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Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 16: CHAPITRE CXXXI.
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About This Book

The author recounts personal experiences during revolutionary and imperial upheavals, narrating travels through European cities, abrupt exile, and attachment to a patroness at court. She observes the volatility of regional politics, the sudden turn of popular and aristocratic loyalties, and the petty ingratitudes and defections within palace circles. Interleaving vivid episodes from salons, journey narratives, and reflective commentary, she traces the emotional toll of displacement, the perseverance of devoted service, and the resolve to continue publishing further volumes that complete her account.

CHAPITRE CXXXI.

La baronne de W***.—Le fils de Dumouriez.

Ma campagne de France, mon excursion à Fontainebleau, toutes mes courses militaires avaient largement entamé ma caisse, et il avait fallu souvent l'employer pour rapprocher les distances, récompenser des dévouemens du moment, en un mot pour acquitter toutes les dispendieuses nécessités de la guerre. Je m'arrangeais peu du déficit de mes finances; et avec mon caractère, certes je n'aurais voulu rien entreprendre sans avoir tous les dehors des jours heureux de fama volat. Méditant un pèlerinage à l'île d'Elbe, je ne voulais laisser aucun soupçon sur le motif tout désintéressé qui me guidait dans cette démarche. J'aurais eu le droit de demander plus qu'il ne m'eût fallu au comte Regnault, depuis ma singulière audience de l'escalier du pavillon de Flore. Comme je veux être vraie, même à mes dépens, j'avoue que l'extrême désir que je commençais à éprouver pour ce voyage, me fit examiner un peu s'il serait mal de profiter de ce droit; mais ce ne fut qu'une pensée, et mon dégoût pour une récompense demandée prit le dessus. J'avais fait depuis long-temps au maréchal l'honorable mensonge d'une augmentation de ma pension, pour éviter de sa part de bien sages, mais pour moi de bien mortelles réflexions, ou des offres que j'atteste le ciel avoir toujours refusées. J'étais donc fort en peine, n'ayant alors qu'une cinquantaine de napoléons en état de disponibilité. Une grande partie des diamans qui me restaient étaient déjà passés en équipement et frais de route. Tous ces soins pour me procurer de l'argent me rappelèrent le don d'une femme intéressante à beaucoup de titres, à qui j'avais procuré une grande consolation par le crédit du maréchal Ney, à l'égard d'un fils bien-aimé qu'elle croyait perdu dans la retraite de Smolensk. Jouissant d'une immense fortune, elle me fit présent d'une parure complète de rubis et d'une bonbonnière avec son portrait enrichi de brillans. Je regardai son aimable et doux visage, et je trouvai comme un sentiment de bonheur de devoir à un don de la reconnaissance d'une mère les moyens de pratiquer à mon tour cette vertu.

Pour intéresser mes lecteurs au sort de cette dame, il me faut reprendre les choses de plus loin. Lorsque dans la campagne de France tout fut devenu fatal, jusqu'au talent et au courage des chefs, Mortier et Marmont tombèrent au milieu des alliés sur la route de Fère-Champenoise, qu'ils suivaient dans la croyance que Napoléon se reployait sur eux devant Schwartzemberg; à cette bataille, que les alliés nommèrent si pompeusement victoire de Fère-Champenoise, et dont ils ne durent le douteux avantage qu'au nombre immense de leur cavalerie, au terrible ouragan qui battait de front nos colonnes et à la violente pluie qui éteignait le feu de nos batteries; cette affaire du 25 mars 1814, si honorable pour le brave général Pacthod, qui, avec les 6,000 hommes des deux divisions qui escortaient les convois, pendant plusieurs heures, attaqué, entouré, soutint, avec des soldats enfans et des bataillons de gardes nationales, les charges multipliées des meilleures troupes ennemies. La mêlée devint affreuse lorsqu'on eut lancé contre ces faibles carrés l'énorme élite de l'armée alliée; mais ce fut pour les Français le dévouement des Thermopyles. La division Pacthod périt presque entière en mourant à la baïonnette et en refusant quartier. Hélas! leur héroïsme fut moins heureux que celui des Grecs; il ne sauva point la patrie.

Le fils de la baronne de W***, échappé comme par miracle au désastre de Smolensk, s'était, malgré les larmes de sa mère et mes conseils, remis de nouveau au service. Il faisait partie de la division Amey; et grièvement blessé à la première charge, il dut la vie à un officier prussien, à l'affaire que je viens de rappeler. À mon retour de Fontainebleau, j'avais vainement fait des démarches pour retrouver la baronne de W*** et son fils. Enfin, après des recherches bien pénibles, je découvris le dernier. Il m'apprit que l'officier prussien qui lui avait sauvé la vie à Fère-Champenoise, ayant dans ses papiers trouvé le nom de sa mère, il lui avait dit qu'il y avait un officier supérieur de ce nom dans les armées alliées, et que lorsqu'il sortit de la maison militaire, on lui avait annoncé que sa mère était partie l'avant-veille dans une calèche allemande, escortée de troupes alliées. «Je ne pus, me disait ce malheureux jeune homme, réclamer ma pauvre et excellente mère. Vous qui savez le fatal secret de ma naissance, dites, oh! dites-moi quels moyens puis-je employer pour la revoir sans la compromettre, sans irriter contre elle son orgueilleuse famille qui n'est pas la mienne.» Je partageais si vivement les craintes et la douleur du fils de la baronne de W***, que je restai quelques instans étourdie et ne sachant à quelle pensée m'arrêter. Les regrets touchans du jeune militaire me rendirent enfin quelque présence d'esprit. «Ce qui me cause surtout une peine mortelle, disait-il, c'est qu'en fouillant dans mes papiers on m'a pris le portrait de cette mère infortunée; son image du moins m'eût soutenu dans cette terrible incertitude sur son sort… Je vais vous le rendre, m'écriai-je, ce portrait chéri; j'en ai un qui me fut donné par elle comme gage de reconnaissance et de souvenir; n'est-ce pas l'honorer que d'en faire un moyen de consolation pour le fils de son amour.» Le jeune Léopold (nom du fils de Mme W***) me pressa dans ses bras, et je crus un moment ressentir la pure tendresse d'une mère. À la vue des brillans dont ce portrait était enrichi, Léopold ajouta: «Vous savez, Madame, tout ce que ma mère à fait pour moi, tout ce que sa position lui a permis de largesses; avec le galon de sergent, j'ai la fortune d'un général; je ne puis donc accepter votre don pourtant si noblement offert… à moins que vous ne me permettiez de distraire tout ce qui n'est pas le portrait lui-même, et de vous en faire retenir la valeur. «Trop franche pour faire mentir mes expressions ou mon visage, je témoignai au fils de celle qui m'avait assez connue pour m'apprécier et que j'acceptais volontiers de lui. «Mon cher Léopold, j'accepte votre proposition, puisque vous êtes riche; il me sera encore doux de devoir ainsi à votre aimable mère les moyens d'exécuter un projet auquel m'appelle un intérêt de cœur. Allons, mon ami, je consens à ce que vous fassiez estimer ce que je vous restitue.

«—Tenez, Madame, j'ai la somme; nous pouvons éviter les consultations. Ne livrons point à des regards profanes l'objet de nos respects; laissez-moi immédiatement placer la miniature sur mon cœur, et mettez le comble à toutes vos bontés en recevant ces mille écus comme masse de voyage.»

Pouvais-je n'être point contente d'un tel marché; c'était celui d'un fils qui ne me donnait pas toute la valeur des diamans, mais qui me donnait mieux que cela, sa reconnaissance et son amitié.

Nous nous quittâmes tous les deux pour voler à nos affections les plus chères. Mais Léopold à peine était sorti, qu'en serrant le porte-*feuille qu'il m'avait laissé, j'y trouvai, au lieu de mille écus, six billets, de mille francs, une superbe chaîne en or, et le lendemain, à peine étais-je levée, qu'on m'apporta une boîte avec ces lignes:

«Reprenez tout, Madame; je vous dois un trésor. Quand ces lignes vous parviendront, je serai loin de Paris, où je ne regrette que vous; vous, l'amie, la généreuse amie de la malheureuse mère de

LÉOPOLD.

«P. S. Je ne vous dis pas, Madame, de daigner m'écrire; je connais votre cœur, et je vous rappelle que c'est à Strasbourg, chez M. Dutale, que les lettres me seront sûrement remises. Ah! puissé-je bientôt ramener dans ma patrie adoptive celle qui nous est si chère à tous les deux!»

La boîte renfermait, outre l'entourage du portrait, une fort belle montre en or. Je n'eus pas une minute d'hésitation pour garder ces riches présens; j'étais heureuse et fière au contraire de mes sentimens, parce que j'acceptais comme j'avais donné, avec un entier abandon de cœur.

J'aurai, après bien des années de larmes et de malheurs, encore à parler du fils de Mme de W***; en attendant, je ne puis résister au plaisir de donner ici quelques détails sur sa naissance, qui justifieront peut-être le vif intérêt que ces deux personnes m'inspirèrent, intérêt qui a survécu à l'absence, à l'oubli, à l'infortune. J'avais connu la baronne de W*** quelque temps après mon retour de Russie; elle avait su que, dans cette fatale campagne, j'avais eu d'innombrables relations avec l'armée, et on lui avait si fort exalté mon cœur, qu'elle y vint confier les peines du sien; c'était presque l'histoire entière de sa vie, dont je conserve le récit tel que sa bouche daigna m'en faire l'aveu.

«Je suis née à Heidelberg, me dit-elle; j'avais dix-huit ans, lorsqu'un de vos guerriers, fameux par sa bravoure et poursuivi par sa conduite, y vint chercher l'asile que lui refusaient tour à tour ceux mêmes dont, aux dépens de son honneur, il avait servi les intérêts. Son âge alors, déjà si disproportionné au mien, éloignait de moi toute idée d'amour; mais son nom célèbre, son infortune, l'injustice de ceux dont il avait voulu appuyer la cause, excitèrent dans mon ame une sorte de compassion généreuse et bientôt tendre. Lorsque des émigrés français se portèrent contre lui à toute la violence des représailles, je le sauvai des réactions, le cachant dans un pavillon du château. Seule instruite de sa retraite, je lui portais chaque jour sa nourriture, des livres, et je m'efforçais, par ma présence et mes soins, de distraire les ennuis de sa solitude. Instruit, spirituel, aimable et persécuté, il lui fut facile de m'attendrir et de m'intéresser. Dans sa disgrâce, il parlait si bien de cette patrie de laquelle il était rejeté, qu'il m'inspira cette exaltation bienveillante que les femmes éprouvent pour les proscrits illustres. Je ne vis plus que le héros malheureux, et, dès ce moment, il fut dangereux pour moi; la solitude, cette innocente complice des grandes passions, vint faire le reste… Je m'aperçus des suites de ma faute le jour même où l'on découvrit la retraite du général français. Au milieu de la nuit je vins lui apprendre qu'il fallait fuir et que j'étais mère. Promise à un noble de mon pays, j'allais être exposée aux cruelles vengeances de ma famille. Je dois rendre justice à la loyauté de celui qui me perdit; il me représenta tous les malheurs qui pouvaient m'atteindre sur les pas d'un proscrit. «Je les redoute moins, lui répondis-je, qu'une seule larme de ma mère.» Hélas! je devais lui en coûter de bien amères! Notre évasion fut moins secrète que je ne l'avais espéré. Le général seul parvint à se soustraire aux gens qui nous poursuivaient; mais moi seule je fus reconduite à mes parens irrités… On me relégua dans une ferme éloignée, où je fus mise sous la garde de deux femmes, dont l'une était nouvellement mariée à un jardinier, français d'origine, que mes parens aimaient beaucoup. Cette jeune femme nourrissait son premier enfant quand le mien vit le jour… Il me fut enlevé; et lorsque je demandai cette innocente preuve de ma chute, on eut la barbare prudence de m'annoncer sa mort… Le temps, qui jette un voile sur tout, effaça ma faute aux yeux de celui qui m'avait été destiné, et qui, aussi généreux que le Volmar de la Nouvelle Héloïse, n'avait cessé de me chérir. Je devins son épouse. Veuve deux ans après, je me trouvai maîtresse d'une immense fortune, qui était reversible sur un de ses parens éloignés, si je me remariais. Cette pensée ne se présenta jamais à mon esprit; mais combien de fois je regrettai amèrement l'enfant que je croyais avoir perdu: il existait. Une lettre que je reçus, en 1804, de son père qui avait enfin trouvé asile en Angleterre, m'apprit que mon fils avait été confié à un jardinier français; que sa femme l'avait nourri; qu'une forte somme avait été donnée pour qu'ils fissent baptiser cet enfant comme le leur et pour qu'ils l'emmenassent en France avec eux; ce qui fut exécuté. La lettre n'indiquait ni la ville ni même le département. Pourtant ma joie fut extrême. «Je suis libre, je suis riche et mon fils existe, m'écriai-je; ô mon Dieu, faites que je le retrouve, que j'assure son bonheur, et j'aurai assez vécu!»

«Pendant neuf années, que d'angoisses et de vaines espérances ont été le seul fruit de mes recherches! Désespérée et souffrante, je fis une dernière tentative; elle fut heureuse… Je le méritais. L'or et les menaces arrachèrent à un ancien camarade du jardinier français le secret de sa retraite, et deux, jours après j'étais sur la route de la Bourgogne. J'arrivai à Plombières au milieu d'une nuit d'automne. J'interrogeai l'hôte d'une misérable auberge où j'avais pris asile, sur la famille dépositaire de ce que j'avais de plus cher au monde. Je m'informai avec anxiété des moyens d'existence de cette famille, du nombre de leurs enfans. On me répondit qu'ils avaient quatre garçons, dont l'aîné avait fait jaser le village par son peu de ressemblance avec le père. Oh! comme mon cœur battait. Qu'a-t-il donc d'extraordinaire l'aîné? demandai-je enfin; et une nouvelle et naïve réponse, au lieu de m'affliger comme je l'avais craint, flatta mon orgueil maternel. Mon fils était, suivant ce précieux rapport, le plus beau des enfans, et d'un tout autre air. «Ça va au bois avec des livres, ça fait tourner la tête à toutes nos filles et n'en recherche aucune; c'est fier et bon à la fois, ça se fait remarquer à la ville aussi bien qu'au village.» J'eus bientôt trouvé le moyen de voir mon cher Léopold, et son seul aspect me confirma tout ce que l'hôte avait si naïvement avancé. Il était beau, il était doux et fier. Après avoir tout réglé avec ceux qui avaient soigné son enfance et dont il portait le nom obscur mais respectable, je partis avec lui. C'était lui dire que je voulais me charger de son sort. «Elle vous fera bien riche; cette dame, lui répétaient ces bonnes gens, vous deviendrez un seigneur.—Où serai-je jamais heureux comme ici, près de vous? la richesse fait-elle donc le bonheur? En retrouvant mon fils, ma fortune entière me parut insuffisante pour récompenser ceux qui me l'avaient conservé. J'assurai leur existence, et ces dons furent mes premiers pas vers la tendresse de mon enfant.

«On avait fait croire à ces braves gens que, mère d'enfans légitimes, j'avais trouvé le bonheur dans cette union, et que leur silence était un devoir. Mon fils, baptisé sous leur nom, crut donc en suivant sa mère ne suivre qu'une bienfaitrice généreuse. Oh! que ne lui ai-je laissé sa touchante reconnaissance! Mais pouvais-je le voir si digne de mon amour maternel et ne pas lui dire: «J'ai droit à ta tendresse filiale; Léopold, mon cher Léopold, je suis ta mère! Les moyens à prendre pour lui assurer ma fortune nécessitèrent l'aveu de ma faute et du nom de celui qui en avait été l'auteur. Comment vous rendre la cruelle scène qui suivit cet aveu, scène qui éleva mon fils autant qu'elle me fit rougir de celui que ma chute lui avait donné pour père. «Moi, s'écria-t-il, moi le fils d'un traître! moi, dont, si jeune encore, le cœur palpitait au nom de ces braves qui sont morts en défendant leurs drapeaux! moi, je dois la vie à l'homme qui consentit à échanger sa gloire contre l'ingratitude de l'étranger! Ô ma mère! ma mère! pardon, pitié, grâce!

«—Mon enfant, on ne doit jamais maudire ceux à qui l'on doit la vie.

«Non, jamais, reprit le noble enfant; mais, ma mère, il me faut laver la tache paternelle. Je dois mon bras à cette même France que mon père défendit en héros avant d'avoir voulu la vendre en traître.»

«Mes larmes furent ma seule réponse; et peu de jours après on me remit cette lettre de mon fils:

«Ma bonne et bien malheureuse mère, pardonnez à votre fils de vous quitter; mais il est français, il ne peut vivre sans le baptême de l'honneur. S'il revient, il sera l'honneur de votre vie; s'il meurt, il sera l'orgueil de vos souvenirs, et vous pourrez dire: mon fils eut la valeur du vainqueur de Jemmapes et de l'Argonne, et ne l'a point ternie comme son coupable père.»

«Cette lettre fut toujours placée sur mon cœur, continua la baronne; Léopold partit faire son apprentissage de gloire. Dans la fatale campagne de Moskou, il appartenait au corps d'armée du maréchal Ney. Après avoir échappé aux horreurs de la retraite, il manqua perdre la vie faute de pouvoir, panser sa blessure; se croyant prêta mourir, il m'écrivit le fatal adieu qui manqua me coûter la vie. À ces lignes était jointe la croix qu'il avait gagnée à Valoutina.

«Ma mère, la tache originaire est effacée; j'ai combattu pour la France, je meurs français et pour ma patrie. Ma mère, allez vivre près de ceux qui élevèrent votre fils; ils vous chérissent, ils pleureront avec vous votre Léopold. Ô ma tendre mère! je vous bénis de m'avoir épargné la honte d'une naissance illégitime, et de m'avoir dit que vous étiez la mère de Léopold.»

Lorsqu'elle me donna ces détails, Mme la baronne de W*** avait reçu la nouvelle que son fils existait, et j'eus le bonheur de lui être utile pour le faire promptement revenir en France. Guéri de sa blessure, le jeune Léopold n'eut d'autre désir que de courir de nouveaux hasards; la campagne de Paris lui en fournit l'occasion, et il fut blessé comme on l'a vu. Je crus pouvoir profiter de sa généreuse délicatesse sans forfaire à la mienne. J'étais heureuse au delà de toute expression des moyens qu'il m'avait donnés de pouvoir continuer mes courses. Je devais même faire un voyage plus intime; mais la bizarrerie, qui joue un si grand rôle dans les événemens de ma vie, me jeta au milieu des grands spectacles du grand Empire, qui se brisait avec l'épée d'un homme.

CHAPITRE CXXXII.

Une séance de l'Académie.—Présidence de Regnault de
Saint-Jean-d'Angely.—Réception de M. Campenon, remplaçant l'abbé
Delille.

J'allai un jour chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely de fort bonne heure et sur une invitation fort pressante. Il avait, me disait-il, besoin de tout mon dévouement. Je le trouvai, se promenant à grands pas dans son appartement, et j'avoue que, dès l'antichambre, le bruit de sa déclamation tonnante me donna une idée très, sérieuse de l'entrevue. C'est quelque proclamation, me disais-je, qui doit être confiée à mon zèle infatigable, à mon utile exaltation. C'est l'éloquence qui rédige quelque adresse à nos braves, et c'est la renommée qui la portera. À mon aspect, l'orateur se modéra, jeta sur le bureau son manuscrit, et vint à moi avec toute la grâce d'un auteur qui aperçoit son public, et un peu de l'incertitude et de l'embarras d'Oronte prêt à débiter son sonnet.

«Arrivez, ma bonne Saint-Elme, jamais je n'eus tant besoin de vous, de vos bons conseils, de votre excellente amitié.

«—De quoi s'agit-il? Vous savez que je suis toujours prête.

«—Il s'agit d'une des épreuves les plus délicates de ma vie, d'une des positions les plus difficiles où puisse se trouver un orateur.

«—Vous savez si bien manier la parole, qu'en vérité je ne conçois pas votre embarras. J'ai souvent dit de votre éloquence ce que Racine dit de son Hippolyte dans Phèdre:

Il excelle à conduire un char dans la carrière.

«—Mon amie, ma bonne amie, vous savez ou vous ne savez pas, car on ignore aisément les existences académiques, que je suis membre de l'Institut. De toutes mes dignités, c'est la seule que je n'aie pas perdue, parce qu'elle ne tient pas à la politique, et que cela sert quelquefois quand on veut y entrer. Eh bien! dans ma compagnie, car cela s'appelle notre compagnie, il y a des statuts, des réglemens, qui de temps en temps nous donnent des devoirs à remplir, des discours à faire; et le hasard qui arrange quelquefois très singulièrement les choses, confie souvent les missions de la circonstance et les corvées de la parole à ceux qu'elles doivent le plus contrarier. Et tel que vous me voyez, je suis une victime des discours académiques.

«—Je croyais, mon ami, qu'il n'y avait jamais à l'Institut que le public de victime.

«—Aujourd'hui le cas est plus grave, et je suis enveloppé dans un véritable cercle de Popilius. Vous me direz à cela, pourquoi êtes-vous affilié à une société savante? Telle n'est, point la question. J'en suis, il faut que je m'en tire. Nous autres gens de lettres, car je ne suis plus qu'un homme de lettres, nous sommes comme les auteurs, contraints de bien faire ce que nous faisons, sous peine de sifflets. Quand au théâtre on joue des pièces de circonstances, les premiers sujets, n'importe ce qu'ils pensent, sont obligés de chanter comme on chante pour le quart d'heure. Il en est de même à l'Institut; quelles que soient les opinions de l'académicien, il doit parler comme il convient à l'Académie. Ce sont, ma chère, ce que j'appellerais volontiers des sentimens collectifs, et les corps ont cela de bon qu'on peut refaire ensuite la part des personnes et reprendre sa manière d'être individuelle quand on quitte l'habit de la compagnie. Les convenances sont souveraines en France sous tous les régimes. Il n'y a nul inconvénient à leur payer tribut, cela ne tire jamais à conséquence; mais les braver fut toujours et serait encore ridicule, parce que cela serait inutile.

«—En vérité je ne vous ai jamais vu si timide; et vous qui allez si directement au fait, vous tournez autour aujourd'hui, comme le monsieur qui voulait consulter le Misantrope.

«—Diable, il y a de quoi hésiter. Figurez-vous qu'en ma qualité de directeur de la deuxième classe de l'Institut, lors de l'élection de M. Campenon, il faut, d'après l'usage antique et solennel, que je fasse l'éloge de son prédécesseur; et son prédécesseur était l'abbé Delille, grand poète assurément, que j'ai beaucoup connu et beaucoup aimé, mais dont la vie, toute composée de sacrifices à la cause des Bourbons, me met sur des charbons ardens pendant tout le discours. Moi, confident d'un autre pouvoir, serviteur enthousiaste d'une autre dynastie; moi dont des discours retentissent encore chargés de parfums pour la gloire de Napoléon, comment brûler l'encens académique dans une si bizarre circonstance? J'aurai l'air de vouloir me tourner vers les astres nouveaux, de venir au secours des vainqueurs, d'un valet qui demande de l'emploi. Oh! pour de l'ingratitude, croyez-moi, je n'en aurai jamais. Mais d'un autre côté quel plus beau caractère que celui de Delille? L'Empereur l'estimait de ce refus de le servir, qu'un autre eût considéré comme une offense. Un homme qui a refusé d'être sénateur pour être fidèle à ses affections politiques… Puis l'Académie, qu'il ne faut pas compromettre, car elle n'est pas d'humeur à être compromise; le public aussi, qui n'est pas à notre hauteur et pour lequel il faut avoir des égards. En vérité, il n'y a qu'un tour de force qui puisse me faire sauter ce cas périlleux.

«—Mon ami, que votre discours soit l'expression de tout ce que vous venez de me dire là, qu'il soit mesuré comme tant d'autres que vous m'avez lus dans le temps; présentez les opinions des autres en gardant les vôtres. Quel inconvénient y a-t-il à louer la reconnaissance? L'abbé Delille voua la sienne à des princes malheureux; et c'est toujours grand et beau de rester fidèle au malheur. Toutes les causes s'arrangent fort bien de ces vertus, et l'exemple d'une foi gardée à n'importe quoi et à n'importe qui, peut être recommandé publiquement; car l'estime de leurs adversaires est quelquefois tout ce que recueillent les Decius de leur dévouement à leur propre cause. Parlez de la reconnaissance; elle honore toutes les positions, tous les caractères. Vous serez, avec ce texte, vrai pour tout le monde.

«—Oh! que vous me faites de bien avec cette profession de foi. Comme vous êtes l'expression la plus exaltée de tous les sentimens qui me sont chers, votre suffrage sera ma règle de conduite; parce qu'une fois que mes éloges auront passé à votre creuset, je serai sûr qu'ils ne contiendront pas d'alliage, et nos amis ne pourront pas me reprocher d'avoir manqué de la vertu que j'aurai préconisée. Au surplus, si vous n'avez pas de rendez-vous militaire ce matin, veuillez me donner une audience littéraire. Les têtes-à-tête académiques ne sont pas dangereux, et quand je vous aurai lu mon discours, cela me donnera des forces pour l'exposer aux orages de la séance publique.»

Je me soumis de fort bonne grâce, malgré mes préventions contre tout ce qui sent le bel esprit et le pédantisme, à l'aimable sollicitation de Regnault. Il avait été mon premier maître de déclamation, je lui devais bien au moins la patience d'être son dernier professeur de rhétorique. D'ailleurs il devenait beau dans son attitude d'orateur. Il avait tout à gagner en prenant la parole. Je l'écoutai avec cette attention qu'on accorde aux personnes qu'on aime. On eût dit qu'il paraissait devant son juge. Son émotion donnait un accent particulier à son organe, et, comme je ne sais pas résister aux impressions vraies, je lui témoignai, avec l'enthousiasme qu'on me connaît, toute la vivacité de ma satisfaction. Il en fut attendri jusqu'aux larmes, me disant: «Qu'on pense maintenant ce que l'on voudra; votre suffrage me répond qu'avec toutes les concessions de l'art oratoire, j'ai conservé pure la religion des souvenirs. Mais ce n'est pas tout ce que j'ai à vous demander; il faudra que vous fassiez violence à vos habitudes toutes guerrières, et que vous veniez entendre notre ouvrage au palais des beaux-arts. Nous sommes dans un moment où l'opinion publique est curieuse à observer. L'amitié doit quelque chose à l'amitié. Vous savez bien que je n'ai point manqué à vos débuts, j'espère que vous ne manquerez point à ma représentation, qui pourrait bien être aussi quelque peu orageuse. Vous savez qu'on ne peut demander de ces services à tout le monde.

«—Du moment qu'il est question de dévouement, soyez tranquille.

«—D'ailleurs, ma chère, vous qui aimez l'observation, vous trouverez à l'Institut de drôles de figures. Pour peu que vous veuillez regarder, je vous réponds que vous vous amuserez.»

Le jour de la séance arrivé, je me rendis à mon poste, et je trouvai déjà la salle bien garnie, si bien même que je ne pus obtenir de place que sur une banquette réservée aux immortels eux-mêmes. C'était une piquante position que la tête de la Contemporaine, passant à travers les perruques de M. l'abbé Morellet et de M. de Roquelaure, ancien archevêque. On ne peut se faire d'idée de l'impatiente curiosité de l'auditoire et surtout de sa bizarre composition. On était entassé les uns sur les autres, et une foule de femmes élégantes s'étaient pressées sans scrupule contre les habits verts; Tout le monde parlait à la fois: «Nous allons voir, disaient quelques douairières, comment le conseiller d'État de l'empire abordera l'éloge du poète qui ne voulut pas faire l'aumône d'un vers à un tyran.» Ce qui ajoutait à l'originalité du coup d'œil, c'était le grand nombre d'étrangers dont les bizarres costumes se mariaient plaisamment à l'élégance française. Les Anglaises surtout, et elles étaient en grand nombre, avaient conservé toute cette pureté du ridicule dont elles ont su depuis dépouiller leurs chapeaux. On montrait du doigt, avec une certaine affectation, les dignitaires anciens et nouveaux, dont les uns avaient la joie et les autres le courage de leurs grands cordons. Je me rappelle à ce sujet une méprise fort plaisante. On vit arriver un vieillard porté par deux laquais; il était revêtu d'un grand cordon couleur bleu de ciel. On chuchottait autour de moi: «Oh! en voilà un qui ne se gêne pas, il porte la grande croix de l'ordre de la Réunion. Les décorations proscrites se mettent ordinairement dans la poche.» Mais M. Roux Laborie, qui se trouvait dans le groupe aux commentaires, mit heureusement les censeurs de l'audace et les approbateurs du courage d'accord, en leur apprenant que la personne qu'on prenait pour un grand personnage de l'empire, fidèle à la croix de la Réunion, était le vieux duc de La Vauguyon, seul chevalier restant de l'ordre légitime du Saint-Esprit.

Je commençais à m'impatienter de cette espèce de sellette où la malignité installait tous les illustres savans qui avaient perdu leurs places. «Celui-ci a fait ceci, celui-ci a fait cela,» et plus souvent encore: «ceux-là n'ont rien fait;» on n'entendait pas autre chose. Enfin Regnault parut et vint prendre place au bureau, entre deux autres fonctionnaires de l'Institut, dont l'un était ce bon M. Suard, secrétaire perpétuel, et au moins le plus longuement perpétuel des académies, espèce de spectre fort poli, et de squelette très aimable, dont les quatre-vingts ans attiraient cependant plus d'un sourire et plus d'une lorgnette. M. Campenon reçut la parole et la garda avec une exactitude remarquable. Je n'avais jamais entendu parler de lui; mais je ne pus m'empêcher de l'écouter avec une sorte de bienveillance qu'on ne refuse jamais aux figures mélancoliques. En voyant l'émotion de M. Campenon qui n'avait pas les mêmes raisons que Regnault, j'avoue que je pensai un peu plus à mon pauvre ami qu'à son partenaire; mais heureusement que ses yeux vinrent à rencontrer les miens, et je ne négligeai rien pour lui communiquer de loin la confiance dont j'étais pénétrée; car il n'y a, selon moi, rien de moins imposant qu'une séance d'académie; cela ressemble tout-à-fait à un salon où l'on ne médit qu'après, quand les gens sont partis.

M. Campenon venait de parler, et l'on applaudissait un discours qu'avaient fait valoir l'organe le plus agréable et une physionomie heureuse. Quand le silence se fut rétabli, moins quelques murmures de curiosité, Regnault s'exécuta avec un peu d'embarras d'abord, mais avec une sorte d'émotion honorable qui lui fit obtenir un plein succès. Son admirable expression de courtisan du malheur, en parlant de Delille qui n'avait jamais donné à sa muse qu'une idole, reçut de longs applaudissemens; plusieurs autres passages furent également fort goûtés. Comme ce discours a été imprimé dans le temps, on peut y renvoyer les personnes curieuses d'étudier ces convenances de langage, cet art de dire et de ne pas dire, cette industrie merveilleuse de la parole humaine pour exprimer et pour cacher des sentimens généraux et des réticences personnelles. Je défierais tous les idiomes de l'Europe, que j'admire d'ailleurs, de permettre un pareil tour de force, d'autant plus remarquable qu'il n'y avait réellement rien que d'honorable sous ces phrases si savamment ingénieuses. Je parie bien que les nobles étrangers, présens en si grand nombre à cette curieuse représentation, furent complétement déroutés et ne comprirent pas un mot de tant de délicatesses. On ne sent pas ces choses-là avec des dictionnaires de poche et des grammaires portatives.

Le lendemain, quelques journaux s'égayèrent sur la position du comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely; c'était l'esprit du temps. Regnault avait obligé tant de monde, qu'il devait plus qu'un autre être en butte à certaines réactions d'une plaisanterie peu reconnaissante. Je revis l'orateur quelques jours après, et je lui fis mes complimens. Il était content de lui, disait-il, puisque j'en étais contente. «Toute ma crainte était que les convenances du lieu et du sujet ne fussent mal interprétées; mais j'ai reçu à cet égard les plus rassurans témoignages d'une femme, qui comme vous me représente les glorieux souvenirs auxquels nous devons fidélité.»

Avant de terminer ce chapitre, qui ne sera peut-être pas jugé inutile pour peindre les mœurs et l'esprit du moment, je dois citer un mot que me rapporta Regnault. Il avait rencontré dans le monde un noble duc, mort, je crois, gentilhomme de la chambre. Le discours de l'ancien conseiller de l'Empire, avait singulièrement plu à ce sincère ami de la monarchie. «Je vous remercie, monsieur le comte, lui avait dit le vieux duc, du plaisir que vous m'avez causé; je puis même vous faire part de la satisfaction d'un plus haut juge. On ferait avec vous tous, serviteurs de l'empire, d'excellens serviteurs de la royauté. Vous avez pratiqué les affaires, vous êtes de la matière à gouvernement.»

CHAPITRE CXXIII.

Une visite chez Carnot.—Il me lit son Mémoire.

Je n'ai point encore dans mes Mémoires parlé de Carnot, parce que, bien que je le connusse depuis long-temps, il fallait que je vieillisse pour sentir tout le mérite d'un pareil caractère. Dans le tourbillon de ma jeunesse, de mes succès et de mes folies, il était difficile que je m'arrêtasse devant cette sévère figure qui se montrait peu dans les cercles bruyans, et qui ne faisait pas monter la république en carosse. Carnot avait la physionomie triste comme une abstraction; une femme n'eût pu le trouver beau que comme un principe, et je n'étais ni d'humeur ni d'âge à sentir ces beautés-là. Les avantages extérieurs ne sont rien pour moi, si quelque rayon de supériorité ou de gloire ne les environne; mais pour déterminer mon enthousiasme, il faut dans ces sortes de prestiges une certaine puissance dont Carnot me semblait dépourvu. Cependant j'en avais quelquefois entendu parler dans des termes si admiratifs et par des hommes dont le jugement était à mes yeux si puissant, que je ne rencontrai jamais, dès les premiers temps de mon brillant séjour à Paris, cette espèce de Caton français, sans lui témoigner quelque chose de cette déférence qui, de la part des femmes, appelle toujours sur les fronts les plus austères un sourire un peu reconnaissant. Depuis qu'un de nos grands capitaines m'avait dit: «Vous oublieriez la laideur de Carnot si vous saviez tout ce qu'il a fait pour la France,» je ne le voyais plus des mêmes yeux, je ne le voyais plus tel qu'il était en effet, une vraie figure d'algèbre ou de géométrie. Quand il m'arrivait de me trouver en face de lui, je me répétais ces paroles d'un guerrier cher à mon cœur: c'est lui qui, dans l'ombre, du fond d'un cabinet, écartant la gloire elle-même, aussi sévèrement que tout autre corruptrice, a lancé sur l'Europe les quatorze armées qui nous ont fait vaincre; c'est lui qui nous a permis d'être illustres en nous donnant des armes; c'est lui enfin qui, au milieu des invasions étrangères, a pour nous organisé la victoire; et ma tête exaltée par ces souvenirs refaisait en idée un tout différent personnage que j'arrangeais avec ses qualités bien plus qu'avec ses traits. Je regardais quelquefois Carnot avec cette curiosité qu'excite une médaille antique, représentant quelque romain célèbre. Je m'approchais de lui, je le provoquais habilement par quelque question sentencieuse, et rien n'appelle la bienveillance des caractères froids d'une manière plus sûre que l'effort de la faiblesse essayant de s'élever jusqu'à eux.

M. Carnot, ancien, officier du génie, avait concentré la première activité de son ame dans l'étude des sciences exactes; il leur avait fait faire des progrès et leur avait surtout donné, disaient les connaisseurs, une application utile au génie des combats. C'est un homme que la retraite, les calculs et la solitude avaient naturellement porté à la recherche et à l'adoption des idées nouvelles. La république était un problème qu'il avait cherché long-temps, et qu'il croyait avoir trouvé. Il arrivait à l'enthousiasme par les plus glaciales méditations, réduisait la société à une équation et s'enflammait ensuite quand il se croyait sûr de son fait. Singulier caractère, l'opposé de tous ceux qui sont jetés dans le monde vulgaire. Chez la plupart des hommes, la raison tempère les saillies d'une nature impétueuse; chez Carnot, la raison était en quelque sorte le feu secret qui animait ses passions. Ce qu'il croyait démontré devenait une foi pour lui; le monde physique et moral s'enchaînait par les lois de l'analyse, et quand, par elles, il était arrivé à une conviction, il s'attachait à cette conviction ainsi qu'à une des lois de l'univers. Il oubliait ses sensations propres pour les faire rentrer dans un principe posé, et il appelait vertu ce sacrifice de tout homme à ses conséquences. On a beaucoup parlé de sa conduite dans la révolution; je n'ai ni la prétention de la juger ni même celle de la connaître; mais ce que je puis affirmer avec mes lumières de femme, sondant les profondeurs qu'il ne nous appartient pas de pénétrer, c'est que Carnot n'a pu rien dire, ni dû rien faire que de rigoureusement mathématique à ses yeux; cœur bon et simple qui n'a jamais obéi à rien de personnel, et chez qui l'homme avait disparu devant un type raisonné du citoyen. Le monde entier se serait remué dans un sens contraire à ses opinions, qu'il aurait tout seul protesté contre le monde. À cet égard il ne tenait compte ni des temps, ni des mœurs, ni des difficultés: j'en suis bien fâché pour l'univers, eût-il dit; mais voilà la ligne droite, et je ne puis marcher autrement.

Dans la conversation intime, Carnot ne s'assouplissait pas, mais il se laissait aller sans chocs et sans chaos. Il ne concevait pas l'esprit, il le trouvait chose inutile, pas plus que la plaisanterie qu'il eût appelée chose sacrilége, et cependant on ne sentait point dans son commerce privé les aspérités qui eussent pu de ses idées passer dans ses mœurs. Par un singulier contraste, cet homme, qu'on eût cru perdu dans l'abîme des sciences, et qui ne taillait dans ses combinaisons politiques que sur le patron du genre humain tout entier, s'occupait aussi de littérature. Ce républicain intrépide faisait de petits vers, et le Brutus du forum redevenait une espèce de Deshoulières dans son intérieur. Comme par une contradiction à peu près pareille, les champs sont ce que j'aime le plus après la gloire militaire, et que les images champêtres me séduisent par la seule puissance de mes souvenirs, j'écoutais avec une patience exemplaire les bergeries et les idylles d'un tribun que le public ne savait pas si pastoral.

Mes relations avec Carnot avaient été souvent interrompues, mais aussi souvent renouées avec une extrême indulgence de part et d'autre. Mes longues courses en Italie me l'avaient fait perdre de vue; mais lors de mon retour, ayant appris par des officiers la générosité avec laquelle Carnot avait prêté à Napoléon malheureux une épée que la fierté républicaine n'avait point voulu abaisser devant l'ivresse des triomphes, mon cœur sentit le besoin de se consoler du spectacle de bien des ingratitudes et des bassesses, en allant saluer le défenseur d'Anvers et le consolateur des derniers momens de l'empire.

«Bonjour au citoyen Carnot, à l'ami de la France; c'est un frère d'armes qui vient le remercier, le féliciter, lui prouver que les belles actions trouvent toujours de l'écho dans quelques ames.»

Carnot parut sensible à ma politesse, que je poussais jusqu'à remplacer avec lui le mot de monsieur par celui de ses anciens souvenirs. Il eut la bonté de me questionner sur ma position présente, me demandant ce que j'avais fait depuis notre dernière entrevue qui datait bien de plusieurs années. Je lui dis que la perte de mes illusions m'avait jetée dans les voyages.

«Eh bien! moi, pour me distraire de mes chagrins politiques, j'ai employé un autre moyen, la solitude. Consolé par mes livres, retranché dans mes principes, j'ai résisté aux brillantes folies d'un despote qui pouvait être beau comme Washington et qui a préféré n'être grand que comme César. N'en disons plus de mal toutefois; il est tombé, et ce n'est plus de ce côté que viendra le péril.

«—Vous-même, vous avez donné une excuse au génie de Napoléon en venant à lui dans son malheur.

«—Eh! Madame, je ne pardonnais même pas à Bonaparte en venant reprendre mes armes long-temps suspendues. Je ne changeais pas en venant à lui; mais la patrie, cette grande famille qui ne se réduit pas à un homme, la patrie, nom sacré qui n'est jamais sans échos, la France qui vaut bien que pour elle on oublie toutes choses, parlait trop à mon cœur pour que je restasse oisif quand tout s'ébranlait autour de moi. Je sentais que nous allions perdre cette popularité de la victoire, qui restait du moins comme un grand dédommagement national. Je me suis fait général de France, et non lieutenant d'un empereur et d'un maître. Je voulais, en acceptant un commandement, conserver une des premières conquêtes de la révolution, le prix de Jemmapes et de Fleurus. Si les barbares, au lieu de triompher, eussent été rejetés dans leurs affreux climats, véritables tannières du despotisme, je comptais déposer de nouveau l'épée après la victoire, m'autoriser de mes services pour risquer de dernières vérités auprès de celui que l'adversité avait éclairé peut-être; s'il eût été sourd à ma voix, ma vie se fût encore ensevelie dans l'obscurité.

«—Malgré mon enthousiasme pour l'Empereur, j'admire cette abnégation d'intérêt, je conçois toute la hauteur d'une pareille conduite. Tenez, il n'a manqué au vainqueur de l'Europe qu'un conseiller comme vous. La fortune, qui a prononcé, vous a épargné une démarche dont la seule pensée eût été une gloire, mais dont, hélas! je doute bien que le succès eût couronné la noblesse.

«—Jamais, mon amie, on ne doit regarder au succès. C'est un accident; mais le devoir est un principe, et il faut le remplir. Du reste, il me semble que Napoléon en vieillissant serait peut-être revenu à la liberté. Elle avait été l'idole de ses premières années; l'âge, d'accord avec les revers, l'eût ramené peut-être à ces nobles passions du jeune homme. Au surplus, voilà bien le danger des destinées des peuples remis aux mains d'un seul. Le génie même devient un inconvénient de plus entre ses mains.» Carnot continua sur ce ton avec une abondance d'idées et une sorte d'exaltation indéfinissable pour un tel caractère. Je glissais de temps en temps quelques maximes, quelques traits de l'histoire romaine; il voulut bien me trouver de la justesse dans les idées, comme cela arrive quand on abonde dans celles des autres. Nous causâmes du passé, de l'avenir; et, quoique pour la première fois jetée sur le terrain de la politique, je m'en tirai, à l'aide de quelques vieilles lectures de Mably, avec assez de bonheur pour m'attirer une confidence que probablement Carnot n'eût point faite à beaucoup d'hommes d'État. Ma mince érudition et ma très faible logique me valurent cependant d'être consultée par le vétéran des idées républicaines sur le Mémoire, si connu depuis, dans lequel Carnot, à l'exemple de Milton, cherchait à défendre sa conduite, toute sa conduite, pendant la révolution. Il est inutile de parler du Mémoire que tout le monde connaît; mais ce qu'il y eut d'assez remarquable, ce fut l'espèce de bienveillance aimable avec laquelle la police d'abord facilita la circulation manuscrite ou imprimée du Mémoire de Carnot. Outre le factum politique, objet de ses plus intimes affections, Carnot me lut encore, dans cette entrevue, quelques fragmens d'autres ouvrages. Je lui en dis librement mon opinion, et il fut assez indulgent, ou assez prévenu en faveur de mon jugement, pour plier son sévère et pur républicanisme jusqu'à la politesse d'une complète adhésion. C'était beaucoup avec un homme comme Carnot, que j'appelais le Cincinnatus français, et que Regnault souvent, dans son enthousiasme napoléonien, appelait un homme insupportable, un entêté, un jacobin. Chose fort drôle était pour moi d'entendre ces hommes se juger avec une inouïe sévérité, et se classer les uns les autres avec assez peu de modestie. Quand une femme a quelques idées dans la tête, et ne cherche pas à se prévaloir de son influence, celle qu'elle obtient dans l'abandon des hommes du plus grand mérite étonnerait souvent la raison même. J'ai approché la plupart des dignitaires et des sommités de tous nos divers gouvernemens, et chez tous, excepté chez Carnot, j'ai trouvé l'ambition et la vanité des titres faisant toujours un peu tort à l'intégrité de l'opinion adoptée; Carnot, au contraire, dans sa conduite, dans l'intérieur de la confidence, comme à l'armée et à la tribune, était toujours le républicain, implacable peut-être, mais du moins désintéressé.

Carnot ce jour-là se plut à me faire longuement causer de toutes mes relations, et tout en me gardant d'aborder le long chapitre des torts et faiblesses, je lui dis quelque chose des singularités d'Oudet, de ce caractère qui devait flatter ses goûts et peut-être encore ses espérances. J'avoue que ce choix d'aveux était une ruse, un moyen de succès personnel que j'employais. Cela me réussit au delà de mes espérances; Carnot me sembla comme électrisé à ce nom. «Ah! disait-il, sa mort est la preuve la plus complète de la grande influence qu'il exerçait; oui, Napoléon craignait le génie de ce simple colonel, parce que le despotisme est habile à deviner les cœurs qui le haïssent et les mains qui peuvent l'abattre. Oudet, me disait-il, était pétri de l'argile d'un Spartiate.

«—Oh! vous vous trompez un peu: Oudet tenait pour la république, mais en même temps pour Épicure.

«—L'un n'empêche pas l'autre.

«—Moi qui croyais cela bien incompatible; Oudet m'avait paru un enthousiaste, un inspiré, un prophète, un génie;… que sais-je! mais jamais je n'avais reconnu tant de séductions sous le court manteau d'un Lacédémonien.»

Carnot savait que j'étais encore en correspondance avec l'ancien secrétaire de Hérault de Séchelles, Neillard, qu'il estimait particulièrement. Il était à cette époque retiré auprès d'Aubagne en Provence. Sans dire, je ne sais par quelle crainte d'être déconseillée, je n'avouai pas à Carnot mon projet de visite à l'île d'Elbe, mais je lui dis que je me proposais de faire un voyage à Marseille, Toulon et autres villes de la Provence, Digne, Draguiguan, Gap peut-être! Il me pria de venir le revoir avant mon départ, et de vouloir bien me charger de quelques lettres, ajoutant qu'il attendait encore un gouvernement qui ne violât point le secret des lettres. Je promis à Carnot de me faire volontiers son courrier, et nous nous quittâmes fort bons amis.

CHAPITRE CXXXIV.

Enterrement de Mlle Raucourt.

Je me trouvai mêlée, avant le voyage que je projetais, à un événement qui fut, je crois, sous une simple apparence, un des plus sérieux depuis mon retour à Paris. Je veux parler de l'enterrement de Mlle Raucourt, l'une des premières actrices dont se soit honorée la scène française. Je n'avais eu avec cette tragédienne célèbre que des rapports bien fugitifs. Quelque temps avant mes débuts, on m'avait ménagé une entrevue avec elle; elle avait eu la bonté de me reconnaître de la dignité tragique, et ce qu'elle appelait du talent extérieur. J'allais souvent la voir au théâtre; en général elle avait de l'esprit et raisonnait fort juste sur les impressions théâtrales. Mes relations avec elle n'allèrent donc jamais jusqu'à l'intimité; mais avec ma disposition d'esprit et ma nature impressionnable, je suis toujours bien près d'aimer ce que j'admire, et il se fait en quelque sorte un retentissement de mes émotions de lecture ou de théâtre jusque vers mon cœur. De là, chez moi une appréciation de tous les talens et de toutes les gloires, qui donne au sentiment si raisonnable de l'estime toute la chaleur d'une passion. Aussi quand j'appris la mort de Mlle Raucourt, quoique je connusse peu sa personne, quoique depuis ma disgrâce dramatique je ne l'eusse aperçue qu'une fois, en Italie, au milieu de cette royauté nomade dont l'Empereur l'avait honorée, espèce de lieutenant tragique attaché à la domination impériale, je n'en ressentis pas moins toute la grandeur d'une pareille perte pour les arts. Je tenais encore au théâtre par mes goûts, par mes relations avec Talma; je me rangeais encore parmi les artistes, et je me crus appelée avec toute la comédie française à un deuil de famille.

Dans la matinée du jour qui avait été fixé pour le convoi d'Agrippine et de Rodogune, je rencontrai plusieurs officiers de ma connaissance qui me parlèrent de cette cérémonie comme d'un événement bien plus intéressant par ses rapports politiques que par son importance même. «C'est une grande question, disaient-ils; il s'agit de savoir si la restauration, qui a promis tolérance et liberté de tous les cultes, qui a promis l'égalité devant la loi, permettra l'égalité devant l'Église. C'est une affaire de préjugés: leur cause a été perdue; mais on dit que les préjugés sont vivaces, et qu'ils veulent aussi avoir leur restauration à la suite des autres.»

Sans partager les appréhensions de ces officiers, leurs discours ajoutèrent encore la curiosité à tous les autres motifs de convenance et d'intérêt qui m'appelaient au convoi de Mlle Raucourt, qui joignait, je le savais, à son admirable talent les vertus d'une ame bonne et compatissante. À l'exemple de Talma, quoiqu'elle cachât ses bienfaits, leur nombre en avait trahi le mérite; et, si le premier précepte de la religion est la charité, personne ne méritait plus de voir son cercueil entouré des bénédictions du pauvre et des hommages du culte. Je courus chez moi pour arriver ensuite en costume de deuil à l'église Saint-Roch, paroisse de la défunte, qui n'avait pas attendu la mort pour s'y faire connaître; car les dames de charité, nobles dignitaires de la bienfaisance, recevaient bien exactement les dons modestes et cachés de son bon cœur.

Je l'avoue, malgré les prédictions un peu malveillantes des officiers et de plusieurs personnes que j'avais rencontrées, j'étais bien loin de prévoir qu'en 1814 je serais témoin d'un de ces scandales que de gothiques répugnances avaient pu commettre autrefois, mais dont la raison publique avait fait justice; car il y a quelque chose de trop bizarre et de trop cruel à encenser le talent pendant sa vie et à le flétrir quand il s'éteint. Élevée dans la religion protestante, j'ai déjà dit que je ne fuyais pas les églises catholiques, et que cette conduite, au lieu d'être une indifférence pour ma religion, en devenait quelquefois un acte méritoire; car l'aspect d'un lieu public de culte me rappelait le souvenir des vertus tolérantes de ma vertueuse mère. Souvent, sans m'informer de la différence des rites, il m'était arrivé d'entrer dans un temple, de me recueillir avec moi-même, et de descendre dans ma conscience, comme devant la Divinité; j'en sortais meilleure et moins opprimée par l'empire des passions. C'est un spectacle imposant et profitable, que la vaste enceinte d'une église préparée pour une messe des morts. Il me serait impossible de me mettre ailleurs ou autrement qu'à genoux sur le marbre et près du catafalque, ne me trouvant là d'ordinaire que pour des morts connus; les regrets qu'ils m'inspirent me jettent bientôt dans une rêverie profonde, religieuse, au moins par l'absence de toute distraction qui la profane. Je sens à ma douleur qu'elle doit être éternelle, et l'amitié me conduit bientôt au sentiment de l'immortalité de l'ame. Chaque battement de mon cœur me confirme alors cette vérité consolante, et je crois quand j'ai pleuré.

Je pensai que ce que j'avais de mieux à faire, dans une circonstance où mon cœur se croyait avoir quelques droits à remplir, c'était de me rendre chez Talma pour connaître l'heure et le programme de la cérémonie. N'ayant point trouvé Talma chez lui, et comme il était déjà deux heures, je me rendis aussitôt à Saint-Roch. Il me fallut descendre de voiture près la rue des Moineaux. L'affluence était considérable, et je fus presque obligée de combattre pour pénétrer jusque dans l'église. Il régnait dans les groupes une agitation plus vive que celle de la curiosité. Des orateurs étaient montés sur les chaises et en étaient renversés par les flots de la foule qui s'augmentait à chaque instant. On se heurtait, on discutait surtout le pour et le contre de l'admission du corps. Je m'arrêtais de distance en distance, et je remarquais presque autant de gens qui écoutaient avec attention que de personnes qui parlaient avec feu. Pour éviter la surveillance de ces écouteurs, je me réduisis presque à leur rôle par prudence; mais je n'en saisis que mieux le curieux spectacle qui m'entourait. «Oui, disait-on, vous allez voir; quoique cette pauvre Raucourt fut charitable jusqu'à la faiblesse, qu'elle fut la mère des pauvres, parce qu'elle est morte actrice, l'église lui sera refusée.—Et, reprirent d'autres, par le curé même qui a si largement exploité sa caisse pour les aumônes de l'église.—On la trouvait bonne chrétienne pour l'argent, mais mauvaise pour les principes.» Le mouvement des groupes me rejeta hors des marches de l'église, vers l'entrée principale, et y rentrer me fut impossible. Le cortége arriva enfin. Il était extrêmement nombreux, composé d'artistes, d'hommes de lettres et d'inconsolables amis. Je ne reconnus d'abord personne, car j'étais trop vivement émue à la vue du char mortuaire. Je m'inclinai légèrement vers la terre; mes lèvres murmurèrent une prière et un regret. Tout à coup des clameurs s'élèvent, la multitude s'émeut, se heurte, et je sors alors de ma douloureuse extase, au milieu d'un tumulte qui formait un contraste étrange avec l'état de mon ame et le silence ordinaire et convenable du lieu. «On refuse le corps, criait-on. Voilà un acheminement aux exclusions de l'ancien régime, la carrière fermée des querelles qui va se rouvrir. L'Église veut cumuler les aumônes des comédiens avec leur excommunication.» L'émotion était générale; et à tous ces cris, un autre plus puissant et plus énergique vint s'y mêler: «Au château!… Au château!… Aux Tuileries!…» Moi qui aime mieux une armée en bataille au moment de l'attaque et d'une charge, qu'un rassemblement populaire, j'avisai aux moyens de me tirer de là, ne comprenant rien aux périls qui n'ont pas la gloire pour but et pour récompense. Au moment de ces efforts, l'aspect de Talma vint me retenir à ma place, et m'électriser jusqu'à la sédition. Sa belle figure romaine, où respirait l'indignation de la fierté blessée, lui donnait l'air d'un tribun. Il ne parlait point, mais son geste, mais son regard peignaient assez tout ce qu'il éprouvait.

La foule approche en effet du château; la crise durait depuis assez long-temps pour que le roi lui-même en eût l'éveil. S. M. Louis XVIII, qui savait bien, en fait de religion, tout ce qu'un souverain doit aux convenances, mais qui, par prudence et connaissance des temps, ne dépassait pas la mesure, ordonna que le scandale cessât, disant: «Que quiconque avait reçu le baptême avait droit à tous les honneurs du culte, et qu'un sacrement devenait dans ce cas un droit à tous les autres.»

Aussitôt qu'on eut remporté une victoire aux Tuileries, la foule impatiente vint en recueillir les fruits à Saint-Roch. On eût dit que le lieu saint venait d'être emporté d'assaut. La joie du peuple ressemblait encore beaucoup à sa colère. Les choristes des divers théâtres se mêlèrent avec ivresse aux chantres du pupitre paroissial. Figaro et Scapin s'élancèrent sur les cierges pour les contraindre à la lumière. Jamais, certes, les bedeaux, les sacristains et les serviteurs officiels du temple n'avaient mis autant de zèle aux fonctions dans lesquelles la bonne volonté des lévites improvisés les remplaçait. On contribuait au service de l'autel à qui mieux mieux, et si la gaucherie de certains desservans trahissait leur peu d'expérience des cérémonies, ils rachetaient les errata par l'enthousiasme, et faisaient excuser les bévues par la ferveur. On était vraiment religieux par émulation et catholique avec rage. Le service s'acheva avec un peu plus d'ordre qu'il n'avait commencé. La Comédie en corps donna l'eau bénite à la chrétienne qu'elle avait perdue, et moi, ignorée au milieu d'elle, j'accompagnai mon aspersion d'un regret qui était peut-être moins mondain et aussi sincère.

Cet événement fit un bruit immense dans Paris. La politique sut, je crois, profiter habilement des premières défiances qu'avait jetées dans les esprits la sévérité religieuse renaissante. De ce jour, les regrets de tout ce qui avait tenu à l'empire ne craignirent plus de se montrer, sûrs du moins qu'il y avait dans les idées populaires quelques cordes capables de leur répondre. On avait généralement approuvé le bon sens du prince qui avait interposé ses ordres entre les prétentions dévotes et les droits de ses sujets. Mais, en général, l'autorité empêche bien, quand elle est raisonnable, qu'un mauvais pas fait par ses agens, en étant réprimé, n'excite trop violemment la résistance; mais ce qu'elle ne peut plus retenir, c'est la révélation qu'un acte imprudent vient mettre au devant de tous les esprits, très habiles en France à saisir la tendance d'un corps ou les ambitions d'un parti. Le changement de gouvernement s'était opéré avec une telle rapidité, que tout le monde ébahi avait à peine eu le temps de se reconnaître. Ce fut d'un cercueil que partit la première étincelle de la pensée publique. On se remit à raisonner. On passa de l'étonnement à la gaieté, de l'indignation d'un moment à la satire de chaque jour. Cette nation oisive et moqueuse, que Bonaparte n'avait pu distraire qu'en lui donnant le monde entier à conquérir, sentait avec un frémissement de bonheur que la même force ne pesait plus sur elle.

Le clergé avait, dès cette époque, une tendance de victoire et de domination; on le disait du moins, car il ne me convient nullement de me mettre mal par la légèreté de mes assertions avec la cour de Rome et ses milliers de représentans patentés ou mystérieux. Les salons raillaient et les faubourgs criaient d'une manière plus énergique contre ce qu'on appelait la réaction des préjugés superstitieux. Les caricatures les plus bouffonnes circulaient. J'ai vu dans plus d'une maison les gens les mieux pensans se joindre au chorus général, et dessiner eux-mêmes de petits inquisiteurs sur les albums des plus jolies femmes. J'ai même conservé dans mes papiers un croquis de la bataille théologique et comique de Saint-Roch, fait par un noble marquis qui vote aujourd'hui contre les libraires, les dessinateurs et les graveurs. La police était d'une indulgence charmante, elle ne voyait rien et laissait tout faire. «Les gens de police, disait un soir devant moi un ex-conseiller d'État, est un luxe des gouvernemens, mais un luxe inutile; le dévouement est d'ordinaire borné et incapable, et la capacité qui descend à un vilain métier est vénale et menteuse.»

Il y eut une conspiration véritable au sujet de ce fameux enterrement de Mlle Raucourt, mais conspiration bien innocente; ce fut celle des gens d'esprit. Le premier de nos chansonniers, un homme dont les sentimens monarchiques n'étaient pas douteux, Désaugiers, fit une chanson charmante qui ne fut pas imprimée dans les différentes éditions de ses œuvres, et qui, je crois, fera plaisir au lecteur:

CADET BUTEUX

À L'ENTERREMENT DE Mlle RAUCOURT.

AIR: Faut d'la vertu, pas trop n'en faut.

     Faut êt' dévot, pas trop ne l'faut; BIS.
     L'excès en tout est un défaut.

     V'là c'que les paroissiens en masse
     Devant Saint-Roch criaient l'aut' jour;
     Et moi, sans trop savoir c'qui s'passe,
     Bien plus fort qu'eux, j'crie à mon tour:
     Faut êt' dévot; etc.

     On m'dit qu'c'est une actric' qu'est morte
     Et qui d'mande un de profundis;
     Mais on n'veut pas ly ouvrir la porte
     Du ch'min qui mène en paradis…
     Faut êt' dévot, etc.

     Pourquoi l'corps de c'te pauvre femme
     D'l'église serait-il banni,
     Pis qu'huit jours avant d'rendre l'ame
     Elle avait rendu l'pain béni?
     Faut êt' dévot les autres fois, etc.

     Plus d'un'fois avec son aumône
     Saint-Roch secourut l'indigent…
     Pourquoi donc r'fuser la personne
     Dont on n'a pas r'fusé l'argent?
     Faut êt' dévot, etc.

     N'y a qu'un'dévotion qui soit bonne,
     C'est celle qui nous dit d'fair' le bien…
     J'aime mieux un païen qui donne
     Qu'un chrétien qui ne donne rien.
     Faut êt' dévot, etc.

     Parc'qu'elle a joué la targédie,
     L'Églis' ne veut pas l'avouer;
     J'tez donc Racine à la voierie,
     Car c'est ly qui la ly f'sait jouer.
     Faut êt' dévot; etc.

     J'savons par cœur notr'Évangile,
     Et j'n'y voyons pas que dans l'ciel
     Sémiramis, Crispin et Gille
     Soient proscrits par l'Père Éternel.
     Faut êt' dévot, etc.

     Voyez un peu l'danger d'l'exemple:
     À l'instant je r'cevons l'avis
     Que l'chien d'Saint-Roch, hier, du Temple
     A fait chasser l' chien d'Montargis.
     Faut êt' dévot, etc.

Un poète d'un genre plus élevé appliqua sa petite malice voltairienne à la peinture et à la satire de la gent intolérante.

Cette aventure fit remettre sur le tapis un événement du même genre qui était arrivé sous le consulat à l'époque de la renaissance du culte et au sujet de Mlle Chameroi, danseuse de l'Opéra. Voici comment Regnault de Saint-Jean-d'Angely nous raconta que la chose avait été prise: «Le fait de Saint-Roch vis-à-vis de Mlle Chameroi était bien plus grave que vis-à-vis de Mlle Raucourt, car lors de la première affaire, les temples venaient à peine d'être rouverts; le premier Consul, sous ce rapport, allait au devant de l'opinion publique, et avait eu à vaincre plus d'une répugnance de ses amis et de ses conseillers. L'échauffourée des prêtres dans cette occasion n'allait à rien moins qu'à justifier les préventions républicaines, et qu'à empêcher les bienfaits des chefs de l'État. Il eut la générosité de ne pas se venger sur la religion de l'esprit faux de quelques uns de ses ministres; il réprimanda même le célèbre Monge qui avait, devant lui, appelé le scandale de Saint-Roch une affaire de comédiens à comédiens. Napoléon sentit néanmoins tout ce qu'avait de grave et d'inquiétant ce singulier acte de reconnaissance des prêtres pour l'abri si grand qui venait de leur être donné; et, comme le curé d'une autre paroisse avait bien voulu faire le service de Mlle Chameroi, refusé par celui de Saint-Roch, le premier Consul se chargea lui-même de la conduite de l'opinion publique sur une difficulté si délicate; et je puis vous montrer dans le Moniteur un article que j'ai écrit sous la dictée du grand homme qui, en s'acheminant vers le trône, avait commencé par relever les autels; mais qui, placé sur le terrain encore mouvant de la révolution, voulait passer pour le protecteur de tous, mais non pour l'esclave de personne. L'article est fort court, comme il convient à un souverain, journaliste par occasion; il respire cette brusquerie censée d'un homme qui, au milieu de ses passions, possède un admirable instinct de prudence.»

Je copiai dans le temps ce piquant article, et je le transcris encore aujourd'hui comme une instruction sur la matière, qui peut ne pas être inutile; car l'Église et la Comédie ne sont pas encore près de s'entendre.

«Le curé de Saint-Roch, dans un moment de déraison, a refusé de prier pour Mlle Chameroi et de l'admettre dans l'église. Un de ses collègues, homme raisonnable, instruit de la véritable morale de l'Évangile, a reçu le convoi dans l'église des Filles-Saint-Thomas, où le service s'est fait avec toutes les cérémonies ordinaires.

«L'archevêque de Paris a ordonné trois mois de retraite au curé de Saint-Roch, afin qu'il puisse se souvenir que Jésus-Christ commande de prier même pour ses ennemis, et que, rappelé à ses devoirs par la méditation, il apprenne que toutes ces pratiques superstitieuses, conservées par quelques rituels, et qui, nées dans les temps d'ignorance ou créées par des cerveaux échauffés, dégradaient la religion par leur niaiserie, ont été proscrites par le concordat et par la loi du 18 germinal.»

CHAPITRE CXXXV.

Déjeûner chez Regnault.

J'arrangeais depuis long-temps dans mon exaltation le projet d'un pélerinage à l'île d'Elbe; mais une foule de circonstances frivoles retardent souvent les plus ardentes résolutions. L'argent, ce nerf de la guerre… et des voyages, commençait à être pour quelque chose dans ces incidens. Pendant que, par première précaution, je cherchais à garnir ma caisse, je reçus de Regnault une pressante invitation de venir déjeûner avec lui, avec prière d'arriver avant tout le monde. «Cela sera, me dis-je, la visite d'adieu.» J'avais mal compté. Arrivée à dix heures, j'entre suivant mon habitude par le pavillon de la rue des Victoires, et je me trouve entourée d'un grand nombre de convives. La comtesse n'était point à la réunion; depuis les changemens, elle vivait dans sa terre. J'allais donc assister à un véritable déjeûner de garçons. Moi, je pouvais être classée comme telle, car j'en avais l'habit. On n'eût pas fait d'ailleurs une extrême attention à moi, si un parent du général Cavaignac ne m'eût accaparée pour me parler de Murat, d'Élisa et du maréchal Bessières, qu'il savait que j'avais très intimement connu; c'était à n'en plus finir sur le chapitre de mes campagnes, et tout naturellement je me trouvai entraînée sur le terrain glissant de la politique. Parmi les convives, le plus bouillant, celui dont le langage ne prenait pas la peine de se faire diplomatique, était Charles de Labédoyère. Il devait repartir la nuit même pour rejoindre son régiment; il était venu de son propre aveu à Paris, incognito et sans congé. Je le connaissais déjà, mais ce jour-là cette connaissance devint de l'amitié. Il avait souvent entendu parler de moi au maréchal Bessières, qui m'avait vue avec Ney à l'armée; enfin il m'amena presque à des demi-confidences; Labédoyère me demanda encore si j'avais vu chez Regnault la jolie Allemande.

«Oui; et vous, ne la voyez-vous pas ailleurs? lui dis-je.

«—Non, foi de soldat français! reprit-il avec véhémence, ni ne veux la voir. Un zèle payé, un dévouement aux appointemens, voilà ma plus grande antipathie; car je n'apprécie que le désintéressement; je n'aime que l'enthousiasme: le vôtre, par exemple, cet enthousiasme si passionné pour le maréchal Ney, voilà ce qui m'électriserait.»

À ces mots, je levai les yeux sur Labédoyère, et je trouvai que s'il était susceptible d'en ressentir, il n'était pas moins fait pour en inspirer. Le général Cambacérès, frère de l'archi-chancelier, était aussi des nôtres; je le remarquai plus par son silence que par ses paroles. Il brûlait d'envie d'être de notre aparté; il se rapprochait petit à petit, jetant par-ci par-là de ces mots qui ont l'air de demander l'aumône d'une conversation. Il voulut savoir si j'avais eu des relations avec le maréchal Mortier.

«—Jamais, lui dis-je fort sèchement.» Il interrompait une conversation si intéressante, que j'en pris de l'humeur. Mais il fallut enfin se mêler à l'entretien général; c'était un devoir de dévouement. Regnault s'était joint au général pour appuyer la question du général Cambacérès sur le maréchal Mortier. Je me contentai de répondre que «je ne connaissais le maréchal que pour l'avoir vu un instant au passage de la Bérésina; qu'il s'y conduisit comme dans vingt autres batailles, à Anclana, à Badajoz et Gebora, en véritable général français.» Ici un militaire décoré et portant d'énormes moustaches se joignit à nous. J'ai oublié son nom; il sert aujourd'hui. «Mortier est bon, dit-il, et certainement il doit regretter l'Empereur. Un duché et une dotation de cent mille francs, cela peut aider à la reconnaissance; je suis sûr qu'il est à nous. Je croyais que Madame, ajouta l'officier en me désignant, avait des relations particulières avec lui.

«—Mon Dieu, Monsieur, vous m'en supposez donc avec toute l'armée?

«—Ce serait fort heureux,» dirent Cambacérès et Regnault à la fois. La tête commençait à me tourner, un peu par vanité et un peu par crainte. Je ne pouvais douter qu'on n'eût des projets sur moi, et je voyais surtout qu'avant de me les confier on voulait savoir ce que j'avais de confidences à fournir en cautionnement; mais j'avoue que je ne m'attendais guère à celle que j'allais recevoir.

Six mois s'étaient à peine écoulés, et déjà la plupart de ceux qui avaient avec précipitation déserté Fontainebleau, ou profité avec joie de l'abdication impériale pour essayer d'une autre opinion, non seulement commençaient à revenir aux regrets, mais encore se ralliaient déjà à tous les mécontens qui avaient conservé avec l'amour du passé toutes les espérances de l'avenir. Le déjeûner de Regnault était terriblement politique. Entre la poire et le fromage, on ne changeait rien moins que toutes les dynasties de l'Europe; et dans tous ces plans de régénération universelle on voyait une certitude de succès, une confiance dans la fortune, qui étonnaient mon imagination, pourtant assez volcanique de sa nature. La voix de Labédoyère tonnait déjà comme un cri de victoire.

Je crus découvrir au milieu des fumées de cette politique que quelques personnes pourraient bien avoir le mot de Napoléon, et que celui-ci n'attendait qu'une occasion pour ressaisir le titre qu'il n'avait laissé tomber à Fontainebleau que pour le ressaisir plus tard. Regnault, qui savait si bien que vouloir me faire parler sur Ney eût été me faire de la peine, n'essaya même pas de glisser son nom au milieu des noms célèbres dont on faisait l'appel pour compter les chances d'un changement. Mais l'officier à moustaches n'y mit pas tant de façons, et me demanda «si le maréchal serait capable de faire un coup de main en faveur de Napoléon.

«—Je pense que… non.

«—Comment, non!

«—Certes; car Ney aime aujourd'hui son repos et, comme toujours, le bonheur de la France, et il ne pense pas que l'Empereur le puisse assurer. Croyez-m'en; car le maréchal est la franchise même, et il croit que les peuples ont plus à perdre qu'à gagner aux révolutions, quelles qu'elles soient.

«—Tant pis.

«—Je ne vois pas le tant pis.» Puis me tournant vers Labédoyère, j'ajoutai: «Je veux bien, moi, n'être pas contente de Ney, regretter qu'il ne partage pas tout mon délire napoléonien; mais quand d'autres se permettent de lui trouver des torts, il me prend des étourdissemens de fureur, et je me même de penser autrement.

«—Il est bien heureux.

«—Labédoyère, vous avez trop d'esprit pour me dire de ces choses-là. Les fadeurs ne vont pas aux moustaches. Je suis comme vous; l'enthousiasme seul me plaît et me captive. Quand vous me parlez de l'Empereur, vos paroles toutes militaires me plaisent plus que de froids complimens. Quant à Ney, j'ai dit vrai; je le trouve changé, et je suis sûre que le retour de Napoléon lui paraîtrait une calamité pour la France.

«—C'est impossible.

«—Eh bien! je vous garantis que les choses sont ainsi.

«—Mais il ne peut haïr l'Empereur.

«—Sans doute; mais il aime un peu plus la France que Napoléon. Le cœur de Michel Ney appartient à son pays avant d'appartenir à qui gouverne. Il regarde où est le bonheur public, la gloire nationale.» Labédoyère me regardait parler, et, sans que je m'en fusse aperçue, tous ces messieurs s'étaient rapprochés de moi, Regnault et Cambacérès en tête, et nous écoutaient en silence: il fut interrompu par ce compliment de Labédoyère, moitié sérieux, moitié comiquement emphatique. «Vous entendez, Messieurs, cette éloquence oratoire, ce feu d'improvisation. Une proclamation de l'Empereur, lue et commentée par Madame, lui livrerait une garnison de 6,000 hommes… Il serait difficile d'avoir plus d'ame, de grâce et d'entraînement.» J'avoue que cette flatterie plut à mon orgueil qui ne les aime pas. Il y avait encore à cette séance gastronomique et malveillante deux officiers du 4e régiment d'artillerie, qui parlaient de l'Empereur avec un enthousiasme que je trouvai exagéré, moi qui en avais une si forte dose. Ces officiers étaient en garnison à Grenoble, et assuraient sur leur honneur que l'esprit du soldat était excellent, ce qui, dans la langue d'une autre opinion, se serait appelé fort mauvais.

La chaleur de la politique et la fraîcheur du Champagne à la glace avaient forcé une partie de l'assistance à quitter la place. Nous restâmes seuls, Regnault, Labédoyère, Cambacérès et moi. On parla avec plus de tranquillité, et sans aveux ni confidences positives. Malgré mon peu de perspicacité politique, je vis clairement de quoi il était question, et je devinai qu'on avait besoin de moi. Regnault savait que j'avais habité Digne. «Vous y connaissez beaucoup de monde, me dit-il; vous m'avez avoué, je crois, qu'à Barême vous avez connu M. Manuel fils.

«—Non, c'est à Digne.

«—Vous avez été à Gap aussi?

«—Bien souvent j'ai fouillé tous les rochers de la Provence. J'y ai des amis et des connaissances… À quoi en voulez-vous venir?