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Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 6: CHAPITRE XCVI.
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About This Book

La narratrice relate sa présence aux diverses phases révolutionnaires et impériales et livre souvenirs de salons, insurrections et gestes de pouvoir. Elle décrit la réaction populaire en Toscane, les prêches et pamphlets qui attisent la révolte, les paysans d'Arezzo en armes et la mobilisation inattendue de magistrats et de fonctionnaires appelés à porter l'épée. Elle peint un portrait critique d'un général fantasque, montrant ambition, faste et dettes, et évoque les mesures militaires et religieuses prises pour maintenir l'ordre. Témoignage mêlant anecdotes personnelles, portraits de personnages publics et observations sur les mœurs politiques et sociales.

The Project Gutenberg eBook of Mémoires d'une contemporaine. Tome 4

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Title: Mémoires d'une contemporaine. Tome 4

Author: Ida Saint-Elme

Release date: May 13, 2009 [eBook #28787]
Most recently updated: January 5, 2021

Language: French

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE. TOME 4 ***

Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online

Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE,

OU
SOUVENIRS D'UNE FEMME SUR LES PRINCIPAUX PERSONNAGES DE LA RÉPUBLIQUE, DU CONSULAT, DE L'EMPIRE, ETC.

«J'ai assisté aux victoires de la République, j'ai traversé les saturnales du Directoire, j'ai vu la gloire du Consulat et la grandeur de l'Empire: sans avoir jamais affecté une force et des sentimens qui ne sont pas de mon sexe, j'ai été, à vingt-trois ans de distance, témoin des triomphes de Valmy et des funérailles de Waterloo.» MÉMOIRES, Avant-propos.

TOME QUATRIÈME.

Troisième Édition.

PARIS.

LADVOCAT, LIBRAIRE, QUAI VOLTAIRE, ET PALAIS-ROYAL, GALERIE DE BOIS.

1828.

CHAPITRE XCIII.

Insurrection des paysans d'Arezzo.—Portrait du général Menou.—Origine de la famille Bonaparte.—Singulier testament et mort d'un oncle de l'Empereur.

Chez tous les peuples, mais surtout chez la nation italienne, il y a toujours un mécontentement tout fait contre le présent: on hait pour regretter ensuite ce qu'on a haï; on trouve de l'indignation aujourd'hui contre un gouvernement pour lequel on trouvera des larmes demain. C'est ce qui est arrivé aux Toscans: cette domination française, qui paraissait alors un joug, est invoquée en ce moment peut-être comme un bienfait; mais notre autorité n'en eut pas moins à subir, sous la main habile et ferme de la sœur de Napoléon, l'opposition railleuse des salons et l'opposition armée des campagnes.

L'Autriche, malgré ses défaites, l'Autriche, qui ne se lasse jamais, et qui prévoit encore dans son désespoir même, entretenait par de constantes intelligences les dispositions remuantes de l'Italie. L'incertitude de nos premières victoires dans les campagnes d'Allemagne, l'onéreuse diversion de la Péninsule enflammée, l'absence des troupes françaises nécessaires sur les champs de bataille et enlevées aux garnisons; toutes ces circonstances réunies avaient fourni, avec des espérances contre notre fortune, l'audace de la braver. Des placards séditieux étaient journellement affichés à Florence, à Pise et autres villes; les paysans d'Arezzo avaient paru en armes aux portes de Sienne; déjà l'on raillait les Français et leurs partisans; on faisait à chacun son lot dans les proscriptions futures: l'un devait être étranglé, l'autre brûlé sur la place; les plus indulgens parmi les fonctionnaires, au lieu d'être jetés dans l'Arno, devaient, par un atroce jeu de mots, être seulement coulés dans l'Arnino, diminutif du grand fleuve qui traverse Pise. Des prédicateurs désignèrent sans beaucoup de détours les Français et leurs partisans au poignard. Des vêpres florentines furent, en quelque sorte organisées par le clergé, de jeunes prêtres joignirent à leurs prédications la publication de petits pamphlets clandestins, et l'un d'eux fit sur Napoléon une anagramme qui courut le pays, genre de guerre bien peu proportionné à la taille d'un pareil ennemi. Mais la gouvernante déploya dans cette occasion un grand caractère; elle concerta avec les généraux des mesures belliqueuses: des ordres du jour ordonnèrent l'armement de tous les fonctionnaires publics pour concourir à la défense de la patrie. Les tribunaux eux-mêmes furent mis en réquisition militaire. Rien de plaisant comme des juges, et des juges italiens, condamnés à quitter leurs siéges pour se battre. Ils firent, aux instructions qu'ils reçurent pour leur armement et leur équipement, un peu plus de résistance qu'ils n'en eussent fait devant l'ennemi. Cependant on obéit; la chambre des avoués se distingua par la promptitude de sa résignation; les notaires se piquèrent d'honneur. Bon gré mal gré, le sabre remplaça la plume, et l'héroïsme forcé de la magistrature toscane présenta un moment la plus grotesque caricature que j'aie jamais vue. Le général Menou vint commander en ce moment la division militaire.

Qui n'a pas entendu parler du général Menou? Quoiqu'il n'ait fait en quelque sorte que passer sous mes yeux, sa destinée avait été trop singulière pour que je n'aie pas cherché à le bien connaître, et pour que je ne cède pas au plaisir de le peindre. Il avait été maréchal de camp sous l'ancien régime. Jeté dans la majorité de l'Assemblée constituante, il y avait beaucoup parlé sans se faire une réputation d'orateur: c'était un de ces hommes du milieu, qu'à la tribune on estimait assez à cause de ses titres militaires, et qui à l'armée s'était soutenu par sa réputation législative. Je crois qu'au fond ce n'était guère qu'une capacité paperassière. Du reste, comme tous les hommes de l'ancien régime, poussé par hasard, par intérêt ou par choix dans la révolution, il y avait porté ce caractère d'ambition étourdie et un peu frivole, cette facilité remuante plutôt que factieuse, dont le nom de Dumouriez rappellera le type et le modèle. Assez brave pour ne point déparer, sous le rapport du courage, notre admirable armée d'Égypte, dont il obtint le commandement après l'assassinat de Kléber, il y avait en quelque sorte deviné le rôle que joue en ce moment un célèbre pacha, et s'était fait musulman autant qu'il l'avait pu. Il avait toutes les velléités de la grandeur, bien plus que les talens qui y conduisent; une de ces ames de seconde classe, qui la conçoivent comme un caprice, et qui en jouiraient comme d'un hochet. Du reste, Abdalha s'était fort bien assoupli à l'empire. Napoléon l'avait traité sans conséquence, mais non sans générosité[1]; il lui avait seulement interdit le séjour de Paris, mais l'indemnisait par de fort beaux commandemens en Italie, à Turin, à Florence et à Gênes, où il est mort à soixante-douze ans, d'amour pour la première actrice du théâtre. Menou, espèce de ventru avec de l'imagination, était en tout un de ces ambitieux accommodans qui ne reculent pas plus devant la résignation d'une position secondaire mais lucrative, que devant le pesant fardeau d'une trop haute fortune: c'est un général qui a eu beaucoup de succès à Turin, où il vivait avec sa mystérieuse et invisible Égyptienne, par un bal: ce bal fut, en effet, remarquable par sa richesse et sa durée; car pendant trois jours, il ne fut pas interrompu: musiciens et danseuses se relayaient au milieu d'une magnificence qui semblait intarissable, et la solennité du mercredi des Cendres put seule mettre un terme à cette fête, où l'on avait veillé trois jours comme dans un camp.

Malgré tous les souvenirs de cette vie presque fantasmagorique, malgré les qualités que supposent tant d'aventures, la distinction par laquelle le général Menou m'a le plus frappée, c'est son faste élégant, sa dépense généreuse, son talent de faire des dettes, et son génie de ne point les payer; enfin, c'est un héros qui vivra dans la mémoire… des créanciers.

Le général Menou ne fit en quelque sorte que passer en Toscane, et, dans sa courte présence, il montra du caractère, de la résolution, et sut contenir le pays avec peu de ressources, seulement avec du bruit. Il écrivit aux évêques, aux curés, et à tous les prêtres exerçans, qu'ils lui répondaient de la tranquillité publique; qu'il mettrait l'insurrection sur leur conscience; et qu'en leur qualité de confesseurs, ils s'arrangeassent pour prévenir, par l'activité de leurs pacifiques exhortations, l'infaillible qualité de martyrs, qu'il leur promettait en cas de mouvement.

Les victoires de Napoléon arrivèrent bientôt, et, en décidant de plus grands événemens, dissipèrent toutes les petites fumées insurrectionnelles qui s'étaient élevées sur les bords de l'Arno, et les bulletins de la grande armée suffirent contre la bravoure italienne. Deux faits que je vais citer prouveront tout à la fois le caractère moral et belliqueux que cette courte émotion nationale vit déployer.

Dans un des villages les plus disposés à la révolte, une brigade de sept gendarmes tint en respect une population armée de plusieurs milliers d'individus. Isolé, chacun des sept hommes de la petite armée eût été probablement occis par surprise et par derrière; mais, formée en carré, elle présenta une masse trop imposante pour être attaquée, et donna en quelque sorte le secret de toutes les révoltes dans un pays dégradé et déshérité de toute énergie.

Un maire d'un village voisin de Pise, sincèrement dévoué aux Français, s'efforça d'épargner à la commune les désastres d'une rébellion Un coup de stylet vint le frapper au milieu de ses fonctions, et lui apprendre le danger d'un pareil courage. Favorisé par la complicité secrète de presque tous les habitans, l'assassin s'échappa. La grande-duchesse fait afficher qu'une récompense de cent sequins sera payée pour la découverte du coupable: une si large promesse était bien puissante en Italie! Le malheureux l'éprouva; mais ce qui ne se verrait pas ailleurs, c'est qu'il fut vendu en quelque sorte par sa maîtresse, et ses camarades de conspiration et toute la ville arrivèrent en masse pour le voir marcher au supplice. La curiosité semblait avoir étouffé la bienveillance factieuse, et pendant plusieurs jours, non contente d'avoir suivi l'exécution, elle vint avec une inexplicable assiduité visiter et contempler le corps que l'on avait exposé.

On a beaucoup parlé de la finesse des Normands, de la captieuse prudence de leurs réponses devant les tribunaux, de leur habileté à ne jamais dire ni oui ni non: ils perdraient beaucoup de leur réputation si on les faisait concourir à cet égard avec les Toscans. Dans les nombreux procès criminels qui s'instruisirent à la suite des mouvemens insurrectionnels dont je viens de parler, et qui n'avaient pas besoin de cette circonstance pour être fréquens, ou pouvait bien arracher quelquefois des aveux au coupable, mais jamais une affirmation catégorique, un renseignement clair et précis aux témoins. Ma manie de tout voir et de tout observer m'a conduite quelquefois jusqu'à l'audience. Rien de plus singulier que l'art des gens les plus grossiers du peuple pour éluder de répondre. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est l'espèce de conscience qu'ils mettent encore à en manquer. Ainsi, les circonstances favorables à l'accusé, ils les déduisent avec une religion toute particulière, comme pour d'abord établir, qu'en disant un oui bien net sur certain point, ce ne sera pas leur faute s'ils n'ont que des non sur les autres circonstances. «Avez-vous vu passer un tel à telle heure? vous étiez dans tel endroit.—Oui, il peut bien y avoir passé, mais j'étais occupé de tel soin, et je n'ai pu distinguer.» Voilà le dialogue perpétuel entre l'interrogateur et les interrogés.

Qu'on ajoute à de pareilles dispositions dans le caractère national la stagnation du commerce, résultant du blocus continental, la mollesse et la facilité italiennes, chargées dans la magistrature de l'application des lois françaises, et l'on se fera une idée de toutes les causes qui devaient en Toscane multiplier les crimes et les délits. Comme il faut qu'il y ait toujours un peu de ridicule dans toutes les choses d'ici bas, les salons dévoués à la France, et la police, qui était en Toscane très habilement dirigée, avaient répandu le bruit que des mains étrangères soulevaient et la misère et les désordres criminels dont on était témoin. Les Anglais, qui sont très commodes pour ces sortes d'accusations, et qui semblent avoir le privilége des machinations politiques, les Anglais étaient représentés au public comme les auteurs de tout. On prétendait qu'ils avaient fait en Sicile, en Afrique même, une cargaison de brigands armés, et qu'ils en avaient opéré la descente sur divers points de l'Italie. Le fait est que parmi ces bandits il se trouvait beaucoup d'étrangers; mais les brigands doivent toujours être un peu étrangers pour faire leurs affaires, car nul n'est prophète dans son pays. Le gouvernement fit quelques exemples, ordonna des travaux, offrit du travail, jeta quelque argent, et, grâces à tous ces soins réunis, la sécurité se rétablit bientôt, et la matière criminelle diminua un peu en Toscane.

Les tribunaux, ainsi que je l'ai déjà dit, étaient, plus exclusivement que certaines autres fonctions publiques, exercés par des nationaux. Ils étaient fort ignorans des lois françaises; mais ceux même que leur capacité avait rapidement mis au courant étaient bien aises de se retrancher aussi dans une inexpérience apparente et excusable, pour conserver une liberté d'interprétation qu'en Italie la magistrature a toujours su rendre lucrative. Aussi les femmes ont continué à jouir dans les affaires de cette influence, quelquefois si fatale entre leurs mains; car leur justice, à elles, ce sont leurs prédilections et leurs antipathies. Les juges n'avaient pas, sous notre domination, cessé d'être attachés à quelques dames en qualité de chevaliers servans; et ce ne pouvait être au profit de la justice qu'ils cumulaient ces doubles fonctions. Un grave président, auquel je faisais un jour quelques observations à ce sujet, assurément fort singulières dans ma bouche, me répondit par ce doucereux concetto: «De quoi vous plaignez-vous? Thémis n'est-elle pas une femme? Si nos magistrats sont esclaves des dames, c'est par esprit de corps.»

Quoique toute la noblesse toscane eût été enfournée à la cour de la grande-duchesse, et qu'en général ce fût la portion de la population la mieux disposée pour le nouveau régime, l'orgueil aristocratique, toujours très souple en public et très enclin à s'en dédommager en secret, avait dans le principe un peu raillé l'origine bourgeoise de la famille napoléonienne. Cela avait été la mode de l'Europe; mais vingt victoires, l'abaissement des vieux trônes, et les rois devenus des courtisans forcés de Napoléon, toute cette adoption de la gloire et de la fortune eut bientôt fait vieillir ces agréables plaisanteries, qu'un pouvoir sans rancune ne paya souvent que par des faveurs et des dotations. À l'époque où je vins à Florence, cette disposition railleuse contre la famille roturière avait bien diminué; cela tenait-il à la connaissance que la princesse avait fait répandre de l'antiquité patricienne de la famille Bonaparte, qui, avant de s'établir, avait fleuri avec éclat en Toscane même, à Saminiato el Tedesco, non loin de Florence? La grande-duchesse s'y était rendue plusieurs fois et trouvait plaisir à se faire parler de ses ancêtres. On m'a montré dans ce petit bourg la maison même qu'avaient naguère habitée les nobles rejetons de cette noble race. Je suis entrée dans cette maison, j'ai parcouru le petit domaine: cela a été bientôt fait; le propriétaire, tout plein des idées et des souvenirs de la famille Bonaparte, faisait avec une importance très comique un petit cours d'histoire à cette occasion. Il certifiait que la grande-duchesse, qui ne faisait rien pour lui, l'honorait cependant d'une vénération particulière; que l'Empereur des Français, roi d'Italie était venu également à Saminiato dès ses premières campagnes, et lorsqu'il était général en chef de cette armée. Napoléon a eu la joie, ajoutait le bavard et vaniteux gentilhomme d'embrasser à cette époque un vieux oncle qui portait son nom, prêtre respectable, qui reconnut son neveu avec bienveillance et avec orgueil. La preuve que le brave homme lui-même ne pouvait appartenir qu'à la première noblesse du pays, c'est qu'il était fort riche. Cet oncle est mort en 1803; il n'a pu, hélas! assister au couronnement: mais il en avait déjà assez vu pour ne plus douter des destinées futures de son neveu et de sa famille. Admirez sa sagacité! il fit son testament, donna toute sa fortune aux pauvres, laquelle montait bien à un honnête capital de 50,000 écus, et il eut soin de déclarer qu'il ne la laissait point à son neveu; que c'était pour lui et pour les siens une bagatelle dont ils n'avaient pas besoin et dont ils sauraient bien se passer.

Lors du passage à Saminiato dont je vous parle, Bonaparte s'est donné à l'égard de sa famille toute satisfaction; il a fait venir de Pise un célèbre avocat: ils se sont enfermés plusieurs heures avec le vieux prêtre et les papiers dont il gardait principalement le dépôt.

Le bon et respectable ecclésiastique m'a plusieurs fois raconté cette visite, tous les soirs à peu près après son bréviaire, et il m'a dit que son cher neveu avait témoigné une vive satisfaction, une vraie joie de gentilhomme, quand il eut lu de ses yeux le parchemin contenant les noms, qualités et titres d'un de ses aïeux, qui avait été autrefois premier podestat de la ville de Florence.

CHAPITRE XCIV.

Ma position à Florence.—Les deux lectrices.

Au milieu du désordre de mes idées, j'avais cependant apporté à Florence la résolution, ferme dans ma tête et faible dans mes actions, d'acquérir une position honorable. La promptitude avec laquelle je m'étais séparée d'une comica compagnia était déjà beaucoup, avec des antécédens pareils aux miens. Je fus dès lors une artiste dramatique comme on n'en voit guère, n'ayant plus à redouter le côté pénible de la profession, la sévérité du public. Attachée au théâtre de la cour, à l'un de ces théâtres distingués où l'on admire froidement peut-être, mais où l'on est préservé de ces excès d'honneur et d'indignité, également funestes pour l'amour-propre ou pour le repos; dispensée par mon talent, trop faible pour être utile, et par mon assiduité trop intime à la cour, pour être soumise à tout travail suivi et à toute subordination humiliante, je peux bien dire que je n'étais comédienne que de nom. Dans deux ou trois entrevues, Élisa eut même la bonté de me dire que son intention n'était pas que je remplisse les devoirs dramatiques de mon emploi, et qu'elle ne laissait mon nom subsister sur la liste des acteurs de la cour, que pour justifier par un titre quelconque ma présence, et donner un prétexte aux libéralités de sa cassette. Aussi, pendant tout mon séjour à Florence, je ne parus peut-être pas une demi-douzaine de fois dans les coulisses, quoique Élisa et même Bacciochi voulussent bien m'accorder plus de talent qu'à nos actrices en titre, et un ton de déclamation qui leur plaisait davantage.

Mes fonctions réelles auprès de la grande-duchesse étaient celles de lectrice, et mes véritables titres à ses bontés le bonheur de lui plaire. Voici comment m'était venu cet avantage d'une intimité particulière: Me trouvant un matin chez Élisa, appelée pour y recevoir quelques nouvelles réprimandes sur le trop grand train que je menais, et toutes sortes de plaintes de ce genre, elle demande le volume des Œuvres d'Alfieri qui contenait la tragédie de Rosemonde, dont elle avait ordonné une représentation. Le volume ne se trouva point sous la main; j'offris alors de lui en réciter les principales scènes, et je m'en acquittai avec assez de succès pour qu'elle voulût voir à l'instant si ma lecture répondait à ma déclamation, et si, sans l'accessoire du geste, un livre serait aussi bien dans mes mains. Quelques tirades de Voltaire et quelques élégies de Parny suffirent à mon triomphe. Élisa trouva que je lisais bien, «et de manière, ajouta-t-elle, à ce que je sente souvent le besoin de vous entendre. Soyez tranquille, j'arrangerai vos affaires, j'aviserai peut-être à vous donner la place de lectrice; mais pour ne pas attendre les lenteurs que certaines circonstances connues de vous exigent, vous jouirez de tous les avantages de cette position intime, et vous remplirez plus souvent les devoirs de la place que la titulaire elle-même, qui n'accentue pas mieux que vous les vers harmonieux du Tasse et de l'Arioste. Ainsi, ne vous occupez plus de théâtre que pour toucher vos appointemens; l'emploi des reines ne sera plus désormais pour vous qu'une sinécure. Habitez près du palais, suivez la cour toutes les fois qu'elle se déplacera; je me chargerai des frais de voyage, et vous pouvez y compter, soir ou matin, je vous ferai appeler souvent.»

Il y avait en effet dans le haut personnel du palais une lectrice titulaire. Madame Tomasi était trop grande dame peut-être pour ces fonctions modestes. Son mari occupait aussi un haut emploi dans les finances, et sa femme jouissait de cette popularité toujours si facile que l'opulence ajoute aux agrémens naturels et à l'esprit. Madame Tomasi possédait des uns et des autres plus qu'il n'en fallait pour avoir besoin de ce reflet de l'or et de la fortune. Jeune et belle, d'un ton parfait, d'une certaine pruderie extérieure qui faisait attacher un plus grand prix à ses qualités, d'une affabilité flatteuse et commode pour les étrangers, madame Tomasi jouissait à Florence d'une considération particulière et méritée. Sa maison était le rendez-vous de ce qu'il y avait de plus distingué dans toutes les classes, et par le mélange des grands seigneurs, des littérateurs et des artistes, ressemblait assez à ces cercles brillans de madame du Deffand ou de madame Geoffrin, illustration pacifique du siècle dernier. Quelqu'un, qui savait les bontés particulières dont la sœur de Napoléon daignait m'honorer, me proposa de me présenter aux soirées de madame Tomasi. J'estime les artistes et les savans; l'amie de Talma, des Alexandre Duval et des Monti, se croit trop bien organisée pour être indifférente à l'approche du génie; mais je déteste les bureaux d'esprit, et ces escrimes de salon où ne brillent pas les mérites les plus éminens. À tort ou à raison je me représentai le cercle de la belle madame Tomasi comme trop guindé, et la personne qui m'avait proposé de sa part, je crois, de m'y conduire, ne fut pas peu surprise de mon refus. Ma position équivoque dans la société devait me rendre cependant cette proposition flatteuse; mais préférant à tout ma liberté, ma façon d'être en un mot; persuadée que la lectrice en titre de S. A. I. et R. aurait cru faire un immense sacrifice à sa dignité en recevant chez elle son humble surnuméraire, je m'en tins au plaisir d'une possibilité à laquelle donnaient du prix les rapports mensongers, mais au fond toujours funestes, qui circulaient sur mon compte, et dont l'impression était oubliée dans cette circonstance.

Pour de l'envie, on peut me croire, il n'y en avait pas dans mon refus. Je rendais justice à madame Tomasi; mais comme la princesse me reconnaissait un mérite aussi agréable, et m'en témoignait plus fréquemment l'expression, je croyais au contraire qu'il y avait de la modestie à ne point me mettre trop à côté de celle dont je n'étais point l'égale par le rang.

La concurrence eut lieu cependant, mais au moins sans que j'aie été la chercher. Madame Tomasi venait à certains jours offrir ses services, et il n'y avait pas besoin de ma présence pour que la princesse songeât à profiter des miens. Mon assiduité, toujours réclamée, devenait une visible préférence et une faveur suffisante pour moi. Je me trouvai là plusieurs fois au moment où madame Tomasi venait exercer sa charge. Le premier jour je la regardai avec cette inquiétude d'observation qu'on porte dans l'étude des personnes ou des talens, qui sont pour l'amour-propre un intérêt, une ressemblance ou un contact. Lectrice par ordonnance, dignitaire de la maison, par devoir et par penchant, madame Tomasi venait remplir ses fonctions avec toute la gravité du cérémonial. On l'annonçait avec toutes les formules d'usage. Saluts et révérences de sa part, suivant le protocole; c'était l'étiquette personnifiée, et contente et fière d'être l'étiquette. Une des femmes de la duchesse l'annonçait alors, poussait un tabouret à une distance calculée, dressait un pupitre, puis madame Tomasi s'approchait, attendant qu'un mot de l'altesse indiquât le passage qu'elle désirait entendre, et qu'un nouveau signe avertît que la lectrice en titre pouvait commencer la lecture. Madame Tomasi partait alors d'une voix noble et bien timbrée. Elle lisait bien; mais, se gardant fort de se compromettre par le contre-coup et l'émotion du passage qu'elle récitait, madame Tomasi ne rencontrait pas le mieux, cette action naturelle et vive, cet abandon chaleureux qui naît de l'impression qu'on reçoit soi-même, et qu'ainsi l'on communique. La langue italienne était belle dans sa bouche; elle l'eût été davantage, si madame Tomasi eût pu oublier, dans l'embarras de son corset et de ses manières, qu'elle était une des grandes dignitaires de l'État. Quand la princesse interrompait la lecture pour adresser quelques questions à sa lectrice, celle-ci répondait toujours avec intelligence, avec goût, jamais avec éclat et avec saillie. Aussi les séances ne se prolongeaient jamais beaucoup, parce que les souverains, les gens du monde qui savent le mieux s'ennuyer, ne le savent pas long-temps. Sitôt que madame Tomasi avait atteint l'heure qui lui était imposée ou accordée, elle se retirait en suivant l'ordre et la marche prescrite, et en faisant la révérence à reculons. En tout, la belle titulaire excellait à mettre les points et les virgules: dans une des rares occasions où je rencontrai madame Tomasi en exercice, elle me fit beaucoup rire par la grande importance comique qu'elle déploya en face d'un petit accident dont elle eût dû se moquer. Une femme, récemment entrée au service de la duchesse, disposa un jour tout de travers le siége et le pupitre destinés à madame Tomasi: la lectrice en titre recula épouvantée de ce délit d'étiquette, donna mille signes de mécontentement et presque de désespoir. Je ne tenais pas au spectacle de ce puéril chagrin de cour, et la duchesse, qui remarquait ma mine dans ce moment, ne put retenir un éclat de rire qui mit le comble à l'embarras de la lectrice. Je ne revis jamais madame Tomasi sans me rappeler sa mésaventure, la plaisante dignité avec laquelle elle avait essuyé la maladresse d'une pauvre femme de service, la plus plaisante douleur qu'elle avait paru éprouver de cette scène. Mon Dieu! quelle maladie pousse donc à la cour des gens heureux et qui ne s'y précipitent que pour échanger les tranquilles et honorables loisirs de l'indépendance et de la fortune contre les ennuis d'un esclavage qui vous expose encore à des revers de vanité?

La seconde lectrice, la lectrice surnuméraire, et encore de fait seulement, ne passait point par toute cette filière de cérémonies, et la modestie de sa position lui en sauvait les désagrémens; car, à la cour, ce qu'il y a de mieux, c'est d'être fort peu de la cour. J'étais convoquée sans façon, mais j'étais en revanche congédiée sans échec. Quelquefois on me faisait attendre mon introduction, mais on ne me faisait jamais abréger ma séance. Comme mes heures de lecture étaient particulièrement indiquées pour le soir, j'entrais lestement sur la pointe du pied, sans bruit, avec mystère, comme quelqu'un qui vient en bonne fortune. Ni femme de service, ni tabouret, ni aucun signe d'honneur… ou de servitude. Je m'asseyais sans lisière sur le premier siége, très près de la princesse, et je n'entamais ma lecture qu'après un échange de ces paroles familières qui disposent à goûter davantage des heures qui doivent être passées ensemble. Je lisais alors, et suivant ma seule inspiration, les morceaux des poëtes et des prosateurs italiens ou français que je supposais le plus en rapport avec l'état de l'ame et la disposition d'esprit de la princesse. Dans ces attentions il entrait quelque chose de tendre comme l'amitié. Élisa, heureuse dans le rang suprême d'inspirer un dévouement qui était de cœur et point de cour, se laissait aller à toutes les saillies d'une imagination brillante et à toutes les affections d'une bonté charmante. Elle trouvait que je lisais à son goût, avec émotion, avec un accent vrai, reflet intéressant d'une tête romanesque. La douce intimité du tête-à-tête la gagnait bientôt; j'oubliais aussi mes fonctions: entraînée par la causerie, et quittant mon siége et mon livre, je venais alors me mettre sur le pied du lit impérial. Mon souvenir se reporte avec délices à ces heures de flatteuse et douce intimité, où deux femmes, d'un rang et d'une destinée si différens, se laissaient aller à la confidence de leurs impressions. Ma franchise excitait involontairement l'abandon; la souveraine redevenait femme comme moi pour se souvenir, pour désirer, pour craindre, espérer et sentir. Mais l'histoire ne doit point recueillir les mystères de la chambre à coucher; l'histoire, c'est un vieux diable qui se fait ermite.

Toute idée d'intérêt et d'ambition à part, ma position n'était-elle pas mille fois préférable à celle de madame Tomasi, et le parallèle des deux lectrices laisserait-il un choix à faire? Dans les relations amicales comme dans les relations plus tendres de l'amour, la faveur mystérieuse n'acquiert-elle pas un nouveau prix? N'y a-t-il pas aussi sous le rapport de la vanité un certain plaisir, pour les gens qui ne sont pas dans les affaires, d'en savoir plus long que les diplomates et les fonctionnaires, et de connaître le secret des faveurs et des disgrâces? Certes cette position était assez piquante et assez agréable pour ne pas me donner le désir de troquer mon maintien sans façon auprès d'Élisa contre le tabouret d'une dame d'honneur aux galas de la cour.

Une petite scène qui m'arriva à Pise prouve jusqu'où allait mon intimité. La grande-duchesse m'avait fait appeler: mon introduction avait toujours lieu par l'intermédiaire de M. de Luchesini fils; je monte et parcours tous les appartemens de service sans rencontrer personne. Je touchais à la dernière pièce quand un valet de pied se présente et me demande: «Qui êtes-vous? Où allez-vous?» Il parlait haut, et répétait insolemment: «Vous ne sortirez plus sans dire où vous alliez, ce que vous vouliez.» Au bruit de cette conversation un peu vive, une porte s'ouvre, la grande-duchesse paraît, le valet s'efface, s'aplatit comme une enveloppe, et je me contente de lui dire en lui montrant la souveraine: «Vous voyez maintenant ce que je veux,» et je passe en riant devant le pauvre diable frappé d'un stupide étonnement. La grande-duchesse, en riant autant et plus que moi, m'emmène avec elle, et s'écrie: «Oh! c'est la scène d'Almaviva avec Bartholo; on n'a pas une tête comme la vôtre.» Ma résolution, ma réponse, mon air de dévouement et de cordialité dans cette circonstance me valurent un redoublement de confiance, de bon accueil et de cajoleries de la part d'Élisa, qui, après s'être amusée de mes folies, reprenait quelquefois sa dignité pour les blâmer et pour me recommander en quelque sorte de lui réserver le plaisir exclusif de les connaître.

CHAPITRE XCV.

Soirées chez la grande-duchesse.—Portraits des Turcarets de la cour de
Florence.

Le carnaval avait un peu fatigué même cette ardeur de plaisir si vive en Italie, et aux dissipations extérieures et bruyantes avaient succédé le charme plus tranquille des voluptés mystérieuses, l'aimable familiarité des soirées sans étiquette, et les causeries plus libres et plus amusantes du petit comité. Toutes les fois que le cercle devait un peu s'étendre pour satisfaire aux exigences des vanités légales, et donner à tout ce qui composait la cour l'occasion de remplir ses fonctions, je n'étais point appelée au milieu de cette fournée encore considérable de dames d'honneur, de chambellans, d'écuyers et de fonctionnaires; mais dès que la réunion avait lieu sans invitations officielles, et qu'elle était en quelque sorte l'effet du hasard, les principes du cérémonial étaient sauvés, et je me trouvais obtenir ainsi, plus souvent que les grands en titre, les honneurs du tête-à-tête et du sourire impérial.

Élisa possédait au suprême degré le tact, l'amabilité et la grâce nécessaires à son rôle de présidente; et comme elle trouvait elle-même du plaisir à descendre de sa dignité, elle rendait les autres plus agréables en l'étant elle-même davantage. La noblesse italienne, qui encombrait ses antichambres, venait en détail à ces réunions; c'étaient les Gheradeschi, les Médicis, les Pozzoloni, les Barbarini. Il y avait dans tout cela de fort beaux hommes et de fort jolies femmes, et sinon une grande liberté d'esprit, en revanche une extrême facilité de mœurs. Nos chambellans et dames d'honneur étaient dans le même système, et la conversation n'était pas plus sévère que la conduite. Toutefois il y avait de la délicatesse dans l'une, aussi bien que du décorum dans l'autre. De même qu'autrefois la qualité de simple citoyen romain était une certitude d'honneurs, de même, à cette époque de gloire et de puissance, un Français devenait par son nom seul un objet d'attention et de respect. J'ai vu aux soirées intimes de la grande-duchesse non seulement les Français qui occupaient de hautes fonctions publiques, mais ceux même que leurs grades ou leur rang n'élevaient pas jusqu'aux classifications que les cours légitimes établissent pour les petites politesses que les maîtres daignent accorder quelquefois aux sujets. Toute personne honorable était admise dans cet intérieur d'un palais accessible et affable; point d'exclusions à cette familiarité flatteuse, qui, tout en laissant subsister la distancé du trône, donnait cependant par ses concessions tout ce qu'il fallait aux amours-propres. Ceux même que leur valeur personnelle, que leur esprit ne recommandait pas, recevaient des ce contact impérial une meilleure opinion d'eux-mêmes, et par conséquent une involontaire disposition à lui dévouer les qualités qu'on voulait bien leur reconnaître. Il est si naturel de croire au mérite, à la vertu, de se dévouer enfin à la cause des princes et des gouvernemens qui nous estiment et qui tiennent compte de nos talens!

Cet art de rendre les autres contens, Élisa le possédait par habitude et par nature, par penchant et par intérêt. Elle avait beaucoup d'esprit pour son compte, et elle en avait encore davantage par celui que ses gracieuses attentions provoquaient. Outre cette coquetterie de sexe que pas une finesse n'abandonne, elle avait encore, si je puis ainsi m'exprimer, une coquetterie d'ambition; elle ne voulait pas être au-dessous de la fortune qui l'avait comblée de ses faveurs, ni démentir, quoique femme, le nom de ce Napoléon qui l'honorait et l'aimait de préférence. C'était quelque chose de piquant que cette alliance de prétentions aimables, cette vivacité d'une femme née dans une condition privée et qui n'en veut pas perdre les heureux priviléges; cette finesse italienne qui animait sa physionomie et ses discours, et cet instinct de grandeur et de dignité qui, tout en retenant les faiblesses et les goûts d'une condition première, savait les soumettre au besoin de l'estime, et se faisait un devoir d'acquérir les qualités solides de son rôle de souveraine.

Ainsi que je l'ai dit, Élisa n'était point belle; mais elle possédait assez d'agrémens pour n'être pas désespérée, et tous les honneurs brillans qui se succédaient à la cour de Toscane pouvaient en vérité, sans ridicule, flatter et encenser une princesse dont les charmes eussent encore obtenu cet honneur dans un rang privé. Sa beauté était donc officiellement reconnue dans les petites réunions. C'était en quelque sorte le mot d'ordre qui servait de temps en temps à rallier les groupes épars dans le salon; car le cercle, quoique fort restreint, se divisait encore ordinairement en a parte moins nombreux. Quand la conversation languissait, quelque chambellan ou quelque autre courtisan de bonne volonté trouvait toujours dans la mise d'Élisa, dont le goût éclatait surtout dans ce travail, le texte de quelque dissertation commode que commentait le plus spirituellement possible la galanterie de l'auditoire. Les Français avaient à cet égard des idées mères, jetaient les premiers la motion imprévue d'une louange délicate et fine, et tout le gros de la troupe se cotisait pour revêtir ces rapides improvisations de l'esprit de toute l'hyperbole italienne. Rien n'était curieux comme ces traits rapides de l'agrément français, ramassés au vol par des écuyers ou par des gentilshommes; comme toutes les fadeurs élégantes du moment développées, remaniées par des flatteurs de seconde classe en style de dithyrambe.

De tous les grands fonctionnaires, M. le baron Fauchet, préfet de Florence, était celui dont les assiduités étaient les moins fréquentes. Je n'en sais pas trop la raison, mais il appartenait un peu plus à la génération de la république qu'à celle de l'empire, et la jeunesse était la vertu politique pour laquelle la cour de Toscane avait le penchant le plus décidé. M. le baron Capelle, préfet de Livourne, était plus assidu que celui de Florence, et la remarque en fut faite dans le temps et n'appartient nullement à l'auteur de ces Mémoires. M. le baron Capelle était non seulement un magistrat distingué, mais encore un homme de beaucoup d'esprit. Il n'est donc pas étonnant qu'il fût toujours gracieusement accueilli, et la malignité publique, qui aime à appuyer son envie naturelle sur des apparences, n'a pas plus épargné M. le baron Capelle que tous ceux qui comme lui avaient toutes les qualités nécessaires pour justifier ces rumeurs. La seule chose que je sache, c'est que l'empereur, qui pensait sur la vertu des princesses comme César sur celle de sa femme, et qui voulait prévenir les soupçons injustes que l'opinion malveillante ne manque jamais d'ériger en accusations réelles; l'empereur, dis-je, refusa de donner son consentement à ce que le préfet, qui devait être uniquement son serviteur, cumulât avec sa dignité de proconsul impérial, je ne sais plus quelle charge qu'Élisa se proposait de lui accorder à sa cour. Un beau jour, au lieu du consentement et de l'approbation de Napoléon qu'on attendait, M. le baron Capelle fut appelé à une préfecture plus importante de l'intérieur. Mais ce qui dérouta toutes les conjectures, c'est que cette place étant plus belle, il y avait dans le fait avancement et non disgrâce; et ce qui acheva encore de confondre les suppositions, c'est que la munificence impériale ajouta, dit-on, un supplément de 20,000 fr. de traitement à celui du magistrat exilé de Livourne. M. Capelle partit donc pour Genève, ville devenue très importante par le séjour voisin de madame de Staël, retirée à Coppet, attendu que Napoléon n'était pas sans quelque jalousie contre cette femme célèbre, puisqu'il la traitait en effet en puissance rivale et dangereuse. Ce que je dois à la vérité, c'est de déclarer qu'à Livourne M. le baron Capelle jouissait de toute la considération que ses qualités aimables méritaient de lui concilier. Il était homme de société autant et plus peut-être que de cabinet. Il n'en faut pas davantage pour mécontenter les médiocrités qui croient les affaires incompatibles avec l'esprit et les succès du monde. Ce préfet fut remplacé à Livourne par M. le baron de Goyon, qui doit être aujourd'hui comte ou marquis; car il tenait à une de ces familles de la vieille roche, que l'empire mettait quelque coquetterie à recruter pour marier la noblesse féodale avec sa noblesse récemment armoriée. Je ne parlerai pas de M. de Goyon; il vint fort tard dans ces pays, et je ne l'ai vu qu'une fois passer en habit brodé.

Tous les généraux, qui alors ne restaient guère en place, et qui passaient par les états de la grande-duchesse, paraissaient comme des étoiles fugitives, comme des astres d'un moment à sa cour; mais parmi ceux dont l'illustration m'était chère, il ne me fut donné d'en rencontrer aucun. Les financiers étaient en fort bonne odeur dans les réunions du soir. Ils soutenaient là mieux qu'ailleurs la difficile et brillante concurrence des militaires et des aides-de-camp. Ils formaient en quelque sorte le fond de la société, parce que leurs fonctions les mettaient en rapport direct avec Élisa. Ces Turcarets de l'école moderne, qui n'avaient rien de leurs devanciers, et qui semblaient fort bien dressés aux habitudes de palais, étaient entre autres: M. Hainguerlot; M. de Sourdeau, receveur général; M. Scitivaux, payeur; et M. Rielle, intendant général de la maison de la grande-duchesse.

M. Hainguerlot, à la tête poudrée comme un élégant de l'ancien régime, à la taille fine et au port décidé comme un mirliflore du jour, coquet et fastueux depuis les épingles en diamans de son jabot jusqu'aux boucles en émail de sa chaussure, réunit dans ce qu'elles ont de bien toutes les nuances diverses du marquis, du fournisseur et de l'homme à bonnes fortunes. M. Hainguerlot, qui possédait peut-être autant d'instruction que les autres, en laissait moins paraître et atteignait à moins de frais au talent de plaire. Il excellait dans ce que j'appellerai l'esprit du directoire, expression qui ne sera sentie que par ceux qui ont suivi les mœurs de cette époque, sorte de mélange d'une gaieté tout à la fois leste et bruyante, et d'un grand laisser aller de paroles et de principes, qui convenaient assez bien au caractère de M. Hainguerlot, et qui donnaient à son air d'opulence facile et généreuse comme une grâce naturelle del non curare, qui font tout de suite d'un homme riche un homme agréable.

M. Rielle pouvait s'appeler l'antithèse naturelle de M. Hainguerlot. Quand on observe M. Rielle, on est tenté de dire: Voilà la bureaucratie avec des manchettes, et l'arithmétique en habit habillé. Il passait à Florence pour une tête forte, pour une capacité positive et sûre, et son talent était là trop nécessaire pour n'être pas apprécié jusqu'à l'exagération. Quand on tient la cassette des princes, on sait mieux que personne se qu'ils valent; et le budget de leur maison devient celui de leurs qualités et de leurs vertus. Le culte de M. l'intendant faisait monter bien haut le tarif moral de la grande-duchesse; car on ne saurait imaginer un dévouement plus absolu, une assiduité plus consciencieuse, un empressement plus flatteur. Quand par hasard on questionnait M. Rielle sur quelque objet sérieux et spécial qui pouvait le rapprocher des chiffres, j'ai remarqué qu'il répondait avec une extrême lucidité, car je me surprenais à le comprendre; mais quand la parole lui venait toute seule, on sentait la gêne d'un commis qui se bat les flancs pour être gracieux. Malgré son vif désir de plaire à la souveraine, qui d'ailleurs l'estimait beaucoup et justement, malgré les avantages d'une taille qui ne demandait qu'à se ployer, M. Rielle avait l'air d'un courtisan mal à son aise, et pourtant ce n'était point faute de bonne volonté, car dès le matin il se mettait en fonctions. Esclave de l'étiquette, on ne l'eût jamais surpris sans le costume de rigueur. N'importe l'heure, le lieu où il était rencontré, on pouvait compter sur la toilette la plus sévère. Je fis un jour beaucoup rire la grande-duchesse, en me permettant de dire que je croyais que M. l'intendant couchait tout habillé. Le bon mot était si vrai, d'une justesse tellement prise sur le fait, qu'un jeune homme attaché à la personne de M. Rielle fut bien obligé de rire comme les autres du portrait de son patron. Ce jeune homme intéressant, que par une familiarité flatteuse tout le monde appelait M. Eugène[2], venait aussi quelquefois aux soirées du petit comité, et Élisa se plaisait à lui dire les choses les plus aimables. Nous étions fort bien ensemble; c'est de lui que je recevais les appointemens particuliers et les gratifications que la princesse daignait m'accorder. Quoique M. Eugène eût pu être mon fils, il me grondait quelquefois d'une manière toute paternelle sur mes prodigalités, mon humeur vagabonde et mon mépris du qu'en dira-t-on. La petite mine de ce Caton de vingt ans était si piquante quand elle était sérieuse, qu'il m'arrivait quelquefois de redoubler de folie dans l'espoir de me les faire ainsi reprocher. Excellent jeune homme, un souvenir doit vous distinguer de la foule de tous nos courtisans italiens; votre cœur ne changea point avec la fortune de vos maîtres, et je vous en remercie au nom de la femme généreuse à laquelle presque seuls nous avons été fidèles.

Avant que le chef de M. Eugène, M. Rielle, m'eût aperçue dans l'intimité de la princesse, il ne faisait pas grande attention à moi; il est même probable que je lui déplaisais comme une de ces importunes de caisse que la multiplicité des faveurs et des gratifications signalent aisément aux préventions des trésoriers des princes, qui ont toujours l'air d'avoir peur que les majestés et les altesses ne meurent de faim. Mais dès que M. Rielle eut entendu l'excellente Élisa s'exprimer sur mon compte en termes formels de bienveillance et d'extrême intimité, je n'eus qu'à me louer de ses procédés. Je ne causais jamais avec lui, mais il me saluait, comme on salue la faveur qu'on blâme et qu'on respecte.

Un jour que mes créanciers, car, dans les temps de ma plus large opulence, j'ai toujours eu la manie de payer sans compter, mais de payer tard; un jour, dis-je, que ces créanciers impolis, aimant mieux s'adresser à d'autres qu'à moi, vinrent mettre haro à une somme qui m'était accordée, M. Rielle défendit mes intérêts avec fermeté, me remit devant eux et intact le don de ma bienfaitrice, et répondit avec la formule qui accompagnait ses moindres paroles où le nom d'Élisa était appelé par la circonstance: «Puisque Madame a le bonheur et la gloire d'intéresser S. A. I. et R. Madame la grande-duchesse, je ne puis permettre qu'on la gêne dans l'emploi du don qu'elle obtient comme prix de son zèle et de son attachement.» Ce jour-là M. Rielle me parut entendre l'administration et les finances aussi bien que Colbert.

Puisque je suis en train de peindre nos financiers, tous, à quelque manie près, beaucoup plus aimables que ces grands seigneurs italiens à la clef d'or, jetés dans le même moule, je ne dois pas oublier M. Scitivaux, qui ne faisait pas sa mine plus orgueilleuse que ses fonctions; homme réservé, aussi loin de la basse adulation que de l'ingratitude plus basse encore; portant à la cour une originalité toujours piquante, celle du désintéressement et de la franchise, ayant de la lecture et de l'esprit, mais ne le laissant paraître que par oubli et par distraction, possédant une mesure parfaite dans l'expression de tous ses sentimens, ne manquant pas d'une certaine causticité dont il sait à propos arrêter les saillies avec une prudence ingénieuse et honorable. Il parle très bien italien, et, sous ce rapport seulement, il trouvait grand plaisir à ma conversation comme à un exercice utile pour ses légitimes prétentions à la pureté de la belle langue toscane; en tout, M. Scitivaux était un homme distingué, et un certain défaut d'un de ses yeux, qui donnait de l'irrégularité à son regard, par cela même répandait comme un voile de malice sur toute sa physionomie, laquelle allait fort bien à son genre de conversation. Il y avait aussi M. Sourdeau, moins aimable en sa qualité de receveur général qu'en sa qualité de mari d'une très jolie femme, qui eût été peut-être incomparable, si, à vingt-deux ans, elle n'eût déjà été sans fraîcheur. Elle n'avait pas beaucoup d'esprit, mais son sourire s'en passait si bien, ses yeux avaient tant de charmes, et la beauté est si ingénieuse et si éloquente quand on la regarde, que personne ne pouvait être assez stoïque pour s'apercevoir de ce qui pouvait manquer à madame Sourdeau.

Je n'ai jamais revu cette femme ravissante depuis ses beaux jours de Florence; on m'a dit, en 1817, que son mari avait quitté Paris pour aller occuper la place importante de consul à Alger. Je suis bien sûre qu'il y a dans le harem du dey peu de visages et de tournures d'odalisques qui pussent rivaliser avec les grâces de madame Sourdeau, et je suis bien sûre encore qu'une si jolie femme n'aura jamais assez mauvais goût pour vouloir tourner une tête à turban. Au surplus, cela regarde son mari.

Beaucoup de jeunes et brillans militaires venaient renouveler souvent, par leurs courtes apparitions, la monotonie du salon grand-ducal, qu'Élisa savait d'ailleurs prévenir par son amabilité naturelle, et par la mobilité d'une imagination habile à chercher pour le lendemain des impressions nouvelles, quand celles de la veille l'avaient ennuyée. Alors les courses, les promenades aux diverses résidences impériales renouvelaient l'aspect de la cour et dissipaient bientôt les vapeurs inévitables de la royauté.

Je ne sais pas s'il y a un grand intérêt historique à relater minutieusement les détails de ces soirées particulières; les plaisirs de l'intimité sont ceux qui laissent le moins de traces, peut-être parce qu'ils sont les plus doux. On riait, on causait, on jouait au billard, quelquefois à cache-cache; les amusemens les plus simples devenaient, par le contraste du lieu et des personnages, les plaisirs les plus agréables et les plus piquans. C'est, en effet, quelque chose de récréatif que de graves magistrats jouant à colin-maillard et des préfets à la main-chaude. Malgré le désir de plaire à la souveraine qui n'abandonnait jamais les hommes, des a parte s'établissaient souvent, et l'émulation de tous ne semblait point nuire à la sécurité de chacun. Les glaces, les sorbets, le punch, circulaient sans cérémonie comme les bons mots. La princesse me faisait lire des vers; mais elle ne cédait à personne l'honneur de lire les bulletins de la grande armée, et le plaisir de proclamer les exploits de son chef invincible. Le nom de Napoléon une fois prononcé, Élisa redevenait souveraine, et les courtisans, quelquefois mollement étendus sur les canapés, entraînés par instinct ou par complaisance, interrompaient aussitôt le demi-sommeil qu'ils se permettaient. Qu'on ajoute à la liste que j'ai donnée quelques poëtes, quelques antiquaires, qui ne sortaient pas de cette honnête médiocrité qui ne laisse pas même son nom dans nos souvenirs, et l'on aura un almanach presque complet de la cour de Toscane.

CHAPITRE XCVI.

Le prince Félix Bacciochi.—La princesse Élisa.—Leurs enfans.

Mon Dieu! je suis écrivain aussi désordonné que femme étourdie. Mes Mémoires ressemblent involontairement à mon existence et à mon caractère. Je suis au milieu des événemens, et je les retrace bien moins suivant leur importance réelle que d'après l'impression individuelle que j'en ai ressentie. Ainsi me voilà au milieu de la cour de Toscane, ayant passé en revue toutes les grandes et petites vanités depuis la chambre jusqu'à la bouche, ayant mentionné tous les dignitaires depuis l'ordre militaire jusqu'à l'ordre financier; je n'ai oublié personne, même parmi les courtisans amateurs, personne… que le mari de la grande-duchesse, que le prince Félix Bacciochi.

La dynastie impériale était déjà si ancienne par la puissance du bras qui l'avait fondée, l'usurpateur avait si vigoureusement lancé le char de sa fortune, qu'on eût dit que cette autorité nouvelle avait déjà besoin d'être bercée, comme une vieille monarchie, par les hochets de l'étiquette; et que, dans la conquête du monde, il restait du temps à un grand homme pour la résurrection de toutes les puérilités féodales. Le sang de la maison de Napoléon paraissait déjà si légitime et si pur, que, dans les alliances qui avaient précédé son élévation, il ne devait point être confondu avec celui des étrangers, unis d'abord à elle sur le pied d'une égalité dix ans avant trop flatteuse. Ainsi les gendres de la bonne madame Lætitia n'avaient pu monter au rang d'altesses impériales avec leurs épouses. Ils n'avaient obtenu qu'une moitié de l'avancement et que la première de ces distinctions monarchiques. Jeux étranges de la destinée! Un soldat élevé d'hier sur les pavois, sorti, par la seule force du génie, des rangs secondaires de la société, ressentait déjà jusque dans ses relations domestiques un orgueil de race, une délicatesse de famille égale au moins aux répugnances de Vienne ou aux susceptibilités de Versailles. Il y avait déjà pour les siens des mésalliances, et l'on en agissait avec elles à la manière des anciennes dynasties qui pesaient, avec tant de restriction, le rang des heureux privilégiés que certaines faiblesses condamnaient de royales personnes à prendre pour époux. Les sœurs de Napoléon avaient été mariées comme des bourgeoises; et, par l'effet d'une métamorphose à peine remarquable, au milieu de tant de merveilles que l'on ne conçoit pas que le temps ait pu accumuler en un si étroit espace, ces nobles sœurs se trouvaient avoir dérogé, et leurs maris n'être plus que des inférieurs, et vis-à-vis d'elles que des parvenus.

Le prince Félix Bacciochi devait au hasard une de ces positions singulières. D'une bonne et honorable famille, d'un courage qui lui avait ouvert avec distinction la carrière des armes, d'un noble et généreux caractère, il avait compris avec sagacité et accepté avec bon sens les dons et les exigences d'une si haute fortune. Il s'était prêté de fort bonne grâce à toutes les volontés de l'empereur, et s'était fait avec une raisonnable résignation le simple sujet de sa femme. Élisa gouvernait en son propre et privé nom; elle était grande-duchesse, le prince n'était que son mari, et non point son égal. Cet échange, ce passage du pouvoir d'un sexe à l'autre, cette domination que le fait établit et justifie souvent dans l'histoire, formait là un principe, une doctrine, un droit de par la grâce de Dieu et les constitutions de l'empire.

Ainsi le vrai titre du prince, ses fonctions publiques se réduisaient au titre de grand-aigle de la Légion-d'Honneur, et de général de division commandant la 29e division militaire. Quant à l'administration et au gouvernement, tout cela rentrait légalement dans les attributions de sa souveraine. Félix n'en prenait nul souci, jouissait avec délices de toute absence de cette responsabilité qui vend si cher ce qu'on croit qu'elle donne à la grandeur, et ne retenait de sa position que le privilége plus doux de s'interposer quelquefois comme ami, comme conseil dans l'aplanissement des difficultés, dans la réconciliation des haines, dans l'adoucissement des rigueurs et la distribution des bienfaits. Aussi l'affection des Toscans allait-elle plus volontiers du côté de ce caractère modeste, et d'ailleurs national, que vers les vertus plus énergiques et plus capricieuses d'une femme et d'une étrangère. Dans Élisa on voyait un maître:

     Notre ennemi c'est notre maître,
     Je vous le dis en bon français;

aveu naïf et profond de celui qu'on a si bonnement appelé le bon La Fontaine. Bacciochi, au contraire, apparaissait aux préventions populaires comme un ami et un protecteur.

Du reste, doué d'une noble figure, d'un esprit suffisant à un fort bel homme, Bacciochi n'était mari que dans l'acception conjugale du mot. L'union des deux époux se bornait à un échange d'égards et d'attentions réciproques. D'un côté, quoique sa bravoure fût éclatante, quoique la gloire des armes lui fût chère, ses talens à la guerre n'étaient pas assez supérieurs pour qu'il y parût dans un haut commandement; et, d'une autre part, son rang dans la famille impériale ne lui permettant pas une place trop secondaire, il se trouvait dans une de ces positions équivoques qui condamnent un homme à l'inaction par dignité, et qui, faute d'aliment, le jettent dans les plaisirs comme dans une sphère indispensable d'activité.

On pense bien que le prince Félix n'habitait pas avec sa souveraine. Il occupait, rue de la Pergola, un hôtel délicieux qu'on appelait sa cour, laquelle se composait particulièrement de militaires. J'y ai fait de rares apparitions, mais elles m'ont suffi pour apercevoir qu'il y régnait encore plus de liberté qu'à la cour officielle de la grande-duchesse; un mélange du ton militaire de l'empire et de la galanterie facile d'une autre époque, l'humeur guerrière et joviale du camp, y faisaient excuser un peu les licences et les souvenirs du Parc aux Cerfs. Grand, généreux sous le rapport des maîtresses, Félix remplissait avec une grande élégance d'imitation son rôle de prince. Élisa savait tout cela; elle m'en parlait quelquefois ainsi que d'une chose convenue, d'un traité agréable aux deux partis, d'ailleurs pleins d'estime, d'égards et d'affection l'un pour l'autre. Élisa connaissait le monde, le respectait, et montrait beaucoup de tact et un sentiment parfait du savoir-vivre, en payant à la société et à l'opinion le tribut de ces convenances tutélaires qui ne sont encore, dans leurs apparentes concessions aux autres, qu'une utile dignité pour nous mêmes. Modèle des maris et des femmes, tels que les veulent l'usage et la morale, c'était plaisir de voir ce couple, si délicatement séparé, se rapprocher au spectacle avec une cordiale intimité; le prince plein de déférence, la princesse affectueuse et digne, tous deux sans distraction et sans contrainte, leur enfant placé entre eux comme un gage de souvenir et d'union, et en face de la morale de leurs sujets italiens, pouvant presque, pendant deux heures, passer pour des patriarches. La représentation tombait avec la toile; le prince reconduisait la princesse jusqu'à sa voiture, et chacun rentrait ensuite dans son palais… et dans sa liberté. Il en était de même dans toutes les villes du gouvernement; à Florence, à Lucques, à Livourne, à Pise, à Sienne, leur loge était commune. Les jours de réception solennelle, Félix se retrouvait encore auprès d'Élisa, l'aidait dans les soins et dans les plaisirs du rang suprême; et quand la pièce était jouée, chacun de ces acteurs rentrait encore chez soi comme après le spectacle. Sans le sacrement qui avait uni l'adjudant Bacciochi à la sœur de Napoléon Ier, on l'eût pris infailliblement pour son chevalier d'honneur.

Cet enfant dont je viens de parler était une petite fille charmante, dont la figure rappelait les beaux traits de son père et la finesse d'Élisa. Une pétulance, une vivacité inconcevable, animaient tous ses mouvemens. Un petit orgueil fort original lui faisait quelquefois crier dans l'expression de sa colère ou de sa joie: «Je suis la petite Napoléon;» mais il y avait dans son dire enfantin mieux que vanité; c'était comme un bonheur précoce de porter le nom et de rappeler les traits de celui que ses père et mère adoraient comme un dieu. Les plus heureuses qualités de l'ame semblaient devoir embellir dans ce délicieux enfant les plus heureux dons de la nature. Je me rappelle l'avoir vue un jour courir vers une petite fille qui demandait l'aumône, et que le suisse chassait assez durement de l'avenue du Poggio impérial. Elle se mit à pleurer à la vue de la misère de la jeune mendiante, la prit par dessous le bras pour forcer la consigne; exigea, avec un ton impérieux qui était charmant, qu'on lui donnât à manger, de l'argent, surtout des bas et des souliers, car sa protégée, disait-elle, devait bien souffrir des cailloux. La sous-gouvernante avait beau représenter que c'était trop que S. A. s'occupât elle-même de ces détails; qu'elle était mille fois trop excellente, la petite altesse répondait avec une mine à croquer: «Mais puisque je suis la petite Napoléon, je dois être meilleure que les autres enfans». J'étais présente à cette scène, et je puis dire qu'à cet élan du cœur, à cette saillie de sensibilité vraie et gentille, je maudis de toute mon ame l'étiquette qui défend d'embrasser les enfans des princes, car un baiser donné à cette aimable et bonne petite Napoléon m'eût fait du bien.

Élisa adorait sa fille, mais toute sa tendresse pour elle ne lui faisait pas oublier la douleur qu'elle avait éprouvée de la perte d'un autre enfant. Celui-là était un garçon, et l'idée de l'hérédité tourmentant alors toute la famille impériale, on concevra aisément toutes les douleurs réunies d'une mère et d'une souveraine. Plusieurs fois je l'ai vue, au milieu des fêtes et de toutes les distractions de la grandeur, s'échapper furtivement du palais pour aller à genoux jeter des fleurs et des larmes sur le tombeau de son enfant. Regrets cachés, hommages secrets à des mânes chéris, il a fallu vous surprendre pour vous connaître, et votre sincérité n'en est que plus pure et plus touchante, dégagée de ce faste des cours, de ce luxe des douleurs royales, dont la magnificence altère et gâte le sentiment.

La malignité n'épargnait pas Élisa. Le baron de Cerami, très bel homme, était très assidu auprès de la grande-duchesse; on les rencontrait souvent à cheval, galopant au milieu des parcs; mais comme ses fonctions l'attachaient à la cour, pourquoi voir une faiblesse dans ce qui n'était que l'obligation d'un courtisan ou d'un écuyer, de suivre et d'accompagner sa souveraine? Si les princes de la dynastie de Napoléon avaient eu à s'occuper de la succession de leurs trônes, ces bruits de la malignité contemporaine eussent pu être relevés par l'histoire; ce serait aujourd'hui une indiscrétion inutile que d'en soulever le voile. Tout ce que je sais, c'est qu'Élisa ne parlait pas de ces personnes comme on parle de ses serviteurs.

CHAPITRE XCVII.

Mort d'Oudet.—Sociétés secrètes de l'armée.—Quelques souvenirs de notre liaison.

J'ai souvent entrepris un voyage de quelques centaines de lieues sans m'inquiéter le moins du monde de mes bagages, parce que je suis pénétrée de la conviction qu'une bourse bien garnie est un bagage cosmopolite qui suffit partout pour être immédiatement pourvu de l'utile et de l'agréable. Mais ce que je surveille avec une sorte de superstition, ce que j'emporterais avant l'argent, c'est un petit nécessaire anglais consacré à mes papiers, à mes lettres, trésor de souvenirs également chers à mon cœur par leur joie et par leur amertume. Le soir, quand je suis seule, surtout quand ma journée a été terne et monotone, je prends d'abord machinalement la boîte aux émotions, et je m'occupe à relire, à regarder, à classer ces précieux gages du passé.

Retenue chez moi par une légère indisposition, après avoir fouillé mes archives sentimentales et ajouté quelques notes du moment, je tombai sur un billet signé Oudet: à la lecture de ses phrases ambiguës et en même temps brûlantes, je ressentis presque un effroi pareil à celui que ce singulier personnage m'avait inspiré dans deux ou trois occasions, effroi bizarre mêlé d'un intérêt puissant. Je n'ai point assez dit tout ce que cet être possédait de prestigieux; un premier regard de lui était ineffaçable. Quand je le connus, Oudet était colonel; souvent on le faisait changer de régiment: on le destituait, mais on le replaçait toujours. Partout il paraissait dangereux, mais il savait paraître en même temps nécessaire. Lui seul au monde pouvait entrer en liaison avec une femme comme cela lui était arrivé avec moi. Malgré toutes ses séductions il m'avait plus éblouie que charmée, et l'amour n'entrait pour rien dans l'impression profonde, dans l'inévitable préoccupation qu'il m'avait laissée. J'avais toujours présumé qu'il ne poursuivait en moi que l'influence d'une femme aimée sur un personnage puissant, et qu'il ne cherchait à agir sur mon cœur que pour arriver à l'esprit de Moreau. Les hommes simples et candides qui m'en avaient parlé, tels que M. Lecouteulx de Canteleu, l'appelaient un fou ou un intrigant, épithète inévitable pour les ames originales et fortes, qui n'ont pas encore mis leurs desseins sous la protection d'un succès. Mais cette opiniâtreté d'ambition mystérieuse, obligée de se replier incessamment par les revers, ne consentait à se rapetisser que pour grandir dans l'ombre; contrainte de marcher à un but secret et élevé sous des apparences frivoles, elle pouvait être un signe d'un caractère fatal, mais non pas d'une conduite répréhensible. Sa voix semblait vibrer comme celle de Talma, et sa parole n'était pas moins éloquente que son accent. L'amour, m'avaient dit quelques uns de ses amis, n'était chez lui qu'un essai de ses forces, qu'un apprentissage du magnétisme nécessaire pour manier les esprits. Oudet, en vous touchant, vous communiquait quelque chose de son exaltation, avec charme et inquiétude tout à la fois. On disait encore qu'il était l'ame de quelques sociétés secrètes qui enveloppaient l'armée, qu'il y exerçait une influence incroyable de principes et d'action, que l'idée des obstacles et de l'impossible même suffisait pour l'exalter, et qu'il se jetait à travers les aventures ainsi qu'à des exercices et à des défis de la fortune. Enfin je conclus encore aujourd'hui qu'il y avait du Fiesque et du lord Byron dans ce Catilina d'état-major. De la grâce, de l'imagination et de la profondeur, avec cela on monte au Capitole où l'on est précipité du haut de la roche Tarpéienne. Hélas! le génie ne serait-il qu'une fatalité?

Moreau, républicain tranquille et modéré, qui ne concevait que le bon sens, la raison, et la surface des caractères et des choses, appelait Oudet un rêveur ou un conspirateur royaliste. Mais une femme, même quand elle n'entend rien à la politique, ne se méprend jamais ni sur les caractères ni sur les opinions, et je surpris assez le sens des paroles toujours singulières d'Oudet, pour croire et pour assurer que les idées républicaines fermentaient seules sous un pareil volcan. Est-ce éloge ou satire? Les femmes, qui n'étaient pour lui qu'un moyen d'action politique ou un objet de gageures audacieuses, passaient pour ne lui avoir jamais résisté plus de vingt-quatre heures; et, chose étonnante, la brusquerie, les reproches, l'outrage même, étaient ses premières déclarations. Il se faisait ainsi remarquer de force, afin que toutes ses séductions devinssent en quelque sorte irrésistibles par le contraste. Avec moi il avait procédé de même, ou à peu près, ainsi qu'on a pu le voir; mes devoirs envers un grand homme, toutes les défiances possibles me défendaient; une terreur plus salutaire, car elle était plus puissante, m'aidait encore à repousser ses attaques infernales, mais je ne dus peut-être mon salut qu'à mes précautions; je ne succombai point dans la lutte, parce que je sus l'éviter. Quelques mots suffisaient non pas pour ébranler mon cœur, mais pour le bouleverser. Un regard me transportait loin de toutes mes résolutions, de toutes mes pensées. Oudet, lui disais-je alors, éloignez-vous! et je fuyais. Vous changez mon être; avec vous je n'existe pas, je tremble, je ne suis plus moi-même; et quand j'avais pu me soustraire à la magie du pouvoir de ce génie si terrible et si entraînant, je croyais sortir d'un rêve pénible, je me regardais, je me touchais pour bien m'assurer que j'étais restée moi; et ce rêve pénible demeurait dans mon cœur avec plus de force et de vie qu'une réalité; et cet homme qui ne m'était rien, qui ne compte dans mon existence que comme le passage d'une figure, comme une ombre presque aussitôt enfuie, cet homme vraiment extraordinaire me persécutait par son image, souvent si éloignée et qui néanmoins semblait toujours être présente. Je refermai bien vite le nécessaire qui contenait mes papiers, et je mis à part, dans la case la plus profonde, les deux ou trois billets d'Oudet, dont l'aspect et la lecture m'avaient troublée comme sa présence même; je me couchai fort tard, et le sommeil vint au jour s'emparer de mes sens agités, et encore pour me faire retrouver en songe ce personnage, cette espèce de démon si singulièrement attaché à ma destinée. Je me crus en voyage avec lui, suspendue au charme de ses récits, à la douceur de ses paroles éloquentes; son regard et son geste traduisaient aussi son ame; il me semblait l'entendre passionner toute une assemblée par la vigueur et l'éclat de ses passions, enfin l'illusion du songe fut si vive et si complète, que je me crus transportée de nouveau sous la terreur magique que naguère m'avaient inspirée ses plus simples démarches.

Réveillée, levée, marchant à grands pas le matin, je le rêvais encore, je ne pouvais chasser cette image d'enfer; elle pesait sur mon cœur comme un poids impossible à supporter; j'avais beau le soulever, il y retombait toujours. Le soir je me rendis au spectacle dans ma loge, espérant plus des distractions de la scène que des efforts de ma raison. J'y étais à peine installée, que du milieu d'un groupe d'officiers appuyés en dehors, sort une voix, un murmure qui nomme Oudet. Un frisson mortel me saisit, mes genoux fléchissent sous moi, et je n'ai que la force, pour éviter de donner à toute une salle le spectacle de mon inexplicable émotion, de me rejeter dans le fond de ma loge, où vint me poursuivre un bourdonnement plus confus qui laissait le nom d'Oudet s'échapper seul par intervalles. Cette loge obscure, cette retraite, cette scène plus dramatique que la scène elle-même, ce tumulte d'une sensation nouvelle, réveillant un souvenir réel et semblable, tout venait m'assiéger pour m'anéantir. Dans mon trouble, j'entendis distinctement ces paroles plus énergiques et plus terriblement claires: «Oui, il est mort; Oudet est mort à Wagram, mais assassiné. Son corps était arrangé près d'un buisson, et frappé au dos de plusieurs blessures. Moi qui l'ai connu, qui l'ai vu vingt fois vis-à-vis de l'ennemi, je puis hardiment déclarer que la mort des batailles, il l'aurait reçue en face; il venait pourtant d'être nommé général de brigade quelques jours avant. Il n'avait que des admirateurs et point d'envieux parmi ses camarades. Cette mort est un épouvantable mystère que le deuil de l'armée n'a pas craint d'accuser. Et ce qui ajoute encore à la singularité de l'événement et à l'éloge de l'homme, c'est que deux jeunes officiers des plus renommés, fanatisés par la seule mémoire de leur ami, de leur frère, se sont fait sauter la cervelle près du cadavre d'Oudet.

«—Oh! m'écriai-je, l'homme qui excite des attachemens si superstitieux et si fidèles était donc pour tous ceux qui en approchaient comme un dieu infernal, aussi puissant sur les hommes les plus fermes que sur la femme la plus faible… Oudet mort ainsi… Ah! mon ami, vous le disiez quelquefois, je travaille à mourir assassiné. Oh! moi qui ne vous fus liée par aucun nœud, qui ai repoussé vos confidences, qui durant votre vie vous ai craint plus qu'un danger, que votre ombre ne me poursuive pas; votre nom seul éloignerait le repos, car le souvenir de vous avoir si peu connu est déjà pesant comme un remords.»

Je sortis de ma loge et voulus quitter le spectacle pour n'être point remarquée; mon émotion, ma pâleur, étaient trop visibles. Je ne trouvai point mon domestique sous le vestibule, à cause de l'heure peu avancée. J'allais partir, lorsqu'un capitaine d'un régiment qui arrivait de la Calabre s'avança pour m'offrir le bras, jugeant à l'altération de mes traits que j'étais incommodée; j'étais plus que cela, car je me sentais mourir: je refusai avec politesse. Quelques instans après, cet officier revint sur mes pas, comme quelqu'un à qui l'on avait dit mon nom, car il m'interpelle, quoique avec respect, et m'annonce qu'il a pour moi une lettre, qu'il la tient d'un de ses amis chargé de me la remettre, et qu'elle est d'une personne qui doit m'être bien chère.

«Elle est d'Oudet!» m'écriai-je sans m'inquiéter des suppositions ni des conjectures. «Une lettre de lui! ah! par pitié, faites que je l'aie ce soir même.»

«—Je ne vous demande, Madame, qu'une grâce, l'honneur et le plaisir de vous la porter moi-même.»

—«Vous ou un autre, n'importe, pourvu que je l'aie, que je la lise ce soir.»

Cet officier me quitta en me décochant une plate fadeur sur sa félicité. Mon cœur souffrait toutes les tortures de l'inquiétude et de l'attente. Que les hommes sont quelquefois dupes, avec leurs jugemens sur les femmes! Ils prennent souvent pour leur compte les sentimens qui leur sont les plus étrangers. Ils ne manquent jamais de traduire une de nos émotions au profit de leur vanité; il semble que nous ne puissions être sensibles que pour le compte de celui que le moment, le hasard, rapprochent de nous.

L'officier ne tarda point à paraître; il y avait quinze mois que cette lettre m'était adressée, et je la recevais un mois après la mort de celui qui me l'avait écrite au milieu de toutes les illusions de la gloire, de tous les projets aventureux de la politique, qui lui avaient sans doute valu la mort. Je ne transcrirai point cette lettre, quoiqu'elle se soit gravée dans ma mémoire en caractères ineffaçables; je craindrais de n'avoir ménagé qu'un puéril triomphe à mon amour-propre, car les expressions exagérées de l'éloge pour ma personne s'y trouvaient absorbées par les confidences sur des vues politiques auxquelles je devais servir d'instrument. La lettre finissait par cette assurance: «À toujours et à bientôt!» Cette promesse si simple me devint, par la fatale combinaison du retard de la lettre et de la mort de la victime, un sujet de craintes superstitieuses. L'officier avait paru s'attendre à une confidence, mais son espoir fut trompé, et cette réserve, jointe à un autre désappointement de sa vanité, m'en fit un ennemi implacable.

Les bavardages de son mécontentement m'exposèrent à de fort ennuyeuses enquêtes. Il paraît qu'Oudet était signalé à toutes les polices impériales; il était en activité à cause de ses talens, et en surveillance à cause de ses principes. Être en correspondance avec une pareille notabilité, avec un homme qui était toujours en état de conspiration permanente, ne voilà-t-il pas un crime suffisant, un attentat digne de tous les regards et de toutes les investigations? Avoir de l'affection pour un suspect, donner des larmes à sa mort, n'était-ce pas mettre l'État en danger? Cependant, ma position me sauva de tout rapport avec la police, et ce fut une plus haute puissance qui se chargea de connaître mes relations avec Oudet, et de creuser mes complots avec lui. Après beaucoup d'insidieuses questions, cette haute puissance, qui faisait l'office d'inquisiteur volontaire, me dit: «Mais Oudet était fort bel homme; avouez qu'il était votre amant, que vous en étiez éprise.