WeRead Powered by ReaderPub
Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 8: CHAPITRE XCVIII.
Open in WeRead

About This Book

La narratrice relate sa présence aux diverses phases révolutionnaires et impériales et livre souvenirs de salons, insurrections et gestes de pouvoir. Elle décrit la réaction populaire en Toscane, les prêches et pamphlets qui attisent la révolte, les paysans d'Arezzo en armes et la mobilisation inattendue de magistrats et de fonctionnaires appelés à porter l'épée. Elle peint un portrait critique d'un général fantasque, montrant ambition, faste et dettes, et évoque les mesures militaires et religieuses prises pour maintenir l'ordre. Témoignage mêlant anecdotes personnelles, portraits de personnages publics et observations sur les mœurs politiques et sociales.

«—Pas plus que de vous, Monsieur le comte;» boutade qui mit fin aux plaisanteries, mais non pas aux questions de l'interrogatif personnage.

«—Mais comment l'avez-vous connu?

«—À Paris, dans le monde, comme on en connaît tant d'autres.

«—Mais on ne correspond pas de si loin avec de simples connaissances, et surtout leurs lettres ne causent pas une impression si profonde, ne bouleversent pas si violemment les idées.

«—Je suis charmée, monsieur le comte, de vous voir si au fait de mes amis et de mes simples connaissances; mais je dois rectifier une erreur, una svista; ce n'est pas la lettre en question qui m'a si vivement agitée, mais cette fatalité de la mort de celui qui me l'adressait, dont la nouvelle avait précédé le signe de son souvenir. J'ignorais qu'Oudet m'eût écrit, parce que notre liaison d'un moment n'avait eu ni suite ni intimité, et qu'elle n'appelait pas le besoin d'une correspondance; cependant cette lettre m'est aujourd'hui chère et précieuse comme un legs de l'amitié.

«—Je le conçois: Oudet passait pour être fort aimable, prodigieusement spirituel; son style devait vous plaire, car vous aimez les gens d'esprit.»

Ici je fus tentée de renouveler al signor conte la mordante déclaration dont je l'avais déjà pétrifié une première fois; mais je me contins, et je me contentai d'ajouter «que je n'avais plus rien à lui répondre, et que je saurais me plaindre à la grande-duchesse de l'affront de cet interrogatoire sur des relations complétement innocentes, et qui d'ailleurs ne regardaient que moi.» Étourdi un peu de mon ton, le comte essaya de rattraper sa dignité; mais je l'écrasai par la vivacité d'une de ces impertinences qu'inspire quelquefois à la cour la certitude de plaire aux princes; car la faveur avouée ou secrète dispose singulièrement à une espèce de courage de vanité que je n'eus jamais que pour de bonnes actions; car cette fumée si contagieuse du palais a laissé, j'espère, mon cœur intact et pur. M. le comte, après quelques momens de repos et quelques pauses nécessaires après son échec, reprit avec l'accent solennel d'un juge, bien peu convenable aux fonctions de la clef d'or: «C'est de la part même de S. A. I. et R. madame la grande-duchesse que je vous interroge, et vos réponses doivent être soumises et envoyées à S. M. l'Empereur, son auguste frère.

«—Cela est faux, répliquai-je; la princesse connaît comme moi mon aventure avec l'homme aimable et malheureux qu'on vient d'assassiner; moi-même je vais lui rendre compte d'un ridicule et insolent interrogatoire. L'Empereur me connaît aussi, et il sait bien que fama volat ne conspirera jamais contre lui. Quant à l'officier qui fait un métier si honorable, je me charge de lui en faire mes complimens.» Le ton, la voix, tout ajoutait à l'éclat de ma sortie, et je quittai le pauvre comte, fort étonné de ces manières qui lui révélaient le crédit et la faveur d'une femme qu'il n'avait point jusque-là remarquée, et qu'il avait traitée en conséquence. Ces méprises font ordinairement le désespoir des courtisans; peu leur importe qui ait l'oreille du maître, pourvu qu'ils le sachent, et qu'ils ne soient pas exposés à se tromper dans ces alternatives de flatterie ou d'insolence, ricochets des palais impériaux ou royaux. Ce que veut le courtisan, c'est d'être à jour en rampant, c'est de voir le vent et de le suivre pour éviter ces naufrages si puérils et pourtant si mortels pour des gens qu'un salut enivre, que le silence fait maigrir, et que la disgrâce achève.

CHAPITRE XCVIII.

Le dernier des Médicis.—Comédie de société.

Mon aventure avec le chambellan au sujet d'Oudet en resta là. Il n'avait pas reçu sans doute des instructions fort pressantes; il avait compris tout le danger qu'il y aurait peut-être à lutter contre une femme: la princesse elle-même ne m'ouvrit pas la bouche à ce sujet; enfin, j'aurais perdu jusqu'au souvenir de cette scène sans les profondes impressions que le nom seul d'Oudet suffisait pour réveiller en moi.

Afin de me distraire un peu, je profitai du séjour de la cour à Pise pour y passer quelques jours. Il ne me reste plus de descriptions à faire de cette ville, pas plus que de Florence; mais si j'ai fini avec les lieux, j'ai encore longuement affaire avec les événemens et avec les choses. Le grave et le frivole, le sacré et le profane, l'observation morale et l'intérêt historique se confondent sous ma plume. Pourquoi les livres ne seraient-ils pas l'image de la réalité? Il serait plaisant, qu'infidèle à son caractère, la Contemporaine ne mît de régularité que dans ses Mémoires.

La manie des spectacles de société, des comédies bourgeoises, existe en Italie comme en France, et il est très curieux de voir la bonne compagnie, encore si entichée de préjugés contre les artistes dramatiques, réfuter elle-même ses préventions par son exemple, les hommes du bel air préférer de se faire eux-mêmes mauvais comédiens que d'admettre les bons dans leurs cercles. La troupe de Pise, je veux parler de la troupe volontaire des salons, était une comédie un peu plus bourgeoise que les autres, c'est-à-dire un peu plus mauvaise, parce qu'elle se composait de gens un peu plus distingués. Pas la moindre mésalliance même pour les rôles de valets et de soubrettes; il n'était pas jusqu'aux utilités qui ne fussent des marchésines et des contessines. Il n'y avait de talent que dans les costumes. Sous ce rapport ces dames ne laissaient rien à désirer; leur fortune leur permettait la perfection. La flatterie n'a jamais, que je sache, formé les talens, et ces dames, outre leurs tristes dispositions, n'étaient encore dirigées que par les flagorneries des cavaliers servans, et de leurs parasites adorateurs. Toutefois, comme de jolies figures font tout passer dans le monde, leurs charmes produisaient une heureuse diversion d'intérêt, et elles étaient applaudies con amore. Malgré la présomption naturelle à des actrices qui n'en font pas leur état, je fus invitée à me rendre chez la comtesse Binelli pour lui donner des conseils sur son rôle, mais au fond seulement sur le costume. J'étais alors si bien revenue de mes illusions dramatiques, et je me considérais comme une si humble servante de Melpomène, que je pris l'invitation pour une méprise, et je ne répondis que pour indiquer madame Bachof, notre premier rôle, femme d'un talent réel et avéré.

On revint à la charge: c'était bien moi qu'on désirait, parce que je parlais italien, et qu'on m'avait vue dans les tragédies d'Alfiéri. Je me décidai donc à mon rôle de professeur, et je fus m'informer des services précis qu'on réclamait de moi. Jolie, mais d'une gentillesse de soubrette, minaudière comme la Parisienne la plus exercée, la comtesse Binelli avait jeté les yeux sur Mahomet, et en voulait au rôle de Palmyre. Son esprit, que je pourrais bien appeler un concetti perpétuel, n'avait pas la moindre idée de la sévérité tragique. Gestes, démarche, organe, tout était d'un contre-sens à faire hausser les épaules. Séide était un peu moins mauvais. Il était brun, déclamait assez bien quand il était étendu sur un ottomane; mais il ne pouvait rester debout sans que ses forces et sa verve ne l'abandonnassent aussitôt. La troupe avait amené son public dans une petite pièce pour prendre part à la leçon. La petite marchesina était impatiente d'avoir mon avis: elle me dit que j'avais un livre des costumes du Théâtre-Français, que je l'envoyasse chercher; et, sans l'attendre, elle me suppliait de la draper de son cachemire, et de la coiffer de son turban provisoirement, et sans tirer à conséquence. Cette pauvre petite femme mit tant de gracieuse coquetterie à tourmenter ma complaisance qu'elle l'obtint; je remontai en voiture, je fus chercher mon recueil, et je passai la soirée à couper le costume de Palmyre et la tunique de Séide, puis à faire répéter, à siffler quelques intonations un peu justes à ce perroquet un peu rebelle. Parmi les personnes qui assistaient à cette scène, plus amusante que la véritable représentation, il n'y eut qu'une seule personne assez sensée pour s'apercevoir de tout ce que cela avait de ridicule. Il osa dire à la jolie marquise qu'elle était charmante dans la société, mais qu'il lui conseillait de renoncer au théâtre; qu'elle était trop bien placée dans l'une pour briller ailleurs, et qu'enfin l'intérêt de sa beauté exigeait qu'elle en bornât l'empire. Les dons qui nous manquent sont par malheur ceux que nous croyons posséder, et qui excitent les inutiles poursuites de notre amour-propre; aussi l'Alceste imprudent fut-il boudé par la marquise, qui, grâces à ses yeux, obtint contre lui le renfort de toute la compagnie. Mais cette honorable franchise ne fit qu'appeler plus vivement mon attention sur le Toscan, assez noble pour n'être pas platement flatteur.

C'était un Médicis qui rendait à la dame et à sa nation, et à lui-même, cet hommage qui, d'un mot, dessinait son caractère au milieu de ces figures sans couleur. On a beaucoup loué Denys-le-Tyran d'avoir su être maître d'école à Syracuse; moi, je savais bon gré au dernier des Médicis de n'avoir pas voulu se faire ridicule comédien de société à Pise. À cet auguste nom d'une race de princes bienfaiteurs, j'oubliai tout ce qui nous entourait pour laisser voir tout ce qui se passait dans mon esprit à l'éveil soudain des beaux souvenirs de Florence. «È un Medici è ei, lui demandai-je.

«—Per servir la, non il Cosimo. Un Médicis pour vous servir, mais non pas Cosme.»

Aussitôt la conversation fut engagée. C'était un homme de haute stature, d'un regard assuré, d'un attitude ferme, qui parlait français comme un descendant de ces illustres protecteurs des lettres, qui avaient fait de leur trône une espèce de capitole des arts. Néanmoins, par un bien délicat souvenir, il aimait mieux parler la langue de sa patrie. Je lui fis entendre tout de suite que je comprenais cette religion nationale, en employant l'idiome des Médicis. Revenant à l'objet de la réunion qui nous avait rapprochés, il m'engagea à détourner la marquise de son projet.

«Je m'en garderai bien, lui répondis-je; j'ai pour principe de ne pas me brouiller avec les vanités innocentes, et de respecter les amours-propres inoffensifs.»

Malgré tout le désir que j'avais eu de plaire à un Médicis, je continuai à voir la marquise, sans tentative pour la faire renoncer à son caprice aussi bien que sans espérance de l'y faire réussir. Le jour de la représentation arriva sans que le talent fût venu. Décors, costumes, auditoire, étaient on ne peut plus brillans; mais la scène et les acteurs, on ne peut plus ridicules. Un incident fit même baisser la toile avant que les dernières paroles du farouche patron des deux amans ne fussent prononcées. Séide, étendu sur les planches, avait lorgné d'un œil ouvert le charmant minois de Palmyre. Il reçut le corps de celle-ci, lorsque, se frappant gauchement, elle se laisse tomber de toute sa hauteur sur le corps gisant de Séide, qui ne reçoit pas ce fardeau en homme mort ni en frère. Le public, qui était au courant du répertoire de la marquise, demanda la toile, moitié par désapprobation dramatique, moitié par précaution morale. Je sortis avec Médicis en riant aux éclats, et trouvant fort drôle ce nouveau dénouement d'une tragédie.

Reprenant les choses au sérieux, il me disait: «Quelle manie que celle du théâtre pour une femme du monde!» Je ne savais que répondre; et quoique je fusse loin de rougir d'avoir eu cette manie, j'étais retenue dans mes velléités de plaider cette cause par le souvenir de ma disgrâce, et la mémoire me donnait de la timidité. Quant à la marquise, Médicis eut la satisfaction de la voir renoncer au théâtre. Un peu de coquetterie l'y avait fait monter; un peu plus de coquetterie l'en fit descendre pour toujours. Sa maison me resta ouverte avec une politesse bienveillante et sincère qui sut vaincre mon aversion pour les visites; ce qui indique assez qu'elles m'étaient aussi agréables que flatteuses. Je vis plus assidument encore Médicis. Il vivait dans un éloignement complet des affaires publiques, au milieu d'un palais, rendez-vous des arts, qu'il appréciait avec goût, et des plaisirs, qu'il aimait avec délicatesse. Malgré son indifférence en matière politique, s'il parlait de la nouvelle cour, ce n'était guère que pour la railler un peu. Du reste il n'en parlait pas souvent, et seulement quand il était provoqué, ce qui arrivait quelquefois avec moi. Les bontés d'Élisa, sa protection utile, son intimité plus précieuse encore, devaient, malgré moi, amener souvent son éloge sur mes lèvres. La reconnaissance n'est pas, Dieu merci, un sentiment auquel il me soit donné de résister. Mais comme Médicis n'était pas sous l'influence du même sentiment, il ne m'entendait pas parler d'Élisa sans quelque impatience, et sans faire quelques observations un peu aigres.

Il y avait une allée au jardin Pitti, réservée au public, et qu'affectionnait le beau monde; car le beau monde nulle part ne s'amuse, ne se promène que par convention. Je rencontrai un jour dans cette allée Médicis, qui laissa sa société pour venir causer avec moi. En sortant du jardin, nous passâmes sous les balcons de la grande-duchesse; elle y était avec la comtesse Dragomanni, la baronne Torrigiani, et la comtesse Cheradeschi. Je crus que personne ne nous avait aperçus, tandis qu'au contraire nous avions été l'objet de l'attention et de la vive critique de ces dames. Les grandes dames portent en secret, je ne sais pourquoi, une singulière envie aux actrices, peut-être parce que les actrices attirent volontiers les hommages des hommes distingués. J'étais bien insolente d'usurper ainsi le bras de Médicis; d'un homme illustre et brillant, qui faisait fi des beautés du palais. Médicis était moins auprès de moi qu'il n'eût été auprès de ces dames s'il eût voulu s'en occuper; mais leur malice, admettant toujours les apparences pour des réalités, me déclarait bien leste et d'un air fort résolu. Médicis avait de l'instruction, de l'esprit; il voulait bien m'en reconnaître: n'était-ce pas une raison pour que nous nous rapprochions sans que la morale eût à en souffrir? Mais la cour, qui n'y regarde pas en fait de calomnies, avait bâti sur cette liaison, purement amicale, un texte de suppositions si large, que la princesse crut devoir m'en faire de solennelles réprimandes; et je subis à ce sujet un interrogatoire moitié galant et politique.

Je crus devoir, dans cette occasion, faire un mensonge fort innocent, et par lequel j'espérais me sauver de l'ennui des explications. Je représentai à la duchesse Médicis comme l'homme le plus attaché au parti français, enthousiaste de l'Empereur, admirateur de sa sœur bien-aimée. Médicis était loin des idées de conspiration, mais il n'était pas plus près des idées de dévouement. Alors l'empire était craint et partout respecté: la manie des complots ne pouvait guère être à la mode; tout le monde et surtout les classes élevées qui ont fait bruit de leurs tentatives légitimes, supportaient le joug avec une résignation, en Italie comme en France, fort bien payée, et le reste se dédommageait de l'obéissance forcée, tout au plus par quelques épigrammes clandestines, et jamais l'opposition ne dépassait l'enceinte inoffensive du comité secret. J'ignore si la grande-duchesse savait positivement à quoi s'en tenir sur les sentimens réels de Médicis à l'égard du gouvernement; mais, sans m'écouter beaucoup, le jour qu'elle me parla de ma conduite, elle me gronda un peu plus vertement que de coutume sur les trop grandes libertés de mon indépendance. Les princes qui se donnent la peine de nous réprimander eux-mêmes ne sont pas long-temps en colère; et une prompte et honorable gratification vint m'apprendre que je n'avais rien perdu auprès de ma bienfaitrice.

CHAPITRE XCIX.

Lecture d'un bulletin de la grande armée.—Mort du maréchal Lannes, duc de Montebello.—Trait de vertu.

J'ai déjà dit qu'Élisa avait dans l'esprit assez de grandeur pour comprendre son frère, et qu'elle était plus fière encore de sa gloire, qu'heureuse du haut rang où cette gloire avait placé chacun des membres de sa famille. Dès qu'une campagne s'ouvrait, et que l'aigle impériale reprenait son vol impétueux, la sœur du grand Napoléon assistait en quelque sorte à la marche de nos phalanges victorieuses. On sentait en elle je ne sais quel regret d'être femme; mais elle s'en dédommageait en s'identifiant avec tout ce qu'il y a de plus noble dans les priviléges de l'autre sexe. Alors, des cartes, des plans, des lavis de terrain étaient toujours étalés sous ses yeux; et c'était un curieux contraste que la toilette d'une princesse, composée des parures de la mode et des travaux de la topographie. Elle recevait directement les dépêches de l'armée; elle attendait les bulletins avec l'impatience que nous semblons réserver aux billets doux: on avait ordre de les lui apporter à toute heure du jour et de la nuit; et il lui est arrivé plus d'une fois de les recevoir au milieu d'un bal, de les lire à haute voix entre l'anglaise et la montferrine, et de profiter ainsi de l'ivresse des violons pour contraindre ses sujets à l'enthousiasme de nos victoires.

La campagne de 1809 avait particulièrement excité l'intérêt fraternel et guerrier d'Élisa. Doublement attentive à des résultats dont la sûreté de ses états et la gloire de sa famille dépendaient, tous les soirs on parlait des nouvelles de la veille et des espérances du lendemain. On a vu que jusque dans ses courses solitaires elle employait le temps du tête-à-tête qu'on eût pu croire le plus intime à cette préoccupation solennelle et religieuse. Mais quand les précieux bulletins venaient la surprendre un peu tard et entourée d'un petit cercle de familiers, c'est alors qu'elle se laissait emporter à toutes les effusions de sa joie et de sa tendresse admirative. On eût dit alors qu'elle regrettait non seulement de n'être pas Achille combattant avec le roi des rois, mais encore de n'être pas Tyrtée chantant ses triomphes. Les heures s'envolaient au milieu d'une conversation intarissable, et chacun, soit par flatterie, soit par sincérité, se plaisait à joindre son tribut d'anecdotes militaires au grand objet de la journée. J'étais auprès d'elle avec seulement trois personnes quand le bulletin de la bataille de Wagram lui parvint. Elle fut elle-même alors la lectrice, quoique je fusse présente. Hélas! à côté des récits ordinaires de la journée s'y trouvaient les détails d'une douleur qui était venue frapper Napoléon jusque dans les bras de la Victoire. Le héros avait battu les Autrichiens, mais l'homme avait perdu un ami: Lannes avait payé de son sang notre cruel triomphe, Lannes avec Ney, avec Murat, le modèle d'un héroïsme presque fabuleux! Le nom de cet illustre capitaine disputa presque l'intérêt avec le grand Napoléon lui-même. On faisait mieux que de l'admirer, on le pleurait. Chacun était heureux de pouvoir rappeler quelques uns des exploits de ce Parménion du nouvel Alexandre. Mais un adjudant-commandant qui se trouvait là étant venu chercher des nouvelles de la part du prince Félix, eut les honneurs de la soirée, par l'intérêt des précieux détails qu'il donna sur les premières campagnes du héros de Montebello.

«C'est peu, ajouta cet officier, que le courage de Lannes pour qui a vu, comme moi, ses vertus. Je ne l'ai pas quitté dans ses campagnes d'Italie; mon grade, ma croix, mon honneur, me viennent de lui. À Lodi, j'étais à ses côtés. Mais, non, son intrépidité n'est pas ce qu'il a montré de plus héroïque dans ces contrées. Il y combattit comme Bayard, et l'égala ailleurs que sur le champ de bataille. Cette ame brusque, emportée, s'élevait au milieu des saillies de son caractère et de ses passions jusqu'au stoïcisme. Pavie avait été pris d'assaut. Le général était à peine descendu de cheval, qu'une dame âgée se présente à lui avec sa fille d'une rare beauté: «Français généreux! s'écria une voix divine, je viens vous demander une sauvegarde pour la maison de ma mère. On nous calomniera, on dira que ma mère tient au parti de l'Autriche; elle n'y tient, général, que par les liens qui m'unissaient à un objet sacré de tendresse, qui a été frappé à Lodi d'une balle française. Oh! pardonnez-nous de ne pas vous aimer, mais ne croyez pas que nous puissions trahir ceux mêmes que nous n'aimons pas.» Cet élan de franchise, cette naïveté d'aveux touchèrent d'autant plus Lannes qu'il crut et devina aussitôt que l'objet pleuré par Lydia était justement un porte-étendard autrichien qu'il avait lui-même renversé de cheval, et fait prisonnier. Examinant alors en détail les traits de la belle Italienne, il ne douta plus qu'elle ne fût le modèle d'une miniature délicieuse trouvée dans le porte-manteau du jeune Léopold avec des lettres tendres, pleines de passion, et des tresses de cheveux d'un noir d'ébène, pareil aux cheveux de la suppliante. Mon trouble alors, disait quelquefois Lannes, à un long espace de temps de l'événement, mon trouble était extrême, car la jeune fille était charmante, et j'eus la force de l'oublier. La sauvegarde fut accordée à l'instant, et pour la rendre plus inviolable encore, le général alla établir son quartier dans la maison même de la mère de Lydia. Lannes fit davantage. Sans rien confier à la jeune fille, il fit en secret des démarches pour connaître ce qu'était devenu le jeune officier autrichien. Plusieurs de ses compatriotes avaient été recueillis avec nos blessés dans l'hôpital d'Alexandrie. Chaque jour devenait un danger pour Lydia, et un nouvel effort pour son loyal protecteur. Mais loin d'abuser de sa reconnaissance, il s'en servit au contraire dans l'intérêt de la passion légitime et violente dont il découvrit qu'elle était pénétrée. Dans l'héroïsme de sa vertu, il alla même jusqu'à vouloir lui rendre l'objet d'un premier amour. Le cœur plein des charmes de la jeune fille, il lui demandait pourtant l'âge, les traits, enfin le signalement d'un étranger. Cette haute protection fit de lâches ennemis aux pauvres femmes; tout fut mis en œuvre pour les rendre suspectes, mais en vain. Lorsque l'armée marcha à de nouveaux succès, Lannes laissa à ses hôtesses d'inviolables gages de tranquillité. Ce fut, disait-il, lorsqu'il racontait ce touchant épisode de sa vie glorieuse, ce fut une épreuve terrible que le moment des adieux. Lydia se réfugiait, se pressait sur mon cœur. «Emmenez-nous, s'écriait-elle: livrées ici à la haine, votre absence va nous perdre;» et en me parlant, elle ajoutait à l'éloquence de la prière celle d'un regard qui faillit me faire tourner la tête. Je la serrai violemment dans mes bras: l'innocente fille se méprit, et croyant voir un consentement à ses vœux, elle posa sa jolie tête sur mon sein. Oh! qu'elle fit bien d'ajouter: «Je savais bien que vous me respecteriez, et que vous me sauveriez toujours!» Ce mot me rendit à moi-même, mais je n'osai plus voir la jeune fille que sous les yeux de sa mère.

«Imola et Mantoue subirent le joug, et, dans cette dernière ville, un bien singulier hasard fit découvrir au général Lannes l'amant de Lydia, resté par suite de ses blessures dans l'hôpital avec nos blessés et avec les mêmes soins. Lannes visitait cet hôpital: en s'approchant d'un jeune brigadier français, il aperçut à côté un jeune Autrichien pâle, souffrant, d'une figure intéressante: «Mon général, dit le brigadier français oubliant ses propres blessures, voilà ce pauvre diable d'Autrichien dont vous prîtes le cheval, l'étendard et les billets doux, en lui expédiant son brevet pour l'autre monde, qui ne l'a encore conduit qu'à l'hôpital, première étape. Il ne parle pas trop du cheval ni de l'étendard, ce qui prouve qu'il n'est pas Français; mais si vous ne lui faites rendre ses chiffons amoureux et le portrait de sa bonne amie, il va ad patres, aussi sûr, mon général, qu'il est sûr que nous taperons encore les mangeurs de patates à la première occasion.»

«Lannes interrogea Léopold, et expédia aussitôt une lettre à Lydia et un ordre pour la faire venir près de lui. La mère et la fille arrivèrent sans être instruites de rien: le général, en la préparant doucement à son bonheur, lui laissa seulement ignorer que c'était lui qui avait de sa main blessé Léopold. Né dans le Tyrol, ce jeune homme renonça sans effort au service de l'Autriche pour adopter la patrie d'une amante adorée qui lui fut donnée pour épouse pure et chaste par le vainqueur le plus généreux. Dans nos temps de gloire et de conquête, les affaires dont les Français se mêlaient allaient grand train. Le mariage se fit donc sans délai: la mère de Lydia avait réalisé quelques fonds; elle avait un frère établi à Stradella, et désira s'y aller fixer avec les jeunes époux. Tous partirent en comblant de bénédictions leur généreux protecteur.

«Lorsque, nommé pour commander la garde consulaire, le général Lannes accompagna Napoléon en Italie, il apprit la mort précoce de la jeune et belle Lydia, dont l'inconsolable époux habitait avec la malheureuse mère de Lydia et deux petites filles belles comme elle l'avait été elle-même. La maison de la famille infortunée touchait au cimetière de Stradella, où reposait l'objet de tant d'amour et de regrets. Cette présence inattendue de l'homme généreux qui avait uni la constance à la beauté renouvela la blessure profonde de ces cœurs déchirés. «Venez, ô Français grand et magnanime, venez bénir sur sa tombe les enfans que m'a laissés celle qui a béni votre nom jusqu'à son dernier soupir!» La bonne mère se mit à genoux et s'écria: «Vous avez respecté l'innocence de ma fille, noble Français, elle élève là-haut ses vœux pour votre bonheur. Oh! oui, que les orphelins soient bénis à leur tour par celui qui sauva leur mère!» Le général céda à cette touchante prière. «Ah! ce fut pour moi un bonheur pareil à celui de ma première victoire,» disait souvent le général, que cette scène de souvenirs attendrissait. Il avait les larmes aux yeux en racontant cette bénédiction du brave donnée près d'un tombeau sur les têtes innocentes qui lui rappelaient une femme dont le bonheur avait été son ouvrage, et le salut un effort difficile mais bien cher de sa vertu.»

Nous étions tous suspendus au récit du brave officier, confident d'une si noble vie, ami du généreux et intrépide duc de Montebello. Quelle éloquence approche de celle du soldat français racontant les exploits et les vertus de ses capitaines? Élisa, dont le cœur avait de la mémoire, donna depuis ce jour à l'officier des marques nombreuses de son estime et de sa protection; elle avait eu même l'idée de faire reproduire sur la toile ce trait de Lannes, supérieur aux actions si vantées des Bayard et des Scipion. Malheureusement le pinceau italien auquel elle avait confié sa noble intention était habile, mais paresseux; le tableau ne s'acheva point. L'artiste, plus Italien que Français, a fait pis qu'une inexactitude; sa toile s'est transformée, depuis la chute du pouvoir qui l'avait comblé de bienfaits, en une fade adulation: au véritable héros de la scène il a substitué un personnage imaginaire: c'est un général autrichien qui a pris la place de Lannes, et c'est sur un oppresseur de sa patrie que l'artiste infidèle a fait porter l'intérêt et le mérite de cette grande action, afin sans doute qu'en recevant un salaire il le gagnât tout à la fois par une ingratitude et un mensonge. Eh bien! moi aussi je suis peintre; je le suis au moins par mon culte pour la gloire française, et l'enthousiasme de mes pensées et de mes souvenirs. La plume d'une femme ne vaut pas le pinceau d'un artiste, mais ces Mémoires sont au moins des archives où de véritables peintres pourront puiser l'idée d'une réparation. Cette idée me console et m'enivre; il est un laurier que j'aurai sauvé du naufrage!

CHAPITRE C.

Continuation de mon genre de vie.—Un bal masqué à la Pergola.—La comtesse Barbarini.

Le carnaval est à Florence, comme dans toute l'Italie, une grande affaire. Les femmes les plus sévèrement enchaînées aux devoirs et aux convenances sociales prennent alors très légitimement plus de liberté: c'est en quelque sorte une suspension d'armes accordée par les maris. Le genre de vie que je menais à Florence et la liberté de ma position ne me rendaient nullement cette circonstance nécessaire. Mon Dieu! malgré tout ce qui se débitait sur mon compte, je puis assurer que, suivant la remarque de la princesse Élisa, une femme vaut toujours mieux que sa réputation. J'avais tous les airs du désordre sans en avoir mérité les remords. Arrivée même, je puis le dire, avec la volonté de modérer dans mon cœur une passion dont le mariage de Ney m'avait montré les dangers, son image, que je voulais chasser, demeurait sans cesse présente à mes yeux, comme un garant de ma vertu. Je cherchais les distractions, mais non pas de celles que le cœur n'est pas là pour justifier et pour embellir. C'est ainsi que les passions nobles et délicates sont meilleures que ne le dit une morale trop rigide; elles préservent les femmes des faiblesses vulgaires et multipliées, sans dignité comme sans excuses. Vivant au milieu des hommes les plus brillans de la cour, au milieu des séductions plus puissantes encore de la gloire et de l'amabilité en uniforme, mon cœur restait intact et inaccessible à tant d'hommages. La vivacité de nos Français, toujours si prompts à espérer sur un accueil et à oser sur une parole, si disposés à prendre la familiarité et le laisser aller de nos propos pour des concessions de notre faiblesse et des provocations de notre coquetterie, m'exposa à bien des méprises, à bien des résistances, sans me déterminer à une seule chute. Pour que je succombe, il faut pour ainsi dire que plus puissant que moi remue ma destinée par des prestiges qui n'aient rien de léger ni de terrestre. Je puis donc dire hardiment que je soutins l'assaut des amabilités italiennes et françaises de la cour, de la ville et de la garnison, sans avoir à leur reprocher un repentir. Je me compromettais sans jamais me perdre, et par un étrange contraste, j'étais tout à la fois très mal avec l'opinion publique et très bien avec ma conscience. Je courais les campagnes à cheval en calèche, souvent en homme, escortée par des fous comme moi, dînant, déjeunant où me portait le hasard ou le caprice. La duchesse, qui me faisait souvent des reproches sur mon mépris pour le qu'en dira-t-on, y mêla des observations plus sévères que de coutume, me parla de bruits plus étranges les uns que les autres qui circulaient sur mon compte. Elle me cita un des hommes les mieux faits pour plaire comme l'objet particulièrement signalé de mes erreurs, que son immense fortune m'avait fait accepter: «Oui, on vous le donne pour amant.»

«—Et pour amant généreux sans doute, m'écriai-je. Je suis capable de beaucoup de folies, mais jamais d'une bassesse. Vous me rendrez, j'espère, la justice de croire que je ne descendrai jamais à ces arrangemens à l'enchère, à ces mariages à la bougie éteinte, où le dernier qui a parlé est le premier qu'on accueille.»

Comme j'étais voisine du palais du prince, l'idée me vint que le personnage riche dont me parlait la princesse pouvait bien, dans son opinion, être son mari. Une ou deux apparitions avaient, m'a-t-on dit, accrédité cette calomnie avec mille autres dans Florence. Je risquai quelques mots d'explication dans ce sens pour la détromper. Elle rit aux éclats et en personne que la réalité n'eût pas accablée d'une jalousie conjugale; et, comme la gaieté était la clôture ordinaire des discussions épineuses avec elle sur le chapitre de mon indépendance trop blâmée, j'en fus quitte encore pour des conseils et des recommandations que je suivis un peu plus. Quand le carnaval, dont je vais peindre une scène, arriva, je commençais à mener une vie plus retirée, moins bruyante, et moins exposée aux attentions de la malignité publique.

Il y a à Florence un costume de bal masqué fort laid, quoique riche, qu'on nomme bayata, et qui consiste dans une mantille de grosse dentelle qui descend depuis le cou jusqu'au dessous des genoux, et d'un bonnet en plumes noires, rappelant absolument un bonnet de grenadier. Grâce à cet étrange édifice, les femmes qui sont un peu grandes ressemblent pour la taille à ces estimables militaires, et celles qui sont petites deviennent ainsi de grandes femmes. Sans masque sur la figure, mais muni de la bayata, on est masqué par une fiction légale des mœurs florentines, et les femmes peuvent aller seules et partout. Quant à moi, je n'ai jamais pu me résoudre à prendre la supposition pour le fait, et à ne point mettre ma mine en sûreté sous un carton. La vérité historique me force à dire que, sous cet accoutrement, j'étais parfaitement ridicule. Grande comme je suis, décidée et brusque dans ma démarche, j'avais l'air d'un homme déguisé en femme, ce qui me valut sans doute l'incident que je vais rapporter.

J'étais debout au milieu du parterre de l'Opéra, au milieu d'une cohue fort distinguée, mais qui n'en était pas moins une cohue. On attendait encore toute la cour. La grande-duchesse devait venir au bal avec une mascarade de dévoués courtisans. Je ne parlais à personne pour tout mieux observer. Depuis quelques instans je remarquais une petite dame, tournant et retournant autour de moi, paraissant indécise, pleine d'impatience et de timidité tout à la fois pour m'approcher. Elle fut accostée à différentes reprises par les hommes de la première distinction, mais aucune femme ne lui parlait. Tout annonçait en elle cependant un rang élevé; et lorsqu'on l'eut par hasard nommée près de moi, je vis que j'avais deviné juste. Au moment où la cour fit son entrée solennelle, la foule sortit du parterre pour se précipiter sur le passage de la grande-duchesse. Je me levai; la petite dame en fit autant, et paraissant de nouveau mesurer ma taille, se décide, et prend mon bras avec vivacité, me parlant fort haut et comme à une ancienne connaissance, puis m'entraîne vers la porte de sortie. Je ne pouvais douter d'une méprise; mais la curiosité, le goût du bizarre et de l'extraordinaire l'emportèrent, et je suivis mon joli guide au lieu de le tirer d'erreur. Il serrait mon bras, auquel il atteignait à peine. La pauvre petite femme tremblait de peur ou d'impatience. Quelqu'un la salua, en tâchant de parvenir jusqu'à nous; mais elle esquiva une plus longue reconnaissance, en me disant: «Ne parle pas, je te dirai mia amica.» Oh! pensais-je en moi-même, elle me prend pour un homme, et elle veut que l'on me prenne pour une femme, voilà du piquant. Nous étions à peine dégagées, qu'un domestique paraît et nous conduit à l'équipage appelé de madame la comtesse Barbarini, et les chevaux d'être poussés au galop par l'intelligent cocher. J'avais peine à m'empêcher de rire tout en ôtant mon masque. La petite comtesse, piquée du peu de chaleur de son cavalier, me poussa vivement d'un air boudeur et avec ce reproche: «Voilà donc tout ce que vous me dites, M. Édouard!»

Mon visage, très rose et très féminin, vint détromper bien cruellement la pétulante Italienne. Sans trop se déconcerter, la petite comtesse, qui quoique fort jeune, avait beaucoup d'usage, m'avoua qu'elle m'avait prise pour un Français qu'elle aimait à la fureur; qu'il était convenu qu'ils se trouveraient en bayata au bal, et que ma taille élevée avait causé son erreur. «Mais, ajouta-t-elle bien vite, cela est réparable: il faut retourner à la Pergola, il faut chercher, il faut trouver Édouard; puis nous reviendrons ensemble, vous le verrez, vous lui parlerez, et nous irons tous trois souper au Cacine; je sais qui vous êtes maintenant; on vous dit bonne et spirituelle; Édouard l'est aussi, vous aurez le plaisir de causer avec un compatriote.» Moi je pensais qu'Édouard aurait eu très mauvais goût de préférer ma conversation à celle d'une Italienne si fraîche et si piquante; mon Dieu, que ma tête était loin d'imaginer la scène nouvelle dont j'allais être témoin!

Le bal était dans tout son feu, et nous eûmes grand'peine à percer la foule. Placée devant la petite comtesse, je lui servais d'égide, et je m'acquittais assez bien de mon rôle de Minerve. De cette façon, nous pénétrâmes jusqu'au foyer, où l'on ne dansait pas, et qui servait plutôt de point de rendez-vous à ceux qui préféraient les douceurs du tête-à-tête au tumulte de la salle. Au bout du foyer, de forme oblongue, se trouve une salle plus petite qui y aboutit par une porte vitrée; à peine y étions-nous entrées, qu'un bayata, de ma taille, et masqué aussi, en sort vers l'escalier, donnant le bras à une fort jolie bergère démasquée, qui parlait italien, et avec des éclats de rire d'un assez mauvais ton; le couple se pressait fort, et ma petite comtesse étouffait. «C'est Edouard, disait-elle; il ne peut se méprendre à ce point, il voit bien que cette courtisane n'est pas moi; cela est sans excuse: venez, venez, je veux le tuer

Je tâchai d'entraîner sa colère du côté opposé à celui que l'ennemi avait pris; la pauvre petite comtesse pleurait, mais sans beaucoup m'attendrir, car sa douleur n'étant que vanité blessée, son indignation était bien près d'être plaisante. En face de la rue de la Pergola, près du théâtre, il y avait à cette époque un célèbre restaurant français: on en voyait la porte du théâtre; le grand bayata allait y entrer avec sa bergère au moment où le domestique de la comtesse faisait avancer son équipage. Une balustrade en barres de fer sert là de garantie aux piétons contre les voitures: aussitôt que mon Italienne aperçoit son infidèle, elle quitte brusquement mon bras, se baisse, et passant comme un enfant par-dessous la barre, s'élance au milieu des équipages, saisit la bergère par sa robe fleurie, la fait reculer, et de la main gauche lui applique une demi-douzaine de soufflets, avant que le bayata, pétrifié de surprise, ait pensé à secourir sa conquête, peu champêtre, qui, plus éveillée, allait se venger de la comtesse, si je ne me fusse placée devant, et si son domestique n'eût adressé à la bergère deux mots énergiques qui la rendirent souple et soumise à faire pitié. Mais pendant cette rapide scène, le vrai coupable, le coupable Édouard, s'était esquivé. «Donnez deux sequins à cette femme, dit la petite comtesse un peu plus calme à son domestique, et reconduisez-la chez elle.

«—Eccellenza à troppa bontà, répondit la victime toute consolée.»

Exemple curieux de la différence des mœurs et des nuances qui les distinguent dans les diverses nations! Certes, une bergère française de la même classe, traitée de la même façon, eût répondu par une vigoureuse défense à une princesse qui se fût oubliée au point où s'oublia la petite comtesse: celle-ci appela un autre de ses gens, et nous remontâmes en voiture. Ce fut alors le tour des larmes et du désespoir: tantôt Édouard fut invoqué comme un dieu, tantôt maudit comme un diable, comme le dernier des hommes… Arrivées au palais Barbarini, la petite comtesse me força, pour la consoler, de souper avec elle; elle pleurait tant, que je consentis, non sans quelque crainte, à rester seule avec elle. «Peut-être, me dit-elle, préviendrez-vous un malheur: car si Édouard allait pousser l'insolence jusqu'à revenir ici, je ne répondrais de rien. Restez, je vous en prie, cela me calmera; ma voiture vous reconduira, et me voilà votre amie pour toujours. Ce n'était pas l'amie que j'aurais choisie; mais il y avait tant de grâce dans un caractère si mutin adouci jusqu'à la prière, que je me laissai prendre.»

Le palais Barbarini est un des plus beaux de la place du Dôme. Nous en traversâmes les vastes galeries et les sombres salons jusqu'à l'appartement de la comtesse, qui était d'un goût plus moderne, et où un très brillant ambigu nous attendait. J'eus lieu d'observer encore combien la jalousie classique des Italiennes a perdu de son ancienne violence. Elle pleurait déjà un peu moins, mais parlait encore de se venger, et s'applaudissait de pouvoir le tenter en plus grande sûreté de conscience avec un autre Français dont elle déclarait qu'elle était folle.

«Comment! m'écriai-je, vous n'aimez donc pas Édouard?—Si fait; mais ne puis-je pas aussi en aimer un autre? répondit l'ingénue un peu impudente.—En aimer un des deux me paraît bien assez, dis-je en riant:» et la petite comtesse se mit à rire plus fort que moi.

Voyant tant de douleur si bien consolée, je voulus partir, mais impossible. Mon amie improvisée avait à me montrer les billets du volage Édouard, à me raconter les dégoûts d'un hymen disproportionné, les triples torts d'un mari laid, jaloux et avare. La petite comtesse eut la colère bien bavarde sur ce chapitre; enfin nous causâmes si long-temps, que le jour nous surprit entourées de la correspondance trompeuse d'un ingrat, d'un perfide et, malgré les scènes du bal masqué, d'un indifférent. Quant aux récits terribles de la jalousie de son vieil époux, je la consolai de mon mieux, et je lui dis qu'elle devait avoir de la patience, et même une patience assez facile, d'après les aveux qu'elle m'avait faits, et je l'engageai à ne pas se tromper au point de faire dépendre sa considération dans le monde de l'inconstant caprice d'un amour de quarante-huit heures, terme de sa passion pour Édouard. La petite promit trop pour que je m'en allasse convaincue de sa résignation. Je faisais bien de n'y pas compter: car, le surlendemain, je sus que la belle malheureuse venait d'entreprendre une tournée dans la Lombardie avec un des officiers attachés au général Miollis. La petite comtesse Barbarini avait vingt-un ans, un beau nom, une vivacité piquante et spirituelle… J'ai appris qu'elle est morte du chagrin de s'être vue, au milieu des fleurs de la jeunesse, atteinte par la petite-vérole. Il est impossible d'avoir de plus beaux cheveux noirs. J'ai appris encore que cette femme, naguère si jolie, dans toutes les angoisses de la douleur et de la mort, ne pensait qu'à ses cheveux si beaux, qui tombaient pour toujours, à ses lèvres délicates, gonflées et flétries. «Ah! mon Dieu, disait-elle, quelle horreur! quel spectacle! perdre ce que mes amans aimaient tant!» Je frissonnais à ce récit d'une vanité qui, devant la mort, étalait de si puérils regrets, et qui n'avait pas de pensées plus sérieuses pour comparaître devant l'Éternel.

J'ai rencontré, après ces tristes nouvelles et à deux ans de leur connaissance, un homme pour qui la voix publique avait publié les faiblesses et les bienfaits de la comtesse: elle lui laissa en mourant des diamans pour plus de 30,000 francs. Il était déjà marié avec une marchande de modes, qui dissipait tout ce patrimoine de si mauvaise origine avec un sergent de la garnison. Je ne pus m'empêcher de dire à cet homme, qui, me reconnaissant, avait entrepris de me faire l'histoire de ses douleurs conjugales: «Que voulez-vous! il y a une justice distributive; vous savez le proverbe.»

CHAPITRE CI.

Course en Espagne.—Le maréchal Ney.—Souvenirs du général Lasalle.

Nous ignorions dans notre heureuse Italie, surtout après les sécurités de la bataille de Wagram, tout ce qu'une autre guerre avait de grave et de mortel pour l'empire; je veux parler de l'occupation de la Péninsule par les Français, qui d'abord escamotée par la diplomatie, s'était presque aussitôt repentie que livrée, et où des juntes de moines offraient plus de résistance et de forces que tous les rois de l'Europe ensemble dans leurs conseils. Napoléon, qui s'attachait à cette guerre, à cause de sa durée, bien plus comme à une gageure qu'à un intérêt, avait voulu que tous ses généraux s'essayassent à cette conquête, peut-être pour apprendre au monde la distance qui séparait ces grands mérites du mérite toujours vainqueur de leur maître. Je n'avais point reçu depuis mon départ de Paris de nouvelles de Ney. Son nom, toujours le premier inscrit sur les bulletins, n'avait brillé dans aucun de ceux qui avaient consacré les efforts héroïques de la campagne de 1809 en Allemagne. L'Empereur, qui savait apprécier la gloire et les travaux de ses lieutenans, mais qui n'en voulait pas la concurrence, n'avait que très rarement accordé les honneurs du Moniteur, espèce de Capitole des grands triomphes militaires, aux généraux chargés de la soumission de l'Espagne, pendant du moins qu'acteur principal il occupait la scène lui-même au cœur de l'Autriche. J'avais su à peine, par les nombreux officiers avec lesquels j'étais en relation à Florence, que le maréchal n'était point oisif, et que s'il ne figurait point à la suite du héros, vainqueur une troisième fois de l'Autriche, Ney avait en quelque sorte reçu une procuration de gloire moins bruyamment divulguée, mais non moins dignement remplie. Tous les bruits qui circulaient sur la nature particulière de cette guerre d'Espagne excitèrent bien vite mon imagination, en me représentant Ney comme exposé à des dangers nouveaux pour lui. Avec la foi qu'on me connaît en son courage, ce n'étaient pas les boulets que je craignais pour cette tête si chère encore, malgré l'indifférence, l'éloignement et les distractions, mais une mort qui n'eût pas été digne de lui, mais l'escopette clandestine des guérillas, ou le stylet fanatique du moine. Ce craintif intérêt ne faisait que me déguiser un sentiment plus secret et plus puissant que je trouvais encore trop d'orgueil à ressentir, pour n'en pas écouter la voix et n'en pas accepter les nouveaux dangers.

Ma tête une fois remontée, mon cœur une fois inquiet, je sus bientôt les événemens de la Péninsule beaucoup mieux que ceux qui venaient de se passer en Autriche. Ney commandait en Espagne le sixième corps de la grande armée, ayant en face les Anglais et le général Wilson, auxquels il avait fait connaître déjà suffisamment sa présence par son activité et son intrépidité miraculeuse.

Mais je n'étais plus alors aussi libre qu'à l'époque de la campagne d'Eylau; je n'avais plus cette indépendance qui dans ma vie précédente s'était toujours faite l'esclave de mon amour. J'avais été contrainte de renoncer à mon existence aventureuse, et (le dirai-je?) à courir, sans en être priée, après celui qu'un lien légitime semblait éloigner de moi. Toutes les raisons d'orgueil, de convenances, de raison, combattirent quelque temps, arrêtèrent vingt-quatre heures ma pensée; mais enfin, toute autre considération céda au doux souvenir d'une amitié de frère, jurée à mon départ et dans une séparation qui avait été encore si tendre. La conscience est si accommodante quand elle entend un cri de bonheur, que, tout en prenant le parti de rompre mon ban, je me faisais à moi-même l'illusion de croire qu'il me serait possible d'obéir à l'impulsion de mon cœur, en restant en même temps fidèle à la réserve commandée par la position nouvelle du maréchal: hélas! il était dans ma destinée de manquer à bien des devoirs, par religion pour des sentimens plus forts qu'eux.

J'obtins de la grande-duchesse un congé de deux mois; elle me dit en me l'accordant: «Allez, puisque courir en chevalière errante est un de vos besoins; mais que ce voyage soit une simple course et point une campagne. Si vous n'êtes pas de retour, si vous n'êtes pas ici dans deux mois, vous trouverez en arrivant votre passe-port pour Paris sur votre toilette.» Je promis, et, ce qu'il y a de plus curieux pour une femme comme moi, je tins parole.

Le jour même de mon audience de congé, j'étais partie en poste, et je me rendis de Florence à Perpignan, comme s'il se fût seulement agi d'un voyage de Paris à Versailles. Pour retrouver dans son atmosphère de gloire l'objet de mon délirant enthousiasme, cinq cents lieues, douze cents lieues ne me paraissaient qu'une enjambée. L'Amour est comme les dieux d'Homère, en deux sauts il toucherait au bout du monde. J'avais beaucoup d'or et encore plus de résolution: avec cela l'on va vite et l'on arrive bientôt. Je fus donc promptement au milieu de l'Espagne, sous l'influence de cette température brûlante comme les grandes passions. Ney, qui ne reposait guère non plus, venait soumettre la Galice. Je rejoignis son corps d'armée à Banos, quarante-huit heures avant qu'il ne fût en présence de l'armée anglaise, que le maréchal battit complétement. Déjà l'aspect de la guerre, la rencontre des bataillons français, ce parfum de gloire, plus doux à respirer dans ce pays que celui des orangers qui l'embaument; cette vie active, animée tout entière d'émotion et de spectacle, ravivait mon imagination fatiguée des vides plaisirs des cours et de la voluptueuse Italie. Je me sentais là dans mon élément: j'approchais de Ney, j'approchais du cœur qui seul pouvait faire battre le mien. J'étais heureuse rien que de le savoir si près de moi, et de lui apprendre qu'une lieue nous séparait à peine. Voici le billet que je reçus en réponse au mien:

«Puisque c'est votre goût d'avoir un bras ou une jambe de moins, à cheval… et venez.»

En lisant encore cette courte et militaire invitation, je saute en selle et me voilà en avant. J'avais à peine fait un quart de lieue que je le rencontrai; et je lus sur sa physionomie rayonnante tout ce que son billet ne m'avait pas dit, cette joie de me revoir, qui était la récompense de mon voyage et le bonheur même. J'ai oublié le nom des endroits où nous passâmes; mais jamais il ne me semblait avoir vu de lieux plus enchanteurs, de ciel plus beau, d'aurore plus douce. Quelque chose de sauvage et de fier relevait cette nature riche et pittoresque. La route était bordée de rochers comme d'une couronne. «Voilà un magnifique abri de précipices, me dit Ney, dont les revers boisés assurent la fraîcheur; arrêtons-nous ici; vous devez avoir besoin de repos; nous avons tous deux besoin d'épanchement et de causerie;» et nous voilà, les brides de nos chevaux passées au bras, écartant d'une main vigoureuse les broussailles odorantes, et cherchant une retraite qui pût entendre nos confidences: elle était facile à trouver dans les ravins de la Galice; et, à quelques centaines de pas de la route, nous pûmes nous croire entièrement seuls au monde. Nos chevaux furent promptement attachés, et la solitude, choisie un peu plus loin encore, compléta la sécurité de cette entrevue si soudaine et si peu espérée. Nous étions assis depuis quelques minutes quand Ney heurta du pied le tronc d'un vieux cèdre, et me dit: «Ici, Ida, ici est un appui pour nos pieds, qui pourra nous préserver au moins d'une chute;» et, confians en cet appui si bien rencontré, nous ne craignons plus de fouler la mousse embaumée qui nous sert de divan sauvage. Je le regardais comme une de ces figures d'un long rêve, que le jour montre et éclaire soudain, et qu'on reconnaît avec toute l'anxiété et tous les troubles du songe. C'est lui, cependant; c'est bien lui, me disais-je; je le sens à la gloire qui brille sur son front, aux pressions de sa main puissante et reconnaissable autant que sa gloire. Songeant plus au héros qu'à l'amour, au capitaine nécessaire à son armée qu'à l'homme nécessaire à mon cœur, il me prend un frisson craintif à l'idée de cet isolement dans un pays si plein de dangers, où une halte du guerrier peut inopinément être surprise par le poignard ou la balle des partisans; dans un pays où la haine du nom français retentit et veille de montagnes en montagnes. Je me sentais coupable d'exposer à ces périls, au-dessous d'un grand homme, cette vie si chère et si belle, que des assassins avertis pouvaient trancher. Ce ne fut là qu'une rapide pensée, mais une pensée vive et saisissante, qui, troublant mes idées, me fit me serrer avec force contre Ney, et en laissant échapper ce murmure étouffé: «Ney, mon ami, ne restons point là; éloignons-nous.—Non, non pas, me répondit-il en me retenant; où serions-nous aussi bien, sans témoins d'un bonheur que je retrouve, et qui a besoin de solitude et d'effusion mystérieuse…» Je le regardai avec surprise à ces paroles, mais avec délices, car j'étais aussi heureuse qu'étonnée de lui être restée si chère. Ses pensées répondaient au miennes; il y avait eu communauté de souvenirs, il y avait sympathie de joie; jamais la physionomie de Ney ne m'avait paru plus expressive, jamais ses regards plus éloquens, jamais sa parole plus enivrante. Je repris, à l'aspect de cette sécurité empreinte dans les traits du guerrier, une sécurité pareille; il est de ces momens où tout ce que l'on éprouve cède au contre-coup de tout ce qu'on inspire. Oh! que ce bonheur donné par un grand homme fut plein d'inexprimables délices! Nos cœurs, séparés par un si long terme et de si longues distances, paraissaient ne s'être jamais quittés, et goûtaient le plaisir d'une conviction pareille, et d'une égale communauté d'émotions. Une frayeur nouvelle vint suspendre l'enchantement, et lui donner en quelque sorte tout le prix d'une victoire. Le revers du ravin qui nous avait reçus descendait en pente très rapide; le tronc de l'arbre qui supportait l'effort de nos pieds, appui solide et pourtant impuissant, céda et rompit tout à coup au moment même où, plongés tous deux dans le ravissement d'une causerie intime, nous avions oublié jusqu'à la possibilité d'un pareil péril, dont la présence d'esprit et la force prodigieuse de Ney nous sauvèrent seules: d'une main il saisit les branches du buisson qui nous avait abrités; de l'autre il me presse et me serre violemment contre lui; et, grâces à cette lutte, nous pouvons reprendre haleine, échapper au précipice, et nous parvînmes à regagner nos chevaux. Ney n'avait pas seulement sourcillé devant ce singulier et épouvantable danger; mais il y avait dans sa joie de notre salut un je ne sais quoi de tendre et d'aimable, et pour ainsi dire comme un sourire du courage heureux, une flamme semblable à l'étincelle électrique qui m'avait ranimée mourante et blessée après la bataille d'Eylau.

Ma tête, plongée dans les touffes d'un buisson pendant la frayeur et la scène à laquelle nous venions d'échapper, avait retenu, sans que je m'en aperçusse, des feuilles singulièrement mêlées à mes cheveux blonds, dont mes trente-deux ans, alors bien sonnés, n'avaient point altéré les boucles ondoyantes et dorées. Leur nouvel ornement en rappela à Ney la beauté; mais il les trouvait trop bien conservés, et voulait les admirer pour eux-mêmes. C'était quelque chose de bien doux que cette main victorieuse chassant et détachant avec légèreté les feuilles sèches confondues avec mes tresses flottantes, comme une bonne mère toucherait la tête d'un enfant adoré de ses doigts délicats et tendres. «Là, franchement, me dit-il, avez-vous eu peur?» Je levai mes regards sur les siens: c'était répondre. «À quoi pensiez-vous dans le moment de la chute qui pouvait être si fatale?—À vous seul…» Et jamais je n'avais dit aussi vrai. «Mon ame, emportée vers la vôtre, enlevée à toutes les pensées de la vie, pensait ce qu'une plume célèbre fait dire à la Fille du désert; j'aurais aussi voulu comme elle, serrée dans des bras chéris, rouler d'abîmes en abîmes, avec les débris de Dieu et du monde.»

Nous étions l'un et l'autre échappés au naufrage, mais sous le charme d'un anéantissement presque aussi absolu que celui où nous eût plongés sa réalité. Aucune autre pensée que celle de cette rencontre, aucune autre révélation que celle de notre commune félicité. Nous cheminâmes une heure encore ensemble, et bercés par un oubli complet de l'existence matérielle et différente, dont, à quelques pas de là, chacun de nous allait reprendre la chaîne. Il ne me demanda point d'où je venais, où j'allais. Je ne lui demandai pas davantage quels étaient les projets de son ambition, ses intérêts présens dans la vie. Je n'étais plus l'amie d'Élisa; il n'était plus le lieutenant de Napoléon. À quelque distance de Banos, Ney s'arrêta, me tendit la main, et ne me dit que ces mots: «Le devoir, l'honneur, nos promesses, aujourd'hui violées, nous commandent de nous séparer.»—«Ne m'en voulez pas d'être venue de si loin pour les rompre; cette entrevue suffit à mon bonheur, suffit au courage de supporter un éloignement qui ne lui coûtera plus, puisque je vous vois; je viens de prendre des forces pour le reste de mes jours.»—«Généreuse Ida, me répondit-il, vous êtes aussi bonne qu'extraordinaire. Adieu! adieu bien tendre et bien reconnaissant. Les Anglais n'ont pas eu de mes nouvelles depuis ce matin: je vais les charger en pensant à vous.»

Après cette courte et dernière communication de nos cœurs, nous montâmes à cheval, et partîmes chacun dans une direction opposée. À trois lieues de là, je repris la poste, et je regagnai les Pyrénées comme je les avais franchies, sans m'arrêter, sans rien observer, sans rien regarder, n'ayant vu en Espagne qu'un Français pour lequel j'aurais donné l'Espagne, l'Italie, la France même, avec autant de facilité que je les parcourais. Exténuée de fatigue, je m'arrêtai deux jours à Barcelone, qui ressemblait bien plus à un arsenal qu'à une ville, et à un camp qu'à une place de commerce. Sachant à quel point Ney portait l'amitié pour ses compagnons de gloire, je ne l'avais point attristé par les tristes nouvelles de la mort du maréchal Lannes et du général Lasalle, moissonnés en Allemagne, et dont la mort avait mérité les pleurs de la Victoire elle-même. Ney, d'ailleurs, avait sans doute appris ces grandes douleurs; son cœur si intrépide, si dédaigneux du trépas, n'entendait jamais sans émotion le récit des pertes qu'entraîne la guerre: je le savais trop pour en renouveler chez lui le pénible sentiment. D'ailleurs, ce n'est point comme aide-de-camp, mais comme femme, que j'avais pris la route d'Espagne.

Jusqu'à Mont-de-Marsan, mon voyage, où je n'avais quitté la chaise de poste que pour un tête-à-tête de trois heures, ne m'offrit rien de remarquable. Je passai encore deux jours dans cette dernière ville, logée à la maison des bains. Je rencontrai plusieurs personnes de connaissance dont la société, dans une autre situation d'esprit, eût pu m'être agréable. J'avais là, pour voisine d'appartement, une Espagnole qui m'inspira une vive curiosité, sentiment que notre première entrevue changea en intérêt sincère: elle était veuve d'un brigadier attaché au général Lasalle, mort à Wagram; et elle me donna sur le général des détails pleins d'intérêt, dont elle embellissait encore le récit de tout le feu d'une imagination castillane.

Caroline Amaldi appartient à une famille noble de Valladolid, mais qui ne l'est pas en Espagne. On était sûr au moins de la pureté de sa race par sa beauté. Jeune, belle et tendre, comme toutes les filles de l'Hespérie, Caroline traînait d'assez tristes jours auprès d'une vieille tante qui n'interrompait sa prière que pour la gronder, et ne quittait son chapelet que pour surveiller d'un œil inquiet sa pupille. Après la victoire de Torquemada, où le général Lasalle venait d'ajouter un éclat nouveau à sa renommée déjà si belle, la retraite de Caroline fut envahie, et par une de ces crises inséparables de la guerre, elle se vit séparée de sa famille et à la merci des vainqueurs. Un maréchal-des-logis du 10e régiment la sauva du déshonneur. Le brave avait reçu une blessure fort grave, et on fut contraint de lui faire l'amputation du bras. Caroline devint sa garde vigilante et dévouée. Né dans la même ville que son chef, ce brave en parlait avec tout l'enthousiasme d'un vieil attachement et d'une admiration de chaque jour. Il aimait à raconter comme tous les malades, et la bonne Caroline l'écoutait avec un vif plaisir, car cela lui faisait tant de bien d'être écouté! Il se plaisait surtout à lui expliquer la destinée toute héroïque de son général. «On ne se figure pas ce qu'était Lasalle, répétait-il. Il était lieutenant avant la révolution, mais comme on l'était alors, par protection. Eh bien, il a jeté de côté cette épaulette qu'il n'avait pas gagnée, et puis il est allé s'enrôler comme simple soldat dans le régiment, et puis il a passé fourrier à l'armée du Nord, et puis lieutenant bientôt. Il a battu Auguste de Prusse et Scheverin, comme devait le faire un descendant de Fabert. Je suis de son sang, disait-il, et je le prouverai. Qu'est-ce que la noblesse sans bravoure, et qu'est-ce que la bravoure sans preuves?» Enfin, des qualités morales, le maréchal-des-logis, panégyriste minutieux et exact, comme tous les panégyristes du monde, passait à l'éloge des avantages physiques de son jeune chef! Les récits disposent singulièrement au bon effet des rencontres. Le pauvre blessé ne sentait que le charme et ne voyait pas le danger de ses éloges. Ils excitèrent vivement l'imagination de celle que le militaire, peu fort sur le chapitre du cœur humain, ne voulait pas cependant passionner pour un autre, tactique d'autant plus malheureuse que le maréchal-des-logis n'avait pas pour lui ce prestige de jeunesse et de beauté qui peut braver les concurrences. Il aurait pu être le père de Caroline, mais celle-ci ne supposait pas qu'avec cet âge, peut-être aussi qu'avec si peu de naissance, le blessé pût concevoir la moindre intention de tendresse; elle continuait de lui prodiguer les soins dont le pauvre homme interprétait l'assiduité dans un sens beaucoup plus étendu et plus personnel. Malgré, ou peut-être à cause de cette erreur, Caroline chercha à voir le général Lasalle; «et, m'avoua-t-elle, je le vis trop pour mon repos.» Lasalle, intrépide et brave, aimait les femmes autant que la gloire, et la gloire comme une femme. Frappé de l'éclatante beauté de la jeune Espagnole, il chercha toutes les occasions de plaire à celle auprès de qui l'amour était si avancé, que déjà elle l'aimait en secret.

Le terrible combat de Medina de rio del Seco venait d'être livré. Burgos était au pouvoir des Français. On dirigea les blessés sur un autre point. Caroline vit donc s'éloigner celui à qui elle devait la vie et l'honneur, et qui aspirait à obtenir plus tard sa main pour récompense. Caroline me dit avec une naïveté charmante: «J'ignore comment cela se fit, mais devant me rendre auprès de ma tante, je pris une direction tout opposée, et je me trouvai, moitié volonté indécise, moitié hasard inévitable, auprès du général Lasalle et sous sa protection, qui depuis ne m'a plus manqué qu'à cette heure, hélas! où tout manque à Caroline… tout ce qui donne le bonheur, car il n'est plus!»

Après quelques momens de silence, Caroline continua: «Un jour, à Medina, le général Lasalle entre chez moi, et me montre une lettre que venait de lui écrire son digne maréchal-des-logis. Tenez, la voici: lisez-la vous-même; elle a décidé de ma vie.»

«MON GÉNÉRAL,

«La jeune et belle Espagnole que vous avez près de vous a été sauvée par moi. J'en suis amoureux fou, en tout bien tout honneur, mon général, car j'en voulais faire ma femme. On me dit qu'elle est presque la vôtre. Je ne veux pas le penser; vous ne pouvez l'épouser tout-à-fait; envoyez-la moi; car je vous l'avoue, perdre Caroline me ferait maudire mon état, et même ma croix, à laquelle je suis, vous le savez, si attaché.»

Caroline crut voir que son consentement ferait plaisir au général, et, soit dépit d'amour-propre, soit mouvement de générosité, elle lui dit: «Puisque je ne puis rien attendre de l'amour, je me dévoue à la reconnaissance, et j'accepte un mariage de raison.» Le mariage eut lieu en effet à Mont-de-Marsan. Préférant la France à sa patrie, Caroline y vivait heureuse, mais son mari ne lui parlait que de son général; et même après l'hymen, cet excès d'admiration militaire, et le nom incessamment répété par un époux, tourmentait la vertu conjugale de la belle Espagnole. «Mon mari cependant, disait-elle, n'apprécie tant le courage de son chef, que parce qu'il est lui-même d'une valeur à gagner le bâton de maréchal.»

Je sautai au cou de Caroline, pour l'expression de ces sentimens tout français. «Il m'avait promis, ajouta Caroline, que je le suivrais partout; que je ferais avec lui toutes les campagnes. Hélas! un commencement de grossesse m'a retenue à Paris. J'ai vu partir l'homme loyal et bon auquel m'unissait la reconnaissance, et l'homme adoré que mon cœur, sans être infidèle, et que mon imagination, sans être ingrate, devaient ne jamais oublier, quand cela n'eût été que pour plaire à mon mari. Ah! devais-je sitôt tout perdre dans la vie, et voir accabler mon cœur d'une double mort! car ces deux sentimens se confondaient. Mon mari et son général ont été frappés dans la même bataille, à côté l'un de l'autre. Il fallait donc, hélas! qu'ils se retrouvassent partout ensemble! Maintenant, me voilà sans amis, sans protection, sans patrie: car, comment me représenter dans la mienne après avoir oublié ma naissance pour un soldat français? Je dois finir dans le deuil une jeunesse qui pouvait encore compter d'heureux jours. Les pleurs, je l'espère, ne me laisseront pas long-temps souffrir, et m'aideront à mourir.»

Cette rencontre m'avait émue et intéressée au point de me faire désirer d'entretenir quelques relations avec Caroline; mais le tourbillon nouveau au milieu duquel j'allais encore tournoyer, ne me permit ni de suivre mon penchant, ni d'exécuter ma promesse.

Après un prompt et pénible voyage, j'arrivai à Lucques, trois jours seulement avant l'expiration de mon congé. Je m'empressai d'informer la grande-duchesse de mon retour par une lettre soumise, respectueuse et dévouée, afin non seulement d'éviter la peine dont on avait menacé mon inexactitude, mais encore pour réveiller ses bonnes dispositions à mon égard.

CHAPITRE CII.

Retour à Florence.—Le mois Napoléon.

La grande-duchesse fut sensible à mon attention et surtout à mon exactitude. Je la vis le lendemain même de mon retour à Florence; elle eut la bonté de me dire que je venais de lui donner une preuve de souvenir, un gage de dévouement, qui ne seraient jamais perdus dans son intérêt et son estime. «Je vois maintenant à quoi se réduisent tous les propos de la malveillance sur votre compte; une femme prête à faire des centaines de lieues pour un sentiment ne peut descendre à toutes les peccadilles vulgaires qu'on lui reproche. Une grande passion est la meilleure réfutation en même temps que le plus sûr préservatif des faiblesses communes… Mais celui pour lequel vous avez fait le sacrifice de ce pénible voyage, comment vous a-t-il reçue?

«—Très bien!… militairement. Il m'a grondée, il m'a serré la main; et, au bout de trois heures de conversation, il m'a congédiée.

«—C'est égal, malgré la célérité de la route, les seules fatigues du voyage l'élèvent au rang d'une campagne; cela doit vous être compté double.

«—Mais j'espère bien que ce ne sera point là mon dernier chevron.

«—Curieuse femme! j'aurais beau faire fouiller dans ma bibliothèque, je n'y trouverais jamais un roman qui pût soutenir le parallèle avec votre vie singulière. Mais, d'ailleurs, quelles nouvelles me rapportez-vous d'Espagne? j'entends quelles nouvelles politiques.

«—Je serais fort embarrassée de vous en donner; je n'ai rien vu, rien entendu que ce que j'allais entendre et voir. Mais vous pouvez être tranquille, les soldats du grand Napoléon sont là; n'est-ce pas comme si d'avance vous lisiez dix numéros du Moniteur

«—Très bien, très bien! de l'enthousiasme militaire, de la confiance en nos armes, du dévouement à ma famille; il y a chez vous de la place pour tous les nobles sentimens, et je vous en sais gré. Quand il m'arrivera des bulletins de l'armée d'Espagne, je vous ferai appeler, et, comme récompense, vous me les lirez. En attendant, vous passerez chez M. Rielle; il a, de ma part, quelque chose à vous dire. Comme un officier de la grande armée, vous méritez de recevoir le mois Napoléon[3].»

Je quittai la princesse, avec une vive émotion de tant de bontés, et je repris mon genre de vie habituelle à Florence, sûre que désormais il était à l'abri de la calomnie et de la disgrâce. Mon service devint plus fréquent que jamais; et, quoique rarement officiel, il m'attira un peu plus que par le passé les cajoleries des plus grands officiers, qui n'ignoraient plus mon intimité auprès de la souveraine.

Il y eut cependant un de ces premiers dignitaires de la cour de Toscane dont j'obtins l'attention autrement que par le sentiment de banale courtoisie, qui fait que l'on cause par politesse craintive, et que l'on sourit par habitude servile; tout cela pour obéir à la maxime des cours: qu'il faut être bien avec tout le monde. Ce personnage, d'une bienveillance différente, n'était rien moins que le grand aumônier. Monseigneur Zondadari jouissait auprès de la princesse d'une juste estime, et à Florence d'une popularité méritée. Jeune encore pour un cardinal, on eût facilement reconnu son état à sa charité, et son âge à ses manières caressantes. La bonne grâce, la facilité mondaine de ce prélat, complétaient l'illusion d'une vieille cour, en jetant le manteau, l'esprit et les manières d'un brillant coadjuteur ou d'un petit abbé de Versailles, au milieu des pompes militaires d'un palais illégitime. De la dévotion, on ne pouvait guère en attendre d'une princesse spirituelle et quelque peu philosophe; et, quand le maître n'en donne point l'exemple, bien à tort on tenterait les chances d'un prosélytisme religieux, n'ayant pas la faveur pour auxiliaire. L'éloquence du père Bridaine elle-même se serait perdue au milieu de cet enivrement de l'empire, dans cette atmosphère de gloire, qui ne comprenait guère que les Te Deum.

Facile comme un Italien, léger comme un Français, adroit comme un diplomate, mais vertueux comme un apôtre, le premier aumônier d'Élisa n'exposait point son ministère, par les provocations d'un zèle outré et qui eût été inutile, au ridicule du discrédit et au scandale de l'impuissance. Sa tolérance aimable n'était pas non plus un abandon de ses devoirs, une autre sorte d'hypocrisie voluptueuse, substituée à l'hypocrisie fervente et s'associant aux faiblesses qu'elle n'ose pas foudroyer: il y avait de l'indulgence d'inclination, du bon goût naturel dans les concessions aimables, mais non complaisantes, du digne vicaire de notre chapelle; et, en effet, sa présence, qui n'eût pas réprimé, tempérait heureusement les libertés de l'époque et du lieu, obtenait déjà beaucoup cette décence extérieure, ce respect public, ce décorum religieux qui, de la personne de l'aumônier, se reportaient non sans profit sur le culte dont il était l'habile représentant.

Quoique je fusse là bien obscure, il me sembla que M. l'aumônier m'avait remarquée. J'avais pris pour une attention particulière ce qui n'était que l'effet d'une bienveillance générale. M. Zondadari souriait en masse, si j'osais m'exprimer ainsi, jetait sur tout le monde des yeux bienveillans et pleins d'onctions, et, dans mon ignorance des regards d'un prêtre indulgent et charitable, je me surprenais un certain orgueil de ce que je croyais une préférence; et voilà dans ma tête fort peu orthodoxe comment j'interprétais le sourire apostolique de monseigneur. Je me disais: Tout homme est curieux; notre bon aumônier, qui vit ici dans un monde étranger, qui ne reçoit, hélas! les confessions de personne, qui ignore jusqu'à ces petites aventures d'intérieur nécessaires pour l'intelligence des discours où tout est rétinences et allusions, voudrait, par mon intermédiaire, se mettre au courant de la langue du pays, et savoir de la seconde main, ne le pouvant de la première, à cause de son état, les anecdotes et les peccadilles de nos dames. Je me trompais dans les interprétations comme dans les faits, car M. Zondadari, malgré tant d'intentions supposées, ne chercha nulle occasion de m'adresser la parole, à mon grand regret, car j'avais découvert qu'au milieu des beaux esprits de garnison et d'antichambre qui m'entouraient, son esprit, plus délicat et plus cultivé, m'eût été d'une précieuse et agréable ressource.

Pour lier connaissance avec ce bon et spirituel ecclésiastique, il fallut que j'allasse le chercher, non pas au tribunal de la pénitence, ma religion ne le commande pas, mais au sein de ses travaux, dans le sanctuaire de ses bienfaits. Quand le malheur frappe à ma porte, je ne le renvoie pas à d'autres pour être secouru; mais comme il est des momens où il frapperait en vain, j'aime encore mieux être importune que sourde à une prière, et dans ce cas seulement je sais me faire solliciteuse. Il s'agissait d'une bonne action: je n'hésitai pas à me présenter chez l'aumônier de la princesse, pour demander les secours de la charité en faveur d'une pauvre famille accablée de misère. J'en reçus l'accueil le plus flatteur, je vais mieux dire, le plus généreux: il me donna une petite somme en argent, et me promit d'aller voir les malades de cette pauvre famille, de leur porter les consolations de la religion et les alimens du besoin. «Nous nous concerterons ensemble, ajouta-t-il, afin de donner de la permanence et de la suite à cette bonne œuvre.» Oh! si j'étais catholique, c'est un directeur pareil qu'il me faudrait; je ne répondrais pas, si je le rencontrais, de ne point faire mon salut: bon, affable, laissant les plus petits s'approcher de lui, heureux de venir à qui l'appelait, content d'entendre des paroles et des dispositions pieuses, mais n'ayant point la rage de provoquer les cœurs, et de recruter des conversions comme des triomphes.

Une amitié qui date d'un bienfait est, ce me semble, chose assez honorable pour qu'elle soit chère à qui l'inspire et à qui l'éprouve, et je ne compte pas au nombre des moindres attachemens dont il me soit permis de me glorifier ma liaison avec un prélat révéré, qui faisait certes preuve de tolérance en ne refusant pas l'intimité d'une femme douée de quelques qualités, d'un bon cœur, mais de mœurs peu religieuses, d'un âge encore suspect, et que devait bien plus que tout cela éloigner de lui le malheur de n'être point catholique romaine, et de ne point penser de même en matière de dogme. Cette dernière circonstance, M. Zondadari l'ignorait, car je ne songe guère à en faire part à mes amis. Ce fut bien indirectement qu'il apprit que j'étais protestante, comme on va le voir.

J'allai un jour chez le bon aumônier pour mes pauvres, car j'en avais rencontré d'autres que les premiers, et je savais n'être jamais repoussée d'une bourse où il restait toujours quelque chose pour l'infortune. Ma visite se faisait en carême, et je le savais, attendu qu'en Italie il n'y a pas moyen d'ignorer cette époque très observée de mortification et de pénitence. M. Zondadari était à table; malgré l'époque, le coup d'œil n'avait rien d'effrayant pour une profane, et si je remarquai que tous les plats étaient maigres, je m'aperçus aussi qu'ils étaient d'un maigre à contenter l'appétit le plus délicat et le plus difficile. Je souris: une gracieuse invitation répondit à mon sourire: «Vous pouvez en toute sûreté de conscience accepter mon déjeuner; ici tout est maigre.