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Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 21: CHAPITRE CXXXVI.
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About This Book

The author recounts personal experiences during revolutionary and imperial upheavals, narrating travels through European cities, abrupt exile, and attachment to a patroness at court. She observes the volatility of regional politics, the sudden turn of popular and aristocratic loyalties, and the petty ingratitudes and defections within palace circles. Interleaving vivid episodes from salons, journey narratives, and reflective commentary, she traces the emotional toll of displacement, the perseverance of devoted service, and the resolve to continue publishing further volumes that complete her account.

«—À savoir à peu près ce que vous avez remarqué de l'esprit public de ce pays-là à l'égard de Napoléon.

«—Il y aurait un oui et un non à vous répondre; mais il est une masse qui lui appartient tout entière de cœur: ce sont les paysans. Ah! c'est une singulière chose que les peuples.

«—Bonne quand on sait les gouverner,» répondit gravement le général Cambacérès, et sur cette première phrase complète qu'il eût prononcée, il se leva, et Regnault le suivit dans son cabinet, où ils restèrent quelques instans. En sortant le général me salua avec cet air d'approbation et de remercîment qu'on emploie vis-à-vis de quelqu'un sur lequel on compte pour un service. Labédoyère me croyait plus avant dans les secrets politiques que je ne l'étais ni ne voulais l'être. Il me parla, pendant la brève absence de Regnault et de Cambacérès, de manière à me prouver une bien grande et toujours imprudente confiance. Regnault m'expliqua ce qu'il attendait de moi. Il s'agissait d'une petite tournée pour prendre connaissance de la disposition des esprits.

«Je vous remercie, M. le comte; je ne vise pas à la survivance de la jolie Allemande. Je ne suis pas assez en fonds pour voyager à mes frais, et vous savez que, malgré mes sentimens bien raisonnables, je ne suis pas d'humeur à voyager aux frais du gouvernement.» Regnault fit la mine; mais Labédoyère me pressa la main d'un air charmé, et je le fus excessivement d'avoir obtenu son approbation. Je dis alors à Regnault mon projet d'aller à l'île d'Elbe: il en fut surpris, mais enchanté. Labédoyère nous quitta. Quand il fut parti, Regnault me renouvela ses instances avec toutes les cajoleries de gloire, de dévouement, d'amitié; mais je restai ferme dans mes refus.

CHAPITRE CXXXVI.

Voyage à l'île d'Elbe.

Tout se préparait pour mon voyage de l'île d'Elbe. Mes instructions, et plus que cela, la voix de l'amitié, me recommandaient de ne point partir avant d'avoir vu une personne très intime auprès de la reine Hortense, et qui ne devait revenir à Paris que dans les premiers jours de décembre! Mais je n'ai jamais eu beaucoup de patience; et mon cœur toujours ardent précipita mon départ. Regnault, qui me savait liée avec Mme Noémi, restée intime et en correspondance avec le roi Murat, insista beaucoup dans notre dernière entrevue pour que j'obtinsse des renseignemens précis sur les dispositions secrètes de Joachim.

«Demain, vous saurez tout ce que vous désirez savoir, c'est-à-dire tout ce que Mme Noémi croira pouvoir me confier.» Je me rendis chez elle aussitôt, et je la trouvai très affligée et mouillant une lettre de ses pleurs. Je voulus me retirer, elle m'en empêcha. Je lui dis alors de quelle part je venais et le but de ma visite. Loin de refuser la confidence, elle parut charmée de pouvoir la faire. Elle me montra la lettre dont elle s'occupait lorsque j'étais entrée; elle était de Murat.

Je ne pus m'empêcher de dire à Ney quelque chose de mon voyage. Aux premiers mots de cet aveu, Ney jeta feu et flammes, me traita de tête romanesque; que sais-je, plus mal encore. Je le regardais, cherchant à lire dans ses yeux le sens de ces paroles si sévères; je tremblais qu'elles ne lui fussent dictées par l'ingratitude: je me trompais. Il n'obéissait qu'au sentiment d'une amicale sollicitude pour mon sort.

«Vous ne trouverez point la grande-duchesse Élisa à Naples, où vous vous proposez de vous rendre de l'île d'Elbe.

«—Ah! que je vous sais gré d'appeler encore de leurs anciens titres des princes malheureux. Dans leurs hautes prospérités, mon cher Ney, j'aurais bien pu quelquefois escamoter les titres, même un peu exprès; mais aujourd'hui je ne les sépare jamais de leur souvenir. Ne riez pas. Cela vous semble puéril; eh bien! c'est pourtant un sentiment et un bien louable qui me l'inspire. Puis-je ressembler à ces flatteurs que j'ai vus ramper dans les cours impériales, et qui se dédommagent aujourd'hui d'une bassesse de dix ans par ces propos de mauvais goût: La Bacchiochi, la Borghèse, la mère Lætitia Bonaparte… Les princes de la famille de Napoléon seront toujours, dans mon cœur, sur le trône de la reconnaissance.

«—Ida!

«—Mon ami! mon frère!

«—Ah! je voudrais pouvoir l'être; vous êtes une si excellente femme! Je voudrais vous voir heureuse, avec un sort enfin assuré.

«—Ney, il vous est à jamais défendu de vous occuper de ces intérêts-là. Je vous aime aussi passionnément que jamais; mais, à Paris, je suis exposée à vous rencontrer avec la maréchale, à ne plus vous revoir, ou à risquer de troubler votre repos; voilà encore un des motifs qui décident mon départ. Nous avons failli si souvent, malgré les meilleures résolutions. Il y avait du moins alors l'excuse de l'absence, l'éloignement de celle que j'offensais. Ici respirant le même air, la passion la plus délirante appellerait sur nous de cruelles épreuves, ferait crier au scandale d'un arrangement coupable. Mon cher Michel, Madame est plus jeune, plus jolie que votre compagnon de guerre; et fût-elle mille fois laide, ses droits n'en seraient pas moins les mêmes, et l'homme que je verrais calculer les heures et les moyens de tromper par habitude ne serait pas toujours le héros de mon imagination, ni l'idole de mon cœur. Croyez-moi, mon cher Michel, ce voyage inspiré par la reconnaissance m'est commandé également par le soin de votre repos, et le besoin que mon souvenir vous soit toujours cher.» Je n'ose répéter tout ce qu'il me répondit, car il y aurait trop d'orgueil. Il convint que j'avais raison; mais en même temps il me fit promettre de ne pas rendre éternelle une séparation qui lui serait impossible.

J'avais pour caisse de voyage une grande partie des six mille francs que je tenais de mon noble marché avec le jeune Léopold. Pour prévenir les interrogations et les retours dont mon départ eût pu être l'objet, je fis dire à mes amis que j'avais quitté la capitale. Avant que cela ne fût en effet, j'écrivis à Regnault qu'au moment où il recevrait ma lettre, je serais déjà sur la route de Fontainebleau. Car, je l'avoue par une sorte de réminiscence mélancolique, je voulais m'acheminer par les lieux mêmes qu'avait parcourus le noble prisonnier de l'Europe, si long-temps tremblante devant lui, quittant cette belle France, où il s'était trouvé trop à l'étroit, pour aller prendre possession de sa petite souveraineté bourgeoise de l'île d'Elbe. Je me sus un gré infini de cette inspiration mêlée de philosophie et de sentiment; elle me valut plus d'un plaisir. Dans tous les endroits où je passai, on mettait une sorte d'affectation orgueilleuse à répéter: ici l'Empereur a dit telle parole, là il a fait telle chose. Ce qui se réduisait partout à des détails on ne saurait plus simples, mais que l'on ne rapportait pas moins avec cette espèce de religion qui annonce l'importance qu'on y attache. «C'est ici, me dit une jeune fille, à Briare, que, faute de chevaux, on sépara les voitures: la première voiture partit d'abord; l'Empereur ne la suivit que dans la nuit.—Non, tu te trompes, Toinette, l'Empereur partit à midi, je le sais mieux que toi, puisque j'étions à le voir déjeûner avec les deux coquins d'Allemands ou d'Anglais qui l'accompagnaient,» répondait une femme plus âgée.

J'arrivai à Nevers dans la nuit. Là on me dit combien Napoléon avait paru satisfait et consolé par les acclamations qui l'avaient accompagné pendant toute la route depuis Fontainebleau. «Il n'en était pas de même des commissaires des alliés, disait une petite femme fort jolie; car à ceux-là on ne leur a pas épargné les malédictions ni les outrages.—Et, reprit un paysan, s'ils y repassaient aujourd'hui, ils en verraient de plus durs encore.»

À Villeneuve-sur-Allier, on disait presqu'avec des larmes: «C'est ici que d'Empereur a été contraint de se séparer du dernier détachement de la garde fidèle qui formait son escorte;» et l'on répétait avec enthousiasme: «Il a refusé les Cosaques et les Autrichiens dont on voulait entourer un guerrier français: «Qu'ai-je besoin d'escorte? les acclamations du peuple m'en ont tenu lieu.»

J'avais une lettre de Carnot pour une personne dont la maison de campagne était située sur la route. On m'avait bien recommandé de la remettre moi-même. Comme il était nuit, j'envoyai un exprès à l'ami de Carnot, pour l'inviter à se rendre près de moi; ce qu'il fit aussitôt. En l'attendant, je pris mes informations ordinaires. Napoléon avait couché dans cette ville. On ne tarissait pas de détails. L'ami de Carnot arriva, et multiplia encore pour moi tous ces propos populaires. «Ce qu'il y a de plus extraordinaire, ajouta-t-il, c'est qu'en passant par Moulins, l'illustre proscrit fut salué par le cri de vivent les alliés! et qu'aujourd'hui on est si repentant, qu'on s'efforcera de vous persuader qu'on n'a crié que vive l'Empereur!»

«—Ne blâmez pas, Monsieur, les gens de Moulins; leur retour d'affection est encore un mérite.»

J'eus lieu de vérifier l'observation, et je dois consigner ici, pour la vérité historique et l'étude du cœur humain, qu'à Moulins, à Lyon, à Orange, à Avignon même, on se défendait comme d'une accusation honteuse d'avoir vociféré l'insulte sur les pas d'un guerrier malheureux.

À Orgon, une vieille mendiante, qui passait pour dire la bonne aventure, et que je fis venir pour lire dans ma main, par une fantaisie moitié sérieuse, moitié plaisante, me raconta des choses fort piquantes. «Ils ont eu, disait-elle, la sottise de pendre en effigie celui qui, à son tour, pourrait bien les faire pendre tout de bon encore.» Je regardai cette sorcière d'un air un peu soupçonneux.

«Vous me regardez en vous moquant de moi; eh bien! ce que je vous dis est exact. Tenez, voilà l'Empereur, dans du marc de café, qui débarque; et voilà les soldats qui retournent tous vers lui.» Cette sibylle en haillons me sembla être trop initiée à d'autres mystères, et je mis bien vite un terme à mes questions. Cependant les gens de l'auberge m'assurèrent que le jour du passage de l'Empereur elle avait manqué périr de la main des gens ameutés pour insulter Napoléon; qu'elle ne cessait pas de prédire son retour. «Moi qui pense très bien et qui suis bon royaliste, j'ai la conviction que la vieille sorcière est de bonne foi; elle est la seule à prédire, mais elle n'est pas la seule à croire. Et, voyez-vous ils sont tous ici comme des bêtes à attendre le revenant. C'est la troupe qui monte la tête de tout le monde. Il faut que cet enragé Corse ait jeté un sort sur nos soldats. Si je faisais mon devoir, je devrais peut-être prévenir notre brigadier de gendarmerie. Presque tous les sous-officiers ont sous la cocarde blanche la cocarde tricolore, et les aigles cousus sous les lis.—Je me faisais une autre idée de l'esprit de l'armée.—Ah! Madame, il est détestable: que Bonaparte arrive, et il ne restera pas un seul peloton à cette noble famille, digne pourtant par ses malheurs de plus d'intérêt.—Mais il n'en est pas de même du reste de la population?

«—Mon Dieu! elle devient horrible; sur mille royalistes du commencement, excepté M. le curé, l'adjoint du maire, un pauvre chevalier de Saint-Louis; moi et ma femme, il n'en reste plus qui soient restés fidèles; car, vous l'avouerai-je, mes garçons, les enfans d'un membre du conseil municipal, sont plus bonapartistes que le Corse lui-même. Mon pieu! quel malheur que la bonté du roi n'ait pas pris ses précautions en faisant pendre ce tyran.

«—Si cela avait pu s'arranger, je crois que la mesure eût été plus tranquillisante; car, de fait, il n'y a que les morts qui ne reviennent pas.»

Depuis Orgon, et un peu ennuyée, je ne m'arrêtai plus qu'au Luc. Arrivée là, je me rendis à la maison que la princesse Pauline habitait. Le général Bertrand avait présenté à cette sœur de Napoléon les commissaires étrangers qui avaient voituré son frère hors de son empire. Le cœur de Pauline s'était brisé au récit des dangers que Napoléon avait courus; aussi avait-elle pris la généreuse résolution d'aller adoucir son exil à l'île d'Elbe. La personne que je désirais voir là se trouvait alors au Muy. Je m'y rendis, et de Muy a Fréjus, voulant m'embarquer aussi à ce port de Saint-Raphen, où l'Empereur avait jeté sa fortune dans une barque, comme César, et où, quinze ans avant, il avait abordé en revenant des Pyramides, quand il marchait au trône… On me prévint que probablement je ne pourrais partir que le lendemain, les vents étant absolument contraires; j'en eus une impatience extrême. Je ne saurais rendre le besoin que j'éprouvais de toucher du pied cette île située si près de ma patrie, occupée d'abord par les Étrusques, soumise aux Carthaginois, île tant de fois dominée, et que les Romains nommèrent Ilra, et dont le nom allait recevoir une immortalité égale à celle de son prisonnier. Après avoir rempli toutes les formalités de mon embarquement, et en attendant le vent favorable, j'allai, selon mes habitudes, courir au loin, cherchant une pointe de rocher, une vue de mer qui pût convenir au ton où étaient montés mon esprit et mon cœur. La saison, quoique avancée, avait encore de beaux jours, et la soirée était belle là, comme à Paris une journée de printemps. Pour éviter les soupçons qu'eût pu faire naître mon travestissement, et un peu aussi pour me délasser de la fatigue de la cravate, seul inconvénient que je trouve aux habits de l'autre sexe, j'avais repris mon costume naturel de femme. Adossée contre une espèce de parapet formé par les sables, les mains jointes sur la poitrine, ne tenant plus à ce qui m'entourait que par la pensée, mon cœur souffrait à l'idée de rencontrer à quelques lieux de là, dans un chétif gouvernement de dix ou douze mille habitans, sur un sol aride et emprisonné par les flots, le dominateur de l'Europe, le vainqueur de tant de rois. Je pensais à toute cette famille qu'il avait dotée de couronnes presque toutes tombées avec la sienne. Je pensais à tant d'ingratitudes, et, avec un peu d'orgueil, à cette reconnaissance d'une femme, qui s'élevait jusqu'à la gloire des Drouot, des Bertrand et des Germanosky; de ces fidèles serviteurs qui avaient couru après la dotation de l'exil et de l'infortune, pour ne pas laisser seul au milieu de la mer celui qui avait ceint la couronne de Charlemagne.

Comme le commerce se mêle de tout, j'ai remarqué une curieuse industrie à l'auberge de Saint-Raphen où j'étais descendue. On y faisait un grand débit de figures de plâtre, image de deux opinions contraires, et les marchands les donnaient tour à tour et suivant les goûts, pour des portraits de Napoléon ou des bustes de S. M. Louis XVIII, lesquels ressemblaient bien autant à l'un qu'à l'autre. Mais le mérite de ces petits ouvrages consistait dans l'élégance d'un piédestal fait d'un marbre granit grisâtre tirant sur le vert, semé de taches noires et blanches, produit des mines et principales richesses de ce royaume à petit format, dont Napoléon Ier était alors souverain.

Enfin on vint m'avertir qu'on allait mettre à la voile. Après deux jours de navigation on aperçut l'île d'Elbe. À cette vue, saisie d'un élan passionné, je tendis les bras vers le ciel, appelant la terre que dévorait mon impatience. Exaltée jusqu'à la démence, j'oubliai que je laissais en France celui qui avait été l'objet préféré de toute mon ame, je ne songeais qu'à ceux que j'allais trouver; je m'excusais de cet oubli de Ney par de beaux raisonnemens que le cœur, le meilleur logicien que je connaisse, me fournissait en abondance. Je me disais même alors que fuir loin de Ney était un sacrifice nécessaire à des devoirs qu'il chérissait. Hélas! ces devoirs dataient de 1801; pourquoi donc ne m'en étais-je aperçue qu'en abordant à Porto-Ferrajo en 1814? Comme j'ai promis à mes lecteurs d'être vraie, je garde l'aveu de ce nouveau tort pour le chapitre suivant.

CHAPITRE CXXXVII.

L'île d'Elbe.—Napoléon.—Bertrand.—Drouot.—Cambrone.

Ce ne fut pas seulement ce besoin d'activité qui a dévoré toute ma vie, ce ne fut pas même le sentiment si naturel à mon cœur, de payer un tribut de reconnaissance et de souvenir à un grand homme malheureux, dont j'avais été un moment aimée, qui me conduisait à l'île d'Elbe. Mon voyage avait un autre but dont le récit que je fais ne donnera aucune idée positive, et on en concevra facilement la raison. Le secret qui était caché dans cette démarche aventureuse n'était pas le mien, et, tout piquant qu'il soit, je dois convenir qu'il serait aujourd'hui sans intérêt pour l'histoire.

J'étais attendue au moment de mon débarquement, qui eut lieu vers le commencement de la nuit. Un logement assez commode m'avait été préparé dans une maison de campagne fort retirée, d'où l'on apercevait la petite île de Rianosa, que Napoléon appelait la dernière de ses conquêtes, et qui en effet avait cessé, depuis son arrivée, de servir de pied à terre aux corsaires. Mes premiers regards, au lever du soleil, se fixèrent sur ce rocher, dont un homme, naguère le plus puissant souverain de l'Europe, était réduit à faire son Versailles ou sa Thébaïde, selon qu'il parviendrait à entretenir dans son esprit si vaste et si mobile les illusions de la grandeur, ou qu'il arriverait, plus sage et plus heureux, à y substituer l'amour de la philosophie et de la solitude.

Mon passeport me désignait comme une dame polonaise; j'avais adopté pour moi et pour mes gens le costume de cette nation, si chère à la nôtre. Le mystère de mon arrivée, les circonstances de ma réception, une certaine dignité de tournure que donne le monde et à laquelle le théâtre ne gâte rien, accréditèrent dans l'île un bruit singulier, dont je ne parlerais pas, si je ne le trouvais rappelé dans l'histoire. Cette méprise jeta sur moi un éclat qui contrariait mes projets et qui me força à précipiter leur exécution. Je ne demeurai à l'île d'Elbe que trois jours.

Les voyageurs et les biographes ne se sont guère occupés de ce site extraordinaire dans ses rapports avec l'homme extraordinaire qui l'habitait. Napoléon était si grand dans sa petite île, qu'on croirait à les lire qu'il la débordait de toutes parts et qu'elle disparaissait sous ce géant comme la montagne de Polyphème. Mon imagination un peu plus poétique et toujours disposée à saisir avec empressement les harmonies de la fable et de l'histoire, fut frappée de la fatalité qui avait donné pour empire à ce roi de fer de la civilisation moderne, un royaume de fer. Je me rappelais l'ancien Prométhée, captif sur un rocher, auprès de ce nouveau Prométhée, souverain d'un volcan. Et qu'on ne s'imagine pas que cette immense scorie, tombée au milieu de la Méditerranée du haut d'une planète détruite, comme Napoléon du haut du trône, ne ressemble en rien à tout ce que l'on croirait connaître d'analogue sur la terre. La richesse de quelques cultures, l'aspect de quelques mouvemens de terrains que les révolutions du sol avaient faits hideux, mais qui se sont embellis en se revêtant de verdure et d'ombrages, la grâce des eaux qui embrassent ses rochers ou qui viennent mourir sur ses plages, sont des avantages communs à bien d'autres pays. Ce qu'elle a de particulier, ce sont ses mines, ses grottes, ses cavernes, temples secrets et merveilleux où l'on ne pénètre qu'avec admiration quand on est parvenu à maîtriser la surprise et l'effroi. Certaines galeries de ces mines paraissent illuminées par les fées. Le fer qu'on en retire se modèle en écailles légères et brillantes qui se croisent dans tous les sens, et qui reflètent avec un éclatant cliquetis de lumières et de couleurs toutes les nuances de l'arc-en-ciel, paillettes étincelantes d'or et de feu, qui éblouissent comme la gloire et qui sont fragiles comme elle.

Napoléon passait une grande partie de ses journées à visiter ses petits États, et il mettait dans ces excursions l'ardeur qu'il était accoutumé à mettre dans toutes ses actions et dans toutes ses pensées. Il voyait là, comme dans l'Europe qui venait d'échapper à ses mains, la place d'un champ de bataille auprès de celle d'un palais, et il rêvait sur les points les plus fertiles de son rocher des dotations pour ses capitaines. Je gagnai sa cavalcade au galop, à l'instant où il allait atteindre le point culminant de son île. «Eh quoi! s'écria-t-il comme s'il ne m'avait pas attendue, fama volat jusqu'à Barataria?…—Où voulez-vous qu'elle s'arrête? lui répondis-je,—Venez, venez, reprit-il», et nous parvînmes au sommet de la montagne. La mer, presqu'à nos pieds, nous enveloppait de toutes parts d'une ceinture bleue. Quelques frégates croisaient au loin. «Voilà mon empire, dit Napoléon avec un sourire dédaigneux, sous lequel il cachait un soupir.—Attendez, repartis-je, en parcourant d'un regard tout le cercle de l'horizon… Il est immense comme le monde. Voilà la France et voilà l'Italie… L'Afrique n'est-elle pas de ce côté?—Bien, bien, reprit-il en riant. Oh! cela est magnifique! C'est un rêve de mon enfance, une idée qui m'occupait quand ma mère me parlait du roi Théodore. Je m'imaginais quelquefois que je deviendrais le roi des îles de la Méditerranée! C'était là une destinée admirable. Détruire les pirates comme Pompée, chasser les barbaresques dans l'intérieur de l'Afrique, anéantir la traite; civiliser l'Égypte, repousser les Turcs en Asie, rendre une patrie et des institutions aux Grecs, maintenir la balance dans le monde entre les puissances maritimes, en réprimant l'orgueil des Anglais, voilà ce qui me convenait, voilà ce qu'on aurait dû m'offrir dans l'intérêt du genre humain; mais il aurait fallu me comprendre et juger l'avenir. Cette bande de rois a traité avec moi comme avec un adversaire sans importance. Si j'en avais agi envers eux de la même manière, je les tiendrais tous à Porto-Ferrajo ou à Rianna. Mon grand tort a été de me mêler avec les rois; ma mission était de les défaire. Cette diplomatie m'a un peu étourdi. Il ne m'a manqué qu'une heureuse inspiration pour faire accepter à un d'entre eux la clef de chambellan. Je croyais à la reconnaissance et à la bonne foi, je me trompais. J'avais dit que le trône se composait de quatre ais de sapin, recouverts de velours. Cela n'était pas mal; mais il ne fallait pas en descendre sans mettre le feu dessous.»

Nous rejoignîmes la suite de l'Empereur; je l'accompagnai au palais, puisqu'il était convenu de donner ce nom à la résidence très modeste qui lui avait été assignée, et dans laquelle il paraissait attendre impatiemment l'exécution de ses plans pour des constructions plus dignes, et qui devaient ne rien envier aux Tuileries. Je n'avais eu besoin que de l'entendre un moment pour être bien convaincue que ces édifices ne s'achèveraient pas; et qui pouvait en douter en Europe, sinon l'administration imbécille d'un pays voisin? Quoi! Napoléon était à l'île d'Elbe, en face de ses anciens peuples; il y était libre, il y était investi encore des titres et des honneurs de la souveraineté, il y était entouré d'hommes à toute épreuve, infatigables en sacrifices et en dévouement; il n'avait qu'une main à étendre pour ressaisir son armée qui n'avait pas changé de forme, qui ne pouvait pas se persuader qu'elle eût changé de maître; il n'avait qu'un cri à pousser pour réveiller la révolution, qu'un pas à faire pour marcher devant elle, et on feignait de s'imaginer qu'il sacrifierait un avenir qui lui appartenait toujours aux douceurs d'une royauté casanière, ou plutôt d'une magistrature de village! En vérité, on a peine à concevoir que l'idée d'emprisonner Napoléon dans les domaines du roi d'Yvetot, sans autre garantie que sa volonté, ait pu entrer dans les calculs politiques d'un cabinet. Il faut que le plaisir de jouer à la royauté soit bien enivrant pour produire de pareilles illusions.

La cour de Napoléon n'était pas nombreuse; elle ne se composait que d'une trentaine de personnes, dont le plus grand nombre me parut sortir des rangs de l'armée polonaise; mais on remarquait autour de lui quelques hommes qu'on ne peut avoir vus sans se les rappeler toute sa vie, et dont le nom, déjà fameux alors, a pris depuis une place encore plus honorable dans l'histoire.

Le maréchal de camp Cambrone, qu'une belle conduite et une belle parole ont immortalisé à Waterloo, attirait peu l'attention des voyageurs qui affluaient dans l'île d'Elbe. Une physionomie martiale, mais qui n'avait rien de distingué, parmi tant de physionomies héroïques, ne suffisait pas là pour exciter une émotion profonde, et pour fixer un souvenir. L'ame y était distraite par des impressions d'un ordre trop élevé pour s'arrêter à des observations de détails aussi vulgaires. J'ai le regret de ne l'avoir point remarqué.

Il n'en est pas de même du grand maréchal du palais, ce général Bertrand dont le nom retentissait encore à mon oreille sur les côtes de l'Adriatique, dans ces provinces illyriennes dont il avait été le gouverneur, et où il avait laissé des sentimens si unanimes d'estime et de reconnaissance. Je me trouvai heureuse de le voir, tel à peu près que je me l'étais représenté, et de trouver en lui le type d'un philosophe et celui d'un héros. L'expression de sa figure était plus douce qu'imposante, mais on voyait aisément que sa douceur même était la concession d'une ame forte et austère, qui s'était élevée à l'indulgence par la réflexion. Son front chauve portait l'empreinte des méditations sérieuses et de longues veilles; car aucune passion violente, aucune ambition exaltée, ne pouvaient avoir imposé les signes d'une vieillesse prématurée à cette physionomie d'ailleurs si reposée, si calme, si jeune de candeur et de courtoisie. Naturellement pensif, et peut-être mélancolique, il aimait à sourire au milieu des femmes et à jouer avec les enfans. Dans une conversation solide et même dans celles où l'opinion avait une assez grande part pour excuser quelque prévention et quelque emportement, ses discours étaient sans aigreur, ses souvenirs sans amertume, ses espérances et ses projets sans mélanges d'aucun sentiment haineux ou vindicatif. Il était trop religieusement attaché à ses affections et à ses devoirs pour ne pas comprendre les devoirs et les affections des autres, et pour ne pas excuser jusqu'aux erreurs d'un sentiment noble et désintéressé. Il était sage comme il était bon, par un instinct propre à son caractère et qui ne lui coûtait point d'effort.

La physionomie morale du général Drouot ressemblait beaucoup à celle-ci, mais elle paraissait plus méthodique, et, si l'on osait s'exprimer ainsi en parlant d'une vertu aussi naturelle, on l'aurait crue plus composée. Il avait quelque chose de réservé, de chaste et de mystique, qui faisait naître involontairement l'idée de la sainte profession à laquelle avait été, dit-on, réservée sa jeunesse, et dont l'élan du patriotisme et de la valeur l'avait éloigné pour sa gloire. Ces deux figures historiques ne formaient pas une de ces oppositions que la peinture aime à inventer, que l'histoire aime à saisir; elles étaient au contraire parfaitement harmoniques, mais elles ne se confondaient point; et quoique leurs effets fussent d'une analogie singulière, elles se faisaient valoir mutuellement, tant une légère nuance d'habitude ou de mœurs peut jeter de diversité entre deux ames pour ainsi dire jumelles. Le général Bertrand avait l'air d'un de ces philosophes d'Athènes que Raphaël a groupés autour d'Alexandre; le général Drouot, d'un de ces philosophes chrétiens que Léonard de Vinci a fait asseoir aux côtés de Jésus. On aurait pris le premier pour un pythagoricien, et le second pour un apôtre. L'un paraissait affermi dans son dévouement par une raison supérieure, l'autre y paraissait porté par une inspiration céleste; mais ce qu'il y a de certain, c'est que, depuis M. de Malesherbes, le temps où nous avons vécu ne reconnaissait pas de personnages plus vertueux. Parmi tant d'hommes de bien qu'avaient illustrés nos armes, ceux-ci étaient cités à l'égal des plus braves et des plus instruits, au-dessus des plus purs et des meilleurs. On a fait valoir sous tous les aspects et dans l'intérêt de toutes les opinions ce que la fortune de Napoléon avait fait pour sa gloire. On a oublié, je ne sais pourquoi, ce qu'elle avait fait pour ses adversités. C'était peu que vingt héros l'eussent élevé sur le pavois, si deux sages ne l'avaient suivi dans son exil. La fidélité de Bertrand et de Drouot est un titre qui vaut des victoires. César ne laissa pour justifier sa mémoire que cet efféminé d'Antoine; que serait-ce s'il était mort aimé de Brutus et de Caton?

Dans le concours immense de voyageurs qu'attiraient à l'île d'Elbe une curiosité fort naturelle ou une ambition fondée sur l'expectative la plus évidente et la plus prochaine, ou le besoin d'une vie aventureuse qui tourmente les esprits fatigués, ou le besoin d'une chance d'intrigue ou d'espionnage, de trahison ou d'assassinat, qui est la dernière ressource des misérables de tous les partis, peu de personnes, il faut en convenir, pouvaient appeler sur elles une faible partie de l'intérêt qu'excitaient à si juste titre le Roi des îles et ses deux capitaines. C'était un spectacle extraordinaire, mais honteux, que cette cohue de courtisans équivoques, qui venaient, sous toutes sortes de titres, mendier de l'Empereur déchu des préfectures, des épiscopats et des principautés. «J'en ai vu depuis qui ont perdu le cheval, comme dit notre Teivelin, mais à qui n'ont pas perdu la bride: ils n'ont eu qu'à se baisser.»

Ce concours d'un peuple jadis doré, qui redemandait sa livrée au prix de la fidélité jurée et du dévouement acquis, faisait de Porto-Ferrajo le comptoir de toutes les ambitions que le gouvernement de la restauration n'avait pas accueillies. Leurs prétentions valaient une monnaie ayant cours, et qui était au pair à Paris, sous les yeux des grands hommes d'État à qui appartient en France le monopole de la politique depuis une quinzaine d'années. Aussi Napoléon, instruit que sa capitale s'appelait autrefois Cosimopoli, ville de Saint-Côme, répondit qu'il fallait l'appeler Cosmopoli, ville du monde. La sainte-alliance n'avait pas su si bien deviner. C'est là en effet que les destinées du monde entier furent un moment en suspens, et c'est de là en effet qu'est sorti en dernier lieu le principe ou fécond ou dévastateur qui a irrévocablement fixé leur accomplissement éternel.

CHAPITRE CXXXVIII.

Retour de l'île d'Elbe.—Départ pour Naples.—Noémi D***

En quittant l'île d'Elbe, ma première idée fut de débarquer à Antibes. Je voulais passer en Provence pour quelques intérêts; mais les vents de ma destinée en ordonnèrent autrement. Je m'abandonnai sans trop de regret aux volontés du hasard, et j'allais bientôt le remercier de m'avoir, en contrariant mes projets, ménagé une bien douce compensation en me faisant rencontrer au port de Saint-Raphen la dame dont j'ai déjà parlé dans la campagne de France, et qui, sous toutes sortes de rapports, m'inspirait un singulier intérêt. Noémi D*** était attachée au roi Joachim par une amitié d'enfance dont les années ne firent que multiplier les preuves. Son voyage à l'île d'Elbe le témoignait assez. Elle me communiqua la lettre dont elle était chargée. J'avoue que je ne répondis pas à sa confiance par un aussi entier abandon, ne regardant pas ma mission comme un secret qui n'appartînt qu'à moi seule, et redoutant que Noémi ne résistât au désir de m'accompagner dans le voyage de Naples. Je l'aimais pourtant de cette amitié vive qu'était fait pour inspirer son caractère. Mais j'allais avoir des fatigues à subir, de nouvelles missions peut-être à accepter. Tout cela était ma vie et n'aurait pu s'exécuter avec une femme charmante, qui m'avait déjà tant inspiré de craintes dans une ou deux journées militaires de la campagne de France. Je lui dis donc simplement que j'allais à Paris. «Nous nous y retrouverons, me disait-elle, à moins que Joachim ne devienne malheureux comme je le crains. Alors je n'aurai plus de patrie, et mon sort ne se séparera plus du sort de l'ami de mon enfance.

«—Mon Dieu, une pareille exaltation sans amour est bien héroïque…

«—Mon amie, s'il y a héroïsme, c'est celui du cœur, et cela ne doit pas étonner le vôtre.

«—À merveille, ma chère Noémi; mais avec cinq ou six ans de moins vous devez être dangereusement jolie pour un amour… platonique; et à moins que vous ne me fassiez un récit de tous les détails du triomphe, ma chère Noémi, je reste dans une complète incrédulité.» Noémi, trop spirituelle pour tomber dans les grimaces si déplaisantes de la fausse vertu, me répondit avec un sourire charmant: «Je n'ose déclarer que je fus toujours bien aise du platonisme de notre amitié; je crois que plus d'une fois il m'est arrivé de le maudire, et je sais que j'aurais donné ma vie pour presser contre mon sein cette tête noble et fière, si Joachim avait pu partager le délire qu'il y faisait naître. Après cet aveu, vous pouvez me croire, Murat ne fut jamais pour moi, et vous allez entendre comment, qu'un ami, un bienfaiteur, un frère.» Ici Noémi me fit le récit naïf qu'on va lire, et qui inspirera aux lecteurs, j'ose le croire, autant d'intérêt que j'en éprouvai moi-même en l'écoutant.

NOÉMI ET MURAT.

«Je suis née à la Bastide, arrondissement de Gourdon, département du Lot. Mon frère Jules, plus âgé que moi de sept ans, en avait trois de plus que Joachim Murat, son camarade d'école alors, depuis son compagnon de périls dans un grade subalterne, et qui devint peu après son chef supérieur et resta toujours son ami.

«Le jeune Joachim était à douze ans le plus bel enfant qui eût jamais réjoui les regards d'une mère. Jules en avait alors quinze, et moi huit. Déjà, et quoique je fusse encore enfant, le jeune Murat était mon chevalier et mon défenseur en titre. Il lisait très bien, et, lui présent, on était sûr de me trouver assidue à mes leçons. Placée devant lui ou sur ses genoux, mes mains jouaient dans les boucles épaisses de sa magnifique chevelure! Ma coquetterie enfantine s'essayait à bien faire pour obtenir un baiser, un sourire du maître chéri. Murat enfant avait déjà dans le caractère cet élan chevaleresque qui depuis lui fit graver sur son sabre, si souvent terrible à l'ennemi, cette devise, rajeunie: L'honneur et les dames. Écuyer aussi gracieux qu'intrépide, il voulut m'apprendre à courir avec lui et mon frère. «Non, lui disais-je, faites-moi plutôt lire là au bord du ruisseau ou sous le berceau de chèvrefeuille, cette belle histoire des chevaliers qui sauvent des princesses et des bergères. J'ai peur à cheval pour moi et pour vous.» Alors le jeune Murat, secouant sa superbe tête et jetant un regard fier autour de lui, murmurait: «Peur pour moi! Noémi; je ne connais pas ce mot.»

«Cette vie de bonheur enfantin touchait à son terme. Joachim fut envoyé au collége de Cahors par une protection qu'obtinrent ses parens. Mon frère, inconsolable de son absence, déserta le toit paternel et se fit soldat.

«J'avais perdu mes parens, et j'étais à Paris chez une tante, lorsqu'une lettre de Jules nous apprit que Joachim avait quitté le manteau d'abbé pour l'habit militaire, afin d'arrêter la punition d'une étourderie de jeunesse, et qu'il était enrôlé dans le même régiment que mon frère. Joachim et Jules se jurèrent une amitié de frère; et Jules fit promettre à Murat de ne jamais profiter de ma faiblesse, de me protéger, de me chérir comme une sœur. Il en fit le serment, et jamais serment ne fut plus noblement rempli.

«Le mari de ma tante avait une place fort subalterne, mais qui donnait la libre entrée au Luxembourg: Un jour il vint chercher ma tante pour voir une belle fête; elle me mena avec elle. C'était le jour où Murat offrait vingt-un drapeaux ennemis au Directoire. J'avais quatorze ans. Je dis à ma tante de me conduire vers Joachim, que je voulais lui parler. Elle s'y refusa, mais elle me permit de lui écrire; et, deux heures après, le brillant chef de brigade était dans notre modeste arrière-boutique, causant des souvenirs d'enfance… Qu'il était beau!… On disait que j'étais jolie; Joachim me le dit aussi, mais non pas comme je l'aurais voulu: car, sans affecter aucun air de supériorité, je voyais pourtant bien que je n'étais plus la même pour lui; il me parlait de mon frère. «Je lui dois la vie, plus que la vie, car Jules m'a sauvé l'honneur. Chère Noémi, votre frère donnera de ses nouvelles et des miennes; il vous fera connaître le cœur de Joachim. Oui, mon cœur a de la mémoire.»

«La destinée a voulu que mon frère ne profitât point long-temps de cette noble amitié. Il perdit la vie en 1805, lorsque avec une valeur si héroïque Murat s'empara des débouchés de la Forêt-Noire. Jules était alors chef de brigade, et sa fortune militaire était assurée. Murat m'écrivit que, frère de Jules, c'était à lui désormais d'acquitter la pension que me faisait le frère que nous venions de perdre. Il ajoutait: «Lorsque le moment de vous marier sera venu, je serai encore comme chef de famille, et la dot sera prête.» Ce billet me causa un vif désespoir; il m'annonçait une perte irréparable, et me rendit pénible le doux sentiment de la reconnaissance.

«Ma tante mourut, et mon oncle, jeune encore, se remaria. Devenus étrangers l'un à l'autre, je retournai à la Bastide, comptant y passer mes jours. La pension de douze cents francs m'était très exactement payée. Je ne m'occupais dans ma retraite que de parcourir les lieux qui me rappelaient mon frère, mes deux frères, en me retraçant les scènes de notre heureuse enfance. La voie publique m'apprit tous les faits éclatans de cette vie de bravoure. Mais Murat eut beau monter au faîte de la fortune, à chacune de ses faveurs il semblait se rappeler davantage cette religion de souvenir et d'amitié, qu'après la mort de Jules il avait transportée sur moi. Lorsqu'il épousa la sœur de Napoléon, et que, roi lui-même, il put suivre son penchant pour la magnificence, j'en reçus mille et mille marques de bonté touchante. Il semblait vouloir communiquer son bonheur.

«En 1810, je fis un voyage à Naples, et je contemplai Murat dans tout l'éclat de ses grandeurs. Sous le diadème, il ne fut que l'ami de Jules et de Noémi. C'est pendant ce voyage qu'il me montra à Caserte l'inscription que vous avez remarquée déjà. Il semblait occupé de sinistres pensées. «Vous rappelez-vous, Noémi, me disait-il, le mot de Jules, qui prétendait que j'élevais toujours mes regards vers les étoiles? la mienne m'a valu un trône, puisse-t-elle ne pas s'éclipser devant moi.»

«Le climat de Naples étant nuisible à ma santé, je revins en France, et vous vous le rappelez sans doute; mais, au lieu de retourner à la Bastide comme tel avait été mon premier projet, je me rendis, auprès de Toulon, chez une cousine de mon père. J'y étais à peine depuis dix mois, lorsqu'on apprit la défection de Joachim en 1813. À la nouvelle de cette ingratitude, il me sembla qu'une main sanglante soulevait il tenebroso velo. Je ne vis plus pour Murat qu'un avenir prochain de remords et de châtiment. Ah! Dieu, comment a-t-il pu séparer sa cause de celle de la France? lui, Joachim, le brave compagnon d'armes de mon frère, a pu accepter ou subir pour alliés ces rois ennemis des rois nouveaux. Fasse le ciel qu'il n'ait pas à comparer bientôt la loyauté de l'Autriche avec la générosité du héros dont il a si cruellement déchiré l'ame!»

Je n'osais dire à Noémi à quel point ses craintes étaient fondées; elle me prévint qu'elle passerait un mois à Porto-Ferrajo, et que de là elle se rendrait à Aubagne, près de Toulon, pour y attendre le printemps, me faisant promettre d'aller passer cette saison avec elle. Hélas! nous ne pouvions guère prévoir alors que ce printemps amènerait encore un rayon de grandeur sur le souverain qui avait abdiqué le trône de France, et que Murat, qui se croyait bien raffermi sur le sien, viendrait, dans les terreurs de la proscription, demander asile à cette France qu'il avait répudiée!

J'acceptai l'invitation amicale de Noémi D***. Je la revis aussi en 1815. Hélas! toutes les espérances de bonheur de la tendre Noémi s'étaient brisées à cette époque sur le cercueil du roi proscrit, de l'ami de son enfance!

Je pris congé de Noémi, et suivis long-temps d'un œil attendri l'esquif qui l'emportait au loin sur les vagues d'une mer moins agitée que ma vie. J'assurai ma place, et à deux heures j'étais en route pour Marseille. Je m'embarquai pour Livourne. J'arrivai dans cette dernière ville mourant du mal de mer, et ne pus me résoudre à continuer mon voyage de la même manière; je partis donc, après deux jours de complet repos, par le courrier de Rome, où je m'arrêtai trois jours pour reprendre aussitôt la route de Naples.

CHAPITRE CXXXIX.

Voyage de Rome à Naples.—Léopold.—Anecdote de Strozzi.

À toutes ces agitations de ma mobile existence se joignaient une foule de peines secrètes. Le refroidissement de ma liaison avec Ney, la conviction que le nouvel ordre du gouvernement allait placer comme une barrière entre mon cœur et le sien; mes pensées, qui devenaient plus sérieuses, tout cela me désenchantait le présent, et même décolorait les souvenirs de mon passé; un pareil attachement avait besoin de toutes les illusions, de toutes les sympathies, et l'opinion elle-même devait être pour quelque chose dans mon bonheur. Non seulement, me disais-je, s'il savait ce qui me conduit à Naples, il me désapprouverait; mais il trouverait aujourd'hui presque criminelle la pensée qui m'anime, pensée que naguère il eût applaudie. Il me semblait que Ney perdait à mes yeux, et je me savais mauvais gré de juger ainsi.

Une autre peine pesait sur mon cœur. Depuis le départ de Léopold, je n'avais rien su de lui ni de sa malheureuse mère. J'étais à Rome dans cette triste disposition d'esprit où tout l'avenir nous semble un désespoir, et le présent un poids accablant. Ressentir encore la même passion pour Ney, et reconnaître que je ne devais plus y chercher ma félicité; c'était pour moi un sentiment qui me rendait le mouvement nécessaire à ma raison, qui se perdait au milieu de tant de combats. Pour me distraire, je voulus revoir cette Villa-Borghèse et ses jardins enchantés qu'avait fuis une femme aimable et belle, pour l'honneur et la joie d'un sacrifice à l'exil d'un frère malheureux. Oh! combien la princesse Pauline me parut digne des hommages qu'on lui avait prodigués partout en Italie. Connaissant parfaitement ces beaux lieux, je me débarrassai de mon cicerone, qui importunait ma promenade par la monotonie de ses descriptions. Il y avait quelques instans que je marchais au hasard sous le myrte et l'oranger, lorsqu'au détour d'une allée je rencontre face à face Léopold, ce Léopold qui m'était si cher depuis notre mutuelle reconnaissance. Il était pâle, défait; un crêpe funèbre me révéla tout aussitôt le secret de sa douleur et de son abattement… Léopold avait perdu sa mère. Il prit ma main, et, la pressant contre son cœur, il me dit: «Je l'ai retrouvée au sein de son orgueilleuse et opulente famille, je l'ai retrouvée malheureuse et mourante. J'ai méprisé leur richesse et bravé leur orgueil; je n'ai vu que ma mère: mes veilles à son lit de souffrance ont du moins consolé sa dernière heure. Elle s'est éteinte dans mes bras, en me parlant de vous, en me recommandant de vous chercher, de vous regarder comme ma seule amie.»

J'ai vu des hommes plus régulièrement beaux que Léopold; mais je ne crois pas qu'il en existe dont la physionomie anime d'une manière plus heureuse les avantages; c'était une harmonie des mérites les plus divers; qu'on se représente, avec une figure de vingt-quatre ans, l'élégante tournure d'un cavalier français, la parole inspirée d'un poète, l'air vague et passionné d'un héros de roman.

J'ai promis d'être vraie. Mais en rappelant cette rencontre, je sens que la promesse me paraît redoutable; car, avec cette franchise, il me faudra avouer ce que j'éprouvai à la vue de Léopold… qu'on peut aimer passionnément plus d'une fois. Toutefois, que celles d'entre mon sexe qui, malgré mes égaremens, m'ont conservé un intérêt bienveillant, ne prononcent pas anathème sur la coupable; je ne le fus ici que d'un tort involontaire. Sans montrer à Léopold ce qui se passait dans mon ame, je lui témoignai seulement, mais avec émotion, le besoin que j'éprouvais de partir le lendemain même pour Naples.

«—Ah! laissez-moi vous accompagner, dit-il. Je me rendais en France pour passer ensuite à l'île d'Elbe. Nous ferons le trajet ensemble. Ma fortune dépasse 15,000 livres de rente; avec cela je puis me dévouer au malheur, sans ambition, sans espoir de récompense. J'ai besoin de cette indépendance du sentiment.» Nous partîmes le soir même en poste.

Peindre tout ce qui se passa en moi pendant ce voyage serait une peinture presque aussi, périlleuse que la réalité elle-même. Femmes! ô vous toutes qui me lisez, daignez m'entendre avant de crier haro sur la pauvre Contemporaine! Oui, j'ai cru qu'on pouvait aimer plus d'une fois. Je ne veux, je ne cherche point d'excuse; je me résigne à tout dire: mais lisez avant de me condamner. Je ne voulus ou je ne pus déguiser à Léopold l'agitation que me causait sa présence. Son âge, si éloigné du mien, me donnait une sécurité funeste. Ah! je puis en prendre pour témoins la sincérité de mes aveux et mon invincible dégoût pour tout mensonge qui profiterait à ma réputation, mais sans repos pour ma conscience: je ne fus pas entièrement coupable. Trompée par le voile décevant d'un sentiment pur, je regardais Léopold comme un fils légué à mon cœur par sa mourante mère; mon ame en embrassait avec chaleur tous les devoirs, et en multipliait trop vivement à mon insu les expressions. Dans ces épanchemens, ma raison était loin de prévoir que, déjà à une si respectable distance de l'âge des amours, j'en inspirerais le brûlant délire, et qu'un hasard seul me sauverait du remords d'y succomber. En faisant la route de Rome à Naples, Léopold, qui venait de la parcourir, m'en étalait dans ses récits les merveilles avec cet enthousiasme du beau qui va si bien à la jeunesse. «Hélas! s'écriait-il avec émotion, si j'avais pu arracher ma tendre mère, votre amie, au froid climat de sa patrie, et la conduire ici sous le beau ciel qui vous vit naître, partageant ma vie entre vous deux, quelle félicité eût jamais égalé celle de l'heureux Léopold!» Et l'expression de ses regrets mélancoliques embellissait encore cette aimable figure; c'était un mélange des amertumes de l'amour filial et des ambitions d'un autre amour. Pour combattre le trouble qu'il me causait, je rappelai le souvenir à mon secours. Léopold avait fait la campagne de Russie et celle de France; je lui parlai du maréchal Ney. Je ne pouvais me tromper davantage sur les moyens d'échapper au danger de la séduction. Le jeune homme qui avait combattu sous les ordres du prince pendant l'immortelle campagne et la désastreuse retraite de Russie, Léopold se mit à me peindre avec tant de feu, avec tant d'enthousiasme les services de Ney, les efforts de nos braves, la catastrophe encore glorieuse qu'aussi bien que lui je pouvais apprécier, qu'il pénétra en moi comme un délire d'admiration. Léopold savait que je connaissais le maréchal, mais il ignorait la nature de cette liaison. Le détromper eût été m'exposer à ses mépris; et quel courage n'eût-il pas fallu pour consentir volontairement à voir changer en étonnement glacial, en froide retenue, la confiance absolue, le reconnaissant enthousiasme, et, je dois le dire, l'admiration si flatteuse à ma vanité, qui se lisait dans les regards, le maintien et le langage du jeune homme. Confuse, incertaine, je n'eus pas le courage de dire: Je ne suis point à moi; j'ai voué ma vie à un homme que les devoirs les plus respectables, les plus doux, éloignent de moi, mais que suivent encore dans cet éloignement toutes les pensées de mon ame. Un pareil aveu d'une femme à un enfant qui la respecte était au-dessus de mes forces. Léopold m'estimait. C'est en me parlant de sa mère, en confondant dans ses larmes celle qu'il avait perdue et celle qui le consolait, qu'il avait pris dans cette intimité d'un long voyage une reconnaissance exaltée pour un sentiment plus vif encore.

La femme la plus belle, quand la jeunesse s'est enfuie, se rend bien compte, à moins de folie, de ce qu'elle perd chaque jour; et si elle trouve dans son esprit de quoi braver les regrets de sa vanité, il n'en est pas une qui ne doive avouer qu'à un certain âge on éprouve une sorte d'orgueil reconnaissant des sentimens passionnés que, par un privilége singulier, elle peut inspirer à un jeune homme doué de tout ce qui peut plaire, attacher et flatter, et jamais homme ne réunit plus que Léopold ce parfait assemblage. Pénétrée depuis l'âge de raison du ridicule et du danger des attachemens que ne justifie pas la jeunesse, je sentais que je ne succomberais point. Mais chaque regard sur Léopold, chaque accent de sa voix, me faisaient comprendre encore plus combien j'aurais de combats à livrer à mon propre cœur. Il y avait surtout un danger pour moi dans notre intimité: c'étaient un son de voix et une véhémence d'action qui semblaient, par une ressemblance inconcevable, me représenter Ney lui-même.

Nous étions arrivés à une lieue de Caserte. Il nous fallut quitter la route ordinaire pour arriver à Naples; car depuis que le beau-frère de Napoléon avait fait divorce avec la gloire, dans la folle et coupable espérance de conserver un trône précaire par les protections ennemies de la France, depuis cette époque tout avait changé dans ce beau royaume que j'avais parcouru si florissant, à l'époque où l'amitié se joignait aux liens de famille pour rendre plus sacrés les droits des deux frères couronnés. Mais on sentait à je ne sais quoi de non français que Joachim, en se débaptisant, s'était comme dépouillé de son ancienne gloire; on voyait quelque chose d'indécis dans l'éclat extraordinaire même qu'il donnait à sa cour. Nous nous arrêtâmes à Roucigliano, bourg brûlé en 1799, et qui fut reconstruit alors (1814). Léopold me disait: «Mon amie, l'ingratitude porte un malheur certain. Vous verrez si l'Autriche ne jouera pas Joachim. Il partagera le sort de ces particuliers qui font bâtir des maisons que d'autres occupent.

«—Comment, mon ami, mais voilà de bien profondes prévisions pour un jeune homme.

«—Des campagnes comme celles de Moskou et de France vieillissent toutes les expériences. J'ai souvent approché le roi Murat, et ce que j'en ai vu me l'eût fait prendre pour un fou, s'il n'eût été un des plus braves de notre armée de héros.

«—En vous comptant, Léopold.

«—Mais oui, mon amie, oui, en me comptant, car j'étais à la bataille de la Moskowa et à l'affaire de Fère-Champenoise. J'ai reçu trois blessures, la croix d'honneur et l'approbation du maréchal Ney.» C'était encore un bonheur pour moi que dans ces dangereux têtes-à-têtes un pareil nom se mêlât à tout ce qui aurait pu me le faire oublier. Ma seule force était dans l'objet de cette admiration qui rendait Léopold si éloquent.

J'avais parlé à mon compagnon de voyage, par une diversion que je croyais adroite, de la pauvre Déborah. Il me fit promettre d'aller la voir au retour, et me pria de lui raconter l'histoire de l'aïeul des jeunes maîtres de cette pauvre vieille si religieuse dans les vœux de sa douleur; j'aurais voulu la lui réciter dans la chaumière même où j'avais reçu l'hospitalité; mais il n'y eut pas moyen d'avoir un refus pour une prière de Léopold. Je pris donc le manuscrit que j'avais copié la nuit dans la chaumière de Déborah; et dans un endroit retiré du jardin immense de l'auberge de Roucigliano, je fis à mon jeune interrogateur le récit dont on va lire les principales circonstances.

«Philippe Strozzi, après de grandes agitations politiques, quitta sa patrie et vint en France chercher le repos. Sans y avoir pris aucune part, il fut accusé de complicité dans le meurtre d'Alexandre de Médicis, tué par Lorenzo dans une partie de débauche. Strozzi vivait alors retiré dans les États de Venise. Lorenzo y accourut pour lui apprendre ce meurtre, et Strozzi se laissa entraîner à une tentative pour le rétablissement de l'ancienne forme de gouvernement en Toscane. La résolution était arrêtée; mais Strozzi, agent principal, manqua de fermeté, et, après mille vicissitudes, se décida à quitter sa patrie et à venir en France réparer par le commerce les brêches faites à sa fortune. Ce fut pendant son séjour à Lyon, qu'ayant déployé dans une émeute populaire une présence d'esprit qui sauva la vie au gouverneur et à sa famille, Strozzi devint l'objet de la vive reconnaissance et de l'amour passionné d'Isaure, fille unique de ce gouverneur, douée d'une rare beauté, miroir fidèle de l'ame la plus noble. Strozzi n'avait pas cet extérieur qui séduit les femmes; mais à l'avantage d'une taille superbe et d'une figure imposante, il joignait le mérite qui frappe les grands cœurs, et celui d'Isaure était au niveau du cœur de Strozzi. Errant à côté de sa jeune amie, aux bords charmans du Rhône, Strozzi osa rêver un paisible bonheur; il oublia ces projets, les ambitions périlleuses de la jeunesse, et ne songea qu'à une vie d'amour.

«Strozzi avait été uni à Clarisse de Médicis; mais cet hymen n'avait été que le fruit d'une combinaison d'État, et quoique Strozzi eût soutenu avec vigueur les droits de sa première épouse, jamais il n'éprouva pour elle aucune sympathie. Isaure seule parvint à enchaîner cette ame ardente et fière. Les fêtes de l'hymen se préparaient, lorsque tout à coup l'objet d'une tendresse si vive disparut. Non loin de la délicieuse maison que la famille d'Isaure habitait, aux bords du Rhône, était une promenade solitaire où souvent Isaure précédait son amant. Elle venait s'y livrer aux douces rêveries d'un présent enivrant et à toutes les illusions d'un heureux avenir. Depuis quelque temps elle avait cessé de s'y rendre, ayant remarqué et fait connaître à Strozzi qu'elle se voyait observée par deux étrangers d'un fort sinistre aspect. Strozzi, sans inquiéter Isaure, fit surveiller les lieux, priant sa jeune amie de ne plus les fréquenter. Toutes ces précautions de la prudence furent prises en vain; mais al destino opporsi è vano[12], Strozzi et la belle Isaure en firent la cruelle expérience. Le farouche successeur d'Alexandre, placé au rang suprême par l'entremise de l'Autriche, non content de l'exil de son illustre ennemi, nourrit l'idée d'une plus complète vengeance. Isaure fut enlevée la veille du jour fixé pour la célébration de son mariage avec Strozzi. Des tablettes trouvées sur le lieu même ne laissèrent aucun doute sur l'auteur du rapt. Peu d'heures après Strozzi était sur la route de la Toscane. Le retour d'un si illustre exilé ranima comme par une étincelle électrique les espérances du parti populaire. Les mots de patrie et de liberté, du droit des citoyens retentirent. Pour le malheur de Strozzi, ses partisans firent, au lieu des regrets de l'amour, entrer dans son ame les chimères plus violentes encore de l'ambition et de la vengeance. À l'aide de Caponi, il mit sur pied quelques milliers de soldats qu'il conduisit à Bologne, où il apprit qu'Isaure n'avait pas cessé de vivre. Dès ce moment il suivit ses projets avec une nouvelle vigueur. Hélas! cet amour renaissant devint la cause de sa perte et de celle qui l'inspirait. Strozzi, sans négliger entièrement son rôle de chef de parti, lui dérobait bien des instans dans le seul intérêt de sa tendresse. Isaure était entre les mains de Cosmo de Médicis. Les troupes de l'empereur encombraient Florence, Pise et Livourne. Un soir, après avoir reçu une lettre mystérieuse, Strozzi quitte son camp de Montemurlo avec quelques hommes d'élite, court arracher Isaure à son ennemi et revient au poste de l'honneur au moment où Médicis faisait attaquer le camp par trois mille hommes. Malgré des prodiges de bravoure de la part des conjurés et les efforts acharnés de Strozzi, les soldats de Cosmo remportèrent une victoire complète. Désarmé et tombé entre les mains d'un des capitaines de Cosmo, Strozzi demanda pour toute grâce de n'être point conduit à Florence, et n'obtint qu'un refus. Cosmo se vengea moins en ennemi qu'en bourreau. Doublement homicide, il ajouta au supplice de Strozzi le meurtre de celle dont il n'avait pu, par des menaces, corrompre la vertu. À l'instant où Strozzi fut livré à son ennemi, la malheureuse Isaure était également tombée au pouvoir de Médicis. Cette fois ce fut pour apprendre que le malheur pouvait encore augmenter pour elle. Le barbare osa mettre la tête de Strozzi au prix de son opprobre. «Fière beauté, avait-il dit à Isaure, tu verras s'épuiser goutte à goutte le sang du rival que j'abhorre sous les mains des bourreaux et dans l'horreur des tortures, ou toi-même tu lui annonceras en ma présence que tu préfères les embrassemens du souverain à la tendresse du proscrit. Sa vie dépend de ta réponse.» Une rapide pensée saisit le cœur d'Isaure. «Je cède, j'obéis, je t'appartiendrai, Médicis, répondit-elle; conduis-moi près de Strozzi.

«—Demain, tu le verras en présence du tribunal; songe qu'un mot, un regard, un geste contraire, seront l'arrêt d'une mort lente et honteuse.

«—La honte, il n'y en aurait que pour les assassins du héros. Mais je veux sa vie; comptez sur moi, saro vostra

«Pendant que la malheureuse Isaure était en présence de son tyran, Strozzi, plongé dans un cachot, se croyait moins malheureux par l'idée d'avoir assuré la fuite de ce qu'il avait de plus cher. «Isaure, chère et malheureuse Isaure, s'écriait-il, va revoir les lieux charmans où Strozzi osa rêver le bonheur. Va, chère Isaure, répéter sous le ciel de ta patrie un nom cher à ton cœur, non ignoto, forse non ignudo di qualche gloria[13]. Fuis, chère Isaure!»

Bientôt un des juges bourreaux vient interroger Strozzi sur le lit de torture. «C'est toi qui as été l'assassin d'Alexandre; vois qui t'accuse et te méprise.» Un rideau se lève, et le fond de la salle montre au malheureux Strozzi, Isaure, éclatante de parure et de beauté, assise près de Médicis. Strozzi, enchaîné, s'écria en secouant ses fers: Son queste vili le battaglie vostre[14].» Le cœur de Strozzi devina le mensonge de ce nouveau malheur. Sûr qu'il était du cœur d'Isaure, son regard découvrit sous la pompe royale le deuil d'un fidèle amour. «Isaure, s'écria-t-il, qui t'a livrée à cet affreux pouvoir?» La belle et noble Française avec élan: «La plus vile des trahisons m'a livrée au tyran qui a cru me corrompre par l'espoir de ta liberté. Strozzi, noble amant, époux d'Isaure, époux aimé, ta mort est jurée; car ton ennemi tremble encore au seul aspect de l'homme qu'il tient enchaîné; Strozzi, je ne te veux pas survivre; reçois mes derniers adieux et le serment d'une mourante de n'avoir été qu'à toi.» Isaure n'achève pas. Un cri de rage échappe au tyran. Le rideau tombe…

Un son étouffé comme le dernier soupir d'une agonie qui s'exhale, vint révéler à Strozzi tout son malheur, un malheur plus cruel que son propre supplice. Replongé dans son cachot, l'infortuné trompa la dernière espérance de son persécuteur en se donnant lui-même la mort, après avoir tracé avec son épée ensanglantée le nom d'Isaure et ces mots:

     Isaura, vengo;
     Si non ho saputo vivere, so morire[15].

On dit depuis à Florence (et les imaginations ardentes ont nourri et entretenu ces récits populaires), on dit que depuis la mort d'Isaure et de Strozzi, Médicis implora vainement le bienfait du sommeil; qu'aussitôt que les horloges de Pitti annonçaient l'heure anniversaire de la mort d'Isaure, on voyait une femme jeune et belle, parée d'habits de fête, un poignard dans le sein, s'attacher aux pas de Médicis, murmurer à ses oreilles: M'hoi voluto tua, e son con te[16].» Et qu'au milieu des pompes de la cour, une main sanglante s'unissait à la tremblante main de l'assassin de Strozzi et d'Isaure.»

Il faut connaître le délicieux climat et les environs de Naples pour pouvoir comprendre leur puissance sur l'imagination, pour comprendre l'incroyable effet d'une pareille histoire, écoutée la nuit dans une solitude par deux cœurs déjà émus. Comment peindre l'agitation de Léopold! Assis à mes pieds sur un gazon, ses regards de feu dévoraient mes paroles. «Mon amie, ma seule amie, s'écria-t-il en m'entourant de ses bras, allons à la chaumière de la pauvre Deborah, oublions Naples, la France, l'univers. Nous aussi, fuyons les ambitions de la terre: elles ont toutes des poignards; une cabane, le souvenir de ma mère et votre cœur… voilà ma vie, je n'en puis avoir d'autre.» Et l'enthousiaste jeune homme posa sa belle et noble tête contre mon cœur. Le mien battait avec violence; il était au plus fort des combats… car rien, non rien n'était beau de passion comme Léopold dans cette singulière extrémité. Forte contre les dangers extérieurs, j'ai naturellement beaucoup plus d'abandon que de force dans les attaques du sentiment. Avec Léopold l'abandon s'augmentait, parce qu'il s'y mêlait de la faiblesse de mère. Son caractère avait de l'énergie; mais son cœur, de la douceur, de la faiblesse même, surcroît de périls… Je sentais ce péril immense, dont j'entrevis les peines, les remords et le ridicule. Il fallait fuir peut-être; et c'est pour cela, sans doute, que je n'en fis rien. Tant d'imprudence ne me fut point à perte. Après tant de fautes et de chutes, je me dois la justice de déclarer que celle qui paraissait si imminente n'eut point lieu. Je dois dire encore que, dans le plus grand oubli de mes devoirs, il suffit d'un souvenir présent, d'un mot prononcé, d'un nom… pour me rendre tout possible, même la résistance et la vertu. Mon courage et ma force égalent les positions les plus difficiles, et j'eus la joie d'un de ces rares triomphes dans mon court séjour à Naples.

CHAPITRE CXL.

La cour de Naples à la fin de 1814.—Les bohémiens.

J'aurai quelque peine à exprimer ce que m'offrit de pénible le premier aspect de cette cour encore brillante du beau-frère de Napoléon, mais dont le souverain n'était plus alors à mes yeux qu'un déserteur de la gloire malheureuse, un allié de l'Autriche, un ingrat couronné. Jamais je ne pus décider Léopold à m'accompagner même jusqu'au palais. «Non, me disait-il, non, mon amie, je ne serais pas maître de mon indignation. Quoi! celui qui à Czernisa, avec une avant-garde de douze mille hommes et deux ou trois mille chevaux, résista au choc de quatre-vingt mille Russes; qui, à la tête de ses carabiniers, culbuta tant de fois l'ennemi; qui, malgré ses blessures, ne quitta le champ de bataille qu'après avoir par sa valeur assuré le défilé de Winkowo, je le verrais ici, complice de ceux que nous avons combattus, non pas céder à la nécessité, mais s'y complaire! Non, ne me contraignez pas à cet effort. Je veux contempler les merveilles de Naples, sans gâter mes plaisirs par la pensée de ceux qui gouvernent.» Ne pouvant agir de même, et ne pouvant non plus condamner Léopold, je me gardai bien de lui communiquer le motif de mon voyage; je me contentai de distraire le cerveau du jeune héros en lui faisant parcourir ces belles contrées.

Depuis le mois de janvier 1814, Joachim, par suite d'un traité d'alliance offensive et défensive avec les puissances, était de cette coalition de rois qui avaient envahi la France. Je rencontrai au palais un Italien de haut rang, très sincèrement attaché au parti français. Il me disait: «Joachim est perdu; l'Autriche et l'Angleterre le savent. Tout ce qu'il a fait, sa prise de Bologne, sa rupture avec la France, tant d'imprudence et d'ingratitude n'avaient pas même pour garantie de ses nouveaux alliés la signature d'un traité. Ils le sacrifieront, Madame; je regarde la chose comme infaillible. Ici même, à sa cour, on le trahit; il est entouré des créatures de Neupperg: on ne fait plus la guerre sur les champs de bataille; il est des victoires plus savantes et plus faciles: les diplomates s'en chargent pour le compte des couronnes, et la diplomatie n'est pas le fort côté de Murat; il périra par elle.

«—Mais Murat paraît cependant tranquille; sa cour n'a perdu ni sa sécurité ni ses fêtes.

«—Sans doute, mais on danse ici, vous le savez, au pied du Vésuve.»

Tous ces détails d'une infortune prochaine, quoique méritée peut-être, m'étaient incroyablement pénibles. Je profitai du peu de jours que j'avais à rester à Naples pour dire un dernier adieu à cette terre enchantée. Me voilà donc avec Léopold sur la route du Pausylippe, racontant l'anecdote de la pauvre Romilda, que j'avais apprise dans mon premier séjour. Son attention flattait singulièrement ma vanité. Il y avait dans ses regards, avidement attentifs, quel non soche qui donne un vif désir de bien dire. Nos heures se passaient délicieusement à jouir d'un présent plein de charme, et à faire des projets pour un heureux avenir. J'ai déjà dit que j'attachais un grand prix à ce que Léopold ne pût deviner toutes mes relations avec le maréchal Ney; mais rien ne surpassait le charme que je trouvais à l'expression de son enthousiasme pour le héros de la retraite de Smolensk. «J'ai bu à sa gourde, disait Léopold; et je ne suis pas le seul blessé à qui son humanité ait conservé la vie.»

Le jour de mon départ approchait: Léopold m'engagea à venir à Ischia pour traiter de notre passage. À six heures, nous étions sur la plage à jouir d'une vue que là seul on rencontre… À peine eûmes-nous terminé avec le patron, qu'une troupe de zingari[17] passa près de nous, et, par la singularité de leur costume, piquèrent vivement notre curiosité. Une de ces bohémiennes, d'une physionomie spirituelle, et qui eût été belle sans la hardiesse qui la défigurait jusqu'à la honte, s'approcha de nous, et prit la main de Léopold, voulant, bon gré mal gré, lui dire sa bonne aventure. En écoutant ses étranges prédictions, souvent les regards de Léopold cherchaient les miens; ses traits nobles et fiers s'animaient d'une espérance passionnée, que lui inspiraient les malicieuses et adroites suppositions de la zingari. Je crus déconcerter la Sibylle en lui jetant, en italien, ces paroles: «Vous vous trompez; Monsieur est mon fils.» Elle me déconcerta à mon tour, en me répondant, avec un regard creux et pénétrant: «No, non è il suo figlio, ma pure ne ha ella molto conoscuto il padre. E chi era? un eroe, un traditore[18].» Et aussitôt elle disparut, et rejoignit le groupe assez nombreux de ses compagnons. J'avais parlé très rapidement, et Léopold ne comprit que les dernières paroles de la bohémienne. J'étais restée un peu confuse, il me demanda le sens des paroles de cette femme. «J'ai entendu les mots de traître, de héros. Oh Dieu! mon amie, le secret de ma malheureuse mère, le secret de mon malheur serait-il donc sur mon front?» et il le frappait avec une impatience et une douleur qui déchiraient l'ame.

Me laissant aller à l'élan de mon cœur, je saisis la main de Léopold, je l'entraînai le long du rivage, marchant rapidement et le forçant de me suivre, lui prodiguant toutes les consolations de la tendresse, tous les noms du sentiment passionné que ma raison avait su cacher jusqu'alors. Nous avançâmes le long de la plage jusqu'au détour d'une embouchure, et nous y fûmes à l'instant entourés de nouveau de la bande entière des zingari, qui plantait là son camp nomade. L'effroi alors devint vif pour moi. Nous étions éloignés de toute habitation; mais un regard sur Léopold me rassura. Oh! que ce regard renfermait de courage et d'énergie! La troupe nous offrit le partage d'un repas improvisé, mais fort abondant. Léopold demanda celle qui nous avait dit la bonne aventure, pour lui donner le salaire usité. Un homme d'un aspect vénérable, quoique bizarre, se leva: «Tout salaire est remis en mes mains.» Nous lui donnâmes quelques onces. À cette générosité presque magnifique, un léger murmure d'admiration se fit entendre du sein de la troupe, et des démonstrations respectueuses de reconnaissance nous forcèrent à nous asseoir au cercle. On exécuta des danses; on nous rendit toutes sortes d'honneurs. La zingari, qui avait si vivement stipulé l'impatience de Léopold et excité mon étonnement, se montra enfin. Je priai le chef de la faire approcher. «Clara, dit le vieillard, approchez; continuez d'instruire ces étrangers de leurs destinées.» Et la jeune zingari s'approcha. Il y avait quelque chose de funeste dans les regards de cette femme. Je voulais l'entendre et sa voix me causait du malaise. Léopold éprouvait la même agitation, et nous tendîmes nos mains.

Je ne citerai pas toutes les prédictions; il n'y a pas une de mes lectrices qui ne sache que le langage de toutes les devineresses se ressemble. Mais les prédictions de Clara sortaient tellement du genre, que je ne puis m'empêcher de les citer. «Vous rêvez des jours heureux, la prospérité et la joie accompagnent vos pas; mais d'affreux chagrins vous attendent… Votre cœur est infidèle… Le désespoir et la mort, une horrible calamité, une catastrophe épouvantable… Vous céderez au délire d'un amour qui vous a entraînée sous de lointains climats.» Je frémissais involontairement, et, pour augmenter ma frayeur, Léopold me pressait contre son cœur. Honteuse du sourire malin de la zingari, je repris un peu d'énergie; je la plaisantai sur son ton emphatique: elle tint bon dans ses prédictions; et lorsque je lui donnai encore un sequin, elle me serra la main et me dit: «Fra m'en d'un anno si ricordera di me[19].» Neuf mois après j'étais mourante aux pieds du maréchal Ney, pour le supplier d'avoir pitié de lui, de sa famille et de moi, pour se mettre à l'abri de la foudre qui devait éclater sur une tête chargée de lauriers. Combien de fois, depuis ce moment, mon ressouvenir s'est reporté sur les prédictions de Clara. Elle avait dit vrai.

Après Clara, l'ancien de sa troupe s'approcha de nous, et nous invita à nous asseoir au cercle des matrones, pour entendre lire les chroniques et statuts des zingari. Sur notre refus, cet homme nous offrit de nous donner un de leurs livres. Léopold l'acheta, et nous prîmes le chemin du retour. Nous entrâmes chez une marchande de fruits pour déjeûner, et aussi pour satisfaire notre impatience de lire le précieux recueil des mystères cabalistiques. Nous fûmes agréablement surpris de trouver dans un rouleau de parchemin plusieurs fragmens forts bien écrits de poésie, traduits de l'arabe, et l'histoire d'Arabella et du beau Serti, que je traduirai littéralement. Je voulus le lire à Léopold dans le lieu même où mourut l'héroïne. Léopold fit venir un cabriolet napolitain, et en deux heures nous étions au couvent des Carmélites, à cinq lieues de Naples. Après avoir appris des religieuses la vérité de l'histoire des zingari, nous demandâmes à voir la chapelle consacrée au pardon et à l'oubli. Là, assis contre le mur de la ruine, fixant la Madona adolorata, dont les traits divins offraient ceux de l'infortunée Arabella, je lus à Léopold l'histoire de ses amours et de sa fin funeste.

ARABELLA COOPER, OU LES BOHÉMIENS.

«En 1745, une troupe de bohémiens ou zingari cherchait à camper sur le littoral du golfe de Naples. En parcourant les sinuosités du rivage, un groupe de ces vagabonds aperçut une jeune fille qui se cramponnait, avec tous les efforts de la peur, à l'angle saillant d'un rocher dont la masse s'avançait sur la mer. La jeune fille s'était élevée autant que sa frayeur et ses forces l'avaient permis. Cependant ses pieds délicats se couvraient encore de l'écume grisâtre que les vagues déposaient en se brisant contre la base du rocher. Ses vêtemens, tombant comme une draperie humide, faisaient ressortir sur le noir rocher ses formes gracieuses.

«Nora, s'écria une femme de la troupe des zingari, vois-tu là-bas, vers le cap Mysène, cette néréide qui paraît fuir un monstre marin? Faut-il la secourir ou l'adorer en silence?—L'adorer et la sauver,» s'écria un jeune homme de la troupe. Aussitôt il s'élance dans une barque, et parvient en peu d'instans près du rocher où la jeune fille luttait contre la mort. Saisissant d'une main les lierres qui garnissaient le rocher, debout sur le frêle esquif, le jeune bohémien enlève du bras droit l'objet de sa courageuse entreprise, et donnant l'élan à sa barque légère, il vogue vers la plage. La jeune fille était évanouie; elle ne reprit ses sens que lorsque les femmes auxquelles Serti (nom du bohémien) l'avait confiée lui eurent prodigué tous les secours qu'exigeait son état. Placée sur une natte au milieu de vingt ou trente bohémiennes, un groupe d'hommes, plus nombreux, se tenait à une certaine distance, dans l'attitude de la crainte et de l'espérance. Voilà le tableau qui s'offrit à Arabella lorsqu'elle ouvrit les yeux. Aussitôt un cri de joie fit retentir le rivage, et frappa de son long et bruyant éclat le cap Mysène: Arabella jette un regard d'effroi sur ses étranges bienfaiteurs; Arabella porta vivement la main en avant, comme pour saisir un objet qu'elle croyait voir, et n'ayant rien touché, elle s'écria d'une voix douloureuse: «Ô vous qui m'avez arrachée à la mort, rendez-moi la relique sainte, le don de ma mourante mère; mon nom dans ce monde et mon salut dans l'autre y sont attachés.» Il y avait tant de simplicité et tant de douleur dans cette exclamation d'Arabella, que la troupe émue demanda quel était cet objet. C'était un médaillon et une croix; la mère d'Arabella lui en fit don le jour qui précéda le fatal événement qui livra sa fille aux hasards d'un monde dont elle avait espéré lui dérober la connaissance et les dangers en cachant sa vie dans une sainte retraite.

«Lorsqu'en 1732, le célèbre Antoine Ashley Cooper, comte de Chastesbury, vint à Naples pour y rétablir une santé affaiblie par les agitations politiques, ou peut-être aussi pour échapper par l'absence aux dégoûts journaliers d'un hymen malheureux, le sort lui réserva, sous la cabane du pauvre, les délicieuses émotions d'une tendresse passionnée. La mère d'Arabella était à treize ans une de ces beautés qui font croire aux fables de la mythologie, et elle joignait à ce mérite celui d'une pureté d'innocence égale à ses charmes. Héléna vivait auprès de son grand-père, ses parens étant passés aux îles.