«—Oui, je suis une femme; mais j'ai vu le feu, je ne le crains pas.» Il me semblait que cette petite fanfaronnade était nécessaire pour que le lieu et l'occasion ne fissent pas d'un bon paysan français un imitateur des soldats alliés. Je me trompais bien, car le brave garçon m'offrit de me servir de guide, et voulut par force voir au moins pendant une lieue ou deux si mon arabe se conduirait bien. Puis il me dit que je trouverais, à peu de distance, une ferme où l'on se chargerait de mon cheval pour tant que je voudrais. Nous y fîmes halte: je laissai mon cheval en pension aux environs de Château-Thierry; je ne le retrouvai plus, ni même les personnes qui s'en étaient chargées.
CHAPITRE CXXVI.
Continuation de la campagne de France.
Pendant que je courais volontairement tous les hasards de cette campagne, les événemens marchaient aussi. Le 15, je rencontrai un ami qui arrivait de Bordeaux, et qui m'apprit que le duc d'Angoulême y était et qu'on y criait vivent les Bourbons!; Je croyais rêver à cette nouvelle; mais Ney, que j'osai enfin aborder en le rencontrant à cette époque, me confirma ces bruits. «Les Bourbons risquent beaucoup, disait-il, car les alliés ont déclaré ne pas épouser leur cause; et si le comte d'Artois est à Vesoul, c'est sans leur consentement.—Si j'étais du sang de Henri IV, m'écriai-je, et qu'un empereur de Russie ou d'Autriche ne se conduisît pas mieux, je saurais m'en venger.» Ney sourit, et après un échange de confidences et d'émotions, il me donna mes ordres de départ. Je feignis la soumission, mais je continuai de suivre les traces du guerrier.
Le commandant de Soissons avait livré les clefs par surprise: ce fut un coup terrible. Ce commandant se nommait Moreau, et l'Empereur avait dit, assurait-on, que ce nom lui avait toujours été fatal. Les alliés venaient de signer leur alliance nouvelle à Chaumont; des proclamations parties de leur camp appelaient les Français à l'infidélité. L'Empereur fit aussi des manifestes, réunit ses forces; il n'avait plus pour lui que les chances de la guerre et le salut du désespoir. On passa la Marne à Berry-le-Bac; le général Nansouty renouvela les prodiges de la journée d'Eylau, en 1807. Nous étions maîtres de la route de Reims à Laon; on trouva les Russes en forte position sur les hauteurs de Craonne. Une heureuse nouvelle vint réchauffer le soldat; l'Empereur la fit répandre: la population entière des Vosges s'était soulevée contre les Autrichiens. Ney me reçut bien, malgré l'oubli de ses instructions, parce que je lui annonçai ces heureux détails la première. Je les avais obtenus d'un hasard. «Ida, vous avez réellement le diable au corps.» Malgré toutes les horreurs de la guerre, nous étions en si bonne humeur, que je répondis: «Ah, puisque j'ai le diable au corps à la guerre, pourquoi ne l'ai-je pas eu au théâtre; la pauvre Didon n'eût pas été sifflée.—Demain, nous dit Ney, nous emportons Craonne.
«—Que ce nous emportons vous va; ce sera le plateau de Michelsbery, lui dis-je.
«—Non, ma pauvre Ida, la victoire ne nous conduira plus de long-temps aux portes de Vienne, comme dans le bon temps. L'Empereur a joué sa couronne contre un entêtement. N'importe; ils n'auront pas bon marché de nous, les alliés; je suis sûr qu'ils s'étonnent d'être en France, malgré leurs masses énormes; leur joie est presque encore de la peur.»
La prise du plateau devint une boucherie sanglante. Ney et le maréchal Victor commandaient l'infanterie. L'attaque fut impétueuse, l'ennemi tint bon. Nansouty et Grouchy arrivèrent comme la foudre avec leur cavalerie. Les batteries vomissaient la mort; le feu dura presque toute la journée. Enfin l'ennemi fut ébranlé et poursuivi vers Laon. L'Empereur coucha à Bray. Il paraissait souffrant et soucieux: il reçut courrier sur courrier; on comptait sur un ou deux jours de repos, lorsque tout à coup l'Empereur va rejoindre ses colonnes qui étaient en marche sur Laon. Je manquai m'enfoncer dans un marais, ayant pris à côté de la route. Ney était en avant. C'est là que le général Gourgaud ajouta encore à sa réputation militaire par un de ces coups heureux et hardis qui annoncent le véritable capitaine; il surprit les gardés des alliés, et par là ouvrit à Ney le passage du défilé. On arriva vers les hauteurs, et les corps de Ney, de Marmont et Mortier y prirent position pour attaquer Blücher qui, certes, avait le double de troupes. L'Empereur occupait le haut, près de la ville; il allait monter à cheval quand il apprit cette faute de Marmont, à laquelle j'ai déjà fait allusion et qui fut si noblement pardonnée; cette faute était assez grave pour rendre nécessaire un autre plan d'attaque.
Harassée de fatigue, je m'étais jetée tout habillée sur un matelas, dans une auberge que les ennemis venaient de quitter. On y pouvait juger des moyens des chefs et de la discipline des soldats, en voyant les meubles et en entendant les habitans de l'auberge. J'en partis la tête encore plus montée, le cœur encore plus ulcéré qu'avant. J'allais essayer de joindre Ney, ce qui était difficile; car, dans cette campagne, les mouvemens changeaient d'heure en heure; les troupes se croisaient incessamment. J'étais aux environs du village de Chavignon; on y répandait le bruit que, du côté de Lyon, on avait désobéi et gâté nos affaires: «Un vieux brave comme cela, disaient les soldats, c'est abominable! Un guerrier peut-il ne pas respecter sa renommée?»
L'anniversaire de la naissance du roi de Rome, le 20 mars, l'Empereur se trouva au delà d'Arcis, en présence de toutes les masses des alliés; c'est là qu'il paya encore de sa personne; il était partout, à chaque moment, dans la mêlée, sous le feu des batteries, toujours soldat et empereur; les obus éclataient sous les pieds de son cheval. Les faubourgs étaient incendiés; on se reconnaissait dans la ville aux feux continuels de la mousqueterie que la nuit n'arrêtait point. Je rôdais avec assez d'anxiété. Il ne nous restait qu'un pont pour la retraite; l'Empereur en fit jeter un second; Arcis fut évacué en très bon ordre; on se battit toujours, et l'armée fit si bonne contenance, que l'ennemi n'osa l'entamer, malgré l'immense supériorité du nombre. J'arrivai avant la tête des premières colonnes à Vitry-le-Français; le quartier général fut établi à Saint-Dizier. Là on apprit que toutes les propositions de l'Empereur avaient été rejetées au congrès qui était rompu. À peu de distance de Doulevent, on disait que l'Empereur marchait sur Paris, d'où il avait reçu un avis important. On ne voyait plus d'alliés sur la route de Troyes. Je la suivais au pas, réfléchissant sur tout ce que j'avais vu. Un des aides de camp du prince de Neufchâtel passa. «Il devance l'Empereur,» disaient les paysans. À quelques lieues de là on apprit qu'on se battait aux portes de Paris. Je mis mon cheval au galop, comme si mon arrivée eût pu changer les événemens. Mon cœur battait à m'étouffer, et je puis assurer que ce n'était pas de frayeur. L'étranger à Paris, le Cosaque passant sons nos arcs de triomphe: songer seulement à cette humiliation, pour moi c'était mourir. Hélas! deux lieues plus loin, j'apprends que Paris venait de capituler.
Le corps d'armée destiné à couvrir la capitale, l'évacua la nuit même. Arrivée à Villejuif, je trouvai le village occupé par les troupes de Mortier. Officiers et soldats ne parlaient que du regret de la capitulation, de la belle conduite de la garde nationale et des élèves de l'École Polytechnique. Je ne crois pas de ma vie avoir été dans une situation d'esprit plus pénible. J'avais même quelques instans cessé de penser à Ney; je voyais l'Empereur si malheureux!
Je suivis les troupes qui se dirigeaient sur Fontainebleau. En y arrivant, il fallut me mettre au lit; tout mon sang bouillonnait de colère, et me menaçait d'une hémorragie. J'étais seule; on ne prenait de moi nulle pitié. Je montrai de l'or; les soins changèrent, mais avec un air qui me déplut encore. «Je suis femme d'un militaire de la garde de Napoléon, lui dis-je; j'attends mon mari. Les troupes arrivent, je les quitte: j'ai vu l'Empereur au relais de Fromenteau.» Alors tous les soins, toutes les attentions me furent prodiguées avec mille questions. Je ne nomme pas mes hôtes; je puis donc dire qu'ils étaient fous napoléonistes, et je crois que cette conviction, qui me plaça comme chez des amis, aida fortement à me guérir, car le lendemain je n'avais plus qu'un peu de courbature. Le lendemain Fontainebleau se remplit de troupes, et les maréchaux y arrivèrent aussi successivement, Moncey, Macdonald, Marmont, Oudinot, Mortier, Lefebvre, tous, et Ney enfin.
Après trois mois de fatigues, de privations et assez de périls, il m'était délicieux de penser que j'allais jouir du bonheur de le voir loin de Paris, et j'osai même espérer que, d'après ma constante résignation à tout supporter, je serais mieux accueillie qu'au bivac de Siroknodinia. Je dirai dans le chapitre suivant tout ce que j'ai vu dans mon séjour à Fontainebleau, depuis l'arrivée des maréchaux jusqu'à ce moment cruel où Napoléon fut contraint de se séparer des aigles et de ses phalanges d'airain, qu'il avait si long-temps conduites à la conquête du monde.
CHAPITRE CXXVII.
Séjour à Fontainebleau.—Abdication de l'Empereur.—Dévouement de
Montholon.
Je fis avertir le maréchal que j'étais à Fontainebleau. La capitulation de Paris venait d'être signée par le maréchal Marmont. Les alliés avaient fait leur entrée dans Paris. J'avais couru toute la matinée; j'avais cherché exprès à causer avec le vieux soutien des aigles. Il n'eût fallu qu'un mot de l'Empereur pour ramener ses soldats contre Paris, sans calculer le nombre ni la distance. Dans cette extrémité, il y avait moins de découragement qu'au commencement de la campagne; on pouvait encore sauver la France et l'Empereur; une grande résolution bien certainement était dans le cœur de Napoléon, et Napoléon eût été bien fort encore à la tête de cinquante mille hommes animés par le désespoir.
On a prétendu que Ney avait durement conseillé l'abdication; il est plus tard convenu avec moi de son vote pour ce parti, mais niant la dureté des termes qu'on lui avait attribués dans cette circonstance. C'était déjà trop; car, avec sa valeur intrépide, il me semblait que Ney eût dû être de l'avis des grenadiers. Je ne donne pas cela comme un calcul, mais comme un élan naturel; et je suis persuadée que les hasards d'une bravoure si exaltée pouvaient encore être heureux. Quarante-huit heures se passèrent dans l'incertitude du succès de la négociation du duc de Vicence, de ce véritable ami de l'Empereur, de ce sage conseiller trop peu écouté. Je vis Ney deux ou trois fois avant le retour de l'ultimatum; il était préoccupé, mais point inquiet: il n'avait pas désespéré de la fortune de Napoléon. Je lui contais tout ce que j'entendais dire, et à Fontainebleau aucun ordre de partir ne vint attrister la joie de le voir. J'eus même un moment l'orgueil de me croire utile, et il fut assez aimable pour dire que je lui étais nécessaire, que je ne devais partir que lorsqu'il me le demanderait; il m'avait quittée sur les neuf heures du soir. On venait de nous annoncer que les cocardes blanches et les lis avaient été arborés à Paris, qu'on criait vivent les Bourbons!; Les plus grands malheurs furent un moment à craindre, car les troupes n'étaient pas disposées à répéter ces cris, pas même à les supporter. Je rencontrai deux soldats qui tenaient une des proclamations qu'on osait encore distribuer en cachette: elle portait que les alliés ne traiteraient plus avec Napoléon Bonaparte, ni avec personne de sa famille. Les commentaires sur un pareil texte se ressentaient du fanatisme tout militaire. «Ils n'étaient pas si fiers que cela à Tilsitt, ces empereurs par la grâce de Dieu, et qui peuvent dire qu'ils le sont restés alors par la bonté de Napoléon, avec qui ils ne veulent plus traiter aujourd'hui. Ah! ils ne veulent pas… Mais nous ne sommes pas morts tous… Que ce Napoléon nous fasse seulement signe de la main, qu'il nous dise en avant, et Russes, Prussiens, Autrichiens, tous ces héros que nous avons battus trente ans, laisseront leurs os en France pour l'engraisser.» Je rapportai à Ney ces énergiques propos; il me dit: «Ils pourraient bien avoir raison; il serait cruel d'en venir là, mais cela vaudrait mieux encore que de passer sous le joug.» Il le pensait; car la vérité, la franchise, dictaient toujours les discours du maréchal; oui, toujours. Michel Ney ne trahit jamais sa pensée; je le dirai jusqu'à mon dernier soupir. Plus tard, à l'époque sanglante que je vais bientôt retracer, je répéterai que Michel Ney fut toujours sincère. Une ame si grande, un si héroïque courage, ne s'allient point avec la perfidie qui se joue des sermens. Époux et père, il écouta les trompeuses promesses d'une paix glorieusement gagnée: il était homme et soldat français. On lui offrit la prospérité future de sa patrie, sa grandeur et sa gloire sous les drapeaux qu'il illustra si long-temps. Pouvait-il préférer à cette alternative une guerre de Français à Français? Après la scène des grenadiers, il me dit: «Je veux dire tout à l'Empereur; mais je ne yeux pas, Ida, qu'il sache nos relations. Comment arranger cela? car, je ne vous le cache pas, j'ai un projet pour vous.
«—De me faire décorer, peut-être?…
«—Vous riez; et quand cela serait?
«—Monsieur le maréchal, vous battez la campagne; avez-vous oublié ma profession de foi à Eylau.
«—Comment?—Serait-ce sous le rapport de services particuliers?—Mon ami, on ne mérite pas pour cela la croix d'honneur.» Il me regarda avec émotion, pressa fortement ma main contre sa poitrine. «En voilà, une décoration, m'écriai-je avec cet enthousiasme qui le séduisit si souvent dans un bivac comme dans un salon, en voilà une; c'est votre main placée sur votre noble cœur. Michel, les croix sont des constellations qui brillent sur le temple de Mémoire; mais mon sexe n'y doit jamais prétendre. Ce brevet de force et d'héroïsme ne conviendrait dans notre sexe qu'à ces admirables sœurs de charité, dont nos grenadiers sentent l'appui; pour elles, au moins, la croix serait l'honorable récompense des dangers réels bravés pour secourir et consoler, sinon pour combattre et vaincre.
«—Ida, chère et bonne Ida, que vous dites toujours bien; ah! que je voudrais que l'Empereur vous entendît.»
Je me gardai bien, comme on pense, de lui dire que l'Empereur me connaissait, car les explications eussent été un peu loin. Il est bien probable que la scène, commencée par l'attendrissement, eût fini par une colère semblable à celle qui m'avait fait si belle réception au Dniéper.
On vint chez moi pour prévenir le maréchal de se rendre près de l'Empereur. Ney me quitta fort contrarié. «Comment a-t-on su que j'étais ici, disait-il; tout se sait donc?…»
Tout était fini à Paris. Le duc de Vicence, si dévoué, avait lutté vainement: il devait succomber. Son attachement reconnaissant avait trop à faire de combattre un quatuor anti-impérial, dont le prince de Bénévent était le chef. Quoique j'eusse le cœur navré, je ne pus m'empêcher de sourire en repassant les phrases diverses qui avaient fini par conduire M. de Talleyrand au… royalisme… Émigré sous la terreur, citoyen ministre sous la république, sous le directoire et le consulat, prince sous l'empire et par l'Empereur, que pourra-t-il encore devenir, et surtout quels services l'ancien évêque d'Autun fera-t-il valoir près du frère de Louis XVI?
«Il s'en tirera, disait Ney; c'est l'essence de la politique.» L'événement a prouvé que Ney, sans être fin diplomate, savait très bien les juger. Une personne, intimement attachée à l'impératrice Joséphine, et que je trouvai en Belgique en 1816, connaissait encore mieux cet homme extraordinaire, que je crois pourtant avoir bien connu et bien jugé. Je regrette que ce qui me reste à retracer ne me permette pas les détails que cette personne me donna et qui sont d'une nature assez intime; mais cette digression me mènerait trop loin, les faits pourront trouver leur place ailleurs.
L'arrivée de M. de Montholon, accouru de Paris pour se dévouer au malheur, causa un vif sentiment de joie à l'Empereur; le dévouement de cet homme aimable, si brave, si loyalement attaché à une cause de gloire, devint l'heureuse compensation de plus d'une ingratitude. En 1809, lorsque je fis mon premier voyage à Florence, une personne très spirituelle et distinguée, qui avait beaucoup connu le général Montholon, m'avait dit: Savoir vivre et instruction, voilà ce qu'avec beaucoup d'affabilité on trouve chez M. de Montholon, qui venait alors d'être nommé chambellan. J'étais d'accord avec madame Hé…al sur le brillant mérite de M. de Montholon, mais lorsqu'il vint à Fontainebleau pour s'attacher à la fortune de l'Empereur, il conquit une place plus haute dans mon admiration. Enfin l'acte qui déclara Napoléon déchu du trône, l'armée déliée du serment de fidélité, parut. «Ils ont beau faire, criaient nos braves, ce serment est gravé là;» et ils frappaient leurs larges poitrines. «Et voilà, à son service, de quoi le prouver,» et ils mettaient la main sur le sabre. L'agitation était bouillonnante; on n'entendait que ce cri: «À Paris! marchons sur Paris!» Aussitôt l'Empereur parut; à son aspect tout rentra dans l'ordre. Oui, je le répéterai jusqu'à mon dernier soupir, ce fut un grand, un noble spectacle que celui de Napoléon et de son armée à Fontainebleau, de cette France armée et encore debout au milieu de la France humiliée et soumise. Je courais au milieu des groupes; je voyais, j'entendais tout, et tout était admirable de courage et de dévouement.
Ce jour même, au moment où j'allais rentrer pour écrire à Regnault, j'aperçus la dame allemande que j'avais vue souvent chez lui; je crus voir qu'elle voulait m'éviter. Je voulus qu'elle sût que je l'avais remarquée. Je me persuadais qu'elle avait fait comme la plupart des fonctionnaires civils et militaires, des employés et des courtisans, qui n'avaient pas même attendu le départ de celui qu'ils avaient si long-temps déifié, pour endosser les livrées du pouvoir nouveau. Je me trompais complétement; cette dame venait apporter d'importantes nouvelles; elle cherchait le général Fezenzac. «L'Empereur, disait-elle, avait gagné la cause de la régence. Alexandre avait cédé à l'éloquence d'un homme honoré de son estime. Hélas! le duc de Vicence avait tout obtenu; mais le général Dessoles a tout gâté; il déteste l'Empereur, et il paraît qu'un ennemi plaide toujours mieux qu'un ami. Alexandre n'a pas été fâché de satisfaire son orgueil en humiliant Napoléon: il ne réussira que trop; car si vous saviez combien de gens j'ai déjà vus à Paris, qui étaient plus que dévoués encore, au 1er avril, à la dynastie de Napoléon, et qui ont voulu me persuader, à moi qui sais tant de peccadilles politiques, qu'ils ont toujours chéri les princes légitimes et attendu leur retour!
«—Du moins, lui répondis-je, si l'Empereur peut oublier toutes les ingratitudes à l'aspect de ses aigles que baise encore avec fureur son armée! Jamais peut-être les soldats ne l'ont exalté autant que depuis qu'il est déchu du trône.»
Cette dame, dont toutes les minutes avaient toujours un but, s'était chargée d'un billet de Regnault pour moi[11]. Il me demandait sur les maréchaux des détails que j'aurais pu lui donner, mais que je ne crus pas du tout de ma compétence. Que fera Ney? de quel avis restera-t-il? Voilà les phrases que je me rappelle parfaitement. J'aurais voulu répondre, mais c'eût été accepter la mission, et je n'en voulus jamais que de mon cœur et de ma très indépendante volonté. La dame allemande, dévouée aux hauts intérêts politiques, voulut me prouver que j'avais tort; mais je lui prouvai le contraire en deux mots, et il n'en fut plus question. Lorsque je la revis sur les terres de l'exil, elle me dit: «Ah! vous aviez raison; que n'ai-je pensé comme vous, je n'aurais pas mérité le mépris de l'homme pour qui j'aurais donné ma vie!» Son touchant repentir lui valut alors tout mon intérêt, et je m'applaudirai toujours d'avoir pu lui en donner d'utiles preuves. Il était question dans la lettre de Regnault du général Dessoles, cet ami fidèle du général Moreau. N'ayant jamais eu de relations intimes avec ce général, et me le rappelant même à peine, je répondis simplement de souvenir: Certes Dessoles a trop aimé Moreau pour pouvoir beaucoup aimer Napoléon.» La nuit, le duc de Vicence arriva à Fontainebleau; personne ne dormait dans ce moment-là. Ma belle Allemande partit pour Essonne. Le résultat de l'arrivée du duc de Vicence fut la nomination de deux nouveaux plénipotentiaires, dont l'un était Ney, et l'autre Marmont. Avec quelle joie on apprit cette nomination qui adjoignait deux braves à l'ami le plus fidèle! Cependant il prit une inspiration à l'Empereur qui prouva encore mieux toute sa confiance et sa sécurité dans ses maréchaux: Macdonald venait d'arriver de Troyes avec son corps d'armée, et cela fit changer la nomination. Ce fut la grande facilité de communiquer de Paris avec l'armée qui influa beaucoup dans ces critiques momens. L'Empereur, instruit de tout, craignait les intrigues, les trahisons; il ne craignait pas assez d'autres sentimens moins coupables, mais non moins funestes à sa fortune, le découragement et le besoin du repos pour les chefs. Macdonald fut nommé avec Ney, pour aller à Paris. Je vis Ney une minute; il disait qu'on avait eu une peine incroyable à en finir pour les formes; que l'étiquette avait survécu à l'adversité; que Napoléon y avait mis une taquinerie de détails insupportable. Je trouvai cette susceptibilité très naturelle dans un homme abattu. Je le dis au maréchal. Il me répondit en souriant:«Je crois qu'il ne nous a donné notre mission que pour la forme; il fomente quelque projet; qui sait comment tout finira?
«—Par chasser les Cosaques et compagnie, j'espère…
«—Ainsi soit-il,» répondit-il, et il me quitta.
Trois heures après, en rôdant près du château, j'aperçus Auv…, capitaine de la garde; il me parut si joyeux que je ne pus m'empêcher de lui en demander la cause. «Nous ne resterons pas ici les bras croisés, me dit-il; l'Empereur a paru céder, mais nous savons le dessous des cartes. Pendant qu'on perdra du temps là-bas à griffonner et à bavarder, nous l'emploirons bien. Dans une heure les ordres parleront. Tout est organisé, le plan de campagne est facile: vaincre ou mourir! Nous voyons bien la mine de quelques supérieurs, mais ils n'oseront répudier tant d'années de gloire. Qui d'entre eux oserait devenir infidèle au camarade d'Austerlitz?» En me disant cela, je vis, au ton seul, que celui qui parlait était à cette bataille; je le lui dis. «Oui, j'y ai gagné ma croix et mon grade, et ma vie est à celui qui nous fit vaincre…» Un mot énergique à l'appui, et un geste qui indiquait un attendrissement qui dans ces yeux-là n'était pas faiblesse, me firent attacher beaucoup de prix aux nouvelles que le capitaine Auv… continua de me donner. Mais toutes ces espérances de l'armée la plus brave, la plus dévouée, allaient s'évanouir. Ney était parti le 4; les troupes venaient de recevoir un ordre de marche pour Moulignon. J'étais décidée à suivre le premier bataillon; dans le même moment, je reçois un petit chiffon de papier d'une paysanne; il contenait ces mots écrits au crayon: «J'ai été à Chevilly, on y est charmé de l'élève de Bonaparte.» Je voulus payer la paysanne; impossible de la retrouver. Ma tête tourna; j'aurais préféré une canonnade à l'effroi qui s'empara de moi. Que dire? qui nommer? comment justifier cet envoi et qu'en penser moi-même? Abominable intrigante! fut ma première réflexion; l'autre, la nécessité de consulter Ney: il va jurer, crier; n'importe, il faut qu'il le sache, et me voilà à cheval sur la route de Chevilly.
«Ce billet, disais-je, n'est et ne peut venir que d'une dame allemande que le gouvernement emploie depuis 1804; elle était à Fontainebleau il y a trois jours; Regnault la sait par cœur et en répond.» Au moment où j'arrivais en vue du château, je vis à une grande distance les plénipotentiaires au grand train de poste filer sur Paris. Galopper après ne m'eût pas effrayée; mais Ney n'était pas seul, et je savais trop comment il aurait reçu un trait de zèle qui dévoilait ce qu'il avait tant à cœur de cacher; zèle qui de plus exigeait encore des préambules justificatifs. Je me contentai de garder l'avis; je ne voulus plus risquer de m'arrêter à Chevilly, que j'avais dépassé d'une lieue, et retournai à Fontainebleau où j'arrivai fort tard. Tout y était à la guerre; tout ceux que je vis, et j'ose en appeler au témoignage du brave général Gourgaud, l'Empereur ne songeait point à tenir l'abdication. Il était bien résolu à tenter encore le sort des combats, son élément véritable, et il pouvait se promettre la victoire peut-être, car ce qui restait de l'armée valait quatre fois son nombre. Le 5 avril, à six heures du matin, je courais déjà sur la route de Paris. J'y rencontrai un officier, ami intime du colonel Fabvier; il était pâle à faire peur. Il me conta ce qui s'était passé au corps d'armée de Marmont. Cet officier était comme fou; il disait des choses que je ne veux ni dois répéter; je décris ce que j'ai vu, mais n'écris point l'histoire ni toutes ses cruelles vérités. Lorsque l'Empereur envoya le général Gourgaud à Essonne pour inviter le maréchal Marmont et le général Souham à dîner, il savait qu'ils n'étaient plus disposés à la guerre; Ney m'avait dit déjà: «Cette course sur Paris a tout gâté, tout perdu.»
On ne peut se figurer l'agitation furibonde des troupes de Fontainebleau. À la nouvelle de l'armistice de Versailles, beaucoup d'officiers coururent risque de la vie, les soldats ne comprenant pas la haute politique comme les dignitaires.
Paris ne fut sauvé que par la magnanimité de Napoléon, qui eut encore pitié de sa capitale qui l'abandonnait. L'Empereur avait donné des ordres au général Belliard, que je vis partir pour Essonne. Il avait été fait un ordre du jour par le maréchal Marmont, dont j'ai retenu quelques passages que les soldats répétaient les uns aux autres avec un accent impossible à décrire: L'espace de terrain garanti à Buonaparte, circonscrit au choix des alliés. Le 6, au soir, Ney me fit dire de partir pour Paris. Je n'en fis rien; il devait, rester encore… Mais je me cachai mieux et de façon à savoir tout ce qui se passait au palais. Un hasard heureux de mes relations multipliées à l'infini dans tous les pays avec des personnes de toutes les classes, me fit rencontrer à Fontainebleau, sous les livrées de la domesticité, au dernier domicile impérial de Napoléon, une ame généreuse et noble, dont le dévouement et la courageuse fidélité honoreraient les classes les plus élevées de la société; Henriette n'était que simple servante de basse-cour; elle est aujourd'hui retournée dans son pays, près de ses vieux parens dont elle est le soutien; je ne puis me refuser de placer, au milieu de ces tristes vérités, quelques détails moins sombres d'une vie obscure, mais vouée depuis son aurore à toutes les plus touchantes vertus qui puissent honorer notre sexe.
CHAPITRE CXXVIII.
Henriette.—Dernière revue de l'Empereur.—L'adieu des aigles.—Quelques détails de l'intérieur du Palais.
Je me voulais bien tenir cachée à Fontainebleau, et je fus ravie de trouver l'occasion de le faire sans manquer celle de tout savoir, grâces à une servante qui m'avait donné asile au château. Henriette avait vingt-six ans; c'était une brune d'un teint admirable; une bouche charmante, un regard doux et voilé, un maintien décent, faisaient de cette fille de basse-cour une femme peu ordinaire, et à peine m'eut-elle répondu, que j'avais reconnu la nièce de M. Devranne, honnête marchand de Nice, chez lequel j'avais logé deux fois. Ce M. Devranne se disait parent du maréchal Masséna et était si fier de cette glorieuse parenté que, lorsqu'il sut que j'avais eu des relations d'amitié avec son illustre parent, j'en aurais, je crois, obtenu tous les services.
Je veux dire ce que j'appris de cette Henriette, victime d'un premier amour, au sein de la famille de celui qu'elle pleurait, et que je retrouvai à Fontainebleau dans la dernière classe de domesticité, mais honorant toujours par sa conduite le souvenir de celui qu'elle avait uniquement aimé, et se trouvant consolée de ses obscures fonctions, puisqu'elles l'attachaient au service du chef que le jeune Devranne avait suivi tant de fois dans le chemin de la gloire. Jules Devranne fit ses premières campagnes sous Napoléon; il fut blessé à dix-neuf ans dans un de ces combats immortels où l'armée française était suspendue à la cime des Alpes, pour les défendre contre l'ennemi. Le grade de sergent lui fut donné par Masséna, qui les avait tous gagnés sur le champ de bataille, et qui ne connaissait d'autres recommandations que la bravoure et la discipline; aussi, comme Jules fut heureux! On l'est d'un premier grade comme d'un premier amour; mais une grave blessure l'éloigna du service. De retour dans sa famille, le jeune blessé y trouva Henriette, fille unique d'honnêtes artisans. Objet de toute leur tendresse et mieux élevée qu'on ne l'est d'ordinaire dans cette condition, Henriette avait à peine quinze ans. Elle était si prévenante pour le jeune blessé, qu'il ne put défendre son cœur, si passionné pour la gloire, contre le pouvoir de la beauté. Jules, pour faire quelques pas, avait besoin d'un faible appui, et aucun ne lui était agréable comme le bras de la jeune fille. Les parens du blessé possédaient au faubourg de Nice une de ces maisons charmantes où les riches Anglais vont adoucir leur spleen, sous les allées embaumées de l'oranger; on y conduisit Jules; Henriette lui fut donnée pour garde. Le blessé ne soupirait plus pour le retour de sa santé que pour la consacrer à embellir les jours de son amie. Jules l'aimait déjà et osait le dire; Henriette le lui rendait en silence.
Un jour, la solitude et l'amour mirent Jules dans cet état d'exaltation qui ne permet plus de calculer ni passé ni avenir, ou plutôt qui renferme l'espace et le temps dans une minute. Henriette, effrayée des transports de Jules, le supplia à genoux d'avoir pitié d'elle: «Ne m'enlevez pas ce long bonheur que j'espère devoir à votre estime;» et suffoquée, attendrie, la jeune fille posa sa tête innocente sur les genoux de celui qui aurait dû la protéger, et… qui la perdit. Le réveil fut affreux. Henriette s'enfuit. Jules, désespéré, avoua tout à ses parens. On parvint à calmer ceux d'Henriette, et tous se réunirent pour la retrouver et la rappeler près de celui qui, l'ayant offensée en l'adorant, et sentant sa vie s'éteindre, ne formait plus d'autre vœu que de lui donner son nom pour la sauver d'une honte si peu méritée. On découvrit Henriette au Puget, dans la chaumière d'un pâtre des montagnes. On eut beaucoup de peine à ramener Henriette, qui osait à peine lever les yeux sur ses parens. «Laissez-moi ici, leur disait-elle; ici du moins on ne sait point ma chute.—Il meurt s'il ne vous revoit.» Henriette céda; et lorsqu'amenée près du lit où gisait son amant, elle lui dévoua de nouveau sa vie. Jules supplia sa famille de hâter les préparatifs d'une union qu'il désirait d'autant plus ardemment, que la pauvre Henriette venait de lui avouer qu'elle portait dans son sein le fruit de leur égarement. Tout se prépara: les deux familles comprenaient toute la délicatesse d'une telle position. On était à la plus belle époque de l'année, au printemps, si délicieux surtout sous le beau ciel de Nice. Les fêtes d'une union désirée, les modestes fêtes d'un bonheur obscur se préparaient. Assis sous un berceau de lilas en fleurs, pressant dans ses bras affaiblis la bonne et tendre Henriette, la nommant sa compagne chérie, Jules se livrait à un enthousiasme de souvenirs plus vif peut-être que leur réalité même. Il racontait la gloire de nos armées: «Henriette, disait-il, si tu me donnes un fils, il ira prendre ma place sur les champs de bataille qu'il m'a fallu quitter; il aura pour parrain le chef vaillant qui me donna mon grade. Je te conduirai à Paris pour voir le maréchal Masséna, l'Enfant chéri de la Victoire.—Et l'Empereur, disait Henriette se laissant gagner à l'orgueil de la gloire, le verrai-je, lui?» Jules la pressa contre son sein. Ils continuèrent leurs doux rêves; ils étaient heureux de toute une vie d'amour. Les parens, joyeusement réunis, souriaient à leurs espérances. Le lendemain, la cloche qui devait annoncer la messe nuptiale sonna pour l'agonie et la mort de Jules, qui succomba le jour même sur le sein de la pauvre Henriette… La même nuit, Henriette donna le jour à un fils, qui ne survécut que peu d'heures à son malheureux père. La famille Devranne, fidèle au vœu que Jules avait formé, regarda Henriette comme sa fille, et deux années se passèrent dans un deuil commun. Le père de celle-ci mourut; sa mère, très âgée, perdit une partie de sa fortune, plaça le reste sur la tête de sa fille, et crut doucement finir ses jours entre elle et les parens de Jules; mais en peu de mois une banqueroute vint réduire la famille tout entière au dénuement.
Henriette partagea le pain de son travail avec la famille de son cœur. Pour se consoler de tant de misères, on parlait de celui qu'on avait perdu. Henriette, assise toujours à la place qu'il avait occupée, disait souvent: «Mon bon père est déjà avec Jules; bientôt je vous y devancerai; j'irai là haut prier avec eux pour vous.» Ces sombres pensées étaient le seul chagrin que la pauvre Henriette donnât aux siens. Le frère de Jules ne put supporter la perte de sa fortune; il languit quelque temps, et mourut en recommandant Henriette et sa mère à sa femme. La belle-sœur de Jules ne fut pas une veuve inconsolable; contractant de nouveaux liens, ils firent taire l'ancienne amitié; et Henriette, fière et sensible, ne trouvant plus les larmes fraternelles qui répondaient aux regrets de son amour, se retira avec sa mère d'une famille où elles étaient devenues étrangères. L'âge et les infirmités de sa mère ayant augmenté, le malheur de cette pauvre Henriette fut porté à son comble; elle se résigna à se placer comme femme de chambre, pour consacrer son salaire à donner quelque secours à sa mère. La maîtresse d'Henriette l'amena à Paris à de très avantageuses conditions; elle plaça sa mère dans une excellente pension, et partit bénie par celle qui lui avait donné le jour. «Ce qui m'a porté bonheur, disait la bonne Henriette, car la place que j'occupe ici est une place de mon choix; la maîtresse que j'avais est une amie de la reine Hortense. Je me fatiguais de ce service de Paris; j'avais besoin d'air, de liberté pour pleurer. Ma maîtresse me trouvait trop triste; mais comme elle est bonne et juste, elle n'en assura pas moins mon sort en me plaçant à sa maison de campagne. Elle me dit un jour que j'allais être au service de l'Empereur: «Ah! comme fille de basse-cour; est-ce qu'un empereur en a besoin?» Ma maîtresse me fit parler à la reine Hortense, et huit jours après je fus envoyée et installée. Ma mère est venue me rejoindre et s'y est entièrement rétablie. Il y a deux mois, un cousin germain, en mourant, lui a légué 1500 francs de rente, réversibles sur moi à la mort de ma mère. Elle est partie pour recueillir son héritage; elle voulait que je quittasse tout pour venir jouir de cette fortune. Hélas! je ne sais quoi me pèse sur le cœur; mais cette fortune ne me sourit point: d'ailleurs; ce qui se passe, le malheur qui menace l'Empereur, me donne un chagrin, Madame, dont un million ne me consolerait pas. La reine Hortense, aussi bonne que belle, m'a témoigné de l'intérêt, et je vous avoue que si cela tourne plus mal et si l'Empereur s'en va, je demanderai à suivre la reine Hortense. Le malheur de ceux qui m'ont fait du bien me navre plus que ce que j'ai déjà éprouvé moi-même.» À cet élan j'embrassai la pauvre Henriette.
«Je ne vous aurais pas reconnue sous ce costume, Madame, continua l'excellente fille. Quoique vous soyez bien en femme, en homme vous avez l'air de dix ans plus jeune; puis, c'est tout-à-fait autre chose. Mon Dieu! vous qui voyez les généraux, croyez-vous que cela va mal finir?»
Napoléon était encore Empereur pour tout le monde. Là, dans les galeries, dans les salons du château, de la ville, on accourait pour se presser autour de lui; mais la véritable fidélité, le zèle pur et le dévouement enthousiaste n'existaient plus cependant qu'au milieu du foyer militaire dont il était entouré. Henriette me montra un petit escalier au-dessus des remises d'une des cours intérieures, et me dit que je pouvais m'y tenir en toute sûreté. J'eus une forte tentation de m'habiller de sa toilette de paysanne; mais persuadée qu'en cas de quelque alerte je me tirerais mieux d'affaire avec mon vêtement de guerre, je renonçai à cette idée, et courus me glisser dans un coin, où aucun des bruits qui circulaient ne pouvait m'échapper.
Un officier d'état-major m'aperçut. Je lisais sur son visage l'inquiétude d'une grande douleur. Je ne me cachai plus de lui. «Je suis ici en contrebande, lui dis-je; ne dites pas au maréchal Ney que vous m'avez vue; je ne saurais respirer sans savoir ce que cela va devenir.
«—C'est tout su, me répondit-il d'un ton chagrin; tout est fini. Un corps d'armée nous manque; l'Empereur est par là à la discrétion des souverains alliés. Ils n'ont osé risquer une bataille avec leurs innombrables masses contre les cinquante mille braves de Napoléon; mais ils ont travaillé à moindres frais. Ney est revenu; il est en ce moment avec l'Empereur, qui m'a paru admirable depuis qu'il voit enfin toute son infortune; il m'a donné des ordres avec une tranquillité, un sang-froid, qu'il aurait à peine s'il était heureux. Nous allons avoir une revue, et cependant il est décidé à abdiquer; je le sais du duc de Vicence, qui ne cache rien, pas même le malheur.
«—Comment! une revue ici?
«—Oui, dans la grande cour; et elle sera superbe, car jamais Napoléon n'a été plus cher à l'armée.
«—Ney y sera?
«—Certainement. Ney m'a étonné et surpris: il est persuadé, de nous à nous, que l'abdication peut seule sauver la France des horreurs de la guerre civile… Est-ce que vous voudriez parler à l'Empereur, me dit l'officier?
«—Non pas à présent, car mon émotion me ferait jouer un sot rôle. La comparaison que je pourrais faire avec le passé me serait trop cruelle, et je ne pourrais la supporter; mais s'il y a une revue, venez me prendre et placez-moi dans les rangs de derrière, je parviendrai bien à voir sans qu'on m'aperçoive; me le promettez-vous?
«—Oui.» Et il tint parole.
Je la vis cette revue; et je peux l'assurer, jamais dans les plus beaux jours de l'Empire les transports d'un pareil enthousiasme, d'un pareil délire, n'éclatèrent: on voyait de grosses larmes tomber sur les moustaches des plus vieux grenadiers. Le groupe des maréchaux qui reconduisait l'Empereur dans ses appartemens après la revue, passa trois fois si près de moi, que je cachai ma tête derrière l'épaule d'un grenadier, dans la crainte que Ney ne m'aperçût. Je reconnus Berthier, Lefebvre, Macdonald, Oudinot, Ney, le grand maréchal Bertrand, les ducs de Vicence et de Bassano; les trois dernières figures exprimaient une certaine joie, dans une si grande douleur, des cris d'amour avec lesquels les troupes avaient accueilli l'Empereur; Ney avait l'air sombre, Lefebvre accablé; Oudinot et Macdonald paraissaient plus calmes, de cette tranquillité que donne en tout un parti pris; leur maintien dénotait comme une impatience d'en finir. «Quatre armées, disait-on dans les rangs, cernent le camp de Fontainebleau; les Russes sont entre Essonne et Paris, à Montereau, à Melun. Que l'ennemi soit où il voudra, criaient les soldats, que l'Empereur dise un mot et les alliés peuvent encore être écrasés; ils auront Paris à dos, et le canon des braves ne sera pas un vain appel pour une population où vit encore l'énergie du nom français.» Toutes ces choses se répétaient du colonel au lieutenant, du lieutenant aux sous-officiers, et d'eux au simple soldat. L'Empereur proposa à peu près tout cela aux maréchaux, mais sa voix se perdit dans les salons du château; son écho véritable, alors, était dans le cœur de ses soldats. J'aurai plus tard à dire ce qui se passa dans les premiers, et surtout dans cette entrevue de Ney avec Napoléon, qui a été si diversement rapportée, et si peu véridiquement.
Les maréchaux étaient repartis porteurs de l'acte d'abdication. J'avais quitté mon observatoire, et je me promenais avec l'aide de camp devant le château, lorsque tout à coup nous voyons une calèche allemande escortée franchir la grille; il en descend un officier russe: aussitôt il est introduit. On sut qu'on avait répandu le bruit que l'Empereur avait quitté Fontainebleau et qu'il partait par la route de la Bourgogne; le chef d'état-major assura que c'était le général ***, attaché à la maison de l'Empereur, qui avait inventé de se rendre agréable par cette petite dénonciation ridicule et odieuse contre son chef et son bienfaiteur. J'ai promis de ne point nommer les personnes dont j'aurais eu à me plaindre, ni celles que je méprise, et je tiens parole pour les dernières, en ne donnant pas même l'initiale du général français qui donna cet avis au commandant des avant-postes russes. Oh! l'odieuse chose que l'ingratitude, surtout lorsqu'elle accable un grand homme, de complicité avec la Fortune! Une noble et touchante récompense attendait l'objet de tant de sentimens contraires. Le départ de l'Empereur, l'adieu aux aigles, a dû bien souvent sur l'affreux rocher de Sainte-Hélène lui être une glorieuse consolation, et sans doute aussi, hélas!… un douloureux remords. Il faudrait un autre pinceau que celui d'une femme, pour reproduire cette grande page historique. Mais avant, il se passa une scène cruelle dans l'intérieur du château, et qui a été bien contradictoirement racontée.
L'entresol, dans une des cours où Henriette m'avait logée, était assez près pour que nul mouvement ne se passât, sans que je l'entendisse. Le duc de Vicence et Macdonald revinrent seuls de Paris dans la journée du 12 avril; tout le monde faisait des commentaires. J'avais déjeûné avec l'aide de camp, qui m'avait prise en affection militaire: «L'Empereur travaille sans relâche, me disait-il; le secrétaire d'État fait des expéditions continuelles; l'armée du maréchal Soult s'avance; on pourra opérer une jonction avec le corps du maréchal Suchet, qui revient également d'Espagne; l'Empereur a tout pesé; il va se passer de grandes choses.» Sur ces entrefaites, les soldats raisonnaient déjà de la sorte: «L'Empereur a tiré son plan: bientôt nous n'entendrons plus d'ici les cris du qui vive russe se croiser avec celui de nos sentinelles.» Effectivement, dans le silence de la nuit, l'écho renvoyait les sons discordans des vedettes étrangères qui cernaient le camp français.
Je m'étais couchée fort tard et jetée tout habillée sur le lit; Henriette dormait sur une chaise; tout était silencieux dans le château. Que de réflexions m'assaillirent! de quelles brillantes fêtes ces murs avaient répété les éclats! Et aujourd'hui cette impériale demeure sert de prison au maître des rois, devenu leur captif! Que sont les grandeurs et qu'est le génie lui-même!
Ces tristes réflexions firent place à une extrême surprise; je vis tout à coup de nombreuses lumières; quelques personnes de service allaient et venaient; on entendait comme un flux et reflux de monde au château. Il était à peine trois heures; un homme à cheval sortit de la cour d'un trot pressé. Henriette avait regardé; elle pouvait aller et venir, et elle accourut me dire que c'était un des chirurgiens de l'Empereur. À ce mot, je frémis de terreur; je venais de penser à un crime affreux commis dans ce séjour à une époque bien éloignée, et mon esprit me fit voir la possibilité d'un forfait politique contre la vie de celui dont l'ombre serait moins formidable. On ne sut rien le lendemain; mais ayant pénétré, par un dégagement, sous prétexte de parler à un valet de la chambre de l'Empereur, j'aperçus M. de Turenne, maître de la garde-robe, dans une étrange agitation, et j'entendis le mot d'empoisonnement, deux fois distinctement répété. Je ne connaissais pas la personne à qui il parlait… J'aurais donné dix années de ma vie pour savoir entièrement tout; mais je n'osais me montrer. Heureusement le général Bertrand vint parler à un officier; sa figure tranquille m'était la plus forte garantie qu'il n'y avait aucun danger à redouter pour l'Empereur. Je n'eus plus que la crainte de m'être avancée là dans un moment pareil. Le mameluck Roustan, soit bêtise, soit ingratitude, fut celui qui accrédita le bruit que l'Empereur avait cherché à se procurer du charbon, et après à se brûler la cervelle. C'est donner un côté faible à Napoléon, que de lui prêter l'idée d'un suicide sans noblesse; s'il y eût pensé, il eût tranché sa destinée comme Caton, sans préparatifs, dans toute la simplicité d'un ferme vouloir. Le matin, vers neuf heures, quand ces bruits du palais circulèrent dans les rangs des véritables amis de Napoléon, des grenadiers de sa garde, j'eus un moment la crainte d'une insurrection. Henriette vint me dire: «Mon dieu! j'ai entendu parler de poison; les grenadiers répètent que ce sont les alliés qui ont fait un pareil coup; si l'Empereur ne se montre, il y aura du bruit. Nous n'y pouvons rien, Madame, et je voudrais bien ne pas y être.» Je rassurai la pauvre Henriette, et j'allai déjeûner auprès de la grille: là je pus me convaincre que sa terreur n'avait rien exagéré. Je me garderai de retracer tout ce qui me fut dit, quoique chaque mot fût un éloge pour les braves qui les proférèrent.
Les mauvaises nouvelles arrivent toujours vite: aussi apprit-on bientôt les adhésions au gouvernement provisoire, les proclamations. Parmi celles qui choquèrent le soldat, fut la proclamation que le maréchal Augereau fit après son armistice avec Hesse-Hombourg. «Ah! disait un de ces vieux soldats de Marengo et de Lodi, comment peut-on maltraiter notre chef! Ah! parlez-moi du brave général Montholon! voilà un brave dévoué.» J'avais reçu deux lettres très pressantes, même une espèce d'ordre de revenir à Paris; mais outre que j'avais contracté l'habitude de faire à ma tête, j'avais encore pris la résolution de ne quitter Fontainebleau qu'après décision du tout. J'avais cru voir Ney très calme sur le cruel événement qui se préparait, et je rêvais à trouver moyen de me glisser inaperçue parmi le petit nombre de cœurs dévoués qui se groupaient autour de l'illustre proscrit; mais tout prit une si sombre couleur, que le moment du départ arriva sans que j'eusse pu même penser à demander à être comprise dans la suite de Napoléon. Enfin, le 20 avril, la garde fut rangée dans les cours du château… La peinture a rendu le coup d'œil de cette scène; elle en a fidèlement représenté les acteurs… Mais quelle plume peut peindre jamais l'expression du morne désespoir qui régnait sur les visages de ces vieux compagnons d'une immortelle gloire!… Ils ne fixaient point leurs regards sur le chef adoré comme aux beaux jours des batailles: ils les baissaient vers la terre comme s'ils avaient voulu y cacher leurs souvenirs et leurs regrets. L'Empereur était pâle; sa voix était altérée; lorsque dans son discours il dit: «Quelques uns de mes généraux ont manqué à leurs devoirs…» un léger bruit, semblable au retentissement des armes, se fit entendre; un regard rapide de Napoléon sur le général Petit et sur le premier rang de sa garde me prouva qu'il avait compris l'involontaire frémissement de ces hommes si dévoués. Il régnait un silence solennel et attendrissant; l'Empereur versa des larmes; j'en vis couler de ses nobles yeux. Lorsque Napoléon embrassa le général Petit, il y eut une minute comme de religion, si je puis dire; les grenadiers pressèrent leur arme contre leur poitrine; on entendit un murmure de la troupe fidèle; le porte-étendard, qui se trouvait près de lui, perdit contenance au point de sangloter. Je ne saurais dire ce que j'éprouvais, mais je puis avouer que, si je n'eusse été clouée à ma place par l'excès de mon émotion, je serais tombée aux pieds du héros objet de si nobles douleurs, et je l'aurais supplié d'accepter le dévouement de ce qui me restait de jours; oui, dans ce moment, Ney même était oublié; à lui, du moins, que de consolations restaient! sa femme, ses fils, ses titres même, si on doit les compter dans le bonheur… L'Empereur, au contraire, quittait la France, descendait d'un trône, et de quel trône! On lui enlevait sa royale compagne, son fils chéri; il n'emportait que le poids de toutes les ingratitudes dont les derniers jours de sa puissance avaient été surchargés.
Le général Bertrand monta en voiture avec l'Empereur. On leur avait donné une escorte étrangère. Je rentrai à la petite chambre d'Henriette; je la trouvai toute prête à gronder; elle avait fait ses arrangemens, et, deux heures après, nous étions en voiture sur la route de Paris. Nous eûmes à essuyer toutes sortes d'ennuis à la barrière; on nous fit descendre et on me demanda mon passeport, toujours en règle dans mon porte-feuille. «D'où venez-vous?
«—De Fontainebleau.
«—Étiez-vous attachée à Napoléon?
«—De cœur, mais non de service.
«—Et vous le dites?
«—Pourquoi pas?
«—Et vous (à Henriette)?—J'étais à la lingerie, et pour surveiller les femmes des basses-cours.
«—Où allez-vous?
«—À Paris, vous le voyez bien.
«—Mais votre domicile?
«—Il est sur le passeport que vous tenez.
«—C'est bien, vous pouvez aller.»
Nous profitâmes de la liberté. Je fis descendre mon léger bagage et celui de Henriette, que je conduisis hôtel du Bouloi, d'où elle partit pour Nice peu de jours après. Je rendrai compte, dans un autre chapitre, de ma première entrevue avec le maréchal Ney.
CHAPITRE CXXIX.
Retour à Paris (23 avril 1814).—Ney.—Regnault de
Saint-Jean-d'Angely.—Le colonel Morla.
J'avais le cœur oppressé. Témoin des grandes scènes de Fontainebleau, ayant vu de mes yeux le trône disparaître sous les pieds de Napoléon, j'avais peine à croire à la réalité de tant de catastrophes. Paris me faisait mal à voir; je courais partout, et nulle part je ne trouvais de compensation à mes regrets. Je fis cependant une rencontre qui me causa quelque joie: j'avais connu un Espagnol nommé Morla, en 1808, lors de l'invasion en Espagne; plus tard je l'avais vu à Paris, et plus particulièrement par mes relations avec Regnault. Morla était un homme d'un grand caractère; il avait été capitaine-général de l'Andalousie et membre du conseil d'État sous le roi Joseph: il eut à se plaindre de la sévérité de l'Empereur, et le voyant, je dus croire qu'il se montrerait joyeux des événemens qui se passaient. Je me trompais. Cet homme fier et généreux en savait plus long et en voulait plus que moi. «Je crains pour la vie de Napoléon, me dit-il aux premiers mots de reconnaissance. La haine a préparé d'affreuses embûches, et il y tombera. Ah! pourquoi a-t-il refusé le brave Montholon? C'était le fer à la main que Napoléon eût dû quitter la France; il eût dû se rallier au corps d'armée de Soult et de Suchet. Il avait encore de la sorte 100,000 hommes, et encore de pareils soldats comptent double.» Les illustres disgrâces excitent une pitié enthousiaste, disposent surtout à un subit attachement pour ceux qui partagent nos opinions. Je vis plusieurs fois le général Morla, et chaque fois j'eus à admirer la noble part qu'il prenait au malheur d'un souverain dont il eut peut-être à se plaindre, et qu'en 1814 il était beaucoup plus profitable de dénigrer que d'exalter. Regnault faisait grand cas du général Morla; mais il m'engagea à le voir peu, ou du moins secrètement. Je trouvai le conseil un peu pusillanime, et je l'avouai à Regnault. «Cela est prudent, me répondit-il; croyez-moi.»
Je connaissais quelqu'un près du jardin Turc. Je m'acheminais tristement de ce côté, lorsque je vois une calèche de voyage arrêtée, et un voyageur me faire signe; j'approche, c'était le général Morla. «Montez jusqu'à la barrière, me dit-il, j'ai à vous parler;» et me voilà en poste. «Ne m'enlevez pas, général, j'ai besoin de rester à Paris.»
«—Ne le craignez pas, belle dame, car j'ai aussi besoin que vous y restiez. Je n'ai pu rencontrer ni Regnault ni Macdonald; vous verrez le premier, chargez-vous de cela;» et il me donna un fort paquet sous enveloppe. Nous étions au haut de la rue de Richelieu. «Descendez-moi, lui dis-je, votre commission sera plus tôt remplie.
«—Il n'est pas à Paris, sans cela je l'eusse faite moi-même. Vous avez raison. J'ai la tête brûlante. Pourvu que l'on soit arrivé assez tôt.
«—Qui?
«—Un courrier qui doit avertir l'Empereur qu'on le guette pour l'assassiner. Je suis sa trace; je ne reviendrai que lorsqu'il sera embarqué. J'ai entendu ce propos atroce: «Oh! il y a de bons enfans qui attendent le malin; il y aura du guignon s'il échappe à Saint-Raphan.» J'ai recueilli d'autres détails; j'en fais part au comte dans ma lettre, ajoutés à ce que je viens de vous dire.» Je regardai l'Espagnol avec l'admiration que m'inspirait une telle conduite; car le général Morla, comme je l'ai dit, avait été peu favorable à l'Empereur dans l'éclat de sa prospérité, et n'en avait reçu que de sévères traitemens. «S'il n'eût été trahi, je le haïrais peut-être encore,» me répondit-il avec l'accent le plus noble que j'aie entendu. Après m'être bien fait répéter tout ce qu'il voulait de moi, je descendis, lui souhaitant heureuse chance. Je n'entendis parler du général Morla qu'aux premiers jours du mois de mai; mais je sus qu'il avait vu débarquer Napoléon à Porto-Ferrajo. En 1815, je vis encore Morla, bien peu avant le 26 mars. C'était un caractère singulier, mais noble et fier; Regnault en faisait grand cas, et me parut surtout être extrêmement content du paquet que je lui portai de sa part.
Je n'avais pas encore vu le maréchal Ney. Je ne sais quelle vague crainte de pressentiment me donnait du malaise. J'éprouvais l'impérieux besoin de lui demander à lui-même ce qu'il avait dit dans sa dernière entrevue avec l'Empereur, si diversement commentée. On me disait à moi beaucoup de choses que je ne croyais ni ne voulais croire. J'avais reçu tous les détails du voyage de Napoléon. Je suis encore en correspondance avec un ami du général Dalesme, qui commandait à Porto-Ferrajo; et je me rappelle très bien quelques lignes de cette lettre, qui peignait le grand caractère que Napoléon avait déployé en prenant possession de la souveraineté de l'île d'Elbe, et pour ainsi dire du trône de l'exil. Jamais je n'entendis son éloge aussi souvent répété que depuis qu'il avait fait, à la seule crainte d'une guerre civile, le sacrifice de son orgueil de souverain. Enfin, depuis quelques jours à Paris, je provoquai le souvenir de Ney, et nous nous rencontrâmes. Notre entrevue fut singulière; nous étions gênés l'un et l'autre. J'avais su la veille que non seulement Ney conservait, ainsi que les autres maréchaux, tous ses nobles titres si glorieusement conquis,
Et gravés par la gloire aux créneaux des murailles;
mais on assurait qu'il en aurait d'autres, et que sa faveur paraissait établie auprès des nouveaux maîtres. Cela me paraissait peu probable; mais dès ses premières paroles je n'eus plus le courage de témoigner les sentimens de conviction qu'à cet égard j'avais nourris. Malgré tout ce que j'éprouvais de malaise et tout ce que je voulais conserver d'égards, je rompis la glace en lui demandant s'il était vrai qu'il eût conseillé à l'Empereur d'abdiquer.
«Oui, me répondit-il, et j'ai dû le faire.
«—Comment, Ney, vous avez dit à Napoléon de ces dures vérités que le malheur eût dû peut-être adoucir?
«—Des vérités, oui; mais des vérités dures, nullement. Seulement j'ai exprimé mon opinion avec toute la franchise de mon caractère. Oui, j'ai conseillé l'abdication, car avant l'Empereur, ma chère, je voyais la France.
«—C'est un grand mot que la France!
—Ida!
«—Monsieur le maréchal!…» Nous restâmes dans un silence de part et d'autre, ressemblant presque à du mécontentement. J'en souffris la première et je lui dis: «Vous ne me demandez pas ce que j'ai fait à Fontainebleau: vous êtes bien peu curieux!
«—Non; mais sachant que vous n'y pouviez rester que dans l'intention de m'y voir revenir, et ne pouvant vous y écrire, j'ai patiemment attendu votre retour.
«—Ah! le droit seul m'a manqué pour suivre l'Empereur à l'île d'Elbe.
«—S'il en eût été ainsi, nous ne nous serions vraisemblablement plus vus.
«—Comment! vous m'en auriez voulu?
«—Vous en vouloir pour une généreuse pensée! Ida, vous ne le croyez pas.
À ces mots, le maréchal avait pris un air qui m'encouragea, et je lui demandai s'il comptait rester à Paris, où tout prenait un aspect pacifique; s'il irait à la nouvelle cour.
«—On ne peut rien assurer, rien prévoir, me répondit-il. Je vous ai bien des fois exprimé à ce sujet mes opinions: je ne regarde pas les hommes qui gouvernent, mais mon pays seul.
«—Ah! vous m'impatientez avec votre pays! Si on choisissait pour souverain l'empereur du Japon ou Alexandre, cela vous serait donc indifférent? Tenez, Napoléon vous éleva tous trop haut en vous donnant des positions trop indépendantes.
«—Je pense que si quelqu'un peut se plaindre de ce qui est arrivé, certes ce n'est pas l'Empereur.
«—Vous croyez?» Nous nous taquinâmes plus d'une heure de cette manière, et Ney me quitta après un beau sermon sur le besoin de se taire. Une gêne, un froid extrême avaient pesé sur toutes nos paroles. Le plus doux charme de notre intimité, la sympathie du même enthousiasme avait disparu.
Tout me paraissait triste par cette distance des affections politiques qui s'était placée entre nous. Nos causeries avaient perdu en quelque sorte le feu qui naguère les échauffait.
Ces tristes impressions des sentimens de Ney ressortaient encore davantage quand je le comparais à quelques autres de nos guerriers, dont le commerce entretenait en moi le culte du passé. De ce nombre était le jeune Labédoyère, que je connaissais depuis long-temps. Avec lui je pouvais m'abandonner à l'expression de toutes mes illusions passées, car elles étaient les siennes. Il était difficile de voir un homme plus accompli que ce brillant officier: bravoure, talens, avantages extérieurs, Charles de Labédoyère réunissait tout, et ce tout était animé des plus vives qualités du cœur. Mes sentimens s'arrêtèrent à la bienveillance réciproque d'une noble amitié; mais la mort, qui termina la carrière déjà si glorieuse de Charles de Labédoyère, a laissé dans mon cœur, par une terrible conformité de destinées avec celui qui me fut le plus cher, un souvenir qui ne s'effacera jamais.
Il eût été difficile de se faire une idée de la société de Paris après les événemens de 1814. Plusieurs personnes qui m'avaient recherchée avec une sorte d'importunité, ne me fuyaient pas encore, mais je prévoyais ces désertions de la prudence, et je pris le devant en cessant de voir tous ces amis qui me semblaient arriver par la prudence à l'engouement d'un autre ordre de choses que celui où nous nous étions trouvés, cherchant à mettre d'accord leurs opinions du passé avec leurs intérêts du présent.
CHAPITRE CXXX.
Le colonel espagnol.—Belle action de Ney.
Quoique refroidie dans ma passion pour Ney, je dois, par compensation d'un sentiment moins vif qu'il m'inspirait, rapporter une aventure qui date de cette époque, et qui est trop honorable à sa mémoire pour que je la passe sous silence. J'avais rendez-vous avec lui, et, comme toujours, quand il s'agissait de le voir, j'étais sortie une heure trop tôt. Je cheminais doucement au milieu des Tuileries, respirant le délicieux parfum des plates-bandes émaillées de fleurs. Je ne saurais trop dire à quoi je pensais, mais mes idées étaient bienveillantes et d'une douce mélancolie. Sur un banc de pierre, en face des fenêtres du château, était assis un homme dont l'extérieur attira mes regards et excita bientôt mon intérêt. Un bras de moins, la figure pâle, les vêtemens indigens quoique propres, tout me le fit prendre pour un de ces débris de notre armée, si bien chantés depuis par le barde national de la gloire française. Son air abattu ne me laissa plus sentir que le désir de le connaître et l'espoir de lui être utile. Certes, il n'y avait là rien que de très naturel. Eh bien! on va voir comment ma précipitation irréfléchie en fit une inexcusable indiscrétion. En m'approchant de l'inconnu, j'aperçus dans sa main une tabatière: il la tournait dans tous les sens, et, d'un air d'impatience, soupira, leva les yeux sur les fenêtres du château, et ramena ses regards sur son habit délabré; il le boutonna avec vivacité, de façon à cacher sa décoration. Tout rapide qu'il fut, ce mouvement était assez significatif pour que mon imagination y attachât aussitôt les suppositions les plus attendrissantes. Je cède à la vivacité de mon émotion pour des malheurs qu'on ne m'avait point confiés, mais dont l'apparence était mon excuse; me voilà donc passant, repassant devant l'homme à la cravate noire, tenant la bourse à la main, faisant sonner le peu d'argent qu'elle contenait et regardant l'étranger d'un air qui disait: «Je vous crois malheureux, je désire vous connaître, vous servir.» Apparemment que mes regards commençaient déjà à perdre le don de se faire comprendre, car celui à qui ils s'adressaient n'y vit qu'une très impertinente volonté de l'humilier, et me le fit sentir par la fierté avec laquelle il découvrit le signe de la bravoure qui parait son triste vêtement, et en passant devant moi dans une attitude qui semblait répondre à mon curieux intérêt: «Votre pitié est une insulte dont votre sexe seul vous épargne la réparation.» Ces paroles me rejetèrent à ma place, et je le regardai s'éloigner sans oser faire un pas ni dire un mot pour le rappeler, mais cruellement effrayée de l'idée qu'il emportait, sans doute, d'un mauvais cœur. Avant de sortir de la grille de la rue de Rivoli, il tourna la tête de mon côté pour s'assurer si j'avais poussé l'indiscrétion jusqu'à le suivre. Me voyant à la même place, dans l'attitude de la confusion et de l'accablement, il revint sur ses pas. J'étouffais du besoin de m'expliquer et un peu de la curiosité de le connaître. Je ne saurais trop dire le roman que fit mon imagination pendant son retour de la grille vers le banc où j'étais assise. Mais les premières paroles de l'inconnu me prouvèrent que j'avais bien mal imaginé. «Me pardonnez-vous, lui dis-je, Monsieur, sans attendre qu'il m'adressât la parole, que je vous témoigne un intérêt que vous avez paru fuir.» La sévérité glaciale de sa réponse m'eût indisposée contre lui, si je n'y eusse reconnu, non pas une vanité susceptible, mais l'orgueil d'un honnête homme et la dignité d'un malheur non mérité. «Vous me devriez des excuses, Madame, si vos regards et votre maintien pouvaient laisser un doute sur le sentiment qui vous a fait agir et qui est le plus noble élan d'une vive sensibilité; elle vous a portée à une démarche touchante, mais indiscrète, que provoquaient des suppositions cruelles. (Je fis un mouvement de surprise.) Oui, cruelles, continua-t-il, puisqu'elles m'ont appris que mon extérieur excite la pitié.» Ici, deux grosses larmes qu'il vit couler sur mes joues lui dirent sans doute le mal qu'il me faisait; car il s'adoucit, prit ma main, et, la pressant légèrement, il ajouta: «Vous avez l'ame noble, et je suis sûr que vous êtes une excellente femme, mais commandez aux élans de votre bienveillance; aujourd'hui elle vous a fait blesser la délicatesse d'un homme d'honneur, à qui cet honneur est plus cher que la vie, et dont il est le seul bien; une autre fois une sensibilité trop prompte pourrait vous rendre dupe d'un fripon qui abuserait de vos premiers mouvemens. Croyez-moi, les plus précieuses qualités ont encore besoin d'être soumises à la raison. Adieu, Madame; soyez persuadée toutefois que je ne garde de votre action qu'un souvenir qui vous honore.» Il se leva, me salua en s'échappant rapidement, comme pour éviter ma réponse.
Depuis long-temps je n'avais réprouvé une pareille angoisse. «Nul doute, me disais-je, que ce ne soit un militaire malheureux; sa conduite, ses discours montrent tout l'intérêt dont il est digne, et pourtant il repousse l'amitié et de lui-même écarte la main empressée de venir à lui.» Je m'acheminai vers le quai, mécontente de lui et de moi, voulant lui trouver un tort et me trouvant bien à plaindre de m'intéresser à un homme dur et orgueilleux. Mais aussitôt son bras mutilé, cette croix, noble récompense du brave, me revenaient à l'esprit, et je sentais que cet orgueil était délicatesse et cette fierté une justice; moi seule je me trouvais blâmable. Oh! que je me promettais bien à l'avenir d'être plus en garde contre la vivacité de mes émotions. Hélas! c'est désenchanter la vie; mais puisqu'il le faut, allons, je réfléchirai avant d'écouter mon cœur, et toute pleine de cette résolution je passai le pont et faillis me trouver mal en voyant mon inconnu arrêté avec un garde du corps, lui parlant avec véhémence, et l'autre répondant de l'air de quelqu'un qui n'a aucune bonne raison à donner contre les choses peu agréables qu'on lui dit. L'inconnu m'aperçut au moment où j'allais me glisser pour n'être pas vue. Bien qu'il me saluât avec politesse, il eut comme un soupçon d'espionnage qui me rendit à toutes mes réflexions. Je m'approche et lui dis: «Monsieur, lorsque je vous vis aux Tuileries je me rendais au bain; je n'ai nullement changé mon itinéraire.» Après cette belle équipée, je m'élance sur le quai sans respirer ni attendre de réponse. Ce ne fut que quand je fus calmée et une heure après que je me dépitai de cette nouvelle bévue. J'étais tout-à-fait mal avec moi-même. J'avais cru entendre prononcer un mot espagnol. «C'est un Espagnol réfugié, me disais-je; ils sont orgueilleux, vains et fiers. Eh bien, n'y songeons plus;» mais c'était le cas de dire: quand on veut oublier on se souvient.
Toutes ces idées jetèrent le trouble dans ma pauvre tête; et j'en étais si oppressée que je m'en ouvris au maréchal Ney. Je racontai la scène telle que je viens de la rappeler, enfin telle qu'elle venait de se passer; je ne dois pas répéter les éloges qu'elle me valut, mais je dois rendre hommage à la vérité en disant que Ney me pressa contre son cœur avec un transport bien vif, en me remerciant de lui fournir cette occasion d'être utile à un militaire, à un frère d'armes malheureux. «Je le découvrirai bien vite, me dit-il. Soyez rassurée, il acceptera ce que je compte lui offrir.» Ah! Ney était la bonté même. Trois jours après il m'apprit que mon inconnu était un colonel espagnol, dont les plus justes réclamations auprès des autorités françaises étaient restées sans résultat. «Des espérances trompées, l'amertume et l'inutilité de ses démarches l'ont réduit au dernier degré d'exaltation misantropique obligée par orgueil de se reployer sur elle-même. Ce malheureux voit encore sa cruelle infortune augmentée par les privations de sa femme et de deux jeunes filles. Ida, je les ai trouvées ne pouvant sortir faute de vêtemens.—Et maintenant, lui dis-je, levant un regard plein de reconnaissance sur lui, ils sont pourvus de tout, grâce à vos bienfaits?—Ida, dites grâce à ce cœur pétri de sensibilité, en y posant sa main, et de cette tête vive et active pour la pitié comme pour les douces folies. Chère Ida, vous êtes une bonne femme.» Je répète ses propres paroles; car aujourd'hui, où je publie tant de fautes, elles, me sont comme un abri contre les remords. Je n'avais plus besoin de m'inquiéter du colonel espagnol; mais Ney m'apprit, quelques jours après, qu'il avait obtenu toutes ses justes demandes, et qu'il se trouvait heureux d'avoir pu ajouter quelque utile surcroît aux réparations du gouvernement.
Je reçus la visite de cette famille reconnaissante, et je sentis qu'il ne peut y avoir de plus doux orgueil que celui d'entendre louer, par des infortunés arrachés au désespoir, les vertus et les qualités des gens qui nous sont personnellement chers. Le colonel conduisit sa famille à Bordeaux. J'ai conservé quelque temps des relations avec lui. Il vint à Paris à l'époque du fatal procès, et nos adieux se firent à l'aspect d'un cercueil! Le colonel perdit depuis un de ses enfans, et a été cacher au loin cette douleur domestique, accumulée sur tant d'autres douleurs.