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Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 29: NOTES
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About This Book

The author recounts personal experiences during revolutionary and imperial upheavals, narrating travels through European cities, abrupt exile, and attachment to a patroness at court. She observes the volatility of regional politics, the sudden turn of popular and aristocratic loyalties, and the petty ingratitudes and defections within palace circles. Interleaving vivid episodes from salons, journey narratives, and reflective commentary, she traces the emotional toll of displacement, the perseverance of devoted service, and the resolve to continue publishing further volumes that complete her account.

«Héléna apparut à Ashley Cooper, assise au bord de la mer, tressant des filets; dès ce moment, l'homme d'État, le littérateur, disparurent; Ashley se sentit pour aimer un nouvel être. Hélas! l'auteur qui, dans son meilleur ouvrage[20], a si bien prouvé que la vertu est le plus grand bonheur, et le vice le plus grand malheur, ne sut pas assez respecter la vertu pour lui sacrifier un coupable délire; il le fit partager à l'innocente Héléna, qui vécut heureuse, croyant s'être donnée à son époux; elle était enceinte de huit mois, lorsque la mort d'Ashley lui révéla seule le titre de celui qu'elle idolâtrait et le malheur de son état. Aussi superstitieuse que tendre, la malheureuse Héléna crut s'absoudre de sa faiblesse en disposant du fruit innocent de son erreur, et le premier baiser de mère que l'infortunée déposa sur le front de sa fille, fut une promesse de la consacrer aux autels. Ashley Cooper avait cherché à expier sa séduction en assurant la fortune de la mère et de l'enfant; mais Héléna, vouée à une vie de pénitence et de pauvreté, n'accepta que la dot suffisante à l'adoption du cloître.

«Le grand-père d'Héléna vint à mourir, et cet événement hâta l'exécution de son projet; car Héléna aussi se sentit incliner vers la terre, comme la fleur des champs près de tomber.

«Le monastère est situé sur les bords de la mer, à plusieurs lieues de Naples. Résolue de s'y ensevelir avec sa fille, Héléna avait tout préparé pour s'embarquer avec cette nacelle, héritage de famille, que si souvent elle avait dirigée sur la mer à l'époque heureuse où la présence d'Ashley lui faisait trouver son bonheur immense comme la mer qui la portait. Avant de confier aux vagues sa vie et celle d'Arabella, elle lui avait remis une croix, signe de sa séparation du monde; une boîte contenant les preuves de sa naissance, et le portrait de son père. Le soir même Héléna fut surprise par une défaillance qui l'enleva en peu d'instans, et qui priva ainsi la jeune Arabella de son unique appui. Les soins et les respects du monde vinrent consoler la pauvre Arabella; mais elle fut sourde à la voix du monde, et s'échappa la nuit de l'asile que la pauvreté hospitalière lui avait ouvert; et, après avoir renouvelé sur la tombe d'Héléna la promesse filiale, Arabella s'élança dans la nacelle, pressant sur son sein la croix, symbole de ses vœux, et le portrait de son père; et la voilà sur les flots, sur ces flots où, tout à l'heure suspendue, on vient de la voir sauver. Les preuves de sa naissance et le portrait de son père, engloutis dans la mer, ne purent lui être rendus; mais, fidèle encore au vœu de sa mère, Arabella pria la troupe de la guider au monastère des Carmélites.

Le jeune Serti, beau de jeunesse et plus encore de dévouement, employa toute l'éloquence de ce sentiment pour la détourner de ces projets, désespoir de celui qui l'avait sauvée. Arabella, baissant ses timides regards devant les regards brûlans du jeune bohémien, lui opposa ses sermens. «Sois mienne, lui disait-il, et ton Dieu sera mon Dieu.—Je suis vouée aux autels, répondait Arabella; mais sois chrétien, sois mon ami; ils sont si purs les trésors du cœur! J'accepte un amour fraternel, un amour de charité: que nul sentiment terrestre ne le profane. Je suis attendue dans un saint asile; j'y prierai pour toi, pour ces pauvres idolâtres.» La troupe alors se dirigea vers le monastère. On en était éloigné de plusieurs jours de marche. L'intimité de tous les instans, l'influence du plus beau climat, les scènes ravissantes du lever de l'aurore et du soleil couchant, cette respiration de bonheur à côté et sous l'égide du plus beau des hommes et du plus passionné des amans, avaient sinon affaibli les pieuses intentions d'Arabella, du moins troublé sa vocation religieuse, par tous les rêves d'un amour inconnu et les combats de la jeunesse. Enfin la terre l'emporta sur le ciel. «Fais-toi chrétien, disait au jeune Serti la vierge chrétienne, et je suis à toi.»

«Ce changement de volontés devint tout ensemble le bonheur d'un seul et la joie de tous. La troupe fit halte. En signe d'hommage les tentes furent ornées de feuillages et de fleurs. On célébra les promesses. Hélas! une furie, sous les traits d'une femme, conçut l'affreux projet d'arrêter ces heureux préparatifs par des larmes.

«Parmi les jeunes bohémiennes dont les talens, les charmes et l'adresse contribuaient le plus à la prospérité de la troupe, se trouvait une jeune Sicilienne, jolie, séduisante, passionnée. Habile dans tous les rôles, Hermangarda avait joué la pudeur, l'innocence; Serti avait été momentanément sa dupe et sa victime; mais depuis bien long-temps l'illusion était détruite, et la plus désespérante indifférence avait remplacé un hommage passager. Consolée comme se consolent le vice et l'inconstance, Hermangarda aurait oublié Serti, si son orgueil blessé n'eût excité en son cœur un sentiment jaloux que cette femme osait appeler de l'amour. Affiliée à la troupe trois ans avant que Serti enfant y fût introduit, Hermangarda connaissait le secret de sa naissance. Elle avait six ans de plus que lui. Son projet fut d'abord de tout révéler à Serti et de le rendre à sa noble famille. Mais le goût d'une honteuse indépendance l'emporta. L'opposition d'Arabella remplit son ame de toutes les fureurs de l'orgueil et de la jalousie. L'infame Hermangarda résolut de se venger d'un dédain dont son opprobre était la seule cause. On savait dans la troupe que la mère d'Arabella avait laissé sa fortune à sa fille, mais à la condition de prononcer ses vœux. Son mariage allait tout changer; Hermangarda écrivit à la supérieure du couvent auquel la jeune fille était destinée, pour lui révéler cette désertion prochaine de l'autel pour un hymen idolâtre. Au moment où le plus beau soleil se levait comme pour éclairer et festeggiare les noces de Serti et d'Arabella, des archers munis d'ordre arrivent pour arrêter Arabella. Révolte alors de la troupe, à la suite de laquelle Serti, qui avait combattu en désespéré, est conduit avec douze de ses compagnons dans les prisons de Naples, tandis qu'une escorte de sbires entraîne Arabella au monastère des Carmélites, où la suit la vieille et fidèle Nora, qui avait élevé l'enfance de Serti. Conduite en présence de l'abbesse, Arabella avoua tout, parla avec la même innocence de son amour involontaire pour Serti, des vœux de sa mère mourante, de sa naissance et de son naufrage. Elle aimait; elle répugnait à enterrer dans un cloître des jours que l'amour réclamait. Une obscure prison fut le prix de sa résistance, et son plus cruel supplice était la haine de son odieuse rivale, qui avait su se faire recevoir au même couvent et s'attribuer le soin de la prisonnière. Le jugement des bohémiens rebelles se poursuivait à Naples. Les plus marquans, parmi lesquels figurait Serti, furent destinés à servir d'exemple et condamnés à mourir sur l'échafaud. Hermangarda, instruite de tout, apprit à la malheureuse Arabella que son amant allait périr. À ces mots l'infortunée ne résista plus; elle demanda à voir la supérieure, parla des dons de sa mère et promit de s'engager par les vœux qu'elle avait repoussés, n'y mettant qu'une condition, la grâce de Serti et de ses camarades. «Vous le pouvez, ma mère, s'écriait Arabella. Sauvez-le, sauvez ces malheureux; ils ne sont coupables que de pitié pour l'infortune. Serti est chrétien, que l'autel le protége; les autres cèderont à la voix d'une religion protectrice.» La malheureuse Arabella baignait de pleurs les mains de celle qui n'écoutait pas sans trouble des douleurs profanes. La supérieure envoya chercher un saint ermite, le consulta, et l'homme de Dieu partit pour Naples, porteur de paroles de paix et de miséricorde. La démarche du vieillard fut couronnée du succès; Serti obtint sa grâce; ses compagnons seuls furent exilés du royaume de Naples. Conduit par son vénérable guide, Serti arriva au monastère. L'entrevue des deux amans eut lieu en présence de toute la communauté, et leurs touchans regrets, leur cruelle et déchirante promesse d'une séparation éternelle, émurent et attendrirent tous les cœurs. L'implacable Hermangarda, jalouse même de leur désespoir, résolut dans sa rage d'y mêler l'effroi d'une terrible catastrophe. Serti, formé à la religion chrétienne par le pieux ermite qui l'avait sauvé du supplice, Serti se fortifiait dans la résolution de quitter le monde d'où s'exilait Arabella. Tout le couvent compatissait au sort des deux amans, et plus d'une jeune sœur, en voyant le jeune homme jeter des regards tendres et douloureux sur la grille qui le séparait de son amie, concevait bien plus l'erreur d'Arabella que son retour aux vœux de sa mère. On permettait aux amans, que d'indissolubles vœux allaient séparer pour jamais, on leur permettait la consolation de s'écrire quelquefois, et ces lettres étaient encore du bonheur. Hermangarda sut se rendre maîtresse d'une de ces lettres, et ce fatal aliment de sa jalouse rage inspira à cette furie un autre crime encore. «Ô mon Arabella, disait Serti dans ce dernier écrit, tu l'ordonnes, et je ne sais que t'obéir. Je quitte ce monde où tu ne vivrais point pour moi avec la même indifférence que j'eusse posé ma tête sous le glaive. Moins fort contre ta perte que contre le trépas, je sens ma vie s'éteindre. Hélas! mourir sans t'avoir pu nommer mon épouse, voilà la douleur qui me tue! Que ne donnerais-je pas pour te voir une fois encore comme dans ces heures délicieuses d'innocence et d'amour, où le présent était une félicité enivrante et l'avenir un rêve si doux… Hélas! des grilles, des cilices, de lugubres voiles, voilà notre avenir et mon désespoir.» Cette lettre ne parvint point à Arabella qu'elle eût consolée. Hermangarda, qui avait su dérober la lettre, inventa le mensonge d'une réponse indiquant un rendez-vous pour la nuit dans le jardin du couvent.

«Cette proposition flattait trop la passion du malheureux Serti pour lui laisser la faculté de réfléchir que croire à ce rendez-vous c'était flétrir la pureté d'une religieuse tendresse. Il s'y rendit… L'obscurité d'un épais ombrage, la fougue d'une passion mal domptée, les illusions de l'amour-propre, une trompeuse conformité de taille, tout concourut à l'égarement de Serti. La voix d'Hermangarda, son rire insultant, déchirèrent seuls le voile de cette décevante entrevue, quand elle eut été consommée. «Va, perfide, s'écria la mégère, tu as renié tes amis, tu as renié ton Dieu pour prendre celui d'Arabella; mais les béatitudes de ta sainte seront troublées par la connaissance de ta chute et de ton infidélité. J'aurai la joie de te voir abandonné, méprisé par elle.

«—Non, infame! s'écria le coupable et malheureux Serti; je suis bien vil puisque j'ai pu descendre jusqu'à toi; mais le crime involontaire ne souille point l'ame. Je suis déjà lavé du malheur de t'avoir connue par une passion qui m'excuse et qui me venge. Fuis, si tu veux échapper à ton juste châtiment.» À ces mots Serti se détourne avec horreur pour s'éloigner; mais Hermangarda, rapide comme le génie du mal, s'élance et enfonce un poignard dans le cœur de l'amant d'Arabella, qui tombe aux pieds de la furie, dont la rage s'augmente, au lieu de s'épuiser, à la vue de son forfait. Fille d'enfer, elle arrache le cœur encore palpitant de sa victime, et, traversant les galeries du cloître, elle arrive au saint lieu que sa rivale arrose de ses larmes. Une voix qui n'a plus rien d'humain fait retentir les voûtes de l'église et tire Arabella de sa pieuse extase pour la plonger dans un abîme de désespoir et de deuil. «Vois, s'écrie Hermangarda, vois, pieuse rivale, ce qui te reste du beau Serti. Tu ne prétendis jamais qu'à son cœur; je te le cède: reçois-le des mains de ton ennemie.» À ces mots elle jette son effroyable don aux pieds d'Arabella, s'apprête à la frapper elle-même, quand les religieuses, accourues au bruit, paraissent. À la faveur de l'émotion causée par un hideux spectacle, Hermangarda prend la fuite. Long-temps elle échappa à toutes les recherches. Arabella répondait à ceux qui la pressaient d'implorer la justice. «La mort d'une criminelle ne rendrait pas la vie à l'innocence… Ô mon époux, mon frère, tu pardonnas sans doute à ton assassin. Qu'elle vive pour se repentir. Mon devoir est de prier et de pardonner aussi.»

«Arabella vécut trois années dans toutes les saintes austérités du cloître; elle avait fait ériger au lieu où périt son amant une chapelle consacrée au pardon et au souvenir, sous l'invocation della Madona adolorata. Dans sa pieuse douleur, Arabella y passait les silencieuses heures de la nuit à prier pour l'ame de son amant. Au troisième anniversaire de la sanglante catastrophe, une figure pâle et menaçante apparaît au milieu des cyprès dont la chapelle était entourée, lance la flamme de ses regards sur la triste Arabella. Jalouse encore de la résignation de sa victime, Hermangarda veut la poursuivre jusque dans ses douleurs. Un cri se fait entendre: «Tu pries et tu pleures, Arabella; c'est ici même que Serti trouva la mort, infidèle et parjure; c'est dans mes bras qu'il te trahit. Interroge la vieille Nora, elle te dira tout…» Hors d'elle-même, Arabella se contente de répondre: «Serti a pu me trahir pour une misérable… mais il mourut avec repentir, avec foi, pardonnant à son assassin. Ô Dieu de clémence! ma mourante voix répète aussi pardon et oubli.» Le lendemain, les religieuses trouvèrent Arabella morte, étendue aux pieds de l'image sainte. Hermangarda fut enfin arrêtée par la justice, et finit son exécrable vie dans les tortures. Au milieu du supplice, elle faisait entendre cet horrible cri: «Pourquoi ai-je fini d'un coup et par la mort les maux de mes ennemis: oh! qu'une longue vie eût été meilleure à empoisonner!»

Nous étions assis dans les ruines de la chapelle qu'une pieuse fondation soutenait encore. Attendris par ce récit naïf des peines de deux amans, nous interrogeâmes une sœur qui y vint faire sa prière, sur la vérité de cette histoire: «Elle est vraie, nous dit-elle; voyez la madona qui domine les ronces et le lière, elle offre les traits d'Arabella; les cœurs souffrans viennent ici en foule confier leurs peines ou leurs faiblesses. Souvent alors les traits célestes de la Vierge semblent s'animer d'un doux sourire, et des voix aériennes murmurent doucement pardon et oubli.» La sœur nous raconta encore qu'un Anglais de grande distinction était venu offrir des sommes immenses pour obtenir les restes d'Arabella, mais en vain, parce que la bénédiction de la maison tenait à la présence de ces mortelles et précieuses dépouilles. Notre rencontre nous valut alors une énumération de miracles faite d'un ton si peu noble et si peu senti que l'émotion en fut affaiblie. Nous déposâmes la fleur du souvenir sur l'autel du Pardon, et nous reprîmes un peu tristes la route de Naples.

Eu arrivant à notre hôtel, on nous avertit de nous tenir prêts, qu'on était venu embarquer les effets, et que si le vent ne changeait pas nous partirions au jour. Notre résolution fut bientôt prise; profitant de la douceur de la nuit et de la température, nous fîmes porter notre souper sur la terrasse. L'air tempéré du mois d'octobre nous caressait comme un souffle du printemps. Tous les arbustes qui ornaient la terrasse étaient fleuris, Léopold était dans une sorte de ravissement… mais je veux réserver à un autre chapitre les détails de cette soirée qui ajoute un sentiment nouveau à tous ceux qui agitèrent ma bizarre existence.

CHAPITRE CXLI.

Mon départ de Naples.—Embarquement pour la France.—Le dernier des
Medicis.

Il suffit d'avoir connu Naples, d'avoir respiré sous son beau ciel pour savoir que la magique influence de ces climats électrise les têtes les plus froides. Qu'on juge de son effet sur deux ames qui n'osaient s'avouer ce qu'elles éprouvaient l'une pour l'autre. C'est toujours un mérite pour une femme de résister, cela en devient un plus grand en Italie. J'éprouve un orgueil si naturel d'avoir obtenu ce triomphe assez rare dans ma vie, que j'ajoute bien vite, pour en rehausser la vertu, que la candeur passionnée de Léopold doit ajouter au mérite du sacrifice. Je ne demande comme éloge à mes lecteurs que de me croire quand j'ai vaincu, pour prix de la franchise avec laquelle j'avoue d'ordinaire que j'ai failli. Pour aider un peu à mes vertueuses dispositions, je jetais autant que possible l'ardente imagination de Léopold dans la politique; mais après la bizarre journée que nous venions de passer, il ne prenait pas facilement le change. Le cœur de Léopold, avide d'émotions, se trompait sur le sentiment que je lui inspirais. Élevé loin du monde, il avait une éloquence où respirait tout à la fois l'élève de la nature et le brillant militaire. «Ma mère m'a légué à votre cœur, disait-il à genoux; que votre noble cœur accepte le legs de l'amitié. Aimez-moi plus qu'elle, si on peut aimer plus qu'une mère. Ma vie vous appartient; je n'en veux que si elle devient la vôtre.

«—J'ai accepté le legs, mon cher Léopold; mais seulement dans ce qu'il peut demander de devoirs et de tendresse envers toi.» Ce toi, qui échappa de mon cœur comme de celui d'une tendre mère à un fils chéri, fut une étincelle qui embrasa tout ce qui restait de raison à Léopold. Nous étions seuls, exposés à tout par la protection des ombres de la nuit. De temps en temps on entendait les sons de la guitare et les romances napolitaines, refrains d'un peuple insouciant et heureux… «Ils chantent leurs amours; ne repousse pas le mien.» Et, en me parlant, toute la magie de l'amour qui était dans les regards de Léopold se glissait dans mon ame. Il y a bien des dangers dans la certitude d'un sentiment vrai qu'on inspire; l'amour-propre flatté se joint à l'émotion de l'ame, et alors la raison reste sans force. Heureusement que la mienne, au moment de succomber, fut sauvée par un mot sorti de la bouche de Léopold, et qu'il se trouva employer pour me vaincre le nom qui seul pouvait m'arracher à une faiblesse. «N'en doute point, la France secouera le joug; la victoire sera encore des nôtres: celle qui a chéri le plus brave parmi les braves, ne rougira pas un jour de m'avoir aimé.» Léopold, en plaçant lui-même ce noble obstacle d'un grand nom entre ses désirs et ma faiblesse, me rendit digne de toute son estime en me donnant le courage d'une résistance qui commençait à fléchir. Je sus me soumettre à l'aveu que j'avais le plus redouté, sachant que c'était pour Léopold le plus sûr moyen de le rendre à lui-même. Je lui avouai ma liaison avec le maréchal Ney, les droits qu'il pouvait toujours se croire sur mon affection. L'agitation de Léopold fut pénible. «Que ne parliez-vous, me répétait-il; si je n'eusse conçu un premier espoir, je serais moins malheureux. Je croyais à votre liberté, et je voulais vous donner la mienne.

«Mon cher Léopold, vous êtes mon fils. Mon ami, vous aurez toujours une part précieuse dans mes affections.»

S'il avait pu lire dans mon cœur, le trouble que je lui dérobais eût trop long-temps prolongé le sien. J'ai donc quelque orgueil d'avoir su me conserver son estime et sa filiale reconnaissance. Redoutant de prolonger notre solitaire tête-à-tête, je proposai à Léopold de partir immédiatement pour Ischia. Nous partîmes en effet avec notre léger bagage de voyageurs militaires. Nous étions à peine descendus à l'auberge, qu'il fallut partir. Nous payâmes l'heureuse traversée comme c'est l'usage, en jetant tous deux encore un regard de regret, et moi de souvenir vers la brillante Parthénope.

La traversée fut agréable et rapide; les passagers étaient peu nombreux; c'était juste ce qui convenait le mieux à ma situation. La grande foule m'eût impatientée; car, comme les voyages de mer me sont antipathiques, l'incroyable mélancolie où ils me plongent se fût encore accrue des insipides attentions de tous les inconnus qui en pareil cas vous assiégent. D'une autre part, l'entière solitude eût continué de m'exposer aux dangers d'une intimité trop absolue avec Léopold, dangers auxquels je venais d'échapper à si grande peine. La chute eût été si facile sur l'élément des naufrages! J'avoue que je songeai à cette tempête en entrant dans le navire, et je m'aperçus avec un heureux espoir de vertu, que nos compagnons de route pouvaient, par l'heureuse ressource des conversations générales, me servir d'utile distraction à l'empressement toujours passionné de Léopold.

Tous les passagers étaient assis sous une espèce de tente grossière, jouissant du coup d'œil de cette mer magnifique qui sert de cimetière à tant de pays enchantés. Dès que nous eûmes perdu terre, un des voyageurs poussa un soupir et nous dit: «Je viens de voir furtivement ma patrie, et il faut de nouveau que je m'en éloigne.» Cet homme avait une physionomie pittoresque, et comme je n'aime rien tant que les récits des gens qui paraissent souffrir, parce que je sais que cela les soulage de raconter; je provoquai l'étranger, et voici l'histoire exacte, contemporaine, que j'entendis et dont je vais essayer de ne pas affaiblir l'intérêt.

LE DERNIER MÉDICIS.

«Lorenzo de Médicis était gouverneur de Naples en 1795. Accusé de haute trahison, il fut enfermé au fort de Gaëte avec l'abbé Capulo, son ami. De lâches courtisans avaient transformé en crimes quelques discours de Lorenzo. Il avait osé, par une bravade de paroles seulement, parler à la cour du roi de Naples de ses droits héréditaires sur la Toscane. Médicis et Capulo s'évadèrent, et l'on n'entendit plus parler d'eux. On crut que la politique les avait secrètement sacrifiés à ses sottes terreurs. Vers le même temps disparut également de la cour de Naples la jeune et belle Ersilia, fille unique du duc de Contari. On parla pendant quelques jours de ce singulier événement, et bientôt Ersilia fut oubliée comme il était arrivé des prisonniers de Gaëte, comme cela arrive de toutes choses. Médicis et Capulo avaient dû la liberté et la vie à l'amour que le premier avait fait naître dans le cœur de la fille du duc de Contari. Elle les avait fait conduire dans une retraite sûre, au sein des rochers de la sauvage Calabre, où elle vint joindre bientôt Lorenzo pour partager son obscurité et ses périls. Les biens de Médicis et de l'abbé Capulo avaient été confisqués, leurs têtes mises à prix: voilà les destinées que voulait partager la jeune et belle Ersilia, et pour lesquelles avait été abandonné le palais de son père. Jamais ame plus pure ne respira sous les traits de la beauté. Ersilia avait emporté les diamans de sa mère et l'or de ses épargnes; elle échangea les premiers et ses atours opulens pour le simple vêtement des montagnes siciliennes. Elle n'en était que plus belle. «Ah!» disait-elle à l'heureux Lorenzo le soir où il détacha de cette tête charmante le bouquet virginal, «oublie que je suis fille de tes ennemis; crois que nous sommes nés sous le chaume hospitalier de ces rochers, et notre félicité sera si grande que nous bénirons un jour les persécutions qui nous auront seules ainsi donné ce bonheur.» Lorenzo, quoique déjà arrivé à l'âge où les tristes rêves de l'ambition remplacent les doux songes de l'amour, s'abandonnait tout entier à sa tendresse; Ersilia était son univers. L'abbé Capulo, son ami fidèle, tenta vainement de lui faire partager ses idées de vengeance et l'espoir de faire sortir de l'infortune même une éclatante réparation. Après de longues et inutiles provocations de ce genre, l'abbé Capulo s'éloigna de l'asile des heureux époux. Ils n'apprirent son absence et ses résolutions que par un pieux solitaire de Monte-Nero, qui avait béni l'union de Lorenzo et d'Ersilia.

«C'était, vers les premiers jours d'avril 1798 que l'abbé Capulo s'était séparé de son compagnon d'entreprises et d'infortune; Lorenzo s'en affligea. Ersilia crut y voir de l'ingratitude. Hélas! il y eut au moins une funeste imprudence, et une terrible catastrophe vint la révéler.

«Le bon solitaire, depuis l'absence de Capulo, composait seul la société de Lorenzo et de sa belle compagne. Comme prêtre, il avait peu à demander à une si vertueuse pénitente: seulement lorsque Ersilia, adorant un amant dans l'époux à qui elle avait tout sacrifié, se livrait, dans ses erreurs, à l'excès de cette passion, le pieux mais indulgent cénobite lui reprochait quelquefois ces trop vifs transports, et s'efforçait de persuader à la jeune épouse qu'une ardeur pareille devait remonter vers la seule divinité. Alors Ersilia répondait au prêtre, surpris bien plus qu'irrité:«Mon père, oh! ne cherchez pas à réprimer ce sentiment, la vie de ma vie, et l'ame de mon ame. Je vous répondrais comme l'amante d'Abélard: Que Lorenzo se place entre mon Dieu et moi, qu'il lui dispute mon cœur…» Ersilia était si pure et si touchante dans l'expression d'une tendresse qui lui avait coûté tant de sacrifices, que le vieillard terminait ses exhortations par ces mots: Allez en paix, ma fille; une ame si belle retournera à Dieu: «Vada in pace, figlia mia, anima cosi bella tornera a dio.» Hélas! le jour même la prédiction s'accomplit. C'était dix mois après le départ de Capulo. Lorenzo étant à la chasse, Ersilia se mit en route pour l'ermitage avec les petits dons que son amitié délicate destinait au bon vieillard. Elle était sortie sous l'influence matinale, parée de fleurs, agitée encore des embrassemens d'un époux aimé, l'ame remplie de bienveillance et des doux rêves d'un long avenir… Hélas! la main des assassins allait borner cet avenir de félicité à quelques heures d'illusion terminées par une mort affreuse. Lorenzo, poussé par un funeste pressentiment, Lorenzo, inquiet et triste, rentra plus tôt que de coutume. Quoiqu'il fût prévenu de la démarche d'Ersilia, quoique l'heure probable de son retour ne fût point passée, il ne rentra point dans sa modeste demeure pour y déposer son arme, et prit aussitôt le chemin de l'ermitage. Son cœur battait avec violence: à peine eut-il mis le pied sur le seuil de cet asile de paix, que le désespoir avec toute sa furie vint s'emparer de ses sens bouleversés.

«Le corps d'Ersilia, outragé, mutilé par un raffinement d'infame barbarie, gisait aux pieds de l'autel baigné de son sang; le vénérable vieillard était immolé près d'elle. Les blessures attestaient une inutile résistance. Pas une larme ne coula des yeux de Lorenzo.

«Non, je ne pleurerai point, s'écriait-il; c'est du sang qui peut seul venger un sang si précieux»; et sa rage cherchait en frémissant quelle victime devait tomber sous sa vengeance. Il ne pouvait douter qu'on n'en voulût également à ses jours; la vie ne lui était plus rien: mais Lorenzo, avant de mourir, songeait à être vengé. Persuadé que la piété des villageois rendrait les derniers honneurs aux restes du pieux vieillard, il enleva le corps d'Ersilia, et enveloppant ce douloureux trésor dans son tabero, il prit le chemin d'une grotte connue de lui seul. Les assassins d'Ersilia épiaient Lorenzo depuis quelques jours; ils devaient l'attendre à un retour de chasse. Leur ordre était de l'amener vivant à Naples. Lorenzo dut à ce calcul du crime le temps de transporter les restes précieux d'Ersilia dans la grotte, et le bonheur d'attendre, armé, les vils brigands qui avaient juré sa perte. Debout et seul devant ce corps inanimé, ses cris de vengeance s'éteignirent quelques instans dans les larmes du désespoir. Il faut que le besoin de ces grandes représailles soit bien puissant dans le cœur humain pour avoir fait survivre Lorenzo au terrible spectacle offert à ses yeux, et pour lui donner le long courage de rendre les derniers et pieux devoirs à celle qu'il avait uniquement aimée: Volea vendetta quel sangue ed ebbe vendetta. Aux approches de sa demeure, il fut assailli par trois de ces brigands que stipendia si long-temps le gouvernement napolitain comme celui de Rome. Médicis en étendit deux à ses pieds, le troisième prit la fuite, et Médicis trouva sur ceux qu'il venait d'immoler le secret de leur odieuse mission. L'abbé Capulo avait sinon révélé l'asile, du moins laissé connaître l'existence de Médicis: dès lors il fut surveillé, harcelé de fausses promesses, et l'on parvint à saisir une lettre qu'il adressait à Lorenzo. Une fois la trace découverte, l'abbé fut sacrifié comme un instrument inutile. On voulut saisir Médicis vivant et le livrer à ces bourreaux qui, sous le nom de juges, sont toujours prêts à servir les haines ou les terreurs du pouvoir contre ceux que les lois seules ne frapperaient pas. Les vœux du crime ne réussirent que contre la plus innocente des victimes qu'il avait marquées. Lorenzo, échappant à tous les piéges, parvint, sous divers déguisemens, à s'embarquer et à rentrer à Naples, toujours inconnu, toujours attaché à une seule espérance, celle de venger Ersilia.

«L'occasion de satisfaire cette longue attente s'offrit enfin. Errant un soir aux environs de la grotte du Pausylippe, Lorenzo se trouva en présence du fils aîné de son persécuteur, unique espérance, digne émule de son barbare père, qui, loin de sa suite, semblait absorbé par de sinistres projets; la voix tonnante de Lorenzo lui fit entendre ce cri: Mort et vengeance!… Et l'écho du Pausylippe répéta vengeance… Muni de deux pistolets, Lorenzo en tendit un à son ennemi qui, aussi lâche qu'inhumain, et sans attendre l'arrêt du sort, tira sur Médicis qui riposta avec plus d'adresse, et l'écho répéta encore, mais pour la dernière fois: Vengeance!

«Lorenzo parvint à sortir de Naples et retourna en Calabre. La piété des montagnards avait élevé un modeste tombeau au pieux cénobite; mais personne n'osait habiter la cellule du vieillard assassiné. Médicis s'y établit, il y vécut chéri des pauvres dont il soulageait la misère, en leur demandant de révérer les mânes d'Ersilia. Mais de nouveau poussé par cette impossibilité d'être qui s'attache aux grandes infortunes, Lorenzo quitta sa solitude vers le commencement des désordres qui eurent lieu en Calabre. Il parcourut l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie, la Pologne, portant avec lui la vague et pénible inquiétude d'une proscription qui pourtant avait cessé d'être redoutable, car tous les pouvoirs avaient à Naples et ailleurs changé de main. L'ambition sembla remplir un moment les regrets de son cœur, en le jetant dans d'inextricables intrigues; il admirait Napoléon et le haïssait comme vainqueur de sa patrie; mais il ne conspira jamais contre lui. Médicis, après sept années, revit les lieux où il avait déposé les restes d'Ersilia, dont le souvenir, se réveillant, avait de nouveau assoupi les rêves de l'ambition. Le calme avait alors remplacé l'anarchie, Joachim occupait déjà le trône des Siciles. Médicis, jeune encore, n'avait eu besoin que de se nommer pour être comblé de faveur dans cette même cour où, quinze années avant, on avait lancé l'arrêt de sa proscription et de la mort d'Ersilia; mais il resta fidèle à sa mémoire, vécut près de ses restes chéris. En 1812, Lorenzo disparut de nouveau, laissant dans la grotte de l'ermitage beaucoup de lettres empreintes de toute la sensibilité d'une ame élevée; la terreur habite de nouveau cette solitude. Les montagnards conservent le souvenir des vertus et des malheurs des nobles infortunés. L'ermitage est sous la sauvegarde de la vénération publique. Des mains pieuses cultivent en secret les fleurs qui exhalent leurs doux parfums sur la tombe d'Ersilia et du dernier Médicis.»

Léopold, au récit de cette histoire, laissait éclater sur sa mobile physionomie tout le tumulte d'une ame qui comprenait la vengeance, car il comprenait l'amour.

De mon côté, j'étais pour ainsi dire suspendue à un double intérêt, celui de l'histoire terrible qui nous était racontée, et celui de l'effet incroyable qu'elle semblait produire sur Léopold. On ne peut se faire d'idée d'un récit fait pendant un voyage de mer. Cette immensité de deux déserts qui vous entourent, ce silence qui donne aux paroles d'un orateur des milliers de lieues pour écho, la bruyante et subite rumeur des vagues qui se fait entendre par instans, et qui, se mêlant à la voix humaine, semble un murmure lointain qui lui répond, il y a là, je puis dire, une des sources les plus abondantes d'émotions neuves et frappantes. Il existe une éloquence supérieure à l'éloquence elle-même, c'est celle qui naît d'un lieu extraordinaire, d'un moment critique, d'un personnage singulier. C'est ainsi que les mots les plus simples deviennent les plus sublimes, parce qu'ils sont d'ordinaire l'expression et en quelque sorte le cri du cœur humain ou de la nature aux prises avec quelque situation violente ou quelque sentiment original et unique.

Indépendamment de l'intérêt de ce qu'il nous avait raconté, l'étranger avait dû nous captiver surtout par l'influence du spectacle qui nous entourait et la disposition des cœurs qui l'écoutaient. Nous voulûmes en vain en savoir davantage sur sa destinée; il resta morne et silencieux, et comme accablé sous le poids des douleurs qu'il nous avait fait partager. Lors du débarquement, il disparut sans que nous ayons pu même lui adresser nos adieux.

Plusieurs fois, pendant cette traversée, j'avais éprouvé un inexprimable malaise, une sourde confusion de souffrances physiques et d'agitations morales. Le mouvement seul, quand il était plus violent, me soulageait, comme par une secousse de douleur moins vague et moins pénible. Léopold, alors, de momens en momens pressait sa belle tête contre mon cœur: vivre et mourir ici! s'écriait-il, et, à ces mots je retombais plus souffrante. Enfin, nous touchâmes terre; mais on venait de signaler je ne sais quel bâtiment suspect, et nous fûmes sur le point de subir la quarantaine. Je vais dans le prochain chapitre rendre compte de mon court séjour à Marseille et de mon départ pour Paris, où le cours des événemens me préparait les plus enivrantes surprises, et peu après, hélas! d'éternelles douleurs.

CHAPITRE CXLII.

Arrivée à Marseille.—Retour à Paris.—Tournée de Léopold.—Louise.

Malgré la plus heureuse traversée, je me sentis plus fatiguée de ce petit voyage maritime que d'un mois de marche militaire. Nous restâmes trois jours à l'hôtel Beauveau, et je ne donnai d'autres objets à ma curiosité dans les lieux publics, les spectacles et les promenades, que l'étude de l'opinion. Là, comme, partout, on avait la pensée d'un changement. Quand, lors de mon retour à Paris, je fis part à Regnault de cette disposition des esprits, il se frotta les mains d'un air tout singulier, m'appela un être précieux, extraordinaire, hors du moule connu, que sais-je? Je lui parlai de Léopold; il me témoigna l'obligeant désir de le voir; je le lui présentai le soir même, et il fut si charmé de son enthousiasme de souvenirs et de bonne volonté, qu'il me témoigna, après forces suppositions sur ce qu'il appelait ma nouvelle connaissance, le vif désir de le voir rentrer au service. «Voilà, s'écria-t-il, les officiers qu'il nous faut; c'est un dévouement à la Labédoyère.» Puis le malin interlocuteur ajouta à ses vœux militaires des insinuations d'une tout autre espèce, avec ce ton de facilité morale qui ne trouve de mal à rien.

«Léopold, lui dis-je, est pour moi aujourd'hui ce qu'il sera toujours, ni plus ni moins, M. le comte.

«—Tant mieux (se méprenant tout-à-fait); car Ney ne vous comprendrait plus.

«—Vous vous trompez; tant qu'il sera question de gloire, Ney me comprendra toujours.

«—Eh bien! je m'en rapporte à votre première entrevue. Ney ne comprend plus aujourd'hui que sa femme, ses enfans, son repos, la paisible jouissance de ses honneurs.

«—Je trouve plaisante votre indignation contre un guerrier qui a bien, au prix de son sang, acquis le droit de jouir de ce qu'il a mérité.

«—Mais Ney vous a ensorcelée;» et Regnault continua un feu roulant de propos moitié piquans, moitié aimables, auxquels je mis fin par cette déclaration de principes: «Si Ney me voulait pour le servir le reste de ma vie, comme domestique même, je ne balancerais pas.» Je sentis moi-même que je rougissais et que mes paroles allaient au delà de ma propre pensée. Par une inexplicable complication de sentimens, je n'exaltais autant mon dévouement passionné pour le maréchal que parce que l'image de Léopold était auprès de moi.

En arrivant, dans les premiers jours de février 1815, à Paris, j'avais trouvé une lettre du maréchal. Il me disait: «Je compte prolonger mon séjour dans ma terre; mais de grâce, mon amie, je vous renouvelle toutes mes recommandations de prudence.» Il ajoutait: «Je ne compte revenir à Paris qu'autant que j'y serai appelé.» Le maréchal était, depuis le 12 juin 1814, commandant du corps royal de cavalerie, gouverneur de la 6e division militaire, et pair de France. Je crus devoir, en lui répondant, lui mander toutes les observations que j'avais faites dans mon voyage. Je me rappelle sa réponse; elle était fort catégorique. Qu'on en juge. «Ceux qui veulent un changement veulent perdre la France; la paix est notre seul besoin. Qu'importe qui gouverne. Pierre ou Paul doivent être aimés, pourvu qu'ils aiment la France, son repos et sa dignité. Ne songeons qu'à la patrie.» Et j'ose affirmer qu'il ne vit qu'elle dans tout ce qu'il fit. Il était convaincu, dans toute la loyale sincérité de son ame, que le retour de Napoléon serait une immense calamité. Quelques jours après ses lettres, qui avaient en effet une date déjà ancienne, Ney arriva de sa terre et continua à vivre heureux au sein de sa famille. Dès notre première entrevue, Ney m'effraya par quelques uns de ces mots qui indiquent que l'on vous connaît un tort. Il me donna à entendre qu'il savait mon voyage. La froideur des opinions que Ney m'avait exprimées me fit trouver un charme singulier dans mes relations avec Léopold. Malgré la différence des âges et des sexes, il y avait une bien étroite sympathie dans nos manières de voir et de sentir; de part et d'autre un entier abandon et comme une réaction réciproque des mêmes pensées. J'occupais un assez joli logement, rue de Provence; Léopold demeurait deux portes plus loin, et dînait toujours chez moi. Nous nous rendions compte de nos courses; nous mettions en commun nos nouvelles de la journée, nos espérances du lendemain. Ce que son ame impétueuse appelait surtout, c'était la renaissance de la gloire militaire; il ne conspirait que pour un laurier. Hélas! il invoquait la gloire et c'est la mort qui lui a répondu. Assise sur un champ de bataille et de deuil, j'ai pleuré Léopold, comme la plus tendre mère pleurerait un fils adoré, au milieu du carnage de Waterloo. Je me suis sentie heureuse de n'avoir point placé le remords entre mes regrets et la tombe de ce malheureux jeune homme. Mais n'anticipons pas sur les événemens, la douleur nous y conduira trop vite.

J'oubliais de dire que Léopold, en rentrant en France avec moi, était resté quelques jours de plus en Provence. Il me raconta une action touchante dont il avait retardé la confidence. Entre Sisteron et Digne, près d'un de ces misérables villages dont, l'hiver, les toits de chaume semblent avoir disparu sous les neiges et où la misère dévore les campagnes, Léopold allait au pas de son cheval. Sur la racine noueuse d'un orme antique qui fermait l'entrée d'un cimetière, il avait vu assise, dans l'attitude d'une profonde douleur, une petite fille de dix à douze ans, pâle, maigre, mourante, à l'entrée de ce champ de la mort. Léopold sauta de cheval et, encourageant la pauvre petite par ses douces paroles, réchauffait ses mains glacées. L'enfant disait: «Oh! mon beau Monsieur, ne me touchez pas les mains, je suis si pauvre et si malade.

«—Je vous donnerai de quoi vous guérir; venez.

«—Ah! mon beau Monsieur, si cela se peut, faites plutôt donner un peu de bouillon à ma mère, et enterrer mon pauvre père mort depuis seize jours.

«—Venez, Venez, mon enfant.» Et tout en l'emportant il se faisait raconter les peines de la pauvre petite.

«—Mon père n'est pas enterré, mon bon Monsieur, parce que cela coûte trop cher d'aller au chef-lieu, et ici les neiges en empêchent[21].»

Léopold avait enveloppé la petite dans son manteau, et l'enfant se sentit ranimer par de douces paroles. «Nous voilà à la maison,» dit la petite; et tout ce que la misère a d'horreurs s'offrit alors aux regards attendris de Léopold. Léopold s'était arrêté sur le seuil. «Ma mère, ma bonne mère, vous vivrez. Voilà un Monsieur qui vient nous donner du pain et de quoi faire enterrer notre pauvre père.» Ici les sanglots arrêtèrent la voix enfantine. Léopold avança et vit dans un coin, sur un peu de paille, sous un lambeau de vieille tapisserie, un spectre à figure humaine, une femme, une mère jeune encore, dont le sein desséché offrait le seul et dernier aliment à une petite créature que ses bras décharnés avaient peine à retenir contre ce sein maternel, son unique berceau. La moribonde leva sur Léopold un regard éteint. Il fallut un prompt secours. Il la souleva, lui fit avaler quelques gouttes de liqueur qui la relevèrent un peu. Léopold dit à la petite de le conduire là où on pourrait trouver les choses nécessaires; ils y coururent. Et Léopold en me racontant sa bonne action s'écriait: «Si les riches savaient, mon amie, de combien de secours on peut pourvoir les malheureux avec deux ou trois napoléons, ils se donneraient plus souvent un plaisir, qui réveillerait leurs satiétés.» Il s'était, en rentrant chez la malade, assis auprès d'un foyer allumé par ses soins, et dont la flamme réchauffait des corps presque glacés. Léopold distribua prudemment une nourriture saine, convoitée par ces êtres si long-temps privés de tout. La religion de l'argent règne au hameau comme à la ville. Aussitôt que les voisins virent la misère fuir la cabane de la veuve, ils s'en rapprochèrent pour offrir aide et secours. Léopold, détourné de son chemin, demanda un guide; il était facile à trouver pour le Monsieur qui dépensait cinq napoléons d'or pour une charité. Léopold partit comblé de bénédictions. «Je m'aperçus de l'absence de la petite fille, me dit-il, et j'en fus presque choqué. Pauvre enfant! je la croyais sans reconnaissance, mais elle me réserva la preuve que les bons cœurs reçoivent leurs impressions de la nature, et que la délicatesse du sentiment survit heureusement quelquefois à la dégradation qu'imprime la misère. Pour revenir à la route, il me fallait (continua Léopold) repasser près du cimetière où j'avais trouvé la petite fille. Elle m'y avait devancé; je la vis à la même place, à genoux et dans l'attitude de la prière. Léopold entendit mêler au nom du seigneur celui du bon Monsieur. Aussitôt que la pauvre petite me vit, ajoutait Léopold, elle vint à moi, me prit les mains, et avec l'accent le plus touchant elle s'écria: «Ici, mon bon Monsieur, vous avez trouvé la pauvre Louise priant pour l'ame de son père et désirant mourir aussi. C'est ici que tous les jours je prierai pour vous le bon Dieu de vous conserver aux pauvres que vous n'oubliez pas, quoique vous soyez bien riche. Ah! puisque vous êtes si bon, priez une fois avec la pauvre Louise pour l'ame des siens.» À cette voix naïve et divine d'un enfant, les genoux de Léopold s'étaient inclinés vers la terre; lui qui ne fatiguait pas le pavé sacré des églises, il avait eu des élans de religion et de prière dans un cimetière de campagne.

Je remerciai Léopold de sa bonne œuvre et du plaisir que son récit m'avait causé. Déjà ma tête bâtissait le projet d'un pélerinage dans les Alpes avec le bienfaiteur, et dans l'intérêt de la protégée. L'avenir! nous le rêvions alors long et heureux; mais les événemens marchèrent, et leur course rapide, en renversant des trônes, m'ont laissé, avec bien d'autres peines et d'autres douleurs, le regret qu'un si doux mouvement de nos cœurs n'ait pu rien produire.

CHAPITRE CXLIII.

Le général Quesnel.—11 Février 1815.

Un jeune officier que j'avais connu dans les campagnes d'Italie et d'Allemagne m'avait singulièrement frappée, quoique dans de courtes apparitions, par l'éclat d'une galanterie spirituelle et chevaleresque. Ce n'est pas un médiocre éloge que d'avoir excité l'involontaire attention d'une femme dont le cœur était si grandement occupé, et dont les regards ne pouvaient tomber dans les jeunes états-majors que sur des mérites. Cet officier que j'avais le plus distingué parmi ceux qui avaient seulement passé sous mes yeux comme aimables, s'appelait Quesnel. Par une des plus piquantes singularités de ces temps, une liaison commencée à Paris dans un bal s'achevait sur un champ de bataille. On se connaissait en Italie, on se quittait en Allemagne et l'on se retrouvait en Pologne; on se perdait de vue pendant quelques années, et après trois ans comme à trois cents lieues de séparation, il semblait qu'on s'était encore vu la veille. Seulement, dans le trajet, le jeune capitaine était quelquefois devenu général.

Telle avait été la destinée de Quesnel. Il était chef de bataillon quand je le vis pour la première fois; je l'avais rencontré ailleurs colonel, et à mon retour à Paris, après l'abdication de Fontainebleau, je le saluai général de division, et il en avait déjà fait les preuves depuis plusieurs années. Vers la fin de 1814, notre intimité, entretenue par de fréquentes rencontres et par la sympathie si électrique des mêmes regrets et des mêmes affections, avait pris ce caractère de confiance et d'abandon un peu plus sérieux cependant que les capricieuses illusions de l'extrême jeunesse. Doué d'une grande facilité d'élocution, Quesnel était l'ame de plusieurs réunions et de conférences plus souvent politiques que galantes, quoiqu'il mêlât très bien leur double intérêt. Je le supposais plus initié que moi à des secrets dont je savais bien plus l'objet que le mot précis. Comme à cette époque Ney était à sa terre, et que d'ailleurs mon voyage avait un peu diminué la fréquence même de nos rapports épistolaires, j'avais encore, plus de liberté dans ma vie déjà assez indépendante. Vers la fin de janvier ou les premiers jours de février 1815, je déjeûnai, pour la première fois depuis mon retour, avec Quesnel, rue de Rivoli. Je le trouvai un peu soucieux, plus sobre des expressions ordinairement si vives de son enthousiasme et de ses espérances. «Je pense à une audience qui me tourmente, me dit-il.

«—Avec qui?

«—Avec M. le duc d'Angoulême.

«—Ah! mon Dieu, allez-vous aussi nous donner quelqu'une de ces proclamations avec les grands mots de tyran et d'usurpateur?

«—Vous croyez parler à Augereau: loin de là; mais je crains au contraire de n'être mandé que parce qu'on croit deviner que je pourrais bien en fabriquer d'une autre espèce.

«—Et si vous alliez être arrêté?

«—On ne fait pas de ces choses-là aux Tuileries; mais cela serait, qu'il faudrait y aller.» Et il s'y rendit le jour même ou le lendemain.

Quesnel était un de ces hommes de résolution qui en valent dix dans toute espèce de tentative qui offre des dangers à affronter, et sa loyale fidélité était passée en proverbe. Le soir on l'attendait chez Regnault; il ne vint pas. J'y passai quelques heures, et dis dans la société que j'avais déjeuné avec Quesnel et ce qu'il m'avait dit de l'audience du prince. Ces mots si simples parurent faire impression. Le nombre des entrans et des sortans apportait nécessairement une grande distraction dans l'assemblée. Quand elle fut un peu éclaircie, Regnault, s'approchant de moi, me dit: «Avez-vous vu Lefebvre Desnouettes à Fontainebleau?»

«—Non; pourquoi?

«—Savez-vous s'il était du nombre de ceux que l'Empereur congédia le 19?

«—Pas du tout; car vous savez aussi bien que moi que le brave général Desnouettes ne s'est séparé de Napoléon qu'à Nevers, où il avait été attendre son passage.

«—Vous en êtes sûre?

«—Comme de ma vie.

«—À qui avez-vous parlé au château?

«—Au duc de Bassano et à Korsakowski.

«—Point à d'autres?

«—Non, pas de personnages marquans dans ceux qui étaient restés après la débâcle du 19. J'ai remarqué Dejean, Ornano, Petit, le colonel Montesquiou, Bussy, M. de Turenne, chambellan, puis Drouot et Bertrand, qui sont partis avec l'Empereur. Mais à quoi bon toutes ces questions? Qu'y a-t-il?

«—Rien, peut-être; mais qui sait si, dans l'état des choses, un rien pareil peut n'être point grave. Vous êtes venue directement de Fontainebleau? Vous n'avez pas été à Briare, à Villeneuve-sur-Allier? Vous n'êtes pas en correspondance avec l'officier de la garde qui forma à Nevers la dernière escorte de l'Empereur? Vous n'avez pas parlé allemand avec un officier autrichien de l'escorte que l'Empereur refusa?

«—Monsieur le comte, vous n'avez pas retenu tout ce que je vous ai dit.
Vous n'auriez pas par hasard perdu l'esprit?

«—Je ne plaisante pas; il peut y aller de votre existence.

«—Bah! non si puo[22]. Au reste, je l'aurais bien mérité. Qu'avais-je besoin de me fourvoyer par sottise de cœur dans le dédale politique; mais que je sache au moins pourquoi on me ferait l'honneur de me faire un mauvais parti.

«—Exécrable tête.

«—Meilleure que la vôtre; elle ne s'effraie pas si facilement; mais expliquez-vous mieux.

«—Je ne puis.

«—Voilà qui est clair. Eh bien! en ce cas, adieu à la rue des
Victoires.

«—Connaissez-vous cette écriture?» et il me donna un billet écrit en allemand.

«—C'est l'écriture de votre dame allemande; je puis la confronter, j'ai son billet d'Essonne: elle dit qu'elle attend réponse à Beaune. Voilà bien de quoi alarmer. Comment ne connaissez-vous pas son écriture?

«—Mais le caractère allemand ne se reconnaît pas,» répondit-il avec humeur. J'en pris à mon tour, et quittai Regnault, ennuyée déjà de toutes ces agitations, qui, au fait, n'avaient rien de commun avec mon imagination, qui ne tenait à l'empire que par l'innocence du romanesque. Je n'ai jamais pu savoir quelle était au juste cette affaire; mais on disait qu'on avait vu une femme habillée en homme causer avec le commissaire prussien Walbourg-Tnechpess, et qu'à Avignon on l'avait aperçue au milieu des gens ameutés qui criaient vivent les alliés! à bas le tyran!; Lorsqu'on me rapporta ces propos, je fis une bonne scène à Regnault, sans en tirer un mot de plus; et je ne vois pas en quoi cela aurait pu me coûter la vie sous le règne des lois. Cette scène date du mois de février 1815, et je n'étais pas assez avant dans les mystères politiques pour savoir mon vingt mars à heure fixe et précise. Hélas! avant cette époque, une immense douleur m'était réservée par une catastrophe horrible, l'assassinat de cet aimable et brave Quesnel, que j'aimais par une parfaite conformité d'enthousiasme et par mille qualités excellentes.

Quelques jours après sa visite à Mgr le duc d'Angoulême, ses assiduités devinrent moins fréquentes dans les diverses réunions dont il était l'ame. Cette subite indifférence excitait une inquiétude dont l'intérêt de l'absent ne paraissait pas seul l'objet. Un de ses amis m'assura avoir vu un des parens du général, lequel l'avait quitté l'avant-veille, sur les onze heures du soir, à la grille du Carrousel (c'était le jour où j'avais déjeûné avec lui, et où il devait être reçu en audience particulière par le prince); son parent l'avait cru à une campagne des environs de Paris où il allait souvent; on s'était informé, mais il n'y avait point paru. Je ne sais par quel pressentiment je m'inquiétais de son absence. À cette époque on aimait à se savoir avec de véritables amis; on leur inspirait et ils vous portaient plus d'intérêt. Je fis part à Regnault de mon trouble; il me répondit: «Depuis que le général Quesnel a été reçu en audience par le duc d'Angoulême, je ne l'ai pas revu. Je ne m'en étonne pas, il a eu à subir peut-être une de ces situations délicates dont on veut supporter seul l'embarras. Il aura eu devant lui tout ensemble ses anciens intérêts et d'honorables avances.» Le jour de cette conversation, je rencontrai un ancien adjudant du général Lasalle, qui me dit: «Qu'on assurait que le général Quesnel s'était noyé.» À cette nouvelle je faillis m'évanouir.—«Pauvre Quesnel, continua cet adjudant, il a été sacrifié peut-être; on n'ignorait pas sa ténacité résolue; on savait tout, on l'a escofié.» La singularité de ce terme militaire calma mon saisissement par une hilarité involontaire en me rendant le bonheur du doute; mais l'espoir s'évanouit bientôt.

Ayant été déjeûner le lendemain dans un café voisin du Pont-Royal, à peine assise, je vis tout le monde courir à la porte en disant: «Voilà la charrette qui ramène le corps du général Quesnel qui s'est noyé…—Ou plutôt qu'on a assassiné d'un coup à la gorge, avant, de le jeter à l'eau», dit un militaire habillé en bourgeois, qui vint ensuite s'asseoir près de ma table. Je fixai sur lui un œil inquiet, son regard rencontra le mien, et ce fut comme une connaissance faite. On restait morne et silencieux dans le café; mes larmes roulèrent sur le journal que je tenais par contenance, car je me sentais suffoquée. Celui qui avait parlé chercha à attirer mon attention. Me voyant observée, je tâchai de me contenir, regardant un peu en dessous celui qui s'occupait de moi; il s'en aperçut, et m'étonna à me faire frissonner en me faisant un signe, une sorte de mouvement cabalistique que m'avait enseigné Oudet, et que, certes, je dus être surprise de me voir répéter par un autre; je ne saurais exprimer ce qui me passait par la tête, mais je sortis du café la tête droite, l'œil baissé. Je croyais être poursuivie par le fantôme d'Oudet, par cet être bizarre, séduisant et malheureux. En tournant la rue de Bourbon, j'entrai dans le passage du marché Boulainvilliers, me supposant alors en sûreté. Tout à coup je me trouve en face de celui que j'avais voulu fuir. «Vous ne me remettez pas, dit l'homme du café.» J'étais clouée à ma place comme une statue; il me semblait que sa figure allait m'offrir ces traits mobiles, cette expression prophétique et menaçante, ou trop enchanteresse, qui m'avait causé à mon printemps des émotions si extraordinaires.

«Quel signe avez-vous osé me faire? m'écriai-je; d'où me connaissez-vous? comment et de qui savez-vous qu'il me doit être familier?

«—D'Oudet, répliqua-t-il. J'étais avec lui à Furnes en 1796, au moment où un scélérat attenta à la vie du général Hoche. Quoi! vous ne me reconnaissez pas?

«—Oui, maintenant (et avec une joie extrême, quoique douloureuse), pardonnez-moi, je suis depuis quelque temps dans une agitation continuelle, et le triste spectacle que nous venons de voir n'a pas peu contribué à l'augmenter. Concevez cette incroyable singularité au moment où je vois transporter le cadavre d'un ami assassiné! Mes yeux doivent être frappés du signal d'une intimité mystérieuse avec un ami qui eut le même sort.»

Nous entrâmes ici dans quelques détails qui n'ont aucun rapport avec mes Mémoires. Je dois donc ne pas en fatiguer le lecteur. L'officier me dit qu'il était certain de l'assassinat du général Quesnel; que les traces du poignard dont Quesnel avait été frappé indiquaient une longue lutte de la victime et une longue opiniâtreté de la part des meurtriers. Cet ami d'Oudet arrivait de Muy en Provence: il me raconta qu'il avait vu Napoléon à son passage à Saint-Maximien, où, étant à table avec des commissaires étrangers, il avait adressé une si verte allocution au sous-préfet d'Aix. Il avait parlé à ce fonctionnaire d'administration, comme si lui seul (Napoléon) eût encore pu destituer et faire des préfets. L'officier ajouta encore à ces détails, qu'au bourg du Luc, quand on vola dans la nuit la cassette du maître-d'hôtel de l'ex-Empereur, avec 60,000 francs, il avait presque eu la conviction que ce vol avait été commis par quelqu'un de la suite, dont le dévouement n'avait pas été au delà de cette étape du voyage. «J'ai accompagné Napoléon jusqu'à Fréjus. Ne me demandez pas ce qui se passa en moi à la vue de cette escorte autrichienne conduisant le vainqueur d'Austerlitz et de Wagram.»

Je demandai à l'ami d'Oudet sa destination et ses projets; il ne faisait que passer par Paris pour se rendre à Lyon, sa patrie. Il avait des lettres pour Carnot; j'avais aussi personnellement besoin de parler à ce dernier; et nous nous rendîmes ensemble chez lui. Je prévins mon cavalier de ne point parler d'Oudet ni de mes relations; il sourit, et m'assura que cela ne me nuirait aucunement dans l'esprit de Carnot. «Mais c'est une bien étrange chose que tant de personnes différentes ayant été en contact intime avec cet homme dont le souvenir semble encore puissant comme sa présence même!

«Vit-il toujours dans le vôtre?»

Je ne pouvais répondre à cela que par un regard, et le regard fut compris.

À la manière dont l'ami d'Oudet fut reçu par Carnot, je dus juger qu'il était fort avant dans son estime; Carnot savait déjà la mort du général Quesnel, et en témoigna énergiquement son horreur. Il parla aussi avec l'ami d'Oudet du voyage que fit celui-ci lors du départ de Napoléon pour l'île d'Elbe, et je ne puis me refuser le plaisir de transcrire ce qu'il nous disait avoir entendu de la bouche de l'Empereur, parlant au maréchal Augereau, lesquels s'étaient rencontrés entre Lyon et Valence. L'Empereur et Augereau étaient tous deux descendus de voiture. Après l'avoir embrassé, Napoléon, prenant Augereau par le bras, lui dit: «Où vas-tu? sans doute à la cour?… Ta proclamation est sotte. Pourquoi des injures contre moi? Il fallait tout simplement dire: Le vœu de la nation s'est prononcé en faveur d'un nouveau souverain; le devoir de l'armée est de se soumettre. Vive le Roi! Vive Louis XVIII!—Ah! s'écriait Carnot; quel dommage que le trône ait pu tenter un pareil homme!» Je trouvai ces Messieurs d'un républicanisme trop rigoureux; et, ne voulant pas me perdre dans l'expression tour à tour métaphysique et furibonde de leur opinion, je les ramenai insensiblement à nos communs regrets sur l'infortuné Quesnel, et je les quittai pour aller dire à Regnault tout ce qui venait de se passer.

FIN DU CINQUIÈME VOLUME.

NOTES

[1: Peintre actuel de S. M. le roi des Pays-Bas.]

[2: Près Florence, route de Sienne.]

[3: «Si vous voulez prier pour son ame, venez, et vous serez bénie.»]

[4: «Elle en a pitié.»]

[5: «Je serai à toi, Paolo, ou à la mort.»]

[6: «Tu seras à moi, ou nous serons avec celle-ci.»]

[7: «Qu'il en soit ainsi.»]

[8: «Quoique princesse, Paolo, je serai à toi ou à la mort.»]

[9: «Mais tu es le bienvenu.»]

[10: Le comte de Hogendorp est membre des états-généraux du royaume des Pays-Bas, et fut porté en triomphe à Rotterdam; c'est le général Foy de la Hollande.]

[11: Je ne puis citer que le sens de la lettre qui éprouva le sort de quelques autres papiers et d'une bague à cachet du maréchal Ney; et qui se trouvèrent égarés lors de mon passage de Calais à Douvres (1816).]

[12: «C'est en vain qu'on s'oppose au destin.»]

[13: «Nom obscur, non pas déshérité de toute gloire.»]

[14: «Des fers, lâches, voilà vos batailles.»]

[15: «Je viens, Isaure; si je n'ai su vivre, je sais mourir.»]

[16: «Tu m'as voulue à toi, et me voici avec toi.»]

[17: Bohémiens.]

[18: «Non, il n'est pas votre fils, mais cependant vous avez beaucoup connu son père. Et qui était-il? un héros, un traître.»]

[19: «Dans moins d'un an, vous vous rappellerez de moi.»]

[20: Recherches sur le Mérite et la Vertu, par Ashley Cooper, comte de Chastesbury.]

[21: J'ai voyagé dans ces pays pendant l'hiver. Les pauvres mettent leurs morts sur les toits, dans un linceul et sous la neige. Cet usage est une triste conséquence du climat.]

[22: «Cela ne se peut.»]