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Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 23: CHAPITRE CLXV.
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About This Book

The narrator, writing from firsthand experience, recounts participation in clandestine political activity during the late revolutionary and imperial era, acting as a discreet courier for secret messages, attending coded rendezvous, and witnessing the fevered expectations surrounding the leader's return. She describes encounters with military officers, uneasy exchanges under police scrutiny, debates over loyalty and glory among prominent figures, and the blend of vanity and courage that propelled conspiratorial undertakings. The memoir interleaves concrete anecdotes of espionage with reflective observations on risk, public spectacle, and shifting allegiances.

CHAPITRE CLXIII.

Souvenirs de Labédoyère.—Procès du maréchal Ney.—Sa comparution devant le conseil de guerre.

Chaque jour me devenait une inquiétude nouvelle, un sommeil affreux. Le maréchal était en prison, et D. L*** m'avait tant recommandé, dans l'intérêt même de Ney, de ne faire aucune démarche qui pût soit éveiller les soupçons, soit même ajouter, par ma présence et la publicité de notre liaison, aux peines d'un ami malheureux des chagrins de plus d'une nature, que je commençais à me laisser persuader.

C'est le 19 août que l'infortuné guerrier était arrivé à Paris, et immédiatement enfermé à la prison militaire, et de là à la conciergerie. L'instruction du procès fut longue, bien longue, surtout pour mon coeur. D. L*** me tenait alors en prison chez moi, et chez lui ensuite, avec l'autorité de ce qu'il appelait mes plus chers intérêts, afin, sans doute, que deux destinées fussent jusque dans leurs douleurs enchaînées par une triste ressemblance. Chaque jour, D. L*** me rendait compte du résultat de l'enquête qui se poursuivait avec une extrême activité de la part de ceux qui eu étaient chargés, et avec une lenteur excessive pour les inquiétudes impatientes de l'accusé. Comment peindre mes angoisses à chaque récit! Quand on me citait le sens d'une déposition de quelque témoin important, je la faisais répéter, je la tournais et la retournais en quelque sorte sur mon coeur, pour y chercher quelque côté favorable.

Par un de ces hasards que la fortune se plaît à rapprocher comme pour combler la mesure des terreurs attachées aux discordes civiles, le 19 août, ce jour même qu'un maréchal de France revoyait, à la manière d'un criminel, caché dans un fiacre, ce Paris dont son bras avait enrichi les monumens de drapeaux enlevés sur vingt champs de bataille, ce même 19 août avait retenti un premier arrêt de mort contre un jeune guerrier, triste prélude de celui qui semblait réservé à un vétéran. Charles Labédoyère venait de comparaître devant un conseil de guerre, et avait subi la sentence qu'il avait lui-même prédite, dans une discussion orageuse de la Chambre des Pairs, par cette réplique douloureuse: «En cas de changement, ne serais-je pas le premier fusillé?» Charles était depuis quelque temps mon ami; j'avais partagé ses illusions. Son corps percé de balles, voilà l'épouvantable horizon à travers lequel le retour de Ney m'avait apparu. Les circonstances avaient précipité Ney; Labédoyère avait précipité les circonstances. En pesant les accusations à la manière des casuistes politiques, je trouvais une différence dans la conduite de ces deux guerriers, et comme une lueur d'espérance; mais quand la douleur nous porte un premier coup, on ne mesure plus les chances de ceux dont il lui reste à nous frapper. La pensée ne s'arrête plus alors aux calculs, elle court droit aux pressentimens fiévreux du désespoir. Labédoyère, dont le nom était déjà célèbre par les aventures déplorables de son aïeul, qu'un roman connu à célébrées, venait de marquer sa place dans l'histoire par sa part active dans les événemens de 1815, et plus encore par sa mort tragique et malheureuse. Hélas! en me rappelant son ardeur bouillante, cette soif de périls et de belliqueuses émotions, cet abandon de tous les intérêts à une sorte de fanatisme militaire, je croyais me rappeler aussi qu'il y avait quelquefois des accès de sombre mélancolie dans cette ame de feu; je croyais avoir surpris sur ce noble front quelques vagues présomptions de malheur, passant quelquefois à travers les rayons de cette gloire dont il était si avide.

Plongée dans une espèce de délire pendant la courte procédure qui conduisit le jeune compagnon de mes rêves de victoire sous le feu… qui n'était pas, hélas! celui de l'ennemi, le nom chéri de Ney s'était mêlé au sien dans mes cris de douleur! D. L*** et la rumeur publique m'avaient seuls appris les détails de ce cruel événement. Je ne le rappelle qu'en ce moment dans mes Mémoires, parce qu'il y a toujours dans les grandes catastrophes un accablement du coeur qui fait qu'on les sent plus quand elles s'éloignent, que quand elles vous surprennent.

C'est ainsi que le jugement du plus jeune de nos guerriers, sa calme attitude devant le conseil de guerre, son courage plus difficile devant des fusils français dirigés sur sa poitrine, étaient devenus en quelque sorte le cauchemar de mes nuits, et les avaient troublées davantage à mesure que le temps s'écoulait. Peut-être aussi, outre l'intérêt tendre et religieux qui m'attachait au souvenir du malheureux Labédoyère, sentais-je retentir plus effrayantes les menaces de cette première rigueur, à mesure que le moment approchait, où Ney lui-même allait comparaître devant un tribunal, et voir mettre ses lauriers et sa conduite dans le bassin des préventions politiques.

Quoi qu'il en soit de ces terreurs superstitieuses d'une femme, je n'en supportais pas avec moins d'impatience les délais si prolongés d'une pénible et humiliante détention, et je craignais, avec le bon et sensible Gamot, que l'esprit impétueux du maréchal, fatigué des minutieux détails des interrogatoires et du greffe, ne tranchât ces inextricables lenteurs par quelque imprudence, ou quelque violente exclamation. Pourtant, de l'aveu même de D. L***, qui, d'avance, savait, je ne sais comment, mais d'une manière précise, le sens de toutes les dépositions des témoins, le maréchal montrait un grand caractère et un calme qui pouvait singulièrement influer sur la conviction des juges.

La fameuse Ordonnance du 24 juillet 1815 portait que les généraux et officiers qui avaient contribué au renversement du gouvernement royal, seraient traduits devant des conseils de guerre compétens dans leurs divisions militaires respectives. En vertu de cette Ordonnance, le maréchal Ney, qui y était désigné, devait être traduit devant un conseil de guerre à Paris. Les formes de la justice militaire ont quelque chose de si expéditif, la promptitude de l'exécution des jugemens laisse si peu de repos aux préventions pour s'éclaircir, aux preuves pour s'accumuler, qu'il est bien naturel, malgré la loyauté des personnes, de se défier des périls inséparables de ces sortes de juridiction. Aussi, dès les premiers pas de l'instruction, les conseils de Ney furent d'avis d'élever, avant tout, une question d'incompétence, le maréchal faisant, à l'époque des événemens qui donnaient lieu aux poursuites, partie de la Chambre des Pairs; inviolable par cette qualité, il ne pouvait être jugé que par les siens. On avait même été d'avis que le maréchal ne fît aucune défense devant le tribunal primitivement désigné.

Dès que je connus la composition du conseil de guerre dont les membres venaient d'être choisis, par une de ces divinations du coeur, je n'entrevis pas les avantages de l'incompétence qu'il s'agissait de décliner. Quand l'histoire verra que c'était la valeur, la loyauté, l'identité presque parfaite de la situation et de la conduite, qui allaient prononcer sur le sort de l'amitié, elle inscrira comme une fatalité de plus dans une destinée fatale le choix et la préférence accordée à une cour qui ne pouvait être plus imposante par les titres, ni plus indulgente par les souvenirs. En effet, quels allaient être les juges de Ney? ses frères d'armes, les maréchaux Jourdan, président, Masséna, Augereau, Mortier, les lieutenans généraux Gazan, Claparède et Villatte.

J'écrivis à Ney quelques mots que j'essayai de lui faire parvenir par le gendarme dont j'ai parlé, pour lui communiquer, avec toute l'inspiration de la tendresse, mes craintes et mes pressentimens. Hélas! cette fois mon messager me rapporta ma lettre, que ses fonctions n'avaient pu lui permettre d'utiliser.

Je le regrettai d'autant plus, que je me persuadais que l'inspiration d'une cour qu'il savait dévouée modifierait peut-être sa résolution, et l'engagerait à accepter des juges dont le coeur lui était acquis. Je ne sais point ce qui s'est passé dans l'ame de Ney sur ce sujet délicat, mais j'eus quelques soupçons qu'il répugnait à donner à des frères d'armes la triste mission et peut-être le pénible embarras de se prononcer sur des événemens qui étaient pour la plupart leur propre cause.

Sans chercher à sonder davantage la pensée de l'illustre accusé et de ses habiles défenseurs, MM. Berryer père et Dupin, je me contenterai de dire que la séance de ce conseil de guerre où le maréchal Ney parut devant les maréchaux, le 9 novembre, fut grande et imposante. Le vainqueur de la Moskowa en face des vainqueurs de Jemmapes, de Zuric, de Castiglione, sentit admirablement le respect dû à ces grands noms, dernier et singulier rendez-vous de la gloire française prononçant sur elle-même, et, après trente ans de bataille, venant s'asseoir sur une sellette de tribunal. Il y avait là pour Ney, comme pour tous ces illustres complices des mêmes triomphes, une dernière épreuve à laquelle tous devaient au fond désirer d'échapper. En allant au devant de l'incompétence, Ney ne fit peut-être qu'interpréter les intimes pensées de ceux qui l'eussent d'eux-mêmes invoquée. Le succès de ce premier jugement ne paraissait douteux à personne: l'accusé demandait ce qu'à sa place eussent demandé les guerriers magistrats.

La première séance dura près de sept heures; elle fut absorbée par la lecture des pièces, des témoignages, et de tous les autres papiers de la procédure.

Le lendemain, la lecture de l'instruction continua. Quand elle fut achevée, le maréchal Ney fut introduit dans la salle d'audience. Je n'étais point présente. D. L*** avait eu soin de me rendre toute sortie impossible; mais il me rendit un compte si animé, si exact de cette scène à laquelle il assistait comme témoin volontaire pour moi, et comme témoin obligé pour son office, que je ne crains point de me tromper en en reproduisant quelques traits. D. L*** me répéta lui-même, les larmes aux yeux, qu'il avait pleuré à l'aspect du maréchal, entrant en quelque sorte dans sa famille des camps, la démarche ferme, l'attitude calme, le regard fier et bienveillant. «Il était, ajoutait D. L***, revêtu d'un simple uniforme: sans broderie, portant les épaulettes de son grade, et la grande décoration de la Légion-d'Honneur. Aussitôt que le maréchal a eu pris place sur le siége qui lui était destiné, le maréchal Jourdan, président du conseil, lui a adressé ces paroles: «Quels sont vos noms, prénoms, âge, lieu de naissance, domicile et qualités.»

«—Par déférence pour MM. les maréchaux, j'ai consenti à répondre aux questions de M. le rapporteur. Je dois maintenant me borner à déclarer que je décline la compétence du conseil.»

«Le président a repris: «Le conseil donne acte à l'accusé de sa déclaration. Maintenant, M. le maréchal, vous devez répondre à la question que je vous ai faite, afin que votre identité soit constatée. Votre défenseur aura la parole ensuite pour développer vos moyens d'incompétence.»

«Le maréchal a déduit alors ses qualités, et cette touchante simplicité à produit un mouvement inexprimable d'intérêt. Après ce court interrogatoire, M. Berryer, dans un long et éloquent plaidoyer, a développé les moyens d'incompétence, par tous les argumens que l'histoire, les lois anciennes et nouvelles pouvaient offrir. Le général Grundler, rapporteur, a résumé la discussion avec une noble et délicate impartialité.

«Le conseil n'est pas resté plus d'un quart d'heure en délibération, ce qui justifie jusqu'à un certain point vos conjectures que l'opinion sembla faite, et que le maréchal aura peut-être à regretter de n'avoir pas été jugé là définitivement. Quand le conseil a reparu dans la salle d'audience, le maréchal Jourdan a dit: qu'à la majorité de cinq voix contre deux, le conseil se déclarait incompétent. Voici les termes du jugement tel qu'il fut inscrit sur les registres. Je vous en apporte une copie qui circule.» J'ai eu lieu de vérifier depuis que D. L*** avait dans cette occasion parlé comme l'histoire, et je donne en conséquence la pièce telle qu'elle est devenue un document impérissable de ce grand événement.

«Sur le rapport de M. le maréchal de camp Grundler, et après avoir entendu le réquisitoire de M. le commissaire ordonnateur Joinville, procureur du Roi;

«Le conseil, considérant:

«1° Que M. le maréchal Ney était pair de France à l'époque où il a commis le délit pour lequel il est mis en jugement, en conformité de l'ordonnance du Roi du 24 juillet dernier;

«2° Qu'un prévenu doit toujours être jugé dans le grade ou suivant la qualité qu'il avait au moment où il a commis le délit dont il est accusé;

«3° Que les maréchaux de France n'ont jamais reconnu, sous nos rois, d'autre juridiction que celle du parlement de Paris; qu'à l'époque de la création de ceux existans, ils ont été déclarés justiciables d'une haute cour, et qu'assimilant M. le maréchal Ney à un général d'armée, pour lui appliquer les dispositions de la loi du 4 fructidor an 5, on n'a pas dû former, par analogie, un tribunal dont l'existence n'est reconnue par aucune loi;

«4° Que M. le maréchal Ney est accusé d'un crime de haute trahison et d'un attentat contre la sûreté de l'État, et qu'aux termes de l'article 33 de la Charte constitutionnelle, la connaissance de ces crimes est attribuée à la chambre des pairs;

«5° Que l'ordonnance du 24 juillet qui prescrit l'arrestation et la traduction devant les conseils de guerre compétens, de plusieurs généraux, officiers supérieurs, et autres individus, et que celle du 2 août, qui a renvoyé tous les prévenus dénommés dans celle du 24 juillet par-devant le conseil de guerre permanent de la première division militaire, ne juge rien sur la compétence du conseil de guerre, tandis que celle du 6 septembre, qui a renvoyé M. de Lavalette, dénommé dans celle du 24 juillet, par-devant ses juges naturels aux termes des articles 62 et 63 de la Charte constitutionnelle, donne lieu de penser que la dérogation aux lois et formes constitutionnelles, prononcée par l'article 4 de cette ordonnance, ne s'applique point à la compétence, et nonobstant la réquisition de M. le procureur du Roi, déclare, à la majorité de cinq voix contre deux, qu'il est incompétent pour juger le maréchal Ney.

«Le conseil étant rentré en séance publique, M. le président a prononcé à haute voix le jugement rendu par le conseil de guerre.

«Le conseil enjoint à M. le rapporteur de lire de suite le présent jugement à M. le maréchal Ney, en présence de la garde rassemblée sous les armes, et de le prévenir que la loi lui accorde vingt-quatre heures pour se pourvoir en révision; et au surplus, de faire exécuter le jugement dans tout son contenu.

Signé MM. les maréchaux JOURDAN, président; MASSÉNA, prince d'Esling; AUGEREAU, duc de Castiglione; MORTIER, duc de Trévise; et par MM. les lieutenans généraux des armées du roi, CAZAN, VILLATTE et CLAPARÈDE.

J'oubliais une circonstance de ce premier procès du maréchal, qui, s'il eût été le dernier, ferait peut-être aujourd'hui une des plus belles pages des annales de la monarchie; j'oubliais, dis-je, une circonstance qui fit grande sensation dans le public, ce fut le refus du maréchal Moncey de présider, en sa qualité de doyen des maréchaux, le conseil de guerre. Les uns blâmaient, les autres exaltaient cette conduite. Le Fabius en cheveux blancs fut mis aux arrêts par ordre du ministre de la guerre, en punition de cette infraction aux réglemens militaires. Mais, si après le jugement il restait des éloges pour le refus touchant du vétéran de nos vétérans, il n'y eut aussi que des applaudissemens pour les maréchaux qui avaient accepté et accompli la mission également honorable de juger, avec une impartialité et une franchise d'opinion si dignes de leur caractère, celui auquel pas un de ces grands capitaines ne refusait la qualification de brave des braves.

CHAPITRE CLXIV.

Sinistres présages.—Lettre de Noémi.—Le domestique d'Eugène.—Détails sur la mort de Murat.

Elle fut courte la trêve donnée aux inquiétudes de mon coeur, par l'issue favorable du jugement des maréchaux. Vingt-quatre heures étaient à peine écoulées, que D. L*** vint me dire que mes angoisses n'avaient été que suspendues, et que Ney, suivant son voeu, allait être jugé par la Chambre des Pairs. Les ministres devaient aller, dès le lendemain, porter à cette assemblée l'ordonnance réglementaire des formes à observer dans sa formation en cour de justice; car c'était pour la première fois que cette attribution criminelle, prévue et indiquée par la Charte, se trouvait mise en vigueur.

Avant d'entrer dans cette série d'émotions, qui allaient pour moi sortir des incidens de chaque journée, il est encore un douloureux souvenir qui demande place dans ce volume, comme si la perte des illusions de toute ma vie n'eût pu se consommer qu'au bruit de la foudre frappant toutes les têtes qui m'avaient été chères.

Pendant le commencement de la procédure de la Chambre des Pairs, je reçus une lettre de Noémi, qui devint pour moi l'objet d'un nouveau et terrible pressentiment. Elle m'annonçait l'errante destinée de Murat. Je laisse parler Noémi.

«Les heures d'angoisses que je viens de passer, ne sont, je le crois bien, ma chère amie, qu'un avant-coureur d'un plus grand désespoir encore. Depuis ma dernière lettre, j'avais rejoint Joachim à la campagne de l'amiral Allemand. Murat en est parti pour se rendre à Lyon. Il voulait forcer l'Empereur à accepter son épée, et à lui permettre de se battre en soldat, sinon en roi. Les événemens du 18 juin, qui venaient d'abattre cette dernière espérance de mourir sur un champ de bataille, l'ont fait revenir précipitamment dans ces contrées. Durant cet intervalle, j'étais partie pour le rejoindre, et le prévenir contre des intrigues préparées pour abuser encore son orgueil du fol espoir de reconquérir un trône perdu maintenant sans retour. Revenue également sur mes pas, je ne l'ai plus trouvé à Aubagne. Je tremblais pour sa vie, sachant qu'une bande d'assassins, partie de Marseille, devait l'enlever ou le tuer. Le maréchal Brune venait, contraint par les événemens, de faire arborer le drapeau blanc. Pendant ce temps, Joachim arrivait à la maison que j'ai près d'Antibes. Tout était combiné pour le sauver. Rosetti, Bonafoux et Gueliani étaient à Toulon. Il était convenu que Joachim se rendrait par des chemins de traverse à Roane, tandis qu'on faisait courir le bruit qu'il se rendait dans l'intérieur de la France. Tout était prêt quand il apprit qu'un bâtiment allait mettre à la voile pour le Havre. Le duc della Rocca crut sans doute donner un utile conseil à Murat, en lui persuadant que la mer avec ses naufrages serait encore plus sûre à traverser, que la Provence avec ses passions; mon coeur, sur ce point, eut bien de la peine à empêcher mon désespoir de devenir injuste.

«Malgré mes avis, malgré mes prières, Joachim a voulu prendre un parti différent de celui que ma prudence préférait, et cette résolution l'a perdu. Ne pouvant s'embarquer à Toulon, il devait, sur le rivage, rejoindre une chaloupe qui le conduirait à bord. Je l'attendais à ma campagne. Une vieille paysanne vint m'apporter une boîte, et me donner les détails suivans: Joachim était venu, mais la chaloupe avait été à trois fois repoussée. Le bâtiment s'éloignant trop, Joachim, toujours généreux, craignait de compromettre les marins qui devaient le conduire; il leur donna tout l'or qui lui restait, ne gardant qu'une seule pièce. Après avoir renoncé à cet espoir d'embarquement, Joachim gagna les hauteurs; c'était encore son esprit aventureux qui le guidait, et sa délicatesse naturelle, car il eût pu directement venir chez moi; il y eût été en sûreté, et m'eût épargné bien des larmes et de cruelles incertitudes.

«Après avoir passé la nuit, battu par une pluie d'orage, Murat arriva, exténué de fatigues, à la cabane d'une pauvre femme; et celui qui avait remué les trésors d'un royaume, errant, mourant de faim, donna sa dernière pièce d'or pour la récompense d'un chétif service. Il m'écrivit alors ces deux lignes, auxquelles il joignit la bague qu'il portait depuis long-temps, et sur laquelle se trouvaient enlacés son chiffre, le mien et celui de Jules:

«Je ne vais pas chez vous, bonne soeur de mon frère d'armes, chère Noémi; mon malheur s'accroîtrait encore si quelqu'un pouvait être inquiété et compromis à cause de moi. Je suis voué à la vie des proscrits. Si je succombe, unissez mon souvenir à celui de Jules, de votre frère, de mon premier ami. Adieu, chère Noémi; tâchez, si je meurs, de vous rapprocher de ma femme, de mes enfans; vous parlerez de notre enfance, de ces doux souvenirs qui ne sont pas trompeurs comme ceux de la gloire. Noémi, Joachim ne fixe plus les étoiles, la sienne est couverte d'un crêpe funèbre; mais non, n'ai-je pas sur mon coeur celle du brave, la mort donne à celle-là son éclat immortel.

«MURAT, roi proscrit.»

«N'est-ce pas quelque chose de grand et de beau que cette infortune qui donnait encore, et qui bientôt n'aura pas un abri pour reposer sa tête, cette tête si belle, couverte de tant de lauriers. Enfin il a pu s'embarquer, pour jouer encore une fois à cette loterie de la guerre, comme il l'a dit, et j'attends dans d'inexprimables tourmens le succès d'une entreprise qui me paraît de la plus téméraire imprudence. Je me prépare à venir à Paris. Tout ce qu'on apprend ici, ma chère amie, ne me révèle que trop les peines que vous partagez avec moi pour d'illustres infortunés. Mon projet est de réaliser le peu que je possède, de quitter la France pour jamais. Je place sur mon coeur le dernier don du roi proscrit, les dernières lignes de l'ami d'enfance. S'il échappe aux dangers de ses aventureuses tentatives, s'il y échoue sans périr, nous nous rejoindrons sur les heureuses terres de la libre Amérique. Je compte vous voir, mon amie, au premier jour du mois prochain. Ney, j'espère, ne restera pas en France, et Joachim, si son bouillant courage ne l'emporte trop, et qu'il rêve seulement le bonheur, il pourra encore le trouver auprès de l'amie de son enfance, de la soeur de son premier ami et votre toute dévouée.

«NOÉMI.»

J'avais moi-même le coeur trop oppressé pour répondre à la pauvre Noémi. Sa lettre avait singulièrement accru mes terreurs. Murat était presque le synonyme de Ney pour la bravoure, pour l'enthousiasme de la gloire, pour la générosité de tous les sentimens. Hélas! combien, deux jours après la réception de la lettre de Noémi, ces mortelles superstitions vinrent encore rembrunir davantage mon imagination déjà si chargée de nuages, au récit des malheurs accomplis et de la ruine consommée de Murat. Toutes les tendres et involontaires appréhensions de ma pauvre amie sur ce roi, ami de son enfance, avaient même été cruellement dépassées par une horrible réalité. Quel prélude à mes craintes qu'un pareil accomplissement! Et encore la catastrophe de la mort de Joachim ne vint pas comme un fantôme isolé effrayer mes songes. Je ne l'appris pas dans sa nudité; elle se déroula sous mes yeux avec cette abondance de tristes détails qui ajoutent encore mille terribles épisodes à un drame terrible. Un pauvre domestique d'Eugène lui avait, quelques jours après le 20 mars, demandé la permission d'aller fermer les yeux à sa vieille mère, mourant à Marseille. Il achevait de remplir ce pieux devoir avec son frère, marinier du port, au moment où Murat vint errer dans ces contrées. La fortune des princes malheureux tente peu d'ambitions, mais elle suscite quelquefois de nobles et extraordinaires dévouemens. Tel fut celui de ces pauvres jeunes gens qui, séduits par le malheur d'un roi proscrit, s'étaient élancés, par piété pour une grande misère, dans la chaloupe qui l'avait emporté des côtes de la Provence pour le déposer en Corse et de là le jeter sur les rivages de la Calabre. L'un des frères avait péri dans la traversée, et l'autre, celui qui avait été au service d'Eugène, fidèle à un voeu de son frère, suivit le héros qu'ensemble ils avaient choisi.

Après la fatale exécution qui avait tranché une des vies les plus brillantes par la mort la plus déplorable, Hilarion avait été pris les armes à la main; échappé par miracle, il avait trouvé moyen de gagner à la nage une felouque anglaise, et, par une pitié bien rare, accueilli par elle, il fut déposé sur les côtes de la Provence. Arrivé sans ressource à Marseille, quelques pauvres ouvriers du port, amis de son frère, avaient fait entre eux une petite collecte, pour fournir à un ancien compagnon les moyens de revenir à Paris, reprendre sa place auprès de son ancien maître, dont il connaissait assez la générosité pour espérer qu'il lui pardonnerait une négligence excusée par les dangers de plus d'une bonne action. Il ne s'était pas trompé. Eugène avait accueilli son pauvre Hilarion avec cette estime qu'inspire la domesticité, quand elle s'élève au-dessus d'elle-même par de nobles sentimens.

Eugène, pressé de m'apporter quelques nouvelles du jour, car tout est nouvelle pour les coeurs qui ont un grand et douloureux intérêt dans la vie, Eugène, n'ayant eu que le temps de reconnaître son fidèle serviteur, l'avait amené avec lui chez moi, et c'est en ma présence qu'il acheva le récit de tout ce qu'il avait souffert et de tout ce qu'il avait oublié à l'aspect du pauvre Joachim, comme il l'appelait.

«Oh! monsieur, oh! madame, ce n'est rien que tout ce qu'on lit dans l'histoire des revenans, en comparaison de ce que j'ai vu de mes yeux. Je défie qu'on me montre un roman où le héros fasse tout ce que j'ai vu faire à Murat. Ce qui m'a entraîné vers lui, c'est d'abord mon frère, qui avait servi dans sa marine. Avant de prendre le parti de s'embarquer, et d'aller tenter la fortune sur mer, figurez-vous un homme qui voulait la tenter sur terre, et qui avait demandé au maréchal Brune seulement une compagnie de chasseurs, et qui, s'il l'eût obtenue, fût venu fièrement du sein de la Provence soulevée jusqu'à Paris, et qui avait conçu le projet gigantesque de traverser la France entière, pour venir, le sabre à la main, faire signer à un Autrichien, nommé Metternich, avec lequel il avait des affaires, un passeport bien en règle pour aller rejoindre sa femme et ses enfans.

«—Mais comment, mon cher Hilarion, dit Eugène en l'interrompant, une fois Murat échappé des dangers de Marseille, et abrité en Corse chez un ami, a-t-il conçu le fol espoir de reconquérir son royaume?

«—Ah dame! c'est ce que je ne vous expliquerai pas. Il y a bien des choses là-dessous. Tous nos Messieurs disaient que cela n'avait pas le sens commun; mais j'ai entendu le roi répondre: «Il n'y a pas de sens commun à être brave, et cependant qui n'est fier d'être brave!» Mon beau-frère, ajoutait le roi qui devenait encore plus beau en disant cela, mon beau-frère n'a guère été plus raisonnable que je ne veux l'être, en me représentant, comme lui, à mes sujets qui me redemandent; eh bien! ce qui n'était pas raisonnable a été sublime une fois, il en sera de même une seconde. La seule chose que j'aie observée, c'est que, la veille du départ, le roi passa quatre grandes heures d'horloge avec un officier anglais qui venait tous les jours de la côte, et qui avait l'air diablement renard, quoiqu'il laissât toujours deux napoléons pour boire à nous autres.

«Mais figurez-vous que personne de nous n'a pas plus réfléchi que le roi quand il a été question de s'embarquer. Au moment du départ, un homme, expédié de Paris par M. Fouché de Nantes, apporta au roi des passeports, au moyen desquels il pouvait tranquillement se retirer en Autriche. Qu'étaient le repos, la retraite, l'espoir d'une vie privée et monotone, pour celui dont la vie avait été une longue aventure. Joachim se tourna vers nous tous; car il ne nous cacha plus rien dès que nous lui eûmes tous juré de le suivre, et il nous dit: «On me propose une existence de chanoine, cela ne va pas à ma taille; d'ailleurs, il ne me faut pas moins qu'un royaume pour récompenser tant de braves gens qui ont tout sacrifié pour moi.» Hélas! il n'a conquis que le royaume des cieux par le martyre le plus cruel qui puisse être donné à subir. Une tempête vint en route nous entourer de présages de mort. Les bâtimens de notre petite escadre, commandée par Barbara, marin inhabile où déjà traître, furent dispersés, et quand nous fûmes en vue des côtes de la Calabre, il ne restait plus au roi que le bâtiment sur lequel l'ex-grand-amiral de France était monté avec cinquante soldats. Tous les signes étaient funestes, et les premiers mouvemens de l'entreprise en annonçaient déjà la fin déplorable. Un émissaire fut dépêché vers le rivage; mais les douaniers n'en continuèrent pas moins à faire feu sur nos barques, en gardant notre pauvre camarade. On s'éloigna un moment pendant la nuit; l'officier qui commandait la barque du roi s'évada pour ne plus reparaître. Nouveau symptôme de fatalité; car, voyez-vous, tout est écrit là-haut, comme disait ma vieille mère en nous faisant ses adieux. Joachim, qui était bon croyant, hésita un moment, averti par tous ces signes funestes. Les vivres commençaient à nous manquer. Barbara, le commandant, annonça qu'il avait des intelligences sûres, et demanda un passeport pour se rendre à terre, se faisant fort de nous rapporter des provisions. Le roi entrevit l'intention de le trahir et il eut encore la magnanime imprudence d'accepter cette nouvelle fatalité.

«Malgré tant de sinistres présages, ou peut-être à cause de leurs menaces, le roi voulut débarquer; l'impossible était un défi devant lequel il n'était pas dans son caractère de reculer. Ce monarque-soldat, suivi d'une armée de trente hommes, crut, à l'accueil des marins qui gardaient le rivage, et qui le lui livrèrent aux cris de vive Joachim! qu'il allait aussi mettre dans son histoire son épisode du golfe Jean; mais un capitaine de gendarmerie ameuta les paysans; et notre petite troupe, décimée par les balles, enveloppée par le nombre, après des efforts acharnés, mais inutiles, fut contrainte de céder. C'est là que j'ai reçu ma blessure. Le digne capitaine qui nous avait faits prisonniers, nous fit tous fouiller, et nous enleva tout ce que nous possédions. Un pareil vol annonçait toute une vengeance napolitaine. L'assassinat ne se fit pas attendre. Tout ce que le roi, enfermé dans une chambre, séparé de ses serviteurs, put obtenir, fut d'écrire aux ambassadeurs d'Autriche et d'Angleterre pour réclamer l'exécution des traités à son égard; mais, par une fatalité nouvelle, et une bien italienne combinaison, ses lettres furent envoyées au gouvernement napolitain, qui, maître du télégraphe, ordonna que le jugement de Joachim fût immédiatement entrepris et aussitôt exécuté. Sitôt pris, sitôt pendu! c'est le credo de la générosité de ces gens-là. La commission militaire ne se le fit pas dire deux fois, et elle expédia son ancien roi avec toute la rage de l'ingratitude.

«Figurez-vous que pendant qu'on était censé juger le pauvre Joachim, on agissait déjà avec lui comme avec un condamné. On lui enlevait son valet de chambre, le fidèle de ses fidèles, qui ne l'avait jamais quitté, qui fût mort avec lui. Dans la journée, le roi demanda à plusieurs reprises l'heure: «Puisque le jugement se fait attendre, qu'on ne fasse pas attendre mon dîner.» Non, jamais il ne se retrouvera un caractère de cette trempe brillante! C'est un acier éblouissant qui aura été brisé sans avoir reçu une tache.

«Le roi n'avait pas achevé son dîner que sa sentence arriva; il quitta alors tranquillement la table, et demanda à voir ses généraux et son fidèle valet de chambre; c'était bien peu accorder à un roi que de lui laisser remplir ses devoirs d'ami; mais Murat, durant son empire, avait trop pardonné pour qu'on lui pardonnât, et on lui a refusé cette dernière grâce. Tout ce qu'on avait permis à celui qui avait si bien porté le sceptre, cela a été d'écrire à sa femme une lettre qui fendrait le coeur le plus dur, et que voici:

13 Octobre 1815.

«MA CHÈRE CAROLINE,

«Ma dernière heure est sonnée: encore quelques instans j'aurai cessé de vivre; tu n'auras plus d'époux, et mes enfans n'auront plus de père! Pense à moi, ne maudis pas ma mémoire. Je meurs innocent, ma vie n'a été souillée par aucune injustice. Adieu, mon Achille; adieu, ma Lætitia; adieu, mon Lucien; adieu, ma Louise: montrez-vous toujours dignes de moi. Je vous laisse sans biens, sans royaume, au milieu de mes nombreux ennemis: restez toujours unis; montrez-vous supérieurs à l'adversité, et pensez plus à ce que vous êtes qu'à ce que vous étiez. Que Dieu vous bénisse! Souvenez-vous que la plus vive douleur que j'éprouve dans mes derniers momens est de mourir loin de mes enfans. Recevez ma bénédiction paternelle, mes larmes et mes tendres embrassemens. N'oubliez pas votre malheureux père!».

«Il coupa une mèche de ses cheveux, la renferma dans la lettre, et chargea le capitaine-rapporteur de la faire parvenir à sa femme. Au moment de mourir, il refusa le bandeau et la chaise qui lui furent offerts. «J'ai trop souvent bravé la mort pour la craindre, dit-il à l'officier chargé de faire exécuter sa sentence.» Le portrait de la reine était empreint sur le cachet de sa montre; il le posa sur son coeur, recommanda ses compagnons d'infortune, et reçut la mort avec cette insouciance sublime qui l'avait fait si grand sur les champs de bataille.

Nous restâmes quelques instans muets d'admiration et d'attendrissement. Eugène embrassa son fidèle domestique, qui avait eu assez de générosité dans l'ame pour se dévouer à un proscrit, à ce Murat, vrai preux, égaré un moment sur un trône. Quant aux dangers que le brave Hilarion avait courus pour revenir en France, il les avait oubliés. Il ne connaissait pas de malheur plus grand que d'avoir perdu ce dieu de Joachim. Et moi, j'emportai de cette séance de nouvelles terreurs. La catastrophe de Murat me sembla une sorte de malédiction lancée contre nos grands capitaines, et j'en tremblai davantage pour celui qui allait se présenter devant des juges, au moins français et justes, mais sous le poids de bien périlleux et accablans témoignages.

CHAPITRE CLXV.

Procès du maréchal Ney devant la Chambre des Pairs.—Espérances d'évasion.—Le maréchal Davoust, prince d'Eckmülh.

J'ai dit que D. L*** n'était pas l'ennemi du maréchal, mais simplement une créature toujours dévouée du pouvoir qui paie; je dois même déclarer que le soin qu'il se donnait pour connaître mes démarches, était au contraire, à cette époque, plutôt l'effet de l'intérêt qu'il prenait à ma tranquillité, que d'une pensée ambitieuse. Mais je n'ose affirmer que s'il eût pu connaître mes relations avec le généreux Eugène, pénétrer les plans de ce brave sergent, et les officieux services du gendarme dont j'ai parlé, il n'eût pas cru de son devoir de dénoncer ces compassions séditieuses. Aussi je poussai à cet égard la prudence jusqu'au scrupule.

Le 21 novembre au soir, je reçus d'Eugène l'avis que le lendemain le maréchal allait paraître devant la Chambre des Pairs. Tout le monde connaît le procès et sa terrible issue. Les paroles du héros de la Moskowa iront à la postérité; mais mon coeur ne peut résister au douloureux plaisir de les transcrire.

Eugène, qui trouvait moyen de m'écrire quand il ne me voyait pas, D. L***, qui me voyait ou m'écrivait plusieurs fois dans la journée, me donnaient alors, séance par séance, les moindres paroles, les signes successifs de la physionomie des juges.

Le premier jour l'accusé parut, comme devant le conseil de guerre, accompagné de ses défenseurs MM. Berryer père et Dupin. Le Chancelier de France, président, établit l'ordre réglementaire de la discussion, engagea le public, admis pour la première fois dans l'auguste assemblée, à une entière impassibilité, les avocats à la modération, tout le monde au respect du malheur. Après l'interrogatoire ordinaire de tout procès criminel, le maréchal a dit avec une effusion pleine de candeur et de noblesse:

«Monsieur, avant de répondre à aucune autre question, je vous prie d'insérer ici que je mets aux pieds du Roi l'hommage de ma respectueuse et vive reconnaissance pour la bonté que S. M. a eue d'accepter mon déclinatoire, de me renvoyer devant mes juges naturels, et d'ordonner, le 12 de ce mois, que les formes constitutionnelles soient suivies dans mon procès. Ce nouvel acte de sa justice paternelle me fait regretter davantage que ma conduite au 14 mars dernier ait pu faire soupçonner que j'avais eu l'intention de le trahir. Je le répète dans toute l'effusion de mon ame, à vous, Monsieur, à la France, à l'Europe, à Dieu qui m'entend, que jamais, lors de la fatale erreur que j'ai déjà tant expiée, je n'ai eu d'autre pensée que celle d'éviter à mon malheureux pays la guerre civile et tous les maux qui en découlent. Je l'ai déjà dit: j'ai préféré la patrie à tout; si c'est un crime aujourd'hui, j'aime à croire que le Roi, qui porte ses peuples dans son coeur, oubliera cette funeste erreur, et que si je succombe, la loi n'aura puni qu'un sujet égaré, et non un traître…»

Je ne veux point ici diminuer la part de l'éloquence courageuse qui défendit pied à pied la gloire, l'honneur et la vie d'un guerrier sans peur, et qui se croyait, dans le fond de son ame loyale, sans reproche; mais il me semble que la simple voix du soldat fut au-dessus de la voix savante des orateurs. Que Ney dut paraître beau, lorsque, dans l'excès d'une défense qui semblait avoir besoin de tous les moyens, M. Dupin invoqua la convention qui sépare Sar-Louis de la France. «Non, Messieurs, s'écria celui qui avait fait ses preuves de nationalité au prix de son sang, j'ai vécu, j'ai combattu en Français, je mourrai Français.»

Craignant, malgré les preuves d'un zèle alors réel, que D. L*** ne m'avouât pas toute la vérité, cette vérité douloureuse et cependant nécessaire à mes inquiétudes, des détails de chaque jour, je multipliai mes rapports mystérieux avec Eugène. Nous étions convenus de quatre endroits secrets pour nous voir. Je m'échappais de chez moi sous des costumes divers, tantôt en femme du peuple, tantôt en marchande, quelquefois en homme. Ces sorties avaient pour but de courir dans l'intérêt du mouvement, sans intentions séditieuses, par lequel, en cas de condamnation, j'espérais que le maréchal pourrait être sauvé. Def… (le sergent qui avait servi dans le 6e corps) avait compté jusqu'à trente hommes résolus à tout, et sur cinquante autres prêts à les seconder. Le gendarme également dévoué avait assuré que son corps n'agirait pas contre toute tentative de pure évasion. Un jour, que nous parlions de ces chances du désespoir, Eugène exprima des doutes sur l'approbation du maréchal: «Il est assez grand, disait-il, pour résister le premier à une tentative d'enlèvement.—Eh bien, répondait l'intrépide sergent, on le sauvera malgré lui!»

Quand j'écoutais ces paroles, auxquelles aucune autre arrière-pensée que la conservation d'une vie précieuse ne se rattachait, je me sentais renaître; mais la solitude des nuits me remettait bientôt en face du désespoir. Un soir, que j'étais rentrée plus tard qu'à l'ordinaire d'une de ces courses consolantes, je trouvai D. L*** installé chez moi; étonnée qu'il m'attendît à une heure déjà indue, je devinai à son ton qu'il avait des données sur mes démarches. Ses premiers mots me l'assurèrent: «Sous votre calme apparent, me dit-il, je lis votre émotion; vous ne venez point du spectacle. Votre sensibilité vous égare dans des démarches au moins inutiles et qui peuvent être dangereuses. On ne changera point le cours des choses, on l'empirera peut-être: il n'y a là que des chances de persécution et point de salut.» Tout ce que l'éloquence a d'entrailles fut inutile pour convertir D. L*** à la générosité; la gangrène était au coeur, sa réponse le prouve: «Je vous ai donné une parole, je la tiendrai: vous verrez le maréchal; mais rien au delà de ce dévouement. Je ne tenterai rien qui puisse me perdre moi-même.—Et ces nobles enfans, et cette famille entière, et cette France?

«Je ne suis point sourd à la pitié, mes soins vous le témoignent assez; mais encore une fois, doit-on se perdre soi-même?» Et il n'y eut pas moyen de le faire sortir de ce terrible argument de l'égoïsme. Puis il voulut me faire parler, mais je ne risquai que ce qu'il fallait d'appât pour le faire causer lui-même sur les moyens de sûreté qu'on avait pris. Il m'en exposa plusieurs, et il compromit presque son rôle en m'affirmant qu'il était matériellement sûr que toute tentative hostile aggraverait la position de l'accusé.

Il y avait tant de bonne foi, j'oserais presque dire tant d'innocence dans le projet dont on m'avait parlé, que je m'étonnais que tout le monde n'en partageât point les périls. Je m'étonnai cependant encore plus d'un billet que je reçus par la poste, le 24 novembre. Il ne contenait que ces mots énigmatiques: «Il s'agit du plus haut intérêt: trouvez-vous chez moi à midi.» Quoiqu'il n'y eût ni signature ni adresse indiquée, je compris très bien; et arrivée au domicile d'Eugène, je l'y rencontrai avec Def… et deux autres personnes parmi lesquelles était M. Gamot. Cet excellent homme, avec un accent de douleur qui égalait la mienne, me dit: «Vous êtes courageuse et intelligente: chargez-vous d'une démarche qu'aucun de nous ne peut hasarder. L'un des officiers supérieurs des cent-suisses se fait remarquer par son zèle et la franchise de son indignation contre mon malheureux beau-frère; il faut le voir, l'interroger d'une manière habile et indirecte sur la possibilité d'une demande en grâce. Abondez dans son sens, laissez un libre cours à ses colères politiques.

«—Mais où trouverai-je ce M. d'A***? je ne connais personne au château.

«—Allez demain à la salle des Maréchaux, vers l'heure de la messe. Que votre toilette soit assez remarquable pour exciter tout d'abord son attention. Sa vieille galanterie provoquera d'elle-même la conversation.»

Fière de cette mission, j'éprouvai une approbation de ma conscience, et je sentis qu'il peut être quelquefois honorable de tromper. Je pris mes précautions d'élégance et de langage monarchiques. Je m'installai dans la salle des Maréchaux. Par un premier succès, le vieux d'A*** était de service; il accompagna le roi dans le passage des appartemens à la chapelle. Mon enthousiasme, quoique factice, parut faire une agréable sensation; ce sont ceux-là qui réussissent le mieux. Je n'étais plus alors de la première jeunesse ni d'une beauté infaillible; mais aux Tuileries cela fit merveille, et de vingt femmes qui se trouvaient là, je fus la seule qui, au retour de la messe, et lorsque S. M. rentra dans ses appartemens, obtint les regards et les paroles du fidèle d'A***. La conversation engagée une fois d'une manière assez vive, nous descendîmes ensemble le grand escalier. La parade commençait, et l'aspect des troupes nous amena facilement au triste et cher intérêt qui avait inspiré ma démarche. Le vénérable chevalier s'exprimait sur le compte du maréchal avec une verve d'indignation qu'il me fallut supporter; il ne mesurait pas ses termes, et les épithètes ne manquaient pas à son opinion, d'ailleurs sincère et respectable. J'eus bien de la peine à retenir mes répliques, qui eussent été également vives comme mes propres sentimens, et je m'estimai heureuse de ne me point trouver là sous mon costume militaire de la bataille d'Eylau, car notre conversation eût bien pu finir par un duel. Les choses se passèrent mieux, grâces à ma toilette, et je n'en remerciai que mon habit. Je revis plusieurs fois M. d'A***, mais je ne retirai d'autre fruit de mes tentatives, que la stérile conviction que le bon-homme ne savait ni ne pouvait rien. La cour a son peuple comme la ville. Assister à la parade, montrer son habit brodé aux factionnaires pour se faire porter les armes, causer avec les gobe-mouches dorés, cohue tout comme les autres multitudes, ce n'est point là une position politique et une source de secrets d'État. J'en fis la complète expérience avec M. d'A***.

Au moment où je rendais compte à Eugène de ma troisième et infructueuse démarche aux Tuileries, arriva le brave Def***, hors de lui. «Je suis sûr de mon monde; nous avons des intrépides pour enlever le maréchal, et des complaisans qui nous laisseront agir. Ney sera sauvé, quand même…» J'avoue qu'en finissant par croire à un complot, mon coeur se troublait. Je connaissais assez le noble coeur pour lequel je tremblais, pour m'effrayer d'un moyen mêlé d'intrigues qui ne furent jamais dans son caractère. Il fallait que dans cette pénible crise de ma vie tout fût effroi, même l'espérance.

Outre ces amis si bons, si dévoués, dont on vient de voir le dévouement prêt à tout, je m'étais mise en rapport avec tous les amis, tous les anciens compagnons du héros, toujours en me cachant de D. L***, dont l'inquisition redoublait de rigueur depuis que la marche du procès se précipitait davantage. Mais plusieurs fois la chaleur de mon intérêt ne trouva pas des échos bien fidèles; partout il est vrai on gémissait, mais à voix basse, mais avec précaution. Dans le cours des dangers qui commandaient chaque jour plus de prudence, le meilleur accueil qui me reste à mentionner fut celui que je reçus du maréchal Davoust. D'une grande rigidité de principes, d'une sécheresse et d'une brusquerie toute militaire, le prince d'Eckmülh éprouva en me voyant une émotion bien sincère, car elle l'entraîna à une affabilité inaccoutumée. Ce rival de gloire d'un illustre guerrier compatit à mon désespoir, dont je ne lui laissai pas pénétrer toutes les nuances. Mais que son intérêt était vif pour son vieux compagnon d'armes! mais que sa bonté sympathisait bien avec les voeux de mon coeur! Le ton du maréchal, alors déjà souffrant, portait l'empreinte de cette secrète mélancolie, qui de nos propres peines se porte avec une bienveillance douloureuse sur celles des autres. Son esprit plein de sens, sans passions, déduisait avec une triste vérité toutes les difficultés des circonstances. Étranger aux partis et à leurs tentatives, il me rassurait cependant davantage, il m'inspirait plus de confiance pour le salut de son glorieux rival, par le calme de sa raison et la vraisemblance de ses argumens pacifiques, que mes bouillans amis avec leurs aventureux projets. Dans une de ces entrevues avec le vertueux prince d'Eckmülh, je m'emportai dans l'expression de mes terreurs, rendues plus violentes par l'approche d'une catastrophe trop prévue, jusqu'à m'écrier: Wellington sera pour beaucoup dans le sort du maréchal; si Ney succombe, eh bien, je m'en vengerai sur une vie ennemie, je l'irai chercher jusqu'à Londres s'il le faut. Davoust me serra la main, en me disant: «Vous êtes une brave femme et une femme brave.»

J'essayai aussi d'avoir quelques relations avec l'aide de camp du maréchal Ney, qui, par son dévouement et sa position, me paraissait en mesure de satisfaire cette curiosité affamée de nouvelles et de confidences que l'état de mon coeur justifiait assez. Mais une prudence, légitime sans doute, car elle ne pouvait prendre sa source que dans un zèle long-temps éprouvé, lui fit éviter tout contact avec une personne que tant d'honorables confiances entouraient. Le soin d'un repos qu'il croyait nécessaire à son chef, mais que le caractère des événemens recommandait suffisamment à mon coeur religieux, engagea sans doute l'aide de camp à cette réserve. J'en souffris, mais je la trouvais trop respectable pour m'en plaindre.

Pendant ce temps, le procès marchait toujours. Il arrivait, hélas! à sa dernière péripétie; l'audition des témoins était épuisée; les plaidoieries des avocats s'étaient multipliées sous toutes les faces. La discussion allait s'engager dans le sein de la Chambre elle-même, sur toutes les questions de peines, et sur la manière de compter les voix. La surveillance de D. L*** redoubla; aidée par toutes les fatigues corporelles qui accompagnaient mon supplice, elle eut plus de facilité à me soustraire cette foule de détails précurseurs qui annonçaient le fatal dénouement. Toute communication me devint presque impossible avec le dehors. J'attendais de D. L*** l'accomplissement d'une promesse sainte, qui, pour prix d'une douloureuse et dernière consolation, me rendait résignée, presque obéissante, moi si indépendante, si impérieuse! Tant il est vrai qu'un grand sacrifice de coeur assouplit toutes les facultés de notre être.

CHAPITRE CLXVI.

Le 7 décembre 1815.—Derniers momens du maréchal Ney.—Visite à la Maternité.—La soeur Thérèse.—Le serment du cercueil.

Le moment décisif approchait, et ce procès, qui avait duré si long-temps, me semblait alors trop près de finir. Les heures, ces heures de si mortelle inquiétude, je les comptais avec regret. Je passai les journées des 5 et 6 décembre, et les deux nuits, dans toutes les alternatives de l'espérance, de la crainte et de la douleur. D. L***, attendri par le spectacle de mes larmes, avait retrouvé quelque chose d'humain; il s'occupait avec une religieuse exactitude, et presque une touchante tendresse, des soins qu'exigeait mon affreux état; il sortait, rentrait, revenait de momens en momens, répandant sur mon ame tout ce qui pouvait la soutenir et la ranimer. Tantôt je le repoussais avec horreur, tantôt je l'implorais comme un dieu tutélaire; je le rappelais en le suppliant de me rendre à la liberté; tantôt je l'accablais d'injures pour avoir osé m'en priver. Dans les accès de mon délire, je m'écriais avec désespoir: «Ne le verrai-je donc plus?

«—Vous le reverrez, mon amie; je vous l'ai promis, je vous le jure encore», répondait-il avec une expression de douleur qui me glaçait d'effroi.

«—Mais vivant, mais avant le dernier coup de la fatalité? Ô Dieu! seriez-vous donc assez barbare pour vous jouer de mon désespoir?» Et à plusieurs reprises je tombai sans force et sans voix à ses pieds.

«—Il n'est pas condamné encore, me disait-il; les hommes les plus éloquens sont ses défenseurs. Tout Paris semble assister à ce procès comme à celui d'un frère, d'un ami. Les débats font entrer la pitié dans toutes les ames. Demain la commission des maréchaux paraîtra à la barre des Pairs. Les plus puissantes intercessions, les plus vives démarches seront tentées.

«—Laissez-moi libre; que du moins je m'associe à cet intérêt universel que vous assurez qu'il inspire. Au nom du ciel, n'enchaînez point mes pas, ne paralysez point mes efforts.

«—Ils vous perdraient sans rien ajouter à ses chances de salut; vous lui raviriez un repos qui lui reste du moins dans cette pénible lutte, le repos de ses consolations légitimes.

«—Vous m'assurez, sur l'honneur, qu'il n'est point condamné encore?

«—Non, je vous le jure, pauvre et malheureuse amie!» Et je laissai encore arracher de mon coeur un sacrifice, celui de rester immobile.

Le 6 décembre, après une longue conférence où j'avais renouvelé toutes mes prières de liberté, D. L*** sortit en faisant, à voix basse, des recommandations à ses domestiques. Trois ou quatre fois il revint sur ses pas, rentra enfin chez moi sans avoir la force de parler. Je le regardais avec terreur, car il y avait aussi de l'effroi sur son visage, si impassible ordinairement. «D. L***, vous me trompez, je le vois; tout est fini, osez me le dire; peut-être cette ruse l'avez-vous employée par compassion pour mes tortures, mais vous m'avez plus que tuée. Oh! votre cruelle pitié me laisse en proie au plus affreux désespoir.

«—Je ne vous trompe point, malheureuse femme; je vous l'ai promis, vous verrez le maréchal, mais calmez-vous; car votre désespoir ne peut le sauver, et pour le revoir il faut du courage.» Mon coeur ne comprenait que trop ces paroles terribles. Je tombai à genoux, cachant ma tête sur l'ottomane, et faisant signe à D. L*** de me laisser seule; dans ce moment sa vue m'était impossible à soutenir; et, dans ce moment même, par une subite révolution de sentimens, lui seul me semblait cependant encore capable de porter quelques adoucissemens à ma déchirante agonie. Je pressais convulsivement ma tête dans mes mains; je parcourais l'appartement à grands pas; les sanglots étouffaient ma voix; il n'y avait plus dans tout mon être qu'une seule idée, qu'une seule sensation, et elle était affreuse: il est perdu! Je restai plus d'une heure dans cette crise du désespoir; enfin, une voix de femme m'en tira, en m'adressant des paroles de consolation, avec un accent de bonté qui me réveilla de ma stupeur, pour me faire apercevoir seulement alors qu'une personne de la maison était accourue à mes cris. Par un pouvoir infini de l'espérance, elle mesure ses illusions aux coups du malheur. Je vis des larmes dans les yeux de cette femme, et je crus à l'humanité; j'écoutai ses paroles: «Espérez, pauvre chère Madame; tout le monde plaint le maréchal; allez, si les juges le condamnent, il est bien certain qu'une grâce auguste viendra l'absoudre!» Cette femme était une bonne et honnête royaliste, bien ardente dans ses affections politiques, mais assez généreuse pour faire des voeux en faveur de celui qu'elle appelait un si brave Français. «Ah! mon Dieu, continuait-elle, on perdrait la tête d'un pareil événement. Tenez, tout le monde, dans la maison, ne parle que du maréchal; on raconte ses exploits; on cite, mieux que cela encore, ses traits d'humanité envers des émigrés et des proscrits… «Allez, ma chère dame, croyez que rien n'est perdu quand on porte un nom respecté même de ses ennemis.» J'écoutais… Je ne partageais pas, hélas! la confiante sécurité de Mme Brunet; mais j'avais trop besoin d'y croire pour ne pas recueillir avidement chacune de ses paroles… Hélas! quelques heures encore, et Paris, la France, attendris sur une haute infortune, allaient apprendre que cette vie toute de gloire, et d'impayables services étaient à jamais perdus pour la France, pour une noble épouse, pour de nobles enfans, pour l'amitié, inconsolables!

Lorsque madame Brunet me vit un peu calmée, elle me pria avec de touchantes instances de prendre quelque repos. Ce mot me causa un frisson de mort. «Je veillerai près de vous, chère Madame, je vous avertirai de tout; allez, si vous saviez comme M. D. L*** vous a recommandée à nous!

«—Oui, répondis-je avec d'amères larmes, pour me priver de ma liberté.

«—Oh non, ma chère dame, pour vous empêcher de vous perdre et de donner une douleur de plus à l'infortuné maréchal; il a une épouse, des enfans, voyez-vous, et cet éveil de certaines relations différentes, dans un pareil moment, pourrait… vous sentez cela; car je sais de M. D. L***, qui vous respecte et qui vous sert en véritable ami, que vous avez une belle ame.»

Il y a toujours du charme à inspirer de l'intérêt, mais les circonstances donnent des nuances diverses à cette sensation, et les expressions de la compassion de la bonne madame Brunet ne pouvaient en trouver de plus favorables; elle était d'un âge fort avancé. Je me jetai dans ses bras, y versant toutes mes douleurs, et son langage simple mais doux m'arrachait à moi-même. Je cédai à ses prières, j'aurais cru repousser les conseils d'une mère. Elle me fit avaler quelques cuillerées de bouillon, car depuis quarante-huit heures je n'avais pris aucune espèce de nourriture. Je ne pus me coucher, et je me jetai tout habillée sur mon canapé. Madame Brunet s'établit près de moi et ne voulut plus me quitter. Je la priai de me faire parler au fils du portier. «Quand Monsieur sera rentré, me disait cette excellente femme, car à présent il pourrait nous surprendre, et cela causerait de la peine à son pauvre père, qui a tant besoin de ménager M. D. L***, pour une affaire bien désagréable.

«—Comment, ce n'est donc pas un honnête homme que le père d'un brave dont vous m'avez fait l'éloge?

«—Trop honnête, ma chère dame; mais la probité n'empêche pas d'être mal avec la police.

«—D. L*** en est donc?

«—Oh mon Dieu! Madame; mais non pourtant…»

Voyant que mon ton interrogatif affligeait celle qui me prodiguait tant de soins, et n'ayant pas besoin de son aveu pour asseoir mon opinion, je la tranquillisai en paraissant m'intéresser à cette espèce de service que D. L*** avait rendu au bon-homme de portier. «Eh bien, Madame, sachez que le père Bertrand habitait Vannes à l'époque de l'affaire du fameux Cadoudal. Il y était arrivé une dame en habits de deuil, avec cet intérêt mystérieux et imposant qu'éveillent les apparences d'une haute infortune. La dame n'était accompagnée que d'un seul domestique. La chambre où elle couchait n'était séparée que par une cloison de celle de la fille de Bertrand: veillant plus tard qu'à l'ordinaire, elle entendit la dame parcourir à grands pas son appartement, prononçant des mots sans suite… «Oui, disait cette dame, j'irai porter l'effroi dans ton coeur au milieu du palais où tu te crois à l'abri de la vengeance.» D'autres paroles prouvèrent trop de qui parlait l'étrangère. Bertrand, averti par sa fille, frappa à sa porte et dit: «Madame, vous êtes découverte; mon devoir serait de vous faire arrêter, mais votre sexe, votre douleur, me retiennent. Cependant il faut vous éloigner à l'instant, et je vais vous faire conduire jusque vers un point sûr, où vous pourrez vous embarquer pour l'Angleterre.» L'étrangère, épouvantée, souscrivit à tout. Bertrand l'accompagna lui-même; mais, à quelques lieues de Vannes, il fut arrêté par des hommes déguisés en paysans. Entraîné dans le bois, il y vit une voiture arrêtée et un homme qu'on déshabillait: c'était un parti de chouans. Dans la voiture se trouvait M. de Pancemont, évêque de Vannes, qu'on affublait à la hâte avec un habit de paysan. Le pauvre Bertrand perdait la tête. Une fois entre les mains de la troupe, la dame lui jeta une bourse qu'il eut la générosité de ne pas ramasser. Au milieu des émotions de cette scène, Bertrand eut le bonheur de s'échapper. L'évêque fut ramené mourant, et, depuis ce singulier événement, ne fit que languir. Une lettre, une arme, trouvées sur le pauvre Bertrand, le firent impliquer dans cette affaire. Sous Napoléon, vous le savez, la police aimait mieux se tromper par excès de précaution que par défaut de zèle. M. D. L***, qui a toujours eu le bonheur d'avoir des amis partout, et qui pour son compte avait quelques obligations à Bertrand, le sauva des mains de l'inquisition. Comme il aurait été inquiété à Vannes, M. D. L*** le prit avec lui, sachant qu'il n'y a pas au monde un homme plus sûr et plus honnête; mais vous sentez, Madame, qu'il ne doit plus se mêler désormais en rien de ce qui touche à la politique; vous parlerez donc à son fils quand on pourra ne pas s'en douter.

J'avais laissé parler Mme Brunet sans l'interrompre; je savais l'affaire de Vannes à peu près, et elle me fit du bien par ces détails, auxquels j'attachai aussitôt une espérance utile pour le moment. «Bertrand est sensible et bon, me disais-je; il n'a pas même voulu perdre une femme qui venait pour conspirer; eh bien! il m'aidera peut-être, il aura pitié de moi, moi qui veux dévouer ma vie pour sauver celle d'un héros malheureux!» Je fis promettre à Mme Brunet de m'amener Bertrand et son fils aussitôt que D. L*** serait rentré. Elle resta encore près de moi pendant un léger assoupissement, courte trêve de la fatigue et de la douleur, que j'interrompis bientôt par des cris d'horreur. Je venais d'entendre comme des soupirs d'agonie; il me semblait que j'étais inondée de sang.

Peu d'instans après, vers minuit, D. L*** arriva, avant qu'on eût encore pu calmer le délire qui m'avait saisie. La douloureuse condamnation du héros de la Moskowa venait d'être prononcée; il venait de rentrer dans sa prison, pouvant compter les heures qui lui restaient à vivre, et venait de s'endormir d'un paisible sommeil. D. L***, d'une pâleur horrible, violemment agité, cherchait à se contraindre.

«Eh bien!» lui dis-je, tenant mes yeux fixés sur les siens.

«—Rien de nouveau! répondit-il; tâchez de prendre quelque repos. Demain matin nous sortirons ensemble…» D. L*** avait prononcé ces mots avec un calme apparent qui ne m'en fit point pressentir le sens terrible. D. L*** me quitta fort tard. Je rappelai à Mme Brunet sa promesse; elle descendit aussitôt, mais revint seule, m'assurant que Bertrand viendrait le lendemain, mais que ce soir-là il était trop tard. Je me contentai d'autant mieux de cette réponse, que j'avais ressaisi un peu d'espérance à l'idée de ma sortie. Je ne me sentais ni le pouvoir ni le besoin du sommeil, et cette dernière nuit, d'une illusoire espérance, se passa à me livrer aux consolations de la bonne Mme Brunet, à écouter tout ce qu'elle voulait bien répéter de généreux, de grand; car il est des momens où tous les récits ont des charmes, toutes les voix de l'éloquence, tous les détails de l'intérêt. J'écoutais avidement une vieille et bonne femme, qui comprenait toute ma douleur, et qui n'ignorait pas la gloire de celui qui la causait. Ses traits d'héroïsme étaient venus jusqu'à elle. Mon coeur se flattait encore, et croyait voir des chances de grâce dans cet intérêt de tous entourant la gloire et l'infortune d'un seul. J'avais encore de l'or, j'en voulais offrir pour prix de cette dernière illusion. Oh! oui, j'aurais donné tout ce qui me restait au monde pour une de ces larmes d'une si touchante pitié.

La longueur d'une de ces premières nuits d'hiver finit par accorder un peu de sommeil à ma garde si dévouée. Vers six heures du matin, on frappe légèrement à la porte de la chambre. Je cours ouvrir… C'est D. L***. Il vient à moi, me prend la main, et avec une émotion que je ne lui avais jamais vue, et dont je ne l'eusse jamais cru capable, il me dit, après m'avoir forcée de m'asseoir: «Mon amie, ce moment vous deviendra la preuve que je suis fidèle à la parole donnée; l'exécution en est cruelle, mais vous et lui l'avez voulu… Mon amie… Ney est condamné. Il va périr, rien ne peut le sauver. Préparez-vous au dernier regard.»

Je ne répondis pas un mot; ma raison, ma vie étaient comme suspendues. Je regardais sans voir, mais j'agissais pour partir, j'agissais convulsivement; je sentais un besoin d'air, un besoin de larmes. Un si cruel désespoir n'en pouvait connaître le bienfait… D. L*** avait fait sortir Mme Brunet; il me prit la main… Je reculai en frissonnant, mais je ne la retirai pas.

«Ah! partons, par pitié! m'écriai-je.

«—Pauvre et chère amie! vous me faites tant de mal, je souffre tant de vos peines, que je tremble de les aggraver…» Ici je fis un mouvement qui épouvanta D. L***.

«—Quoi! m'écriai-je de nouveau; barbare! serait-il trop tard? M'auriez-vous si atrocement jouée! Quoi! il serait tombé sans m'avoir vue?… Mort! en emportant l'idée que j'aie pu manquer aux promesses de nos beaux jours?… Mort! en me croyant infidèle à son infortune?… D. L***, si vous m'avez privée de son dernier regard, arrachez-moi la vie, ou tremblez pour la vôtre…»

À ces derniers mots, je m'étais élancée vers la porte… Effrayé, il me dit: «Le maréchal respire encore, vous le verrez… Mais j'exige un serment, un serment sans lequel je vous retiens ici aujourd'hui, et… dans moins de deux heures, tout sera fini… Partons…, partons…, soumettez-moi vos sermens, je souscris à tout.» Je le prononçai, ce serment exigé, et D.. L*** me connaissait trop pour n'être pas certain que ma promesse de ne jamais le faire connaître sous son véritable nom serait sacrée.

Un fiacre nous attendait. D. L*** m'y fit monter; puis parla à l'homme qui était sur le siége. J'étais tombée comme anéantie sur la banquette de devant. Mes genoux se choquaient à blesser mes mains jointes étendues devant moi; je voulais parler, je ne pouvais articuler un mot. D. L*** était lui-même horriblement agité. Je ne voyais rien; mais sur le pont Louis XV, l'air plus vif qui me frappait le visage me fit lever les yeux, et j'éprouvai un mouvement de joie en pensant aux amis intrépides qui restaient au maréchal pour le sauver. On l'enlèvera, il ne périra point, me répétai-je bien bas, en croyant aller à la plaine de Grenelle. Hélas! j'oubliais que mes paroles pouvaient éveiller une affreuse prudence. Il m'était réservé, avant le moment funeste, de passer par toutes les alternatives de l'espérance et du désespoir. La voiture prit par la rue du Bac… «Où me conduisez-vous?

«—Laissez-vous guider, pauvre amie.» Nous entrâmes par la petite rue du Bac et par la rue Notre-Dame-des-Champs; D. L*** fit arrêter au bout, tout près du mur; il était alors plus de huit heures. Personne ne se trouvait là… Oh! que j'étais loin de pressentir le spectacle d'effroi et de douleur qui allait m'accabler! Mon coeur s'oppressait à ne pouvoir respirer, et je priai D. L*** de me faire descendre. «Plus tard, me dit-il, en fixant toujours ses regards vers la grille du Luxembourg.

Tout à coup il s'empare fortement de mes mains; et pâle, défiguré, me clouant à ma place: «Vous allez voir passer le maréchal, dit-il; c'est ici le lieu du dernier regard… N'oubliez jamais que vous m'en devez le déchirant bonheur.

«—Je le jure! pourvu que vous ayez enfin pitié de moi… Mais laissez… laissez… descendre…; le voilà!» tels furent mes cris d'agonie.

Ney descendait de voiture à la porte extérieure du Luxembourg; l'expression de son visage était de ce calme sans ostentation qu'il eut toujours sur les champs de bataille, en face des ennemis de la France, et il y avait quelque chose de plus doux. J'étais anéantie et glacée… Il regarda à droite et à gauche… Il cherchait le regard promis… Il le rencontra… Il dut entendre mes sanglots… Je tendis les bras vers lui, son regard me remercia… Puis il baissa légèrement la tête, comme s'il eût craint de communiquer, par un regard d'adieu, la contagion des proscrits aux coeurs fidèles et dévoués. À ce moment, je découvris le peloton… Je m'élançai par un mouvement convulsif… D. L*** me retint fortement. À l'instant même nous entendîmes le galop d'un cheval: «C'est sa grâce!» disait D. L*** avec un accent qui l'honore à mes yeux; et ayant eu plus de force contre la douleur que pour la joie, je tombai anéantie sur le bras qui avait peine à me soutenir… Ce n'était point la grâce… c'était le dernier ordre pour l'exécution… Je n'entendis plus qu'une détonation sourde; le froid de la mort engourdissait mes membres, j'étais immobile; mon ame seule était vivante… Oui, elle seule, et je compris son immortalité à l'excès de ma douleur…

D. L***, qui avait des intelligences partout, me conduisait alors à la Maternité, où il avait su me ménager la compatissante pitié d'une des Soeurs, qui m'avait placée dans une petite chambre… Bientôt le silence des vastes salles de l'hospice fut interrompu par des cris d'effroi; les femmes fuyaient comme devant un objet d'épouvante. «Hélas! nous disait la Soeur, c'est un objet d'éternelle pitié…» On venait d'apporter les restes sanglans du héros…

Dans l'excès du malheur, le sort m'avait donc ménagé une dernière faveur! La soeur Thérèse n'avait pris l'habit que pour suivre la plus noble des vocations, celle de secourir et de prier. Elle avait perdu un frère à la bataille de Montereau. Thérèse me pressait sur son coeur. Elle ne me consolait point; elle pleurait avec moi le héros tombé sans combattre… Pieuse et compatissante créature, elle me promit le bonheur de voir les restes, «qu'on croirait, disait-elle, endormis sur des trophées…» C'est entre ses mains que j'ai renouvelé mon serment à D. L***; il put emporter la certitude de mon inviolable silence. Soeur Thérèse me fit quitter une partie de mes vêtemens, pour m'habiller comme elle. Je revis ce qui restait de mortel de Michel Ney. Gamot…, qui oserait peindre les déchiremens de ton ame si belle? Quelle éloquence rendrait le désespoir déchirant qui, près du cercueil du héros, marquait la place que bientôt tu occuperais toi-même dans un tombeau?… Il n'est plus!… Le voilà étendu percé de balles… Et ce n'est point ici un champ de bataille. Ses restes mortels ne sont pas couverts des insignes de sa glorieuse carrière… Ici il y a des larmes… des sanglots. Quel coeur français en refuserait à une pareille infortune?

Adossée contre le mur en face du corps mutilé, je le regardais; je comptais les blessures. Je me sentis tout à coup, par cette cruelle contemplation, animée d'un délire féroce… Ah! sont-ce bien des larmes que tu demandes, murmurai-je?… Non, non, le noble sang qui coula toujours pour la France, ce sang demande… «des prières et des larmes!» me dit la douce voix de soeur Thérèse et cette voix si compatissante alla droit à mon coeur. Son visage, couvert de larmes, parlait si éloquemment le langage de la douleur, que la mienne s'y confondit… Elle chercha à détourner ma vue des restes glacés du héros; ses efforts étaient d'une adorable charité. Je posai ma tête affaiblie contre son coeur; mes pleurs, retenus long-temps dans mes yeux brûlans, s'échappèrent. J'étais à genoux près de l'humble et pieuse fille; son doux visage offrait le plus beau modèle d'une piété divine, de celle qui ne porte pas seulement sur ses lèvres la prière d'une ame religieuse, mais qui l'élève du fond du coeur au trône d'un Dieu qui pardonne. De grosses larmes coulaient aussi sur sa paupière; elle prit mes mains, et les unissant aux siennes, son rosaire se trouva dessus comme pour les enlacer. J'inclinai ma tête brûlante sur le signe révéré de notre salut devant les restes du héros, et du fond de mon ame s'échappa le voeu de ne vivre que dans une religion qui me laissait l'espoir d'obtenir des prières pour son ame immortelle, qu'escortent cent mille Français sauvés par son courage; une si glorieuse carrière, une si déplorable fin s'inscriront mieux qu'ici dans les plus éloquentes pages de l'histoire. On la redira d'âge en âge la terrible catastrophe d'une si haute infortune. Oh! pourquoi l'éternité n'a-t-elle pas quelques momens de clémence? Oh! si la tombe relâchait quelques instans sa proie… Ney, ombre illustre, avec quel regard assuré j'oserais dire mes souffrances à tes mânes sanglantes! J'ai accompli aux jours de deuil la promesse faite dans les jours de bonheur, le serment du cercueil est gravé dans mon ame; Ida, en y restant fidèle, en redisant tes nobles qualités, a pu espérer le pardon de ses erreurs…

Douze années ont passé sur la tombe du grand capitaine, et douze années de larmes auraient dû épuiser ma vie; mais la source s'en renouvelle par la puissance du souvenir et la religion du regret. Mes actions les plus indifférentes, la Providence se plaît encore à en faire autant d'hommages à une impérissable mémoire: par un rapprochement de pieuses circonstances que mon coeur n'a point cherchées, mais qui devient une des joies de mon éternelle douleur, c'est aujourd'hui, 7 décembre, que Michel Ney succomba, et c'est aujourd'hui, 7 décembre, qu'à mon retour du salut et des prières que je viens de déposer sur sa tombe; je trouve chez moi, sous le tableau qui reproduit des traits chéris, les dernières feuilles de mes mémoires, pour les corriger et les livrer à la bienveillance publique.

Soeur Thérèse, vous n'êtes point là pour recevoir les sanglots qui s'échappent d'un coeur dont toutes les blessures se rouvrent! vous n'êtes point là pour demander grâce en faveur d'une vie d'erreurs, au nom de tout ce que vous avez vu de souffrances et de tout ce que tous verriez encore de larmes! Je suis seule avec tout le poids de mes douleurs rajeunies. Mais de là-haut il me regarde, il m'entend peut-être: Michel Ney reconnaît que j'ai tenu toutes mes promesses, et que mes jours sont devenus une longue et fidèle prière sur son tombeau!

FIN DU SIXIÈME VOLUME.