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Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 13: CHAPITRE CLV.
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About This Book

The narrator, writing from firsthand experience, recounts participation in clandestine political activity during the late revolutionary and imperial era, acting as a discreet courier for secret messages, attending coded rendezvous, and witnessing the fevered expectations surrounding the leader's return. She describes encounters with military officers, uneasy exchanges under police scrutiny, debates over loyalty and glory among prominent figures, and the blend of vanity and courage that propelled conspiratorial undertakings. The memoir interleaves concrete anecdotes of espionage with reflective observations on risk, public spectacle, and shifting allegiances.

CHAPITRE CLV.

Rencontre de D. L*** chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely.—Départ de
Paris pour la Belgique.

J'ai oublié, je crois, de dire que depuis notre entrevue à Naples j'avais rencontré D. L*** à plusieurs reprises, et même jusque chez le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely, dont il avait fini par faire tourner les anciennes préventions en une sorte de confiance. Le jour que je vins prendre congé du comte, je lui dis, qu'outre l'intérêt de coeur et de gloire qui m'entraînait à l'armée, il était piquant de rentrer dans ma famille comme Napoléon entrait dans les capitales, et d'aller terminer quelques vieilles affaires entre deux victoires.

D. L*** se présenta chez Regnault comme j'allais en sortir: il était radieux d'impudence; mais, après ce premier moment d'aplomb, dont on a préparé le courage à la porte, il retomba dans une visible agitation, et pour en sortir, apparemment, il me parla de Ney, me demanda si je le voyais. «Non, répondis-je très sèchement.» Il me donna son adresse, et me renouvela ses offres de service, me disant que je le trouverais toujours. D. L*** m'avait quittée le matin, et le soir il revint chez moi sous le prétexte d'un message de la part de Regnault, et m'apprit que Ney allait partir, ce qu'il savait que je ne pouvais ignorer. Ce n'était pas sans intention que D. L*** venait me donner cette nouvelle; il savait combien il allait me devenir nécessaire: il me surprit par son air de franchise, et, quoique je le connusse, il parvint à captiver mon laisser-aller, au point que je le priai, comme si jamais je n'eusse eu la moindre défiance de lui, de se charger de tous les détails d'un brusque départ de mon logement. Je lui remis aussi la clef d'une chambre que j'avais louée pour une amie, je voulus lui donner 300 francs pour tout régler; non seulement il refusa, mais, énumérant les frais inévitables de la tournée à laquelle j'étais résolue, il me força d'accepter cinquante Napoléons en or, qu'il avait eu la précaution de placer dans une ceinture telle qu'il savait que j'en portais sous mes habits d'homme: il m'assura que Ney s'était dirigé sur Charleroi; il se chargea de me procurer un passeport, me traça mon itinéraire, et se vit, grâce à tant de prévenances, un moment réintégré dans ma confiance illimitée. Maître du peu que je possédais, et d'une cassette renfermant tous mes papiers, on lira plus loin le parti qu'il en tira. Je quittai Paris dans la nuit du 12; Ney avait rejoint l'armée le matin. J'arrivai bientôt sur le théâtre de ses nouveaux exploits. Si Ney eût été instruit que j'avais volé sur ses tracés, il m'aurait signifié l'ordre que je retournasse à Paris; aussi me tenais-je hors de vue. Quoique tout fût succès et victoires, les premiers jours je ne pus surmonter la cruelle pensée que c'étaient là peut-être les derniers triomphes de l'armée française.

J'arrivai à Charleroi deux heures après que le maréchal en était parti. Je ne le revis qu'à Ligny, où il avait pris position, et peu avant la bataille du 16 juin. On connaît les brillans préludes à la suite desquels l'armée marcha sur les Quatre-Bras: Moitié hasard, moitié entraînement, je me trouvai en face du maréchal. Selon l'usage, un peu d'emportement et l'ordre de retourner à Paris, ou du moins à Charleroi; mais selon l'usage aussi, je n'en fis rien; et je n'étais pas à plus de deux portées de fusil, au moment où arrivèrent les vingt-cinq mille hommes de troupes fraîches, amenés à l'ennemi par le prince d'Orange. Ah! si les Anglais pouvaient être une fois justes pour notre gloire militaire, ils diraient la bravoure immortelle du prince de la Moskowa dans tous les combats multipliés, où nous fûmes constamment vainqueurs. Le moment où il prit un drapeau anglais de sa propre main fut un moment de délire. Ceux qui ont prétendu que les soldats français n'avaient pas, à ces funestes journées, la bravoure ordinaire ni leur gaieté habituelle, ceux-là étaient dans d'autres rangs; j'ai vu là, en quelque sorte, l'intimité du champ de bataille. Je n'ai cessé de parcourir les lignes, et je puis assurer que, la nuit encore qui précéda le funeste dix-huit juin, nos troupes chantaient comme lors des premiers triomphes et des premiers chants nationaux.

Ici je dois m'élever contre une accusation portée contre Ney pour n'avoir pas occupé les Quatre-Bras. Brunswick venait d'être tué, le prince d'Orange blessé; un avantage complet avait couronné les efforts de notre aile gauche. Ney sentait trop bien le besoin de vaincre pour laisser paralyser ses premiers avantages; Ney n'a rien oublié, rien négligé. Son active bravoure ne parut jamais sous un plus beau jour: obligé de se maintenir sur la position de Frasnes, il y resta constamment maître; c'est alors au moment où, par de savantes combinaisons, Ney allait poursuivre ses succès, qu'il reçut l'avis que l'Empereur venait de disposer du corps du général d'Erlon. Fallait-il alors exposer 17,000 hommes contre 50,000 Anglais, supérieurs dans la position des Quatre-Bras? Il les tint en échec tout le reste de la journée du 16; le matin du 17, on marcha vers le débouché de Soigne, où toute l'armée anglaise était assise. Tout se disposa le soir, et le lendemain se donna la bataille de Waterloo.

Je n'entamerai pas une discussion stratégique; mais j'ai vu Ney le soir du 17, et j'atteste sur ses mânes que Ney n'a pu agir autrement; qu'il n'y eut ni délai, ni désobéissance. J'ai vu, j'ai tenu les ordres de l'Empereur, qui ne peuvent laisser l'ombre d'un doute sur l'obéissance héroïque et loyale de Ney. La haine ou la légèreté, aussi coupable quand il s'agit d'un tel capitaine, a pu seul inventer et propager de pareils bruits; j'ose les démentir en face de la France, dussé-je payer de mon sang ma fidélité au plus glorieux souvenir. Ney ne put agir autrement, sans sacrifier son corps d'armée. Si le maréchal Grouchy, au lieu de promener ses bivacs, se fût immédiatement mis en marche par l'inspiration de la canonnade qu'il entendait, si l'Empereur eût laissé à Ney les troupes de d'Erlon, le fatal sauve qui peut! eût été répété en allemand et en anglais par les échos de Soigne et de Mont-Saint-Jean. Le lendemain de l'arrivée à Soigne devait se livrer la bataille de Waterloo. Depuis deux jours on se battait; les troupes étaient harcelées, mais n'étaient point abattues. L'enthousiasme circulait encore dans tous les rangs. Je racontai le soir au maréchal les joyeux propos des soldats qui tâchaient de garantir leurs armes de la pluie qui tombait par torrens. Malgré le mois de juin, le temps était déplorable. Cette dernière journée fut peut-être la plus brillante des innombrables et immortelles journées du prince de la Moskowa. Oui, j'en appelle à tous les militaires qui ont pu entendre les balles qui sifflaient dans les habits du guerrier, ils diront si sa pensée, si son courage n'étaient pas là avec toute leur jeunesse pour la cause de cette France, dont Mont-Saint-Jean allait fixer les destins. Comme partout, Michel Ney défendit au prix de son sang cent mille Français, sauvés, en Russie, par son héroïsme dévoué. Sa conduite apparaîtra dans tout son éclat devant la postérité. Ombre chère et sanglante! le reste de ma vie est dévoué à célébrer ton courage et tes nobles qualités, et à pleurer jusqu'à mon dernier soupir ta fin si déplorable! Ney fut chargé du centre, sur la grande route. Peu après l'attaque, l'ennemi fut délogé, et notre cavalerie de réserve l'occupa; là je le suivis de près, nous étions encore triomphans. Tout en me cachant à la vue du maréchal, je m'écartai un moment de mon guide. En un instant, je me trouvai comme portée vers la droite, et presqu'au milieu des feux; je ne vis plus que de loin les efforts des troupes, que Ney animait de son exemple!

Dans ce moment j'aperçus une femme vêtue comme moi en homme: elle avait très imprudemment mis pied à terre; je l'aidai à se remettre en selle. Elle me rapporta qu'elle arrivait du château de Hougommont, que le général Reille avait enlevé au commencement de la journée. «Blücher n'a pas 30,000 hommes, me dit-elle; si Grouchy attaque, les Français gagnent la bataille.» Je ne sais quoi me déplaisait dans cette femme, lorsqu'elle m'annonça que Napoléon était sur les hauteurs de Vousomme, avec 66,000 hommes, mais que Wellington en a 100,000. J'eus envie d'essayer ma valeur en combat singulier, et pour n'y pas céder, je sautai aussitôt à cheval et le mis de suite au galop dans la direction où l'Empereur avait tourné la gauche de l'ennemi pour faciliter au maréchal Grouchy le moyen de le joindre, ce qui eût décidé la victoire. J'approchai de ce point, et j'étais de ce côté quand l'Empereur apprit que le maréchal avait bivaqué, pendant qu'il le croyait en pleine attaque sur Wavres pour en chasser les troupes de Blücher. On avait détaché du monde en observation du côté de Saint-Lambert; de là on attendait du renfort, et c'était l'avant-garde d'un corps de 30,000 Prussiens qui arrivait. Il était alors deux heures. Sur la ligne, il n'y avait alors d'engagés que les tirailleurs. En ce moment, vers la gauche, un officier de l'Empereur passa; il portait l'ordre au maréchal Ney de commencer le feu, et de prendre la ferme de la Haie-Sainte et le village de la Haie. Jamais ordre ne fut plus promptement ni plus complétement exécuté. La division anglaise tomba foudroyée.

La montre à la main, je suivis pendant trois heures cette scène de carnage dont notre cavalerie vint achever les résultats. Il y avait fuite de tous ces débris anglais vers la route de Bruxelles. Nos ennemis déclarent que les Français sont perdus une fois qu'ils sont en déroute. Je crois que ceux qui se rappellent cette course désordonnée des corps britanniques avoueront qu'on ne peut rien imaginer de plus entier que cette débandade. La victoire parut décidée, et elle l'était par l'impétueuse attaque de Ney. Mais voilà que Bulow (par le retard involontaire et fatal du maréchal Grouchy) opère un funeste retour avec ses trente mille hommes de troupes fraîches arrivant l'arme au bras. Était-ce Ney qui avait amené ce passage? n'avait-il pas conduit ses troupes à Ligny, aux Quatre-Bras? n'y avait-il pas combattu, payé de sa personne; la position du centre ne fut-elle pas gardée d'après les ordres de l'Empereur? N'avait-il pas triomphé à la Haie-Sainte; ne chassa-t-il pas les Anglais?… Quelle voix pourra s'élever contre celui qui, voyant la bataille perdue, après avoir eu plusieurs chevaux tués sous lui, deux bataillons écrasés, se jeta l'épée à la main, les vêtemens criblés de balles, le visage inondé de sang, au milieu d'un carré de braves de la vieille garde, dont les cadavres s'entassaient autour de lui? Est-ce l'homme qui eût fléchi dans son devoir qui se serait conduit avec cet héroïsme. «La France est perdue, il faut mourir ici,» fut le cri de son coeur. Le peu de braves qui restaient debout, qui tous depuis si long-temps le regardaient comme le plus brave, l'entraînèrent avec les débris de la colonne.

CHAPITRE CLVI.

Soirée du 18 juin.

Qu'on se représente une femme égarée sur un champ de bataille, en proie à toutes les fatigues du corps, à toutes les angoisses du coeur; et l'on ne s'étonnera pas que dans cette peinture d'un effroyable désastre je ne sois pas fidèle aux rigoureux calculs des mouvemens militaires. Ma tête se perd encore aux souvenirs de ces terribles péripéties d'un carnage. Hélas! voudrait-on qu'une pauvre femme, qui ressentait là tout-à-fait les dangers et des inquiétudes mille fois plus cruelles que ces périls, conservât ce sang-froid stratégique qui déduit minutieusement les circonstances d'une bataille? Je suis à cheval; le flot des Prussiens m'emporte, et je m'égare dans la mêlée. Je ressemble, hélas! dans ce moment de mes Mémoires, à Napoléon dans les dernières heures de cette journée fatale; j'obéis au torrent, et ne le vois plus que quand il me presse de trop près.

J'arrivai à Furnes le 17; tout y exaltait le nom si souvent prononcé par la victoire. Ney y resta après avoir remporté un brillant avantage sur les Anglais, malgré les renforts qui arrivaient de tous côtés aux ennemis. C'est Ney qui arracha le drapeau du 69e régiment. Au premier moment de sourire de la victoire, et avant cette arrivée inattendue des Prussiens, j'avais rencontré par un choc le maréchal Ney. Son premier mouvement fut de surprise, la réflexion fut de colère; à tout je ne répondis qu'en posant la main sur mon coeur et en disant: «Je n'ai pu agir différemment; ne pensez pas à moi.—Par Dieu, je le crois, j'ai bien autre chose à penser. La responsabilité de tant de braves sur les bras;» puis se laissant aussitôt entraîner à cet enthousiasme qu'il aimait à me voir partager: «J'espère, m'avait-il dit, que nous achèverons messieurs de l'Angleterre.» Là, Ney était bouillant d'espoir; mais lorsqu'il eut reçu l'ordre de laisser partir le corps d'Erlon, il devint soucieux. Il m'avait très sérieusement interdit de jamais lui demander compte, aussi m'en gardai-je soigneusement; mais je compris très bien à son air et par des mots échappés pendant les rares minutes que je le vis, que cette disposition de l'Empereur le contrariait. Je sais que j'entendis qu'il disait: «Il ne faut plus penser à avancer; nous nous soutiendrons bien ici contre cinquante mille hommes, quoique je n'en aie que quinze mille.» Alors il m'ordonna positivement de retourner, tandis que je le pouvais encore; je feignis d'obéir. J'avais pris mes précautions pour être toujours à même de me rapprocher des bagages. On commençait à montrer des inquiétudes sur l'armée de Grouchy. Quelle plume il faudrait pour peindre ce qui se passait sous mes yeux et autour de moi dans un intervalle de peu d'heures. Tout à coup on eut encore une grande joie; le général Pajol venait, par un miracle de bravoure, de chasser des Prussiens triples en nombre. Je m'adressai à un sous-officier de la cavalerie Michaud. «Les ordres arrivent-ils?» me dit-il; il y a des engagemens de tirailleurs vers la Haie-Sainte. J'étais montée à cheval; tout à coup j'entendis de nouveaux cris de victoire. Desnouette venait de chasser les Prussiens du mont Saint-Jean; à sept heures les Français avaient triomphé trois fois, et cependant le mot destruction bruissait déjà dans les cyprès qui allaient ombrager le vaste tombeau de la valeur malheureuse. À huit heures, la garde était tombée en s'immortalisant.

Ceux qui ont dit que Napoléon était lâche et qu'il avait fui le champ de bataille, après y être resté spectateur à l'abri du péril, ne l'ont jamais vu à la guerre; il y était exposé aux boulets; qu'on se rappelle Kaya et la journée qui frappa Duroc près de lui. Moi, qui ne prétends pas à l'immortalité, je me tenais autant que possible à l'abri avant la bagarre, et j'ai observé de près, avec une excellente longue-vue, le visage de l'Empereur, un quart d'heure avant le terrible sauve qui peut; et lorsque, par une tentative désespérée, il ordonna à ses grenadiers de passer un ravin qu'ils comblèrent de leurs cadavres, la physionomie de l'Empereur était effrayante de sang-froid; autour et devant lui tombaient les plus braves, son front ne sourcillait pas: il mesurait l'abîme et semblait de son regard d'aigle y chercher encore une issue; il attendait les troupes de Grouchy: qu'on juge de l'épouvantable certitude qu'au lieu d'un renfort lui causa l'aspect des Prussiens, enveloppant et inondant nos lignes déjà éclaircies! C'est alors que les officiers qui entouraient l'Empereur l'entraînèrent: cela ne s'appelle fuir dans aucun pays du monde. Les soldats, dans leurs cris de rage, accusaient quelques généraux malheureux; je restai au milieu d'eux à pied, ne prononçant qu'un seul mot, c'était le nom de Ney: «Il s'est fait tuer au milieu d'un carré de la jeune garde», me dit enfin un de ces hommes fuyant par force et le désespoir dans l'ame. À mon cri d'effroi, un officier me répondit: «De quoi vous plaignez-vous? il est plus heureux que nous, il a pu se battre jusqu'à la fin; ils n'en auront pas eu bon marché, ces gredins de Prussiens et d'Anglais.» Le nom de Ney, cher au coeur des soldats, avait fait son effet, et ce militaire tâcha de me protéger, autant que possible dans la bagarre contre la foule.

La nuit commençait à être profonde; la pluie tombait par torrens; les chemins étaient fangeux et impraticables; on trébuchait sur des cadavres et des mourans.

Au moment de la bagarre, j'avais mis pied à terre; la terrible vue de ce mouvement me fit m'élancer du côté opposé, sans penser au cheval ni à celui qui le tenait, et qui en aura profité, j'espère, pour se sauver. J'étais tombée dans une colonne de fuyards, et force me fut de suivre le mouvement ou de me faire écraser.

Mon guide trouva cependant encore à me parler d'autre chose que des horreurs qui nous environnaient. «Vous aimez donc le maréchal, me disait-il, pour être venue ici?» Je me pressai convulsivement contre le bras qui me soutenait: «Ah! conduisez-moi vers le lieu où il est tombé.» Ce brave ralentit sa marche, et laissant s'écouler un peu la foule, prit avec moi vers la route où avait combattu le centre que Ney avait commandé. Il allait m'y conduire, quand, à peu de distance, nous vîmes un gros de Prussiens s'efforçant à faire mettre bas les armes à un reste de peloton qui s'était réuni, et quittait ce champ de regret avec une attitude française. Les apercevoir et voler à leur secours fut même chose pour mon intrépide compagnon. Je fis des efforts pour m'éloigner de ce spectacle d'horreur: ils étaient vingt contre trois cents! Les Prussiens les massacrèrent avec fureur; c'est là où fut tué Duhesme, qui, ne pouvant plus se défendre, serra son arme contre son coeur, où son lâche adversaire enfonça sa baïonnette. Mon guide eut le même sort sans doute, car je ne le vis plus, quoiqu'en s'éloignant il m'eût crié de ne pas bouger, de l'attendre: hélas! c'était un ami de moins. Cette protection, accordée dans de pareils instans au seul nom de Ney, m'eût été un appui bien nécessaire dans ces jours d'angoisses qui allaient suivre cette terrible défaite.

Je regardais autour de moi, et partout ce n'étaient qu'objets d'épouvante: des morts, des débris et des mourans; les clameurs du courage remplacées par le silence d'une affreuse destruction; déchirant spectacle d'innombrables agonies, qui n'attire pas même en de tels instans les regards de la pitié: la mienne, cependant, fut excitée jusqu'aux larmes, au point de me faire oublier tout pour voler au secours de plus à plaindre que moi. À cinquante pas, je vis un homme, marchant péniblement, ou plutôt se traînant, et que je crus blessé et échappé au massacre des Prussiens. Sans aucune réflexion, je volai vers lui au moment où je le vis tomber anéanti sur ce sol inondé de sang. J'approche, et je reconnais de suite, aux formes, que c'était une femme.

Je ne m'arrêterai pas à peindre les sentimens qui m'agitèrent en reconnaissant, lorsque j'eus soulevé sa tête, mon amie Camilla, la maîtresse si tendre du jeune et brave Duhesme, qu'elle avait toujours suivi, à qui elle avait immolé rang et fortune, et qu'elle venait de voir massacrer sous ses yeux. Quelles fictions inventées par les poètes pour de nouvelles terreurs approchent de l'épouvantable réalité de cette scène? Ô Camilla! tu vis; tu as trouvé le repos au sein de ta famille, dans cette Toscane, notre commune patrie. Si mon livre te parvient un jour; ton ame bonne et reconnaissante ressaisira avec des pleurs de reconnaissance le souvenir de l'intérêt intrépide avec lequel je t'arrachai à la mort. J'étais à genoux, tâchant de ranimer ma malheureuse amie. Tout était à redouter; mais je ne pouvais songer qu'à elle. Son premier retour vers la vie fut un cri d'effroi; elle ne me reconnut point; s'arrachant de mes bras, elle me dit avec une angoisse déchirante: «Je suis couverte de son sang! ayez pitié de moi.—Camilla, c'est moi.» Elle me reconnut, se jeta sur mon sein, disant: «Ida, ils l'ont massacré sous mes yeux.—Confondons nos pleurs: Ney aussi est tombé», lui dis-je. L'idée de ma douleur put seule la distraire de son désespoir. Sa reconnaissance cherchait à balbutier la consolation; mais les sanglots coupèrent sa voix. Nous résolûmes de rester là quelques instans, et d'aller en recherches de ce que nous avions perdu de cher et sacré.

Je fis avaler quelques gouttes de Madère à ma défaillante amie; je relevai ses cheveux épars sous mon foulard, et réparai, tant bien que mal, un désordre qui montrait son sexe. L'infortunée avait lutté dans la mêlée; sa main droite était déchirée, et son épaule droite légèrement effleurée par un coup de pointe. Elle me répétait: «Ce sont des assassins et non des soldats; ils ne combattent pas, ils égorgent à dix contre un.» La nuit était encore devenue plus profonde; quelques lueurs l'interrompaient par intervalles; on voyait à ces rares clartés se promener de ces hommes, qui arrivent d'un pas décidé, quand le silence de la mort règne là où brilla l'héroïsme, pour dépouiller sans pudeur l'ami tombé pour les défendre, et l'ennemi qu'ils n'ont pas osé combattre. C'étaient des paysans; l'un d'eux s'étant approché, je lui offris de l'or pour nous procurer un guide: heureusement l'homme auquel je venais de m'adresser n'obéissait qu'à la misère, en venant chercher des cadavres. Il ne fut pas insensible au triste aspect de Camilla ni à ma voix suppliante. Il ne fixa rien pour son important service, et je crus ne plus pouvoir le récompenser, même avec beaucoup d'or, lorsqu'en m'informant de Ney, cet homme me donna, comme témoin, tous les détails de son héroïque défense, m'assura qu'il n'était que blessé, et que ses troupes l'avaient entraîné, lorsqu'à sept heures on avait vu la bataille perdue. Le maréchal avait encore emmené au feu un bataillon de la jeune garde, qui fut écrasé; que lui, Ney, s'était alors jeté à pied, l'épée à la main, dans le carré de la vieille garde.

Si cet homme avait su sur quel point les troupes de Ney s'étaient dirigées, j'aurais confié Camilla à sa générosité, et volé vers le maréchal; mais, dans l'incertitude, je crus faire mieux en employant tous les moyens de me rendre directement à Paris. J'arrivai au bout de deux jours, et fis avertir D. L***. On plaça quelques matelas pour moi, et je fis coucher mon infortunée compagne dans mon lit. La fièvre l'avait prise; en peu d'heures elle fut au plus mal: je fis appeler un médecin et une bien excellente garde, prévoyant trop que mes soins ne pouvaient être assez assidus, mon coeur étant en proie à l'affreux tourment d'ignorer la destinée de Ney. L'arrivée de D. L*** diminua mon incertitude et mon impatience, mais sans la satisfaire; il me dit: «N'allez pas courir, laissez aller les événemens, vous reverrez le maréchal, il est à Paris; il a cru joindre Grouchy et l'Empereur pour se réunir à eux, pour se battre encore; mais il n'y a plus rien à tenter. Ney n'a trouvé personne; depuis hier il est près de l'Empereur, à l'Élysée. Davoust rassemble les débris de l'armée sous Paris. Il y a de quoi faire contenance; du moins l'ennemi n'entrera pas sans capitulation.» D. L*** était le seul qui me mît exactement au courant des événemens qui me touchaient si fort; puisque la destinée de Ney y était attachée. D. L*** venait deux et trois fois par jour me rendre compte, m'offrait tout l'argent dont j'avais besoin, ne me parlait que de Ney, m'approuva dans ce qu'il appelait ma pitié héroïque pour Camilla, et pour comble de bienfaits me donna l'espoir d'une entrevue avec le maréchal.

Nous étions arrivés, les images de la mort devant les yeux. Les heures furent autant de siècles d'angoisses et de combats avec moi-même. Sachant que la plus vive peine à causer au coeur de Ney eût été de faire des démarches qui eussent, par une imprudente preuve d'intérêt, pu troubler le repos d'une épouse entourée de son respect et de son amour, je restai donc, m'abstenant de toute tentative pour le voir: seulement j'avais remis à D. L*** une lettre pour la faire tenir au maréchal.

CHAPITRE CLVII.

Coup d'oeil sur la capitale.—Angoisses des amis de Napoléon.

Fatiguée de douleurs, de noires pensées, des images sanglantes d'une défaite, dès mon retour à Paris ma tristesse s'accrut encore, en jugeant, dès le premier aspect de la capitale, qu'il n'y avait plus de réparations possibles à nos désastres. Il semblait que je sortais d'un songe affreux, dont le réveil était la mort.

Je courus chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely, n'ayant pris que le temps de m'occuper de Camilla. J'étais affamée de nouvelles. «Ah! mon amie, s'écria-t-il en apercevant mes vêtemens encore tout empreints des traces du voyage, embrassons-nous, car c'en est fait de nous tous.

«—Eh quoi! plus d'espoir! Napoléon nous reste cependant? Quand j'ai quitté l'armée, les bandes se reformaient. Des soldats restent encore déterminés à mourir. Le désespoir ne peut-il pas quelquefois devenir un triomphe?

«—S'il était général, ce désespoir, il pourrait, comme un rocher inaccessible, arrêter le danger; mais, sans compter le parti qui regrette et qui attend les Bourbons, il y a maintenant dissolution, anarchie, dans nos propres rangs. Croiriez-vous que la Chambre des Représentans s'occupe d'une constitution, au lieu d'une levée en masse. Ce sont des hommes qu'il faudrait, et ce sont des lois qu'on fabrique. On dirait qu'un fléau en amène toujours un autre. Ce n'est pas assez de l'Europe entière pour déchirer la France; à cette inondation des barbares vient se joindre une armée de sauterelles législatives. La sottise d'une part, l'intrigue de l'autre, on ne sait quel démon de discuter sur des principes et de faire des doctrines, enfin une malveillance générale contre l'Empereur, paralysent ce qui reste de vie à la France. On veut faire abdiquer Napoléon. Rome avait des félicitations pour le consul qui n'avait point désespéré de la patrie. On n'a ici que des défiances, que de l'ingratitude, que des affronts, pour l'homme dont le génie ne saurait être remplacé.

«—Mais, mon ami, est-ce que l'Empereur se laissera dépouiller? Est-ce que les soldats se laisseront enlever le seul homme auquel ils se fient?

«—Napoléon sait d'où partent toutes ces menées; mais il est trop tard. Les Bourbons le traiteraient avec plus de générosité que le parti qu'il a appelé à son aide, et qui profite des infidélités de la victoire pour l'étouffer.

«—Et la Chambre des Pairs, celle-là, composée de tant d'illustres guerriers, sait au moins que le premier intérêt d'un peuple, c'est de résister à l'étranger.

«—Celle-là n'est pas meilleure que l'autre. On a refusé la parole à
Lucien, en prétendant qu'il n'était pas prince français.

«—Que veut-on faire?

«—Dans ce moment, chacun sait bien ce qu'il ne veut pas; mais personne ne sait ce qu'il préfère. Des mains habiles et savantes entretiennent ou organisent peut-être ces divisions, afin de diminuer d'autant les chances d'un concours universel pour se targuer ensuite de l'impuissance qu'ils auront créée, et qu'ils appelleront du dévouement, s'il y a des vainqueurs.

«—Je venais chercher auprès de vous des consolations, des espérances, et vous mettez encore un poids de plus sur d'immenses douleurs. J'aimais mieux la mort de l'épouvantable champ de bataille que j'ai quitté, que cette mort d'anéantissement et de langueur. Si vous aviez vu à Mont-Saint-Jean, à Waterloo, les prodiges de courage, d'héroïsme furieux ou tranquille, vous ne comprendriez pas non plus que la victoire n'ait pas couronné tant d'efforts, ni payé tant de sang. Tous les généraux étrangers voudraient de bonne foi expliquer leurs triomphes, les nôtres tout ensemble, notre défaite, qu'au lieu d'une cause palpable, d'une saisissante raison, on n'étalerait encore que des cadavres. On peindra, mais on n'instruira jamais cette grande catastrophe. Une fatalité telle qu'il n'en est point de pareille dans l'histoire, un effroyable que sais-je, seront les derniers mots de la postérité sur Waterloo.

«—L'Empereur, entre nous, a-t-il été lui-même?

«—Jamais son génie, jamais sa bravoure personnelle, ne déployèrent plus de ressources. Au milieu de la garde impériale, au milieu des généraux redevenus soldats, on se croyait dans une armée de géans.

«—Pauvre Napoléon! c'est après de tels sacrifices que l'ingratitude des uns, la démence des autres, veulent t'immoler à des rêves, à des utopies. Oui, mon amie, tous nos idéologues veulent, avant d'être écrasés, avoir la satisfaction de résister à la tyrannie, de se précautionner contre le despotisme. N'importe, l'Empereur abdiquera encore une fois, j'en suis sûr; les traîtres et les niais l'emporteront. Cet homme, qu'on accuse d'être ambitieux, égoïste et sanguinaire, aura donné deux fois au Monde un exemple inouï de désintéressement et d'immolation. S'il l'eût voulu, s'il le voulait encore, il pourrait s'ensevelir sous les débris de la capitale, faire sortir de Paris embrasé son salut et le nôtre, mourir du moins en jouant tout, en même temps que lui-même. Non, il sait résister à l'intérêt de son orgueil outragé; il sait regarder en face une chute qu'il pourrait rendre terrible.»

Je quittai Regnault après beaucoup d'autres effusions que je me rappelle un peu moins, parce qu'il y avait plus de vivacité dans ses sentimens que de suite dans ses idées. Je l'assurai que, le feu fût-il aux quatre coins de Paris, mon dévouement n'en serait pas moins entier, absolu, infatigable; que j'oublierais mes propres chagrins pour ne songer qu'à la grande douleur de l'homme qui avait à jamais enchaîné nos coeurs.

Ce jour-là, je repris ma vie de Paris, cette vie de courses, de communications de toute espèce, qui se trouvait naître de mes goûts, et fort bien servir en même temps les intérêts des autres. Le lendemain de ma visite à Regnault, je rencontrai M. le comte Carnot dans un salon du Marais, où j'étais allée porter une lettre du fils de la maison, jeune officier, qui m'avait, à Laon, prié de lui rendre ce service. Dès que Carnot m'aperçut, il eut la bonté de venir à moi; et, malgré les préoccupations du moment, à peine lui eus-je dit que je venais de l'armée et que Waterloo s'était trouvé entre nos deux rencontres, qu'il me fit remarquer, avec assez de poésie pour un mathématicien, qu'il fallait en quelque sorte que le monde s'ébranlât pour nous mettre en présence. Dans les violentes secousses des événemens ou des passions, il suffit quelquefois d'un mot, d'une idée soudainement jetée en avant, pour m'enlever à tout ce que mes sensations présentes ont de plus poignant, et me transporter dans le cercle d'une causerie calme et tranquille. Quoique M. le comte Carnot fût un personnage plus positif que fantasmagorique, je lui sus gré de me traiter en événement; mais il retomba bientôt de cette politesse phraséologique dans le lieu commun de ses idées exclusives. Ainsi, au lieu de me parler de la campagne que je venais de faire, de déplorer les pertes effroyables, les conséquences menaçantes de Waterloo, il me dit que ce serait peut-être un bien pour la patrie, qu'au lieu de devoir son salut à une armée et à un chef, les citoyens soulevés la dussent à eux-mêmes, parce qu'ainsi, après avoir chassé les ennemis, ils n'auraient pas à craindre que la victoire devînt de nouveau l'instrument de leur servitude. Je tâchai de tirer Carnot de ses préventions, et surtout de ses illusions; car on ne peut se faire d'idée de ses crédules espérances. Il prétendait que nous allions avoir un million de soldats; que toutes les gardes nationales immobilisées allaient remplacer une armée seulement militaire par une armée citoyenne. Cette fascination me chagrina au lieu de m'indigner; et comme la société était peu nombreuse, je profitai de cette circonstance pour éviter une dispute avec un vieillard dont l'ancien caractère avait commandé à mes respects.

En rentrant chez moi je trouvai un message de la reine Hortense, dont j'étais pourtant peu connue, et qui vint faire un moment diversion à mes cruelles agitations. Cette femme, à tant de titres intéressante, était venue de la Malmaison pour un jour. Je me rendis à l'Élysée-Bourbon où elle m'attendait. Elle me questionna sur toutes les circonstances des journées des 16, 17 et 18 juin, et me parut bien inquiète. «N'est-il pas vrai, répéta-t-elle à plusieurs reprises, que l'Empereur s'est jeté au milieu des grenadiers avec son état-major, et qu'on l'a forcé de quitter le champ de bataille? qu'il ne l'a pas volontairement abandonné?

«—L'Empereur abandonner le champ de bataille! Ses braves l'en ont arraché.» La reine m'avait écoutée avec avidité.

«Vous y étiez, vous, et ce n'était pas votre première bataille; le danger n'est donc rien pour vous?

«—Tant que cela va bien, on n'oserait paraître timide, et quand cela va mal, on pense au salut; ainsi on n'a pas le temps d'avoir peur.»

L'aimable fille de Joséphine me parla de Regnault, du maréchal Ney. Je crus devoir nier ma liaison. Elle avait beaucoup trop d'esprit, et surtout alors avait bien autre chose dans la tête pour s'arrêter à cet objet. Elle ajouta encore à mes peines par les nouvelles qu'elle me donna de Murat. «Il est malheureux et il l'a mérité, disait-elle; car de tout ce qui arrive, Joachim doit en partie s'accuser. Avec ses idées d'affranchir l'Italie, il a ôté un appui et une ressource à celui dont il tenait sa couronne; il peut se regarder aujourd'hui comme à jamais perdu.» Elle me demanda si j'étais revenue avec la suite de l'Empereur, et je trouvai je ne sais quoi d'un peu inquisitorial dans ces questions. Je lui racontai ma rencontre avec la malheureuse Camilla, et notre triste retour: «Ainsi, vous n'étiez pas à Philippeville?

«—Mon Dieu, non.

«—Qui était donc cette femme qui est revenue avec une des voitures du maréchal Soult? en avez-vous connu à la suite?

«—Aucune; mais j'ai vu à Mont-Saint-Jean une femme qui se prétendait maîtresse du général Bourmont.

«—Est-elle belle et jeune?

«—Elle est assez bien, elle galoppe, habillée en homme; espèce de volontaire comme moi.

«—C'est cela alors;» et la reine resta pensive quelques instans: «L'Empereur est à Laon, ajouta-t-elle; il est persuadé que tout peut se réparer encore, qu'il ne faut que de l'énergie et de la résolution, de la part des officiers et du gouvernement. Il ignore tout ce qui se trame ici. Je voudrais qu'il le sût et directement; j'ai beaucoup de choses à communiquer à l'Empereur.» Ici la reine me regarda de toute l'expression de sa spirituelle physionomie, et je crus si bien la deviner, que je lui répondis, en mettant la main sur mon coeur: «La place est sûre, vous pouvez tout y déposer.

«—Vous êtes encore au-dessus du bien que m'a dit de vous Élisa et quelqu'un que vous aimez… Passez, je vous conjure, chez mon secrétaire ainsi que chez Regnault, puis partez sans délai pour Laon.» Alors elle me prit les deux mains, les serra avec une agitation convulsive. «Voici ce que vous devez dire de ma part ou à Bertrand ou à l'Empereur, à personne autre: que j'ai la certitude que les Chambres se déclareront contre lui, qu'on ne le regarde plus même comme chef de la nation; en un mot, qu'ils ne veulent plus de lui, heureux si on ne le juge pas traître à la patrie; qu'il doit rester avec l'armée et que je veux m'y rendre. Je hais et crains les républicains: ils se sont courbés, mais leur haine existe tout entière. Direz-vous bien tout cela?» Je le lui répétai à l'instant, et involontairement je saisis une de ses jolies mains que je pressai contre mon sein. Hortense sourit avec une bonté triste, mais tout obligeante. Il y eut, dans ce tête-à-tête de la fille de l'impératrice Joséphine et de moi, un bizarre rapprochement de circonstances: le cabinet où me reçut la reine Hortense au mois de juin 1815 était le même où, seize ou dix-huit ans auparavant, la citoyenne Bonaparte et la citoyenne Moreau se reposèrent amicalement en prenant des sorbets, après les fatigues d'un bal champêtre. Ma visite s'était assez prolongée pour que je me trouvasse forcée de remettre au lendemain ma visite à son secrétaire. Ce lendemain même était le jour fixé de mon départ. J'accourus chez Regnault sans le rencontrer. J'y retournai quelques heures après, toutes mes dispositions étant faites. Quoique déjà si cruellement agitée pour moi-même, je puis dire que non seulement j'étais résolue à ce voyage, mais que je mettais une sorte d'orgueil à donner cette nouvelle preuve de mon dévouement actif à l'Empereur et à sa famille. J'allai donc chez Regnault très fermement déterminée à partir immédiatement. Regnault me demanda si j'avais une lettre.

«Non.

«—Qu'allez-vous donc faire?

«—Dire deux mots à l'Empereur.

«—Folle!

«—Pas du tout, et deux mots à l'oreille.

«—Et je ne puis les savoir?

«—On me les a fait apprendre par coeur pour ne les dire qu'à Napoléon; les tortures ne m'en arracheraient pas le secret.

«—C'est très bien, ma chère amie; si les choses se replâtrent, votre avenir sera superbe.

«—Je suis si loin d'y prétendre, comme vous l'entendez, Monsieur le comte, que cette seule pensée gâterait mon zèle, si le moment me paraissait moins impérieux. Hélas! ce zèle allait s'évanouir, et un moment allait m'en faire perdre jusqu'à l'idée.» Regnault, sans y trop réfléchir, me donna à lire le bulletin de la bataille de Waterloo. À peine avais-je vu cette phrase si cruellement injuste: «J'aurais pu rejeter sur le maréchal Ney une partie des malheurs de cette journée;» que je jetai le bulletin, en éclatant sans ménagemens contre l'Empereur: «Il veut le compromettre, le perdre peut-être; il n'y réussira pas… Moi, servir qui offense Ney, m'exposer encore pour le prévenir du danger qui peut le menacer? Moi!… je l'y pousserais plutôt mille fois. L'ingrat, il ose toucher à la gloire de son plus grand capitaine!» Je marchais à grands pas dans l'appartement, j'étouffais de fureur. Regnault crut me ramener, juste par un mot qui m'exaspéra sans retour. «Allons, mon amie, allons, vous savez bien qu'il ne peut arriver rien de fâcheux pour cela au maréchal. Hâtez-vous de remplir la mission que vous avez acceptée.

«—Moi, partir?

«—Sans doute, et le plus tôt possible.

«—J'aimerais mieux mourir dans un cachot.

«—Êtes-vous folle? vous avez promis?

«—Mais on ne me paie pas, je pense, et si mon fol enthousiasme m'a fait faire beaucoup d'extravagances pour leur service, il ne me fera jamais descendre à l'indignité de renier un sentiment qui fait l'orgueil de ma vie. N'y pensez pas au moins, et chargez-vous, je vous prie, d'en instruire la reine.

«—Mais y songez-vous? vous voulez donc vous perdre?

«—Y pensez-vous à votre tour, vous-même? et en quoi, s'il vous plaît, Monsieur le comte, me perdrai-je? ai-je une place? suis-je payée? mon zèle ne pouvait venir que de mon dévouement. Napoléon, vient de me désenchanter par son ingratitude pour Ney; je ne saurais jamais le haïr, mais je ne le servirai plus en rien; c'est mon ultimatum.

«—Saint-Elme, si je vous connaissais moins, je dirais: c'est parce que l'étoile pâlit.

«—Monsieur le comte, cela ne peut m'atteindre. Toutefois je partirai; je vous le promets; mais je vous avoue, que c'est à contre-coeur.» Je m'y tins prête, lorsqu'à l'Élysée je reçus contre-ordre, parce que l'Empereur y venait d'arriver; tout semblait se réunir pour s'emparer de sa volonté. Napoléon avait voulu rester à Laon; il pouvait avec quelques mille hommes défendre l'approche de Paris: il en eut l'idée, parce qu'il sentait sa force au milieu d'une troupe dévouée et fidèle; mais on lui fit entendre qu'on aurait pu croire à Paris qu'il était mort, que cela découragerait le zèle de ceux qui avaient pu s'armer pour tenter la fortune d'une défense. L'Empereur sentait qu'on ne lui conseillait que des sottises.

L'arrivée brusque de l'Empereur me sauva une course que j'allais entreprendre d'assez mauvaise volonté, et me rendit cependant en peu de jours tout mon zèle pour la cause de Napoléon, justement par l'indécent acharnement qu'on mettait à l'accabler.

En effet, Napoléon avait été froidement accueilli, même par les courtisans qui lui devaient le plus. Regnault me dit, le soir, que l'Empereur était dans une agitation convulsive depuis qu'il avait su le voeu de la Chambre des Députés. Je ne sais si la réponse qu'on a prétendu avoir été faite par l'Empereur à M. Benjamin Constant, est vraie; mais je puis assurer que s'il l'a faite, elle fut une preuve de plus de la connaissance de l'esprit du peuple à son égard; car nul doute que s'il eût voulu le soulever contre les Chambres, il le pouvait. Dans ces derniers momens de Napoléon, dans cette agonie terrible de son génie et de sa fortune, j'avais un extrême désir de voir l'Empereur; je voulais lui parler du maréchal: je me rendis donc à l'Élysée. Au moment où j'arrivai, une foule immense remplissait l'avenue de Marigny. Ce n'était pas seulement ce qu'on appelle du peuple, mais il y avait aussi des gens fort bien vêtus, beaucoup de citoyens de toutes les classes, bourgeois aisés et de la partie marchande. La personne par laquelle je pouvais être introduite me prévint que c'était impossible, qu'il y avait une députation près de l'Empereur, qu'on en attendait une autre, que cela n'en finissait pas. «On lui tourne la tête», me disait M. Machembled, que je connaissais depuis mon dernier voyage en Italie, et que j'avais rencontré à ma première visite à la reine Hortense, comme une connaissance qu'on revoit avec plaisir. Machembled avait servi dans le génie, et l'Empereur en faisait cas; il me parut à moi instruit, affable et loyal dans son dévouement, sans aucune prévention violente. Pendant que nous causâmes dans le vestibule, les cris allaient toujours croissant; on assura depuis qu'ils avaient fourni un mot heureux à l'Empereur. Je n'en puis répondre, n'étant pas présente; mais je puis dire que jamais je n'avais entendu proférer de si bruyantes et de si cordiales acclamations.

La seconde abdication fut enfin arrachée à Napoléon. Ce furent les ducs d'Otrante, Decrès et de Vicence qui la portèrent. Je sus que quelqu'un de la foule qui environna constamment l'Élysée, avait dit en voyant ces trois Messieurs: «Voilà le bourreau, le confesseur et le geôlier!» Dès qu'elles eurent reçu l'abdication, les Chambres députèrent une commission à l'Empereur: celle-ci reçut à son tour des lazzis populaires en passant. «Qu'ils sont pressés de se défaire de celui à qui ils doivent leurs cordons et leurs équipages!» disaient les beaux esprits ambulans. On avait vu passer un officier supérieur de la garde nationale; lorsqu'on sut qu'il était venu pour presser l'abdication, il fut heureux de s'éloigner à toutes brides, car on se promettait de lui faire un mauvais parti. En courant de l'Élysée chez moi, je rencontrai Labédoyère; c'était la veille de cette séance orageuse à la Chambre des Pairs, où il déploya une énergie si fougueuse pour soutenir l'hérédité de Napoléon II. Labédoyère était hors de lui; il ne parlait de rien moins que d'enlever l'Empereur, de le conduire à l'armée, et d'imposer des lois à ces Messieurs les modernes Romains. Labédoyère n'entendait rien aux finesses politiques. Il voyait dans Napoléon l'homme des soldats, et, soldat lui-même avant tout, il portait jusqu'au fanatisme sa religion politique. Je ne trouvai pas moins de charmes dans l'excès même d'un sentiment si honorable, car c'était de la reconnaissance pour le génie malheureux. Rien n'était plus beau que Labédoyère plaidant la cause de l'Empereur. «Plutôt que de souffrir encore leur trahison, je les défierai tous», disait-il, et en le disant, il avait fortement la mine d'y être résolu.

CHAPITRE CLVIII.

Entrevue avec Ney.—Encore Camilla.

Il n'y avait pas trente-six heures que j'avais chargé D. L*** de ma lettre au maréchal Ney, quand je vis arriver mon adroit messager vers le soir, haletant, tout ému, me criant dès la porte de mon appartement: «Vite un schall, un chapeau, je vais vous conduire vers lui.» Il n'avait pas achevé cette douce quoique brusque allocution, que déjà j'étais sur l'escalier.

D. L***, vous lirez ces Mémoires, vous savez tout ce que j'ai droit de vous reprocher; vous n'avez point oublié votre lâche menace à l'époque où, toujours du parti vainqueur, vous osâtes menacer ma liberté, me faire un crime des sentimens dont seul vous connaissiez toute la force. Abus de confiance, calomnie, sourde persécution, sordide intérêt, je pourrais avec tant de remords vous accabler de votre opulence et de votre réputation; rassurez-vous. Du 12 juin au 7 décembre de 1815, le souvenir le plus déchirant vous a donné un droit immortel à ma reconnaissance, un droit qui vous répond de mon silence. Pour prix de ce dernier dévouement, D. L***, ces initiales que vous seul connaissez, ce chiffre mystérieux de vos fautes, ne vous désignent à personne, et jamais votre nom ne sortira ni de ma plume ni de mes lèvres. Vivez en paix!

Nous nous rendîmes en peu d'instans rue de Richelieu; le cabriolet entra dans la cour. J'aperçus Ney à une croisée, pâle, défait: Je repoussai D. L***; je franchis l'escalier, et je me trouve sur le coeur du maréchal: il m'y pressa long-temps. «Ma pauvre amie! grand Dieu! comment avez-vous pu échapper à cette abominable journée du 18?» Nous étions dans une chambre où il y avait un très beau portrait en pied de l'Empereur. Ney le fixa avec un regard qui peignit à la fois de l'admiration et de la douleur. Nous restâmes plus d'une heure ensemble dans cet entretien déchirant. Ney se laissait aller à plusieurs reprises à son emportement, en rappelant les détails du désastre de Waterloo. «Nous étions vainqueurs, disait-il; les dispositions étaient admirables de la part de l'Empereur; nos soldats ne furent jamais animés de plus d'ardeur; les malheureux chantaient, criaient, ne cherchaient qu'à garantir leurs armes. Ah! ne pas vaincre avec de pareils hommes!»

J'entretins le maréchal d'une séance de la Chambre des Pairs dont j'avais entendu parler d'une manière contradictoire, et sa gloire m'était si chère, que j'avais besoin d'entendre de sa bouche le récit de cette séance qui avait pu être si diversement interprétée.

«La franchise est un besoin de mon caractère. Comme je ne tromperais jamais un ami, je ne saurais tromper mon pays. Il faut dire la vérité aux peuples, toute la vérité, surtout dans les circonstances grandes et difficiles. Tenez, lisez cette lettre au duc d'Otrante, elle vous donnera toutes les explications possibles. Gardez cette copie, j'en ferai faire une autre; je désire surtout, à cet égard, la plus entière publicité.» Voici cette précieuse lettre; elle met en effet dans tout son jour l'ame et la conduite du maréchal.

LETTRE DE M. LE MARÉCHAL PRINCE DE LA MOSKOWA À S. EXC. M. LE DUC D'OTRANTE.
«MONSIEUR LE DUC,

«Les bruits les plus diffamans et les plus mensongers se répandent, depuis quelques jours, dans le public, sur la conduite que j'ai tenue dans cette courte et malheureuse campagne; les journaux les répètent et semblent accréditer la plus odieuse calomnie. Après avoir combattu pendant vingt-cinq ans, et versé mon sang pour la gloire et l'indépendance de ma patrie, c'est moi que l'on ose accuser de trahison; c'est moi que l'on signale au peuple, à l'armée même, comme l'auteur du désastre qu'elle vient d'essuyer!

«Forcé de rompre le silence, car s'il est toujours pénible de parler de soi, c'est surtout lorsque l'on a à repousser la calomnie, je m'adresse à vous, Monsieur le duc, comme président du gouvernement provisoire, pour vous tracer un exposé fidèle de ce dont j'ai été témoin.

«Le 11 juin, je reçus l'ordre du ministre de la guerre de me rendre au quartier impérial; je n'avais aucun commandement, ni aucunes données sur la composition et la force de l'armée; l'Empereur ni le ministre ne m'avaient rien dit précédemment qui pût même me faire pressentir que je dusse être employé dans cette campagne: j'étais conséquemment pris au dépourvu, sans chevaux, sans équipages, sans argent, et je fus obligé d'en emprunter pour me rendre à ma destination. Arrivé le 12 à Laon, le 13 à Avesnes, et le 14 à Beaumont, j'achetai, dans cette dernière ville, de M. le maréchal duc de Trévise, deux chevaux, avec lesquels je me rendis, le 15, à Charleroi, accompagné de mon premier aide de camp, le seul officier que j'eusse auprès de moi. J'y arrivai au moment où l'ennemi, attaqué par nos troupes légères, se repliait sur Fleurus et Gosselies.

«L'Empereur m'ordonna aussitôt d'aller me mettre à la tête des premier et deuxième corps d'infanterie, commandés par les lieutenans généraux d'Erlon et Reille, de la division de cavalerie légère du lieutenant général Piré; d'une division de cavalerie légère de la garde, sous les ordres des lieutenans généraux Lefebvre-Desnouettes et Colbert; et de deux divisions de cavalerie du comte de Valmy: ce qui formait huit divisions d'infanterie, et quatre de cavalerie. Avec ces troupes, dont cependant je n'avais encore qu'une partie sous la main, je poussai l'ennemi, et je l'obligeai d'évacuer Gosselies, Frasnes, Mellet et Heppignies: là elles prirent position le soir, à l'exception du premier corps qui était encore à Marchiennes, et qui ne me rejoignit que le lendemain.

«Le 16, je reçus l'ordre d'attaquer les Anglais dans leur position des Quatre-Bras; nous marchâmes à l'ennemi avec un enthousiasme difficile à dépeindre: rien ne résistait à notre impétuosité. La bataille devint générale, et la victoire n'était pas douteuse, lorsqu'au moment où j'allais faire avancer le premier corps d'infanterie, qui jusque là avait été laissé par moi en réserve à Frasnes, j'appris que l'Empereur en avait disposé sans m'en prévenir, ainsi que la division Girard du deuxième corps, pour les diriger sur Saint-Amand, et appuyer son aile gauche qui était fortement engagée contre les Prussiens. Le coup que me porta cette nouvelle fut terrible; n'ayant plus sous mes ordres que trois divisions, au lieu de huit sur lesquelles je comptais, je fus obligé de laisser échapper la victoire, et malgré tous mes efforts, malgré la bravoure et le dévouement de mes troupes, je ne pus parvenir dès lors qu'à me maintenir dans ma position jusqu'à la fin de la journée. Vers les neuf heures du soir, le premier corps me fut renvoyé par l'Empereur, auquel il n'avait été d'aucune utilité; ainsi vingt-cinq à trente mille hommes ont été pour ainsi dire paralysés, et se sont promenés pendant toute la bataille, l'arme au bras, de la gauche à la droite, et de la droite à la gauche, sans tirer un seul coup de fusil.

«Il m'est impossible de ne pas suspendre un instant ces détails, pour vous faire remarquer, Monsieur le duc, toutes les conséquences de ce faux mouvement, et en général, des mauvaises dispositions prises pendant cette journée.

«Par quelle fatalité, par exemple, l'Empereur, au lieu de porter toutes ses forces contre lord Wellington, qui aurait été attaqué à l'improviste et ne se trouvait point en mesure, a-t-il regardé cette attaque comme secondaire? Comment l'Empereur, après le passage de la Sambre, a-t-il pu concevoir la possibilité de donner deux batailles le même jour? C'est cependant ce qui vient de se passer contre des forces doubles des nôtres, et c'est ce que les militaires qui l'ont vu ont encore peine à comprendre.

«Au lieu de cela, s'il avait laissé un corps d'observation pour contenir les Prussiens, et marché avec ses plus fortes masses pour m'appuyer, l'armée anglaise était indubitablement détruite entre les Quatre-Bras et Genappe; et cette position, qui séparait les deux armées alliées, une fois en notre pouvoir, donnait à l'Empereur la facilité de déborder la droite des Prussiens, et de les écraser à leur tour. L'opinion générale en France, et surtout dans l'armée, était que l'Empereur ne voulait s'attacher qu'à détruire d'abord l'armée anglaise, et les circonstances étaient bien favorables pour cela: mais les destins en ont ordonné autrement.

«Le 17, l'armée marcha dans la direction de Mont-Saint-Jean.

«Le 18, la bataille commença vers une heure, et quoique le bulletin qui en donne le récit ne fasse aucune mention de moi, je n'ai pas besoin d'affirmer que j'y étais présent.

«M. le lieutenant général comte Drouot a déjà parlé de cette bataille dans la Chambre des Pairs: sa narration est exacte, à l'exception toutefois de quelques faits importans qu'il a tus ou qu'il a ignorés, et que je dois faire connaître. Vers sept heures du soir, après le plus affreux carnage que j'aie jamais vu, le général Labédoyère vint me dire, de la part de l'Empereur, que M. le maréchal Grouchy arrivait à notre droite, et attaquait la gauche des Anglais et Prussiens réunis; cet officier général, en parcourant la ligne, répandit cette nouvelle parmi les soldats, dont le courage et le dévouement étaient toujours les mêmes, et qui en donnèrent de nouvelles preuves en ce moment, malgré la fatigue dont ils étaient exténués; cependant, quel fut mon étonnement, je dois dire mon indignation, quand j'appris, quelques instans après, que non seulement M. le maréchal Grouchy n'était point arrivé à notre appui, comme on venait de l'assurer à toute l'armée, mais que quarante à cinquante mille Prussiens attaquaient notre extrême droite et la forçaient à se replier! Soit que l'Empereur se fût trompé sur le moment où M. le maréchal Grouchy pouvait le soutenir, soit que la marche de ce maréchal eût été plus retardée qu'on l'avait présumé par les efforts de l'ennemi, le fait est qu'au moment où l'on annonçait son arrivée, il n'était encore qu'à Wavres sur la Dyle: c'était pour nous comme s'il se fût trouvé à cent lieues de notre champ de bataille.

«Peu de temps après, je vis arriver quatre régimens de la moyenne garde, conduits par l'Empereur en personne, qui voulait, avec ces troupes, renouveler l'attaque et enfoncer le centre de l'ennemi; il m'ordonna de marcher à leur tête avec le général Friant; généraux, officiers, soldats, tous montrèrent la plus grande intrépidité; mais ce corps de troupes était trop faible pour pouvoir résister long-temps aux forces que l'ennemi lui opposait, et il fallut bientôt renoncer à l'espoir que cette attaque avait donné pendant quelques instans. Le général Friant a été frappé d'une balle à côté de moi; moi-même j'ai eu mon cheval tué, et j'ai été renversé sous lui. Les braves qui reviendront de cette terrible affaire me rendront, j'espère, la justice de dire qu'ils m'ont vu à pied, l'épée à la main, pendant toute la soirée, et que je n'ai quitté cette scène de carnage que l'un des derniers, et au moment où la retraite a été forcée.

«Cependant les Prussiens continuaient leur mouvement offensif, et notre droite pliait sensiblement: les Anglais marchèrent à leur tour en avant. Il nous restait encore quatre carrés de la vieille garde, placés avantageusement pour protéger la retraite; ces braves grenadiers, l'élite de l'armée, forcés de se reployer successivement, n'ont cédé le terrain que pied à pied, jusqu'à ce qu'enfin, accablés par le nombre, ils ont été presque entièrement détruits. Dès lors, le mouvement rétrograde fut prononcé, et l'armée ne forma plus qu'une colonne confuse; il n'y a cependant jamais eu de déroute ni de cri sauve qui peut, ainsi qu'on en a osé calomnier l'armée dans le bulletin. Pour moi, constamment à l'arrière-garde, que je suivis à pied, ayant eu tous mes chevaux tués, exténué de fatigue, couvert de contusions, et ne me sentant plus la force de marcher, je dois la vie à un caporal de la garde qui me soutint dans ma marche, et ne m'abandonna point pendant cette retraite. Vers onze heures du soir, je trouvai le lieutenant général Lefebvre-Desnouettes, et l'un de ses officiers, le major Schmidt, eut la générosité de me donner le seul cheval qui lui restât. C'est ainsi que j'arrivai à Marchienne-au-Pont, à quatre heures du matin, seul, ignorant ce qu'était devenu l'Empereur, que, quelque temps avant la fin de la bataille, j'avais entièrement perdu de vue, et que je pouvais croire pris ou tué. Le général Pamphile Lacroix, chef de l'état-major du deuxième corps, que je trouvai dans cette ville, m'ayant dit que l'Empereur était à Charleroi, je dus supposer que S. M. allait se mettre à la tête du corps de M. le maréchal Grouchy, pour couvrir la Sambre, et faciliter aux troupes les moyens de rallier vers Avesnes, et, dans cette persuasion, je me rendis à Beaumont; mais des partis de cavalerie nous suivant de très près, et ayant déjà intercepté les routes de Maubeuge et de Philippeville, je reconnus qu'il était de toute impossibilité d'arrêter un seul soldat sur ce point, et de s'opposer aux progrès d'un ennemi victorieux. Je continuai ma marche sur Avesnes, où je ne pus obtenir aucun renseignement sur ce qu'était devenu l'Empereur.

«Dans cet état de choses, n'ayant de nouvelles ni de S. M. ni du major général, le désordre croissant à chaque instant, et, à l'exception des débris de quelques régimens de la garde et de la ligne, chacun s'en allant de son côté, je pris la détermination de me rendre sur-le-champ à Paris, par Saint-Quentin, pour faire connaître le plus promptement possible au ministre de la guerre la véritable situation des affaires, afin qu'il pût au moins envoyer au devant de l'armée quelques troupes nouvelles, et prendre rapidement les mesures que nécessitaient les circonstances. À mon arrivée au Bourget, à trois lieues de Paris, j'appris que l'Empereur y avait passé le matin à neuf heures.

«Voilà, Monsieur le duc, le récit exact de cette funeste campagne.

«Maintenant, je le demande à ceux qui ont survécu à cette belle et nombreuse armée: de quelle manière pourrait-on m'accuser du désastre dont elle vient d'être victime, et dont nos fastes militaires n'offrent point d'exemple? J'ai, dit-on, trahi la patrie, moi qui, pour la servir, ai toujours montré un zèle que peut-être j'ai poussé trop loin, et qui a pu m'égarer; mais cette calomnie n'est et ne peut être appuyée d'aucun fait, d'aucune circonstance, d'aucune présomption. D'où peuvent cependant provenir ces bruits odieux qui se sont répandus tout à coup avec une effrayante rapidité? Si, dans les recherches que je pourrais faire à cet égard, je ne craignais presque autant de découvrir que d'ignorer la vérité, je dirais que tout me porte à croire que j'ai été indignement trompé, et qu'on cherche à envelopper du voile de la trahison les fautes et les extravagances de cette campagne, fautes qu'on s'est bien gardé d'avouer dans les bulletins qui ont paru, et contre lesquelles je me suis inutilement élevé avec cet accent de la vérité que je viens encore de faire entendre dans la Chambre des Pairs.

«J'attends de la justice de V. Ex., et de son obligeance pour moi, qu'elle voudra bien faire insérer cette lettre dans les journaux, et lui donner la plus grande publicité.

«Je renouvelle à V. Ex., etc.

«Le maréchal prince de la Moskowa,

«Signé NEY.»

Paris, le 26 juin 1815.

Tout ce qu'un coeur passionné peut inventer de consolations, je les mis en usage pour le calmer. Il ne redoutait rien pour lui, ni les autres généraux; mais il était hors de lui à l'idée que les alliés allaient peser sur la France et y dicter des lois. Je ne lui fis aucune question. J'écoutais avec avidité cette voix chérie. Je n'ai jamais compris la maxime de la Rochefoucault qui dit: «qu'il y a, dans les chagrins de nos meilleurs amis, toujours quelque chose qui flatte notre amour-propre;» mais je sentis que dans les peines d'un homme aimé il peut y avoir quelque chose qui flatte notre coeur. Je n'étais pas rassurée et confiante comme Ney; je prévoyais des persécutions, un exil, peut-être, et je me disais: Riche de sa seule gloire, n'emportant de trésors dans son exil que ses lauriers et le nom de cent combats soutenus pour sa patrie dans les rangs français, je pourrai le suivre, le servir, l'entourer de soins, et trouver dans le plus grand sacrifice le plus noble prix d'un amour si tendre. C'est dans cette entrevue, que nous ne prévîmes pas être presque la dernière, que nous eûmes un moment de pénible attendrissement. Je lui racontai en peu de mots ma rencontre avec Camilla. «La pauvre infortunée, elle a été en Espagne, me disait-il; que n'a-t-elle pas souffert pour suivre son amant! Foy la connaît, il a souvent engagé son amant à la renvoyer dans sa patrie jusqu'à la paix. Au premier mot elle menaçait de se brûler la cervelle à la tête du régiment.

«—Elle l'aurait fait! répondis-je; elle a tout quitté pour lui, n'a vécu que pour l'aimer, et il était libre.» Ney voulut me donner deux billets de banque, sous prétexte des besoins supposés de Camilla. Je refusai, me faisant, certes, bien plus riche que je ne l'étais; mais n'avais-je pas la terrible crainte que bientôt peut-être il ne lui resterait de fortune que son nom. Il me fit promettre de me calmer, d'attendre tranquillement les événemens.

«Et s'ils devenaient, funestes, me dit-il, je compte sur vos sermens, Ida. Vous êtes résolue, courageuse, et je sens qu'en recevoir une preuve dans un moment décisif me serait toujours une grande consolation.

«—Mon Dieu! lui répondis-je, auriez-vous quelque chose à craindre?

«—Comme les autres, ni plus ni moins. Si la politique demande des victimes, alors…

«—Mais pourquoi attendre la politique? partez.

«—Pas encore; mais si je vois que cela tourne trop mal, je m'expatrie, ne fût-ce que pour éviter l'horreur de l'étranger foulant aux pieds nos provinces. Et si cela arrivait, Ida, alors…

«—Alors je vivrais pour vous servir, vous consoler partout où mon constant dévouement pourrait alléger les injustices du sort qui vous aurait frappé.»

D. L*** frappa à la porte, et avertit Ney de l'heure.

Alors s'ouvrit pour moi une scène nouvelle, et si mon coeur eût été moins préoccupé, il y aurait eu sujet à d'étranges réflexions. Ney prenant D. L*** par la main, me le présenta comme un ami zélé, dévoué et sûr; me dit «de ne me fier qu'à lui, de ne me conduire en ce qui touchait nos relations, que d'après ses avis, et de ne lui envoyer de lettre ni de message que par ce précieux intermédiaire.»

Il fallut nous séparer; mais je ne quittai Ney qu'après être revenue plusieurs fois près de lui. Je n'osais pleurer, et mes larmes me suffoquaient. J'étais pâle, agitée; je pressais sa main contre mon coeur, je la tenais sans pouvoir l'abandonner. Mon état pénible l'attendrit. «Il faut partir! Adieu, Ida!» À ces mots il descendit rapidement, me laissa avec D. L***. J'entendis ouvrir la porte cochère, rouler une voiture; et, saisie tout à coup d'une affreuse angoisse de pressentiment, je tombai à genoux, répétant d'une voix entrecoupée de sanglots: Adieu, Ida! Ô mon Dieu! sont-ce les derniers accens que j'entendrai de cette voix chérie! Ah! que je meure avant! D. L*** me releva, mit son zèle à me rassurer, et m'ayant vainement engagée à souper chez lui, me reconduisit auprès de Camilla, que je trouvai sans aucune amélioration. D. L*** voulut aller chercher un second médecin, et l'amena peu d'instans après; je lui sus bien gré de cette preuve d'intérêt. Camilla demanda à rester seule avec son nouveau docteur, et D. L*** et moi nous nous retirâmes pour causer des moyens de faire parvenir une lettre pour elle au général Foy. Il me promit de s'en occuper, me rassura de toutes mes craintes pour Ney, montra le plus tendre intérêt pour mon amie, et pour moi le zèle le plus dévoué. Il me prévint qu'il ne me verrait pas de trois ou quatre jours, me força d'accepter encore 500 livres, et me remit les clefs de mon secrétaire, m'informant qu'il avait enlevé et réuni tous mes papiers qui étaient dans ma cassette; qu'il l'avait emportée chez lui, et qu'elle était à mes ordres. Je le priai de garder le tout jusqu'à décision des affaires, le croyant plus en sûreté chez lui que chez moi; il en a fait depuis un abominable usage. Il me quitta, et je crus n'avoir jamais eu à me plaindre de lui. Ma confiance était alors bien plus naturelle qu'elle ne l'avait été naguère. Il était mon seul intermédiaire dans l'intérêt le plus sacré de ma vie.

En rentrant auprès de Camilla, la crainte d'augmenter ses angoisses m'empêcha de parler du conseil de Ney; mais elle me parut si agitée, si malade, que je me bornai à la secourir. Elle eut une attaque de nerfs qui me donna les plus vives alarmes, et jusqu'à minuit nos soins furent sans succès. À deux heures, la voyant calme, je fus me jeter sur mon lit, recommandant à la garde d'appeler au moindre changement. À six heures j'étais à son chevet. Elle était sans fièvre, et le lendemain elle entra en pleine convalescence. Elle commença alors à entrer avec moi dans quelques détails sur sa cruelle position et sur la mienne. J'y vis la source de ses dernières agitations. Je la rassurai, en lui montrant beaucoup d'argent qui me restait encore, en lui disant qu'il y en avait assez pour nous deux. «Mais tu n'as pas, chère Ida, un sort assuré? Quand cet or, qui fuit si vite entre tes mains libérales, sera épuisé; quand le malheur sera là avec ses privations, ses humiliantes peines, chère, bien chère Ida, que deviendras-tu?» Je lui répondis avec plus d'insouciance encore que je n'en avais: «Eh bien! alors on verra. Je possède quelques talens, j'ai un ami sûr.

«—Ney?

«—Sans doute.

«—Ney est perdu, me dit-elle, d'un ton convaincu qui me glaça de terreur. Ida, trop bonne Ida, pensez à vous.

«—Et si Ney était perdu, de quoi aurai-je besoin?

«—Mon amie, le chagrin ne tue pas, vous le voyez, puisque je ne suis pas morte de douleur, après l'avoir vu massacrer sous mes yeux.»

J'en voulus presque à Camilla de s'être de la sorte appesantie sur un avenir que je m'efforçais de repousser. Camilla me parut fortement préoccupée, elle feignit la fatigue pour rester seule; à plusieurs reprises je la vis comme prête à une confidence, puis se retenant par effort. La crainte de trop vives émotions me réduisit au silence, et, l'ayant aidée à se remettre au lit, j'appelai la garde et sortis pour faire une commission que je ne voulais confier à personne. Paris était dans une violente agitation. Craignant que D. L*** ne pût venir ou envoyer pendant mon absence, je retournai le plus vite possible chez moi; je n'avais pas été deux heures dehors. Je trouvai à mon retour la garde chez le portier, se désolant et me criant de loin: «Madame, ne vous effrayez pas, elle n'est pas en danger: tenez, lisez, elle est partie; sans doute son soldat n'a pas été tué tout-à-fait; il lui a écrit, et elle court après, pourvu encore qu'elle ne vous ait rien emporté.» Tout cela fut dit avec une véhémence et une volubilité qui ne me permirent pas de placer un mot. J'ouvris le billet: je n'avais pas eu besoin de son contenu pour apprécier les charitables suppositions de la garde, mais il me fit mieux sentir encore la délicatesse de la pauvre Camilla, qui, par l'excès d'un sentiment tendre et honorable, venait de s'exposer aux plus fâcheuses préventions, et de me causer, à moi, son amie, la plus vive et la plus douloureuse surprise. Le dernier médecin que D. L*** lui avait amené lui avait dit qu'elle était enceinte. Prévoyant alors tout l'embarras et la dépense qu'elle m'occasionerait, elle avait résolu de me quitter. Enveloppée d'une douillette et d'un grand schall, elle s'était jetée dans le premier fiacre pour se faire conduire à un hospice. Je sus ces détails en 1819, lorsque je la retrouvai, comme je vais le dire. Son billet ne me disait rien, sinon qu'elle était incapable de rien faire contre ses jours; qu'elle me quittait pour ne pas devenir une charge trop longue; qu'elle avait prévu mon opposition et cru de son devoir d'agir comme elle venait de le faire. Rien ne saurait peindre ma peine; je crus perdre une soeur chérie, vainement je fis prendre toutes les informations dans les hospices; je n'appris rien qui pût me mettre sur ses traces, et mes propres inquiétudes augmentant d'heure en heure pour le sort du maréchal, j'oubliai plus vite que je ne l'aurais fait dans tout autre circonstance, cet événement douloureux. Je veux, avant d'en peindre de bien plus déchirans, dire en peu de mots comment je revis Camilla et quel est son sort actuel.

Je revenais de la Belgique, en 1819; j'étais à Paris depuis peu de jours, lorsqu'un jour, passant rue Castiglione, je vois une femme plus que simplement vêtue, mais d'une tournure charmante, marchant avec tristesse et tenant par la main une petite fille de trois à quatre ans, jolie comme une des têtes du Gnide; je reconnus Camilla. Est-ce ta fille fut ma première parole; ses larmes répondirent seules. Je pris son bras et la conduisis vers la terrasse des Tuileries; elle ne pouvait revenir de son saisissement; ses premiers mots furent un reproche qui peignit son ame; elle ne me dit que ces mots: «Pourquoi n'avoir pas mêlé votre désespoir au mien, depuis le 5 août au 5 décembre? qui deviez-vous chercher, sinon l'amie que vous avez sauvée près du cadavre massacré de l'homme qu'elle idolâtrait?» Elle m'avait écrit la nouvelle de l'arrestation de Ney, mais j'avais quitté mon logement, et j'étais sur la route de Lyon. Sa lettre ne me parvint pas; elle tomba entre les mains de D. L*** qui avait tout réglé pour la vente de mes meubles, et quoique Camilla m'eût quittée avec l'idée d'aller droit à un hospice, elle apprit, en descendant, que la pauvreté elle-même avait besoin de formalités pour être secourue, qu'il fallait un billet pour être admise. Camilla avait une fort belle chaîne en or, une montre et plusieurs bagues; elle fit vendre le tout, à l'exception des bagues dont les chiffres étaient trop précieux. Avec la petite somme, produit de cette vente, elle se plaça dans une maison de santé du faubourg Saint-Denis. À peine y était-elle, qu'on parla de l'arrestation de Ney, du sort qu'on redoutait pour lui. Camilla sentit, à cette nouvelle, que le mien serait une proie du désespoir, et ne balança plus à m'écrire. J'ai dit plus haut que je ne reçus point sa lettre. Je l'eusse reçue, qu'elle n'eût rien changé à mes résolutions; mais j'aurais du moins, dans le plus épouvantable instant de ma vie, eu aussi un coeur ami qui eût compris mon agonie. Lorsque je rencontrai Camilla, en 1819, j'étais bien loin d'être heureuse; revenue de la Belgique par cette agitation qui nous fait un besoin d'être près du lieu d'un déchirant souvenir, mon caractère se ressentait des embarras de ma position. Mon humeur était bizarre; mes pensées étaient sombres, un abandon, un laisser-aller presque sauvage. Je ne pouvais plus alors rien pour Camilla, et la retrouver; mais assez malheureuse pour craindre de lui communiquer mon malheur était un dernier coup que le sort m'avait réservé. Elle habitait alors un triste cabinet garni, vivant du produit de quelques petits ouvrages.

Je ne raconterai pas toutes les peines qu'elle avait supportées, la misère qu'elle avait vaincue à force de résignation et de travail. Sa fille n'avait manqué de rien; Camilla s'était trouvée riche; cette petite était ravissante de douceur et de grâce. J'allais quelquefois passer des jours entiers chez elle, nous faisions ensemble les frais de nos modestes repas. Nous formions des projets, c'est le trésor inépuisable du malheur. J'avais commencé à enseigner l'italien à sa fille; l'amitié de Camilla s'augmentait de toutes les attentions que je prodiguais à sa fille, et cet enfant charmant m'en récompensait par ses caresses naïves. Il y avait près de quatre mois que nous vivions ainsi, lorsqu'un jour, en entrant chez elle, je trouvai Camilla rayonnante de joie et d'espérance. «Mon amie, me dit-elle, un sauveur, un ami, un ancien chef de mon Alfred, un de nos plus illustres guerriers a su ma position, l'a peinte à ma famille dans des lettres pressantes, s'est porté fort en son nom glorieux de tous mes titres à l'indulgence, au pardon et au bienfait. Sa propre générosité a fini par exciter celle de mes parens. Le bienfaiteur me presse maintenant de profiter de ce retour de ma famille pour assurer le sort de mon enfant. Il se charge de tous les frais de ce dernier voyage.»