réunie au courage, eût été imprenable, fut contraint par Murat à une assez humiliante capitulation, après deux jours d'attaque, telle que Murat savait les brusquer.
Je me plais à citer ces détails, je me plais à rendre hommage aux grandeurs tombées; car, après les ingratitudes que j'ai vues, je ne puis me défendre d'un profond sentiment de pitié pour les infortunes de Murat. Il me semble que l'histoire ne doit point abandonner ceux qui furent trahis par la fortune, ni les amis si rares du malheur. Voici à ce sujet un trait qui mérite d'être conservé: Un des hommes que Murat avait le plus comblés de bienfaits (et combien n'en avait-il pas répandu!), Raphaël Scolforo ne craignit pas de devenir le juge de son ancien maître, lors de la dernière et fatale expédition de celui-ci en Calabre. En apprenant la sentence, une sœur de ce Scolforo, mariée à Pistoye, se rappelant le bienfaiteur de sa famille, changea de nom, comme pour protester contre la responsabilité de l'ingratitude. Cette dame s'est établie depuis à Milan. Je crois qu'elle y existe encore: puisse mon livre arriver jusqu'à elle! puissent tous les traits de loyauté et de fidélité au malheur être connus et publiés, afin que l'estime publique récompense des vertus qui sont rares dans tous les partis!
Je continuais de mener à Naples une vie si agréable et si douce, que j'avais peine à m'éloigner de ces beaux lieux; c'était la première fois qu'une vie composée d'impressions seulement extérieures, sans aucun sentiment vif, parut me suffire. Le dirai-je? Mon imagination semblait attendre avec quelque complaisance le spectacle terrible et nouveau d'une éruption du Vésuve. Une circonstance bien plus effrayante pour moi vint précipiter mon départ, que chaque jour retardaient les plaisirs du repos, de l'indépendance et de la curiosité. Vers cette époque, la politique paraissait amener d'assez sérieuses mésintelligences entre Napoléon et le beau-frère, qui voulait bien avoir de la reconnaissance, mais qui voulait aussi exercer le pouvoir. Joachim se retira quelques jours à Capo-di-Monte. La reine Caroline se mêlait singulièrement des affaires; beaucoup d'intrigues se nouèrent et se croisèrent alors. Je ne pouvais, ne devais, ni ne voulais les suivre. Toutes ces tracasseries n'allaient pas à Murat, qui était loin d'être dans le cabinet ce qu'il était sur le champ de bataille; le diplomate en lui se trouvait au-dessous du guerrier. Mais ces vagues rumeurs arrivaient bien indifférentes à mon cœur, et n'eurent point de part à ma résolution de repartir enfin pour Florence. La fatalité, qui me fit rencontrer dans les derniers jours cet affreux D. L*** qui a joué un si grand rôle dans mes Mémoires, devint la raison la plus déterminante de mon départ, et presque de ma fuite. Je l'avais depuis long-temps perdu de vue, et ce n'était pas pour moi qu'il était à Naples. Marchant toujours dans les voies ténébreuses de l'intrigue, poursuivant la fortune sur toutes les routes, résolu de l'atteindre à tout prix, mon odieux ex-conseiller devait se retrouver comme un génie infernal dans toutes les situations de ma vie.
D. L*** avait eu de l'avancement dans son métier d'intrigant. Il était arrivé à Naples pour entourer le roi lui-même d'un espionnage qu'on croyait nécessaire dans les circonstances. D. L***, qui avait quelquefois la franchise de sa honte, et une espèce d'orgueil d'état, me fit grand étalage des fonctions élevées et lucratives qu'il venait remplir. Il fut mêlé depuis, en effet, à toutes les intrigués dont la mésintelligence de deux cours, faites pour être plus unies, devint la cause. Je le laissai sur le théâtre de ses nouveaux exploits, et dès la seconde entrevue je lui renouvelai toutes les expressions de dégoût et de mépris que je ne lui avais jamais dissimulées. Certes, je serais allée au bout du monde pour me soustraire à ses visites. Elles n'avaient plus alors pour but de m'exploiter; ses affaires s'étaient améliorées assez pour qu'il eût cessé d'avoir toujours les yeux dirigés sur ma bourse; mais je ne sais quelle galanterie basse, quel simulacre ou quelle réalité d'admiration l'avait saisi pour ma personne, qu'il voulait bien ne pas trouver changée; un je ne sais quoi de passionné, lu dans des yeux qui n'avaient pas encore exprimé ou feint de sentimens pareils, me fit craindre encore davantage le contact de cet être qui me semblait comme pestiféré. Sans rien lui faire dire, sans faire aucun adieu aux personnes avec lesquelles j'avais été en relation, je me jetai dans une chaise de poste, deux heures après la seconde visite de D. L***, et cette fois je fis la route, non plus en voyageuse qui désire se donner des distractions, mais en femme qui veut éviter un grand malheur.
CHAPITRE CXIII.
Retour à Florence.—Nouvelles bontés de la grande-duchesse.—Campagne de
Russie.
Mon retour à Florence fut une véritable fête. La grande-duchesse n'était point inquiète de moi, car elle avait reçu de mes nouvelles, et les plus agréables qu'elle pût recevoir. Les princes, qui aiment surtout qu'on se dévoue à leur service, aiment qu'on réussisse. J'avais eu le mérite du zèle, et le bonheur encore plus apprécié du succès. Ma réception se ressentit de cet heureux auxiliaire de la bienveillance. Attentive et délicate comme une inférieure, Élisa n'attendit point que je me présentasse. Instruite de mon arrivée, elle daigna envoyer savoir de mes nouvelles, en me faisant prier de passer au palais aussitôt après que j'aurais un peu reposé. Moi qui ne me repose guère et que l'habitude des fatigues militaires avait de longue main préparée à ne compter ni les lieux ni les nuits, je me rendis immédiatement au palais. Je trouvai la princesse encore au lit; elle était un peu souffrante.
«Soyez la bien venue, me dit-elle; j'ai un peu de mélancolie dans l'ame; vous ne pouviez arriver plus à propos; mais aujourd'hui, au lieu de lire, nous allons causer. J'ai été contente de vous.
«—Votre altesse attache trop de prix à mes modestes services.
«—Franchement, vous méritez de sincères complimens, et ce n'est pas mon intérêt seul qui vous les accorde. Votre mission n'a pas seulement été remplie avec intelligence, mais votre conduite personnelle a été exemplaire. Je ne sais pas tout ce que vous avez fait; mais je sais que vous avez vécu à Naples comme je voudrais vous voir vivre à Florence. Voilà le secret du monde, mon amie; suivre ses goûts et les cacher, vivre pour soi, et ne pas mettre le public dans la confidence.
«—Je sentais trop le bonheur d'une mission confiée par ma souveraine pour n'en pas être digne. Je n'avais plus seulement à penser à moi, mais à l'auguste personne dont j'eusse pu compromettre la protection.
«—Mais ce voyage a fait beaucoup de bien à votre tête. Vous avez presque autant de raison que d'esprit. Caroline m'a écrit sur vous des choses très flatteuses. Elle est bien jolie, Caroline, n'est-ce pas?
«—Elle est tout-à-fait de sa famille.
«—Vous savez flatter sans bassesse, et servir sans vanterie; cela n'est pas commun dans les cours… Et votre mission, dont vous vous êtes bien acquittée, vous a-t-elle donné beaucoup de mal?»
À cet égard je racontai les choses à la grande-duchesse avec une grande réserve d'expression, mais sans aucune altération de la vérité. J'avais à ménager cet amour-propre de femme, que le trône rend encore plus susceptible. J'arrangeai tout cela si bien, qu'au lieu de s'offenser de certains aveux sur certaines premières résistances, elle se mit, à en rire, et elle eut raison; car, par le fait, si ces aveux indiquaient un tort, ils prouvaient une réparation qui avait mis le remède à côté du mal. Quand les passions tournent au plaisant, elles cessent d'être bien dangereuses; je crus m'apercevoir, en effet, que l'objet d'une si longue course avait beaucoup perdu de son prix depuis, ou peut-être seulement parce qu'il était retrouvé. Mes devoirs étaient remplis, et mes fonctions diplomatiques dès lors expirées, m'interdisaient à cet égard toute question. Avec les princes il faut avoir grand soin de ne pas trop désirer la confiance; on en doit faire naître le besoin sans en provoquer les épanchemens: c'est un très sûr moyen de l'obtenir que de ne pas trop la chercher.
Dans tout le cours de cette audience, je dois mieux dire, de cette causerie, Élisa me prodigua toutes les preuves d'une bonté déjà tant de fois éprouvée. La reine Caroline, avant mon départ de Naples, m'avait déjà envoyé un fort beau et fort riche cadeau. J'en parlai à la grande-duchesse, qui fut très sensible à une générosité qui lui témoignait le sincère attachement d'une sœur. Élisa ne me donna point ce jour-là la peine de passer chez M. Rielle; sa délicatesse s'était précautionnée, afin de mieux reconnaître la mienne. Le bienfait que je reçus d'elle dans cette occasion pouvait abondamment suffire aux dépenses que mon voyage m'avait coûtées, me procurer les moyens de reprendre à Florence mon genre de vie, pourtant très dispendieux, pouvait même suffire à des économies; mais des économies! voilà un talent que je n'ai jamais su me donner, et une vertu dont je ne me suis doutée que lorsqu'il a été trop tard pour l'acquérir.
Ma position devint à Florence plus intime et plus douce de jour en jour. Je puis me rendre la justice de croire que j'étais une très bonne connaissance pour Élisa. Les souverains ont rarement auprès d'eux des serviteurs qui les aiment pour eux-mêmes, qui n'abusent pas de l'intimité pour se glisser dans la politique, et qui ne profitent point des confidences pour se créer une certaine et fâcheuse influence dans les affaires. Sous se rapport, mon voyage diplomatique ne m'avait point gâtée, et j'avais rapporté, par ce désintéressement, des honneurs et des ambitions de la terre, que tant d'occasions avaient inutilement tenté. Mon cœur pourtant laissait alors toute liberté à mon esprit, et je me trouvais dans une de ces dispositions qui ne sont pas si favorables aux femmes qu'on le suppose, et qui, à défaut de ces intérêts passionnés de l'ame, les jettent d'ordinaire dans les intrigues, et une vie de mouvement qui n'a plus rien de noble ni de délicat pour excuse. Ce veuvage du cœur, si je puis ainsi parler, ne me pesait pas assez pour me corrompre; je m'y plaisais, au contraire, comme à un hommage à celui qui était loin d'y croire et de m'en tenir compte. Je mettais un secret orgueil à embellir, à ennoblir le passé par tout ces sacrifices du présent que l'âge rend quelquefois difficiles à l'amour-propre; car, à l'approche des années qui nous avertissent que la beauté s'en va, il faut être bien peu femme pour se garantir des faiblesses qui peuvent nous assurer que le fatal moment est encore loin, et qui sont en faveur de nos charmes des protestations si flatteuses.
Oui, Ney seul, Ney absent, engagé dans des liens qui m'éloignaient de lui pour toujours, occupait cependant ce coin intime de l'ame, qu'aucune distraction ne peut jamais envahir. Ce n'était plus le feu dévorant de l'impatience, mais c'était le culte du souvenir et la préoccupation des promenades, des rêves et de la solitude; les idées de gloire surtout me ramenaient délicieusement aux rêves d'un amour dont la victoire avait été la complice. Souvent, au milieu des lectures que me demandait souvent la princesse, j'interrompais les frivoles distractions de ses soirées et de ses loisirs par des questions sur le mouvement des armées françaises. Élisa, pour qui la gloire était aussi une idole, et qui assistait de cœur et de pensée à toutes les conquêtes de son noble frère, ne se fâchait point de mes interrogations, et y trouvait au contraire un extrême plaisir; de la sorte, j'étais toujours au courant de ces grandes entreprises par lesquelles Napoléon, ne laissant pas reprendre haleine à la victoire, occupait l'attention du monde courbé sous son sceptre, et par lesquelles, plus habile que ces empereurs qui amusaient la vieillesse de Rome par les jeux du Cirque, il donnait l'Europe entière pour théâtre à son peuple, pacifiant ainsi l'empire à force de guerres.
Tout, même dans notre coin de Florence, annonçait les préparatifs d'une nouvelle et gigantesque campagne de Napoléon. L'Italie était traversée dans tous les sens par des troupes qui passaient en Allemagne. Des points les plus éloignés, des munitions, des conscrits, de l'argent, étaient dirigés vers le Nord. La trop fameuse guerre de Russie allait s'ouvrir. Si tout ce qu'on a déjà lu de ma vie aventureuse n'eût préparé le lecteur à toutes les velléités d'une imagination inépuisable, j'hésiterais à avouer qu'au moment de la campagne de 1812, ma résolution d'en courir les hasards fut l'affaire de quelques heures. Riche des dons d'Élisa, j'avais dans ma bourse de quoi satisfaire toutes les fantaisies de ma tête. La grande-duchesse, qui ne me refusait plus rien, m'accorda un congé, dont cette fois ma santé fut le prétexte. Personne ne fut donc mis dans la confidence de mon cœur, pas même l'objet qui, à son insu, m'entraînait dans des climats nouveaux. Je n'écrivis point à Ney; il m'eût arrêtée par une formelle défense; et je partis, sans presque espérer que tant de périls nouveaux, bravés pour lui, méritassent même son approbation.
Mille fois en route, et avant de toucher les terres de la Pologne, j'avais failli revenir sur mes pas. L'hésitation était parfois plus forte que l'amour; mais je marchais toujours au milieu des périls du plus imprudent voyage que femme pût oser. J'avais des lettres pour plusieurs généraux. Cette précaution était même la seule que j'eusse prise. Ney avait le commandement du troisième corps. Je le savais, et ou m'en donna l'assurance, avec quelques autres précieux détails, à mon arrivée dans l'un des plus misérables villages de la Lithuanie, près de Newtroki au moment où Napoléon jetait le grand mot de liberté à la nation polonaise, opprimée par les Russes. Ces cris d'indépendance retentirent et se répétèrent avec une noble crédulité dans ces contrées auxquelles, hélas! on ne demandait que du courage. Au milieu de l'enthousiasme de la guerre, j'arrivai à Wilna, où venait d'être établi le quartier général. Là je pus contempler la réunion d'une de ces armées gigantesques, qui semblaient comme un empire armé, composé de vingt peuples qui criaient vive Napoléon! en trois langues différentes.
J'avais parmi mes lettres une puissante recommandation pour le général Montbrun, digne successeur du général Lasalle, et qui mourut, ainsi que son émule, à la tête de ses braves.
C'était un beau spectacle qu'une armée qui, des sables de l'Égypte et des feux de l'Espagne, venait refouler les enfans du Nord jusque dans leur dernière retraite. Il y avait beaucoup de femmes à la suite de l'armée. J'eus le bonheur de trouver une amie dans une jeune Lithuanienne que son enthousiasme pour les Français avait élevée jusqu'à l'héroïsme. Elle avait donné au prince Eugène un avis très important sur la marche de Platow, qui avait valu à cette Jeanne d'Arc modeste la reconnaissance du chef et l'admiration des soldats. Nidia cependant, dans ses transports guerriers, cédait à une passion plus intime et plus secrète. Hélas! elle eut la douleur de perdre dans cette terrible campagne celui qui lui inspirait tant de courage. Un jour que je lui demandais qui la poussait au milieu de tant de dangers, elle me répondit: «Les éloges du prince Eugène! En cédant à la voix de mon cœur, je croyais obéir à une inspiration religieuse. J'étouffai les remords d'avoir quitté ma famille, par l'idée que mon père aussi s'était livré à nos libérateurs et au héros qui venait de promettre une Pologne aux Polonais. À ces pensées de gloire et de liberté venait se joindre un sentiment plus puissant, le cri d'un premier amour; mon imagination s'était à ce point exaltée, que j'aurais été heureuse de saisir l'aigle et de la porter comme une bannière de victoire au milieu de la mitraille.»
J'eus le bonheur d'être souvent utile à la courageuse Nidia, qui me paya de mes services par la plus douce amitié. Lorsque les troupes furent dirigées sur Wadniloi, nous en suivîmes les mouvemens. Je ne raconterai point les détails de tout ce que nous eûmes à souffrir, tout ce que nous vîmes de courage et de persévérance, dans cette campagne, contre les obstacles. Nous voyagions en ce moment quatre femmes ensemble, parmi lesquelles il n'y avait qu'une Française; tour à tour en calèche, en traîneau, plus tard à pied, à cheval, et toujours avec des fatigues que l'amour et l'enthousiasme de la gloire peuvent seuls faire supporter. Nos deux pauvres compagnes succombèrent. Nidia et moi, plus aguerries, nous résistâmes. Après une lutte de trente lieues dans des marais presque impraticables, on nous fit faire halte dans un assez beau château. Nidia n'apprit pas dans le moment la mort du général Montbrun, tombé dans cette immortelle journée de la Moskowa, qui valut à Ney un nouveau titre, moins éclatant encore que la valeur qui le lui mérita. Hélas! la pauvre Nidia n'apprit la mort de celui qui était pour elle le bonheur, que lorsque déjà ses restes étaient couverts d'un peu de terre glacée. En entrant dans Moskou, occupé enfin par nos troupes, cette ville immense nous apparut comme un vaste tombeau; ses rues vides, ses édifices déserts, cette solennité de la destruction, serraient le cœur. Malgré les pompes de la victoire, je me sentais atteinte de je ne sais quelle mélancolie nouvelle à son aspect; les drapeaux me paraissaient tristes et presque entourés de crêpes funèbres et de noirs pressentimens. Nous étions logées rue Saint-Pétersbourg, près le palais Miomonoff, qui fut bientôt occupé par le prince Eugène. La vue de ce jeune héros, les acclamations des soldats, dont il était adoré, nous rendirent toutes les illusions de la victoire. Nous nous étions endormies, bercées par de doux songes: hélas! nous fûmes réveillées aux lueurs de l'incendie, aux cris du pillage et de toutes les horreurs: les portes de notre appartement sont bientôt enfoncées par une troupe de soldats du quatrième corps. À notre aspect, ils nous engagent à quitter promptement le palais, que déjà envahissait l'incendie.
Comment décrire la scène d'épouvante qui s'ouvrit devant nous? Sans guides, sans protection, nous parcourûmes cette vaste cité encombrée de ruines et de cadavres, poussées par des flots de soldats, par des troupeaux de malheureux fuyant la mort, par des hordes de scélérats portant la flamme de tous côtés, pour prix de l'infâme liberté que leur avait à dessein laissée le gouverneur Rostopchin. Nidia et moi nous étions munies de pistolets bien chargés. Naturellement fortes et courageuses, enhardies d'ailleurs par le sentiment de la nécessité, nous marchions au milieu de ces périls. Au détour d'une rue, nous aperçûmes trois misérables dépouillant un militaire blessé et sans défense; l'éclair est moins prompt, le vol de l'oiseau moins rapide que l'action de Nidia saisissant un de ses pistolets et le lâchant sur un de ces bandits, qui tombe sous le coup; lâches comme le crime et la peur, ses deux complices s'enfuirent devant deux femmes. Nous conduisîmes le blessé dans une église, où nous nous arrêtâmes mêlées à la foule des enfans et des vieillards qui, sur la foi des vieilles croyances, regardant la ville sainte comme imprenable, se laissaient emporter à un désespoir sans borne à la vue des vainqueurs, vainqueurs, bêlas! bientôt plus à plaindre que les vaincus. On n'avait mis des sentinelles qu'au grand magasin des vivres. Le nombre des soldats croissait de moment en moment; leur foule obstrua bientôt tous les passages de l'église: la plupart étaient chargés d'étoffes et de fardeaux précieux. J'en vis deux qui entraînaient une Russe jeune et belle. «Il faut la sauver, dis-je à Nidia, qui aussitôt me presse la main et arme son pistolet.—Non, non, Nidia, m'écriai-je, pas comme cela! Parlons à ces soldats, ils sont Français; nommons les braves que nous aimons, ils céderont à nos prières» Ces soldats ne maltraitaient point la jeune femme, mais ils faisaient de grotesques efforts pour lui persuader qu'elle n'était pas à plaindre, puisqu'elle avait affaire aux deux plus jolis grenadiers de l'armée. Les noms de Ney et de Montbrun furent à peine prononcés par des bouches françaises, que nous vîmes changer les libres manières de ces chevaliers un peu vains; les noms que nous avions prononcés, et que nous répétions, agissaient comme des talismans sur les cœurs des soldats. «Allons, allons, dirent nos deux braves, ramenés d'un seul mot à l'honneur, il s'agit d'accomplir une bonne œuvre, à la considération de la particulière d'un brave mort pour la France sur le champ de bataille. De jolies femmes ne doivent jamais prier en vain;» et la jeune russe, aussitôt libre, nous baisait les mains de reconnaissance.
Il était difficile que Nidia ne remportât point une pareille victoire; c'était bien la beauté la plus militaire qu'on pût voir. Qu'on se représente un œil doux et fier, un front ouvert, une bouche qui laissait compter des dents éblouissantes, un teint coloré par la force et le soleil, un nez un peu tartare, une cicatrice à la tempe gauche, une taille de cinq pieds deux pouces, des formes sveltes et délicates. Avec un croissant et une tunique on l'eût prise pour le modèle de la Diane chasseresse. Le plus grand des attraits de Nidia était de les ignorer, de ne compter que sur son ame brûlante, afin de mériter amour pour amour. Nous avions fait asseoir la jeune Russe, et avions réconforté sa frayeur par quelques gouttes du vin de nos gourdes. Elle parlait fort bien français; elle nous pria de la reconduire à une maison plus éloignée, où nous trouverions nous mêmes un abri. En nous acheminant, elle nous avoua qu'elle n'était tombée entre les mains des grenadiers que parce qu'elle s'était enfuie de chez ses parens pour rejoindre un aide de camp du général Nagel. Nous la quittâmes après l'avoir remise entre les mains de sa vieille et heureuse gouvernante.
Nidia fut reçue par le prince Eugène avec cette bienveillance qui sait tout promettre, et qui tient plus encore qu'elle ne promet. On nous logea presque mourant de fatigues dans un des pavillons du château. L'état-major campait autour. Je fus tentée de faire une pétition à l'Empereur pour appeler son intérêt sur notre position. Je n'en fis rien par la persuasion anticipée de la réponse, qui eût bien certainement porté en marge l'ordre d'envoyer la Renommée débiter ses tirades ailleurs qu'à la suite des ambulances. Napoléon était aussi empereur à huit cents lieues de Paris qu'au palais des Tuileries. C'était chose bizarre que ce camp qui regorgeait d'objets de luxe, et d'où le nécessaire seul était absent. On mangeait ce qu'on pouvait rencontrer, au milieu des chevaux installés dans des jardins magnifiques. Excepté Napoléon, dont le front soucieux ne se dérida qu'une fois dans cette campagne; hors le chef suprême qui veillait sur tant de misères, chacun trouvait encore l'occasion de rire avec les privations. La gaieté et la galanterie étaient en quelque sorte les dernières vertus de cette guerre. Nous fûmes traitées avec égards par tous ceux qui nous approchèrent. Le nom du prince Eugène nous couvrait, grâce à Nidia, de son égide. Cette admirable amie se serait fait tuer pour me défendre. Au milieu de nos courses périlleuses, elle me disait: «Racontez-moi votre amour pour le héros de la Moskowa; racontez-le moi encore, car vous semblez alors une fée, un génie qui prédit gloire et bonheur, même dans ces affreux climats.» Le jour que cette pauvre Nidia apprit la mort du général Montbrun, elle avait entouré son bras d'un crêpe; et quand, dans les libertés de notre vie militaire, elle entendait quelque provocation inconvenante, elle se retournait avec fierté en disant aux soldats: «Camarades, respectez le deuil du brave Montbrun!»
On a peint admirablement cette guerre fabuleuse, les épisodes de cette retraite si pleine d'émotions terribles et nouvelles pour des Français; mais le pinceau énergique et pittoresque de M. de Ségur n'a pu en épuiser l'intérêt et en reproduire toutes les couleurs. J'ai vu de malheureuses femmes payer par de tristes et humiliantes complaisances la faveur d'approcher des feux d'un bivac, ou l'avare nourriture d'un jour; je les ai vues, abandonnées, périr sur la route et sous les pas de ceux qui ne reconnaissaient plus dans les misères du lendemain les victimes qui, la veille, avaient passagèrement excité la pitié de leurs désirs. Nidia allait souvent accompagner au loin les soldats pour chercher de rares et difficiles alimens; elle servait de guide et d'appui aux blessés. Jamais nous n'avons été insultées, et nous avons souvent obtenu des secours pour lesquels il fallait, la plupart du temps, risquer sa vie. Ah! je sens le besoin de le répéter pour l'honneur du soldat français, il suffit, dans les plus rudes circonstances, de prononcer le nom du héros que je pleure, pour échapper à toute espèce d'outrage. Notre projet était de regagner la Lithuanie et d'attendre le retour de l'armée. Nidia connaissait parfaitement le pays; il ne s'agissait que d'une ferme résolution, et elle ne nous manqua point.
Nous quittâmes Pétersbrea le 19 septembre, et nous nous dirigeâmes vers Wilna. Sur la route de Borouski, nous rencontrâmes la 13e division et la cavalerie du général Ornano. Quelques officiers de notre connaissance nous montraient toutes les difficultés de notre entreprise; Nidia s'écriait alors, généreuse Cassandre de bivac: «Pressons-nous tous maintenant, dans un mois il sera trop tard; nous aurons les frimas à combattre et ils seront les plus forts.» On riait encore; mais nous nous sommes revus au fatal Boristhène, et ceux qui avaient échappé répétaient alors à Nidia: «Eh! pourquoi votre prophétie n'est-elle pas allée jusqu'au cœur de Napoléon!» Jusques-là les Cosaques n'avaient point encore inquiété nos équipages; mais ils parurent pour la première fois, avec l'insolence de leur houra, derrière les chariots sans escorte. Je n'avais pas l'énergie guerrière de Nidia, mais à l'approche du tigre je sentis le besoin de le tuer. C'est dans leurs déserts qu'il faut les avoir vus tombant sur nos soldats, non pour les combattre, mais pour les piller, et les laisser nus comme des bêtes fauves sur les neiges. Dans cette première et subite alerte, Nidia tira huit coups de pistolet, dont cinq portèrent juste. J'essayai de ne pas être au-dessous d'elle. Un soldat, qui ajustait l'ennemi par-dessus mon épaule, me dit: «Votre main tremble; auriez-vous pitié de cette canaille?» Je lâchai le coup, et tout en mâchant une autre cartouche, le soldat me fit frissonner par l'énergie de cette approbation militaire: «C'est bien cela.» Nidia, électrisée, s'était saisie d'une carabine, et allait se jeter encore plus dans la mêlée, quand le bruit de la cavalerie vint faire, ainsi qu'à l'ordinaire, lâcher prise aux cosaques. Il y eut tant d'éloges pour Nidia, que j'aurais rougi de démentir notre amitié par mon peu de courage. L'occasion se renouvela souvent d'en donner des preuves dans ces innombrables attaques de bagage, triomphe ordinaire des soldats de Platow; voir en face les sales héros du Don eût suffi pour inspirer la force de les braver.
Près de Viazma, Nidia, qui s'était un moment éloignée, nous sauva tous encore par son appel et son énergie; là elle eut à lutter corps à corps contre un cosaque qui, l'ayant reconnue pour femme, devenait presque intrépide par convoitise. La fortune nous amena heureusement le renfort de la division commandée par le général Nagel, et, toute la nuit, le nom de Nidia fut répété par les acclamations des braves, de bivacs en bivacs. Tant que nous avons eu quelques provisions, nous les avons partagées avec les plus faibles. Quel noble prix nous en reçûmes! Les plus nécessiteux et les plus souffrans nous offrirent souvent le partage de leur chétive nourriture; le cheval seul devenait le seul luxe de tant de misérables repas. Une répugnance invincible m'empêchait d'y toucher. Un peu de farine restait, et un ordre sévère fixait le nombre de cuillerées pour chaque officier. Un jeune sous-lieutenant, exténué, et qui éprouvait le même dégoût, eut cependant la générosité, immense alors, de nous forcer à prendre sa part de bouillie, et quelques autres l'imitèrent. C'est là qu'il fallait étudier le cœur humain à nu, aux prises avec toutes les plus épouvantables épreuves; les relations de cette campagne en ont négligé ce côté si tristement curieux. Que de dévouemens, que de beaux traits n'eussent pas dû rester oubliés! Il ne peut m'appartenir de m'élever jusqu'à la hauteur des considérations morales, ou à l'autorité des vues militaires; mais il est de ces choses qui m'ont trop saisi l'ame pour que je les passe sous un silence impardonnable, telle cette fière et admirable réponse du général Guyon au parlementaire de Miloradowitz, qui lui répétait: «Napoléon et la garde impériale sont en notre pouvoir; le vice-roi est cerné par vingt mille hommes: s'il veut se rendre, on lui offre des conditions honorables.—Allez dire, répliqua le noble Français, à ceux qui vous envoient, que nous en avons encore quarante mille pour les écraser.» Nous n'en avions pas le tiers; cependant la réponse était exacte, car chaque Français valait encore trois Russes. Chaque jour devenait alors un combat, chaque mouvement un obstacle.
Dans un de ces assauts, Nidia, toujours héroïque, combattant toujours, reçut à mes côtés une large blessure à la tempe. L'effroi me fit à l'instant revenir femme, et je sanglottais de douleur: «Par Dieu, calmez-vous! me disait Nidia d'une voix plus assurée que la mienne; si je reste en arrière, je suis perdue: il faut que je ne quitte pas le cheval pour être sauvée;» et elle y demeura, à peine pansée, avec une puissance étonnante de résolution. La foule grossissait, poursuivie par le feu meurtrier des batteries russes. Quel tableau que ce chaos sanglant des bords de la Bérézina! Le maréchal Ney, à force de prodiges, parvint à ranimer le combat, grand Dieu! pour que la fuite elle-même devînt possible. Trois jours n'avaient pu suffire à l'écoulement de tous ces flots d'hommes; on ne pensait plus qu'à soi dans cette fatale bagarre, que sillonnait par intervalles le canon meurtrier des Russes. Un boulet vint tomber à dix pas de nous. Je m'élançai, la tête perdue; Nidia me suivit avec un calme sublime. Je repris un peu de force, appuyée sur une telle amie. Nous nous retranchâmes alors sous deux voitures, avec une vivandière et ses deux enfans, attendant l'heure favorable. Elle vint plus tôt que ne l'attendait même notre impatience: la division du général Gérard venait de frayer et d'assurer un passage. «Le moment est venu, s'écrie Nidia; il faut suivre.» Mais la pauvre mère, qui avait affronté tant de dangers, n'ose affronter celui-là: «Donnez-nous un de vos enfans, nous le passerons.—Impossible; ils me sont tous deux également chers;» et nous fûmes forcées de nous éloigner pour nous élancer sur les pas de ceux qui traversaient le pont au milieu de tous les périls. Nous étions à peine sur l'autre bord que le pont fut brûlé…; nous en aperçûmes les flammes: les Russes venaient d'arriver… Une fois sur l'autre bord, nous étions presque sauvées; et le danger, toujours réel, avait du moins une face moins menaçante et moins effroyable.