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Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 20: CHAPITRE CLXII.
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About This Book

The narrator, writing from firsthand experience, recounts participation in clandestine political activity during the late revolutionary and imperial era, acting as a discreet courier for secret messages, attending coded rendezvous, and witnessing the fevered expectations surrounding the leader's return. She describes encounters with military officers, uneasy exchanges under police scrutiny, debates over loyalty and glory among prominent figures, and the blend of vanity and courage that propelled conspiratorial undertakings. The memoir interleaves concrete anecdotes of espionage with reflective observations on risk, public spectacle, and shifting allegiances.

Au commencement de novembre 1819, Camilla et sa fille chérie quittèrent pour jamais la France. Je serais partie avec elles, mais je savais, sans pouvoir en douter, que mon amie avait le projet de n'opposer aucun refus aux volontés de ses parens, et elle prévoyait que ces volontés seraient encore et difficiles et capricieuses, incompatibles à mon humeur. Je me serais donc éloignée de la France que j'aime, pour devenir un objet de gêne, de défiance. L'idée de rendre ma présence défavorable aux intérêts de Camilla me fit donc un devoir de ne point l'accompagner. Nos adieux furent tendres et douloureux, Camilla avait peine à croire au bonheur. Hélas! elle n'a pas été complétement détrompée de ses défiances, et c'est beaucoup.

CHAPITRE CLIX.

Derniers jours de l'Empire.—Adieux à Napoléon.

Je suis arrivée au dénouement de cette grande épopée de l'empire, qui attend, pour être dignement racontée, une autre plume que la mienne, et une ame plus désintéressée que celle du romancier, d'ailleurs justement célèbre, dont elle a trahi les efforts et compromis la renommée. Peu de jours de cette longue histoire m'ont laissé un souvenir plus profond, plus triste, et cependant plus vague et plus indécis. Je n'en retrouve aucune mention dans mes tablettes, parce que mon esprit, préoccupé de ses craintes et de ses pressentimens, s'appartenait trop peu pour essayer de les fixer. Tout ce que je me rappelle, c'est que c'était le 28 ou le 29 juin que ces émotions s'accumulèrent sur mon coeur, et commencèrent à l'exercer à des émotions plus douloureuses encore.

L'étranger était aux portes. Paris offrait un aspect étrange, plus étrange que celui d'aucune ville que j'aie vue assaillie par une armée. Ce n'était pas la consternation de la terreur, c'était le mélange incroyable de passions qui semblaient se multiplier par tous les individus. Quelques nobles figures exprimaient une douleur sérieuse et concentrée, un plus grand nombre la colère, certaines la vengeance et le désespoir; le sentiment dominant de la foule était une espèce de gaieté maligne et ironique. On lisait, sur presque tous les visages, je ne sais quelle espérance impatiente, sur tous, sans exception, une curiosité avide de l'avenir. Ce besoin bizarre d'un peuple, à qui une invasion récente avait appris à ne considérer une invasion que comme un spectacle, se manifestait par une circonstance peut-être unique dans l'histoire des villes assiégées. Toute la population était dans les rues. On aurait dit une fête publique, et une représentation gratis.

Qu'on me permette une réflexion qui n'est guère du caractère d'une femme, mais que des moeurs nomades et martiales m'autorisent plus qu'une autre à soumettre à la raison du lecteur. Il faut rendre grâce à la civilisation de l'amélioration immense que ses progrès ont apportée dans les rapports des peuples en guerre; mais cette amélioration incontestable ne s'est opérée qu'au grand préjudice du patriotisme et de l'esprit national. La modération convenue, la politesse obligée des conquérans a concilié facilement tous les esprits méticuleux, intéressés, calculateurs, qui ne se lient à la défense du pays que par amour pour leur existence privée, et qui n'ont de dévouement que pour leur fortune. À l'époque où nous sommes, et dans l'absence, dans l'oubli presque général, du moins des anciennes théories sur lesquelles reposaient les légitimités, des anciennes affections sur lesquelles elles s'appuyaient, un vainqueur gracieux et courtois qui jette au milieu de la population un million de consommateurs payans, devient facilement un maître. Je ne regrette pas, Dieu m'en garde, le temps où le bulletin de la prise d'une ville ne s'écrivait que sur ses cendres avec la pointe d'un tison encore ardent; mais il faut avouer que c'était le temps des nobles défenses et des grandes vertus civiles.

Paris, je le répète, jouissait d'une tranquillité relative qui m'étonnait. Les tribunaux étaient en séance. Je crois que les spectacles étaient ouverts. Quelques ordonnances traversaient de loin à loin les rues et les boulevarts; quelques voitures de blessés y défilaient lentement; un officier d'état-major venait inspecter un poste; un ingénieur, le lorgnon à l'oeil, reconnaître une position, et désigner du doigt les maisons dans lesquelles on pourrait se retrancher. Le peuple, immobile et muet, regardait, sans laisser percer dans son regard ni une volonté ni un désir. Il y avait dans tout cela quelque chose qui révélait que son éducation expérimentale était complète, et qu'il avait compris, à travers tant de changemens de gouvernemens, qu'il n'y en a point qui ne soit fait pour des ambitions et des intérêts étrangers à la multitude: leçon d'autant plus sensible, que ces innombrables vicissitudes n'avaient presque remué qu'une génération, et que tout le monde savait, dès lors, pour qui les révolutions sont faites.

La chambre des pairs était assemblée. L'abdication de Napoléon était connue. Il me semble que Regnault de Saint-Jean-d'Angely avait su concilier dans son discours les devoirs de l'ami et ceux de l'homme d'État; mais ma tête de femme ne s'expliquera jamais ces abdications de Napoléon, et l'idée de cette épée dont on a jeté le fourreau est une chose qui me passe. On ne descend pas du pouvoir tant qu'on a une épée.

Ney avait parlé dans ces discussions pour rendre compte des événemens du Mont-Saint-Jean. Il avait parlé avec ce mélange de candeur et d'énergie, qui était le trait distinctif de son caractère, mais seulement pour constater quelques faits mal exposés, et qui pouvaient induire l'opinion en erreur. Sa déclaration fit une profonde impression en France, beaucoup plus qu'à la chambre haute, où l'on était généralement occupé d'intérêts qui n'avaient rien de commun avec ceux du pays. Il ne s'agissait de rien moins que de se rattacher à une nouvelle forme de gouvernement, quelle qu'elle fût, et d'y rentrer comme partie essentielle de l'institution. Qu'étaient, au prix d'une considération pareille, le salut, la grandeur et les futures destinées de l'empire?

La chambre élective offrait un autre aspect qui n'était pas moins frappant. Cette assemblée, improvisée au milieu des anxiétés d'une des époques les plus orageuses de l'histoire, et qui avait pu se croire appelée à renouveler un peuple, était si pénétrée de la gravité de sa destination, elle s'était, pour ainsi dire, endormie avec tant de confiance dans le songe de sa puissance et de sa durée, que le canon de Waterloo ne la réveilla qu'à demi. Que dis-je? il grondait déjà sur les hauteurs de Paris, qu'elle sommeillait encore; et que, semblable à ces cataleptiques qu'un accès de leur bizarre maladie a saisis au milieu d'un geste ou d'une action, elle suivait machinalement le cours d'un travail stérile que les circonstances rendaient absurde. Jamais l'application du mot fameux de Bonaparte: Il n'y a qu'un pas du sublime au ridicule, ne s'était présentée plus naturellement à l'esprit, que dans cette contre-épreuve maladroite de l'impassibilité des sénateurs de Rome investie par les Gaulois. Ceux-ci attendaient, silencieux, une mort inévitable. Ceux-là faisaient étalage d'un héroïsme sans péril, et usaient gravement leurs journées à traduire, en subtilités métaphysiques, un thème d'idéologie. Il y avait certainement dans cette chambre un ensemble remarquable de beaux talens et d'excellentes intentions, mais elle ne put se soustraire à la fatalité de sa position qui la condamnait à être inutile, et par conséquent à être grotesque; car il n'y a rien qui le soit davantage que l'importance de la nullité. Quelques jours plus tard, un poste de la garde bourgeoise vint s'établir sur les degrés du palais; quatre fusiliers imberbes et un vieux caporal firent évacuer le sénat, et cette cohorte de tribuns s'en alla comme elle était venue, sans laisser de traces de son passage, si ce n'est dans les colonnes somnifères du Moniteur. Hâtons-nous de recueillir ici les seuls souvenirs vraiment imposans qu'elle puisse léguer à la postérité. Elle vit se développer le talent jeune encore de l'éloquent Manuel, et briller d'un immortel éclat le jugement infaillible et la noble modération du vertueux Lanjuinais. On n'oubliera pas non plus la verve entraînante, quoiqu'un peu désordonnée, du colonel Bory de Saint-Vincent, qui préludait alors par les élans passionnés d'un jeune homme plein de fougue et d'enthousiasme, aux précieux travaux d'un savant, et aux méditations d'un sage.

Je reviens à cette journée. Napoléon était à Malmaison, nom funeste et de mauvais augure, si j'en crois mon latin (Mala Mansio). Il est certain que César n'y aurait pas pris domicile dans une occasion décisive, et qu'il se serait bien gardé de confier sa liberté à ce Bellerophon, dont le nom rappelle un grand prince proscrit, trahi par l'hospitalité. L'infortune de l'Empereur n'avait pas éloigné tous ses amis. Il lui en restait un, dont le coeur plus fidèle encore au malheur qu'à la gloire, éprouvé depuis un an par de grands revers, était armé de dévouement contre des revers nouveaux. C'est nommer le comte Bertrand, ou la vertu elle-même. Beaucoup d'autres généraux, des ministres, des pairs, des magistrats, se croisaient sur cette route, et je devinai cependant qu'en ce moment d'inquiétude et de défiance universelle, il y avait des secrets qu'on hésitait à confier à un intermédiaire douteux. Je fis mieux; je compris ces secrets, et sous cet habit d'amazone que j'avais porté quelquefois avec orgueil, je vins annoncer que je savais tout, et que je partais pour Malmaison. Il fallait pour passer les barrières un permis du directeur général des postes; je l'eus bientôt obtenu. À onze heures du soir, j'étais à cheval, et cinq minutes après, je touchais à la barrière de l'Étoile.

«On ne passe point, dit le factionnaire.—Voilà mon ordre.—Entrez au poste.—Cet ordre est d'un directeur général; il faut celui du gouvernement provisoire.—Je l'ai négligé, parce que je n'en prévoyais pas la nécessité, mais ma mission est pressante, essentielle, et en me retardant d'un moment, vous compromettez la sûreté de l'État!…»—Vous sortiriez inutilement, reprit l'officier d'un air sombre; le pont de Neuilly est coupé.—Je prendrai une barque.—Elles sont détruites.—Je passerai à la nage, m'écriai-je! Il faut que je voie l'Empereur.—Très bien, Madame, reprit-il; je conçois que l'état militaire peut imposer des devoirs plus pénibles que la mort. Je vous ai vue, je vous ai parlé, et si vous faites un pas hors de la barrière, je vous brûle la cervelle; c'est ma consigne.» En prononçant ces derniers mots, il appuya le canon de son pistolet sur mon coeur, et le factionnaire, averti par notre débat, croisa sur moi sa baïonnette. «Antonio, dis-je à mon domestique, retournez à l'hôtel avec les deux chevaux. Ma place est ici, et j'y resterai jusqu'à ce que j'aie obtenu de passer ou de mourir.» Mon Napolitain partit au galop.

Je me promenai pensive dans les Champs-Élysées, qui en dépit de leur nom hyperbolique, ressemblaient plus au Tartare qu'à la demeure des bienheureux. Cette nuit était étrange et terrible; le ciel qui avait été nébuleux toute la journée, et dont la teinte sombre, s'était de plus en plus obscurcie au-dessus de ma tête, paraissait s'illuminer à l'horizon de je ne sais quelles lueurs fantastiques, comme celles des aurores boréales. Le silence universel était à peine troublé de temps à autre, par un bruit semblable à celui d'un char qui roule sur une voûte, et chacun de ces roulemens menaçans s'annonçait par un éclair comme la foudre. Il n'y avait cependant point d'orage dans la nature.

Tout à coup la rumeur d'une conversation éloignée et cependant bruyante, me frappa. À mesure que je me rapprochais de cette foule animée, j'entendais s'en détacher plusieurs voix qui ne résonnaient pas pour la première fois à mon oreille. Une entre autres, brusque mais pénétrante, et dont la sévérité n'excluait pas quelque harmonie qui allait au coeur, me rappela Caulaincourt, ce Caulaincourt si mal jugé, qu'on a fait solidaire d'une violence ou d'un attentat, et qui était incapable de servir un crime et peut-être de le comprendre; homme nerveux, irritable, facile par bonté dans son intérieur, difficile et fier dans ses rapports diplomatiques, et que l'amour ou l'amitié aurait peut-être entraîné à une faiblesse, mais dont la volonté de fer n'aurait jamais accédé au moindre sacrifice, quand il ne s'agissait que de sa fortune ou de son ambition. Un rayon du réverbère tomba subitement sur ce front si blanc, si pur, autour duquel se roulaient encore quelques boucles de beaux cheveux devenus rares: c'était lui! sûre de mon fait, je me glissai aisément dans ce groupe de soixante ou quatre-vingts personnes, qui ne s'étaient jamais trouvées aussi près les unes des autres; c'était en vérité un étrange spectacle! Des généraux en frac, et sans décorations; des conseillers d'État qui avaient eu la précaution de garder le costume sous une redingote mystérieuse; des officiers éveillés qui allaient solliciter du danger et de la gloire; de vieux serviteurs qui allaient faire acte de fidélité ou de reconnaissance; des courtisans encore mal désabusés, qui se ménageaient dans un cas inespéré le souvenir d'un acte de courage; des hommes adroits qui ne visitaient le prince déchu que pour surprendre à l'agonie de son pouvoir quelque mystère dont ils pourraient trafiquer avec son successeur; des valets qui calculaient à l'écart ce qui pourrait leur revenir des dépouilles de leur maître, et par quel acte de dévouement, sans danger, ils parviendraient à augmenter leur part aux dépens de celle des autres. Nous passâmes sans objection, au cri d'un officier d'ordonnance qui annonça le gouvernement provisoire, et qui donna une espèce de mot d'ordre à l'officier du poste. Je ne vis là cependant du gouvernement provisoire que le duc de Vicence tout seul, et j'évitai d'en être aperçue. Quinette, enchaîné par sa goutte, n'aurait pu entreprendre cette caravane pédestre; quant à Fouché, il était déjà sans doute à la rencontre du roi, dont il attendait grâce pour le passé et une nouvelle fortune pour l'avenir.

Je ne réfléchis pas long-temps sur ma position. Elle était trop facile à juger pour demander le moindre travail d'esprit. Ou l'objet de la mission que je m'étais en quelque sorte donnée à moi-même, était aussi celui de la démarche de Vicence, et il était alors important pour moi d'arriver la première, ou bien il avait formé des vues contraires qui pouvaient avoir quelque chose de spécieux, et déterminer un parti pris avant que je ne fusse entendue, et cette seconde hypothèse me conduisait précisément à la même conséquence. Je n'étais pas effrayée du trajet qui me restait à parcourir, et quoique les habitudes de la petite maîtresse eussent un peu altéré en moi l'énergie virile de l'amazone, je redoutais peu d'être précédée par cette cohue dont l'âge et les fatigues, et surtout le luxe et le plaisir, avaient usé depuis long-temps les forces et l'activité. Je la devançai de beaucoup en quelques minutes, et je ne m'aperçus pas sans un plaisir très vif, en arrivant au pont de Neuilly, que le passage était encore possible. On commençait à le barricader, en y roulant sur toute son étendue de lourdes voitures qu'on démontait de leurs roues quand elles étaient réunies, et qu'on renversait confusément les unes sur les autres. Cet obstacle, difficile à vaincre pour la cavalerie et pour les caissons, n'était rien pour un piéton agile et décidé. J'en fus venue à bout en moins d'un quart d'heure, tantôt en suivant d'un pas un peu hasardeux les étroits parapets, tantôt en sautant de train en train, sur les brancards mobiles et les planches élastiques, non sans compromettre souvent la sûreté de mes membres fragiles dans de périlleux équilibres. J'arrivai enfin au sommet du mont qui domine Nanterre, et je compris là fort distinctement le phénomène qui m'avait rappelé un instant auparavant les aurores nocturnes du Nord. Quel spectacle, grand Dieu! et qu'il parut triste à mes regards, tout accoutumés qu'ils fussent aux tableaux désastreux de la guerre! Ce n'étaient plus ces climats éloignés où j'avais vu nos armes porter tant de fois la terreur; c'étaient les environs et pour ainsi dire les faubourgs de la capitale du monde, qui déployaient alors des scènes rendues plus effrayantes et plus hideuses par le contraste de mes impressions passées. Hélas! il n'y avait pas un de ces jolis villages, pas un de ces bois enchanteurs qui se mirent dans les eaux de la Seine, dont l'aspect ne me retraçât le souvenir d'une fête, d'une partie de chasse, d'un rendez-vous d'amour ou d'amitié, les illusions peut-être à jamais perdues d'un plaisir ou d'une espérance! Et à quelles lueurs elles s'offraient à mes yeux! Je voyais briller à ma droite la lumière périodique et rapide de l'artillerie, vers la plaine de Saint-Denis, comme de courts éclairs qui se renouvellent à peu de distance au commencement d'un orage. Des fermes incendiées, des ruines brûlantes, ou s'étendaient sur la vallée, ou se dressaient sur le revers des collines, celles-ci semblables à des lacs de feu, celles-là à des cheminées de volcan. Le pont de Chatou, le pont de Bezons, quelques autres dont le nom m'échappe, ou que la difficulté d'apprécier les espaces et les localités dans un incendie éloigné m'empêchait de reconnaître, embrassaient çà et là la rivière comme des ceintures flamboyantes. Au milieu de tout cela, la verdure était noire et triste. Aucune fabrique ne se détachait dans les lieux enfoncés de l'obscure et sombre monotonie des ténèbres. Quelques reflets seulement glissaient sur les points élevés, comme ces feux de communication dont se servent les artificiers, enflammaient les girouettes des clochers, pétillaient sur le faîte des maisons opulentes, ou rougissaient plus loin de je ne sais quelle clarté sanglante la caserne de Ruelle et les murailles de Malmaison.

Je pénétrai enfin dans le château, à travers une foule observatrice et silencieuse, dans laquelle il était aisé de remarquer deux intérêts très distincts; car ce n'était plus la cour d'un roi, c'était celle d'un proscrit. La première partie de ces témoins assidus d'une haute infortune, se composait des créanciers inquiets qui venaient solliciter de la plume de l'abdication le règlement d'une créance; l'autre était formée de ces hommes dont la physionomie attentivement sinistre se retrouve dans tous les grands mouvemens des États, à l'affût d'une lâcheté et d'une délation. Le sceptre, en échappant aux mains de Bonaparte, était tombé dans celles de la police, et c'était cette armée de Fouché qui venait substituer ses sales trophées à ceux de la vieille garde, sur les ruines du grand empire.

J'entrai sans difficulté dans le cabinet de l'Empereur. La confusion et le désordre étaient portés à un tel degré, que pas un seul domestique ne se serait opposé à la tentative d'un assassin. Combien ce beau séjour avait changé d'aspect, depuis les années de gloire et de bonheur qui s'y étaient écoulées jusqu'au divorce et à l'exil de Joséphine! Que de déplorables souvenirs s'étaient amassés dès lors sous ces voûtes naguère si paisibles, parmi ces bosquets naguère si délicieux! Quelle scène de désolation était réservée enfin à ce théâtre éblouissant de triomphes et de plaisirs! Mon coeur, préoccupé du triste et profond sentiment de cet effroyable contraste, eut peine à résister à ses illusions, au moment où j'entendis mes pas résonner sous le vestibule. J'y crus reconnaître dans l'air la voix gémissante de Joséphine; je crus voir son ombre errer dans l'obscurité des corridors déserts; je crus la suivre auprès de son époux, et entendre le dernier baiser, le baiser de présage et de mort qu'elle imprimait à son front découronné!…

Je ne dirai rien du peu de mots que j'échangeai avec le maître déchu de l'Europe. Ils furent inutiles: sa résolution était arrêtée de toute la force de la fatalité qui l'accablait… Oserai-je l'ajouter! de toute la force de sa faiblesse et de son abattement. Dans ce jour de désabusement et de misère, Napoléon n'était qu'un homme.

Peut-être mes idées n'étaient qu'un rêve, mais c'était du moins un rêve héroïque et royal. Mon habitude de jeter toutes les pensées élevées de mon ame dans le moule des compositions tragiques, avait peut-être fait illusion à ma raison; mais mon erreur, si c'en était une, offrait quelque chose de généreux, de grandiose, de gigantesque, qui a manqué au dernier malheur du captif du Northumberland.

C'était aussi une belle et grande conception, que d'aller donner en garde aux républiques naissantes du nouveau monde, ce chef des rois du monde ancien, et de mettre en présence des jeunes libertés de l'Amérique, le dispensateur des couronnes de la vieille Europe. Mais on est obligé de croire qu'une volonté supérieure à tous les desseins des hommes, ne permit pas que ce projet s'accomplît, et que celui qui représentait en lui seul toutes les facultés de la civilisation la plus perfectionnée, tombât libre au milieu d'une civilisation si puissante de jeunesse, de sentiment et de volonté. Il n'en fallait pas davantage pour détruire l'équilibre des deux hémisphères, et pour renouveler tout le monde social.

CHAPITRE CLX.

Inquiétudes qui suivirent le 8 juillet 1815.—D. L***.—Voyage à
Bessonis.—Retraite du maréchal Ney.

J'ai dit que D. L*** m'avait écrit le 30 juin, mais qu'il ne vint me voir que le 3 juillet, jour de la signature de la capitulation de Paris. C'est ici que commence pour moi une chaîne de jours d'épouvante et de douleurs, qui vinrent, par le désespoir, aboutir à une catastrophe digne de toutes les larmes généreuses. D. L*** crut endormir mes terreurs déjà si vives, en me citant quelques unes des clauses de cette convention. Je le priai de me la procurer, et bientôt je sus que l'article 12 était ainsi conçu:

«Que les personnes et les propriétés seraient respectées; que tous les individus qui seraient dans la capitale continueraient à jouir de leurs droits, sans pouvoir être inquiétés ni recherchés, soit en raison des places qu'ils occupent ou ont occupées, ou de leur opinion politique, ou de leur conduite.» Cette lecture me rassura un moment, mais la réflexion amenait toujours quelque crainte. Je me disais bien: mais cela est positif et doit être sacré; ne sont-ce pas des souverains qui traitent, et l'honneur ne doit-il pas rendre leur promesse inviolable? Alors je respirais; mais l'instant d'après, me rappelant ce que j'avais lu et ce que j'avais vu déjà des retours sanglans de la politique, je retombais dans des terreurs sinistres, sans que pourtant mon imagination allât à soupçonner la dernière péripétie de ce drame.

Il y a une fatalité qui s'acharne aux grandes destinées; car Ney, je le savais, avait eu l'idée nette et positive de s'expatrier; j'en eus une irrécusable preuve par une lettre que le maréchal m'écrivit, et l'instruction qui y était jointe, de me tenir prête au voyage, de ne me tourmenter de rien, de ne rien confier à personne, pas même à D. L***. On donna à Ney le funeste et bien imprudent avis de fuir, perfide conseil qui le détourna de sa prudente résolution, et le fit se borner à s'éloigner seulement de Paris; plus tard je reçus deux lignes m'annonçant qu'il était très certain que personne ne serait inquiété, et qu'il allait seulement passer quelques jours chez une des parentes de sa femme; qu'il ne fallait pas lui écrire avant d'avoir reçu de ses nouvelles. Hélas, sa confiante sécurité dans une parole qui devait être sacrée le perdit. En vain Suchet, ce vétéran de la gloire, ce compagnon des anciens triomphes, pénétré du sort qui menaçait le héros, usa-t-il du pouvoir de l'amitié pour lui conseiller l'éloignement: Ney n'écouta rien, et poursuivit sa route jusqu'à Bessonis. Qui pourrait rendre les longues heures d'incertitude et de crainte qui composaient mes tristes jours, depuis le 7 juillet jusqu'au 5 août, jour terrible où elles firent place à la plus affreuse réalité du désespoir?

Le 18 juillet, D. L*** arriva chez moi dans une grande agitation:
«—Écoutez-moi, me dit-il, et surtout soyez calme.

«—Il est arrêté! m'écriai-je.

«—Non, mais je crois qu'il le sera, il faut du sang-froid et de la raison. Écoutez: dites-moi où il est, donnez-moi les moyens de le joindre, de le prévenir, vous le pouvez peut-être, et j'y suis disposé, mais à des conditions.

«—Ah! je consens à toutes, j'y consens, quelles qu'elles puissent être; si je le sauve, je consens à tout: parlez, par pitié, parlez!» Alors il me dit que Ney était parti pour Saint-Alban.

Alors D. L*** entra dans des détails qui, malgré mon agitation, me firent bien vite sentir que déjà il avait endossé les livrées du nouveau pouvoir; il devina ma pensée, et ne se gêna pas pour convenir qu'elle était juste. Il m'énuméra avec la même franchise les moyens de me servir: ce n'était pas le moment de lui dire que je le trouvais bien vil: D. L*** m'exprimait son dévouement avec une chaleur si inconnue! Il me jura de me tenir exactement au courant de tout, et de me procurer les facilités de rejoindre Ney, s'il en voyait la nécessité et l'avantage. D. L*** eut l'habileté de précipiter ma tendresse, dans la crainte d'une arrestation, et me fit naître ainsi tout naturellement l'idée de mettre en sûreté tout ce que j'avais de correspondances et autres papiers encore; j'en fis un paquet et voulus le lui confier, mais il m'obligea à venir chez lui, et là je les enfermai dans ma cassette qui y était restée depuis mon départ pour Charleroi; je conservai la clef, et nous y mîmes une adresse qui indiquait, en cas d'événement, que la cassette m'appartenait et devait m'être livrée sans contestation[4]. Il voulut me faire une reconnaissance, je la refusai. J'ai beaucoup commis de pareilles imprudences dans ma vie, parce qu'il m'a toujours paru qu'envers l'amitié ces défiantes précautions sont des offenses. C'est ainsi que toujours j'ai poussé la confiance jusqu'au ridicule, et après avoir été si souvent trompée, je ne répondrais pas que tant et de si tristes expériences m'aient corrigée.

Je demandai à D. L*** s'il ne savait rien de Regnault.—«Il est perdu», me répondit-il, avec un ton détestable d'indifférence. Je voulus en savoir plus long: il me força au silence, en me disant que si je faisais à ma tête il craignait de se voir compromis par mes démarches près de personnes sur qui le gouvernement avait les yeux ouverts, et qu'il ne se mêlerait plus en rien de me servir pour Ney; c'était me faire oublier tout autre intérêt. Non seulement je me tus, mais je le flattai par tout ce que je savais de plus propre à lui faire illusion sur le mépris que sa dureté et son affreux égoïsme m'inspiraient.

D. L*** venait tous les matins et tous les soirs me dire ce qui se passait, ou du moins ce qu'il voulait me faire connaître. Je ne l'accuse pas ici de m'avoir méchamment trompée; je crois même que l'espèce de prison où il me tenait, était une mesure de prudence pour m'empêcher d'apprendre au dehors le cours que prenait un événement qu'il sentait que je ne pouvais ni empêcher de s'accomplir, ni changer en rien. D. L***, pour de l'or et des places, se vendrait à toutes les dynasties de l'Europe: je l'ai vu républicain, dévoué au Directoire, servir le consulat, l'empire, la restauration, les cent jours, et puis encore la restauration; aujourd'hui hantant les églises, et habitué des processions. D. L*** n'en voulait pas à Ney, pas plus qu'à aucun de nos braves; mais il le voyait, perdu, et lui ne voulait rien perdre; ce n'était donc que dans de bonnes intentions, selon lui, qu'il me cachait la vérité; mais puis-je oublier que si j'eusse été instruite deux jours plus tôt, j'aurais pu joindre Ney, qui n'eût peut-être pas résisté à tout ce que je lui aurais répété des propos de D. L***, qui aurait peut-être été moins fort contre mes prières et ces preuves du danger, qu'il ne le fut contre les pressantes sollicitations de l'amitié d'un compagnon d'armes.

Le 5 d'août seulement, D. L*** me dit enfin que les ordres étaient donnés, et que le maréchal allait être arrêté. D. L*** me promit de me faciliter pour le soir même les moyens de me rendre auprès de Ney, sans délai. À peine fut-il dehors, qu'il me prit une affreuse inquiétude: il ne viendra que pour m'empêcher de partir, me disais-je; et aussitôt, sans m'arrêter aux réflexions, je prends quelque linge dans un foulard, je m'habille à la hâte d'une robe de voyage, je remplis ma bourse d'environ 700 francs qui me restaient. Ayant tout fermé, et écrit deux lignes à D. L***, pour le prier de veiller à tout, je vole rue du Bouloi, et sans passeport, sans aucun papier, je paie ma place, et pars pour rejoindre le maréchal avec l'espoir de le décider à fuir.

Je respirais à peine, car j'avais mis dans mon départ la précipitation irréfléchie de mon malheureux caractère dans toutes les circonstances où mon coeur est vivement agité. Ne supportant pas l'idée des lenteurs d'une diligence, je m'étais jetée dans la malle, ayant eu le bonheur d'y trouver une place; ce n'était qu'à Lyon que je pouvais espérer de sûrs renseignemens sur le maréchal Ney, et sur les moyens de le voir. Je n'avais pas dit cent paroles durant ce fatigant trajet; car, par un hasard extraordinaire, le sort m'avait donné un courrier qui eût été bien éloigné de prendre aucune part à mon affreuse angoisse; c'était un de ces hommes appartenant à un autre fanatisme que le mien, pour qui Napoléon était un usurpateur, et tous nos guerriers des brigands et des révolutionnaires; un de ces hommes qui croient prouver la sainteté de leurs principes par des injures à leurs ennemis. J'étais souffrante et de la présence de cet homme et des préoccupations de mon ame. J'avais feint de sommeiller pour échapper à l'éloquence politique de mon compagnon. Il donna cours à sa verve de persécution avec un autre voyageur, moins silencieux que moi, mais également difficile à convaincre. L'orateur s'en donnait à coeur joie sur le pauvre tyran, que bien certainement il avait, dans sa classe, aussi servilement adoré que les habitués du château des Tuileries, qui, la veille, disaient Sire au Roi, et le 20 mars, V. M. à l'Empereur. Je crois que c'est à Tornus que je vis arrêter un homme, parce qu'il avait tenu des propos séditieux. Nouvelle éloquence de la part du courrier devant qui le nom du maréchal Ney fut prononcé. Il ne savait pas encore qu'il dût être arrêté, car il eût dans ce cas entonné un Te Deum; mais il était sûr qu'il le serait, et bien mieux encore, fusillé. L'autre voyageur hasarda de dire: Je ne crois pas cela. Enfoncée dans mon coin, retenant ma respiration, craignant ma colère, il me semblait voir du sang aux mains du courrier, et la crainte du moindre contact m'eût fait jeter à bas de la voiture. Je ne rapporte ces tristes scènes, trop communes dans les temps de parti, que pour qu'on juge de ce qu'un pareil voyage dut me coûter d'angoisses, de sentimens étouffés, d'affreux pressentimens. Je touchais heureusement à la dernière poste.

Je connaissais dans ce pays la soeur d'un sergent de la garde que le maréchal protégeait particulièrement. Cette excellente femme était dévouée comme son frère au héros qu'on ne pouvait connaître sans l'aimer. Son frère avait quitté le service avec un bras de moins et une croix de plus, comme il disait plaisamment, et vivait dans une petite métairie avec sa soeur. Je fus chez eux: on me guida vers le château où Ney s'était retiré. On se chargea de l'avertir que j'étais dans le voisinage. Pauvre jeune fille! comme elle me pressait les mains en me demandant si je croyais qu'il y eût à craindre pour Monsieur le maréchal! Comme sa sensibilité naïve se montrait bien dans ses regards. «Oh mon Dieu! Madame, mais mon pauvre frère Henri, il n'y survivrait pas. Il parle de réunir des amis et d'enlever son général si on venait pour le prendre.» J'écoutais cela, j'étais tout oreille et espérance. «Oui, Madame, si on osait venir, il y a vingt amis de mon frère Henri qui sont prêts à se dévouer. Nous avons déjà un mot d'ordre, courage, bravoure.

«—Eh bien! lui dis-je, ma bonne Louise, je suis des vôtres, et que le mot d'ordre soit: Sauvons le héros!

«—Ah! oui, sauvons-le, répondit Louise, en pressant ma main entre les siennes.

Il était près de huit heures et demie. Nous étions arrivées derrière le château d'une des parentes de l'épouse du maréchal, chez laquelle Ney s'était réfugié. J'avais eu soin de m'informer si la maréchale y était; car n'ayant jamais manqué en rien au respect que je lui devais, la bienséance eût encore imposé des bornes à la douleur, comme elle avait souvent réprimé les élans de la tendresse. Mais la maréchale était restée à Paris, veillant aux démarches que pouvait rendre nécessaire une précieuse destinée. Ce fut encore un court instant de bonheur que le sort m'avait ménagé de pouvoir, sans offense, prouver à Ney malheureux toute la profondeur d'un amour ranimé par l'idée de son péril. Louise fut l'avertir avec précaution; elle m'avait laissée seule dans un endroit écarté, derrière le château. J'étais vêtue en homme: je ne me cachais donc pas autant, étant sûre d'être moins remarquée, s'il fût venu quelqu'un du château; mais cependant je sentais la nécessité de n'être pas reconnue, et je ne saurais dire les cruelles réflexions dont cette nécessité accabla mon ame. Tous les sentimens qui la remplissaient alors ne pouvaient que m'honorer, car Dieu m'est témoin que depuis long-temps je n'avais plus sur Ney que les droits du souvenir et de l'amitié. Dans cet instant terrible, j'aurais donné ma vie pour sauver la sienne, pour le conserver à son épouse et à ses fils. Oui, pour le sauver j'eusse fait, je crois, le serment de ne le revoir jamais, ma mission une fois accomplie.

Quand une pensée profonde m'agite vivement dans la solitude, il est rare qu'il ne m'échappe pas quelque exclamation. Qui sait, mon Dieu! si lui-même ne me blâmera pas? ah! m'écriai-je, qu'il est affreux d'être descendue à une position où on n'a même plus l'espoir d'être approuvé pour un dévouement qui nous ferait mépriser la mort et les tortures; je pressais mon coeur qui battait à s'échapper de mon sein. De rares mais brûlantes larmes coulaient le long de mes joues. Les momens étaient longs, l'obscurité commençait à s'étendre autour de moi. Cette démarche faite dans un si noble but et avec cette ardente précipitation d'agir que les lecteurs me connaissent, cette démarche commençait à me paraître sujette à une fâcheuse interprétation, et si une voix qui trouvait toujours le chemin de mon coeur, si la voix de Ney ne m'eût rendue à moi-même, à l'idée de son péril, je crois que je me serais enfuie avec terreur de ces lieux où je n'étais venue que pour conserver un ami, et sauver ses jours.

«Ida, me dit-il avec une vive émotion; quoi, pauvre Ida! vous ici;» et il m'entraîna vers un banc. «Je vois bien, ma pauvre amie, que vous craignez pour moi.

«—Oui, et votre sécurité me désole, car vous allez être arrêté. Oh! fuyez, allez en Suisse pendant qu'il en est temps; laissez passer l'orage. Si vous voulez m'admettre au partage glorieux de votre exil, je suis prête; si vous voulez m'employer pour rassurer votre femme, vos fils, vous connaissez mon coeur et mon activité; je puis hasarder ce que son titre de mère et son rang lui défendent. Ney, fuyez, prenez pitié de vous-même, de votre famille et de moi.» Il y avait une aveugle confiance dans sa résolution, et encore plus une preuve de sa loyauté.

«Ma bonne Ida, reprit-il, mais je n'ai rien fait de plus que les autres maréchaux, que l'armée tout entière; j'ai résisté plus long-temps au torrent; Bertrand peut en rendre témoignage: je suis retourné à mes aigles comme mes frères d'armes; mais ne suis-je compris comme eux dans l'article XII de la convention militaire. C'est cette espérance de sécurité qui nous a fait à tous déposer les armes. Tranquillisez-vous donc, bonne Ida, retournez à Paris. Si je crois nécessaire de partir, j'irai en Suisse, et alors je vous ferai connaître à ma femme, peut-être; mais, à présent, promettez-moi de reprendre la poste de Paris; attendez paisiblement mes nouvelles.

«—Paisiblement! lorsque tout y tremble pour vous.

«—C'est sans motif, sans raison; car je suis positivement sûr que je n'ai rien à craindre.

«—Et vous les croyez, ces conseils dangereux; et les prévoyances du coeur, vous y restez sourd! Ney, fasse le ciel que vous n'ayez pas à vous repentir d'une confiance qui prouve beaucoup plus de loyauté que de prudence!»

Nous nous étions levés, et nous marchions vers la porte derrière le château; je pressais son bras contre mon sein; je m'y attachais avec une sorte de douloureuse sécurité. Tout à coup Ney s'arrête, et, avec un ton qui me semblait très ému, il me dit: «Ida, vous rappelez-vous la conversation que nous eûmes à Michelberg, et votre promesse?

«—Mon ami, pourquoi me la rappeler en ce moment? Oh! mon Dieu, ce souvenir serait-il un affreux pressentiment? oh! sauvez-moi la douleur de cette parole, je suis prête à la tenir; mais ne vaut-il pas mieux en prévenir pour vous les dangers?»

Et ma tête brûlante tomba sur son sein; il m'y pressa fortement, me tint long-temps serrée dans ses bras; puis, s'en arrachant comme par un effort pénible: «Adieu, Ida, me dit-il, mais non… au revoir à Paris. Calme, prudence et souvenir.» Nous étions à la porte du château, je l'ouvris: «Adieu, au revoir,» lui dis-je; il déposa un baiser sur mon front, et, s'éloignant avec rapidité, il me cria: «Dans tous les cas, chère Ida, je compte toujours sur l'exécution de la promesse faite à Michelberg.»

Il n'était plus là, et je restai les bras tendus vers le lieu où il venait de disparaître; et ces paroles, cette promesse rappelée, me fixèrent immobile à ma place, jusqu'au moment où la douce voix de Louise vint me tirer de cet anéantissement.

Je restai une heure à la métairie du frère de Louise, puis ils me reconduisirent à l'auberge de la poste, à une assez grande distance. Bognot (nom du sergent retiré), qui partageait mes craintes, ne cessait cependant de m'assurer qu'il n'y avait pas encore de danger; que, dans tous les cas, il ne laisserait certainement pas enlever son maréchal; qu'il y avait des hommes braves et dévoués en force pour résister à la gendarmerie. Hélas! Ney lui-même se livra à ceux qui vinrent l'arrêter; il les appela, il paralysa le zèle de ses amis, de ce militaire courageux qui voulut l'arracher à l'escorte. La fatalité avait marqué cette grande victime; et celui que la mort épargna dans cent batailles, toutes soutenues pour la France, se rendit lui-même aux mains chargées de le livrer à la rigueur des lois!

CHAPITRE CLXI.

Retour à Paris.—Arrestation du maréchal Ney.—Le maréchal à Paris.

J'emportai de mon voyage de bien tristes pressentimens. Je trouvai à l'auberge de la première poste une connaissance précieuse dans cette cruelle circonstance; c'était un ancien militaire qui avait servi sous les ordres du maréchal; il était retiré depuis la bataille de Leipsick, et revenait, quand je le vis à Lémonest, des eaux du Mont-d'Or. Je l'avais quelquefois rencontré à Paris; je savais tout son enthousiasme pour celui qu'il ne nommait que le brave des braves: il me sembla voir qu'il me faisait des signes d'intelligence. Aussitôt mon parti fut pris: je quittai la malle, et me mis immédiatement en rapport avec M. de Belloc, persuadée qu'il pourrait me donner d'utiles éclaircissemens. M. de Belloc chercha à m'inspirer une sécurité dont il était lui-même bien éloigné: il partait pour Paris, la nuit même; et, sans vouloir me reposer, je refis la route avec un coeur navré, où, par tous les moyens, mon compagnon cherchait à exciter l'espérance; du moins il me soutenait un peu par une conformité d'admiration et d'intérêt pour le même objet. Il ne devait pas séjourner à Paris plus de vingt-quatre heures, mais il me promit de me mettre en relations avec un de ses infimes amis qui en avait avec tous ceux dont on pouvait espérer des nouvelles certaines et journalières du maréchal. Il m'a tenu parole; il m'a fait connaître l'homme bon et courageusement dévoué qui a mis son empressement et sa gloire à me procurer, pendant la détention et le procès de Ney, ces détails et ces nouvelles que j'appelle les joies du désespoir; car ils ne dissipent aucune crainte, et pourtant nous soulagent.

L'ami de M. de Belloc était dans la garde nationale à cheval. À notre première entrevue, je lui contai toutes mes relations avec le maréchal: «Je servirai votre douleur aux dépens de tout,» me disait cet être si bon, et il a tenu parole, comme je vais le prouver plus loin, mais en ayant soin de ne pas le compromettre. Je lui parlai franchement de ma singulière liaison avec D. L***, des obligations que je lui avais, et de ce qu'il m'avait promis. L'ami de de Belloc, que j'appellerai Eugène, m'assura qu'il connaissait D. L***, qu'il était agent aussi actif du pouvoir nouveau, que de tous ceux qui s'étaient succédé depuis vingt ans. «Oui, certes, je le connais et je le méprise, me disait-il; mais, dans votre position, il ne faut pas l'irriter; au contraire, flattez-le, il peut vous servir. Il m'est bien possible de vous procurer, par mes amis, des nouvelles; mais D. L*** est plus à la source: il faut le flatter, ne point l'humilier pour sa nouvelle métamorphose, qui est tout-à-fait dans son métier de Protée. Profitez de sa position pour les intérêts de votre coeur.» Oh! Eugène, vous que je ne dois point nommer, et que ma reconnaissance proclame sous le nom d'un père chéri, que cette discrétion de la reconnaissance vous soit une nouvelle preuve de ce sentiment d'estime dont vous avez reçu les témoignages au milieu de mes cris et de mes sanglots!

M. de Belloc resta, contre son attente, un mois à Paris. Je voyais tous les jours de Belloc ou son ami Eugène; tous deux s'occupaient à savoir ce qui touchait l'illustre proscrit. Je courais moi-même partout, seule ou avec l'un d'eux, écoutant tout ce qui se disait avec avidité, tantôt ranimée par toutes les espérances les plus consolantes, tantôt plongée dans l'effroi et le désespoir. Dans la peine comme dans la joie le temps s'écoule, et le muet interprète de l'éternité ne s'arrête devant aucune félicité ni aucune douleur.

Moi si facile dans mes illusions, si disposée à croire aux espérances douces et consolantes, j'avais emporté de Bessonis un pressentiment pénible qui me poursuivait chaque jour davantage, et qui me semblait plus fort que toutes les raisons de sécurité, qui plaidaient cependant pour un illustre guerrier au nom de tant de victoires. Mes nouveaux amis tentaient de me rassurer; mais il est des alarmes qu'on endort quelques instans mais qui se réveillent plus vives, comme par un instinct du coeur. D. L*** prit de l'ombrage des personnes qui m'apportaient des nouvelles. Je lui avais caché cette heureuse rencontre, et jamais il ne m'avait vue avec elles; mais il avait tant de ressources pour suivre ou deviner mes démarches, qu'il m'en parla avec une sorte d'attendrissement. «Promettez-moi, ajoutait-il, de n'avoir recours qu'à moi, et de me garder un inviolable secret; à ces conditions je viendrai deux fois par jour vous confier ce que j'aurai appris, le mal comme le bien; car l'incertitude est, pour un coeur pareil au votre, un tourment chaque jour plus horrible, qui vous exalte au point de vous exposer et d'exposer davantage le maréchal, par contre-coup.» Ce mot-là m'allait droit au coeur. Je remerciai D. L*** et lui promis tout.

J'étais trop bien servie par l'intérêt de celui-ci et par la généreuse bienveillance d'Eugène. J'appris à peu de minutes d'intervalle, des deux, l'arrestation du maréchal à Bessonis. Eugène le savait par une lettre du capitaine Jaumard, officier de gendarmerie, chargé de la douloureuse mission de conduire le maréchal à Paris. Voici le récit d'Eugène:

* * * * *

«Avant de se mettre en route, le maréchal avait donné sa parole d'honneur à l'officier de ne faire aucune tentative pour s'évader. Cet officier avait autrefois servi sous les ordres du maréchal, et il avait eu la générosité de s'en rapporter à la parole de son ancien général: il n'eut point à se repentir de la confiance qu'il lui témoigna dans le voyage.

«Entre Moulins et Aurillac, le maréchal Ney et ses conducteurs s'arrêtèrent dans un village pour prendre quelques instans de repos. Après le repas, un fonctionnaire public des environs vint prévenir l'officier de gendarmerie qu'à quelque distance de là il trouverait sur la route des gens apostés, qui avaient formé le projet d'enlever le maréchal. Celui-ci était dans la même pièce où cette confidence avait lieu: quelques mots qu'il entendit lui firent facilement deviner le sujet de la conversation; il s'avança, prit la parole, et dit à l'officier: «Capitaine, je me borne à vous rappeler que je vous ai donné ma parole d'honneur de me rendre avec vous à Paris; si, contre votre attente, et contre toute vraisemblance, on voulait essayer de m'enlever, alors je vous demanderais des armes pour m'opposer aux tentatives qu'on prétendrait faire sur ma personne, et pour remplir jusqu'au bout la promesse sacrée que je vous ai faite.»

«Les voyageurs ont continué leur route, et aucune tentative n'a été faite pour enlever le maréchal.

«Arrivé à quatre lieues de Paris, le maréchal Ney a trouvé dans une auberge madame la Maréchale, qui était venue à sa rencontre dans une voiture de place. Ils ont eu ensemble un entretien de deux heures; au bout de ce temps, le maréchal a averti le capitaine de gendarmerie qu'il était prêt à partir; quelques larmes coulaient de ses yeux. «Ne vous étonnez pas, dit-il à l'officier, si je n'ai pu retenir les pleurs que vous voyez couler; ce n'est point pour moi que je pleure, c'est sur le sort de mes enfans; quand il s'agit de mes enfans, je ne suis plus le maître de retenir mes larmes.»

«Le maréchal et sa femme sont montés, dans le fiacre, l'officier de gendarmerie s'y est placé; un domestique de madame la Maréchale accompagnait derrière la voiture.

«C'est ainsi qu'ils sont arrivés à Paris, aujourd'hui, 19 août. Après avoir traversé les rues de la capitale, lorsque la voiture est arrivée au bout de la rue de Sèvres, l'officier de gendarmerie est descendu pour aller chercher une autre voiture, placée d'avance à soixante ou quatre-vingts pas de distance.

«Le maréchal a fait ses adieux à sa femme, et une fois monté dans le second fiacre, il a été conduit à la prison militaire de l'Abbaye.»

* * * * *

Mon ame se brisa à cette funeste nouvelle. D. L*** accourut aussi pour m'en faire part, et pour me renouveler toutes les assurances d'un dévouement qui m'allait devenir plus nécessaire. D. L*** devenait en effet ma plus grande ressource pour connaître à la minute ce qu'il m'importait le plus de savoir. Il y avait et il y aura toujours deux hommes dans cet homme-là. Renoncer à ses ambitieuses espérances de fortune (quelle fortune, grand Dieu!) eût été un effort au-dessus de son ame vulgaire; mais rester sans pitié à la vue de mon désespoir lui était également impossible; il cherchait avec un bien louable empressement à me dire tout ce qui pouvait me donner quelque espoir.

C'est à D. L*** que je dus la connaissance du noble et courageux discours d'un prince français contre les adresses au roi pour l'épuration des administrations et le châtiment des délits politiques. L'ame généreuse du jeune guerrier qui cueillit à Jemmapes ses premiers lauriers, cette ame libérale et généreuse pressentit, dans ces rigoureuses mesures, l'orage qu'on allait former sur une tête épargnée dans cent combats; et ce discours, dont je dus la copie à D. L***, est un morceau d'une éloquence trop française, pour que je ne me fasse pas un honneur d'en enrichir mes Mémoires.

Séance du 13 octobre 1815.

DISCOURS DU DUC D'ORLÉANS EN RÉPONSE À L'ADRESSE AU ROI POUR L'ÉPURATION ET LE CHÂTIMENT DES DÉLITS POLITIQUES.

«Ce que je viens d'entendre achève de me confirmer dans l'opinion qu'il convient de proposer à la Chambre un parti plus décisif que les amendemens qui lui ont été soumis jusqu'à présent. Je propose donc la suppression totale du paragraphe. Laissons au roi le soin de prendre constitutionnellement les précautions nécessaires au maintien de l'ordre public, et ne formons pas des demandes dont la malveillance ferait peut-être des armes pour troubler la tranquillité de l'État. Notre qualité de juges éventuels de ceux envers lesquels on recommande plus de justice que de clémence nous impose un silence absolu à leur égard. Toute énonciation antérieure d'opinion me paraît une véritable prévarication dans l'exercice de nos fonctions judiciaires, en nous rendant tout à la fois accusateurs et juges.»

À l'époque où je lus ce discours, mon coeur eut un moment d'espérance; j'y pensais souvent, oh! bien souvent. Plus tard, lorsque l'incompétence des maréchaux fut déclarée, je pleurai avec amertume l'absence du prince dont, sans doute, la voix se serait élevée pour le parti de la clémence, dont ses lumières et son équité leur avaient fait proclamer et invoquer les droits. Il me restera à dire, plus tard, avec quelle magnanimité ce même prince accueillit et répondit aux prières de l'épouse infortunée de l'illustre prisonnier qui osa, avec la confiance des droits d'un légitime amour, lui confier ses douloureuses espérances, dans ses nobles sentimens; époux heureux et père, le prince français eût-il pu rester insensible aux larmes d'une mère, de l'épouse d'un guerrier malheureux[5]!

Dans mon obscurité, sans titre légitime, je ne me crois pas le droit de parler de ma reconnaissance, mais elle est gravée dans mon ame pour un prince généreux, et je mets ma gloire à la publier.

CHAPITRE CLXII.

Ma vie pendant l'instruction du procès du maréchal Ney.—Espérances d'évasion.—Générosité du pauvre.

Dans cette vie de tortures, je n'étais soutenue que par la généreuse compassion d'Eugène. Je dus cependant au hasard deux rencontres qui répandirent un peu de baume sur des blessures toujours saignantes; la première fut celle d'un gendarme qui avait été de service plusieurs fois à la prison du maréchal, et qui, racontant cette circonstance dans un lieu public où j'étais entrée pour me reposer d'une longue course, s'était exprimé avec une touchante vivacité d'intérêt et d'admiration pour le noble prisonnier. Quand il sortit de l'endroit où il venait de frapper mon coeur d'une consolante surprise, je l'abordai avec franchise, et je le félicitai au nom de la gloire française des sentimens généreux qu'un militaire conservait ainsi pour un de ses anciens chefs. Sans lui livrer le secret de tout mon intérêt, je demandai au militaire s'il voudrait se charger de faire tenir quand il serait de service quelques mots à celui que le témoignage d'une tendre compassion consolerait. Je vous jure sur l'honneur du héros, dont le caractère vous est un sûr garant de ma parole, que je ne mêlerai rien de politique à cette communication tout intime. Je donnai à cet excellent homme mon adresse, et il ne manqua point à la parole qu'il venait de me donner d'accorder ce pieux hommage à la mémoire d'un brave avec ses pénibles devoirs.

L'autre rencontre dont je veux parler fut encore un plus grand événement, car c'était presque une espérance de salut pour la victime. Eugène et moi nous avions, un jour que les nouvelles de la procédure étaient mauvaises, cherché à distraire nos tristes et mortelles pensées par une longue promenade, par une de ces courses sans but, où sous des pas indolens les lieues cependant s'accumulent. Sur les huit heures du soir seulement, nous nous aperçûmes que nous avions passé l'heure du repas, et que notre état exigeait quelque nourriture impérieusement. Nous étions arrivés au quai qui longe la place de l'Hôtel-de-Ville; l'endroit était peu favorable à la découverte d'un restaurant; nous aperçûmes cependant un petit établissement qui avait l'air d'y ressembler, et nous y entrâmes. La société était heureusement fort peu nombreuse, et le besoin nous y fit encore accorder plus d'attention qu'aux mets des modestes ouvriers.

À la table qui touchait presque la nôtre, soupait nonchalamment un homme en blouse de voiturier d'une assez bonne mine, d'une figure ouverte et franche, quoiqu'une extrême pâleur fût empreinte sur ses traits. Quelques larmes bientôt arrosèrent son chétif repas. Il les essuyait furtivement, car il est un âge où les hommes, par une singulière pudeur de faiblesse, craignent de laisser découvrir qu'ils sont encore sensibles. Cet effort de mystère, qui ajoutait à la sincérité de ce que cet homme paraissait éprouver, me fit supposer quelque infortune extraordinaire.

Eugène était si bon que je ne craignis point d'être démentie par lui, et me fiant aux droits de mon sexe, je me tournai vers celui qui me semblait malheureux par quelque événement digne d'un de ces secours que j'allais m'empresser à lui offrir. Hélas! il était malheureux, mais du même malheur que nous; c'était un sous-officier d'un régiment qui avait toujours combattu sous les ordres de Ney, à qui une blessure reçue en 1814 au plateau de Craone, le 6 mars, lorsque Ney en chassa les Russes, avait fait quitter le service qu'il aurait, disait-il encore, repris pour aller mourir sous les aigles à Waterloo, si la balle ne l'eût privé de l'usage du bras droit. Mais, me servant de l'épithète qui va si bien au militaire français: «Mais mon brave, lui dis-je, vous avez éprouvé d'autres malheurs que votre blessure, car un militaire ne verse pas de larmes pour un pareil accident.» Alors il nous avoua que c'était l'arrestation et le danger que courait son ancien chef qui le rendaient imbécille de douleur. Mon premier mouvement fut de me jeter sur son coeur, de le serrer contre le mien, mais il y avait des témoins, et je me contins assez pour ne presser que sa main. Eugène l'invita à se mettre à notre table, et notre nouvel ami continua ainsi à voix basse: «Vous le connaissez, vous l'aimez aussi; ah! cela se voit. N'y a-t-il pas de quoi mettre le feu à une ville, de songer qu'il y a pourtant des gens qui se réjouissent de la mort de celui qui a sauvé tant de milliers de Français?» Je l'excitais à parler, car chaque parole était un éloge pour Ney. La confiance s'établit bientôt davantage et l'on parla à coeur ouvert. Notre sergent nous déclara qu'ils étaient plus de trente, tous résolus, si le maréchal était condamné, de former un complot pour l'enlever. «Nous sommes trente, mais il ne faudra que frapper du pied pour faire sortir plus d'un millier d'hommes. Ney est adoré du soldat et admiré et respecté des bourgeois; mais on ne le condamnera pas.» Léopold, avec beaucoup d'adresse, sut pénétrer tous les desseins du militaire, et découvrir à quel point on pourrait s'engager et compter sur un dévouement si franchement exprimé. Mon coeur me fit voir tout ce que j'osais espérer, en cas d'un jugement fatal. On se quitta après de bien cordiales effusions. Eugène dit au brave de venir le trouver le lendemain, qu'il lui donnerait asile à son domicile, pour éviter les allées et venues qui pourraient exciter des soupçons.

J'appris par une autre voie encore, qu'on avait un plan arrêté d'évasion, dans le cas où Ney serait condamné, et, je l'avoue sans craindre d'exprimer toute ma pensée, j'applaudissais non seulement à ce dévouement intrépide pour sauver une tête si chère, mais je fis tous mes efforts pour encourager et soutenir ces généreuses résolutions.

Eugène était lié avec le bon, le sensible Gamot, beau-frère de Ney; il me le fit connaître, et cet excellent homme voulut bien pardonner ce qu'il y avait eu d'égaremens et de faiblesses dans ma liaison avec Ney, en faveur de l'intérêt courageux et passionné qu'il me vit pour celui dont la mort cruelle a abrégé ses propres jours. Gamot espérait peu, il redoutait même la franchise un peu rude du maréchal, et sa juste fierté dans les réponses de l'instruction. J'étais convenue d'un lieu sûr pour rencontrer le gendarme dont j'ai parlé plus haut. J'y courus à la première nouvelle que le procès allait commencer. On vivait dix ans dans de pareilles journées. L'ame soutenait les forces du corps, sans cela le mien n'eût pu, malgré ma force physique, résister à toutes mes courses, tantôt en voiture, plus souvent à pied, d'un lieu à un autre, rentrant chez moi pour changer de vêtemens, en mettant souvent, pour dérouter D. L***, que je supposais m'épier, de différentes classes et allant dans toutes sortes de lieux où je n'aurais certes jamais mis les pieds sans le sentiment tout-puissant qui, dans ces jours d'effroi et d'incertitude, me rendait tout indifférent, hors le nom de la victime menacée. Je sentais naître dans mon coeur bouleversé d'affreux desseins dont la seule pensée me fait frémir aujourd'hui où tant d'années de deuil ont posé sur mon désespoir cette terrible empreinte du temps, qui efface tout, bonheur, joie, désespoir et haine. Mais dans un tel oubli je ne puis comprendre d'indignes trahisons dont j'épargne à mes lecteurs la triste énumération.

Toutefois il m'est doux de rendre justice aux traits honorables d'un dévouement qui fut sans récompense, et qui n'était pas sans dangers. Je trouvai le gendarme fidèle au rendez-vous; il se chargea d'un billet ouvert qui parvint encore à Ney; ce fut le dernier. J'employai tous les moyens pour obtenir de voir le maréchal: ce fut impossible. Le messager de ma douleur me parut convaincu que le maréchal serait condamné; mais il ajoutait: «Qu'importe la condamnation! elle ne sera pas exécutée, car on tentera de l'enlever très certainement, et l'escorte laissera faire, soyez-en sûre.

«—Oui, si elle était composée de soldats ayant vu sa bravoure et apprécié sa loyauté.» Quel or eût pu payer de pareilles assurances en pareille position? Aussi je prodiguais à pleines mains ce qui m'en restait; et je dois à la vérité de dire qu'il me fallut user de ruse et presque de force pour le faire accepter de ce brave homme, qui, dans cet entretien, me dit aussi que madame la maréchale était l'ame d'une foule de généreuses démarches formées pour son malheureux époux. J'ai dit que j'avais deux logemens et une chambre où j'allais me travestir pour mes courses; l'un était situé dans le faubourg Poissonnière. Sans absolument faire liaison, j'avais contracté avec une ouvrière en dentelle, dont le mari peignait sur porcelaine, cette bienveillance du bonsoir et du bonjour, inévitables questions du voisinage. La femme avait une trentaine d'années et le mari un peu plus; ils avaient trois enfans. Je ne puis passer devant des enfans sans éprouver le désir de les embrasser. Mes attentions bienveillantes m'avaient d'abord valu la joyeuse familiarité des marmots et toute la politesse amicale du père et de la mère, des saluts, des révérences et des questions. La femme avait eu un frère tué à Waterloo, et son mari, garde nationale, avait commencé sa carrière militaire assez noblement sur les hauteurs de Montmartre. On ne m'approche pas long-temps sans connaître mon humeur guerrière, et cette tournure d'esprit avait encore accru la bonne prévention de mes hôtes.

Un soir que je venais pour brûler quelques lettres, j'appelai: personne ne répondit. À tout hasard je frappe un coup très fort. «On y va», répond alors une voix entrecoupée de sanglots. Au même instant la porte s'ouvre et me montre la pauvre voisine tout en larmes. Un malheur venait de frapper son mari: il s'était trouvé avec quelques amis dans un café; on y avait parlé de l'affaire du maréchal Ney, la grande affaire du jour; on n'avait dit que ce qu'on pensait, mais peut-être comme on n'aurait pas dû le dire; il y avait là des gens qui écoutaient, et avec de bonnes instructions sans doute; on vint sur la place même arrêter le groupe dont son mari faisait partie, et avec les autres il a été conduit à la préfecture de police. Je rassurai de mon mieux la petite famille, en disant ce que je pensais, et ce qui arriva, que, le lendemain, le mari serait libre. Je restai près de deux heures pour consoler cette pauvre mère; la sienne arriva: c'était une femme fort âgée. Je promis à ces bonnes gens de suivre l'affaire, et dès le lendemain je fus assez heureuse, grâces aux démarches d'Eugène, pour que lui-même allât reconduire un fils, un époux, un père chéri, au foyer d'une famille désolée. Je vins le soir, avec Eugène et ce militaire dont j'ai parlé, qui ne le quittait plus, chez ces bonnes gens; le mari renouvela à Eugène les remerciemens qu'il lui avait faits déjà, et nous conta en peu de mots le sujet de la dispute. Parmi les personnes avec lesquelles il s'était trouvé, il y avait trois ou quatre militaires qui s'étaient battus à Waterloo sous le général Gérard. Dans le même café étaient en même temps des individus s'appelant volontaires royaux; ceux-ci, ajoutait le naïf narrateur, se mêlèrent de la conversation, et après beaucoup d'autres disputes, ils voulurent parler de Waterloo; là-dessus trois des nôtres prirent feu.

Le pour et le contre des opinions de part et d'autre échangées, avaient poussé la discussion jusqu'aux injures personnelles, et, comme derniers argumens, les coups de poing étaient arrivés, puis l'intervention des gendarmes et le séjour à la préfecture de police.

Nous conseillâmes à notre garde national d'éviter ces réunions; il nous dit n'y avoir été que dans l'espoir d'apprendre quelque chose de relatif au maréchal Ney, et il était bien désolé de l'imprudence de ses amis, qui, n'étant pas de Paris, allaient sans doute être renvoyés dans leurs départemens. Circonstance d'autant plus fâcheuse, ajoutait notre homme, que ses six camarades valaient un bataillon en cas d'événement. Il n'y avait pas à se tromper sur de pareilles révélations, et nous apprîmes qu'une tentative d'évasion bien combinée restait toujours possible pour celui que tous nous eussions voulu sauver au prix de notre sang: au besoin, l'or n'eût point manqué, mais il n'était qu'un accessoire, et nullement un stimulant nécessaire d'une telle entreprise; car les coeurs volaient au devant de ce sacrifice d'une pitié généreuse. Comme preuve de ces dévouemens désintéressés, il suffit de citer mes voisins du faubourg Poissonnière. Ils étaient plus près de la pauvreté que de l'aisance; eh bien, lorsqu'ils surent que je passais mes jours dans des démarches infructueuses, hélas! mais dont Ney était l'objet, non seulement le mari m'offrit son temps, son zèle, mais sa femme, sa mère et lui, me supplièrent de disposer, si cela pouvait servir, de 1600 francs, fruit de leurs longues épargnes, espoir de leur petite ambition; ils me portèrent leur trésor; ils me dirent, pour me le faire accepter, de ces choses que l'ame seule inspire, et auxquelles la recherche du langage ne fait qu'ôter leur énergique et inestimable prix: «Prenez, Madame, prenez, il faut beaucoup d'argent; ne craignez pas de ne pouvoir rendre: allez, nos enfans ne manqueront pas pour cela; et devraient-ils porter la hotte du chiffonnier, ce sera un beau patrimoine à leur laisser, que de leur dire: Nous avons employé votre légitime à une belle action, nous sommes pour quelque chose dans des efforts qui ont sauvé la vie du guerrier qui la prodigua toujours pour la France.» À pareils élans de générosité, je ne pouvais répondre que par des larmes. Pour excuser et faire accepter mon refus, il me fallut montrer les sommes que j'avais encore en portefeuille, promettre que si l'argent me manquait, je reviendrais frapper à leur petite bourse. «La somme reste là, me dirent-ils, elle attendra vos ordres.» Cette scène se passait dans une petite chambre d'ouvriers; les héros de ces offres généreuses, inspirés par une noble pitié pour un guerrier malheureux, vivaient péniblement du fruit de leurs labeurs: c'était un sacrifice pour un proscrit, un sacrifice sans espoir d'autre récompense que le bonheur même de la bonne action.

Je le demande à tous ceux qui ont un peu expérimenté le coeur humain: si l'on trouverait dans les classes élevées une aussi prompte élévation de sentimens, et si l'opulence offre son superflu avec ce noble élan de coeur qui porte quelquefois la médiocrité à immoler son nécessaire?

Je revis une fois encore ces braves gens, ce fut après la mort du maréchal Ney; j'étais prête alors à partir pour Bruxelles, d'où je ne comptais plus revenir. Leur muette pitié, en mêlant leurs larmes aux miennes, était une déchirante éloquence, et elle fut alors ma seule consolation, s'il est des consolations pour de pareilles douleurs!