«J'en ai là, me dit-il. On jette beaucoup de papier dans l'armée; on ferait bien mieux d'en faire des cartouches. Le colportage des opinions est sans effet sur le soldat; les officiers ne prennent même pas au sérieux toutes ces proclamations; mais l'Empereur y attache de l'importance, et le gouvernement veut bien s'en inquiéter; cela se rattache à la conspiration de Mallet. Fouché passe pour être à la tête de beaucoup de machinations qui se croisent. Si Napoléon, au lieu de l'envoyer en Illyrie, l'eût fait fusiller, il y eût eu justice, et la précaution eût été bonne. Puis les vendus dont il a cru se faire des amis! il verra! il verra! Nous ne sommes pas au bout; mais ne nous cassons pas la tête à toutes ces spéculations creuses et inutiles. Tous nos finauds seront attrapés tant que nous aurons du canon. Tant qu'il restera un soldat à l'Empereur, il peut être tranquille; il ne sera ni trahi ni perdu.» Ney me questionna ensuite sur ma liaison avec Talma dont je lui avais parlé, allant droit à une supposition tout-à-fait fausse que je réfutai, et quand je l'eus convaincu, je lui racontai l'anecdote qu'on va lire au chapitre suivant.
CHAPITRE CXXII.
Talma.
Ney aimait le beau talent de Talma; toutes les supériorités éprouvent en effet une remarquable et involontaire sympathie. C'était à l'ame élevée de Ney qu'il fallait confier les traits d'une ame généreuse. Parmi beaucoup de dames que j'avais connues à Bréda et à Anvers, en 1796, se trouvait une jeune personne d'une rare beauté et d'une famille distinguée de Malines. Elle avait dans toute sa personne toute la délicieuse nonchalance del certo non soche. Je ne la désignerai que par son prénom. Gertrude avait alors seize ans.
J'appris à mon premier voyage à Paris qu'elle avait disparu avec un aide de camp du général Dessolles. Notre liaison, quoique courte, avait été tendre; son souvenir s'était bien des fois rappelé à mon cœur, et j'étais comme frappée du pressentiment que je la retrouverais un jour. Mais j'étais loin de prévoir que je recevrais, par cette personne presque étrangère et errante depuis plus de vingt années, une confidence précieuse qui accroîtrait encore ma vive admiration pour un de mes amis les plus intimes, pour mon cher Talma. Elle m'avait long-temps cherchée, et, dès mon dernier retour à Paris, plus heureuse que dans toutes les investigations précédentes de son attachement, elle avait découvert mon adresse. Un billet d'elle vint me surprendre un matin, et m'exprimer l'intention de me consulter sur des choses de la dernière importance.
Je me fais conduire à l'adresse indiquée. On ne m'attendait pas, et ayant ouvert assez brusquement la porte, je me trouvai en face d'une femme en grand deuil, du plus noble maintien. Son regard doux et mélancolique inspirait tout d'abord la vénération et la pitié! Belle et jeune, son deuil ne portait pas l'empreinte de cette coquetterie de douleur qui souvent dément les larmes des veuves. Nous étions toutes restées immobiles au premier regard. J'étais déjà de moitié dans ses peines… «C'est vous, Gertrude, fut tout ce que je pus dire.
«—Oui, et je suis déjà moins malheureuse, puisque je ne suis point encore méconnaissable aux yeux de l'amitié!
«—Oh! que cette amitié serait heureuse des preuves que vous pourriez accepter.»
Nous nous assîmes, et son cœur s'ouvrit avec une chaleur que je vais m'efforcer de reproduire. «Je n'accuse que moi seule de la conduite de celui qui m'a perdue. Il ne pouvait m'estimer, je lui avais tout immolé, vertu, patrie, famille; je n'avais à ses yeux que l'attrait d'une conquête de plus. Il ne crut pas à mon amour, à mon amour si tendre, et j'en fus abandonnée. Nous touchions au moment de l'invasion de l'Italie; je rejoignis triste et désolée les lieux que j'avais remplis du scandale de ma fuite. Ma famille irritée, m'accabla des rigueurs d'une réclusion. Peu après on m'offrit ma liberté aux dépens de mon cœur; il était encore à Alfred, et j'osai préférer le pleurer ingrat, plutôt que de tout devoir à la tendresse d'un autre. Hélas! je prononçai mon arrêt fatal. On donna à mes refus le nom de rebellion, et à mes larmes sur la perte d'Alfred celui de démence. Des parens qui me haïssaient gagnèrent ma trop faible mère. Je fus jetée dans la maison des fous, et au 26 août 1801, s'ouvrit pour moi la porte de cet antre plus affreux mille fois que le tombeau. J'y passai neuf années, n'ayant autour de moi que le spectacle d'une effrayante dégradation. En vain je recourus aux prières, aux supplications pour prouver que mon cœur seul était malade, que ma raison était saine: l'orgueil m'avait condamnée et l'orgueil ne pardonne jamais. Enfin un jour, jour d'éternelle mémoire, la porte de mon cachot s'ouvre; j'entends des paroles de paix, de consolation; je lève les yeux sur l'être bienfaisant dont l'organe mélancolique et pur apporte à mon ame la première émotion qui, depuis deux années, ne fût pas une douleur. Mon regard avait suffi pour lui tout révéler.
«—Non, cette femme n'est point folle, s'écrie-t-il; son geste, son attitude, sa physionomie respirent la pudeur et la bonté. Un délicat instinct de femme avait su faire un chaste voile de la lourde et grossière couverture de ma triste couche.» L'étranger était accompagné de l'économe de la maison et de deux autres témoins.
«Cette visite porta immédiatement avec elle ses consolations; l'économe reçut les plus touchantes recommandations; on me plaça provisoirement dans une chambre propre et commode. On m'accorda des vêtemens, ma nourriture devint saine; le lendemain on revint pour des formalités et des bontés nouvelles. L'homme noble et généreux à qui je devais ce secours inespéré n'épargna rien: crédit, argent, démarches, il employa tout pour arracher à une horrible destinée une femme étrangère dont il ne connaissait que les torts et le malheur, n'exigeant pour récompense que de rester inconnu à l'objet de sa noble bienfaisance. Le succès couronna son angélique humanité, et la liberté, dernier bienfait, vint mettre le comble à la reconnaissance de tous les autres. En me l'annonçant, on me remit un contrat de 1,200 liv. de rente viagère, avec la seule obligation de signer une promesse de ne jamais revenir dans ma patrie, et de changer mon nom de famille. J'étais presque heureuse de cette condition qui complétait mon affranchissement. Qu'aurais-je pu regretter après de pareils traitemens? J'obtins, à force de prières, de mes gardiens que j'allais quitter, le nom de mon bienfaiteur; c'était Talma!
«Quoi! notre tragédien? m'écriai-je.
«—Oui, lui même. Vouée à un deuil éternel, mon projet est d'aller m'établir en terre étrangère; depuis six mois ma fortune s'est accrue par le don d'un legs inespéré et considérable. Je suis venue à Paris dans la seule intention de voir Talma. Depuis long-temps le respect pour un secret qu'il avait voulu pesait à ma reconnaissance. Après tant d'années de combats, elle fut la plus forte, et c'est pour y céder que j'accours du champ de bataille qui vit tomber Alfred. Voici quelques lignes que j'ai écrites à mon bienfaiteur. On m'avait dit que je le trouverais à Calais; je m'y suis rendue; il en était parti: mais je sais qu'il est à Paris maintenant. Un hasard singulier m'a procuré votre adresse; plusieurs officiers parlaient de vous devant moi; un d'entre eux vous connaît plus particulièrement. J'ai demandé si vous étiez à Paris, et il a répondu en m'indiquant votre demeure; c'était le neveu de l'amiral Verhuel. Ce que je me rappelais de votre amitié et de votre caractère m'a fait un besoin de vous voir, auquel je n'ai pu résister; vous êtes naturalisée en France, vous connaissez tant de monde, il ne vous sera pas impossible de me faire parler à Talma; je suis épuisée par de longs tourmens, mes forces s'en vont, et je ne voudrais pas mourir sans revoir l'homme à qui je dois la vie et tout ce qui l'a consolée.
«—J'ai promis, dis-je au maréchal, de présenter cette excellente femme à Talma, mon ami depuis dix-huit ans, et quand vous m'avez rencontrée, j'y allais. On ne saurait croire tout le bien qu'il fait; c'est presqu'un souverain par l'abondance de ses libéralités. Si nul acteur ne l'égale en talent, il est moins d'hommes encore qui le surpassent en généreuse bienfaisance envers toutes les infortunes.» Ney jouissait avec la candeur d'une belle ame de ces curieux détails; il daigna s'intéresser au sort de la femme dont je venais de lui parler avec cette abondance de cœur qu'inspire la vue si rare d'un caractère reconnaissant.
«Cette dame, ajouta Ney, veut se réfugier en Italie; engagez-la à attendre quelque temps.
«—Vous croyez donc, mon ami, que les affaires vont mal, et que cela va se brouiller tout-à-fait?
«—Je le crains; l'Espagne et la Russie, ma chère Ida, ont enterré notre bonheur. L'intrigue, en outre, prépare pour nous le surcroît d'autres dangers. À peine échappés à une retraite, il va nous falloir, malgré notre désastreux épuisement, commencer une autre campagne. Heureux si, versant notre sang jusqu'à la dernière goutte, nous conservons notre France intacte et pure. Les soldats voudraient du repos, un repos si bien gagné. On se battra encore, mais en raisonnant sa fatigue. Nous autres généraux et maréchaux, nous le voulons; il nous en coûte de ne voir rien finir. Nous vieillissons.»
J'avais souvent exprimé des idées semblables à Ney, mais il m'en avait blâmée, et chose inexplicable, je ne saurais dire le cruel regret que j'éprouvais de les entendre de sa bouche. Ce n'était certes qu'une saillie de mauvaise humeur, bien naturelle; mais mon imagination souffrait de l'affaiblissement de son enthousiasme, au moment où l'étoile semblait pâlir. Nous eûmes même à cet égard une vive altercation, assez vive même pour me faire craindre une seconde rupture; mais la voix de la patrie menacée, le sentiment du devoir et l'approche des dangers le réconcilièrent bientôt avec Napoléon et avec moi.
CHAPITRE CXXIII.
Préparatifs de la campagne de France.—Émotions politiques.
Je restai quelques jours sans voir Ney, et, comme nous nous étions quittés un peu fâchés, je ne voulais provoquer ni son repentir ni sa visite. Si le sujet de la brouille eût été quelque chose d'intime et de personnel, je l'aimais trop pour rester quelques heures seulement sous le poids d'un reproche ou d'une apparence d'insensibilité; mais la rancune ne venant pas du cœur, j'étais bien sûre qu'elle ne tiendrait pas. En effet Ney vint me voir au bout de deux jours, et je bénis presque la querelle qui avait ainsi pour résultat une démarche qu'il n'eût peut-être point faite sans ce motif d'impulsion polie et repentante. Mais ce qu'il y a de curieux dans les caractères francs et impétueux, c'est qu'ils se fâchent encore même en se réconciliant; que poussés par la bonne foi de leur premier mouvement, ils y cèdent de nouveau, même dans les réparations qu'ils ont la volonté de leur donner. Ney n'avait jamais ressenti pour moi cette égalité de passion qui fait en quelque sorte disparaître l'ame pour la confondre avec une autre ame; je crois même qu'avant la grande catastrophe qui me fit entrer tout entière dans son cœur, mon empire, celui de suivante de sa gloire, avait beaucoup tenu à ce qu'il retrouvait en moi presqu'un camarade de guerre autant qu'une femme; rien d'original, sous ce rapport, comme son retour après notre débat; j'espérais de la tendresse, et j'entendis encore de la politique. Hélas! ce pauvre ami aimait tant son pays qu'il ne croyait pas être infidèle en me parlant de la France, alors menacée, envahie; voyant arriver sur ses frontières les soldats de toutes les capitales où avaient flotté nos aigles orgueilleuses; mais tout ce qu'il disait avait un charme irrésistible de chaleur et de sincérité; la France était au fond de toutes ses pensées, et cet immense intérêt, base lui-même de mon attachement pour le maréchal, me faisait écouter, avec une incroyable émotion, ce que j'appellerais volontiers son improvisation patriotique. «Vous aviez raison, mon amie, de réchauffer un peu mon ardeur pour Napoléon. Il a commis des fautes; il ne nous a guère ménagés; mais il supporte au moins dignement des revers que peut-être il eût pu ne pas appeler sur nos têtes; il fait bonne mine à la mauvaise fortune; son génie se réveille pour nous organiser une armée, pour nous fabriquer au moins des cartouches avec lesquelles nous puissions dignement mourir.» Mais, comme malgré lui, le sentiment profond des malheurs publics le ramenait à une sorte de misantropie. Les noms de la plupart des grands personnages de l'État ne sortaient de sa bouche qu'avec des bouffées de mécontentement et de blâme. Il avait avec moi toute sécurité, et ses expressions, qui n'étaient retenues ni par la politesse ni par la crainte, n'en étaient que plus vives, et n'en sont que plus curieuses comme peintures des opinions qui circulaient dans le monde chargé alors de nos destinées.
«—Et ce Murat, s'écriait-il, le concevez-vous? Il nous a quittés dans la dernière campagne; il n'a pas vu qu'en remettant son commandement il descendait du trône qu'il tient de l'Empereur. Murat est le premier soldat de la France, mais la royauté l'a gâté; elle lui tient au cœur; il en est vain comme les femmes de leurs diamans. Il croit se conserver en se tournant d'un autre côté que nous: il se trompe; et quoique cela aille mal pour Napoléon, Murat, comme tous les autres, ne peut rester roi qu'autant que Napoléon restera empereur.
«—Comment! autant que Napoléon restera empereur? Êtes-vous fou, Michel? Pourra-t-il ne plus l'être? Quoi! on l'assassinera donc?» lui disais-je avec la plus entière conviction que, malgré les désastres de la Russie et les défections de Leipsick, détrôner l'Empereur me paraissait impossible…
«Non, dit Ney brusquement, cela n'est pas impossible, et il sera lui-même pour quelque chose dans la possibilité. Tous les anciens partis vivent encore, sous terre il est vrai, mais ils en sortiront; et il y a des momens où nous sommes, nous autres, tentés de croire l'Empereur de complicité avec ses ennemis. Il sait qu'il a autour de lui, dans ses conseils même, des j… qui le travaillent d'accord avec l'Angleterre; qu'une conspiration européenne l'enveloppe; il voit l'abîme, et il semble qu'il veuille y tomber.»
Ici, se livrant à son impétueuse franchise, le maréchal Ney me traça un tableau de main de maître du 20 décembre, premier lever de Napoléon aux Tuileries après le retour de Leipsick. «Il n'avait plus d'armée, mais il en a retrouvé là une de courtisans. Belle ressource que les harangueurs du sénat, du conseil d'État, des cours judiciaires, des corps administratifs! Tous ces gens-là n'ont su que louer, suivant la formule consacrée depuis dix ans. La phrase a été son train au salon du trône, et l'Empereur a pris au mot ces courages à appointemens. Il est trop bon, trop facile, trop crédule. Pour sabrer les Prussiens, qu'a-t-il besoin de ses valets dorés? C'est au peuple, sa vraie force, aux soldats, ses vieux amis, qu'il doit uniquement s'adresser; il sait bien qu'avec nous il est en famille.
«—Ah! j'aime à vous entendre parler au jour de l'adversité et des épreuves comme aux jours de la victoire et de l'enivrement de la bonne fortune.» J'avais beau épuiser mon éloquence; je voyais bien que le maréchal avait un fond de mécontentement contre l'Empereur. Il était convaincu qu'il aurait dû faire la paix à Dresde, arranger autrement ses affaires, rester allié avec l'Autriche. «Caulaincourt avait très bien préparé les choses dans sa négociation avec Metternich. Napoléon a voulu la guerre; il pense un peu trop à son antipathie pour l'Angleterre. Lui qui n'écoute que ses propres avis, lui qui est de feu contre ses amis qui raisonnent, il est de glace contre ses amis qui le trahissent. Il en fait ou trop ou pas assez. Bernadotte, ce Gascon qui lui décoche de si jolies proclamations, il le ménage. Nous avons perdu nos meilleures troupes dans des combats souvent inutiles. Reggio, Tarente, Vandamme et moi, nous avons essuyé des échecs: cela ne devait-il pas lui prouver l'impossibilité de la lutte?
«—Mon Dieu! vous êtes bien mal disposé pour lui aujourd'hui.
«—C'est que je prévois ce qui va arriver: les ennemis sur notre territoire et une guerre d'extermination…
«—Mon ami, pourvu que dans cette fatale extrémité nous soyons les exterminateurs.
«—Ida, me dit-il en me regardant de manière à me pénétrer jusqu'au cœur, vous êtes bien dévouée à Napoléon depuis quelque temps; est-ce qu'il y aurait de la vérité dans certains bruits?
«—Quels bruits? répliquai-je avec le feu qu'on met à prévenir une explication périlleuse; mon dévouement à l'Empereur me vient de mon enthousiasme pour votre gloire. Je la vois, ainsi que celle de la France, si étroitement unie à Napoléon, que les séparer serait porter la hache dans vos lauriers. Ah! que je meure avant que cela arrive!
«—Allons, il n'y a rien à dire à un si pur amour pour la France. Ma bonne Ida, vous êtes une singulière femme, mais que j'aime bien.» La politique, qui nous avait brouillés à la première entrevue, nous rapprocha plus intimement l'un de l'autre à la seconde; ce jour-là, en nous quittant, nous étions plus amis que jamais.
Le même jour j'allai voir Talma qui était aussi profondément remué par les événemens, mais plein de confiance dans le génie de l'Empereur. «Il a contre l'adversité, disait Talma, toute la vigueur du vainqueur d'Arcole et de Marengo. Sa constance, sa volonté de fer, son ame de feu sont déjà une armée. Son regard vieillit les plus jeunes soldats, et son étoile sortira radieuse de tant de nuages qui ne sauraient la couvrir.» Je parlai à cet excellent Talma de la pauvre Gertrude: il avait oublié le bienfait, mais non pas le malheur. Mon récit renouvela sa touchante compassion; il était si naturellement généreux qu'il ne comprenait pas mes éloges, mais il comprenait mon ame, et je sentis que ma visite lui faisait un de ces plaisirs délicats qui naissent d'une vive sympathie de pensées et d'impressions. J'emportai une bonne nouvelle pour Gertrude, qui m'en remercia comme si j'eusse été de moitié dans la générosité de Talma.
Ney m'avait prévenue qu'il ne me verrait pas de quelques jours. Je fus bien agréablement surprise de trouver en rentrant, le jour même de sa visite, un billet qui m'indiquait, pour le surlendemain fort tard, un rendez-vous. Quand il s'agissait de lui, toute autre affaire était oubliée; ma vie cessait, pour ainsi dire, pour se concentrer dans la sienne; puis mon cœur, si prompt à s'attacher aux douces chimères, rêvait déjà bien au delà du bonheur d'une visite. Hélas! dès que Ney entra chez moi, et dès le premier coup d'œil, l'altération de sa physionomie me dit tout autre chose.
«—Avais-je raison, s'écria Ney, dans mes prédictions et dans ma colère; le vaisseau de l'État fait eau de toutes parts. Par la Suisse, par le Rhin, par le Nord, nos frontières sont entamées; tous les ennemis de la France se donnent la main. Les coalitions se sont formées à force de revers. Cette fois elles sont épouvantablement habiles et unies. Cette réaction de tous les orgueils blessés était inévitable. Les poltrons eux-mêmes sont leur désespoir, et les plus braves leur lassitude. Les débris de nos vieilles bandes sont prisonniers dans toutes les villes depuis la Vistule qu'elles occupent inutilement. Ida, ma pauvre Ida, ma tête se perd quand elle mesure l'abîme…»
La gloire et la grandeur de la France étaient si chères au cœur du maréchal Ney, que l'aspect des désastres publics le mettait hors de lui. «Quelle affreuse nouvelle, répétait-il;» et ce noble guerrier, provoqué, par mes questions, par la chaleur de l'amitié et du patriotisme, restait muet, après quelques exclamations plus énergiques que claires. «Enfin, s'écria-t-il, surmontant son abattement, une nouvelle campagne va s'ouvrir. Puisse-t-elle du moins nous conserver nos limites, notre belle France… Il serait par trop cruel de nous voir enlever les conquêtes de la république, de perdre sous les aigles les triomphes de Valmy et de Jemmapes.» Il était venu pour me dire beaucoup de choses, et son trouble fut tel qu'il me quitta sans entrer même dans l'objet de l'entrevue qu'il m'avait demandée.
Regnault, que je vis le lendemain, était plus agité encore. L'année 1814, qui allait s'ouvrir, se préparait sous de bien tristes pronostics. Hélas! ils ne devaient que trop tôt et trop ponctuellement se réaliser. Je connaissais trop Ney pour ne pas m'être aperçue, à travers ses agitations politiques, qu'il avait besoin de me confier autre chose; je ne m'étais pas trompée; car le soir même du lendemain je reçus une confidence qui me fut à la fois chère et pénible: elle m'apprit que le cœur de Ney me garderait toujours une place, que ni liaisons anciennes ou nouvelles, ni devoirs ni infidélités ne me raviraient jamais. Si j'éprouvai une légère blessure, un plus noble penchant étouffa bientôt mon amour-propre blessé. Donner à Ney une preuve de désintéressement et en quelque sorte d'immolation, me tint lieu du bonheur. Prévoyant une nouvelle et périlleuse campagne, pressé par une lettre qu'il venait de recevoir, Ney me fit part d'une liaison d'un moment avec une belle Polonaise qui lui en avait dérobé le précieux gage. Je me chargeai de la commission qu'il me donna, mais malgré mon zèle je ne réussis pas immédiatement à découvrir l'innocent objet de ses inquiétudes. Pour ne pas revenir sur le même sujet, je vais raconter ici l'étrange hasard qui, en 1821, me fit rencontrer cette fille de l'amour d'un héros et de la faiblesse d'une noble et belle étrangère, qui fut assez heureuse pour mourir avant le jour fatal qui enleva à sa fille bien-aimée son illustre protecteur naturel. Il faut que je ne sois pour aucune sensation organisée comme les autres personnes de mon sexe; car, passé la première irritation de l'aveu, je puis assurer que j'éprouvais, au moment de la confidence même, un désir de mère à voir cet enfant. Je me formais déjà un plan de vie; je disais: «N'est-ce pas, Ney, que vous me la confierez? J'irai vivre à la campagne, je lui apprendrai à vous connaître, à vous chérir, et elle ignorera ce que j'ai eu de torts.» Il me pressait dans ses bras, me répétant: «Ida, bonne et chère Ida;» et moi d'être fière et heureuse plus que du plus brûlant délire d'amour. Hélas! il ne devait pas jouir de la douce sécurité de me voir veiller sur l'objet de sa tendresse inquiète.
Dans les premiers jours de janvier 1821, je fis un voyage à Verdun. J'arrivai vers le soir; c'était un jour de plantation de croix. Les rues étaient encore tout encombrées des oisifs que cet événement avait attirés. On y voyait avec leurs parens les jeunes filles qui avaient formé le cortége, ornées de guirlandes et de voiles blancs. À Verdun, un cortége de jeunes filles, vêtues de blanc, rappelait un trop cruel souvenir pour n'être pas un pénible spectacle. Je m'éloignai avec précipitation, et remettant mes visites au lendemain, je sortis de la ville vers le lieu, déjà désert, où la sainte cérémonie venait de rassembler toutes les ames religieuses ou avides des pompes extérieures du culte. Non loin de la croix qu'on venait d'élever était assise sur le gazon une jeune fille dont l'aspect enchanteur me fit sentir une surprise toute prête à devenir de l'admiration; son léger vêtement était fermé par une ceinture noire qui dessinait Aine taille souple et élégante; un grand chapeau de paille était à ses côtés, et la légère bise du soir faisait voltiger des tresses dorées dont la mode n'avait pas encore dénaturé les gracieuses ondulations, ni torturé les boucles naturelles; un grand portefeuille de dessins était placé près du chapeau. Je fis à mon domestique signe de s'éloigner; je m'approchai doucement de la jeune personne, de façon à la très bien examiner avant d'en être remarquée. À peine les roses de la première jeunesse commençaient à remplacer sur ses joues les couleurs plus prononcées de l'enfance, et déjà se lisait sur son front virginal l'empreinte des soucis; les pénibles soupirs d'une profonde méditation soulevaient un sein naissant à peine. Elle prononça à mi-voix quelques mots sans suite, mais dont le son fit aussitôt vibrer toutes les cordes de mon cœur: en me rappelant cette douceur d'accent d'une jeune fille, il me semble reconnaître quelque chose d'une voix chérie. Éveillée par cette divination mélancolique, il me semblait lire sur le front virginal de l'inconnue une expression de physionomie qui me rendait comme présente l'image douloureuse de l'infortuné maréchal. Je fis un mouvement pour être aperçue: à l'instant la jeune fille fut debout et prête à s'éloigner. Mon cœur battait avec violence; «De grâce, Mademoiselle, restez; mon sexe, mon âge, doivent ne vous causer aucune crainte. Vous êtes seule; mon domestique nous suivra de loin; accordez-moi quelques instans, dites-moi quels heureux parens ont le bonheur de vous avoir donné la vie.»
«—Hélas! Madame, dit-elle avec un maintien parfait, depuis bien long-temps les paroles bienveillantes sont étrangères à mon oreille; excusez le trouble qu'elles causent à la pauvre Féodora.
«—Ce nom annonce que vous n'êtes pas née en ces climats; cependant votre accent est si pur…
«—Je suis fille d'un Français et d'une Polonaise, continua-t-elle précipitamment, orpheline de tous deux; depuis trois mois seulement je sais que je n'ai rien à demander à la société qui me dédaigne, rien à espérer de ce monde où ma naissance devient un titre d'exclusion ou d'une insultante pitié.» En s'exprimant ainsi, sa belle physionomie s'était animée d'une fierté douloureuse; d'abondantes larmes coulaient sur ses joues. Je pressai sa main que j'avais saisie avec une religieuse tendresse: c'était la fille du héros, de l'homme que j'avais idolâtré, que je pleurais avec désespoir: oh! que cet être me parut cher. Je n'ai jamais conçu l'orgueilleux amour-propre qui fait repousser ou haïr l'enfant de l'homme qu'on aime, lors même que ces enfans sont une irrécusable preuve d'inconstance. Quand la passion a été sincère, elle étouffe tous les murmures de la vanité. Je rassurai Féodora, m'informant avec intérêt des amis, des soutiens qui restaient encore à sa jeunesse. «Je suis un enfant illégitime, voilà tout ce que je puis dire. Je n'accuse point mon père; ses mânes m'entendent; ma mère n'a pu supporter sa mort funeste. Je suis seule, oh! bien seule au monde.» L'air, le ton, le regard de Féodora étaient pénétrans. Il faut en avoir éprouvé la puissance pour comprendre tout ce qu'une ame noble et fière ajoute à la beauté d'une femme.
Je tenais la main de Féodora; je lui prodiguais tous les noms qu'une mère tendre donne à une fille bien-aimée. J'ouvrais ainsi son jeune cœur à la confiance, qui n'eut plus de secrets pour moi. Féodora avait sept ans lorsqu'elle perdit sa mère. À l'instant tout changea autour d'elle, les soins, la vie, jusqu'aux robes qui naguère la paraient. Une vieille Polonaise, Élisabeth Dobninski, accompagnée d'un valet de chambre, lui firent passer bien des jours en voiture, et un matin Féodora se vit en s'éveillant dans une petite chambre avec des personnes inconnues, mais dont les manières douces et caressantes gagnèrent le cœur de la pauvre orpheline. Cependant Féodora ne put sans un cruel chagrin se plier au changement de sa fortune; elle n'avait jamais parlé que français avec sa mère, et sous ce rapport du moins elle se trouva moins étrangère au milieu de ces êtres inconnus; mais sous tant d'autres, qu'elle était à plaindre! Au lieu de ces arts charmans dont sa mère l'avait entourée, ce n'étaient plus que les grossiers ennuis d'un travail mécanique. Féodora n'avait aucune aptitude à ses nouveaux devoirs; son caractère était doux, mais fier. La contrainte la révoltait; elle continuait en secret à s'occuper des leçons de sa mère; un crayon était un trésor, et un bouquet de fleurs fut souvent acheté par l'orpheline au prix de l'abandon de quelque pièce de sa modeste garde-robe. Elle sacrifiait souvent les heures destinées à une pénible tâche de ménage au plaisir de courir au loin la campagne pour former son herbier, et de composer des dessins imparfaits, mais précieux par les mots touchans qu'elle plaçait sous chaque fleur en souvenir de sa mère. Féodora vivait depuis deux années à Verdun dans cette monotone médiocrité, sans plaisir, sans espérance, mais du moins sans privations du nécessaire. Peu à peu la main invisible qui la soutenait s'est montrée moins exacte dans ses dons. Attachée peu à peu par l'habitude, comme tous les bons cœurs, à ceux qu'elle voyait tous les jours, Féodora, accablée du changement de leurs manières, leur demanda en larmes ce qu'elle leur avait fait. «Que voulez-vous, Féodora, lui dit la femme, nous gagnons notre vie par notre travail. On nous écrit que votre pension ne sera plus payée, et nous ne pouvons vous nourrir pour rien.» Ces mots avaient enlevé à la malheureuse orpheline ses dernières illusions; il lui fallait même renoncer aux travaux de l'aiguille pour descendre aux pénibles soins d'un ménage d'artisan. Il fut impossible d'y plier sa fierté, et surtout du moment où la découverte d'un papier mêlé aux lettres de sa mère lui eut appris le nom et la haute illustration de celui à qui elle devait le jour et le rang de sa mère. De ce jour, Féodora, perdue dans le vague d'une affreuse mélancolie, faisait et défaisait mille projets; ses nuits se consumaient dans les larmes; le jour, elle courait respirer l'air libre de la campagne. Mais peu à peu la cruelle nécessité exerça sur elle sa fatale puissance; on força ses habitudes sans vaincre ses dégoûts. «Je fus pendant deux ans si malheureuse, me disait-elle, que souvent j'invoquai les mânes de ma mère, pour lui demander si c'était un crime de s'ôter la vie.» Ces paroles me firent frissonner: un pareil aveu dans une bouche de quinze ans renferme tant de douleur!
Insensiblement on reprit, plus tard, avec Féodora des manières moins sèches. Un jour on lui dit d'être tranquille, qu'une grande dame aurait soin d'elle et la protégerait. «Je ne veux pas être protégée, mais aimée, répondit la fière Polonaise.» En effet, sa pension fut payée, et l'on s'occupa de son instruction religieuse.
Je témoignai à Féodora le désir de l'accompagner, de connaître les personnes auxquelles on l'avait absolument confiée. «Non, me dit-elle, car cela restreindrait ma liberté. Ce qu'on me recommande surtout, c'est de ne faire connaissance avec personne. J'ai tant besoin de penser que je vous verrai encore, et que même, loin de Féodora, vous n'oublierez pas les confidences de la pauvre fille illégitime!» Je pressai l'aimable infortunée sur mon cœur avec une tendresse de mère. Hélas! j'étais déjà pauvre alors, et ce fut un des momens de ma vie où j'ai senti que l'argent peut être quelque chose pour le bonheur. Si j'en eusse été pourvue, comme dans mes beaux jours, j'eusse dit à Féodora; «J'ai adoré, je pleure avec désespoir le héros qui te donna la vie; le nom de ta mère est une amertume pour mon cœur, mais n'est-tu pas aussi la fille de celui que j'ai tant aimé? Viens, retrouve en moi l'appui et les entrailles, de la bonté paternelle.» Après nous être donné rendez-vous pour le lendemain, nous nous séparâmes.
Mais je l'attendis vainement au rendez-vous. Qu'on juge de mon chagrin! J'étais forcée de repartir le lendemain même. Je résolus d'aller parler aux gens qui avaient accueilli Féodora. Un billet qu'on me remit d'elle en rentrant à l'auberge, me fit changer d'avis; Je transcris littéralement les lignes de cette aimable et malheureuse enfant:
«Je suis restée trop tard dehors hier; on nous a vues ensemble, on m'a questionnée, et je hais les questions. J'ai vivement répondu que, n'ayant point le bonheur d'avoir mes parens pour guides et pour maîtres, je ne voulais pas me soumettre à un joug étranger. On ne me permet pas de sortir aujourd'hui et de vous parler ce soir; ne m'oubliez pas en passant devant le lieu où vous m'avez trouvée hier, et d'où je revins avec un trésor, car je vous crois mon amie. Il y a tant de bonté dans vos regards! J'ai des frères, m'avez-vous dit; vous leur parlerez pour la fille de leur père, une fille qui ne demande qu'un peu d'affection fraternelle. Madame, chère Madame, ne m'oubliez pas, car vous êtes la seule espérance de la pauvre orpheline Féodora.»
Je plaçai ce billet sur mon cœur. Lorsque la voiture qui m'amenait à Paris passa devant la croisée où j'avais trouvé Féodora, mon ame renouvela le serment de revoir la pauvre fille autant qu'il serait en mon pouvoir. Dans la ferveur de ce double serment, je crus voir une ombre légère s'approcher de moi, suivre comme un nuage lumineux la course rapide qui m'entraînait… Le bruissement des arbres, le faible frémissement des insectes, le cri des oiseaux, formaient comme un concert de voix aériennes qui répétaient ma promesse de ne pas oublier la fille du héros, et de faire dire à ses fils: «C'est vous seuls qui devez être les protecteurs de Féodora!» Les peines et les malheurs qui m'accablèrent ne me firent point oublier ni négliger mon serment; mais ils furent tels, que souvent cette impuissance m'arracha des larmes. Le sort de Féodora était heureusement trop intéressant pour n'être pas soulagé: il le fut et d'une manière qui défend, par le respect dû au nom de la protectrice, de s'inquiéter du bonheur de la protégée.
CHAPITRE CXXIV.
Visite à Madame, mère de l'Empereur.—La belle Allemande chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely.—MM. Lainé, Raynouard, Flangergues, Gallois.
Les derniers jours du mois de décembre 1813, par l'accumulation des mauvaises nouvelles, par le relâchement de toutes les affections, par l'irritabilité de toutes les personnes attachées à la fortune de l'Empereur, me furent bien pénibles. Quand on n'est point intéressé aux affaires, mais quand on s'intéresse à ceux qui y prennent part, on souffre plus qu'eux des malheurs qui les accablent; ce qui pour eux n'est quelquefois qu'un intérêt, devient pour leurs amis un sentiment. Regnault de Saint-Jean-d'Angely m'envoyait chercher à tout moment. Dans les temps de crise, on dirait que les caractères les plus virils ont besoin de s'abriter et de reprendre courage auprès d'un cœur de femme. Dans ces longues conférences, devant lesquelles ne reculait jamais mon dévouement, Regnault était quelquefois abattu jusqu'à la faiblesse et violent jusqu'à la colère; ce qui l'indignait le plus, c'était le froid égoïsme de la plupart de ses collègues des grandes fonctions publiques. «Il semble, s'écria-t-il, que tous ces gens-là flairent la nouvelle curée d'un autre gouvernement.»
Mes jours étaient fort tristes, parce que je voyais la gloire de Ney tellement unie au sort de l'Empereur, que craindre pour la chute du dernier, c'était frémir pour l'autre. Dans mes courses continuelles, je voyais et entendais une infinité de propos que je me gardais d'autant plus de rapporter, qu'ils étaient tenus de confiance, et que Regnault n'aurait pas manqué, par excès de précaution, d'en tirer les conséquences à sa manière. Il rêvait tellement conspirations et complots, que je lui cachai la rencontre que je fis de ce D. L***, espèce de fatalité qui se représente à toutes les époques critiques de ma vie. La cour des Tuileries retentissait d'une verte algarade de Napoléon envers ses courtisans; quoique Regnault n'eût point eu sa part de la colère impériale, il était revenu du château fort mécontent. «L'Empereur, disait-il, se fait des ennemis par ses sorties violentes, et cela ne mène à rien.» Mais voici comment s'était faite cette rencontre dont je n'avais pas parlé à Regnault. Mon cabriolet s'étant arrêté au coin du boulevart, j'aperçus D. L*** qui descendait précipitamment du sien pour venir à moi; je lui demandai s'il venait de l'autre monde?—«Non, pas encore, et je n'en ai point envie en ce moment. Je viens de passer un mois à Calais. Ah! si vous étiez une femme à penser à la fortune, quel avenir je vous assurerais!» Je le regardai avec l'air assez hautain. «Oui, oui, continua-t-il, un brillant avenir, mieux que vous ne l'aurez jamais avec le maréchal.—Perdez-vous la tête? Qu'ai-je fait pour un pareil avenir?
«—Mais vous voilà bien grand seigneur, M. D. L***; comment, de la protection! Irait-elle au moins jusqu'à me rembourser quelques milliers de francs que vous me devez?
«—Non pas encore, ma belle dame; mais si vous voulez, je vous fais gagner mille louis.
«—En vérité!
«—Oui, garantis.» Et en deux mots il me mit au courant et m'offrit des sûretés; je ne lui répondis qu'en parodiant ce vers de Britannicus:
Mais je n'ai mérité
Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.
Je sus depuis que cet adroit caméléon servait à la fois Baal et le dieu d'Israël. J'eus peut-être tort, mais je n'instruisis pas Regnault de mes soupçons assez bien fondés, comme on va le voir. Le roi de Naples venait de signer un armistice avec l'Angleterre et alliance avec l'Autriche. Paris retentissait du bruit de cette ingratitude, parlons la langue des politiques, de cette imprudence. Je venais de l'apprendre; j'étais affligée, humiliée dans mes souvenirs; je pensais à la grande-duchesse, et la réminiscence me revint d'une lettre dont elle m'avait chargée, et qui était restée sans réponse. D. L*** prétendait sortir de chez M. Desèze, et m'annonçait, d'un air de triomphe, un second voyage pour Calais, assurant qu'il ne serait que quatre ou cinq jours; encore trois voyages, me répétait-il, et ma fortune est faite au grand complet. «Voulez-vous venir?» Je lui tournai le dos pour toute réponse. Cette rencontre me donna beaucoup à penser; mais sans compter mon invincible horreur pour tout ce qui sent la délation, le caractère de M. Desèze était si honorablement connu, que j'aurais cru commettre un crime que de le croire en relation avec un être comme D. L***. Lorsqu'après le changement je revis celui-ci, il rit beaucoup de ce qu'il appelait ironiquement mon innocente candeur.
Je songeai enfin à porter une lettre dont j'étais chargée de la part de la grande-duchesse pour Madame Mère; c'était la seule personne de la famille de l'Empereur qui conservât de son origine quelque chose de peu royal, on pourrait même dire de peu distingué, pour quelqu'un qui avait donné le jour à tant de princes. Je fus introduite par M. de Cossé-Brissac, dont les manières, tout imprégnées d'ancien régime, auraient pu, dans un courtisan moins consciencieux, passer pour une satire en action de celles de la douairière un peu bourgeoise. La bonne madame Lætitia avait pris la royauté comme une sinécure; c'était une reine sans gêne et sans façon. Je la trouvai assise près d'une table énorme où étaient placés plus de trente petits paniers et plusieurs ouvrages en perles. Je présentai ma lettre. «C'est bon, dit-elle en la prenant; nous verrons cela. Savez-vous faire de ces sortes d'ouvrages?—Non, Madame.—Eh bien! ni moi non plus. Je les achète d'une de ces pauvres ci-devant comme il y en a encore tant, quoique mon fils leur ait fièrement donné, qui ont beaucoup de prétentions et pas un sou vaillant.
«—Vous savez, Cossé (s'adressant à M. de Cossé-Brissac); c'est ma boiteuse que vous trouvez assez bien et que je trouve bossue; elle est adroite comme une fée. Croyez-moi, c'est joliment fait. Eh bien! je rends service à cette pauvre femme; car toutes nos dames m'en prennent, croiriez-vous?
«—Je le crois aisément; un don de la main de Madame Mère est une grâce trop flatteuse…
«—Un don! un don, dites-vous! où avez-vous la tête; je les paie et les leur fait payer. Oh! oh! ma chère, je vois bien que vous n'accoumoulourez jamais.» Il me prit une grosse envie de lui dire: je crois que je n'en vaux que mieux; mais très heureusement que l'humble attitude et l'air profondément soumis de M. de Cossé-Brissac me rappelèrent à propos le haut rang de la personne qui me parlait, et je ne répondis que par un respectueux silence. Entre autres choses aussi importantes, madame Lætitia me questionna sur les perles de Rome. Je crus faire un trait d'adresse en lui disant: «Elles sont beaucoup plus chères que celles qu'on emploie pour ces sortes d'ouvrages.
«—Oh! ma petite, j'en sais le prix et de tous les numéros encore; ce n'est pas à moi qu'on en fait accroire. Je ne tranche pas de la princesse comme mes filles.» En m'inclinant légèrement je déguisai mon sourire sous l'apparence d'une approbation très humble, et je rendis justice à ma bienfaitrice, en répondant: «Il est vrai que la grande-duchesse et la reine de Naples ont des cœurs de reines.» Je fus reconduite avec même étiquette, et, me retirant à reculon, mon pied s'embarrassa dans ma longue robe, et, moins leste, je serais tombée. Madame Mère montra dans cette occasion que si elle manquait un peu de la dignité du rang suprême, elle avait du moins conservé toute la bonté de ces mœurs simples et familières qui ont leur prix pour ceux qui en sont l'objet. «Ah! mon Dieu! me cria-t-elle, allez-vous-en donc tout ouniment droit devant vous; vous avez failli vous faire dou mal pour l'étiquette.» Madame Mère avait dû être fort jolie; elle était à cette époque presque bien encore. Sa physionomie avait surtout ce trait de bonté facile qui donne du charme aux femmes qui ont conservé le moins d'agrémens.
En sortant de chez Madame Mère, je me rendis chez Regnault où je vis une dame d'une figure charmante. C'était une Allemande honorée de la protection de Mme de Staël. Regnault mettait une sorte de mystère à la recevoir. Ce ne fut que plusieurs années après que j'appris d'elle-même, dans une rencontre en Belgique, l'espèce d'utilité dont elle était au gouvernement, et la passion plus généreuse qui la rendit sinon digne d'estime, au moins de pitié, en lui donnant l'énergie de rejeter une fortune honteuse, fruit d'infames services. Je ne la nommerai point, parce que son repentir fut aussi sincère que déchirant. Hélas! que n'ouvrit-elle plus tôt son ame à la femme célèbre et compatissante que le sort lui avait donnée pour amie; elle se serait épargné des remords. Mais à l'époque où je vis cette dame chez Regnault, elle était dans toute l'activité de ses vilains devoirs. On parlait de la scène de l'Empereur avec la députation du Corps-Législatif; Regnault et la dame, sans affectation, baissèrent un peu le diapason de leurs paroles mystérieuses; je n'entendis plus que les noms de Bordeaux, d'Angleterre, de correspondances, et de temps en temps quelques exclamations contre MM. Lainé, Raynouard, Flangergues, Gallois, membres récalcitrans du Corps-Législatif.
Quand la jolie dame allemande sortit du cabinet de Regnault, j'eus grande envie de la suivre, mais celui-ci me retint; il était si enfoncé dans les intérêts du moment, qu'il m'en parla comme s'il eût continué sa conversation avec la haute utilité qui venait de le quitter: «C'est Vicence, me dit-il, qui part chargé de négociations auprès des souverains, et surtout de l'empereur d'Autriche. S'il ne doit pas avoir plus de succès qu'à Dresde, il vaudrait autant qu'il restât à son ministère.
«—Mon Dieu! je trouve une teinte d'envie à cette boutade; auriez-vous la fantaisie d'être ambassadeur?» dis-je à Regnault assez étourdiment. Il ne me répondit que du regard, mais c'était répondre, et même avec un peu de suffisance.
Je n'avais pas vu Napoléon depuis le fameux voyage de Milan; la curiosité m'en prit, et une curiosité dictée par le plus noble intérêt et secondée par un de ces hasards singuliers dont il y a déjà tant d'exemples dans ma vie aventureuse, et qui donnent à la plus minutieuse vérité l'apparence d'une relation romanesque. L'Empereur venait de confier à la fidélité de la garde nationale parisienne, subitement ressuscitée, la fille des Césars et l'espoir de sa dynastie, Marie-Louise et le roi de Rome. La vaste enceinte du Carrousel venait de retentir de ces acclamations bruyantes dont Paris ne manque jamais. Le prince Joseph, si bon, si aimable, si instruit, mais peu fait, malgré ses deux exercices de royauté à Naples et en Espagne, pour supporter le poids du diadème, était peut-être celui que Napoléon n'eût pas dû choisir pour soutenir la jeune et incapable Marie-Louise dans le fardeau de la difficile régence qu'il allait établir. J'étais au Carrousel et dans la cour du château; je me glissais partout, j'écoutais tout avec l'anxiété du pressentiment, auquel j'avoue que j'ai toujours ajouté foi jusqu'à la crédulité. Il y avait tout près du cercle formé pour le mot d'ordre, un sergent de la garde nationale, que j'avais vu chez une de mes connaissances, royaliste à vieilles idées, qui commençait à reparler de ce qu'elle avait oublié si long-temps. Il causait avec plusieurs personnes, et non moins que dans le sens des cris qu'il venait lui-même de proférer. Hélas! me disais-je, voilà le sort des princes; ils se fient à des démonstrations de dévouement, et qui ne sont que le résultat du frottement des masses obéissant à des émotions du moment, qui seront éteintes au moindre examen et au premier changement. Toutes ces observations d'un cœur véritablement affectionné et enthousiaste me donnaient le besoin de voir l'Empereur. Cette solennité me l'avait présenté sous un jour triste, dans une espèce d'amoindrissement de sa puissance. Je parvins à entrer au pavillon de Flore, malgré la foule, car j'avais des amis partout. Je vais, dans le chapitre suivant, raconter la courte entrevue que je parvins à surprendre avec Napoléon. Je dirai tout de cette bonne fortune du sort, de cette minute imposante qui me fut une immense gloire par la conviction qu'elle me donna que le désintéressement et la vive sincérité de mon dévouement n'avaient pas été sans influence et sans charme sur le génie d'un grand homme malheureux.
CHAPITRE CXXV.
L'escalier du pavillon de Flore après la revue de la garde nationale.—Entrevue avec l'Empereur.—Départ du maréchal Ney pour le quartier général.—Campagne de France.
J'étais parvenue au haut de cet escalier qui est dans le coin reculé de la cour des Tuileries, entre les cuisines et un corps-de-garde, où rien n'annoncerait le séjour du souverain, sans les sentinelles qui se croisent et les consignes qui se répètent. Ma mine était si connue dans la garde impériale, qu'il ne m'arrivait jamais d'être repoussée dans mes curiosités par les militaires.
J'arrivai donc sans exciter la moindre attention jusqu'à la première anti-chambre. Assise sur une banquette, de singulières réflexions m'assaillirent malgré moi sur la destinée des rois. J'étais là sans avoir subi aucune enquête, aucune surveillance. J'étais sûre que l'Empereur allait y passer sans garde; je savais qu'à ma vue il s'avancerait (comme cela lui arrivait à la vue de toute personne étrangère), pour s'informer du motif qui m'amenait là. Si je l'eusse haï autant que je l'admirais, si j'eusse été animée d'un esprit de complot ou de vengeance, rien, me disais-je, d'aussi facile que d'arriver avec un poignard au cœur d'un grand homme. Ces idées m'absorbèrent si tristement que je ne vis, n'entendis rien de ce qui se passait autour de moi. Je ne me réveillai de mon accablante rêverie qu'au bruit du factionnaire du haut de l'escalier qu'on venait de relever. J'étais assise derrière le grand vitrage qui longe le palier d'où l'on aperçoit une espèce de corridor fort obscur, qui doit conduire derrière les appartemens de l'aile qui est entre l'horloge et le pavillon de Flore. Dans le même espace, il y a un cabinet où l'on monte par quelques marches; j'ai dit, je crois, que j'avais écrit sur mon memento les propos entendus dans la cour. Je tenais ce billet déployé dans ma main; j'entendis marcher dans le fond de ce corridor; machinalement je me lève, je m'approche jusqu'à la porte entr'ouverte du petit escalier. À ma toilette élégante, le factionnaire me prit pour une habitante du château; car loin de me regarder avec hésitation, il me laissa le passage libre. Au même moment, l'Empereur se montre, et moi, qui n'attendais là si patiemment que pour le voir, plus leste que la pensée et étourdie comme mon imagination, je me jette derrière la porte entr'ouverte et sur la seconde marche de l'escalier. Il me serait impossible de rendre l'attitude, ni l'expression de physionomie, ni l'accent de l'Empereur, qui s'approcha presque d'un air moqueur en me voyant grimpée là si sottement.
«Que voulez-vous? Que faites-vous ici?
«—Sire, le voilà: j'ai assisté à la revue, j'ai entendu et écrit ce que j'ai entendu;» et déjà il regardait mon billet. J'ai une si détestable écriture, qu'au milieu de toutes mes autres craintes, la plus vive était encore qu'il ne pût déchiffrer mon griffonnage. Je tendis la main pour reprendre la note. L'Empereur sourit de son fin et délicieux sourire, mit sa belle main sans gant sur la mienne, et rapprocha le billet de ses yeux. «Et le nom de l'homme, me dit-il?
«—Je ne le connais pas, sire.—Bien (avec un regard doux et bienveillant); bien, allez chez Regnault, et contez-lui tout.» J'allais risquer une parole de plus, j'allais dire: «Votre Majesté me reconnaît donc?» Mais Sa Majesté était déjà loin. Avec Napoléon rien ne traînait en longueur. Je redescendis l'escalier, mais cette fois non sans avoir été bien contrôlée par tous les regards surveillans. L'Empereur avait gardé ma note.
Je me rendis chez Regnault; il était sorti. Je lui laissai un mot. À sept heures du soir, il vint tout content me bien surprendre, en me montrant cette note, et en m'annonçant que j'avais beaucoup amusé l'Empereur par la terreur panique qui m'avait valu une audience particulière sur un escalier dérobé. Regnault avait ordre de me donner un bon sur le Trésor. La somme était considérable. Je refusai d'en accepter l'ordonnance; mais j'avoue sans détour que mon refus était un calcul, et tenait à un plan de ma tête un peu plus qu'à une délicatesse de mon cœur. N'ayant nommé ni compromis personne, j'aurais pu recevoir sans rougir une marque de reconnaissance pour un avis utile; mais j'ambitionnais mieux qu'une récompense pécuniaire, et je voulais pouvoir un jour demander à l'Empereur une position honorable comme mon dévouement, et pure comme la passion pour la gloire. Regnault, dont l'ame comprenait tous les sentimens généreux, surtout ceux d'un dévouement sans bornes, Regnault m'approuva et promit toute la chaleur de sa protection en faveur du projet que je lui communiquai pour mon avenir. Hélas! cet avenir, qui jamais n'arrive ni comme on le craint, ni comme on le désire, devait m'ôter, tout, oui, tout, jusqu'à l'espérance, puisque toutes se sont brisées sur un cercueil!… Le surlendemain, c'était le 17 janvier, je crois, Ney vint m'annoncer qu'il partait pour le quartier général de Châlons-sur-Marne. Je ne puis dire qu'il était triste ni agité de sombres pressentimens, puisqu'il s'agissait d'aller combattre; à l'idée des périls, Ney était toujours tout lui; mais il y avait quelque chose de plus réfléchi, de plus raisonneur dans ses dispositions; tellement que je me gardai bien de lui parler de ma singulière audience, et que je ne pus m'empêcher de lui répéter: «Aimez-vous moins l'Empereur, avez-vous regret à cette campagne?» Il en revint à son cheval de bataille: «C'est la France que j'aime; pour elle, je suis prêt à partir: mais s'il ne s'agit que de lui, j'avoue qu'un peu de repos nous conviendrait à tous.
«—Sans doute, et tous vous l'avez bien mérité. Encore un effort; encore cette moisson de lauriers; elle est la plus nécessaire, elle sera la plus glorieuse.» Ces mots-là avaient de l'écho dans l'ame de Ney; aussi se laissa-t-il aller à mes inspirations. Celles de l'amour et de la gloire ont une si prompte et si puissante sympathie!
Le maréchal partit dans la nuit, et cette fois la patrie était de moitié dans la tendre résolution qui allait me pousser encore sur les traces du guerrier. Je m'occupai de mes faciles préparatifs de campagne; Regnault n'approuvait pas l'idée de ces courses militaires, qu'il appelait mes Jeanne-d'Arcqueries; mais j'avais l'habitude de n'écouter que moi, et les défenses positives même de Ney ne servaient d'ordinaire qu'à stimuler davantage mes résolutions. La seule concession que ma tête pût faire se réduisait à ne pas transgresser la religion du sévère incognito, que me commandaient son repos et mon respect pour ses liens légitimes. Je ne voulus point faire d'adieux à Regnault, afin de m'épargner l'inutile résistance de ses conseils. Mais je n'y échappai point; car à peine Ney m'avait quittée, que le comte se présenta chez moi. Entre autres choses qui ajoutèrent à la surprise de cette si prompte visite, ce fut l'espèce d'enquête qu'il me fit subir sur le gouverneur de Wilna (le général Hogendorp); il voulut savoir si je le voyais lors de la campagne de Russie; si j'étais à Smorgony lorsque ce général y arriva au départ de Napoléon pour la France. «J'ignorais même, lui dis-je, qu'il y eût des Hogendorp combattant pour la France; j'en suis bien aise. Honneur de la patrie de ma mère, je suis fière de les voir tous comprendre aussi bien la brillante gloire des armes que celle d'une éloquence qui défend victorieusement les libertés publiques[10]. Mais pourquoi me parlez-vous du général?
«—Ah! le pourquoi? ma bonne Saint-Elme; vous permettrez à l'homme d'État de ne pas le confier à votre tête brûlée.» Il me disait cela avec une mine moitié grave, moitié ironique qui ne lui était pas naturelle. Je n'en sus jamais plus par Regnault, et quand j'en voulais parler, long-temps après, il éludait de répondre, me disant seulement: «Cela n'a pas nui à fama volat.» En rassemblant toutes ces circonstances, toutes ces questions que la plupart du temps loin d'expliquer on n'achevait même pas, je croyais toujours y trouver quelque secrète dénonciation de D. L***.
Je connaissais deux personnes à Châlons, chez lesquelles je pouvais réclamer une hospitalité bienveillante; j'y arrivai dans la nuit du 28 janvier. Les maréchaux Victor, Marmont, Mortier, Oudinot et Ney y commandaient sous les ordres de Napoléon. Quelle réunion encore imposante de talens militaires, lorsque tant d'autres étaient dispersés sur des points divers pour garder contre l'invasion de l'étranger cette France défendue trente années au prix de leur sang!
Je cherchai dès le lendemain à voir Ney; mais comme sa figure me sembla aussi sévère que lors de la rencontre en Russie, je craignis les résultats de la même colère, et cette fois je n'exposai pas mon empressement à la même réception. Je pris courage et patience, en donnant à mon cœur la distraction guerrière des grands spectacles dont j'étais entourée. C'étaient toujours nos braves du Rhin, du Tibre et des Pyramides, mais les habitudes de l'Empire avaient singulièrement assoupli ces caractères fiers et ces ames fortes; c'était même valeur, même courage, mais un courage plus résigné que bouillant. On semblait plutôt attendre la mort comme un devoir, que la braver pour une conquête. Jamais nos héros ne se montrèrent plus dignes de leur renommée, jamais plus infatigables; mais sans diminuer la part des éloges qu'ils ont si chèrement achetés, je dois constater, comme un fait curieux pour l'histoire, un changement de mœurs en quelque sorte dans nos grands capitaines. On aurait dit une sorte de mélancolie de l'héroïsme. Le maréchal Oudinot avait encore un peu plus qu'autrefois son ton fâché et froid, qui tient à un caractère de stoïcisme admirable, mais peu de mon goût, quand il se trouvait près de Napoléon. Je remarquai en lui et peut-être plus que dans les autres maréchaux, un je ne sais quoi d'involontairement mécontent. J'avais souvent vu le maréchal aux beaux jours de la république, c'était un autre homme; c'était alors chez Oudinot l'enthousiasme de la jeunesse et en quelque sorte d'un premier amour. Du temps de l'entrée en Hollande et en Italie, on avait tout à conquérir, titres, dignités, richesses, et sous l'empire, en 1814, on pouvait craindre de tout perdre. Celui des maréchaux qui conservait le mieux l'ancien caractère de simplicité et d'illusion, était le maréchal Victor, qui me parut là ce qu'il fut toujours, non seulement aussi brave, mais d'une ardeur aussi jeune que dans les premières victoires, qui l'ont classé si haut dans nos annales. Quant au maréchal Macdonald, je ne le vis passer qu'à cheval; Marmont, le favori de l'Empereur, était, avec Ney, celui dont l'extérieur annonçait la plus confiante sécurité dans nos succès, et qui devait encore s'en montrer un des brillans coopérateurs à Rosnay, où, l'épée à la main, il passa au travers de 25,000 Bavarois commandés par de Wrede, cet infidèle allié. Cependant une différence perçait encore dans l'ancien aide de camp du général Bonaparte, Marmont. J'eus encore l'occasion de voir les aides de camp de Napoléon, les généraux Corbineau, Déjean, Flahaut, et un autre dont j'ai oublié le nom. L'Empereur partit avec le général Bertrand. Le 27, il repoussa des Prussiens et entra à Saint-Dizier. Ney, dans cette campagne, ne quitta presque pas l'Empereur. J'avais suivi le mouvement de l'armée à peu de distance; nous étions sur la route de Troyes; on passa par des chemins horribles, par des marais et une forêt, que la saison rendait impraticables; c'était Blücher que l'Empereur voulait atteindre, et Blücher était à Brienne. On vint apprendre à l'Empereur qu'il y était retenu par la rupture d'un pont; ce fut un éclair de joie pour Napoléon. Le château fut si brusquement attaqué, que Blücher faillit être pris. Ce n'était pas la première fois que ce général n'échappait qu'à la faveur d'un stratagème ou d'une surprise. On se battit plus de douze heures; la nuit était déjà profonde, lorsque harcelée, pouvant à peine me tenir à cheval, croyant entendre le feu diminuer, je demandai un lit dans une espèce d'auberge sur la route: on me donna un matelas par terre et un peu de vin chaud. Je me roulai dans mon manteau, et j'allais dormir d'un excellent sommeil de bivac, lorsque plusieurs paysans entrent en tumulte, en criant: «L'Empereur a manqué d'être tué.»
Le lendemain je sus que le général Gourgaud lui avait sauvé la vie en abattant à ses pieds un Cosaque dont la lance allait l'atteindre. Il n'y avait là qu'une partie de la vieille garde; un des sous-officiers, qu'une blessure retenait en arrière, me dit que l'Empereur était retourné à Brienne, et qu'il craignait bien, d'après l'avis de son général, qu'il ne se trompât sur les mouvemens de l'ennemi. «Les pékins, disait-il, à qui nous avons enseigné leur métier, viennent nous attaquer cent contre cinquante. Quel guignon d'être là en traînard! Si du moins un boulet eût daigné m'emporter, je n'aurais pas la douleur de voir les amis en ligne et de ne pas y être.» J'avançais à travers champs: des fuyards m'apprirent qu'on était en retraite sur Troyes. Je ne savais rien de Ney; je tombai dans un découragement que ne m'avaient pas donné les horreurs de la guerre de Russie. Pour la première fois la terre française subissait l'affront d'une invasion: non, jamais mon cœur ne reçut de plus douloureuses blessures. Les troupes, dont les mouvemens se croisaient, n'avaient plus cet air d'une confiance insouciante qui ressemblait si fort à la conviction de vaincre: l'issue de cette bataille éveilla même la désertion dans nos rangs. Le commerce des proclamations allait son train; ces demi-victoires, qui nous affaiblissaient sans nous servir, qui nous faisaient reculer à chaque effort, commençaient à diminuer la fidélité au drapeau, par la trop juste conviction qu'il ne restait plus rien à faire à la valeur contre le nombre. L'ennemi nous fit plus de quatre mille prisonniers, et on perdit beaucoup d'artillerie.
Je crois avoir dit déjà que je connaissais une femme qui avait eu des relations intimes avec le roi Murat: je ne la désignerai que par son prénom de Noémi; elle avait une sœur mariée à Troyes, et s'y trouvait au moment de la retraite de La Rothière. Elle m'accueillit avec les larmes aux yeux: «Qui eût jamais pensé cela de Joachim? me dit-elle; comment! il trahit la France, son beau-frère, il se fait l'allié de l'Autriche.
«—Est-il vrai? est-il possible?
«—Ce n'est que trop vrai;» et elle me montra une preuve écrite, à la date du 2 janvier, qui ne laissait guère douter du projet de Murat de préférer l'alliance de l'Autriche à celle de sa patrie.
«—Noémi, lui dis-je, il faut me confier ce billet.
«—Je voudrais, sans qu'il sût d'où il vient, qu'il fût entre les mains de l'Empereur.
«—Bonne Noémi, c'est pour le lui faire tenir que je vous le demande; je vais le porter.» Nous étions au 3 ou 4 février: la lettre avait donc un mois et plus de date. Le congrès était ouvert à Châtillon-sur-Seine; l'Empereur avait passé Troyes et se trouvait au village de Piney. Les routes n'étaient qu'embarras et dangers; partout une surprise était possible, était probable; à chaque instant, l'affreux houra pouvait se faire entendre. Cependant l'idée de prouver à Ney un dévouement dont cette fois il me saurait gré, me donna plus que de la résolution; et, une heure après l'idée conçue, j'étais à cheval sur le chemin de Piney. Aucun moyen de pénétrer jusqu'à l'Empereur: il était occupé des instructions pour son représentant au congrès, le duc de Vicence. Je ne voulus pas me dessaisir de ma lettre; je guettais l'heure de la faire parvenir. À toute minute se succédaient de fâcheuses nouvelles. Les murmures étaient excités par les privations; la désertion elle-même, par le découragement, la désertion dans les armées de l'Empereur! j'avais peine à y croire. Je connaissais quelqu'un d'intime et de sûr auprès du duc de Bassano; je lui remis la lettre sous enveloppe, en priant de dire que c'était une dépêche pressée de fama volat. Napoléon quitta Troyes le 6, pour se rejeter sur la route de Paris; les Autrichiens nous remplacèrent aussitôt. Je fis quelques lieues avec Noémi et sa belle-sœur qui fuyaient; mais il fut impossible d'avancer. Nous étions arrêtées à un triste village dont j'ai oublié le nom; le passage des troupes ne cessa point, et tous parurent accablés et incertains. Noémi, qui avait beaucoup d'or et encore plus de générosité payait à boire à nos soldats, leur disant d'un air aimable: «Aimez bien l'Empereur, aidez à chasser les horribles Cosaques de notre belle France.» Pendant ces petites péroraisons, qu'elle répétait assez souvent, j'observais les soldats, et je ne voyais que trop que, si tous aimaient toujours l'Empereur et la patrie, ils n'étaient pas tous convaincus qu'on pût réussir à nettoyer les plaines de la France des étrangers qui s'y installaient déjà en maîtres sur les derrières de nos colonnes.
Noémi m'accompagna à Nogent. L'Empereur y était: on le disait inabordable; il venait d'apprendre l'évacuation de la Belgique et les résolutions du congrès. J'avais pu approcher cependant du prince de Neufchâtel, et lui ayant confié l'envoi de la lettre de Noémi, il me promit de savoir si elle était parvenue à l'Empereur. Je l'aperçus le jour qu'il venait d'être accablé par toutes ces tristes nouvelles; il sortait du conseil avec le duc de Bassano. Ils me parurent altérés tous deux, et le prince de Neufchâtel plus que le duc. Ils se quittèrent avec des haussemens d'épaules et des gesticulations trop significatives. J'étais si près que j'entendis: «Obstination.—Ne pas céder.—cinquante mille hommes.»Le prince de Neufchâtel m'aperçut et me dit: «Vous ne pouvez voir l'Empereur; il a reçu la lettre, il savait déjà tout; mais il a été content de l'envoi.» Ce ne fut qu'à l'île d'Elbe que j'eus la flatteuse certitude que mon zèle avait été agréable; mais que de tristes scènes allaient précéder l'époque de ce court séjour, d'où un grand homme sut reconquérir un trône par la seule énergie du malheur!
Le 10, Napoléon se remit en marche; le bruit circulait qu'il allait de nouveau attaquer Blücher par Montmirail. Noémi décida qu'elle resterait à Nogent. Le général Marmont, honoré alors de toute la confiance de l'Empereur, y resta pour la défense du passage de la Seine. Je me séparai de Noémi; j'espérais trouver Ney, et pour me donner cette consolation de tant de désastres publics et de fatigues personnelles, je suivis des chemins abominables, jusqu'à Sézane, espace de plus de quinze lieues. L'Empereur venait de les parcourir avec l'élan de l'aigle: cette idée abrégeait pour moi la route. Le maréchal Marmont força les défilés à Saint-Gond, et l'après-midi les Russes fuyaient devant l'Empereur à Champ-Aubert, qui, par une double fortune, mit aussi Blücher en déroute. Napoléon fit dîner avec lui les généraux prisonniers. Je causai un moment avec un officier de son état-major: il parlait comme si nous avions été victorieux au sein de l'Allemagne. J'avais beau lui dire: «Mais nous sommes aux portes de Paris. Ce n'est qu'une escarmouche de gagnée; ce n'est qu'une halte dans l'adversité. Les deux, ou trois ou quatre cent mille étrangers nous enveloppent de toutes parts, et débouchent peut-être d'un autre côté sur Paris même.» L'officier se mettait en fureur. Je vis le moment où il allait me déclarer séditieuse, parce que j'osais ne pas croire l'Empereur invincible et la France sauvée. Il me demanda, d'un ton qui, tout en me paraissant amusant par le ridicule, me déplut cependant: «Que venez-vous chercher, au surplus, au quartier général?—Un homme qui se batte pour Napoléon, qui ne le flatte pas; vous voyez que ce n'est pas à vous, Monsieur, que j'ai affaire.» Ce Monsieur existe encore et est dans des rangs qui ne sont pas ceux de la reconnaissance. Il m'a voué une haine implacable; je ne la lui rends que par beaucoup de mépris. S'il me lit, je pense qu'il sera content, car je pourrais dire quelque chose de plus.
Je vis enfin Ney à la prise de la ferme des Grenaux. Ah! quel homme encore pour commander, et quels soldats que les Français pour se battre! Ceux de Ney et de Mortier enlevèrent le poste où étaient les principales forces des Russes et des Prussiens, les poussèrent dans une pleine déroute vers Château-Thierry; ils les poursuivirent, et les habitans de cette ville se joignirent à nos soldats pour chasser les ennemis dont chaque maison avait à déplorer les excès. L'Empereur accourait en avant des lignes, les rayons de la valeur sur le front. Partout on battait les Prussiens; la retraite de Blücher ne ressemblait qu'à une déroute; il manqua d'être pris le soir, et s'en tira encore. Je fis beaucoup rire Ney en lui disant le lendemain: «Si j'avais reconnu ce Prussien qui visait l'Empereur, je lui aurais fait une boutonnière.» Pendant six jours la fortune sembla nous sourire, et l'horizon refléter quelques rayons de victoire. Napoléon, après l'affaire de Nangis, se croyait déjà de nouveau sur la route de Vienne. Enfin cette campagne de France ne fut en quelque sorte qu'un combat de chaque jour, auquel il fallait courir d'un point sur un autre. Le 19, les alliés étaient en fuite de toutes parts. On envoya des drapeaux à Paris, à Marie-Louise. Singulière destinée des princesses! L'épouse d'un empereur devait se réjouir des drapeaux enlevés à son père.
On incendia Nogent; Mery eut le même sort; enfin Napoléon rentra vainqueur à Troyes. À la retraite des troupes françaises on y avait vu des cocardes blanches, des proclamations avaient circulé; on y avait parlé hautement des Bourbons; on croyait que les alliés songeaient enfin à les placer sur le trône, tandis que tous les souverains ne pensaient encore qu'à eux-mêmes. L'empereur Alexandre ne rêvait qu'à l'orgueilleuse représaille de venir en maître dans la capitale de Napoléon. Il y eut un ancien émigré qui fut jugé militairement. Dans la maison où je logeais, les voix tonnaient contre l'Empereur; on ne se gênait pas du tout pour me le dire, et je trouvais à cette franchise un certain courage de confiance qui me flattait; car ces gens me connaissaient pour être toute d'ame à la cause de Napoléon. Je pris si grande estime pour mes hôtes, que j'ai depuis toujours conservé avec eux des relations amicales.
Il s'était formé à Château-Thierry un corps de bourgeois qui faisaient la guerre de partisans avec une extrême habileté, et un incroyable courage; parmi eux se trouvait le fils d'un marchand de drap qui avait fait une campagne sous Ney; le hasard, qui m'a souvent servi pour d'assez bizarres rencontres, me fut encore favorable; car ce fut presqu'un camarade de rang: oui, s'il l'eût fallu, dans cette campagne de France, j'aurais fait le coup de fusil et de sabre en véritable soldat. Que j'étais bonne française dans cette cruelle agonie du grand, empire! Il faut bien que l'amour de la gloire donne une existence nouvelle, des forces proportionnées aux terribles sensations que la guerre accumule; car comment une femme eût-elle résisté aux fatigues que j'ai supportées sans peine? Aimer Michel Ney, c'était adorer la gloire de la France; dans ce sentiment était toute ma force: je n'avais qu'à me dire, il le saura, nous en causerons, tout alors me devenait facile avec ce talisman de l'espoir et de l'amour.
Dans ce moment Marmont était aux prises avec Blücher sur la route de Châlons; il ne put le contenir. Les Prussiens arrivaient en force; mais Marmont, aussi brave qu'habile, les attire vers Montmirail. Au moment où les ennemis le regardent comme en retraite, il exécute une savante volte-face, et de grand matin sa position est assurée près de Vauchamp. Ah! Dieu! quels soldats! et quel chef que Marmont!… Alors… Blücher ne paraissait pas disposé à accepter la bataille, d'autant moins que ses éclaireurs l'avaient averti que Napoléon était là avec son armée en bataille. Jamais, non jamais il n'y eut des cris de vive l'Empereur! pareils à ceux qui s'échappèrent de cette plaine de Vauchamp; en regardant d'un peu loin ces hommes héroïques, à qui la certitude et l'aspect d'un triple nombre d'ennemis n'inspiraient qu'une ardeur plus bouillante, je me crus transportée au triomphe de Valmy, et je rêvai de nouveau la victoire. Les carrés prussiens se présentaient bien, mais rien ne tint en bataille contre l'attaque des Français; en les voyant, on eût cru que nos grenadiers, que nos conscrits mêmes couraient à une partie de plaisir. Les Prussiens, de toutes parts débandés, furent poursuivis par Marmont jusqu'à la nuit, et Blücher put se ressouvenir à Vauchamp de Iéna et Lubeck; cela se passait le 15. Les maréchaux Victor et Oudinot reçurent l'avis que Napoléon les joindrait à Guignes. J'étais à Nangis: un renfort de vieux soldats nous arrivait d'Espagne sous le commandement des généraux Treilhard, Gérard et Leval; ils contribuèrent puissamment au succès de ces journées belles comme nos premières. À leur tour, les Autrichiens furent mis eu déroute devant Nangis, comme Blücher l'avait été à Vauchamp. L'Empereur coucha au château de Nangis: j'eus bon besoin de me rappeler la défense de Ney pour ne pas chercher à savoir comment avait été donnée et reçue la dépêche de fama volat; mais je me tins modestement à mon humble bivac, à deux coups de fusil du quartier impérial. J'avais toujours ma ceinture bien garnie d'or. Je me rappelle que je fis un repas chez des fermiers qui, ruinés par la guerre, avaient conservé un incroyable attachement pour Napoléon. Il y avait plus d'ardeur dans les masures des paysans de la Champagne que dans les palais dorés de Paris, donnés pour la plupart en dotation par l'Empereur. On doit penser que je me trouvai là en véritable fraternité d'opinion. Je résolus d'y prendre quelques jours de repos, mais les événemens en décidèrent autrement. L'Empereur avait cru le pont de Montereau pris par le maréchal Victor: une erreur, un malentendu, ou une faute que le respect dû à un si vaillant capitaine, que je m'honore de professer dans toute son étendue, ne me permet pas de juger, fut cause d'une attaque générale où les Français furent vainqueurs, mais que l'Empereur n'avait pas prévue. Le bon, l'aimable Château, gendre du maréchal Victor, y perdit la vie, et cette perte, qui affligea si cruellement le cœur du vieux compagnon de gloire du vainqueur d'Arcole et de Marengo, donna au moins une nouvelle preuve au maréchal Victor, que l'empereur Napoléon avait conservé tous les sentimens du général Bonaparte pour les premiers compagnons de sa fortune. J'aime à rappeler ces traits d'une sensibilité magnanime; oui, j'aime à répéter: Napoléon fut non seulement grand homme, mais ami vrai, bon, accessible jusqu'à la faiblesse à toutes les émotions généreuses. J'ose en appeler au témoignage du guerrier que l'Empereur appela si souvent un de ses enfans, le maréchal Marmont, qui ne se rappellera pas, je crois, le compte qu'il vint rendre à l'Empereur, à Reims, du désastre de Laon, sans avouer qu'après le juste et premier mouvement de colère contre une faute ou un malheur, Napoléon revint à l'indulgence d'un ami et d'un père. Le souverain qui sait pardonner mérite des amis fidèles et des sujets dévoués.
On vint m'apprendre que Ney marchait sur Châlons: une demi-heure après j'avais le pied à l'étrier. Mon pauvre cheval commençait à boiter, et son allure m'impatientait. Sur ces entrefaites je rencontrai un paysan qui conduisait deux jolis chevaux de main.
«Sont-ils à vendre, vos chevaux?
«—Oui, Monsieur, et pas cher, car c'est une trouvaille, et pour peu que l'Empereur continue à crosser ces coquins d'alliés, nous en donnerons vingt à la douzaine. Le vôtre boite: voyons, voulez-vous troquer?
«—Non, mais je vais vous prendre un des vôtres; vous me direz votre demeure.
«—Je n'en ai pas pour le moment actuel; je vas et je viens, et je revends ce que j'accroche.
«—Combien voulez-vous?
«—Trois napoléons.» Je les lui donnai; le cheval en valait soixante. Le paysan m'aida à seller ma nouvelle acquisition, tout en me faisant son éloge. «C'est un tartare de race; je l'ai eu pour rien d'un sous-officier du général Corbineau, à qui mon oncle a rendu quelques petits services. Ah! dame, les soldats de l'Empereur, ça vous a de la reconnaissance, puis ça n'est pas pillard.» Me regardant tout à coup comme par inspiration subite: «Mais, Monsieur, vous êtes une femme.