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Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 27: CHAPITRE CXVII.
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About This Book

La narratrice relate sa présence aux diverses phases révolutionnaires et impériales et livre souvenirs de salons, insurrections et gestes de pouvoir. Elle décrit la réaction populaire en Toscane, les prêches et pamphlets qui attisent la révolte, les paysans d'Arezzo en armes et la mobilisation inattendue de magistrats et de fonctionnaires appelés à porter l'épée. Elle peint un portrait critique d'un général fantasque, montrant ambition, faste et dettes, et évoque les mesures militaires et religieuses prises pour maintenir l'ordre. Témoignage mêlant anecdotes personnelles, portraits de personnages publics et observations sur les mœurs politiques et sociales.

CHAPITRE CXIV.

Suite de la campagne de Russie après le passage de la
Bérézina.—Rencontre du maréchal Ney.

Grâce à l'intrépidité de Nidia et à ma résignation, l'horizon de cette campagne s'éclaircissait un peu: on est si près dans la vie de se trouver heureux quand l'extrême malheur est du moins conjuré! Après bien des peines et avec bien de l'or, nous pûmes enfin nous procurer des guides et une assez passable calèche, et nous arrivâmes ainsi sur les terres de la Pologne, d'où tous les parens de Nidia avaient disparu, suivant le torrent de notre retraite. Avant Marienwerder, nous rencontrâmes un soldat du troisième corps qui avait été blessé à côté du maréchal Ney, et secouru par cet ami, par ce père du soldat. On peut juger de l'accueil que je pouvais faire à un blessé qui prononçait un nom si cher. «Vous l'avez donc vu? demandai-je.—Oui, madame, et toujours en avant du feu. Je chargeais mon fusil à ses côtés; sa contenance donnerait du cœur au plus lâche: c'est lui qui nous a sauvés, en mettant la rivière entre nous et les soldats de Miloradowitz. J'ai été blessé là: eh bien! je n'y pensais pas; je ne voyais que mon brave maréchal. Quand notre colonne épuisée eut à faire le passage terrible du Dniéper, je l'ai entendu de sa voix mâle crier aux officiers: C'est aux soldats qu'il faut penser et non aux équipages. Nous nous croyions sauvés; la nue des Cosaques, inépuisable, fond de nouveau sur nous. Notre corps d'armée se trouvait presque alors réduit à trois mille hommes; alors, madame, le prince de la Moskowa, l'intrépide Ney, se jette au milieu de nous, étendant les bras comme pour nous communiquer à tous son ame: Soldats! s'écrie-t-il, la France est devant nous, derrière, l'esclavage et la mort; abandonnerez-vous un chef qui ne vous abandonna jamais? S'il le faut, seul je vais marcher au feu; du moins je mourrai Français. Enfoncer l'ennemi fut l'affaire d'un instant: aussitôt dit, aussitôt fait. Je m'étais assez bien conduit, car le maréchal, qui s'y connaît fièrement, s'en aperçut: ce qu'il y a de bon avec nos chefs, c'est qu'ils savent nous apprécier, et qu'on peut causer avec eux. J'ai dit au maréchal, en lui montrant mon visage en déroute: Voilà un vilain cadeau de noces que j'emporte là pour une fille de seize ans. Il m'a répondu: Cela ne fait pas de tort auprès des femmes; nous y joindrons une lieutenance et la croix.—Et votre parole, maréchal, d'être parrain de notre premier enfant.—Oui, camarade, je le promets. Après de ces mots-là, voyez-vous, madame, il n'y a rien d'impossible au soldat français; car ce ne sont pas les Russes qui nous ont vaincus, c'est leur climat d'ours.»

Nous pressâmes la main du brave, et nous lui prodiguâmes tous les soins de la plus tendre fraternité. Il revint avec nous jusqu'à Marienwerder, d'où le prince Eugène faisait partir les troupes des différens corps qui arrivaient de tous côtés. Nidia lui demanda de rester; je tentai vainement de tempérer son ardeur belliqueuse, car mon héroïsme était d'admiration et non d'action. Nous nous séparâmes, pour obéir chacune à notre destinée. Je quittai avec des larmes de reconnaissance cette admirable et courageuse fille, qui trouva la mort plus tard, hélas! au passage de l'Elbe, à Torgau. Nouvelle affreuse, que je n'appris que trois ans après; car, de toutes les personnes qu'on a chéries, il n'en est point peut-être qu'on voie disparaître avec plus de regrets que celles qui ont été de moitié avec nous dans quelques grandes épreuves de la vie.

Je viens de retracer mes fatigues, mes traverses, mes périls, dans une guerre surhumaine, par les faces nouvelles qu'elle sembla donner à la destruction et à la mort. Un sentiment bien puissant m'avait fait tout entreprendre et me faisait tout supporter. Pourquoi allais-je affronter les hasards d'une campagne? pourquoi allais-je exposer la faiblesse d'une femme aux rigueurs d'un climat d'airain? pour obtenir encore un regard de celui dont un sourire m'avait toujours payée de mes courses militaires. Ce regard était toujours comme un monde offert à mes espérances; le rêve seul de cette récompense m'avait rendu possibles toutes les impossibilités de temps, de distance, de sexe, de fortune. Ma vie s'immolait ainsi à quelques heures, incertaines encore. Je donnais tout pour un moment dans l'espace. Hélas! cette fois que j'allais regretter ce moment dont la conquête m'avait tant coûté! Je venais de jouer mon existence pour un éclair de bonheur, et cet éclair, le plus rapide de ma vie, en devint le plus cruel.

Avant de quitter ma petite Lithuanienne, nous avions rejoint ensemble les derrières de la division Gudin, qui s'était réunie au troisième corps, commandé par le maréchal Ney. Il y avait encore des jours de triomphe dans cette fatale déroute, et, pour ainsi dire, quelques remords de la victoire. L'excès d'une misère commune à tous, et que les officiers généraux subissaient aussi dure que les derniers soldats de l'armée, n'avait point enlevé à l'or sa toute-puissance, et je me servis de mes dernières ressources et de son reste de prestiges pour acheter les moyens de faire connaître enfin au héros de cette guerre et de mon cœur, que moi aussi j'étais de ceux qui pourraient dire un jour: J'ai vu Moskou, j'étais au passage de la Bérézina!

Il y a des choses qui, telle abnégation de vanité qu'on ait faite, tel désintéressement d'amour-propre qu'on y ait mis, coûtent singulièrement à avouer pour l'orgueil féminin. On ne sera donc pas étonné que j'aie autant retardé la confession des dernières vicissitudes de cette campagne. J'eus à passer trois mortelles heures dans une misérable cahute aux environs de Valontina. Ma toilette était si horrible, qu'elle était un véritable déguisement. Dans une personne ainsi accoutrée, on pouvait à peine soupçonner une femme. Ney cependant n'eut qu'à jeter les yeux de mon côté pour me reconnaître. Avoir été aperçue avait suffi pour être devinée. J'allais m'élancer au-devant de ce premier bonheur; j'allais témoigner à l'ame de ma vie combien j'étais fière de cette devination de l'amitié, de cette perspicacité de souvenir, lorsque des termes d'une énergie qui était loin d'être celle du sentiment dont j'étais possédée m'intimèrent l'ordre du renvoi le plus positif: «Que faites vous ici? que voulez-vous? Éloignez-vous vite.» Avec cette apostrophe, quelques courtes et brusques réprimandes sur ma rage d'imprudence, sur ma fureur de le suivre partout, je n'eus que la force de lui répondre ces mots: «C'est une rage, en effet, mais ce n'est pas du moins celle des plaisirs ni de la vanité,» en désignant mes vêtemens grossiers, mon visage brûlé par le soleil et fané par les fatigues. Il ne tint compte ni de la harangue, ni du costume. Il était lancé. Son mécontentement de me voir là était si grand, il en laissait échapper les expressions avec tant de vivacité, que je crus qu'il allait dans sa colère me repousser au bord opposé du Dniéper. Étourdie de la réception, frappée de la foudre, je restai plus d'une heure immobile, les yeux fixés, croyant le voir; il avait disparu sans davantage s'occuper et s'inquiéter de moi.

En 1813, quand je rappelai au maréchal Ney cette scène d'une fureur si violente, suivie d'un silence et d'un abandon si cruel, il me dit qu'il avait été si mortellement effrayé de l'extravagance qui m'avait poussée au milieu de tant de périls et des licences d'une armée, qu'il avait même été tenté de me battre. La vérité exige que j'avoue que la tentation avait été si vive, qu'il y avait, je crois, cédé un peu; c'était à son insu, car les grandes passions ne savent ni tout ce qu'elles veulent, ni tout ce qu'elles font. La colère est donc encore de l'amour, puisqu'elle est aveugle comme lui.

Au passage du Dniéper à Seroknodia, j'aurais encore pu lui parler. Un nouveau laurier venait de cacher ses torts et de cicatriser ma blessure. Je pouvais, je voulais lui dire: Vous venez ici d'ajouter encore à votre gloire immortelle; vous seul venez de sauver des Français perdus dans des déserts de glace; j'aurais voulu lui exprimer ce qu'aujourd'hui tous les partis répètent, ce que la postérité proclamera sur les cendres du brave… Mais je m'en tins au bonheur d'entendre les acclamations lointaines. Il entrait alors un peu de crainte dans mon délire pour lui, et j'ai presque l'idée que je l'idolâtrais encore plus en le craignant de cette façon-là… Oui, le reproche même lui était compté par mon cœur, et me semblait encore un intérêt tendre. Je trouvais je ne sais quel plaisir à m'entendre plus tard gronder sur mon association avec Nidia, mes marches et contre-marches avec les troupes du vice-roi. J'avais beau dire au maréchal que toute la protection d'Eugène s'était exclusivement portée sur la jeune Lithuanienne, que j'avais glissé, inaperçue, dans cette bienveillance, il avait en tête de ne rien croire de ces sincères protestations. Le faire revenir d'une idée aussi fortement conçue eût été m'exposer à voir renouveler la consigne et la correction militaire du Dniéper. Je n'eus garde de tenter deux fois la chance du même plaisir. Enfin, il se rendit à l'évidence de mon attachement, et il trouva la générosité de me prouver cette tardive mais forte conviction, d'une manière que je ne peux passer sous silence.

«Pauvre Ida, me disait alors cet illustre guerrier, comme vous étiez affublée, ce vilain jour-là.

«—Laide à faire fuir un cosaque, peut-être.

«—Laide…, oui, mais d'une laideur divine, toute de passion, belle encore d'énergie, de sensibilité, de désintéressement.

«—Vous vous trompez. L'idée de faire quelque chose qui vous plaise compose pour moi une somme énorme de félicité. Ah! l'égoïsme le plus habile ne trouverait pas mieux que ce que je me donne de bonheur, lorsque je me livre à un mouvement de cœur qui peut me rapprocher de votre ame. Oh! non, l'ingénieux égoïsme avec son primo mihi n'inventerait pas une plus douce volupté personnelle.

«—Comment, du latin, mon cher frère d'armes!

«—Comme s'il en pleuvait, M. le maréchal.»

Ces scènes, d'une gaieté militaire qui allait souvent jusqu'à l'extravagance, commencées par le sentiment, la raison les achevait presque toujours. Ney, alors inspiré par la conscience d'un attachement vrai, m'adressait des remontrances amicales sur ma conduite, des conseils sur ma position, des offres de services positifs. À tout cela, je répondais par la protestation sincère que je n'y pouvais rien, par l'énumération des ressources pécuniaires qui permettaient tout et ne demandaient pas autre chose.

Je puis me rendre le témoignage que j'employai autant de petites adresses et d'innocens mensonges pour convaincre le maréchal de la pureté d'un attachement qui n'avait nul besoin de ses dons, que d'autres femmes en eussent employé à provoquer ses générosités. Dans une vie si pleine d'égaremens, c'est bien quelque chose, ce me semble, que ce noble sujet de paix avec ma conscience.

J'avais éprouvé tant de contrariétés et de fatigues, supporté tant de privations dans cette campagne de Russie, si follement entreprise, si lestement exécutée, qu'en franchissant les frontières de France pour y rentrer à la fin de nos traverses, il me sembla que rien au monde ne pourrait plus me décider à courir de nouveau les hasards de la guerre. Mais, hélas! ce cœur, que l'approche de tant de grandes ames avaient rendu français, devait plus tard être provoqué par de si puissans appels, que ce me deviendrait un devoir d'assister à de nouveaux combats et de m'associer à des gloires douloureuses. La raison, quelques froids retours sur le monde, sur les devoirs plus simples qu'exige mon sexe, quelques intermittences de calme dans ma tête volcanique, m'avaient, comme à l'ordinaire, inspiré mille projets de repos, mille résolutions de sagesse. Mais, comme à mon ordinaire encore, je les abandonnai à la première occasion. Je ne fis, pour ainsi dire, que toucher barre à Paris, et je ne sais pas pourquoi, en vérité. Cette ville avait-elle des illusions et des consolations à m'offrir?

Cette campagne même, que je venais d'achever si péniblement, qui m'avait si peu récompensée de mes espérances et de mes sacrifices, m'avait cependant encore laissé des impressions si puissantes, des souvenirs de Ney si irrésistibles, que mon imagination comptait toutes ces fatigues, toutes ces peines passées comme des délices; la guerre, les privations et les dangers, comme autant de rapprochemens avec Ney. J'avais encore d'incroyables saillies d'enthousiasme; la froideur de cet accueil peu galant que j'avais reçu dans la retraite de Moskou ne me glaçait qu'à de longs intervalles, et si je ne retrouvai pas dans le moment même l'exaltation nécessaire pour suivre immédiatement le héros de mon cœur, elle ne m'en faisait pas moins vouloir et chercher des distractions moins frivoles que celles de Paris, des distractions images de la guerre, des impressions fortes et des courses encore périlleuses.

En traversant ce Paris veuf de tout ce qui m'était cher, j'eus presqu'une joie d'enfant de trouver un prétexte outre toutes les raisons de devoir, de le quitter aussitôt et de me remettre en route pour l'Italie; c'était un paquet de papiers que j'avais oubliés à Naples, dont plusieurs se rattachaient à mes rapports avec Florence, et auxquels cependant la précipitation de mon départ et l'incertitude de mon domicile avaient fait faire ce circuit et de détours que le hasard s'était ainsi chargé néanmoins d'abréger. Le souvenir d'Élisa me rappelait également par la reconnaissance. Quoique cette fois mon congé fût illimité, les convenances et la délicatesse me commandaient de l'abréger. Me voilà donc ne profitant de mon séjour dans la capitale que pour y rassembler toutes mes ressources, tous mes débris d'argent, afin de m'embarquer comme ce philosophe de l'antiquité qui portait tout avec lui, et qui ne portait pas grand'chose. J'avais quelqu'un avoir à Nice, M. Tampier, directeur de la poste, homme aimable, d'un ton parfait, avec lequel j'avais quelques affaires, et dont j'aurai plus tard à citer les services obligeans.

Prendre une résolution, l'exécuter, lever les petits obstacles, me débarrasser des difficultés minutieuses, tout cela est toujours pour moi la même chose. Rien de remarquable ne m'arriva jusqu'à Nice, où je ne restai que deux jours. Je m'embarquai dans cette dernière ville sur une felouque pour Gênes. Moi qui aime tant les voyages, je n'aime pas les voyages par mer; ils ne m'incommodent ni ne m'effraient; mais l'idée de la captivité, l'aspect de cette prison mouvante et qui semble pourtant immobile, l'impossibilité des distractions en face de ces scènes monotones et effrayantes des abîmes et des cieux, ce spectacle m'attriste et me plonge dans une mélancolie maladive. Il me semble que je ne puis échapper à la délirante activité de mon imagination qu'en la fatiguant, qu'en l'épuisant par la faculté de courir et de me mouvoir. Heureusement que cette ennuyeuse corvée maritime ne fut pas de longue durée. Elle devint presque imperceptible par le bonheur que j'avais eu de m'embarquer le soir. Le trajet se fit dans la nuit; ce fut l'affaire d'un songe. On vint nous réveiller avec l'invitation de débarquer. Je ne m'arrêtai à Gênes que pour déjeuner; mais habile à profiter des heures, je sus me les rendre douces en choisissant le lieu de ce repas si court sur le port, vis-à-vis de ce spectacle merveilleux qui tant de fois m'avait retenue et captivée. Je partis immédiatement pour Lucques, et par terre; de là je me rendis immédiatement à Pise, où j'appris que se trouvait en ce moment la grande-duchesse.

Je craindrais vraiment d'être taxée de vanité, si je disais tout ce que l'accueil que me fit la princesse eut d'intime et d'aimable. Il y avait dans sa surprise de me voir plus qu'une gracieuse bienveillance; c'était quelque chose d'abondant, d'affectueux, de fraternel comme l'amitié. J'étais ravie, j'étais confuse de tant de bontés. Les affaires, tristes alors, et qui étaient de nature à charger de soucis les têtes sur lesquelles commençaient à chanceler les couronnes, ne rembrunissaient pas le noble front d'Élisa. Confiante, facile, abandonnée, il semblait qu'en ce moment ma présence fût le seul grand intérêt de sa vie. Élisa avait compté le temps de mon absence par chaque mois dont elle s'était composée.

«Eh, mon Dieu! ma pauvre lectrice, qu'avez-vous fait, qu'êtes-vous devenue pendant un si long congé?

«—J'ai été en Russie, j'ai fait la campagne de Moskou, j'ai passé la
Bérézina.

«—Et vous avez échappé! N'est-ce pas que les Français n'ont point été vaincus?

«—Oh! non, Napoléon, Ney étaient là. Mais il y a eu quelque chose de plus puissant que le génie, de plus fort que la valeur française: les glaces, les frimas, la fatalité. Quelle armée! quelles troupes! Le feu de vingt batailles avait vieilli toutes les moustaches. Ces bataillons innombrables, rassemblés des quatre vents, où se parlaient toutes les langues de l'Europe, étaient plus nombreux que la population de quelques uns de ces royaumes. J'ai vu une division de cuirassiers qui, à elle seule, était une armée de fer et d'acier. Des batteries qui vomissaient le feu et la mort étaient chargées avec autant de sang froid que s'il se fût agi de murailles désertes. J'ai vu Murat, j'ai vu le prince Eugène, j'ai vu l'Empereur, se battre comme des soldats, s'élancer comme des géans, marcher plus tard comme des malheureux. Il a fallu la coalition de la nature entière, la révolte de tous les élémens, pour dissiper cette armée, qui, dans son abattement, était encore la France par les vertus du malheur et de l'adversité. Que faire, comment résister, quand souvent les mains de nos grenadiers se glaçaient durant le court intervalle d'une cartouche déchirée, que leur bouche seule pouvait rejeter? Tant qu'on a pu combattre, les Russes ont été battus. La Victoire nous refusait les bras, plutôt en quelque sorte que ses faveurs. Vous pouvez m'en croire, je n'ai jamais vu nos soldats en retraite; mais une retraite pareille a montré encore des courages, et prédit une vengeance digne du génie de Napoléon et de la fortune de la France.

«—Oui, oui, soyez tranquille; il suffit au grand Napoléon de frapper du pied la terre pour en faire sortir des soldats. Il va s'avancer au cœur de l'Allemagne avec des phalanges nouvelles que son regard suffit pour aguerrir. Depuis la Vistule jusqu'au Rhin, il n'est pas une place forte que nous ne possédions. Nous sommes encore en Pologne; nous sommes encore les maîtres de nos ennemis, les maîtres du monde. Dans quelques mois, l'Empereur va nous donner de ses nouvelles, et des plus grandes qu'on ait eues.

«—Ah! que Votre Altesse me fait de bien! Elle me rafraîchit le sang avec ces espérances de gloire. J'oublie mes fatigues, j'oublie Moskou: il me semble que tout mon être se ranime au soleil d'Austerlitz.

«—Napoléon saura bien en faire reluire les rayons. Il est parmi nos serviteurs et nos amis les plus dévoués des ames timides qui, voyant déjà au delà d'un revers, s'étonnent que l'Empereur ne fasse nulle attention à la perte d'une armée de huit cent mille hommes, et ne parle point de faire la paix; ils ne songent pas qu'il n'est point de moyen terme dans une position pareille à celle de mon frère. Sa politique à lui, c'est une destinée; la moitié de sa force, c'est son prestige. On lui rendrait tout ce qu'il a évacué, la diplomatie suppliante lui offrirait le monde entier par concession et la paix par prières, qu'il devrait la refuser. Il ne peut pas traiter d'égal à égal avec ses ennemis: il est leur subalterne, s'il n'est leur vainqueur. Irait-il, répudiant toute sa vie, désenchantant la magie de quarante batailles, dire au monde: Eh bien! tant de prodiges ont été arrêtés, tant de génie est venu échouer contre la lance des Tartares à demi-sauvages! Réfugié dans son Paris, obligé de regarder tranquillement le vieux ménage de l'Europe, il assisterait vivant aux funérailles de sa propre renommée! Le vainqueur de l'Égypte, réduit à donner des levers aux Tuileries et des audiences à Saint-Cloud! C'eût été bien la peine de monter si haut pour ne plus rien faire de la puissance. En supposant que par amour pour son peuple, que par considération pour quelques intérêts matériels de commerce, Napoléon se résignât à faire au bonheur de la France le sacrifice de sa gloire, le marché n'irait pas loin. L'Europe, qui aurait eu son secret, ne s'arrêterait pas dans la carrière des réparations, et l'indépendance des peuples ne dure guère au delà de l'honneur offensé des rois. Mon frère ne m'a point consultée, mais je l'ai deviné, et je suis heureuse du moins qu'il reste lui-même. S'il laissait l'Europe respirer, elle lui échapperait; suppliante d'abord, raisonneuse plus tard, enfin impérieuse et maîtresse. Il faut, d'ailleurs, que ce qui est commencé par lui, par lui s'achève; son héritier est bien jeune, il doit trouver son lit fait; car qui peut répondre de l'empire d'un enfant?

«—L'amour des peuples, l'enivrement des soldats.

«—Sans doute; mais si ces sentimens se commandent par des prodiges, ils ne s'entretiendraient que par des prodiges nouveaux. La médiocrité, je le sens bien, ne serait pas si embarrassée. Les princes ne savent pas à quoi ils s'engagent quand ils montrent aux peuples des vertus extraordinaires; s'ils cessent un moment d'agir, on appelle leur modération impuissance. Une fois qu'ils ont fait du sublime, ils sont dans l'obligation d'en faire tous les jours, sous peine de déchéance dans l'opinion. Étrange privilége du génie! on lui demande toujours parce qu'il a promis beaucoup. Plus heureux les souverains préservés de ces exigeances par leurs facultés intellectuelles plus restreintes, ils contentent l'envie à bien moins de frais. La force d'inertie leur suffit, et le monde, qu'ils laissent tranquille, à son tour les laisse reposer en paix; mais certaines ames ne s'arrangent pas de cette béatitude politique. Mon frère est de ce nombre. Il a tracé lui-même les conditions de son existence; il ne peut pas se mouvoir dans une autre sphère. Les rois géans ne peuvent plus redevenir rois lilliputiens. Napoléon ne se rapetissera pas; cela n'irait ni à lui ni à la France.»

La grande-duchesse s'était électrisée par la tendresse, par l'orgueil royal et fraternel, par l'inspiration de la grandeur et l'instinct d'une généreuse sympathie. Jamais je ne l'avais entendue parler sur de graves sujets avec cet élan et cet abandon. Je la regardais, dévorant ses paroles, partageant toute la conviction de ses pensées, embrassant surtout toute la vivacité de ses espérances. Je sortis de cette première audience, que dis-je! de cette conférence politique (chose bien nouvelle pour moi), comblée de nouvelles bontés de ma souveraine. Tout m'eût été possible pour elle, excepté de profiter de ses dons pour ma fortune.

Les illusions de l'empire duraient encore; mais elles commençaient à être moins superstitieuses. Les nécessités d'une guerre générale avaient ramené la cour de Toscane un peu à l'économie, et par conséquent à une sorte de monotonie qui n'annonçait pas encore l'ingratitude, mais qui avait diminué l'enthousiasme. La troupe de la cour avait été licenciée. Les artistes français avaient quitté Florence, et quelques autres absences avaient jeté un grand vide dans ma vie.

Les Italiens, toujours soumis et souples, ne l'étaient plus qu'avec quelque insolence; la tristesse, ainsi qu'un oiseau de mauvais augure, planait sur toutes les réunions. Plus de fêtes à Florence, partant plus de dévouement. Tout restait debout et ferme sous la main vigoureuse d'Élisa; c'était chose merveilleuse que cette souveraineté, presque sans garnison, et qui semblait se tenir d'elle-même sous le sceptre d'une femme. Quand je pénétrais jusqu'à la princesse, j'étais aussi bien accueillie, mais je l'étais moins souvent. Le travail de cabinet absorbait quelquefois tous les momens d'Élisa. Elle m'avait trop bien garni la bourse pour que je laissasse mes napoléons tranquilles; de peur d'être gagnée par l'ennui de l'inaction, je résolus d'avoir recours à mon remède ordinaire, les courses pittoresques. Les provinces illyriennes étaient le seul coin de l'Italie que je n'eusse pas exploré. Ainsi que cela m'arrive toujours, je rattachai à mon caprice quelques sérieux prétextes apparens, et je fus bientôt prête pour cette nouvelle source d'émotions.

CHAPITRE CXV.

Voyage en Illyrie.—Je retrouve Junot, alors duc d'Abrantès.—Son gouvernement.—Sa folie singulière.

Cette époque de ma vie est remarquable par une disposition singulière de mon cœur. Je n'échappai pas tout-à-fait aux passions, car il était de ma destinée de ne leur échapper jamais; et cependant j'éprouvais je ne sais quel besoin de calme et de distraction, semblable à celui qui appelle le sommeil à la fin d'une journée laborieuse et pénible. Un sentiment restait à mon avenir et paraissait devoir le combler tout entier, mais j'éprouvais la nécessité de me reposer du passé dans quelques impressions nouvelles. J'ai toujours aimé les voyages, et alors les voyages étaient riches de sensations puissantes et glorieuses pour une Française de cœur. La France était partout, et dans quelque endroit que je portasse mes pas, je voyais flotter ces drapeaux sous lesquels j'avais joui d'un bonheur qui était presque de la gloire. Rien ne me retenait dans les cours brillantes du midi de l'Italie. Je voulais voir Venise, ville miraculeuse que tout le monde a décrite, mais dont personne n'a pu juger sur le faible témoignage des livres. La renommée de nos armes n'y avait pas imprimé des traces moins vivantes que l'ancienne illustration de sa république. La statue de Napoléon, chef-d'œuvre de Battle, s'élevait sur la placette, près de l'endroit où l'étranger admirait naguère les chevaux de Corinthe et le fier lion de Saint-Marc. On venait d'achever la belle rue Eugenio, et les jardins merveilleux qui portaient le nom de ce prince, prêtaient depuis peu de temps aux tristes îles des Lagunes un embellissement qui semble dû à la féerie. Jamais l'éclat du grand empire n'avait été plus éblouissant, et jamais il n'avait été plus près de s'éteindre. Les désastres de Moskou commençaient à retentir dans l'Europe, et déjà Napoléon, pressé de réunir autour de lui toutes les forces morales qui avaient contribué au développement de sa destinée, retirait de ces provinces, abandonnées d'avance, l'élite de ses hommes d'État et de ses capitaines. Le comte Bertrand, qui gouvernait l'Illyrie avec cette supériorité d'esprit et cette bienveillance de cœur qui font respecter et chérir le pouvoir, venait d'être appelé auprès du souverain, juste appréciateur de la pureté de ses vues et de la sagesse de ses conseils. Il était remplacé par Junot, duc d'Abrantès, autre héros dont Napoléon n'avait jamais dédaigné les services, mais que les blessures et les fatigues mettaient, dit-on, hors de service avant l'âge, et qui ne pouvait plus fournir à ce ministère vice-impérial qu'un simulacre imposant. Il n'en fallait pas davantage chez ce peuple facile et doux, qui ne demande à ses maîtres que la liberté du travail et de la prière, et dont la plus grande partie est encore composée d'ailleurs de tribus nomades ou patriarcales. L'administration du pays était confiée, au reste, à un grand magistrat dont l'aptitude rendait l'intervention du gouverneur à peu près inutile, et qu'on appelait l'intendant général. Cette place était exercée par M. le comte de Chabrol, le même, si je ne me trompe, qui a été depuis ministre, et qui jouissait dès cette époque d'une haute réputation de savoir, de modération et d'intégrité.

Je fus curieuse de visiter cette Illyrie, qui était encore la France. Le nom de ces provinces reculées de la grande Grèce que j'avais souvent rencontré dans mes lectures, me pénétrait d'un enthousiasme difficile à exprimer, et tel que je me faisais nommer tous les villages, comme si j'avais dû trouver partout des souvenirs et des monumens. Je ne tardai pas à en rencontrer de tous les âges. Il y a si peu de distance entre ce château de Passariano, où le traité de Campo-Formio fut signé, et ces rivages délicieux où les pâtres eux-mêmes vous nomment le Timave, immortalisé par Virgile! Quelques pas encore, et on vous dira où est débarqué Antenor, où a fleuri Japix, où a régné Diomède, où Castor et Pollux ont navigué, où Jason a bâti des murailles. Toutes ces idées me charmaient comme un enfant, et plus qu'on ne peut l'imaginer, parce qu'elles étaient si naïvement empreintes dans l'esprit du peuple qu'on les aurait crues fondées sur une tradition de quelques années, plutôt que sur une fable de trente siècles, et j'admirais en cela le privilége de ces gloires héroïques dont notre temps a renouvelé de si magnifiques exemples.

Il n'y a rien de sublime sur la terre comme le point de vue du golfe et de la ville de Trieste: depuis le hameau d'Opschina, on embrasse là une espèce de monde nouveau, qui a un ciel, des eaux, des arbres, des palais comme on n'en a vu nulle part. J'étais si fatiguée de ces sensations, que je n'eus pas la force d'écrire au duc d'Abrantès le jour de mon arrivée; je succombai à un sommeil presque fantastique comme les impressions de mon voyage, et où m'apparurent confusément, ainsi que dans mes méditations, les héros de la guerre de Troie et ceux des guerres d'Italie. Quand le soleil fut levé, je me précipitai à ma fenêtre, je l'ouvris impatiemment, et je jetai les yeux avec une admiration indicible sur le golfe, le pont et le palais Carciotto qu'on apercevait tout à la fois de ce point de mon appartement. Il fallait peu s'en éloigner pour saisir le bel aspect de la bourse et de la place du théâtre. Le canal était hérissé de mâts dont les pointes s'élevaient parmi les faîtes des bâtimens et les flèches des clochers; mais on distinguait malheureusement à l'horizon ceux de deux frégates anglaises immobiles et pourtant menaçantes. Cette insulte me brisa le cœur, et je rougis que ces déserts des mers, plus vastes que tous les continens, appartinssent à nos ennemis.

Je dînai chez le duc d'Abrantès, au palais Saint-Charles, dans une salle bien décorée qui donne sur le Môle, et d'où l'on me fit remarquer la tour d'Aquilée. Les honneurs de la table étaient faits par une dame de vingt à vingt-cinq ans, aussi belle qu'on peut l'être sans physionomie, et aussi aimable qu'on peut l'être sans usage.

On a beaucoup parlé du duc d'Abrantès, et peu de soldats ont mérité par des faits d'armes plus éclatans et plus multipliés d'être immortalisés dans les bulletins; mais il serait rigoureux de ne voir en lui qu'un soldat vulgaire. Il était né dans cette classe honorable de citoyens où les enfans ont presque le choix de leur état, et le soin extrême qu'on avait donné à quelques unes de ses études marquait qu'on l'avait destiné au monde et aux affaires. Un maître d'écriture aurait envié sa plume, et un maître d'escrime sa belle tenue sous les armes. Il était à merveille dans un salon, un peu droit, un peu tendu, faisant valoir avec quelque affectation sa taille, sa jambe, ces avantages naturels et brillans qui ne lui étaient disputés dans l'armée que par le comte de Pajol, son rival en bravoure et en loyauté. Toutes ses habitudes se ressentaient de l'habitude d'une vie provinciale agréablement désœuvrée; il tirait des armes comme M. de Bondy, et ne reconnaissait pour rivaux au pistolet que Fournier et Delmas. Il avait pour la danse des prétentions moins heureuses, mais qui n'étaient jamais ridicules, parce que c'était réellement un homme de bon sens et de bon goût et qu'il apprenait ce qui est bien par une sorte d'instinct. Je crois seulement qu'on a un peu exagéré son mérite dans ce genre, et je ne vois pas que sa mémoire ait beaucoup à gagner aux succès de l'anglaise et de la montferrine.

Comme il n'y a rien que d'historique dans ces Mémoires, et que tout ce qui appartient à l'histoire doit être religieusement recueilli, quand il s'agit d'un homme tel que Junot, je n'ai pas le droit d'oublier que son orgueil aurait été moins accommodant sur ses prédilections, c'est-à-dire sur le pistolet, et surtout sur le billard. C'était à propos de ce dernier exercice en particulier qu'il ne fallait pas le heurter d'une prétention rivale: il y avait tout tenté, tout exécuté, tout perfectionné, et le plus brillant souvenir de ses succès militaires ne l'aurait pas distrait de cette démonstration. Ainsi, c'était à lui qu'on devait l'instrument qui taille la queue de billard sans ralentir la partie, et que Bouvard venait de lui apporter de Paris; à cette incroyable époque de la gloire française, où tout ce qui était français paraissait grand, j'ai vu de hauts seigneurs, de graves diplomates, des évêques et des princes lui en faire compliment. Sa passion pour les jeux d'exercice, et sa générosité sans ordre et sans bornes, attiraient, comme on peut le croire, une foule de parasites et de spéculateurs; et l'Illyrie, sous un tel prince, tombait en proie aux premiers aventuriers venus; mais Napoléon le savait. L'Illyrie allait lui échapper, et il laissait périr une domination finie dans les mains d'un homme fini.

S'il avait été possible de douter de la décadence morale de ce noble Junot, ce n'était pas à la fin d'un de ses dîners qu'on se serait avisé d'une idée aussi consolante. Poli jusqu'au raffinement, et trop poli comme tous les hommes qui ne le sont pas par une habitude constante de mœurs, ou par un instinct particulier de caractère, il s'animait tout à coup jusqu'à la brusquerie et même jusqu'à la violence. Il cherchait encore à être gracieux, mais ses caresses blessaient. On sentait qu'il ne s'appartenait plus, quand rien d'ailleurs ne pouvait expliquer cette nouvelle position; car il buvait fort peu dans le courant du repas, et il semblait que son exaltation subite résultât de quelque impulsion sympathique qui lui était communiquée par la conversation. Alors, et ce moment, prévu et senti par tous les habitués de sa table, était comme marqué par une révolution dont les étrangers seuls avaient peine à apprécier le motif; l'entraînement qui partait de si haut se communiquait sur-le-champ de monseigneur à ses convives, et du moindre invité aux gens de service. Le banquet finissait par ces éclats qui révèlent à Hamlet la joie des fêtes de Claudius; et dans une société moins choisie d'ailleurs, ce dénouement aurait ressemblé à une orgie; mais une de ces hautes précautions d'amitié, dont l'ame de Napoléon était plus capable qu'on ne le pense communément, avait prémuni le duc d'Abrantès contre le danger, si grave dans son état, d'une société peu digne de sa position. Tout le monde y était fort bien, et j'ai vu peu de cercles plus élégans dans les capitales de notre civilisation européenne. Le secrétaire général du gouvernement, qui s'appelait, je crois, M. de Heim, et qui était un homme de la plus belle figure et des manières les plus parfaites, y maintenait surtout par la dignité de ses formes cette réserve que le duc n'était que trop disposé à franchir. Le jour où j'y dînai, le gouverneur s'avisa de varier le service des liqueurs, en faisant circuler un flacon d'éther sulfurique, et après des refus qu'on peut croire unanimes, il en remplit un verre et l'épuisa d'un seul trait, aux applaudissemens un peu contraints de l'assemblée. Cet étrange excès ne paraissait pas altérer sa raison; il lui prêtait au contraire l'enthousiasme de la jeunesse et presque l'éloquence du talent; mais cet enthousiasme et cette éloquence n'avaient qu'un objet, l'admiration fanatique de l'Empereur. Si l'on avait parlé alors de monomanie comme aujourd'hui, je n'aurais pas pu caractériser par un autre terme l'effet que produisait sur moi cette frénésie de glorieuse servitude, qui avait toute la piété d'un culte et tous les emportemens d'un premier amour. Il était rare que cet élan se terminât sans que l'orateur fût obligé d'essuyer ses larmes, et c'étaient là des larmes naïves et loyales. Junot ne voyait plus rien ni ne pouvait rien voir au-delà de son gouvernement d'Illyrie, qui était une royauté fort réelle, pour lui du moins, qui n'a jamais su le secret de sa frêle existence et de sa fugitive durée. Son affection pour Napoléon était peut-être unique dans son espèce; il ne s'y mêlait point d'ambition, point d'espérance, point d'arrière-pensée, point de combinaisons pour un autre avenir, pour un autre état de choses. L'idée de survivre à l'empire, et surtout à l'Empereur, ne serait jamais entrée dans son esprit. Une prospérité inespérée, immense, accabla son intelligence, trop faible pour tant de grandeurs. L'adversité l'aurait trouvé plus résolu, car il était essentiellement décidé à tous les périls, et brave à toutes les occasions; mais les revers de Napoléon ne comptaient pas dans ses calculs. La mort a complété cette vie d'élection d'un heureux soldat, en le frappant le premier.

Cette soirée bizarre me laissait un peu d'inquiétude. Il n'y avait point là d'excès grossiers, mais il y avait je ne sais quelle aberration, je ne sais quel oubli de soi, dont mes premières habitudes ne me rappelaient pas d'exemples. Cette idée me poursuit; elle m'occupait quand on m'annonça le duc d'Abrantès, au moment où ma toilette était à peine finie. Sa visite m'étonna d'abord, mais je n'avais guère le droit d'être difficile sur les procédés, car il n'y a rien qui nuise à la dignité du caractère comme le souvenir d'y avoir manqué. Je le reçus, et je le conduisis à un siége; cette petite circonstance n'est pas inutile à dire: je ne sais s'il y serait allé de lui-même. Sa figure animée était devenue pâle; ses yeux étaient abattus: doués d'une transparence particulière qui leur donnait beaucoup de charme, et sur l'attrait de laquelle je n'insisterai pas, parce qu'on m'a dit souvent qu'ils ressemblaient aux miens, ils étaient alors vagues et ternes comme une lumière qui s'éteint. Il s'assit, et saisit ma main d'une des siennes, tandis que de l'autre il couvrait son front et le frappait à plusieurs reprises. J'ai eu quelques entretiens qui commençaient ainsi, et ce genre de sensations n'avait jamais beaucoup effrayé ma tête extravagante: il faut bien que je le répète. J'attendais donc, avec cette sécurité émue qui se compose de l'instinct de notre pudeur et du tact de notre expérience, les premières paroles du gouverneur.

«Avez-vous dormi? me dit-il.

«—Pourquoi pas? J'étais satisfaite, tranquille, heureuse…

«—Quoi! aucune pensée, aucun sujet de trouble, aucun bruit extérieur…

«—Aucun bruit extérieur! repris-je. Ah! vraiment, je me trompe! un réveil enchanteur, délicieux, qui m'a plongée dans les plus douces idées, le chant d'un rossignol!…

«—Le chant d'un rossignol! s'écria-t-il en se renversant sur le dos de son fauteuil. Il est donc vrai! ce rossignol me poursuivra partout! Je n'irai plus nulle part sans y être éveillé par le rossignol! Avez-vous des rossignols dans cette maison?

«—Non, monseigneur,» dis-je, interdite et effrayée; car sa dernière question avait été proférée du ton du soupçon et de la colère. «J'ai pensé que ce chant provenait des jardins de Saint-Charles.

«—Bien, bien, reprit-il en se levant avec violence. Oui, c'est chez moi, c'est sous ma fenêtre maintenant que viennent chanter les rossignols. Oh! cela ne peut pas être ainsi! je ferai connaître ici comme partout ce que peuvent la colère et la vengeance du frère d'armes de Napoléon.»

Il me serait difficile de donner une idée de la surprise, ou pour mieux dire de la consternation où m'avait plongée ce langage. Heureusement, le gouverneur était sorti sans attendre ma réponse, et m'avait laissé le temps de réfléchir sur une incartade aussi extraordinaire. Je ne tardai pas à en apprécier le motif, et rien ne manqua bientôt à ma conviction. Le tocsin sonna, la générale battit dans toutes les rues, deux bataillons de Croates furent mis sur pied pour traquer dans le jardin de Saint-Charles le rossignol qui avait interrompu mon sommeil: le duc d'Abrantès était fou; et cette infirmité s'expliquait également par les blessures nombreuses qui avaient altéré en lui le principal organe de la raison, et par les incroyables excès auxquels il se livrait depuis quelque temps. Mille nouvelles extravagances confirmèrent d'heure en heure cette triste certitude, et chaque instant nous en rapportait un nouvel exemple. Tantôt c'était une grande conspiration organisée par tous les moutons de l'Illyrie, et contre laquelle il fallait mettre en garde toutes les investigations de la police, toutes les ressources de l'administration, toutes les rigueurs de la loi. Tantôt c'était une passion romanesque pour une jeune et jolie fille grecque, attachée au service de sa maison, et dont les vertueuses résistances avaient achevé de bouleverser ses facultés, au point de le décider à s'ensevelir dans les flammes sous les ruines du palais. On fut par bonheur averti assez à temps de ce projet pour mettre obstacle à propos aux progrès de l'incendie. Parmi ces marques innombrables de démence, il en est une qui n'est pas à dédaigner dans l'histoire de l'esprit et du cœur humain. Le duc éprouvait le besoin de se soustraire à cette éblouissante grandeur pour laquelle il n'était pas né, et de retrouver dans l'obscurité de la vie populaire la paix que lui refusait le rang élevé auquel il était parvenu. Il ne cessait de demander la campagne et une chaumière, et peut-être que si ses vœux avaient été remplis, sa carrière, qui ne pouvait plus se prolonger beaucoup, se serait terminée du moins avec plus de douceur. Enfin il s'affranchit par sa propre volonté des contraintes que lui imposait sa dignité, et sous prétexte de visiter ses provinces, il embrassa pendant plusieurs semaines un genre de vie tout nouveau qui parut un moment rendre le calme à ses esprits troublés. Il arriva presque incognito dans la jolie ville de Goritzia, et s'y informa de la maison la plus modeste, entre toutes celles qui étaient consacrées aux plaisirs honnêtes du bas peuple. Elle s'appelait la Glacière, et c'était là que de pauvres ouvriers allaient ordinairement se délasser des fatigues de la semaine, en buvant dans un verre commun à tous de la petite bière de dernière qualité. Le gouverneur y élut une espèce de domicile, qu'il ne quittait que rarement, même de nuit, et où il prenait plaisir aux entretiens insoucians de ces heureux de la misère, comme le calife Haroun al Raschid, dont il aimait beaucoup les merveilleuses histoires. Son cœur, naturellement bienveillant et affectueux, s'y était même formé tout de suite un lien, le dernier peut-être qui l'ait retenu à la vie, et auquel il attachait de jour en jour plus de prix. Par un rapprochement plus naturel qu'on ne pense mais qui laisse étrangement à réfléchir, il avait fait son Pylade d'un fou d'assez bonne maison, et de mœurs assez innocentes, pour qu'on n'opposât aucune contrariété à ses démarches, mais doué d'ailleurs d'un esprit satirique et bouffon, qui s'exerçait sans scrupule sur tous les états. Les burle, tantôt facétieuses, tantôt sanglantes, de ce Diogène d'Istrie, avaient seules le privilége d'égayer les sombres soucis du héros déchu; et celui-ci prenait un plaisir indicible à voir tourner en ridicule toutes les grandeurs de la société qu'il avait si chèrement conquises, et dont il devait jouir si peu. C'est surtout dans l'imitation burlesque de la pompe des gouverneurs et de l'élégance toute française des intendans, qu'excellait le malin fou, et c'est alors que la joie qu'il savait inspirer à son pauvre et illustre ami ne connaissait plus de bornes. C'est dans un de ces accès que le duc d'Abrantès enthousiasmé se jeta dans ses bras, et l'investit des nobles insignes de la Légion-d'Honneur, en lui passant lui-même son grand cordon. J'ai vu, à mon retour à Goritzia, le fou de monseigneur encore grotesquement revêtu de ces attributs, que la volonté seule de l'Empereur pouvait lui retirer, et dont nos autorités françaises étaient obligées, si je ne me trompe, de reconnaître la bizarre légitimité. Je ne doute pas que cet épisode d'une vie glorieuse et déplorable ne rappelle à mes lecteurs les touchantes scènes du roi Léar et de son fou; tant il est vrai que Shakespeare avait tout prévu et tout deviné dans la nature.

Ce qu'il y a de plus étrange dans ce que je viens de raconter, c'est que cela dura long-temps, parce que cela était sans remède, et que cette Illyrie, extrême confin de notre Europe, sur laquelle ne s'étendait que de loin le sceptre de l'Empereur, ne pouvait reconnaître d'autorité absolue que celle de son délégué. Aucun pouvoir, aucune institution n'avait le droit de se mettre à la place de celle-là, ou de s'en attribuer un moment les fonctions, sans violer le sceau de souveraineté que l'Empereur lui avait imprimé. Le vice-roi même, interrogé humblement à Udine où il passa deux jours, sur ce qu'il y avait à faire, répondit simplement: Envoyez des courriers à l'Empereur, et attendez sa réponse. Elle arriva trop tard. Le malheureux gouverneur avait tué un homme, et ce sentiment affreux pour sa belle ame a horriblement empoisonné ses derniers momens. Rien de tout cela n'a été écrit, et pourquoi pas? Pourquoi dérober à Junot l'honneur que font à sa sensibilité les angoisses qui précédèrent son agonie? Pourquoi taire des faits que l'histoire sera obligée d'emprunter à une tradition vague, mal instruite, et peut-être malveillante? Les infirmités de sa raison, la tragédie de sa mort, nuisent-elles à la noble réputation de sa fidélité, de son courage, de l'héroïque candeur de ses vertus militaires? En vérité, je ne le crois pas, et c'est pour cela que je n'ai pas hésité à soulever la première le voile qui couvrait ces étranges événemens perdus, au temps où ils arrivèrent, dans le grand événement de la chute du grand empire. Ils ne me donneront plus qu'une réflexion à faire: quelle gigantesque puissance que cette puissance de Napoléon, déjà éprouvée par le revers, déjà voisine de sa chute, et dont le reflet suffit pour maintenir dans toute son inviolabilité le pouvoir d'un homme privé de raison, à deux cents lieues au delà des frontières naturelles de la France, en face d'une flotte anglaise, et au milieu d'un pays conquis auquel on n'a pas daigné donner une garnison!

CHAPITRE CXVI.

Voyage à Gratz.—Portrait de Louis Napoléon.—Fouché succède à
Junot.—Séjour à Leybach.

Il n'est pas nécessaire d'avoir pénétré bien avant dans les secrets de l'ame d'une femme pour deviner le sentiment qui ne cessait de me préoccuper au milieu de ces diversions inutiles. Les succès de Lutzen et de Bautzen n'avaient brillé que comme deux éclairs au commencement de l'orage qui menaçait de tout engloutir. La tempête était au nord, et je regrettais d'être partie, pour ne pas en supporter les derniers coups, s'ils devaient être funestes à ce que j'aimais plus que moi-même. Cependant mon retour vers ces contrées était si insensé, si ridicule, si dénué de prétextes, que je cherchais à m'en créer quelques uns en me forgeant d'illusoires pensées d'utilité, des occasions imaginaires de dévouement. Je pensais que, dans ces jours d'alarmes où le monde entier était en question bien mieux qu'à la bataille d'Actium, tout ce qui avait appartenu au tourbillon de Napoléon devait se précipiter vers lui, et que le concours des plus faibles volontés pouvait le servir, s'il était sincère, courageux, unanime. Louis Napoléon était à Gratz, et son influence morale, un peu altérée par une vie méticuleuse et une royauté bourgeoise, n'était cependant pas entièrement désarmée d'ascendant et de crédit. Je partis pour la Styrie.

Le duc d'Abrantès était à Goritzia, et probablement à la Glacière, quand je sortis de Trieste, une heure après le lever du soleil. Je m'étais promis de visiter les grottes d'Adelsberg et les curiosités du lac de Zirchnitz; mais un sentiment plus imposant que tous ces vains appâts de l'imagination avait absorbé mes pensées. Je parcourus l'espace sans le voir, et je traversai Leybach au milieu de la nuit, sans m'y arrêter. Le jour du lendemain était déjà assez avancé quand je m'éveillai près de la Save, dans une des campagnes les plus poétiques de la terre. Comme ce n'est pas ici un de ces romans à la mode où les descriptions romantiques usurpent plus de la moitié du récit, je me garderai bien d'esquisser les impressions que j'éprouvai à la vue de ce fleuve bleu, encaissé dans des rochers pittoresques, de ces monts neigeux, et en particulier du mont d'Eg, dont le sommet se perd dans un ciel si brillant et si pur, de ce ciel surtout qui diffère de celui des Alpes de Suisse par une transparence ardente, animée, colorée, si l'on peut s'exprimer ainsi, et qui verse sur tous les aspects je ne sais quelle lueur idéale. Je n'en parle qu'autant que cette sensation se liait à quelques événemens. J'avais laissé à ma droite la fabrique fantastique du pont du diable, sous lequel une rivière d'azur se roule et se brise entre d'énormes rochers de marbre blanc, qu'elle inonde d'une écume plus blanche que le marbre même; j'avais traversé la riche ville de Krainbourg, et je côtoyais depuis long-temps les abîmes au milieu desquels on l'a jetée, quand mon postillon s'arrêta à l'aspect d'une chaise rompue. Le voyageur, un peu froissé par cet accident, semblait attendre impatiemment un moyen de continuer sa route, et il accueillit la proposition que je lui fis de l'achever dans ma voiture avec ces manières exquises qui font reconnaître partout un Français. C'était M. le comte Édouard de Charnage, intendant de Villach, jeune homme de vingt-huit à trente ans, que la nature semblait avoir formé pour représenter ce qu'il y a de plus élégant et de plus élevé dans les manières et dans les sentimens d'une nation, et qui, sous ce rapport au moins, avait été admirablement choisi pour cette mission lointaine. M. de Charnage avait une figure charmante, mais un peu enfantine, à laquelle les grandes occasions seules pouvaient imprimer une fierté imposante. Sa haute taille avait plus d'abandon que de dignité, mais cet abandon était noble et presque royal; son rire surtout m'étonnait par un effet de modulation que je ne saurais exprimer, et qui me rappelait une idée connue. Je m'écriai tout à coup: «Avez-vous vu Oudet?…» Il était impossible de voir Charnage sans se rappeler quelque chose d'Oudet; c'était cette pierre de Bologne qui conserve pendant la nuit les rayons que le soleil lui a confiés. «Si j'ai vu Oudet! répondit-il; eh! c'était mon ami et mon frère… Mais vous…» Le lecteur en sait déjà trop sur ce genre de confidences; le souvenir d'Oudet n'est pas un de ces sentimens qui s'épuisent, et demandez à tous ceux qui l'ont approché quels traits il aimait à graver dans le cœur d'une femme, d'un enfant, du pauvre avec lequel il partageait sa bourse, du blessé dont il pansait la plaie, du malade dont il assistait le chevet mortuaire? J'écoutais son ami, et mon cœur, si long-temps épouvanté par l'ascendant impérieux d'Oudet, qui ne vivait plus!… s'associait avec un trait incroyable à ce panégyrique passionné. Heureux qui a vécu ainsi, et qui a laissé de pareils sentimens!

Je n'ai pas besoin de dire que les honneurs de Villach me furent faits de la manière la plus gracieuse par le comte Édouard. Je ne l'ai jamais revu, mais je sais qu'il a épousé long-temps après madame la marquise de Montgérault, qui est justement célèbre dans les arts.

J'avais, pour compter sur l'accueil de Louis, deux titres qui en valaient mille: je pouvais m'honorer des bontés de la plus chérie de ses sœurs, et j'étais une Italienne naturalisée en Hollande. Ce pays lui avait laissé les souvenirs les plus doux de sa vie, et il n'en parlait qu'avec la tendresse qu'un époux porte à une épouse bien aimée, qu'un père a pour ses enfans. Le plaisir de causer de la Hollande me valut sans doute une partie des témoignages d'extrême bienveillance dont il ne cessa de me combler pendant mon séjour, mais je n'en dus pas moins au sentiment d'affectueuse hospitalité qu'il aimait à exercer envers tous les étrangers. Louis Napoléon, et on peut le dire aujourd'hui même sans crainte d'être démenti, était adoré à Gratz; il n'a cependant aucune de ces qualités entraînantes qui subjuguent l'ame, et qui agissent sur elle à tous les momens de la vie par une parole, par un geste, par un regard. Timidement organisé pour toutes les choses avec lesquelles on fait de la gloire, si ce n'est pour la bonté qui n'est pas le moyen le plus sûr d'y parvenir, il y avait dans toutes les habitudes de sa physionomie et de sa conversation des symptômes de faiblesse ou d'abattement. Ses traits, jeunes encore, portaient déjà l'empreinte des vieilles peines et des longs soucis, et cette empreinte d'une secrète affliction de cœur le rendait plus intéressant que ne l'aurait fait le bandeau royal. Une ride prématurée sied bien à un front qui a ceint la couronne. L'Europe lui connaissait d'ailleurs quelques touchantes douleurs, et avait admiré en lui quelques nobles résistances. On prétendait qu'il s'était démis du trône pour ne pas souscrire à des concessions contraires à l'intérêt de ses peuples, et il circulait en Illyrie des copies de l'adieu royal qu'il leur avait adressé quand il fut obligé de renoncer à les rendre heureux. J'avais lu cette espèce de proclamation avec une émotion que je ne saurais exprimer: elle était belle comme ce que les anciens ont laissé de plus beau, comme l'aurait faite un Fabricius, roi, comme l'aurait écrite un Épictète, secrétaire d'État. Les ouvrages qu'il a publiés ou laissé publier depuis, sont peu propres à confirmer cet éloge; mais est-il juste d'apprécier un homme si parfait dans ses actions par quelques imperfections auxquelles les génies les plus sublimes ont payé leur tribut, lui qui n'était que roi?

J'avais d'abord parlé français, puis hollandais; le mouvement de la conversation nous amena à l'italien, notre langue naturelle à tous deux. Cette facilité si multipliée de contacts engendre un peu de familiarité; je me trouvai plus à mon aise. Le comte de Saint-Leu (c'était le nom sous lequel on le connaissait à Gratz) ne fut peut-être jamais plus aimable, et ne jouit peut-être jamais davantage d'une conversation de faits et de souvenirs. Il y avait au fond de son cœur quelque chose de tendre et de gracieux que la nécessité de sa position ne lui avait pas permis de développer, et qu'une affection attentive et caressante aurait fait éclore. Il aimait à être écouté, et surtout à être entendu; mais c'était avec toutes les réticences modestes d'un jeune auteur qui lit son premier ouvrage. Il venait de faire imprimer à peu d'exemplaires son roman de Marie, en deux beaux grands volumes in-8°, et le succès de quelques vers qui y sont répandus l'avait encouragé. Il faisait des vers, c'était son défaut; il faisait d'excellentes actions, c'était son instinct: la postérité remarquera cette différence entre le maître d'école de Corinthe et le bourgeois de Gratz. Louis, regretté d'une nation qu'il avait quittée, chéri d'une nation qui lui donnait avec plaisir le droit de cité, appartenait à toutes les nations par son caractère; et, chose merveilleuse, si l'empire de Napoléon s'était maintenu, il y aurait un nom qui lutterait avec celui de Napoléon devant les historiens, et qui l'emporterait aux yeux des sages, et ce serait le nom de cet excellent Louis, prince inopiné, roi par force, le seul homme de tous les siècles qui ait prêté à une usurpation, imposée d'ailleurs, l'ascendant moral de la légitimité; qui a porté le sceptre comme un fardeau, et qui était digne de le porter dans une tribu peu nombreuse où l'élection du souverain ne se fonderait que sur la vertu.

Ce qu'il y avait de plus remarquable dans Louis, c'est qu'il ne s'était pas identifié avec ces formes de roi, qui sont si ridicules quand on ne l'est plus; ses prétentions littéraires l'occupaient trop pour qu'il se souvînt beaucoup de sa souveraineté passagère. C'était un lauréat enté sur un bourgmestre.

Toutes ses idées se ressentaient de ce mélange de position. Les intérêts territoriaux de la Hollande se mêlaient à tout moment à des théories nouvelles de facture poétique dont il était préoccupé. Il détestait la rime et la douane, et comme si cette famille avait été destinée à innover en tout, il était presque romantique en littérature, et libéral en politique. Cependant, de tous les écrivains français, celui qu'il estimait le plus, c'était M. de Bonald, qu'il avait voulu faire le précepteur de ses enfans, et qu'il regardait comme le philosophe le plus profond qui ait existé, pour former un peuple de prélats et de gentilshommes.

Je ne sais si le roi de Hollande a eu beaucoup de succès auprès des femmes. Son habitude d'abandon et de tristesse, qui contrastait d'une manière si remarquable avec notre activité méridionale, ne manquait pas de quelque charme, et il n'y avait rien en lui de repoussant. Il était impossible cependant de méconnaître dans ses manières et dans sa physionomie la longue impression d'un amour malheureux; mais ce pouvait être l'effet seulement d'une extrême modestie de caractère, d'une religieuse réserve de mœurs, aussi bien que de quelque infirmité secrète qu'on lui a quelquefois, et sans doute injurieusement supposée. Tout-à-fait désintéressée dans cette question, j'ai eu l'occasion de le voir galant et même tendre. Mon passage à Gratz concourait, je ne dirai ni pourquoi ni comment, avec celui d'une belle personne qui se faisait nommer mademoiselle Pascal, et dont le talent sur la harpe n'est pas tout-à-fait oublié dans ces contrées, quoiqu'il y ait laissé moins de traces peut-être que sa figure et ses grâces. Aucune des héroïnes de notre roi poëte ne lui a inspiré plus de vers, et ne lui en a inspiré de plus heureux. Mais leur candeur n'a cessé de révéler un chaste amour, dont les entreprises auraient été probablement mal accueillies si elles avaient été plus téméraires. Ajouterai-je que ce n'est pas ici une histoire scandaleuse, et que j'ai cependant dit sur Louis Napoléon, tout ce que mes rapports passagers avec lui, tout ce que le bruit public, tout ce que la renommée, tout ce que l'histoire m'en ont appris, excepté le bien, car c'est un chapitre sur lequel l'on ne finirait point? Il n'y a pas en Styrie une institution pieuse, un établissement utile, une pauvre famille qui ne se souvienne de ses bienfaits, et lui-même, descendu si récemment d'un trône, n'existait, dit-on, que de faibles ressources!

Le jour où l'Autriche rompit son alliance avec l'Empereur d'une manière si inattendue, Louis sentit la nécessité de renoncer à l'asile qu'il ne pouvait plus devoir qu'aux ennemis de son frère, et il alla réclamer auprès de l'injuste grand homme qui l'avait rebuté, la seule place qui convînt à la dignité de son caractère. Que de regrets alors, que d'instances, que de prières! On lui refusait des chevaux, le peuple les dételait pour le conduire; son départ volontaire ressemblait à un triomphe, et ce roi banni qui n'avait plus de patrie, fut accompagné d'autant de démonstrations d'amour en partant de son exil qu'en arrivant à son trône.

Il n'y avait plus moyen de traverser l'Autriche, dès lors soulevée contre nos armes. Je fus obligée de reprendre la route de Leybach, à travers quelques partis qui commençaient à se jeter dans la Carinthie. J'arrivai trop tard à Villach pour y retrouver l'ami d'Oudet. L'autorité supérieure avait dû abandonner cette ville où flottaient depuis le matin les couleurs d'un autre empire. Je la parcourus de nuit aux lueurs de l'incendie qui dévorait ses faubourgs, et, à mon grand étonnement, sans apercevoir aucune troupe. L'Illyrie était déjà cédée, et toute sa défense reposait sur quelques bataillons épars, et sur quelques compagnies de douaniers. La modération bienveillante de ce peuple excluait, au reste, l'idée de tout danger pour les Français délaissés dans le pays. On avait redoublé pour eux d'égards et de sollicitude, à mesure que la mauvaise fortune de nos drapeaux s'était accrue, et les bons Esclavons étaient devenus plus affectueux en devenant plus libres. Pleins de dignité avec les vainqueurs, pleins d'affabilité avec les vaincus, ils avaient donné un double exemple qui mérite d'être recommandé à la mémoire des nations. Il est vrai que le peuple illyrien se distingue entre tous les peuples par la perfection de son caractère religieux et moral. J'ai entendu affirmer que depuis la conquête, il n'y avait pas eu lieu dans ses vastes et populeuses provinces, à une condamnation capitale. Nos Italiens peignent cette probité nationale de l'Illyrie par une expression assez heureuse. Ils l'appellent «le pays où l'on voyage avec l'argent sur la main.»

Je vis Leybach que j'avais traversée sans la voir, et où l'on s'occupait aussi peu de l'irruption allemande que si la ville avait été couverte par cent mille hommes. Il y avait tant de prestiges dans le gouvernement de Napoléon, que sa ruine est encore un problème pour moi. Le seul bruit de son nom faisait l'effet d'une armée, et les régimens autrichiens ne rentraient pas sans inquiétude dans leurs villes autrichiennes quand nous les avions occupées; ils paraissaient craindre qu'il n'y restât quelque chose de notre puissance et que ces murs abandonnés ne s'écroulassent sur eux. Cette espèce de superstition était fortifiée par l'insouciance crédule des Français, qui faisaient depuis douze ans des opinions dans les bulletins, et qui prenaient au pied de la lettre les gasconnades un peu usées des journaux. Il y avait à Leybach tel honorable fonctionnaire public, sincèrement convaincu sur la foi du Moniteur de Paris, qu'il avait vu passer quinze jours auparavant une division de trente mille hommes, et suivant niaisement sur la carte les mouvemens de cette armée imaginaire.

CHAPITRE CXVII.

Le duc d'Otrante, nouveau gouverneur d'Illyrie.—Le comte de Chabrol, intendant général.—Un bal.

Le duc d'Otrante venait de remplacer le duc d'Abrantès au gouvernement, et la confiance affectée de ce grand politique dans l'invariable durée de la circonscription de l'empire communiquait à tous les esprits une sécurité aveugle. On ne pensait pas à quitter Leybach: on y donnait des fêtes, des comédies, on y appelait des cantatrices et des bateleurs, on dansait; et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'on dansait chez le duc d'Otrante, l'homme le moins dansant peut-être qui ait jamais existé, mais qui savait être aimable, comme autre chose, parce qu'il était toujours ce qu'il était nécessaire qu'il fût.

Je ne pensais pas que mes anciens rapports avec lui fussent effacés de son imperturbable mémoire, mais je pensais moins encore qu'ils pussent m'être défavorables auprès de lui dans le profond oubli où Moreau était tombé. Je lui demandai une audience, et je l'obtins minute pour minute; car l'hôtel du Sauvage où j'étais logée est presque en face de celui du gouvernement. Un suisse de six pieds de hauteur vint me prévenir que son Excellence m'attendait; et quoique ma toilette fût à peine finie, je me hâtai de le suivre pour ne pas exposer le vice-roi d'Illyrie à attendre. Je le connaissais, et je savais que je venais de quitter un roi de meilleure composition.

Le gouverneur était alors dans une salle basse, consacrée à ses travaux intimes. On me nomma; il vint, m'offrit la main, attacha sur moi ces yeux pénétrans qui fascinaient les ames les plus fortes, et me conduisit à un fauteuil avec une aménité dont on était toujours disposé à lui savoir gré, parce que la nature n'en avait imprimé le caractère ni dans sa figure de pierre, ni dans ses paroles incisives, ni dans ses manières sèches et absolues. Ensuite il me salua de la main, comme pour s'excuser de ne pas parler encore, et reprit sa promenade que j'avais interrompue, en s'arrêtant successivement à chacun de ses bureaux. Le premier était occupé par un homme d'un âge et d'une physionomie respectables, qui feuilletait des journaux étrangers et qui paraissait employé à les traduire. «Eh bien! lui dit-il, mon Babel, car vous êtes pour moi le trésor des langues, où en sont-ils avec toute leur jactance? Ces Mirmidons ont-ils un Achille?» M. Babey, c'était le nom de l'écrivain, lui répondit par un sourire équivoque. Le duc n'insista pas, imposa doucement sa main sur l'épaule du bon oratorien, et passa. C'était la simple échange d'une phrase ou d'un signe avec un ami; mais cette phrase avait son intention, et je cherchai cette intention sans m'en rendre compte au premier abord.

Le second bureau était occupé par un jeune homme de petite taille, auditeur au conseil d'état, et je crois militaire, dont les yeux animés annonçaient des résolutions décidées, promptes, impétueuses. Sa lèvre supérieure était garnie de deux moustaches épaisses, et tous ses mouvemens indiquaient une sorte de brusquerie loyale. J'ai oublié son nom. «Quelle folie, lui dit le duc d'Otrante, que de vouloir nous persuader des choses pareilles! Votre oncle Charette était un grand homme, que personne n'a mieux apprécié que moi, mais il se battait avec des Français contre des Français; il courait la noble chance des guerres civiles, et il en a subi les malheurs. Pensez-vous qu'il eût passé sous des drapeaux étrangers?» Et pendant qu'il semblait attendre une réponse, il me fixa de son œil de linx. Je compris qu'il s'agissait de Moreau, et je baissai les yeux. Il y avait dans ces phrases si subitement arrangées un commencement de révélation.

Au troisième bureau était un autre jeune homme, beaucoup plus grand (on se levait au passage de monseigneur). Il n'avait de remarquable qu'une physionomie douce, paresseuse et fatiguée. «Très bien, mon Moniteur, reprit le duc; je suis enchanté de votre dernier numéro. Il y a là de bonnes études et de la solide instruction, mais cela est peut-être trop spécial, trop scientifique, trop littéraire même pour le temps. Faites apprécier les avantages de l'influence française sur l'éducation publique; parlez de l'abolition des fiefs, parlez de la liberté: c'est un nom qui sonne très bien dans toutes les langues. Recueillez ce qui nous honore; démentez ce qui nous flétrit; justifiez Moreau d'une imputation odieuse!» Il me regarda encore, et vint à moi: «Pardon, Madame, me dit-il, tous mes services vous sont acquis. J'ai peu de momens à vous donner ce matin, mais je m'en dédommagerai. On m'a donné un gouvernement où il n'y a rien à faire.

«—Je vous en félicite, répondis-je, et d'autant plus que je m'en doutais moins. J'arrive de Villach, qu'on a brûlé cette nuit.

«—Entendez-vous, dit-il? on a brûlé Villach cette nuit! Des bandits, des bandits! L'écume des troupes de Schill et de Chateler! Tout ce qu'il y a de plus méprisable! La compagnie de Jacquinot suffit pour les mettre à la raison. Oh! point d'esclandre, point de bruit! cela y donnerait la consistance de quelque chose! Mais une ville qui brûle, cela arrive tous les jours… Avez-vous vu des troupes?

«—Aucune.

«—Aucune troupe! C'est cela; c'est un crime privé. N'oubliez pas de mettre dans le journal qu'une poignée de bandits a profité de la sécurité de nos garnisons pour mettre le feu dans les faubourgs de Villach, et que les brigands vont être livrés à la main de la justice.—Je reçois ce soir, Madame, et j'ai entendu dire que vous dansiez à merveille.» En parlant ainsi, il m'offrait la main comme pour me reconduire avec une invitation; mais, parvenu à un salon qui précédait ce cabinet de travail, il s'arrêta tout à coup avec un air de réminiscence. «Je l'ai entendu dire à Moreau, reprit-il. C'était mon compatriote, mon ami, un homme de bien, incapable, je pense, de l'indigne trahison qu'on lui attribue. Vous en savez quelque chose?

«—Depuis un moment, répondis-je; et mon étonnement ne m'a pas encore permis d'approfondir cette idée. Elle m'accablerait, si elle ne me révoltait pas. Oui, Monseigneur, Moreau en est incapable.

«—Cela présente bien, dit-il, en paraissant parler à sa pensée, une apparence de vérité. Nous avons une armée de prisonniers en Russie, et Moreau, montré à ces troupes tout à coup délivrées de leur esclavage, comme un nouveau souverain; Moreau, couronné sous le nom de Victor Ier, dans le camp de l'ennemi, sous les drapeaux aux trois couleurs; Moreau, engagé par un traité de paix honorable avec l'étranger, par des promesses de liberté avec l'intérieur, opposerait certainement à l'Empereur le plus grand obstacle qu'il ait rencontré dans sa glorieuse carrière. Ce serait là, il faut l'avouer, une abominable tactique.»

Tout cela était récité avec une méthode de calme si extraordinaire, qu'il fallait connaître Fouché depuis long-temps pour ne pas tomber dans la déception qu'il voulait produire. J'y cédais sans m'en apercevoir, et rassemblant dans mon esprit tout ce que j'avais pu saisir des projets d'Oudet, tout ce que je me rappelais de l'autorité passive que Moreau avait prêtée à cette conjuration, tout ce qu'elle lui offrait de ressources dans les rangs de l'armée, j'allais peut-être laisser échapper l'expression d'un doute qui s'éclaircit, d'une pensée qui se fixe, quand l'huissier annonça la Cour impériale. C'était la première fois qu'elle était présentée au nouveau gouverneur. Il jeta sur moi un regard pétrifiant comme s'il avait voulu fixer à son terme l'investigation commencée, et s'assurer de la reprendre au même point, quand il en aurait le loisir. Il n'est que trop vrai de dire qu'il y avait dans ses yeux, dans son langage, je ne sais quelle puissance de volonté qui lui était particulière, une sorte de fascination, mais qui avait cela de commun avec les autres, que l'événement le plus indifférent en détruisait le prestige. Quand la Cour défila avec ses robes et ses fourrures, je retrouvai sans crainte le front glacé, la physionomie immobile et le regard creux du duc d'Otrante. Le charme était rompu, et le Méphistophélès de la révolution n'était qu'un homme.

L'audience de la Cour ne fut pas longue. Le duc d'Otrante passa dans le cercle, saluant d'un geste familier de sa main pâle, chacune des personnes qui lui étaient nommées par M. de Heim, le même que j'avais vu à Trieste, et leur adressant quelques paroles brèves auxquelles il n'attendait point de réponse. Le procureur général, qui était par parenthèse un charmant jeune homme, nommé M. Duclos, ou quelque chose comme cela, s'approcha seul de lui avec un grand nombre de feuilles à signer; le gouverneur y jeta les yeux, regarda derrière lui, et fit appeler par l'huissier un des messieurs que j'avais vus dans la salle de travail, puis retint les feuilles, et renvoya sa réponse au lendemain. La Cour sortit.

«Que me demandent-ils?» dit le gouverneur en jetant les papiers dans la main de son jeune auditeur au conseil d'état, «et qu'ai-je à voir dans ces paperasses?

«—Monseigneur, répondit l'auditeur, les pouvoirs de Votre Excellence ont cela d'inusité chez la plupart des autres nations, qu'elle a droit de suspendre et même d'empêcher l'exécution des actes de la justice, quand toutes les voies de juridiction et de grâce sont épuisées. L'exécution d'aucun jugement criminel ne peut s'accomplir sans son autorisation, et c'est la signature de Votre Excellence qui décidera de la vie de quatorze malheureux depuis long-temps condamnés.

«—Quatorze hommes condamnés à mort! et pour quel crime, dans ce pays si renommé par la pureté des mœurs, par l'aménité de ses habitans?

«—Ce sont des vagabonds étrangers au pays, et qui l'ont effrayé par quelques vols à main armée.

«—Des voleurs de grand chemin! s'écria le duc; quatorze voleurs de grand chemin! Ah! continua-t-il avec un sourire aussi expansif que sa figure pût le lui permettre; nous remettrons cela, s'il vous plaît, à la session prochaine. J'ai plus besoin de quatorze voleurs de grand chemin que de toute la cour impériale.»

Je désire sincèrement qu'on ne voie dans ce récit, très fidèle, que la peinture sans haine d'un caractère d'exception, qui a prêté, par quelques côtés, à des reproches que je n'examinerai point; mais qui a racheté des fautes de conduite et peut-être des excès, par d'innombrables services, et par des marques singulières de bonté. M. le duc d'Otrante a été peut-être de tous les hommes d'état qui ont existé, le plus facile, le plus accessible, le plus ouvert aux impressions bienveillantes, le moins entêté dans les préventions fâcheuses. Il semblait surtout s'améliorer par l'expérience, et devenir tolérant par raison, comme il avait été exagéré par sentiment. Dans l'intérieur de sa maison, il était admirable de simplicité, de naturel, de cet abandon qui ressemble à la grâce, et dont on sait cent fois plus de gré aux hommes secs et sévères qu'aux autres. Il chérissait ses enfans dont il était chéri, et l'affection qu'il inspirait, sans effort, autour de lui, était sentie du dernier de ses domestiques. Sa conversation familière était pleine d'agrément et de charmes, surtout pour les hommes d'un esprit ferme et d'une bonne éducation. L'étude et l'enseignement des lettres avaient occupé la première partie de sa vie, et il n'était jamais plus heureux que lorsqu'il pouvait rétrograder sur ses souvenirs, et latiniser, comme il disait, avec ses carabins. C'était le nom que se donnaient entre eux les Oratoriens. Le duc d'Otrante en avait toujours trois ou quatre autour de lui, et jamais il n'a oublié, dit-on, ni un de ses écoliers, ni un de ses condisciples, ni un de ses maîtres. L'engouement incroyable du faubourg Saint-Germain, en 1815, prouve qu'il avait su se faire aimer de ses ennemis naturels. Un éloge qu'il ne mérite pas moins, c'est qu'il n'a pas perdu un ami, pendant sa longue carrière politique. Il serait difficile d'y ajouter quelque chose.

À l'époque dont je parle, le duc d'Otrante était veuf. Il n'y avait de femme dans sa maison qu'une dame parfaite dans ses manières, et qui présidait l'éducation d'une jeune et charmante demoiselle. Le bal de monseigneur n'était donc qu'un bal de convenance politique, où, sur le point d'une dissolution infaillible d'intérêt avec les pays un moment conquis, on cherchait mettre en rapport pour la dernière fois la haute société des deux nations, et prévenir, par des rapprochemens d'estime et de politesse, les inconvénient d'un brisement prochain.

Ce bal offrait, dans un pays si caractérisé, des rapprochemens extraordinaires et qui m'étonnent encore. Il y avait d'un côté, toutes les hautes décorations de l'empire, de l'autre, tous les insignes des vieilles monarchies du Nord. Les chanoinesses autrichiennes avec leurs rubans et leurs médailles y étaient mêlées nos françaises, nos italiennes, étourdies de leur jeunesse et de leur élégance. Parmi elles, mais sans distinction, figurait une princesse Porcia, dont la famille se flattait de remonter aux Porcius de Rome, mais qui se souciait peu, suivant le bruit vulgaire, de justifier cette légitimité sévère par la sévérité de ses mœurs. Elle avait été belle, et sa physionomie romaine, et sa froide immobilité au milieu des groupes toujours mouvans, et ce nom qui l'entourait d'une sorte d'auréole, jetait sur la banquette qu'elle occupait, isolée, un prestige de grandeur, et de je ne sais quel autre sentiment qui contrista mon cœur. Hélas! les courtisans de toutes les fortunes et de tous les souvenirs ne se pressaient pas autour de la fille de Caton!