L'Illyrie avait appelé, parmi quelques illustrations, beaucoup de fortunes malheureuses, beaucoup d'hommes honorables, mais repoussés du centre où vivait le pouvoir. C'était là encore un nouvel objet d'observation. Il était curieux de voir ces exilés d'opinion, mêlés avec quelques favoris qu'on n'osait essayer que sur une terre étrangère et avec quelques esprits notables du pays qui s'étaient arrangés à notre domination et à nos manières, par résignation ou par goût. On distinguait entre ceux-ci le brillant Palatin, président de la cour impériale; le noble, l'élégant Guaraguin, sauvage de Monténègre, dont la grâce aurait fait envie au plus spirituel de nos merveilleux; le prince de Lichtenberg, qui, tout en se prêtant à nos lois avec complaisance, paraissait les subir avec fierté. Je me rappelle un peu moins les Français qui se ressemblent un peu plus partout, et sur lesquels il y a par conséquent beaucoup moins de choses à dire. J'en ai vu quelques uns gagner en fortune, je ne crois pas en avoir vu gagner en célébrité.
Tout s'écroulait quand je quittai Leybach, le lendemain du bal, et personne ne le savait que l'homme inconcevable par qui ce bal avait été donné. Le dernier serrement de main du gentilhomme esclavon et du voyageur français fut un adieu éternel. Il n'y avait plus d'Illyrie, et le royaume de l'Adriatique, rêvé dans les hautes pensées de Napoléon pour le plus cher de ses capitaines, pour son Eugène, pour son fils, disparut cette nuit même entre la Fourlane et la Montferrine. L'Illyrie était cédée.
Mon retour ne m'offrit que ce triste spectacle d'une retraite confuse, auquel le désastre de Moskou m'avait si péniblement accoutumée. C'était une chose qui ne manquait cependant pas de côtés plaisans, que le déménagement d'une armée d'administrateurs et d'employés à travers quelques pelotons de soldats ou de douaniers, échelonnés sur Ober-Leybach, Lowich, Planina et Adelsberg. Trieste, désert des pétulans Français qui l'animaient si peu de jours auparavant de toute l'amabilité de leur caractère, de toute la vivacité de leurs mœurs, présentait un aspect de deuil et de terreur qui m'étonnait. Les frégates anglaises stationnaient toujours à la face du port, et on entendait gronder le canon autrichien dans les bois de Materiá. L'arrivée du nouveau gouverneur avait fait peu d'impression. Tout le monde savait qu'elle ne devait que marquer une courte transition entre deux ordres de choses très différens. Le bruit de la mort de Junot commençait à se répandre. Il s'était tué dans son délire, en essayant de se faire l'amputation de la cuisse pour une blessure idéale. L'artère crurale avait été coupée, et le guerrier était mort du moins comme il avait vécu, dans une sorte d'illusion héroïque, et rêvant le champ de bataille et la gloire. En traversant rapidement Goritzia, j'aperçus une espèce de mendiant, bizarrement bariolé du grand cordon bleu de la Réunion et du grand cordon rouge de la Légion d'Honneur. C'était ce fou dont Junot avait fait son dernier ami, et qu'il avait décoré dans sa folie des plus nobles insignes de la France. Ces rubans, prostitués par le fou qui les avait donnés, souillés par le fou qui les traînait, parlaient puissamment à la pensée. C'était tout ce qui allait bientôt rester du grand Empire.
FIN DU QUATRIÈME VOLUME.
NOTES
[1: Il recevait, outre ses places, un traitement extraordinaire de 300,000 francs.]
[2: Lebon était son nom de famille.]
[3: Napoléon, qui n'ignorait pas que l'argent est le nerf de la guerre, qui avait d'ailleurs cet ordre qui sait à propos être prodigue, et cette économie qui peut toujours être généreuse, accordait tous les ans, sur sa cassette prévoyante ou sur son commode trésor du domaine extraordinaire, sous la forme d'une gratification, la valeur d'un treizième mois d'appointemens et de solde à la garde impériale. Voilà ce que les soldats, dans leur ingénieuse reconnaissance, avaient appelé le mois Napoléon.]
[4: «Venez ici, c'est là, c'est là le véritable polichinel qui peut seul vous sauver, ames damnées!»]
[5: Lorsque j'appris, dans le temps, la conspiration de Mallet, Guidal et Lahorie, je me rappelai avec effroi la prédiction du colonel.]
[6: M. Rossini.]
[7: Cipriani Franceschi, né en Corse, suivit Napoléon à Sainte-Hélène: il y est mort.]
[8: «Ce n'est pas pour moi que je verse des larmes, je pleure pour des infortunes depuis long-temps passées.»]
[9: «Maudit la sorcière qui nous vaut cela!»]
[10: «J'y dormais.]
[11: «C'est un vœu.»]
[12: «Elle était compatissante comme vous, ma chère maîtresse.»]
[13: Parent de celui dont j'ai déjà parlé, et qui était gouverneur du palais de Turin.]