«—Mais, Monsieur le duc, on ne saurait crier cela trop haut.
«—Je suis enchanté de vous voir dans ces idées d'enthousiasme; mais est-ce bien vive l'Empereur! que vous criez, et n'y a-t-il pas quelqu'autre sentiment caché derrière cette exclamation?
«—Oui, Monsieur le duc, il y a l'amour d'une gloire qui m'est chère.
«—Je le sais bien.
«—Comment! vous le savez bien?
«—Est-ce que la police n'est pas un tribunal de pénitence générale. On y connaît les péchés militaires aussi bien que les autres; seulement, comme ceux-là sont innocens et qu'ils ne font de mal à personne, on les tient secrets jusqu'à ce qu'on ait besoin d'en profiter pour quelque lumière politique.»
Le taciturne ministre se faisait bavard, peut-être afin que je le devinsse; mais je m'en gardai bien, car je ne sais si mes anciennes préventions me trompaient, mais il me semblait entrevoir un peu trop de modération dans le dévouement de Fouché à Napoléon. Un dernier mot surtout éveilla mes idées à cet égard, car en me reconduisant il me dit: «Recommandez bien à vos amis quels qu'ils soient de se modérer et de s'assagir.»
Une fois hors du salon ministériel, je m'élançai comme une folle, tout heureuse de respirer un air plus libre que celui de cet hôtel, qui me rappelait de pénibles souvenirs, plus heureuse encore de la bonne nouvelle que j'allais porter à une famille désolée qui me combla de bénédictions. Deux heures après, les ordres généreux de M. le duc d'Otrante avaient été exécutés. Un ministre de la police qui tient sa parole mérite une note bienveillante dans l'histoire contemporaine.
CHAPITRE CXLVIII.
Papiers brûlés.—Lettres de S. M. Louis XVIII.—Le jeune conscrit.
Au plus fort du délire impérialiste de 1815, je puis me vanter d'avoir eu une admiration sincère, mais de ne l'avoir profanée par aucun sentiment de haine personnelle. Je ressentais toute la chaleur d'une opinion, mais sans jamais descendre aux petites passions et aux sottes vengeances de parti; je n'appelle même pas cela de la générosité, c'était tout simplement du bon sens. On a vu, il y a quelques pages, comment j'avais pris fait et cause pour un brave chevalier de Saint-Louis, colporteur bénévole et inutile de proclamations! À quelque temps de là je fus priée par une dame de mes amies de m'intéresser à un de ses neveux, seul soutien de sa famille, et que la conscription allait enlever, ce qui contrariait, outre ses intérêts, ses opinions. Édouard R. était conscrit en 1814; fils de veuve, il avait été sauvé par les événemens du malheur de quitter sa mère. Au moment de la restauration, un vieil ami de sa famille lui avait fait obtenir un petit emploi au château, je crois, dans les bureaux de M. de Blancas. On m'amena ce jeune homme, qui se croyait royaliste, parce qu'il prenait sa reconnaissance pour une doctrine. Sa figure, plus intéressante que belle; ses manières, timides et brusques quelquefois; de la candeur dans les sentimens, et de la finesse dans l'esprit; je ne sais quoi de distingué, tout annonçait dans Édouard mieux qu'un commis. On lui avait tant parlé de l'Empereur comme d'un méchant homme, chez quelques vieilles dames où il avait la complaisance d'aller tous les soirs entendre dire du mal de l'ogre de Corse, pour donner à sa bonne mère le plaisir de se faire tricher au boston; enfin, Édouard avait vécu dans un monde si étroit, qu'il craignait d'être persécuté pour avoir passé quelques mois dans un cabinet du pavillon de Flore. Il me disait:
«Imaginez, Madame, toutes mes inquiétudes: Non seulement j'ai à craindre d'être reconduit de brigade en brigade à un régiment, parce que je suis coupable de résistance à la conscription, mais voici encore ce que j'ai fait: Depuis le 17 jusqu'au 20 mars au matin, je suis resté à mon bureau d'expéditionnaire au château. Tous les zélés serviteurs de la monarchie ont déserté les appartemens pour suivre les fourgons de S. M. Louis XVIII. On m'avait bien recommandé de ne point quitter mon poste avant d'avoir brûlé une énorme quantité de papiers, témoignages de beaucoup de confidences, de sollicitations et de renseignemens qui pouvaient compromettre des hommes de tous les rangs et des familles de toutes les classes. Hélas! mon chef aurait bien pu ajouter: et de tous les partis; car figurez-vous, Madame, qu'il y avait parmi nos solliciteurs des gens qui sont venus me faire déloger des Tuileries. Dans le premier moment de ce bienveillant incendie où Bonaparte aurait trouvé des secrets précieux sur un certain nombre de ceux qui crient le plus fort aujourd'hui sous ses fenêtres ou dans ses appartemens mêmes; dans ce premier moment, dis-je, je jetais toujours un oeil de curiosité sur le nom et l'objet qui me frappaient le plus dans les dangereux papiers; et je peux vous assurer que la plupart de ces documens, qu'on pouvait croire historiques, étaient beaucoup plus plaisans que sérieux. La singularité qui m'a le plus frappé, c'est la rareté des noms vendéens. L'heure finit par tant me presser, que, bien innocent Érostrate, et pour la sûreté de tous, beaucoup plus que pour ma gloire personnelle, je brûlai en masse, et sans aucune autre préoccupation que celle de ne point mettre le feu aux cheminées; enfin, je n'avais point terminé mon opération, quand un officier à moustaches énormes est venu me signifier l'ordre de vider la place, en ne me disant pas autre chose, si ce n'est que mon cabinet devait être prêt pour un des officiers du grand-maréchal du Palais. L'officier ajouta: Emportez, Monsieur, vos bagages. Je jetai en effet dans un carton tout ce que, dans mon trouble, je croyais m'appartenir. En rentrant chez ma mère, je mis en ordre ce petit paquet de la peur et de la précipitation; mais je m'aperçus qu'il s'y était glissé des copies de lettres de S. M. Louis XVIII, que j'avais été chargé de transcrire. Je me rappelle bien avoir rendu les originaux; car, à mesure que j'en expédiais une, mon chef les remettait dans un petit portefeuille rouge qui n'est jamais resté dans mon cabinet. Cela n'en est pas moins inquiétant, parce que si l'on venait à me persécuter pour mes affaires de conscription et à faire une descente chez moi, on pourrait me supposer capable ou d'une pensée d'infidélité, ou, dans un autre sens, d'une pensée de conspiration. Tenez, Madame, j'ai mis de côté ces papiers, soyez assez bonne pour en devenir dépositaire: vous n'avez rien à craindre du gouvernement impérial ni de sa police.
«—Mais, Monsieur, vous concevez des terreurs paniques que rien ne justifie: voyez, depuis son retour, si l'Empereur a exercé la moindre persécution. Il ne sait pas ce que c'est que de descendre à un despotisme de détails; il ne tourmentera jamais ses peuples à coups d'épingles. Ainsi, soyez sans inquiétudes, et parlons d'une affaire plus sérieuse, des moyens de vous exempter du service militaire, afin que vous puissiez remplir tous les devoirs d'un bon fils.
«—Voici, Madame, ce qu'une personne qui me veut du bien m'a conseillé; c'est de me rendre au rappel des conscrits de ma classe que l'on vient de faire, d'obtenir d'un colonel d'être porté sur les contrôles de son régiment, en restant porté à une compagnie de dépôt. Un commissaire des guerres employé à Paris m'attachera à ses bureaux avec un petit traitement. Ce commissaire pense très bien; mais il tient à ne rien demander dans les bureaux de la guerre, parce qu'il est déjà un peu mal noté comme blanc. Il a même agi envers moi avec beaucoup de franchise: il m'a dit qu'il me prendrait dans ses bureaux pour m'obliger et pour s'obliger lui-même, parce que, m'a-t-il avoué, en cas de retour des autres, je lui ferai donner des apostilles du château pour conserver sa place.
«—Mon ami, quoique je plaigne beaucoup votre commissaire de songer à un avenir qui ne se réalisera peut-être jamais, je traduis tout simplement sa politique par ce mot: il pense en père de famille qui a sans doute des enfans.
«—Oui, Madame, il pense pour quatre personnes.
«—À la bonne heure. Quant à vous, j'aime trop ma mère pour ne pas comprendre votre attachement pour la vôtre. Le moyen que vous m'avez indiqué me paraît convenable; il vous permettrait de remplir vos devoirs de fils, sans vous soustraire aux devoirs d'un Français, qui ne doit jamais fuir un drapeau.»
J'écrivis au maréchal Ney une petite note bien détaillée, qui resta sans réponse, parce qu'il avait voulu me ménager une surprise; car, quelques jours après, Édouard R. vint me voir avec sa mère, pour m'annoncer que tout avait été enlevé dans les bureaux de la guerre, de la manière juste qui lui convenait le plus. Au milieu de la reconnaissance de ce bon fils et de cette bonne mère, je me crus presque de leur famille.
Ce pauvre jeune homme est mort il y a deux ans, après avoir retrouvé, après bien de l'attente, le petit emploi qu'il avait quitté au 20 mars. Il ne m'a jamais demandé la copie des lettres qu'il m'avait confiées, son ancien chef lui ayant assuré que les originaux seuls étaient précieux en fait de lettres autographes. Cependant, comme S. M. Louis XVIII a toujours passé pour très bien écrire, je crois qu'on ne sera point fâché de rencontrer, sous le rapport de la curiosité historique et littéraire, ces courts fragmens de correspondance dans les Mémoires d'une Contemporaine.
À Hartwell, ce 11 septembre 1810.
«On vient, mon ami, de me donner une alerte épouvantable, en me disant que le comte de Pradel avait été ces jours passés à la cité, pour savoir quand il pourrait écrire à son fils, et qu'on lui avait répondu que la Princesse Amélie ayant beaucoup tardé, le second packet-boat était parti peu de jours après. Je suis d'autant plus fondé à n'en rien croire, qu'après votre départ, craignant que le vent, qui n'était pas trop favorable pour votre route, ne vous eût peut-être forcé à rentrer, j'ai lu dans les papiers l'article des ports, que je ne lis jamais, et je n'ai vu le départ d'aucun packet-boat de Falmouth. N'importe, j'ai pris cela pour un warning, et j'ai tout de suite sauté sur ma plume.
«J'ai reçu, dans leur temps, les différentes lettres que vous m'avez écrites tant de la route que de Falmouth; j'ai vu après que j'aurais aussi pu vous donner de mes nouvelles, mais je ne l'ai jamais su à temps. Ce n'est pas que je ne vous aie écrit une fois dès le lendemain de votre départ d'ici, mais vous n'avez eu garde de recevoir ma lettre: elle était avec votre voiture que vous aviez demandée à Thames; elles y ont monté toutes deux la garde pendant deux ou trois jours, et sont ensuite revenues ici de compagnie.
«J'ai vu avec plus de chagrin que de surprise que le voyage a été loin de vous faire du bien. Le temps était si exécrable! mais ce qui m'a fait le plus de peine, c'est que vous ayez été mécontent de votre packet-boat, et elle a été d'autant plus sensible qu'elle était inattendue; je croyais, sur la foi de tous les voyageurs, que ceux de ces bâtimens qui sont destinés à des voyages de long cours, étaient des espèces de petits palais, et il m'a été dur de déchanter. Que vous preniez un jour le stage coach pour venir de Londres, et que vous arriviez ici cahoté, ballotté, maudissant la voiture, une heure après nous en rirons ensemble, mais passer quinze jours, peut-être plus, dans la saloperie, et à mourir de faim, c'en est trop. Hélas! mon Dieu! j'avais bien lu dans les papiers qu'il y avait une frégate destinée à transporter une dame de Madère, vous auriez pu le lire aussi; mais que peut-on faire sur une pareille indication? Il s'est trouvé que cette dame est lady Tankerville, mère de lord Ossulstone, que la santé de sa fille conduit là. C'est une très bonne femme, très obligeante. Je suis sûr que le duc de Grammont aurait facilement arrangé tout cela, et vous seriez parti huit jours plus tôt de Portsmouth, sur une frégate, faisant en chemin des connaissances agréables à cultiver là-bas. Il y a de quoi se pendre d'avoir manqué une telle occasion.
«En tâchant d'écarter ces regrets, désormais superflus, je m'attache à une idée consolante; c'est celle du temps qu'il a fait les derniers jours du triste carême que vous avez passé à Falmouth, et depuis, jusqu'à hier. J'espère que le commencement aura réparé les torts du voyage par terre, et la suite compensé les inconvéniens de la navigation; mais c'est surtout sur le climat de Madère que je compte. Chassez, je vous en conjure, chassez de votre esprit le calcul de dix années de plus, ou s'il revient, mettez au mois, l'air plus salutaire aux Açores qu'en Italie.
«Nous nous portons tous bien. Je me suis acquitté de toutes vos commissions, qui toutes ont été accueillies comme nous pouvions le désirer. Nous avons été passer la semaine de votre départ (c'est-à-dire, du lundi 27 au samedi 1er) à Stowe, où nous ayons eu le plus beau temps possible. Stowe est beau en toute saison; mais la verdure et le soleil l'embellissent encore beaucoup. Le marquis m'a mené faire une petite excursion de quelques heures sur le grand canal de jonction, alias de Paddington. Elle a commencé sous terre et fini dans les airs; c'est-à-dire qu'à l'endroit où nous nous sommes embarqués, le canal passe pendant un mille trois quarts sous une montagne où il y a jusqu'à cent vingt pieds de terre au-dessus de la voûte, et qu'auprès du lieu de débarquement, il traverse une vallée d'environ un demi-mille de largeur, à cent cinquante pieds au-dessus de la rivière qui coule au milieu. Ces ouvrages sont vraiment admirables, et j'ai été fort satisfait de ma course. M. le marquis m'a dit que la totalité du canal de Liverpool à Paddington, dans un espace de cent quinze milles, avait coûté 1,600,000 livres sterling, et je le crois. Notez que ce sont des particuliers, et non le gouvernement, qui ont fait l'ouvrage.
«Mon malheureux ami le roi de Suède est vengé de la criminelle ingratitude de ses sujets, par l'élection de Bernadotte; et en se proposant lui-même un pareil successeur, le duc de Sudermanie, a mis le dernier sceau à son infamie. J'espère que le duc de P…, qui doit aller conduire la comtesse Piper en Russie, aura accompli son projet, et ne remettra plus les pieds en Suède; la Prusse aura bientôt le même sort. On dit que la malheureuse reine, qui effectivement est morte bien vite, a été empoisonnée, parce qu'elle était la seule qui pût encore inspirer un peu d'énergie à son mari.
«Rien de nouveau d'Espagne. Lord Wellington et Masséna sont toujours sur le qui vive. Le premier, très inférieur en forces, a jusqu'ici fait une bien belle campagne. M. le prince de Condé (vous allez dire que je faufile) la comparait hier à celle de Courtray en 1744, qui fit tant d'honneur au maréchal de Saxe.
«Adieu, mon ami, adieu. Dieu vous rende la santé; c'est mon souhait de tous les instans; adieu.»
À Hartwell, ce 5 novembre 1810.
«J'ai reçu, mon ami, vos lettres du 18 et du 21 septembre; j'avais déjà eu indirectement de vos nouvelles par la lettre que vous avez écrite le 29 à La Neuville; j'étais donc rassuré quant à l'essentiel; mais j'étais inquiet pour l'accessoire. Le fait est que le bâtiment porteur des lettres auxquelles je réponds, était bound for Ramsgate, qu'il a mis un grand mois et plus à y parvenir; enfin, il est arrivé et j'ai eu le plaisir d'entendre parler directement de vous. Je suis fâché que vous ayez souffert pour le sommeil et pour la nourriture; il faut que celle-ci fût bien mauvaise, car je ne connais personne moins difficile que vous sur ce chapitre; mais celui du sommeil est bien plus important, et je crains qu'à cet égard vous n'ayez pas réparé le temps perdu aussi promptement que je l'aurais désiré. Le raisin, les figues, les attentions même des personnes obligeantes qui recueillent les arrivans, en quoi je suis fort reconnaissant envers Wesber Gordon et M. de Loweia, et je vous prie de le leur dire; tout cela, dis-je, ne suffit pas; encore faut-il pour dormir avoir un gîte à soi. Dans la triste alternative où vous vous êtes trouvé sur ce point, vous avez fait le choix que j'aurais fait: dépense pour dépense, il vaut mieux en faire pour être, suivant ses propres idées, dans une situation plus agréable, que pour prendre ce qu'on trouve dans un endroit qui plaît moins. Cela me fait en ce moment tirer le bien du mal; et la distance qui nous sépare, le temps écoulé depuis votre dernière lettre a du moins l'avantage, tout chèrement acheté qu'il est, de me faire penser qu'à l'heure qu'il est, votre nid doit être fait; et que déjà un peu remonté pour cela seul que vous aviez fait votre choix, vous vous trouverez peut-être confortably.
«J'ai été attrapé tout net par le packet-boat de septembre, quelques efforts que j'eusse faits pour me persuader que je ne l'avais pas été; votre lettre en fait foi. Je crains qu'il n'en ait été de même pour celui d'octobre. J'espère être plus heureux ou plus avisé cette fois-ci, m'y prenant la veille du jour auquel on ferme, dit-on, la malle à Londres. D'ailleurs Bl*** adresse, ainsi qu'il l'a fait les deux dernières fois, le paquet directement à Falmouth; ce qui, d'ici, doit faire gagner au moins vingt-quatre heures. Quant à votre mot du 3 septembre, je ne sais si le brick était simplement croiseur, ce qui est une chose indéfinie, ou s'il avait une autre destination. Tout ce que je sais, c'est que la lettre est à venir; je ne vous remercie pas moins de l'avoir écrite.
«Que de choses depuis ma dernière lettre! M. le duc d'Orléans renvoyé en Sicile par les cortès; la motion en fut faite le 18 septembre à cette monstrueuse assemblée (je dis monstrueuse, car je ne crois pas que les annales d'Espagne en fassent mention d'une où il ne se trouve que trois personnes titrées), et passa à une simple majorité de cinq voix; l'exécution en fut confiée à la régence. Un membre avertit M. le duc d'Orléans d'aller parler aux cortès; il y courut, leur fit une peur effroyable; puis, sans être admis, fut renvoyé au pouvoir exécutif. De retour chez lui, il y trouva le gouverneur de Cadix, qui lui tint poliment compagnie jusqu'à son embarquement. Premiers actes de ces mêmes cortès, qui rappellent ceux de 1789.
«Grande victoire remportée sur Masséna par lord Wellington; d'où il résulte que le dernier est à vingt lieues du champ de bataille, dans la position qu'occupait Junot lors de la convention de Cintra, avec cette différence que les vainqueurs de Simiera ne possédaient qu'une petite langue de terre le long de la côte, au lieu que celle dont les vaincus sont les maîtres s'étend des bords du Tage jusqu'à ceux du Niemen. Voilà pour le Midi.
«Le roi de Suède est en Russie; il a voulu s'embarquer à Pillau pour venir joindre l'escadre de sir James Saumares; on l'en a empêché. Il a été bien accueilli en Russie. L'Empereur lui a, dit-on, offert l'option de prendre asile dans ses États, ou d'être conduit en Angleterre; on ne sait ce qu'il aura préféré. Je lui ai écrit en Russie pour lui offrir le peu de moyens que je possède. J'ai pris des mesures pour être instruit sur-le-champ s'il arrive dans ce pays-ci. Je n'en sais pas plus s'il reste en Russie (comme l'assure une gazette que je viens de lire depuis que j'ai commencé cet article); je doute fort d'être en état de vous en dire plus, même le mois prochain.
«La princesse Amélie a succombé vendredi dernier à sa longue et douloureuse maladie, et ce malheur a eu des conséquences plus funestes que lui-même. Adorée de toute sa famille, recevant de tous les plus tendres soins, sensible surtout à l'attachement du roi son père, elle a, lorsque les médecins lui ont, environ quinze jours avant sa mort, prononcé son arrêt fatal, envoyé chercher un joaillier de Londres, et a fait, sous ses yeux, monter en bague une boucle de ses cheveux, avec cette inscription: Remember of me after I am gone. Elle a placé elle-même l'anneau au doigt paternel. Cette dernière épreuve a été trop forte pour un coeur déchiré depuis si long-temps; et, dès le soir même, le roi a commencé à manifester quelques symptômes de son ancienne maladie: ils ont toujours été croissans. Enfin, des médecins ont déclaré aux ministres que, jusqu'à son rétablissement (qu'ils espèrent, mais dont jusqu'à présent rien n'annonce l'approche), sa majesté était hors d'état de vaquer aux affaires. J'ignore si la princesse a eu, avant d'expirer, la douleur d'apprendre ce que sa maladie et peut-être l'excès de sa piété filiale ont causé.
«Le parlement était prorogé jusqu'au 1er de ce mois: sa prorogation jusqu'au 29 était décidée; mais le roi n'a pu signer la proclamation nécessaire, au moyen de quoi les deux chambres se sont rassemblées jeudi; et fort sagement, elles se sont ajournées jusqu'au 15. Ainsi, d'aujourd'hui en dix, commencera a very momentous crisis.
«Je me suis acquitté de vos commissions, qui ont été de part et d'autres accueillies avec la grâce coutumière. Je me porte bien; puissé-je apprendre qu'il en est de même de vous! Adieu, mon ami.»
À Hartwell, ce 9 novembre 1810.
«Je commence, mon ami, à avoir besoin de réfléchir souvent à la salubrité du climat de Madère, et à tout ce que m'en a dit M. de La Chapelle: car la distance me paraît un peu bien grande. Il y a eu dimanche six semaines que vous avez mis à la voile, et je n'ai pas encore de vos nouvelles. Je m'étais résigné pour tout le mois de septembre, mais mon pacte ne pouvait aller plus loin: il aurait même été plus court, si j'avais écouté tout plein de gens, qui, au bout de trois semaines, s'étonnaient de ne pas vous savoir arrivé depuis un mois. Ce n'est pas que j'aie la moindre inquiétude; il n'y a que deux dangers sur mer, le mauvais temps et les mauvaises rencontres. La Providence a pris elle-même le soin de me rassurer sur le premier par la plus belle saison que de pieça l'on ait vue, et quant au second, voici mon calcul: mis à la voile le 29 août, vent supposé mauvais, quinze jours pour avoir passé la hauteur de Gibraltar, après laquelle il n'y a plus rien à craindre; quinze autres jours pour apprendre un malheur, s'il était arrivé; partant, plus d'inquiétude, même déraisonnable, à concevoir depuis le 26 septembre; mais pour ne rien appréhender, on n'est pas moins affamé de nouvelles, et leur défaut se fait sentir chaque jour davantage, surtout les mardis, comme aujourd'hui, parce qu'il semblerait qu'après deux jours de stagnation, on aurait plus de droit à en recevoir.
«Vous n'en attendez sûrement pas ici de la péninsule; il doit nécessairement y avoir une communication fréquente entre le Portugal et Madère; ainsi vous devez être instruit de la prise d'Almeïda, plus que suspecte de trahison, de la découverte du complot de Lisbonne, et du mouvement rétrograde de lord Wellington, peut-être même de l'arrivée de Lucien à Malte. On veut le représenter comme s'étant évadé, et il avait quarante personnes à sa suite. B. P. ne pouvait donc pas l'ignorer, car il n'est pas servi par des imbécilles. Quel est donc le but de ce départ? Je l'ignore complétement. Tout ce que je sais, c'est que je regarde M. Lucien comme un autre Sinon. Mais il était brouillé avec son frère… Plaisante raison! Querelle de coquin n'est rien. Ils ont le même intérêt, et voilà le lien de ces gens-là.
«Du côté du Nord les cartes se brouillent beaucoup, et ce qui me persuade le plus qu'il va y avoir guerre, c'est que B. P. a fait mettre dans le Moniteur qu'il n'avait jamais été mieux avec la Russie. Pauvre Alexandre! il est bien temps d'ouvrir les yeux! Je ne lui donne pas un an pour être réduit au point de son malheureux voisin, dont quelqu'un disait l'autre jour qu'il n'était plus le roi de Prusse, mais le roi Prusias. Viendra ensuite le tour du beau-père, que son indigne vente de chair humaine ne sauvera pas plus que les autres.
«Pour vous donner des nouvelles d'un autre genre, je croyais ce matin que je cachèterais ma lettre en noir, car la pauvre princesse Amélie était sans ressource dès samedi; elle vivait pourtant encore lorsque les gazettes d'hier ont été imprimées; mais je ne sais si ce n'est pas un malheur pour elle, car à la maladie de foie dont elle meurt, s'est joint le feu saint Antoine, sorte d'éruption fort âcre et fort douloureuse. Les médecins se sont crus obligés de déclarer leur opinion au roi d'Angleterre, et (dit l'Observer, que je craindrais d'affaiblir en le traduisant) «he received the fatal intelligence with the affliction of a father, the humility of a Christian, the fortitude of a man.»
«Melchior de Polignac a épousé, le lundi de l'autre semaine, Mlle Levassor, nièce de Mme Ed. Dillon. Les nouveaux mariés ont été passer leur honey-moon, non pas à l'anglaise; mais avec leurs parens et tout plein d'amis, à Gouldgreen, chez Édouard Quelquim. Je ne sais plus qui, étonné qu'il y pût tenir tant de monde, disait l'autre jour: «Mais il faut donc que la maison prête.—Vous verrez, a repris le chevalier de Rivière, qu'elle est de tricot.»
«Tout le monde se porte bien ici; pour moi, vous n'en pouvez douter, au superbe bouhampere dont cette lettre est décorée. Adieu, mon ami.»
À Wimbledon, ce 18 novembre 1810.
«Je suis veuf, mon ami; ma pauvre femme est morte mardi. Mes inquiétudes n'ont commencé que le 5, jour où je vous ai écrit; je vous les ai cachées pour ne pas vous en donner à vous-même. Mon ame souffre cruellement, mon corps se porte bien. Ma consolation est de penser à sa mort, la plus courageuse et la plus édifiante qui fut jamais. Elle a reçu, et moi après mon malheur, les soins les plus touchans de la famille et de tout ce qui nous entoure.
«Le roi de Suède est en Angleterre; je ne l'ai pas encore vu. Je vous donnerai des détails par le prochain packet-boat; je n'en ai aujourd'hui ni le temps ni la force, car M. de La Chapelle part demain matin pour Londres. Adieu, mon ami; aimez-moi, plaignez-moi; je vous embrasse de tout mon coeur.»
À Hartwell, ce 2 décembre 1810.
«J'espère, mon ami, que vous aurez reçu avant cette lettre un mot que je vous ai écrit par M. de La Chapelle, et qu'ainsi elle vous trouvera instruit de mon malheur; il m'est (ce n'est pas vis-à-vis de vous que je monterai sur les planches) infiniment plus sensible que je ne le croyais. Je ne croyais, je l'avoue, aimer la reine au point où je l'aime. Je sentais bien une chose, c'est que les jours où sa santé (injuste que j'étais, je la croyais malade imaginaire!) influait sur son humeur, j'avais toute la journée un fonds de tristesse, et qu'au contraire, lorsque se portant mieux elle était elle-même, j'étais tout en gaieté et en bonne humeur (in high spirits). Mais je ne cherchais à me rendre raison ni de l'une ni de l'autre de ces affections. Le moment où j'ai vu le danger m'a fait lire dans mon coeur; ce moment commença, ainsi que je vous l'ai mandé, le 5 du mois dernier; lorsque je vous ai écrit ce n'était encore qu'une inquiétude vague, que je ne puis me repentir de ne vous avoir pas fait partager. Je vais m'expliquer.
«Je vous ai dit que je l'accusais d'être malade imaginaire, et sur cela je me fondais sur le dire de Collignon. Ma confiance en lui était fondée sur la manière dont il l'avait traitée en 1803, et je croyais tout ce qu'il me disait. Je savais très bien qu'un médecin peut se tromper dans la partie conjecturale de son art, mais je n'imaginais pas qu'il pût en être de même pour un fait matériel. Par exemple, elle, me disait qu'elle avait les jambes enflées; il le niait, et moi je m'en rapportais à celui des deux qui semblait devoir le mieux s'y connaître. Enfin, le dimanche 4 novembre, elle me dit qu'elle voulait consulter Lefaivre. Je lui transmis ses ordres; il y alla le lendemain au matin, tout aussi incrédule que moi; mais au retour il n'était plus le même; cependant, pour me ménager, il ne me montra pas toute la triste vérité, et se contenta de me dire qu'il y avait réellement de l'enflure, et que cela pourrait devenir sérieux. Ce fut ce jour-là que je vous écrivis; mais dès le mardi 6 il changea de langage, et me déclara sans détour que l'hydropisie était formée, et que le défaut absolu d'urines la rendait très alarmante; qu'à la vérité il ne désespérait pas que les remèdes pussent les rappeler, mais que, s'ils n'en venaient pas à bout, cela serait fort court. Ce furent ses propres expressions, et le bandeau tomba de mes yeux.
«La nuit avait été fort agitée, et le matin on lui appliqua des vésicatoires aux deux bras, pour tâcher de s'opposer à l'infiltration dans la poitrine. J'eus, pour la dernière fois, le triste mais sensible bonheur de la servir, en replaçant les couvertures que l'agitation de la nuit avait dérangées. La journée du mardi ne se passa pas mal. Elle avait repris sa sérénité, et plaisanta même avec moi sur les premières souffrances que les vésicatoires lui causèrent; mais, le soir, la levée des emplâtres fut pénible; le pansement du mercredi 7 au matin le fut encore plus, et fut suivi d'une crise de faiblesse et d'étouffement qui la fatigua beaucoup; elle ne fut pas de longue durée; mais elle revint à midi, à la suite de laquelle elle prévint la proposition qu'on allait lui faire de voir son confesseur; et d'abord après sa confession, elle demanda les sacremens, qui lui furent administrés vers les trois heures par M. l'archevêque. On eût dit que Dieu lui avait rendu toutes ses forces pour ce grand acte, car l'excellent archevêque, accablé de douleur, se trompa plus d'une fois dans les cérémonies de l'extrême-onction, et elle le redressa avec un calme et un sang-froid qu'elle n'aurait pas eus si elle avait été près du lit d'un autre. Le reste de la soirée s'en ressentit; je rentrai chez elle un peu après la cérémonie, et je voudrais que vous eussiez vu l'expression de son visage lorsqu'elle me tendit la main.
«La nuit ne fut pas très mauvaise, mais le réveil du jeudi 8 fut fâcheux, et il y eut une crise un peu moins forte cependant que celle du mercredi; mais les urines ne coulèrent pas plus que les jours précédens. Cependant, sur le soir, il y eut une petite évacuation de ce genre, et votre pauvre ami, qui saisit facilement la moindre espérance, était presque remonté; mais cet effet de la nature n'eut pas de suite. Ce jour-là fut celui des arrivées. Du moment que les sacremens avaient été décidés, j'avais envoyé avertir tout le monde; mon frère arriva de Londres à onze heures du matin; mes neveux, qui étaient à Domington, chez lord Moira, à neuf heures du soir, et M. et Mme la princesse de Condé à dix heures. M. le duc de Bourbon, qui n'était pas à Londres, n'arriva que le lendemain. La nuit ne fut pas mauvaise; le vendredi 9 la crise du réveil fut moindre que les autres, et la journée ne fut point mauvaise; mais point d'urines et beaucoup de difficulté à avaler. J'ai oublié de vous dire que les médecins avaient exigé qu'il n'y eût que peu de monde à la fois dans la chambre et qu'on n'y restât pas long-temps; de manière que nous passions la journée dans son salon, et nous nous relayions pour entrer dans la chambre, où il ne restait toujours que Mme de Narbonne; et puis, un peu plus que nous, le duc d'Havré, l'archevêque et l'abbé de Bréan. Ce même vendredi au soir, elle voulut que l'abbé de Bréan l'entretînt de religion; ce qu'il fait presque aussi bien que le respectable abbé Edgeworth. Elle prenait part à la conversation quasi comme en société; et ce jour-là je me retirai avec de l'espoir, quoiqu'il n'y eût point d'urines.
«Le samedi 10, la nuit avait été passable, et à neuf heures, qui était le moment ordinaire des crises, il n'y en avait point encore eu; mais peu après elles commencèrent. Je vis alors combien peu elle se faisait illusion et avec quelle tranquillité elle envisageait sa fin. Pour me faire comprendre, il faut vous dire qu'un homme attaché à mon frère, qui s'appelait Motte, mourut en 1769 par une si grande tempête, que, depuis ce temps-là, pour exprimer le temps le plus affreux, nous disions entre nous temps de la mort de Motte. Le triste samedi, la pluie et le vent étaient plus violens que je ne les ai encore vus en Angleterre, et nous en parlions. Tout d'un coup elle s'interrompit en disant: «On ne dira plus temps de la mort de Motte.» Je ne répondis rien, mais la mort retentit dans mon coeur plus encore qu'à mes oreilles. Elle avait peine à respirer dans son lit: on la plaça dans un fauteuil, et là la crise augmenta à tel point que les médecins craignaient qu'elle ne pût pas la supporter. Elle demanda l'abbé Bréan, qui, n'ayant pas vu le commencement, avait cru pouvoir aller à Aylesbury; à son défaut elle fit appeler M. l'archevêque, et, après s'être entretenue un moment avec lui, elle l'envoya nous dire qu'elle désirait nous voir tous encore une fois; mais dès lors, n'ayant pas la force de nous parler, nous entrâmes, et au bout de quelques momens elle nous fit signe de nous retirer. Peu après elle demanda les prières des agonisans, que l'archevêque récita. L'abbé de Bréan arriva vers la fin et les acheva, car l'archevêque ne pouvait presque plus articuler; ensuite celui-ci lui donna l'indulgence in articulo mortis. Cependant la crise diminuait, et ses forces étaient revenues. Elle me fit appeler; et l'archevêque, portant la parole, me demanda pour elle pardon de tous les chagrins qu'elle avait pu me donner. «C'est moi, répondis-je, qui vous conjure de me pardonner tous mes torts.—Non, me dit-elle, l'abbé de Bréan sait bien que je n'ai rien contre vous.» Ensuite, sentant que mes larmes inondaient sa main: «Ne m'attendrissez pas davantage, ajouta-t-elle avec la même douceur, je ne dois plus m'occuper que du Créateur, devant qui je vais paraître, et que je prierai bien pour vous.» Quand je fus sorti, elle fit successivement appeler mon neveu et ma nièce, qu'elle bénit avec les expressions les plus tendres; le duc de Berri, auquel elle donna des avis aussi sages que touchans, et mon frère, auquel elle parla avec la même sensibilité. Peu après, l'abbé de Bréan vint de sa part me prier de m'en aller chez moi. J'obéis; mais vous pensez que ce…» (La suite manque.)
CHAPITRE CXLIX.
Le rendez-vous avec Ney.—Le balcon et le parapluie.
Dès que le maréchal Ney revint à Paris, appelé pour la formation de la jeune garde, je reçus un mot de lui qui, sans aucune provocation de ma part, vint me surprendre par l'indication d'un rendez-vous chez un restaurateur des Champs-Élysées. Heureuse de cette tendre spontanéité, j'arrivai la première, suivant mon impatiente habitude en pareil cas. J'étais en femme, et sans aucune affectation de parure. Toutefois ma toilette se faisait remarquer par cette élégance riche qui, pour peu qu'elle ne revête pas une figure désespérée, attire toujours un peu l'attention dans les promenades. Il y avait une grande affluence de militaires dans les Champs-Élysées. Toutes ces martiales physionomies respiraient la joie et la confiance. Comme aux plus beaux jours de nos triomphes, et pour peu qu'on prêtât l'oreille, on entendait citer quelque parole populaire de Napoléon. «Quel avancement dans l'armée! voilà tous nos sergens, sous-lieutenans; tous nos lieutenans, capitaines!» tel était le cri de la plupart des groupes; «car ce sont les sous-officiers qui ont ramené le petit homme. Les gros bonnets se faisaient prier, craignaient de se mettre en avant: l'Empereur a bien remarqué cette différence de dévouement; nous autres seuls nous l'aimons, il nous aime aussi de préférence. Entre lui et ses vieilles moustaches, c'est à la vie et à la mort.»
Emportée par ma curiosité, et plus encore par cette expression de sentimens qui m'étaient chers, pour écouter tous ces belliqueux propos, je m'étais un peu éloignée du point indiqué de notre rendez-vous. Pour surcroît de distraction, je fus abordée par une de ces connaissances bannales qu'on rencontre toujours avec indifférence, mais dont la présence me devenait ce jour-là une insupportable contrariété qui allait jusqu'au malaise. Je tremblais de voir paraître celui que j'attendais avec tant d'impatience, et j'écoutai avec une espèce de rage les mille et mille réflexions que cet importun me faisait subir.
Ce monsieur m'annonça, au milieu de toutes ses inutilités, une agréable nouvelle: une revue où Cambrone devait apporter les aigles de la garde. «L'Empereur prononcera un de ces discours qui vont droit au coeur du soldat; tout ira comme par le passé. Rien n'est changé autour de lui, ni lui-même; c'est tout notre empereur de Tilsitt et de Moskou.» Je réussis enfin à me débarrasser dès que j'aperçus Ney, qui me faisait signe de le suivre.
Ney avait pris sur la gauche, et moi je le suivais à grandes enjambées. J'arrivai toute hors d'haleine, et fus plus que surprise de voir Ney renvoyer son cabriolet et entrer dans une de ces petites guinguettes de médiocre apparence, où les ouvriers vont passer leur second dimanche, autrement dit leur lundi. Le maréchal était enveloppé dans une immense redingote, et le visage caché sous un vieux chapeau rond; moi, au contraire, avec mon vitchoura, mon voile et mon cachemire, j'éprouvai quelque hésitation à entrer, et je faisais presque la mine de Clara au petit escalier du château de Hachincterzof. Ney monta sur une espèce de balcon de bois, jetant sur moi des regards mécontens et boudeurs. Il semblait me reprocher mon indécision…; dès lors je n'en eus plus l'ombre. Un gouffre, un brasier, un abîme, je ne sais quoi de plus effrayant encore ne m'eût point arrêtée. De bonne grâce je m'y fusse précipitée pour répondre à celui qui m'appelait. En moins d'une minute, et rapide comme la pensée, je me trouvai au haut du plus hideux et du moins commode des escaliers; mais j'étais pressée dans les bras du maréchal… Que de questions! que de joie! Il connaissait l'homme que j'avais rencontré dans les Champs-Élysées. Je contai ce qu'il m'avait dit.
«Cet homme a raison, sa politique est la bonne; mon Dieu! tout roule sur le même pied que s'il n'eût jamais été question d'abdication.
«—L'empire, cette fois, durera-t-il?
«—Ma chère, nous y ferons de notre mieux. Les républicains seront furieux, l'Empereur est tout d'une pièce comme avant.
«—Avez-vous vu Regnault depuis votre retour?
«—Non.» et alors nous causâmes quelques instans de choses fort inutiles à répéter. Le temps était à la pluie, mais très doux. Rien ne peut donner une idée de l'étrange retraite qui recevait nos confidences: une laide chambre, remplie de tables, avec des nappes fort peu engageantes.
«Il faut pourtant, Ida, avoir de l'appétit ici.
«—La chose est difficile.
«—Allons, ma chère, quand on a mangé de la vache enragée en Russie, il ne faut pas reculer devant la gibelotte de la guinguette et le litre de la barrière, et la bonne compagnie dont nous sommes menacés.
«—Vous n'avez pas à la craindre, j'ai loué toutes les tables, et nous sommes pour un jour propriétaires exclusifs du balcon;» là-dessus il ouvrit la porte de plain-pied qui y donnait entrée, et son mouvement était si original, que j'éclatai de rire à l'exécution. Depuis bien long-temps je n'avais vu Ney que triste, souvent contrarié, et toujours plus que raisonnable. La différence de ses manières était aussi grande qu'agréable pour moi, et ce contraste me rendit, avec la puissance des souvenirs, toute l'ivresse d'une des plus douces réalités. Je lui communiquais ces empressemens passionnés auxquels, dans mes plus heureux jours, il trouvait tant de charmes!
«Ida, me dit-il, nous nous battrons encore. Aurez-vous un reste de goût pour le plus beau métier du monde?
«—Tant que vous en serez, M. le Maréchal.
«—Allons, à la dernière campagne.» Nous continuâmes long-temps sur le même ton; j'étais dans mon élément, la folie, et Ney, en la partageant, l'excitait encore davantage. Je ne sais pourquoi je hasardai quelque chose sur ma conduite de 1814, et le mot de fama volat m'échappa.
«Ah! c'est donc vous qu'on appelle ainsi? Comment! cette histoire est vraie?» Par bonheur le pas lourd de la fille d'auberge retentit dans l'escalier, et vint me sauver l'embarras des explications, sans quoi j'eusse grandement couru risque d'une répétition de la scène du Dniéper. «Mon ami, ne me gâtez pas cette bonne journée, je n'ai aucun tort là-dessus.» Je brodai fort adroitement ce que je savais pouvoir le mieux le calmer, et j'y réussis complétement. Je ne parlerai pas même de notre dîner de campagne, nous n'y songeâmes ni l'un ni l'autre; mais je ne puis taire les plaisirs du dessert qui fut pris sur le balcon, et marqué par une singularité trop piquante pour n'en pas faire mention. Il se faisait dans l'établissement quelque vacarme; je passai sur le balcon, d'où l'on entendait tout; c'étaient des soldats et des hommes du peuple, quelques femmes plus que suspectes. Tout cela parlait, buvait, chantait à étourdir. Ney avait fait servir et fermer la salle; mais pour sortir, il eût fallu passer au milieu de ce monde, et il était probable que si l'on eût reconnu le maréchal, dont l'humeur était fort gaie, il eût fait là quelque station. Les jours n'étaient point encore longs, et la nuit, déjà favorable, nous donna l'idée de nous mettre dans le coin du balcon, pour prendre le dessert et écouter seulement ce qu'il était plus dangereux de voir. Nous voilà donc installés presqu'en dehors de l'appartement. Quelques minutes après, un coup de vent pousse et ferme derrière nous la porte, et nous suspend en plein air devant l'enseigne mal barbouillée d'une gargotte de barrière. Mon Dieu, où le bonheur va-t-il se nicher? Car dans ma longue carrière de folies, je ne puis me rappeler qu'un seul moment comparable en émotions enivrantes à ce moment bizarre et, délicieux, placée entre des ressouvenirs pénibles et de prochaines et éternelles douleurs. Pour échapper aux regards qui pouvaient nous surprendre, nous nous étions assis du même côté, bien près, trop près l'un de l'autre, serrés entre la table et le mur; par une singularité du moment, la circonstance qui devait le plus faciliter la conversation la ralentit jusqu'au silence, mais jusqu'à un silence qui n'était point un vide de l'ame.
La société, que nous entendions malgré nous, était fort curieuse à écouter comme étude populaire; les soldats, qui en faisaient le fond, retombaient toujours, malgré leurs distractions bachiques et sentimentales, dans leurs joies guerrières. L'Empereur était plus souvent invoqué que l'Amour. «Nous l'avons enfin le petit homme, et dans quelques jours la mère et l'enfant viendront le rejoindre aux Tuileries.—Oui, dit Ney, si nous réussissons à les aller enlever tous deux.» Le temps était magnifique lorsque nous étions arrivés; mais le ciel s'était couvert, et la pluie commença à tomber. J'avais par hasard pris la précaution d'un parapluie. Impossible de penser à évacuer la place avant la garnison d'en bas: «Résignons-nous à l'abri du parapluie, m'écriai-je en l'ouvrant; cela n'est pas noble comme un drapeau; mais puisque nous sommes en habits, nous ne dérogerons pas. Wellington s'en sert bien en grand uniforme et à cheval; les soldats du pape montent la garde avec des ombrels. Au fait, tout est préjugé et habitude.» Pendant la savante dissertation sur les parapluies, nous en profitâmes; et chacun de nous le plus possible, ce qui nous rapprochait encore plus; j'étouffais de rire et j'osais à peine respirer. C'était absolument la scène de Paul et Virginie. Malgré la ressemblance de la position, j'en fis la remarque: mais je ressemblais si peu à l'innocente créole, que Ney n'y tint plus. Il quitta le parapluie et se rapprocha de moi davantage pour que la comparaison fût moins vraisemblable, ou plutôt pour qu'elle le fût moins. Mais si je n'étais point Virginie, s'il n'était point Paul par la candeur, les battemens de nos coeurs nous disaient cependant que nous nous aimions autant. Ma tête se perdait par la crainte du voisinage, par le trouble d'une chute si facile dans un équilibre de position si menaçante. Il me sembla alors que le balcon se brisait, que la terre tournait autour de nous, que le monde entier échappait à ses mouvemens et à ses lois.
Nous restâmes là plus d'une heure, et sans le tambour de l'appel, qui renvoya le poste militaire assez bruyamment, je ne sais quelle aurait été la fin de ce tête-à-tête en plein air, dont le mystérieux abri dérobait au moins le charme à tous les regards. Le siége étant levé, Ney me prévint qu'il ne pourrait me voir de plusieurs jours.
«Mais demain je vous apercevrai à la revue, aujourd'hui me console de demain; demain, cependant, je veux encore, cachée dans la foule, jouir de cet incognito du coeur qui, sous le soleil brûlant de l'Espagne et sous le sombre ciel de la Prusse, me valut si souvent le bonheur de rencontrer vos regards, dont un seul payait si bien mes périls et mes fatigues.»
Nous nous quittâmes près de l'arc de triomphe; le lendemain devait avoir lieu la revue d'un corps d'armée qu'avait commandé le malheureux duc de Berri; j'y courus, j'espérais voir Ney. Il y eut un beau moment, celui où Cambrone et les compagnons de l'île d'Elbe passèrent avec les aigles de l'exil; l'Empereur, à ce moment, prononça un de ces discours où se trouvait toute l'éloquence qui si souvent a réuni les Français par les images de la gloire et des prédictions de triomphes.
«Que ces aigles vous servent de ralliement; les donnant à la garde, je les donne à toute l'armée… Jurez que ceux qui voudraient envahir notre France n'en soutiendront jamais les regards.» Le cri de nous le jurons! s'éleva dans les airs; à ces éclats on eût dit que la Victoire elle-même le répétait. Je rencontrai une foule de frères d'armes, et il fallut accepter un déjeûner militaire après la revue. C'est là que furent tumultueusement discutés les projets et les vues de l'Empereur; il y avait quatre fort jolies femmes à ce déjeûner, et toutes nous étions parées du bouquet de violettes obligé; ces dames, à chaque bond du Champagne, en détachaient quelques feuilles pour les placer aux boutonnières des cavaliers, aux cris de vive l'Empereur! vivent les braves! J'aimais à les entendre; mais je ne faisais point chorus avec elles, ce qui me valut plus d'une maligne remarque. L'une de ces dames était amie d'un peintre célèbre qui avait fait passer ses opinions sous son pinceau; elle montra les plus jolies et les plus plaisantes caricatures, en riant aux larmes; enfin, la petite personne pétillait de bonapartisme au commencement de 1815, et le 26 septembre de la même année, elle déclara à quelqu'un que mes angoisses pour un illustre prisonnier intéressaient vivement; «que cette pitié et cet intérêt étaient fort mal placés, parce qu'elle me connaissait pour une femme révolutionnaire.» Je pense que cette dame, qui était, comme moi, assez bien encore en 1815, doit en être au repentir, et ce petit trait de souvenir sera toute ma vengeance. Parmi nos convives il y avait un parent de Lanjuinais, dont l'enthousiasme pour Napoléon allait presque jusqu'à l'aliénation mentale; et lorsque, dans le fol entraînement de la conversation, j'eus laissé échapper que je connaissais le colonel de Labédoyère, je craignis que son dévouement ne me prît à la gorge par excès d'admiration. «Voilà, s'écria-t-il, le modèle à tous! Labédoyère est noble pourtant; mais c'est, comme Lasalle, une fois noble de naissance et six fois noble par sa bravoure.» Je fus contrainte de donner à l'orateur mon adresse, et nous nous séparâmes.
Je reçus le lendemain une lettre de Léopold, qui venait de changer de régiment, et qui se trouvait alors avec le général Clausel à Bordeaux. Cette lettre me causa une joie bien vive; j'y lus la certitude que Ney même, sans me le dire, avait pensé à celui que je lui avais peint digne de son glorieux appui. Je répondis à Léopold de façon à flatter ses espérances ambitieuses. Hélas! les illusions qui font braver la mort sont bien excusables! Que de milliers d'hommes se faisaient tuer, en croyant trouver dans leur giberne le bâton de maréchal!
N'ayant point vu Ney depuis notre dernière et si singulière entrevue, je lui écrivis; mais n'ayant point reçu de réponse à une lettre qui n'avait pas été reçue elle-même, je ne saurais dire l'effroi que me causa le sort de ce billet, écrit avec sécurité sous l'inspiration du délicieux souvenir qui l'avait dicté. Mais comme Ney ne me répondait jamais exactement, je fus bien obligée de me calmer un peu jusqu'à notre première entrevue. Quand je lui parlai de mes inquiétudes sur cette lettre, il tomba dans une inexprimable agitation.
«Je ne puis vous faire aucun reproche, ma pauvre Ida; mais si la lettre a été remise à ma femme, je serai l'homme le plus malheureux. Ma bonne et chère Ida, je puis vous le dire: Je l'aime! Son bonheur, son repos, me sont plus chers que ma vie. Si elle est instruite, je le découvrirai aisément, car ni son coeur ni ses regards ne savent feindre.» Je fis effort pour dissiper l'effroi tendre de ce guerrier qui ne trembla jamais. Je ressentais presque aussi vivement que lui son émotion; car au lieu de lui en vouloir, je l'aimais de son amour pour la jeune et belle mère de ses enfans; c'était une qualité de plus qu'il ajoutait à toutes les qualités du guerrier qui avait captivé mon coeur. Le billet ne se retrouva point, mais le repos de Ney ne fut nullement troublé; lui et moi nous nous tranquillisâmes sur le sort de cette pauvre lettre. Qu'on juge de ma surprise, lorsqu'à quelque temps de là D. L*** vint me montrer une copie exacte de ce billet et une note très exacte aussi des lieux où je m'étais trouvée avec le maréchal la veille du billet! Napoléon avait à peine remis le pied sur le territoire français, que toutes les vigilances bonnes ou cruelles avaient repris leur inquisitoriale activité. Je ne pus de plusieurs jours joindre Regnault; enfin il m'écrivit de venir le trouver; il voulut me faire faire un voyage à Lille, dernier séjour de S. M. Louis XVIII.
Regnault me lut une lettre que M. le duc d'Orléans avait adressée au duc de Trévise; j'en ai retenu quelques expressions: j'avais dit souvent à Regnault que j'avais vu ce prince (alors duc de Chartres) au moulin de Valmy, à Jemmapes, à Tirlemont. En citant le passage de cette lettre, Regnault ajoutait: «Voilà les sentimens d'un grand coeur, d'un prince français; l'Empereur, qui se connaît en supériorités, admire cette conduite. La première fois que je vous ferai parler à Napoléon, il faut amener vos souvenirs de 92, et parler du bataillon de Mons.
«—Pour demander la retraite ou les invalides?
«—Non, pas encore, mais pour entendre l'éloge du prince dont vous m'avez vanté la bravoure. L'Empereur aura les plus grands égards pour toute la famille.»
Regnault me paraissait moins transporté que Ney, et presque soucieux, quoiqu'il fût enchanté du retour de l'Empereur, mais il ne se faisait pas illusion; et cet enthousiasme du retour, il savait bien que sa durée tenait à l'espoir qu'on donnait de l'alliance de l'Autriche, de l'arrivée de Marie-Louise et du roi de Rome.
Vers cette époque, un officier de la division Gardanne, qui combattait dans le Midi avec le général Grouchy, m'adressa une longue épître fort enthousiaste. Cette lettre sans date, restée dans mes papiers, me valut, en 1817, douze jours d'arrestation à Ostende, et me fit bien prendre la résolution de ne garder désormais aucune correspondance sujette à la plus légère interprétation politique.
CHAPITRE CL.
Coup d'oeil sur Paris après le 20 mars.—Mon Journal.—Mes projets.—Nouvelles de Noémi.—Chute de Murat.
Une chose était bien remarquable alors, c'était la crédulité des personnes les plus distinguées de tous les partis. J'ai entendu de jolies femmes fort dévouées aux Bourbons m'affirmer que le roi n'avait pas quitté Lille, et que les provinces entières, à l'exception de Paris, avaient repris le drapeau blanc. D'un autre côté, j'ai vu mes amis les plus avant dans les affaires et dans les confidences du gouvernement et de l'Empereur, compter, pour la fortune de Napoléon, sur le concours de l'Autriche. Beaucoup avaient la certitude qu'en attendant qu'il se prononçât, le beau-père de Vienne enverrait toujours, en avance de son dévouement, Marie-Louise et le roi de Rome. Dès que le télégraphe remuait, on était aussitôt persuadé que c'était pour signaler leur arrivée.
Malgré son scepticisme en toutes choses, Regnault de Saint-Jean-d'Angely lui-même n'était pas loin de partager les croyances populaires. Je les combattais quelquefois dans mes conférences du matin, ou dans un petit journal que je faisais pour lui avec toutes les observations que ma vie un peu nomade me mettait plus que personne en état de rendre curieux et instructif pour un homme qui ne voyait l'opinion que de sa voiture. Si Regnault ne l'a pas égaré ou détruit, on a dû trouver dans ses papiers un album quotidien commencé le 20 mars et continué jusqu'à mon départ pour l'armée. Je lui rendais compte, jour par jour, de mes démarches, de mes courses, de ce que le hasard et mes relations de toutes espèces avaient pu m'apprendre en ce qui touchait l'Empereur et son gouvernement. Je ne désignais personne, jamais d'insinuations sur les noms propres, parce que je voulais bien éclairer sur ce qu'il pouvait être utile de connaître, mais je me fusse empoisonnée plutôt que de laisser percer quoi que ce fût qui eût pu attirer, je ne dis pas les persécutions, mais encore les plus simples attentions sur le moindre des citoyens.
Je ne relate ce petit service d'une correspondance toute d'intimité entre moi et un ancien ami, que parce que le souvenir de Napoléon s'y rattache. J'eus la certitude que mon journal passa plus d'une fois sous ses yeux, et que quelques bonnes et sévères vérités, mêlées à d'utiles avertissemens, furent plus d'une fois approuvées par lui.
Ma vie tout entière se dépensait ainsi gratuitement. Jamais la pensée d'un sordide intérêt n'enflamma l'ardeur de mon zèle. Je puis dire que la poursuite des seules illusions du coeur m'a coûté des flots d'or et quelquefois des torrens de larmes. Regnault cependant, à cette époque, me parla du projet de me placer dans la maison de la reine Hortense; mais cela ne fut pas discuté. Ce n'était guère qu'un de ces propos de bienveillance que les grands politiques risquent quelquefois avec leurs créatures, pour tenir en haleine un dévouement que leur connaissance du coeur humain ne leur permet guère d'attendre toujours du désintéressement et de l'affection.
Ce besoin d'agitation et de mouvement que j'éprouve sans cesse me donnait en effet une certaine utilité politique: je voyais, en outre, beaucoup de monde, et de tous les rangs. Il me semblait déjà remarquer un certain changement dans l'opinion publique. Toutes tentatives de résistance avaient cependant échoué.
Madame la duchesse d'Angoulême avait quitté Bordeaux, M. le duc d'Angoulême pacifié le Midi par une capitulation. Avec ces apparences de force et de victoire, je pensais que l'Empereur pouvait se trouver heureux d'être monté de nouveau sur un trône défendu par une armée: mais il y avait une tendance d'opposition sourde, sinon déclarée; ses partisans mêmes le blâmaient sur quelques points. Partout on parlait politique; et, ce qui n'était pas arrivé autrefois, on ne craignait pas de discuter les intentions de l'Empereur. Souvent, dans les salons que je devais supposer les plus bienveillans, j'entendais dire: «En débarquant, Napoléon a bien proclamé notre indépendance, mais voyez ce qui arrive, la Constitution se fait attendre.» Puis des plaintes sur cette nouvelle Charte, que l'on dénigrait avant de la connaître; sur la cour, qui envahirait encore tout. Dans cette confusion de doléances, il me semblait que personne ne savait ce qu'il voulait. Malgré quelques démonstrations extérieures, Napoléon montrait encore clairement qu'il voulait, comme toujours, être très absolu, et placer toute sa confiance dans son armée, qui le lui rendait bien en fanatisme et en amour.
Je vis Ney le jour où on nomma la chambre des pairs; je lui dis tout ce que j'entendais: «Laissez-les se débattre, ils cèderont à la main de fer de la nécessité; il y aura de beaux discours, puis des soumissions.» Toutes les mairies, toutes les officialités, publiques venaient d'être ouvertes aux votes que l'acte additionnel engageait tous les Français à émettre. Ney me cita comme curieux par leur énergique simplicité deux votes de ces registres de l'opinion, écrits de la main de deux personnes bien connues. L'un acceptait, parce que l'acte proscrivait la famille royale; l'autre disait: moi je refuse pour cette clause. Voilà, ajoutait le maréchal, quelque chose de bien, de la franchise; au surplus, je suis content de Napoléon, il y a dans sa conduite du grand, du vraiment loyal.
Je voyais quelquefois, à cette époque, un Hollandais lié intimement avec le secrétaire de M. Bondiskeen; il me disait: «Napoléon se laisse tromper; tous les souverains sont d'accord contre lui; ils veulent gagner du temps pour mieux cerner le banni: voilà comme on le désigne.» Je courus chez Regnault lui faire part de cette intention des puissances; il était enfermé, cependant il me reçut. C'est ce jour-là qu'il me lut quelques passages de la fameuse réfutation du conseil d'État, destinée à répondre à la déclaration du congrès de Vienne, du 14 mars. Tous les passages étaient brûlans d'éloquence et d'énergie. Regnault cependant se plaignit de quelques brusqueries de Napoléon; mais comme il lui était cordialement attaché, il en rejetait le tort sur les tracasseries que lui suscitait le parti républicain. Il me sut gré de ce que je lui avais dit, sans paraître y attacher une haute importance; mais à peine y avait-il quelques heures que je l'avais quitté, qu'il m'envoya prier de revenir. «Ma bonne amie, il faut me dire quel est le jeune homme qui vous a communiqué la nouvelle de tantôt.
«—Il est parti hier, je crois, pour La Haye.
«—J'aurais voulu apprendre de lui si son ami ne sait rien des relations de Fouché avec M. Bondiskeen. Je crains quelque intrigue, quelque trahison: Napoléon ne veut punir qu'avec des pièces de conviction, et peut-être alors ne punira-t-il jamais.»
J'étais vraiment contrariée d'avoir parlé, car je craignais des investigations ennuyeuses, même à l'innocence: il n'en fut rien. Quelques jours après, Ney me parla aussi de toute cette affaire, en me confiant qu'il croyait l'Empereur livré jusque dans ses conseils; que Napoléon lui-même en convenait, mais en avouant qu'il fallait marcher ainsi dans le moment; que le temps des défiances et des précautions n'était pas encore arrivé. L'Empereur venait de recevoir de bien fâcheuses nouvelles de l'Italie, et les fausses combinaisons de Murat, au lieu de débrouiller, rembrunirent son horizon politique. Brave comme César, Joachim avait cru tout pouvoir par lui-même; mais plusieurs puissances réunies avaient répondu à son manifeste, et, dans les premiers jours de mai, la déroute de Tolentino lui présagea la perte de son trône. Un mois après, il fuyait de Naples sur un bateau de pêcheurs. Noémi arriva en France vers la fin de mai; elle m'écrivit de Toulon pour me rappeler ma promesse d'aller passer un mois avec elle; mais y avait-il moyen d'y songer? l'orage grondait de trop près sur des têtes qui m'étaient chères. «Tous les rois, disait Ney, se liguent contre l'ennemi commun, comme l'appellent les diplomates de ces messieurs; eh bien! on se battra. Cette exécrable tête de Murat nous joue un vilain tour. Je suis en peine de son sort; car, malgré sa sotte équipée, il est aussi bon que brave. Vous avez une amie près de lui; vous a-t-elle écrit? que vous dit-elle?
«—Elle a quitté Naples au moment où le roi, après avoir remis le commandement au général Carascosa, était rentré dans sa capitale avec sa simple escorte. Murat, d'après les conjectures de Noémi, espérait reconquérir sa popularité; mais le prestige était détruit. Joachim malheureux n'était plus pour les Napolitains qu'un aventurier; ses conseillers nationaux travaillaient sourdement le peuple. Noémi ajoutait: J'ai tremblé non seulement pour le trône, mais même pour la vie de ce roi ébranlé; car, à Naples surtout, on peut hardiment avancer; rien n'est si près du coeur d'un honnête homme que le poignard d'un assassin. Noémi s'était retirée à peu de distance, attendant le moment favorable pour rentrer en France. Elle connaissait beaucoup le colonel Beaufremont et le duc de la Romana; le lendemain même, Joachim sortit de Naples; elle le vit à la plage de Miniscola, où il s'embarqua; il n'était déguisé aucunement; ses beaux cheveux, ses noires moustaches et tout son costume chevaleresque le faisaient remarquer parmi tous, comme au jour de ses plus grands triomphes. On fit voile pour Gaëte; mais les croisières anglaises forcèrent de rentrer et de débarquer à Ischia. Dans les troubles politiques, si féconds en ingratitudes de toutes sortes, il y a un bonheur à pouvoir retracer un trait honorable pour le coeur humain. Aussi ne passerai-je point sous silence (c'est toujours Noémi qui parle) celui du brave et fidèle Malleswki, cherchant à procurer au roi fugitif des nouvelles ardemment désirées de sa femme et de ses enfans. Malleswki s'est jeté dans une barque et a tenté de pénétrer dans Gaëte. Surpris par les Anglais, son touchant dévouement, qui eût dû être admiré, fut puni, mais avec une barbarie indigne d'un peuple qui se proclame noble et généreux.
«Quant au roi lui-même, il n'a couru aucun danger. À Ischia, où tant de bienfaits eussent dû le faire bénir, il eut à craindre de rencontrer les dangers d'une haine plus violente. Une nièce de Joachim, qui était à Naples, avait frété un bâtiment pour passer en France; elle le proposa à Murat au moment où il venait d'apprendre la capitulation de Casa-Laura, la prise de possession par l'Autriche d'une partie du royaume au nom de Ferdinand IV, suivie d'une proclamation dans laquelle Murat n'était pas même désigné, ni sa famille. Ce fut une heure terrible et amère que celle où il connut à la fois toutes les trahisons de ceux qui lui devaient le plus. Je puis vous assurer, à vous qui sans doute avez cruellement souffert de sa défection, qu'il vous eût attendrie par ce seul mot qui lui échappa: «Eh quoi! pas un seul mot de stipulation pour ma femme et pour mes enfans! Je suis puni par où j'ai failli.» Enfin, le 21, il a pu s'embarquer. La reine est restée au pouvoir des Anglais jusqu'à la remise de la ville aux troupes autrichiennes. Joachim a l'intention de se tenir en France dans un lieu caché. J'en suis au désespoir; car la France, ce me semble, ne lui doit point d'asile.
«Hélas! je pense comme Noémi, dis-je à Ney; cependant ce bras peut être utile. Où ira Joachim?»
Nous éprouvions un égal intérêt pour cet homme si imprudent, mais si admirablement brave. Ney aimait Murat comme frère d'armes. Avant la fin du mois de mai, je reçus deux lignes de Noémi qui prouvaient toute son inquiétude; elle me suppliait de savoir de Regnault ce que l'Empereur pensait sur son malheureux beau-frère. Elle ajoutait: «Napoléon est bon; il a si souvent fait grâce à tant d'autres ingratitudes, qu'il tiendra compte, j'en suis sûre, du caractère connu de Joachim, des liens du sang et de l'émotion des souvenirs.»
Je ne trouvai rien de mieux pour remplir cette mission du coeur, que de confier la lettre à Ney, après en avoir tiré un extrait pour Regnault. Ce dernier me dit: «Il n'y a rien à faire.» Ney me donna un peu plus d'espoir, car il assura que Napoléon ne pouvait haïr Murat, et je le pensais bien. L'Empereur avait de la générosité naturelle et une facilite politique de pardon. Mais, le surlendemain, Ney arriva tout abattu: «Il n'y a plus rien à tenter, ma chère amie, pour ce pauvre Murat!» Pendant ce temps, le malheureux proscrit débarquait en Provence.
Je reçus encore une nouvelle lettre de Noémi: elle connaissait mon amitié; aussi ne craignait-elle pas de me demander un service intime. Elle me priait d'aider une de ses cousines dans la vente de ses diamans et de son argenterie, afin de lui en faire passer le produit devenu nécessaire à ses besoins.
* * * * *
«Je ne quitte plus les traces du roi proscrit; ce qui le désespère plus que la perte de son trône, c'est la nouvelle qu'il a reçue, que lord Exmouth n'a pas voulu ratifier le traité, et que Caroline et ses enfans seront séparés de lui. Ah! puisse mon dévouement soutenir son courage!»
* * * * *
Aussitôt je me mis en campagne pour rendre le service que Noémi attendait de moi. Je savais qu'il est de ces momens où un peu d'or peut tout sur la destinée. Nous lui procurâmes de la vente en question 23,000 francs, qu'elle n'eut pas, hélas! la consolation d'employer pour l'ami de son enfance, le frère d'armes de Jules son frère. Il me reste plus loin à parler de ses douleurs.
Mon coeur était triste déjà du sort de Murat; il le devint encore plus par un spectacle dont je fus témoin, la revue des fédérés. L'avant-veille de ce vilain jour, je vis un personnage très au courant de toutes les affaires; il me parla de la lettre que l'Empereur avait écrite aux souverains. «Napoléon est aux abois. Cette lettre ne prendra pas; il a tort de faire des démarches près la cour de Vienne; il ne peut rien attendre que du gain d'une bataille. La diplomatie le joue; Talleyrand y est plus fort que lui, et il est plénipotentiaire du roi au congrès.» L'Empereur s'y préparait par tous les moyens de ses souvenirs et de son génie; il avait électrisé la garde nationale, en passant seul dans les rangs. Le banquet du Champ-de-Mars, de quinze mille couverts, donné par la garde impériale, était une noble et belle cérémonie; les six armées nommées reçurent les noms d'armées du Nord, du Jura, de la Moselle, du Rhin, des Alpes, des Pyrénées. Des batteries étaient en marche, trois cents canons furent placés sur les hauteurs de Paris; les corps francs, les partisans s'organisaient. On parlait de la levée en masse des départemens frontières du Nord et de l'Est; les défilés, les passages se hérissaient de retranchemens. J'aimais à voir tous ces préparatifs, toutes ces industries de l'activité française, dirigés par un homme qui pensait que courir c'est régner, et que la promptitude est encore la première chance de la victoire. On avait rendu aux régimens les glorieux surnoms que la guerre leur avait valus, tels que l'Invincible, le Terrible, Un contre Dix. Dans ces corps, électrisés par l'amour-propre de corps, le simple soldat se croyait un Montebello. Les vieux rangs de la garde se renforcèrent de six mille hommes d'élite. «Que Napoléon se fasse dictateur, me disait un ami du malheureux Quesnel et l'initié d'Oudet: avec la république et le mouvement donné aux esprits, Montmartre même deviendrait Jemmapes et Valmy.» Il y a chez nous comme un fanatisme national, une haine de l'étranger, qui eussent pu faire de chaque Français armé un homme des Thermopyles.
Au milieu de tous ces grands mouvemens de l'empire, les républicains ne s'endormaient pas; il y avait même bien quelque peu de jacobinisme au fond de la fermentation générale: je le devinai, sans beaucoup d'efforts de pénétration, aux aveux du militaire dont je viens de parler. Il rêvait je ne sais quelle forme de gouvernement provincial; il me citait des particularités d'opinions fort curieuses sur les départemens des Vosges et du Jura. «Il ne faut qu'une seule résolution d'un grand homme caché quelque part dans la population, pour donner le branle à la France entière.
«—Sans l'Empereur? répondis-je.
«—Sans lui, non; mais avec lui, sous un autre titre.
«—Mon Dieu, cela serait bonnet blanc ou blanc bonnet; croyez-moi, laissez-le empereur, cette dignité lui a été si bien pendant dix ans; car vous n'en feriez jamais qu'un républicain manqué.» Quand je fis part à Regnault de cette conversation, il me répliqua: «On connaît bien tous ces songes-creux; beaucoup avec de la bonne foi, quelques uns avec du talent, ne songent pas que le despotisme seul serait assez fort pour créer une république; cependant je sais bien qu'on l'espère, mais l'Empereur a une antipathie décidée pour le nom et pour la chose.
«—Tels ne sont pas les discours publics, et, entre nous, les triomphes de la république ne sont pas les moins beaux lauriers; Napoléon peut préférer le trône, mais il n'aura jamais droit de maudire la révolution. Puis n'a-t-il pas fait ouvrir des clubs? et cette revue des fédérés, annoncée pour demain, n'est-elle point une occasion, un pas rétrograde? Voulez-vous que je vous l'avoue, Napoléon me fait peine: maître encore de tout, il n'a plus l'air d'être maître de lui.»
Enfin cette revue, à laquelle je venais de faire allusion, eut lieu sur la place du Carrousel. Personne moins que moi n'est disposé à mépriser le peuple; mais, pour qu'il me paraisse respectable, il faut le prendre dans son ensemble, et non pas aux extrémités. Ce rassemblement de gens déguenillés, dont les plus propres étaient des charbonniers, arrivèrent pleins d'enthousiasme, mais d'un enthousiasme hurleur qui semblait autant une menace pour l'ordre qu'une défense pour l'empire. Il y avait entre ces livrées de la misère et l'admirable discipline des troupes un contraste qui inspirait de la tristesse et de l'épouvante. J'étais en homme, et partout. Trois fois j'approchai l'Empereur à lui toucher le coude; ses traits avaient une expression de malaise qui me donna une oppression pénible; oui, il me fit comme pitié, et cependant je m'en voulais de ce sentiment; car, enfin, cette scène, qui me pesait et plut si peu à l'Empereur, était encore un effet de sa seule volonté! Rien ne saurait rendre la contenance humiliée des soldats; les vieux guerriers décorés touchaient ou regardaient leurs croix avec un air qui semblait répondre aux regards de Napoléon; les plus jeunes disaient des choses que je me garderais bien de répéter; mais je ne puis m'empêcher de peindre le geste très significatif que quelques uns ajoutaient à l'expression de la mauvaise humeur: chaque fois qu'un mouvement dans les rangs portait les fédérés vers les militaires, ces derniers se frottaient la manche en la secouant, comme on le ferait par la crainte de quelque contagieuse malpropreté.
Au moment où les chefs des fédérés firent des motions et essayèrent quelques discours, je surpris un mouvement de Napoléon où se lisaient du dégoût et de l'effroi, et une sorte d'intérêt. Je m'en fus avant la fin de cette déplaisante parade; j'avais vraiment mal pour l'Empereur.