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Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 6 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 9: CHAPITRE CLI.
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About This Book

The narrator, writing from firsthand experience, recounts participation in clandestine political activity during the late revolutionary and imperial era, acting as a discreet courier for secret messages, attending coded rendezvous, and witnessing the fevered expectations surrounding the leader's return. She describes encounters with military officers, uneasy exchanges under police scrutiny, debates over loyalty and glory among prominent figures, and the blend of vanity and courage that propelled conspiratorial undertakings. The memoir interleaves concrete anecdotes of espionage with reflective observations on risk, public spectacle, and shifting allegiances.

Quelques grands personnages que je vis le soir, et quelques uns amis de principes républicains, me parurent presque malades à ma manière. Un conseiller d'État raconta devant moi, que Napoléon avait saisi son épée à la lecture du programme de la fédération bretonne. Tout le monde s'écriait: «Pourvu que nous soyons vainqueurs à la première bataille! Sans un triomphe militaire, nous ne nous sauverons pas de nos propres fureurs.»

Regnault, je l'ai déjà dit, aimait sincèrement Napoléon, et il avait beaucoup trop d'esprit pour ne pas voir ce qu'il y avait de dangereux dans sa position. Ney s'en prenait à tout le monde; il était tour à tour furieux contre les ministres, contre le peuplé, contre l'Empereur lui-même, à cause de cette revue. En effet les soldats de la révolution, s'ils en avaient épousé les principes, n'en avaient pas partagé les excès; les scènes populaires n'étaient point de leur goût; les soldats en murmurèrent, et les chefs en rougirent pour eux et pour Napoléon; je sais que, pour mon compte, j'aurais donné des années de ma vie pour que Napoléon n'eût pas été dupe de cette farce démocratique.

CHAPITRE CLI.

Une conférence nocturne.

Les joyeux transports qu'avait excités le retour de Napoléon se prolongèrent, parce que chaque jour tous les différent corps de l'armée passaient par Paris, et que la politique de l'homme qui a le mieux connu le coeur humain, et surtout le coeur français, savait bien que la vue de sa capote grise n'était pas inutile à l'enthousiasme du soldat, et que l'enthousiasme du soldat devenait indispensable à l'entretien de l'esprit public de la capitale.

Malgré tant de démonstrations extérieures, Regnault de Saint-Jean-d'Angely, que je voyais presque tous les jours, et qui se connaissait un peu mieux que moi en matière politique, me répétait bien souvent: «Il me tarde que Napoléon impérialise les opinions par la popularité de nouvelles victoires; car l'alliance ne durera pas.

«—Quelle alliance?

«—Celle des républicains et des napoléonistes; Carnot et Fouché nous joueront quelque mauvais tour. Les Jacobins sont venus à l'Empereur en haine des Bourbons; mais ils ne l'aiment pas davantage. Ils le prennent comme un pis aller, comme un instrument qu'ils briseront à la première occasion.»

J'avais beau dire à Regnault que ce parti me paraissait bien vieux pour lutter contre le génie de Napoléon. «Bah! me répondit-il, est-ce qu'un coup de dé en politique ne peut pas rajeunir les plus vieilles choses. Mon amie, la Convention a ses voltigeurs aussi bien que l'ancien régime, tous les événemens sont possibles: et ceux-là sont les plus affreux et les plus à craindre qui sont toujours prêts à dire: Périsse le monde plutôt qu'un principe!»

Moi si crédule, si superstitieuse pour tout ce qui tient au sentiment, je riais presque de la crédulité de Regnault pour tout ce qui touchait à la politique, et je ne m'effrayais pas du Croquemitaine de la révolution. Quelques jours après, j'eus occasion de voir et d'entendre des choses qui ne me permirent plus de plaisanter un ministre d'État dont l'oeil n'avait peut-être que trop de perspicacité. À la suite d'un dîner militaire, comme j'en faisais quelquefois à cette époque, Léopold étant revenu du Midi et aimant à mettre en commun avec ses camarades les espérances qui animaient alors notre jeunesse militaire, après toutes les santés et tous les toasts du moment, deux officiers nous engagèrent à une réunion dont ils nous vantèrent l'utilité et l'agrément. «Là, nous dirent ces Messieurs, vous verrez une assemblée de jeunes gens qui, pendant que nous serons aux frontières, se chargent d'entretenir et d'organiser l'esprit public de Paris.» Léopold était ce soir-là dans une telle verve d'enthousiasme, que je craignais de le mécontenter par une résistance et un refus dont je ne sais quel pressentiment me donnait l'envie. Comme j'étais en habits d'homme, suivant l'habitude que je commençais à reprendre, je me laissai aller à un désir presque violemment exprimé par le jeune fou que je ne surpassais guère en sagesse.

Ce jour-là j'avais fait quelques visites dans une remise, dont les chevaux par hasard étaient fort fringans. La voiture s'arrêta devant une maison de la rue de Grenelle Saint-Honoré, où paraissait arriver en hâte une foule de personnes. La vue de la voiture semblait les offusquer, et j'entendis quelques murmures qui fussent devenus des huées, si ceux qui en descendirent n'eussent porté moustache. Nous suivîmes le flot, et nous entrâmes dans une salle qui sert, je crois, aujourd'hui aux bals de la petite propriété et aux concerts de la grande. L'un des officiers qui nous avaient introduits se détacha pour aller se mêler aux groupes et parler au président de la société. Nous nous assîmes sur une espèce de gradin, et je promenai des regards un peu inquiets sur une assemblée qui était fort tumultueuse.

Le président prit place au bureau. C'était un petit homme appelé Carret, qui avait été médecin, et qui était à cette époque conseiller à la cour des comptes. Sa figure n'avait pas l'imposante attitude qu'on attend d'un magistrat, ni sa toilette la propreté que se doit un fonctionnaire à 15,000 francs d'appointemens. Je devinai dès lors que cette négligence était un essai d'imitation des moeurs républicaines, un modèle ou une flatterie offerte au civisme de l'auditoire. Rien pourtant n'indiquait la trace des passions dans la physionomie creuse et morte de ce tribun rajusté, si de temps en temps une voix criarde, et l'étincelle d'un oeil qui semblait se ranimer à certains mots, n'eussent annoncé un de ces tempéramens nerveux qui cachent souvent, sous de grêles apparences, les convulsions plutôt encore que les passions d'un parti.

Aux côtés de M. Carret se trouvaient deux jeunes gens tenant la plume. Ils déposèrent sur le bureau une liasse de papiers. Je n'avais jamais, dans tout le cours de la révolution, assisté ni à aucune assemblée législative ni à aucune assemblée populaire, et j'avoue que, quoique ce club fût un club comme il faut, il ne me réconcilia guère avec toutes les réunions de ce genre. Tous les âges, toutes les classes différentes semblaient cependant s'être donné là rendez-vous; quelques têtes chauves ou blanches se distinguaient au milieu de la foule. Ces orateurs émérites paraissaient dresser le reste de l'assemblée, et lui souffler les mots assez nouveaux encore de liberté. Quelques officiers faisaient résonner leurs éperons, et causaient bruyamment avec leurs voisins, et sans tenir beaucoup de compte de ce qui se débitait; ils n'interrompaient guère leurs aparté que quand le nom de l'Empereur, un peu fortement prononcé, venait provoquer leurs bruyantes acclamations.

Les jeunes gens qui composaient le gros de l'assemblée ne ressemblaient point encore à ces générations instruites, calmes et fortes, qui n'ont pas besoin de chef de file pour penser et pour agir. La jeunesse de l'empire, dans tout ce qu'elle avait de viril et de capable, avait été élevée surtout pour les camps; et, magnifique sur les champs de bataille, elle était un peu frivole dans la cité. C'était quelque chose de bizarre et non de grand, que cette fermentation d'une assemblée composée de tant d'élémens contraires, que cette entreprise d'esprit public, que cette espèce d'établissement qui semblait prendre de petits républicains en sevrage. J'avoue franchement que je ne retrouvais là aucune de mes illusions, et qu'une femme qui avait vu la révolution si grande avec ses généraux, ouvrant à travers mille périls un passage à ses principes, devait un peu sourire de ne la voir plus travailler qu'en chambre. Malgré ce retour involontaire de mes souvenirs, je me résignai au spectacle, sans pousser trop loin la comparaison, et je songeai beaucoup plus à observer qu'à réfléchir. D'ailleurs, quoique je crusse bien que cette réunion avait patente officielle de la police, je pensai que je ferais grand plaisir à Regnault, en servant, par quelques aveux, ses préventions contre un ministre, et j'écoutai.

Les personnes qui faisaient fonctions de secrétaires lurent la correspondance de province. On appelait de ce nom des adhésions de certaines villes, ou seulement de certaines personnes aux bases de la société. La plupart des affiliés accusaient réception de proclamations et de pièces envoyées de Paris. Toutes ces lettres respiraient la plus ronflante fraternité, et ne ressemblaient pas mal à cette réponse d'un maire, à qui l'on venait d'envoyer la constitution de l'an 8: «Citoyen ministre, j'ai reçu avec reconnaissance la constitution que vous m'avez envoyée; il en sera de même de toutes celles que vous voudrez bien m'adresser par la suite.»

«Messieurs, je demande la parole, cria une petite voix glapissante qui n'était pas celle du président, pour une simple motion, et il continua sur un signe silencieux de l'auditoire. Messieurs, nous n'avons fait jusqu'ici que des appels, des sollicitations improvisées aux bons Français; mais tel est le peu d'énergie de Paris que nous ne grossissons pas assez nos rangs. Il est de vertueux amis de l'humanité qui ne lisent pas, et qui, faute de connaître notre institution, nous privent de leurs lumières, de leur commerce et surtout de leur nombre. Beaucoup de quartiers de la capitale sont mauvais: il faut qu'ils dansent avec nous, afin de faire marcher le reste au pas. Je propose, à cet effet, de leur envoyer des ménétriers; et les ménétriers seraient des commissaires qui, partis de notre orchestre, iraient dans chaque quartier de la capitale, de maison en maison, exposer le but de notre association à tous ceux qui ne se doutent pas que la France est en danger, et qui, par intérêt, par souvenir, n'importe quel autre motif, seraient heureux du triomphe de la liberté.»

Des acclamations universelles se firent entendre; tout le monde se mit à parler à la fois. Celui-ci disait: «Ma rue est excellente; je réponds d'autant de recrues qu'on en voudra.» Celui-là: «Il n'y a rien à faire dans mon faubourg, c'est un tas de propriétaires sans énergie, dont les femmes sont livrées à l'influence du confessionnal.» Tous: «C'est égal, il faut se propager ou se dissoudre; les masses sont la force, la liberté doit écraser tous ses ennemis.»

Au milieu d'un vacarme par lequel les assistans mettaient en action leurs principes, on procéda à la nomination des commissaires de l'enthousiasme. Cette opération terminée, le président annonça que l'ordre du jour était la question de la dictature. «M. L*** de la Manche a la parole.»

Alors se lève un grand monsieur, blond, d'une cinquantaine d'années, à la figure rose, d'une toilette recherchée, et d'une propreté presque aristocratique.

«Messieurs, la question est très grave. La dictature est une délégation de la liberté, un sacrifice de toutes les indépendances, entre les mains, d'un pouvoir ou d'un homme. Elle est utile pour rassembler toutes les forces d'un État contre l'étranger ou contre des ennemis intérieurs: c'est le cas où nous sommes. L'Europe et sa meute coalisée vont être à nos portes, le privilége secoue ses torches dans la Vendée; mais la dictature est un remède qui, à son tour, peut devenir une maladie: c'est encore le cas où nous pouvons être.» Puis vinrent les exemples de l'histoire, les Camille, les Fabricius, les Scipions, et tous les noms en us qui servent depuis deux mille ans à défrayer les harangues populaires. Le discours de l'orateur blond dura près d'une demi-heure. Après le pompeux exorde que j'ai rapporté, il me fut impossible de suivre le fil des phrases les plus métaphysiques que j'aie entendues de ma vie; elles parurent toutefois du goût de l'auditoire, et je crois qu'en les analysant en quelques mots, la conclusion de toute cette industrie, de toute cette érudition éloquente, peut se traduire ainsi: Nous avons besoin de Napoléon, parce que son bras est nécessaire contre l'ennemi, parce qu'il se battra pour nous, tandis que nous bavarderons contre lui; mais grandissons, parce que nous aurons plus tard à nous en passer. «Oui, oui, tenons-nous prêts, crièrent mille voix ensemble, contre tous les despotismes; aujourd'hui, achevons d'abattre l'hydre de la féodalité, mais afin de nous servir de l'hécatombe de l'ancien régime, comme d'un rempart contre l'oppression des factieux militaires.»

Dans ce moment, il se fit un frémissement dans l'assemblée: on admirait cette vaste salle qui, n'étant éclairée que par les deux chandelles du bureau de la présidence, ressemblait dans son nocturne spectacle à une cérémonie des morts. On ne distinguait point le jeu des figures et la diversité des impressions ne se devinait qu'aux inflexions des organes et au contraste des murmures. J'aperçus cependant un des officiers qui nous avaient amenés, lequel, après un long et bruyant murmure, s'était jeté au milieu du groupe d'où les applaudissemens étaient sortis avec le plus de violence, après cette directe allusion contre l'Empereur, qui avait en quelque sorte couronné la discussion. Léopold s'élança pour aller rejoindre son ami, que le nombre des dissidens n'effrayait pas. Dans ces fluctuations orageuses au milieu de la salle, je remarquai assez distinctement que l'ami de Léopold tira de sa poche, comme par une victoire de sa discussion, un petit buste de Napoléon, aux bras croisés, qu'il portait toujours sur lui, et qu'il força les auditeurs un peu démocrates à le couvrir d'un baiser de pardon, d'hommage et de dévouement. La partie militaire de l'assemblée, quoique composée à peine d'une trentaine de personnes, parvint facilement à la dominer par l'énergie de la parole, l'éclat des voix et les argumens de la gesticulation.

Enfin, à force de coups de sonnettes, on parvint à rétablir un peu de calme. M. Carret annonça qu'il allait résumer la discussion, et lire un projet d'adresse, qui serait ensuite délivré à chaque membre pour exposer les principes sur lesquels les bons Français entendraient que fût composée la constitution dont la patrie avait reçu la promesse, et attendait les garanties sacrées et les bienfaits tutélaires. L'organe du président s'était un peu enroué dans le tumulte, et je n'entendis pas très distinctement la lecture à laquelle il se livra à ce sujet.

C'était, ce me semble, une suite de déclarations politiques dont je n'attrapai qu'une partie seulement, à la suite de l'expression des doctrines, corroborées de l'autorité des lois de Minos, de la loi des Douze Tables, de Lycurgue, du Contrat social; venaient des détails d'application, des appels de numéros et des chiffres de chapitres et d'articles. Quand j'entendis le nombre 573, et que je vis le vieux législateur entamer un cahier, plus gros que les deux qu'il venait d'épuiser, la patience m'abandonna, et je pensai que je n'avais plus rien à observer que l'ennui et le sommeil qui allaient peut-être gagner toute la salle. Je fis un signe à Léopold qui était resté au-dessous des gradins où j'étais assise; il serra la main de l'officier qui avait ramené à l'Empereur une discussion qui sans cela se fût peut-être égarée jusqu'à l'oubli de ce premier sauveur de l'État. «Adieu Léopold, s'écria l'officier, à demain: je reste ici, parce qu'il ne me paraît pas inutile que les pékins soient maintenus dans la bonne voie. Tout ce monde-là ne sait pas trop ce qu'il fait: il est bon que l'esprit et les opinions de l'armée restent ici comme l'aigle pour entretenir les sentimens et rallier les indécis.

«—Cela m'embête, les assemblées», me dit Léopold, dès que nous eûmes franchi le couloir du forum de la rue de Grenelle. «À quoi cela mène-t-il, de parler de la chose publique? ce qu'il faut, c'est agir pour elle. Si je n'étais que de l'Empereur, je profiterais de la bonne volonté de ces messieurs; les trois quarts sont jeunes, je les prierais de venir avec nous causer avec les Prussiens à coups de fusil. Ma foi on ferait bien avec tout cela un bataillon de la jeune garde, et les vieux je les placerais aux Invalides à la garde des drapeaux que les autres seraient chargés de leur envoyer de leur champ de batailles.

«—Oh! mon cher Léopold, que c'est bien là le langage d'un Français. Voilà comme se levèrent, en 92, tous ces bataillons de volontaires; des médecins, des avocats, des marchands arrivèrent à l'armée sans savoir manier un fusil, mais de leurs rangs bientôt formés par les balles sortirent tous nos grands capitaines.

«—Je ne sais pas, mais il me semble que ce n'est plus la même chose. Au surplus, l'Empereur n'a pas besoin du civil, on lui a laissé une armée excellente; nous avons tous vu le feu, nos soldats tels qu'ils sont disposés vaudront le double. Mon amie, il s'agit d'une revanche de la victoire; nous sommes tous prêts à mourir pour la lui arracher.»

Je renaissais à ces nobles accens; les yeux de Léopold, comme par une illumination divine, me replaçaient au milieu de cette gloire dont quelques rayons étaient tombés sur moi. Malgré cette heureuse fin d'une soirée qui avait été peu de mon goût, dès que Léopold fut parti, mes souvenirs s'effacèrent pour faire place à quelques appréhensions tristes, et quelques pressentimens funestes. Je m'endormis avec peine; je rêvai d'Oudet, et le lendemain je sentis le besoin d'aller chez Regnault lui faire part de mes observations, et recevoir de lui l'assurance que l'Empereur n'aurait rien à craindre. Il me remercia beaucoup de mon dévouement, me dit qu'il éclairerait là-dessus l'Empereur qui, d'ailleurs, en savait assez, et me répéta ce qu'il m'avait déjà dit que la guerre était là pour tout purifier, et que la première campagne rendrait toutes les questions pacifiques. Hélas! il ne disait que trop vrai.

CHAPITRE CLII.

L'Empereur.—Montmartre.—Mon Journal.—Le sergent Dalmont.

Tout étant à la guerre, Paris ressemblait presque à un camp par tous les préparatifs qui l'encombraient. L'Empereur allait très souvent le matin visiter les fortifications de Montmartre, et toujours sans autre suite que Bertrand et Montholon. On l'approchait sans façon. Dans le conflit de haines, d'enthousiasmes et d'opinions diverses, qui remuaient alors la population, j'admirais cette sécurité, cette confiance de l'Empereur, s'exposant gratuitement au coup du premier poignard qui l'eût frappé sans beaucoup de périls. J'étais curieuse de le surprendre dans une de ces promenades téméraires. Je le guettai un jour, et le vis arriver avec trois ou quatre officiers à cheval. Avec sa redingote et son petit chapeau de fortune militaire, l'air tranquille, l'oeil attentif, Napoléon parcourait, à six heures du matin, le faubourg Saint-Denis. Deux motifs ajoutaient à mon désir de le voir: je voulais saisir l'occasion de lui présenter une supplique, tendant à me faire attacher définitivement à la maison de quelqu'une des princesses de sa famille. Je tenais mon papier prêt, et dès que je l'aperçus, je descendis de cheval pour l'aborder: dès qu'on l'approchait, l'Empereur tendait toujours la main pour prendre ce qu'on lui présentait; mouvement qui n'est peut-être pas autorisé par l'étiquette, mais qui pourtant va bien aux souverains. Napoléon tenait déjà mon placet, et je touchais presque sa botte; je l'observais; j'étais contente, heureuse et fière. «Et votre journal?» me dit-il. À cette interpellation brusque et inattendue, une sueur froide me saisit de la tête aux pieds. Je pourrais placer ici de belles phrases sur ma courageuse réponse, mon sang-froid intelligent; mais je préfère avouer avec franchise qu'il n'en fut rien, et que la certitude que l'Empereur connaissait l'album où j'écrivais ce que j'entendais et ce que je pensais, où très souvent je parlais fort lestement de lui; cette conviction m'inspira les terreurs les plus ridicules. Je n'avais écrit cette espèce de journal que pour un ami. Il m'a trahie, fut ma première pensée; la seconde, un examen mental de ce qui pouvait avoir paru peu révérencieux. Je tremblais en me rappelant que souvent je me servais de cette expression: «Votre Empereur en fera tant…; on n'aime plus votre Napoléon; le peuple et le soldat, voilà tout ce qui lui reste.» J'aurais voulu être à cent lieues; je comptais, pour le moins, sur quelque brusquerie; j'en fus quitte pour la peur. Il y a plus, le regard le plus bienveillant me fut accordé en récompense de ce que je craignais qui me fît punir. Puis, mettant le placet dans sa poche, Napoléon ajouta: «Nous verrons cela,» et deux ou trois autres paroles que je n'ai point retenues, étant presque imbécille de saisissement.

Je le vis monter au pas le faubourg Saint-Denis; je le suivis de très loin; on ne faisait entendre aucun cri; mais le peuple sortait des boutiques, et l'attendait chapeau bas. On se parlait avec un air d'espoir et de tristesse, qui était dans toutes ses diverses nuances, qui semblait plutôt de l'intérêt pour la personne, que de l'adhésion pour le gouvernement de Napoléon. «Ah! disait une paysanne assise sur son trône de pots de lait, le voilà revenu, mais va-t-il rester? Si on se bat à Montmartre nous ne serons pas bien; tant pis; j'ai encore un garçon à son service.» Je descendis, et m'approchai du groupe formé à cet endroit; la paysanne continuait ses commentaires: «Allez, allez, Monsieur; si l'Empereur fait bien, il se confiera à son armée et au peuple, et non pas à tous les trahisseurs brodés, chamarrés, qu'il a autour de lui; cela leur sera égal à ceux-là, ils ont tiré leur épingle du jeu.» Pendant ce colloque populaire, l'Empereur avait gagné du terrain, et je mis mon cheval au galop, je ne pressais plus ses traces; je ne l'aperçus, ni lui ni son escorte, à la barrière Saint-Denis, et ne le retrouvai qu'au delà des barrières.

Je m'approchai de nouveau à une distance respectueuse; l'Empereur monta les hauteurs, et parcourut les travaux; il causait assez longuement et en connaisseur avec les chefs; je crus remarquer qu'il n'était pas fort content. Quoiqu'il fût encore de bonne heure pour les habitudes parisiennes, il y avait déjà là beaucoup de monde; la plupart des ouvriers, et quelques personnes qu'on est convenu, d'après l'habit, d'appeler comme il faut, et j'en vis plusieurs qui étaient certes, malgré les dehors, comme il n'en faudrait pas; car, à l'approche de Napoléon, ils s'égosillaient en cris de vive l'Empereur! que personne ne leur imposait; et, quelques instans après, proféraient d'ignobles plaisanteries sur des travaux ordonnés pour la défense du territoire contre l'ennemi. Je trouvai cette conduite si indigne, que je m'éloignai avec dégoût. À peu de distance, une compensation m'attendait: Napoléon continuait sa visite, causant avec deux généraux, et souvent s'arrêtant aux groupes d'ouvriers; alors c'étaient des cris de vive l'Empereur! qui fendaient l'air. Deux ou trois fois je m'étais assez approchée pour distinguer sur une physionomie, dont les moindres signes m'étaient familiers, l'effet de ces scènes populaires; il me semblait y lire du triste et du mélancolique; puis, comme un rayon plus doux, comme une pensée consolante, Napoléon semblait dire: «Ils ne me doivent rien, et comme ils m'aiment, c'est l'instinct du bon sens qui se révèle, et qui persuade à ces braves gens que je leur suis nécessaire pour défendre leurs foyers.»

Malgré cette interprétation, je ne pouvais prendre confiance dans tous ces préparatifs de défense, et je fis de vains efforts pour chasser les noirs pressentimens. Je revenais malgré moi au souvenir de ce qui s'était passé à Essonne. Tout ce que je voyais et entendais ressemblait aux avant-coureurs d'une grande catastrophe, et mon coeur, par une de ces divinations qui trompent rarement, entrevoyait déjà les aigles de nouveau trahies ou désertées… Hélas! Waterloo allait bientôt se charger de la réponse aux soupçons d'une femme.

En descendant le côté rapide des hauteurs de Montmartre, j'avais mis pied à terre. Quelques paroles vinrent exciter vivement ma curiosité; elles avaient échappé à la bouche d'un homme et d'une femme assis derrière un des talus; j'allais passer outre par convenance, mais je fus clouée à ma place en entendant une voix mâle et sonore répéter ces quatre vers d'Othello:

     Ils n'ont pas tous ces grands manqué d'intelligence
     En consacrant entre eux les droits de la naissance;
     Comme ils sont tout par elle, elle est tout à leurs yeux;
     Que leur resterait-il, s'ils n'avaient point d'aïeux?

Je pris d'abord l'inconnu pour un acteur qui étudiait son rôle; mais je reconnus bientôt que c'était un ouvrier assis à côté d'une jeune femme modestement vêtue; j'avoue que des vers tragiques dans la bouche d'un artisan me parurent chose trop extraordinaire pour ne pas vaincre mes scrupules de discrétion. Je tendis l'oreille, et mon intérêt redoubla.

«Si la pensée de ces vers est juste, ma bonne Louise, disait l'ouvrier de la jeune fille, quoique excellence et comte, il ne resterait pas grand'chose à ton oncle; car je crois qu'il en est de ses parens comme des miens. Encore je crois ma noblesse mieux établie que la sienne; car, de père en fils, nous en avons enlevé les brevets à la pointe de la baïonnette et du sabre: et tout simple tailleur de pierres que me voilà, mon arbre généalogique n'en est pas moins solide, car c'est une croix d'honneur.

«—Aussi, reprit la douce voix de la femme, quel dommage d'être dans une position qui empêche de la porter toujours, cette croix si belle! Alors on nous recevrait chez mon autre oncle le receveur, et…

«—Louise, voilà encore des retours d'orgueil; pense à ta tante, à ce qu'elle a osé te dire, qu'elle te pardonnerait une sottise qui eût pu se cacher; mais qu'elle ne te pardonnerait jamais d'avoir épousé un simple sergent; comme si un sergent de la garde, blessé sous les yeux de l'Empereur, ne valait pas le plus vieux des gentilshommes! Ne prendrait-on pas cette béguine pour une duchesse d'avant la révolution? elle qui a pourtant passé sa jeunesse entre le résiné et la chandelle… Louise, Louise, l'orgueil, qui s'appuie sur la vanité des titres, étouffe les bons sentimens chez les hommes, et pousse ton sexe aux mauvais. Ma femme, promets-moi que lorsque je serai parti, tu ne chercheras pas à voir ta sotte et orgueilleuse famille. Aurais-tu peur de manquer du nécessaire avec moi? Ne pleure pas mon départ, chère Louise. Nous voilà dans une crise qui me rend aux drapeaux. J'attends l'Empereur; voilà mon placet: plutôt partir simple soldat, que de ne pas être à la bataille de la grande famille; nous la gagnerons. Je crois encore à l'étoile d'Austerlitz.» Il pressa sa femme sur son coeur à sa réponse, que je n'entendis pas; puis je saisis encore quelques mots sur leurs petits intérêts de ménage, sur le choix d'un parrain. La douce voix s'opposait avec adresse au nom que le mari voulait absolument donner à l'enfant.

«—Mais, mon ami, c'est un nom commun, un vilain nom.

«—Louise, celui qui porte ce nom, et que la gloire a élevé si haut, est fils d'un simple et honnête artisan; il n'est né ni duc, ni prince, il l'est devenu sur le champ d'honneur. Quel plus noble patron peut avoir l'enfant d'un grenadier français? Garçon, ce sera Michel; fille, Michèle. Ainsi n'en parlons plus…»

J'en avais trop entendu pour ne pas vouloir connaître davantage ceux qui, par ce dernier mot, venaient de m'intéresser tant. La disposition de la route les forçait de passer près de moi; la femme était fort jeune et d'une figure douce et bonne. Elle portait avec fierté

L'appareil imposant de la maternité.

Sous la casquette et la blouse de l'ouvrier, la tournure et le maintien du mari révélaient le brave; sa taille était haute et fière, mais il était beaucoup plus âgé que sa femme, et me parut un de ces débris de nos plus glorieux triomphes.

«Mon brave, lui dis-je, sans le vouloir, je viens d'entendre votre conversation; je vous approuve de tenir au nom de Michel…» Il me regarda avec surprise: je l'attribuai au contraste de ma voix avec mes habits d'homme; puis ajouta, en me prenant la main sans façon: «Vous m'aiderez, Madame, à faire entendre à ma Louise qu'elle doit plus s'enorgueillir d'avoir Michel pour parrain, que son oncle, qui la dédaigne, elle, moi et son enfant.

«—Vous me connaissez! m'écriai-je.

«—Quoi! Madame, vous ne me remettez pas?

«—Non, mon brave; non, en vérité.

«—La faute en est à cet habit de pékin; mais j'espère bien demain, endosser celui sous lequel je vous ai menée voir, à Insbruck, les drapeaux du 76e.»

Alors je remis très bien le vieux sergent, et mon intérêt en augmenta. Il tenait à la main une pétition à l'Empereur pour redemander de l'activité de service. Sans le heurter trop, je lui donnai des idées plus pacifiques, ce qui charma la jeune mère; ce n'était pas faire grand tort à l'armée, quoiqu'un bon sous-officier soit toujours précieux; et l'idée de cette jeune femme laissée seule, prête à devenir mère, me parut l'excuse de mon infidélité à mes goûts; mais je ne réussis pas à faire partager mes observations raisonnables au brave Dalmont. Je lui demandai son adresse. Hélas! j'ai revu cette famille, et c'est dans son sein que j'ai trouvé les seuls véritables amis au jour de l'infortune. Dalmont me demanda si j'avais vu l'Empereur à Montmartre, et s'il devait passer de notre côté. Je répondis que je le croyais rentré au château. Alors Dalmont me pria de lire son placet. Je ne dirai pas qu'il était rédigé en style académique, mais l'ame n'y manquait pas, et en suppliant l'Empereur de lui permettre d'aider encore ses anciens camarades ou de mourir sous ces drapeaux

     Poudreux et déchirés,
     Mais déchirés par la Victoire.

Je quittai Dalmont et sa femme, leur promettant de les voir le lendemain. Le premier me dit tout bas: «Madame, vous aurez pitié de ma Louise, n'est-ce pas, au moment du départ? C'est sûr; il faut que je descende encore, avant de mourir, quelques uns de ces gredins de Prussiens ou de Russes.» Je ne m'obstinai pas, le voyant si résolu, et rentrai pour écrire aussitôt à Ney toute cette rencontre, qui avait encore été un hommage à son glorieux nom.

CHAPITRE CLIII.

Le Champ-de-Mai.—Le député du Jura.—Lettre du duc d'Orléans au maréchal Mortier.

Quand on a lu un peu l'histoire des rois de France, on sait que, sous le nom d'assemblée de Champ-de-Mars, de Champ-de-Mai, avaient eu lieu, même après Charlemagne, des solennités déjà nationales et libres, où tous les ordres se réunissaient pour discuter avec barbarie encore, mais enfin pour discuter les intérêts de la patrie. À ces époques reculées, on s'essayait déjà à lutter contre les vices et les envahissemens du pouvoir. Dès que le présent annonça une imitation de ce passé, voulant me donner un air d'importance et même de savoir près de Regnault, je me mis à feuilleter dans l'histoire des États-Généraux (édition de La Haye, 1788), les discours du lieutenant général de Xaintes Savaron, du lieutenant général de Clermont et de Miron, président du tiers-état. Je voulais près de Regnault étaler ma petite érudition, rafraîchie pour la circonstance, un peu avec ce que j'avais lu, un peu avec ce que j'entendais chez des amis et des ennemis de l'Empereur. Quant au Champ-de-Mai en lui-même, je me le représentais d'avance et tour à tour comme une grande scène de patriotisme, ou comme un habile jeu du pouvoir absolu caché derrière; cependant l'armée fut encore la portion des acteurs qui y mit le plus de bonne foi. Les pouvoirs civils avaient un peu hésité avant d'aborder la question. Je vis Regnault la veille, et je lui parlai dans le double sens des enthousiastes et des censeurs: «Ne serait-ce pas Carnot qui vous aura mis en tête que l'Empereur proclamera le roi de Rome; qu'il se retirera en signant la paix: vous irez, j'espère, et je pense que vous me direz que l'Empereur fait bien tout ce qu'il fait.

«—Puis-je répéter cette assurance?

«Non, si vous ne le pensez; mais je suis sûr que vous le penserez.

«—Je serai là avec toute ma bonne volonté, répondis-je en riant; en vérité, je vous crois amoureux de l'Empereur.

«—Et vous?

«—Moi, non, je l'aime d'enthousiasme de gloire seulement.

«—Eh bien! faites des voeux pour qu'il nous reste, car la grandeur de la France et la gloire de nos armées tiennent pour des siècles peut-être au prestige d'un nom.»

Le lendemain de bonne heure, je me rendis au Champ-de-Mars; je fus étourdie du coup d'oeil matériel, et bientôt attristée de l'effet moral. J'aperçus aussitôt une espèce d'hostilité contre l'Empereur: j'entendis la conversation de deux fonctionnaires en costume civil; leur hardiesse était presque cynique de malveillance: «Que nous veut-il avec sa parodie du règne de Charlemagne? Les barons et les preux! après avoir fait passer nos libertés sous le niveau de l'acte additionnel, croit-il nous en consoler par sa farce impériale?»

L'Empereur et ses frères parurent sous toute la magnificence d'un accoutrement chevaleresque. À la vue de ces vêtemens étrangers à nos moeurs, je remarquai sur les visages même de la multitude que l'effet était manqué. Il y avait dans ces parures impériales quelque chose de si élégant et de si soigné, qu'au lieu de cet élan admiratif qu'inspire l'aspect d'un grand homme, d'un capitaine illustre, prêt à remonter à cheval pour une nouvelle victoire et pour le salut de la patrie, on ne ressentait guère que la curiosité qu'excite un acteur qui compte dans ses débuts sur la richesse de son costume. Voilà quelle était la généralité des commentaires. On les risquait autour de moi avec une spirituelle malignité qui m'attristait d'autant plus, qu'il n'y avait rien à répondre. La nécessité du silence me faisait un mal affreux.

J'étais placée assez près du théâtre, et dans une des places réservées à la bonne compagnie; une petite femme, d'une beauté sur son déclin, mais d'une grande toilette, et en tout de cet air que le peuple, dans son énergique malice, désigne par le sobriquet de vieille comtesse, se livrait, en allemand, à des remarques où respirait toute l'amertume des opinions ennemies; elle croyait faire de l'opposition sûre au milieu d'une réunion française, en s'exprimant contre le chef de la nation dans une langue apprise assez mal, sans doute à Coblentz. Ne voulant ni surprendre ses secrets, ni entendre des lazzis humilians pour moi, je ne pus cependant me refuser le petit plaisir de son effroi. Je lui fis sentir sa sottise de supposer qu'au milieu d'une pareille foule, elle n'était comprise que de son pauvre chevalier; je la punis même un peu, je ne dis pas de ses opinions, mais de leur exagération; car enfin, qu'elle n'aimât pas l'Empereur, je le concevais; mais l'appeler un poltron, un lâche, c'était trop fort. Je m'approchai très près d'elle, et lui jetai ces mots en allemand: «Cet Empereur est encore le même homme qui écrasa tant de fois toutes les puissances que vos voeux appellent pour l'abattre; regardez-le au milieu de cette armée de cinquante mille braves prêts à mourir ou à vaincre, et persuadez bien à ceux qui le haïssent, que l'acte de souveraineté que l'Empereur commence au Champ-de-Mars, il l'achèvera dans toutes les capitales de l'Europe. Toutes les intrigues viendront encore pâlir devant son étoile.» J'accompagnai cette petite harangue nationale, qui atterra la petite comtesse, d'un certain regard insolemment moqueur, dont je sus bon gré à mes yeux. Je quittai le voisinage de quelques pas, comme s'il eût été pestilentiel intérieurement, très satisfaite de l'effet que j'avais produit; et pourtant je venais d'exprimer tout le contraire de ce que je pensais réellement, car toute la cérémonie m'avait jusque là indisposée. Au moment du service religieux qui précéda le serment, je jetai un regard de triomphe vers la petite comtesse; j'étais rendue à toute la réalité de mon enthousiasme confiant. Ce moment fut imposant de simplicité et de grandeur. Napoléon, au pied d'un autel immense, comme étendu sur le Champ-de-Mars, sembla par la dignité de son attitude, dominer cette scène. À son riche costume, je repris toute mon illusion. L'Empereur me parut alors un des plus grands hommes de l'antiquité, sacrifiant aux dieux protecteurs et aux dieux infernaux avant les batailles. Je m'unissais si bien de voeu avec lui, que j'aurais voulu avoir les vertus d'une noble victime et sublime Iphigénie, je me serais offerte en holocauste pour le salut de tous et la gloire d'un seul. Il y avait cependant sur sa figure quelques nuages de mélancolie. Je cherchais Ney et Regnault, mais impossible de les distinguer dans cette forêt de têtes. La plupart des électeurs eurent une fort belle contenance aux pieds du trône; le discours prononcé par leur orateur parut soulever aussi l'émotion populaire: je n'en puis parler, ne l'ayant ni entendu ni lu. Celui de l'Empereur arriva jusqu'à nous, et attendrit les plus indifférens; il forçait en quelque sorte les opinions, car je croyais lire sur les physionomies comme un regret d'avoir mal jugé ses intentions. Cette bienveillance passa comme l'éclair qui sillonne un hoir horizon. La proclamation du résultat des votes ramena les nuages qu'un touchant discours avait dissipés.

Napoléon, après avoir parlé d'une voix ferme, prêta serment sur l'Évangile aux constitutions de l'empire, et reçut à son tour les sermens de fidélité du peuple par les électeurs; celui de l'armée, par le ministre de la guerre; celui des gardes nationales, par le ministre de l'intérieur, qui avait la mine triste comme un reproche. Napoléon ne fit pas distribuer, mais il distribua lui-même les aigles à la garde nationale de Paris, et à la garde impériale. Alors, le silence solennel fut rompu par le cri éclatant de vive l'Empereur! qui, du Champ-de-Mars, se prolongea dans la foule inondant les quais. Les troupes défilèrent devant celui qui les avait tant de fois conduites à la victoire; chefs et soldats le saluèrent de ce regard filial de reconnaissance qui promettait de nouveaux triomphes. La foule ne se lassait d'admirer ces braves, ces bataillons vieillis de la garde, où, sur des rangs entiers, toutes les poitrines portaient cette croix d'honneur qui cachait des blessures et rappelait des services; leur attitude toujours héroïque devint pourtant silencieuse en traversant Paris; partout on se pressait sur leurs pas, on les saluait par entraînement; on semblait les plaindre par réflexion; les personnes sensées disaient: «Ils marchent à un sacrifice sublime, mais inutile.»

Je suivis long-temps ces cohortes immortelles qui emportaient mes souvenirs et aussi toutes mes espérances. Je rentrai mourant de fatigue; j'étais sur pied depuis le matin comme un vétéran qui ne peut quitter le champ de bataille que le dernier. Le soir, je rêvai gloire et bonheur: mais le lendemain cette flatteuse fumée s'était déjà évanouie devant l'image plus réfléchie des dangers publics.

Le lendemain de la cérémonie du Champ-de-Mai, j'étais chez le comte Regnault, où se trouvait beaucoup de monde. Le pour et le contre du Champ-de-Mai y fut vivement discuté; les uns blâmaient le costume de l'Empereur et de ses frères. «Et vous, mon amie, qu'en pensez-vous?» À cette brusque interpellation que Regnault me fit, un homme d'une haute stature, plutôt laid que beau, mais de ce laid de physionomie qui surprend et étonne, et qui n'est pas sans effet sur l'imagination, se mit à me regarder, et je devinai, à la surprise dont mon nom le fit tressaillir, qu'il touchait par quelques souvenirs à Oudet. Je croyais reconnaître un anneau de cette invisible chaîne qui m'attachait au passé par un regret, et me lançait dans l'avenir par l'épouvante. Je ne me trompais point. Je répondis à Regnault, les yeux sur le citoyen du Jura. Un signe mystérieux confirma mes soupçons, lorsque j'annonçai que j'aurais mieux aimé l'Empereur avec sa redingote grise et son petit chapeau, qu'en toque emplumée et en mantaille d'or et de soie, hochets d'une représentation inutile pour l'homme qui avait immortalisé un chapeau et une redingote: que tout ce luxe était pauvre et triste.

«Triste, dit Regnault?

«—Madame, répondit plus haut l'étranger, triste solennité où chacun s'observait, où personne n'était content, et où celui en qui reposent toutes les espérances avait l'air d'un roi de mélodrame. À quoi bon réveiller ces vieilles cérémonies, prêter serment sur l'Évangile. On comparait cette singulière fête à celle de la fédération de 89.

«—Les républicains, reprit Regnault avec une sorte d'amertume, sont mécontens.

«—Mais, grâce au ciel; il en reste; vous avez pu vous en convaincre, Monsieur le comte, au moment où l'on a proclamé le résultat des votes pour l'acte additionnel»; et pendant ce discours assez véhément, l'électeur du Jura ne me quitta pas des yeux; son signe m'avait interdit, et ses manières me déplurent, car j'étais effrayée de la confiance qu'il affectait de me témoigner comme à une affiliée. Je me tus, mais sans en être quitte; mon homme rompit la glace en m'adressant la parole directement:

«Vous êtes fort liée, Madame, reprit-il plus haut, avec des chefs supérieurs; demandez-leur ce qu'indiquait la contenance de la troupe en défilant devant l'Empereur. On a crié vive l'Empereur! Qu'est-ce que cela signifie? mais il y avait je ne sais quels noirs pressentimens dans les rangs. On ne sent que trop qu'ils marchent à un sacrifice qui ne sauvera ni l'empire ni la liberté. Non, continua-t-il, cette assemblée n'a pas produit l'effet que Napoléon s'en promettait. On l'attendait à son acte additionnel. Est-ce un ennemi qu'il a placé entre lui et l'opinion?»

Regnault combattit avec sa chaleureuse éloquence ce discours qui m'était en quelque sorte adressé, et auquel certainement je n'avais aucune envie de répondre. Plusieurs autres personnes présentes se joignirent à Regnault, aucune voix ne se joignit à celle de l'électeur du Jura.

La majorité était pleine de confiance dans l'Empereur, et ceux qui n'en avaient pas affectaient d'en montrer. Mon député secouait la tête. «Son régime, moitié féodal, moitié militaire, perdra Napoléon, et malheureusement la France peut-être avec lui.» J'avais intention de lui répliquer que rien n'était ennuyeux comme une république; mais je n'eus garde de m'attirer son éloquence démocratique sur les bras: je guettais, au contraire, l'occasion d'esquiver l'orateur sans qu'il me remarquât, mais impossible; il était écrit là-haut que le souvenir du malheureux Oudet m'attirerait une confiance et des aveux que, certes, j'étais loin de chercher; il me témoigna sa joie et sa surprise d'avoir enfin trouvé l'ancienne amie du général Moreau, l'homme que vous et moi nous avons vu si grand en 96, et qui, s'il eût voulu avoir un peu d'ambition seulement pour nous, nous eût épargné la représentation d'hier. Ce discours se tenait à mi-voix, comme on le pense bien. Il ne m'en inquiétait pas moins, en me déplaisant aussi: car, sans avoir de bien profondes connaissances politiques, j'en avais trop pour ne pas apprécier la position difficile de l'Empereur, et cette réflexion nuisait encore à l'électeur du Jura qui s'acharnait, dans un pareil moment, sur une pareille victime. «Oudet vous estimait fort… Il allait, je crois, dire citoyenne, tant il était dans ses montagnes. Ah! s'ils ne l'eussent assassiné!

«—Je pense, Monsieur, que Moreau n'eût point répondu à vos idées; cet illustre capitaine s'entendait à commander; mais quant au gouvernement ou à la conduite des affaires, il n'en avait ni la portée, ni le penchant.»

J'avais tourné mon visage au grand sérieux, et mon air jouait la grande importance politique. Mon initié du Jura me pressa la main, et ne me demanda pas, mais me donna, sans la moindre hésitation, rendez-vous chez moi pour le lendemain. Il y avait dans cette façon d'agir et le signe qui l'accompagnait, un je ne sais quoi de Oudet, qui, en me causant la terreur la plus sotte, me rendit docile. Je baissai la tête en signe de consentement, tout en essayant in petto d'esquiver la visite de l'électeur, que je n'évitai pas; heureusement enfin j'en fus débarrassée. Parmi les assistans était un capitaine de chasseurs; il arrivait de Lille, où il s'était trouvé avec le duc de Trévise. Je m'approchai du groupe qui environnait cet officier; car j'avais entendu prononcer le nom du duc d'Orléans, prince que je n'avais pas vu à l'époque du retour des Bourbons en 1814, mais dont le souvenir se mêlait trop aux brillantes époques de nos premiers triomphes pour que j'entendisse prononcer son nom sans un vif enthousiasme. Je ne savais pas alors qu'en admirant avec tous ceux qui se trouvèrent chez le comte Regnault, la lettre que le duc d'Orléans avait adressée au duc de Trévise, et que je copie comme on me l'a lue, je ne savais pas alors que, bientôt j'allais avoir un autre motif d'admiration et d'éternelle reconnaissance pour la noble et courageuse compassion que le prince français témoigna à d'illustres victimes. On interrogeait à l'envi cet officier, qui ne tarissait pas sur l'éloge de la belle tenue, du bon air que le duc avait en militaire. J'étais à Péronne quand Mortier fit mettre à l'ordre du jour les lettres de service qui le firent connaître aux troupes comme leur commandant en chef; je l'ai entendu répéter avec plaisir, au duc de Trévise, qu'il avait servi avec lui dans la mémorable campagne de 92. Vous ne sauriez croire l'enthousiasme qui éclatait partout, à Douai, à Lille. Le 20 mars, l'admiration avait également accueilli l'instruction si sage, que le duc d'Orléans envoya aux commandans «de faire céder toute opinion au cri pressant de la patrie, d'éviter les horreurs de la guerre civile; de se rallier autour du roi et de la charte constitutionnelle; surtout de n'admettre, sous aucun prétexte, dans nos places, les troupes, étrangères.» C'était peu d'heures avant que nous arriva le message de l'Empereur, de rétablir le pavillon tricolore et de ne plus obéir à d'autres ordres qu'aux siens. Le duc partit le 21 pour Valenciennes, où il fut également accueilli avec un remarquable intérêt; on se rappelait l'y avoir vu commander au commencement de la glorieuse lutte de la France contre les armées coalisées. Le duc d'Orléans revint, sachant le roi arrivé le 22 à Lille, qu'il quitta le 23; il n'y avait aucun ordre donné, ni au prince, ni aux autres commandans militaires; tout se ressentit dans ce départ de l'avis que le maréchal Mortier donna au roi. Je ne saurais rendre avec quel intérêt on se faisait répéter tous ces détails. Cet officier ajoutait encore une infinité de traits du caractère affable et plein d'aménité du prince, et il mettait une extrême importance à parler de l'estime et de l'amitié que S. A. R. témoignait partout pour le maréchal Mortier. «En voici, disait-il, un monument honorable, autant pour celui qui l'a écrit que pour celui qui l'a reçu», et il nous montrait la copie de la lettre. Pour être sûre d'en avoir une, et écrivant très vite, j'offris d'en faire plusieurs à l'instant. «Pour moi! si ce n'est pas abuser de votre obligeance,» retentit à mes oreilles. J'en fis cinq, dont j'en transcris une, la garantissant authentique; on peut le croire à mon respect pour le prince, dont, bien jeune, j'admirai le bouillant courage, à Valmy, Jemmapes, au moulin de Rousu, au bois de Frenu et en tête du bataillon de Mons, culbutant l'armée autrichienne, et pénétrant dans les redoutes la baïonnette en avant.

COPIE DE LA LETTRE DU DUC D'ORLÉANS AU MARÉCHAL MORTIER.

Lille, 23 mars 1815.

«Je viens, mon cher maréchal, vous remettre en entier le commandement que j'aurais été heureux d'exercer avec vous dans les départemens du nord. Je suis trop bon Français pour sacrifier les intérêts de la France, parce que de nouveaux malheurs me forcent à la quitter. Je pars pour m'ensevelir dans la retraite et dans l'oubli. Le roi n'étant plus en France, je ne puis plus vous transmettre d'ordre en son nom, et il ne me reste qu'à vous dégager de l'observation de tous les ordres que je vous avais transmis, et à vous recommander tout ce que votre excellent jugement et votre patriotisme si pur vous suggéreront de mieux pour les intérêts de la France, et de plus conforme à tous les devoirs que vous avez à remplir. Adieu, mon cher maréchal; mon coeur se serre en écrivant ce mot. Conservez-moi votre amitié dans quelque lieu que la fortune me conduise, et comptez à jamais sur la mienne. Je n'oublierai jamais ce que j'ai vu de vous pendant le temps trop court que nous avons passé ensemble. J'admire votre noble loyauté et votre beau caractère, autant que je vous estime et que je vous aime; et c'est de tout mon coeur, mon cher maréchal, que je vous souhaite toute la prospérité dont vous êtes digne, et que j'espère encore pour vous.

«Signé L. P. D'ORLÉANS.»

Voici encore un des incidens qui avaient marqué pour moi la journée du Champ-de-Mai, et que j'allais passer sous silence, quoiqu'il me rappelle une scène touchante. Les troupes marchaient par pelotons sur toute la largeur du boulevart. Près de la Madeleine, je remarquai une femme d'une quarantaine d'années, forte, grande, et d'un air même un peu dur; elle tenait le bras d'un jeune homme de quinze ou seize ans, et regardait les soldats qui défilaient, comme pour y reconnaître quelqu'un. Au deuxième rang des grenadiers de la jeune garde, elle s'élance en s'écriant: «Henri! mon fils! ah! laisse-moi te voir encore une fois;» et elle marche au pas de la colonne, parlant toujours à son fils, qui était second de file du premier rang. Je suivais de très près; je n'aurais pas voulu perdre cette scène faite pour mon imagination et mon coeur. Cette femme montrait le sien à découvert, et tout y était digne d'admiration. Son langage, s'il manquait du poli de l'usage et de l'éducation, n'avait rien non plus du trivial qui déparerait les plus beaux sentimens: «Mon fils, mon Henri, tu vas combattre pour la troisième fois les étrangers qui en veulent à notre belle France; rappelle-toi ton père, que tu suivis, enfant encore, à Austerlitz, à Iéna, à Wagram; cher Henri, je te vois peut-être pour la dernière fois. Tu viens de prononcer en face de la France le serment patriotique de vaincre ou de mourir pour sa défense. Va, mon fils, sois digne de ton père, et surtout fidèle au drapeau.» Le jeune grenadier répondait à sa mère, et pressait son arme contre son coeur, regardant avec fierté la croix qui le couvrait: tout le monde était attendri; car, malgré ses élans de patriotisme énergique, il y avait une douleur si maternelle dans ses regards étendus sur un fils chéri, qu'on ne pouvait entendre ces adieux sans soupçonner quelque chose d'extraordinaire dans leur destinée.

Au moment où les troupes passèrent devant la place Vendôme: «Henri, dit la mère en élevant la voix, et en étendant la main pour désigner la colonne de nos triomphes, Henri, mes amis, camarades de mon fils, rapportez encore assez de canons ennemis pour élever un monument pareil à la gloire nouvelle de l'armée.» Les grenadiers levèrent la tête avec un air qui en donnait l'espoir. Les personnes, que la curiosité avait, comme moi, pressées près de la mère de Henri, crièrent, comme par inspiration, vive l'Empereur! et ce cri se répéta par la foule, qui suivait ou venait au devant des troupes.

Un peu plus loin, la femme, qui avait excité si vivement ma curiosité, s'adressa à son plus jeune fils, qui suivait tristement: «Louis, dis adieu à ton frère; et si nous devons pleurer sa mort, jure-lui de vivre et mourir comme tous les nôtres, pour la France.» Les colonnes ne s'arrêtaient plus, et marchaient à pas plus pressés. Un pressement de main, un dernier regard, un dernier cri d'adieu se firent entendre, et alors la mère, s'échappant de la foule, traversa rapidement le boulevart. Je la suivis; elle ne se croyait pas observée: elle céda alors à toutes les terreurs maternelles. Elle descendait par la rue Basse-du-Rempart; je la vis s'appuyant contre l'hôtel d'Osmond: son jeune fils tâchait de la consoler par toutes ces assurances d'amour qui vont si bien au coeur d'une mère.

Je m'approchai de cette scène filiale, et ayant toujours regardé la franchise comme un moyen de succès, je m'avançai et avouai que je l'avais suivie, écoutée. À mes premières paroles, cette femme me lança un regard où respirait toute la dignité maternelle, et me dit: «Je suis française et mère, fille, soeur et veuve de braves morts pour la France; je lui donne aujourd'hui mon fils, mon aîné, mon fils bien-aimé; j'ai dû ne pas affaiblir son courage par la vue de mon désespoir; mais croyez, Madame, qu'on ne fait pas de pareils sacrifices après tant d'efforts, sans que le coeur ne se déchire?… Ah! Louis, attirant son jeune fils dans ses bras, viens, oh! viens consoler ta malheureuse mère.

«—Si l'amitié d'une étrangère peut quelque chose pour de tels chagrins, venez chez moi; ma demeure est près d'ici, vous y reprendrez un peu de calme.

«—Vous êtes bien bonne, Madame, mais excusez-moi de n'en point profiter; si vous me donnez votre adresse, j'aurai le plaisir de vous aller voir un autre jour; car vous n'êtes déjà plus une étrangère pour moi, et vos traits même ne me sont pas inconnus. Je crois bien vous avoir vue chez la reine Hortense, nous sommes de la maison.» Je ne la remis point, mais je fus charmée du hasard qui me rapprochait de Mme Dallié, comme elle disait se nommer, et je me promis bien de faire connaître et valoir cette scène si honorable pour elle, dont je venais d'être témoin; nous montâmes la rue ensemble, et j'appris que cette dame était veuve d'un militaire qui avait commencé comme soldat, à Lodi, et qui était mort lieutenant de la vieille garde à Leipsick.

«J'avais confié Henri à son père pour l'aguerrir; en le voyant partir aujourd'hui pour cette décisive campagne, je n'ai pu agir autrement que je n'ai fait; mais pensant maintenant que peut-être je ne verrai plus mon fils, hélas! je sens comme un remords… Mais, non, nous sommes Français; périssons tous plutôt que de voir l'étranger encore inonder nos villes…

«—Croyez-vous, Madame, que l'Empereur restera le maître.

«—Je le désire et l'espère.

«—Ah! qu'il revienne victorieux; que la France soit encore grande.» Je quittai Mme Dallié, qui me promit de nouveau de venir me voir. Je racontai à mes amis, à Regnault surtout, cette rencontre, en lui rendant mes impressions du Champ-de-Mai; il fut plus content de la première que des autres, et me dit de Mme Dallié des choses faites pour me la rendre une amie précieuse. «C'est dans un genre moins élevé, un dévouement comme le vôtre, même désintéressement, même courage; elle aurait dix garçons, qu'ils seraient soldats! Elle a été attachée à l'impératrice Joséphine, et vous dira des anecdotes fort piquantes de l'intérieur de l'Empereur et de sa première femme; en vérité, ma chère amie, vous êtes la femme aux rencontres; celle-là est fort bizarre; tenez, vous devriez m'écrire cela tel que vous venez de me le raconter.

«—Pourquoi?

«—Que sais-je, pour le montrer à l'Empereur, peut-être.

«—Allons donc; mais, au fait, cela ne peut lui faire de la peine; qui sait s'il ne faudra pas bientôt, enrégimenter le sexe de la faiblesse, mais des nobles sentimens; Mme Dallié a des dispositions et la taille des grenadiers.

«—Moi, je m'enrôle dans la cavalerie légère.»

«—Corps d'avant-garde du maréchal Ney», ajouta-t-il en riant.—«Vous l'avez dit, monsieur le comte.»

Ce ton de plaisanterie cessa bien vite, car Regnault était péniblement agité; il avait beaucoup trop de pénétration en politique, pour ne pas entrevoir le véritable état des choses; il était en outre tourmenté par la crainte des intrigues intérieures: «l'Empereur est entouré de gens qui le haïssent, parce qu'ils lui doivent tout; il y en a d'autres qui ne l'acceptent que comme un figurant de leur république impossible. Il a reçu les lettres les plus insolentes au sujet du Champ-de-Mai. L'Empereur est sombre, inquiet. Nous allons encore avoir la cérémonie des aigles, au Louvre; c'est presque par prévoyance contre des mécontentemens que je suis fâché de lui voir craindre.

«—Vous ne savez pas, monsieur le comte, que si j'étais conseiller de l'Empereur, je lui dirais: Aujourd'hui, où le sort des armes va décider entre vous et l'Europe, ne consultez que votre armée; là est votre véritable force, et, couvert de votre manteau de victoire, venez mettre à la raison toutes ces importances civiles, si insolentes dans la prospérité, si hautaines aujourd'hui envers le génie militaire qui seul peut les défendre. Battons-nous, monsieur le comte, et si Napoléon succombe, eh bien, nos sénateurs, et le corps-législatif, si fiers, pourront s'immortaliser à la républicaine, en attendant leur sort dans leur chaise curule. Je ne sais quel gouvernement peut être le meilleur, mais celui de la gloire a du moins un si brillant côté; voilà mon avis.

«—Et vous avez bien raison; mais si l'intrigue, la haine, la force d'inertie des royalistes, le fanatisme des initiés d'Oudet se donnent la main et s'entendent, Fouché peut organiser cette coalition contre nous. L'Empereur le sait: que ceux qui le disent cruel le connaissent mal; il y a dans son caractère une pente irrésistible pour le pardon, et une confiance toujours disposée à croire au repentir.»

Regnault, en parlant des peines qu'il supposait à Napoléon, m'inspirait comme du respect; car il y avait un intérêt d'ami, qui rend honorable jusqu'à la prévention dans les jours de malheur. Hélas! nous avancions à grands pas du moment qui allait ensevelir les espérances de la plus brave armée, sous le deuil du Mont-Saint-Jean.

CHAPITRE CLXI.

Veille de mon départ pour l'armée.—Noémi.—La dame allemande.—Regnault.—Mme Lavalette.

La campagne allait s'ouvrir. Le départ de Napoléon était imminent. Tous les généraux avaient pris la poste pour les frontières, et j'avais eu bien des adieux sur le coeur. Une journée tout entière, consacrée à ces soins, avait à peine suffi; et j'étais rentrée à près de huit heures sans avoir dîné. Une surprise bien extraordinaire m'attendait: je trouvai chez moi Noémi, qui s'y trouvait depuis plusieurs heures; elle me parut au désespoir. «Murat est en France, me dit-elle, détrôné, fugitif, proscrit. Je veux voler sur ses traces, le rejoindre, le consoler, ou mourir avec lui.

«—Calmez-vous, mon amie. Mais pourquoi ne vous vois-je qu'aujourd'hui? Pourquoi n'êtes-vous pas venue plus tôt vers ce coeur fait pour vous comprendre?

«—Ah dieu! depuis l'imprudente et coupable ingratitude de Murat pour l'Empereur, j'ai vécu dans de mortelles angoisses et une anxiété inconcevable. J'ai presque toujours voyagé. J'arrive d'Aubagne en ce moment, et j'y retourne. Le général Manhès, aide de camp de Joachim, est arrivé à Toulon. Tout est fini. La capitulation de Casa-Lauza a livré le royaume du beau-frère de Napoléon aux Autrichiens, qui y sont abhorés, mais souverains maîtres. Lord Exmouth occupe la rade de Naples pour garantir les traités. Joachim n'est pas même nommé dans les stipulations; il a été trahi par ses alliés étrangers avec le cruel remords de l'avoir mérité; mais en est-il moins à plaindre? Grand Dieu! le malheur de celui qu'on aime est une épreuve au-dessus des forces d'une femme! Il n'a pas voulu rester oisif. Caché à Cannes, toute obscurité pèse à son caractère; je le crois néanmoins en ce moment à la campagne de l'amiral Allemand. Il craint que la reine ni ses enfans ne puissent venir le rejoindre en France; il s'en désespère. Le jour où Baudus, l'envoyé de Fouché, lui a porté la sèche, hélas! et trop juste réponse de l'Empereur, Joachim s'est abandonné à toute la violence de son caractère; et, malgré les mystérieuses réticences de l'ambassadeur, il en avait été assez dit pour que tout l'être du roi malheureux en fût bouleversé; il voulait se travestir, s'embarquer, aller à Paris à la tête d'un escadron… Ah! que n'ai-je pas déjà tenté pour le calmer, et que ne me reste-t-il pas à souffrir encore?»

Je tâchai d'offrir à la pauvre Noémi toutes les consolations du plus tendre intérêt; elle venait me prier de la tenir au courant de tout ce que je pourrais savoir de Regnault et de mes autres connaissances sur les dispositions de l'Empereur à l'égard de Murat. «Il a le coeur bon, il ne sait pas se venger; il ne commencera pas par son malheureux beau-frère.»

Non seulement je promis tout à la triste amie du roi proscrit, mais, en la prévenant de mon départ pour l'armée, je lui dis de m'adresser ses lettres chez le comte Regnault; que je le préviendrai de les ouvrir, et que de cette façon elle aurait de promptes et sûres réponses. Pauvre Noémi! elle partit moins agitée. Je ne prévoyais guère que la rapidité des événemens allait bientôt niveler la destinée des deux monarques. Je vis le soir un instant le comte Regnault, et il me montra toute son obligeante bonté, en promettant de tenir la pauvre Noémi exactement au fait.

«Quant à de l'espoir, je ne lui en saurais beaucoup donner, me dit-il; car Murat a tout gâté encore, par sa folle entreprise de l'affranchissement de l'Italie. L'Empereur n'avait cessé de lui recommander de se tenir tranquille. La capitulation de Caza-Lauza est une infamie, et prouve que l'on ne cherche qu'à le traiter en proscrit, et non en souverain malheureux. Les Autrichiens ont pris possession du royaume de Naples au nom de Ferdinand IV, et cette capitulation ne contient pas un seul article en faveur du roi de Naples, pas une disposition qui puisse le rassurer sur le sort de sa famille. Tout cela, ma chère amie, est triste, désolant; mais n'en montrez pas toutes les noires couleurs à Noémi. La victoire peut tout changer, tout rétablir. Le coeur de Napoléon ne tiendra pas aux larmes d'une soeur aimable et chérie, et au repentir d'un homme dont il admire l'éclatante bravoure.

«—Mon ami, que vous êtes bon de penser et de vous exprimer de la sorte; mais écrivez-le à cette pauvre Noémi, cela la rassurera et adoucira l'agitation pénible du malheureux Joachim.» Et Regnault, qui avait le meilleur coeur du monde, écrivit à l'instant même quelques lignes que j'envoyai aussitôt.

Regnault, ce jour-là, me reparla de sa correspondante allemande. «Comment, lui dis-je, une femme charmante et jeune peut-elle s'abaisser à un métier plus vil que celui des malheureuses, qui, du moins, ne perdent qu'elles-mêmes; mais vivre pour trahir, trafiquer de l'infortune des autres, n'avoir pas un égard qui ne cherche à nuire, pas une pensée qui ne soit un lâche intérêt, voilà, je vous l'avoue, une existence que j'ai de la peine à comprendre, et pourtant cette maudite petite figure est ravissante.

«—Si Charles de Labédoyère voulait penser cela, me dit-il en riant, la petite femme étoufferait de bonheur.

«—Elle l'aime?

«—À en perdre la tête, et cela finira mal. Labédoyère la dédaigne, parce qu'il connaît son état.

«—Et parce qu'il est fou d'une autre.

«—Eh bien! j'estime encore plus Labédoyère pour cette délicatesse; et cependant je plains la jolie Allemande; car être dédaignée dans ses charmes est chose bien pénible à l'amour-propre d'une femme; mais être repoussée pour mépris mérité, c'est à en mourir. L'amour que celle-ci éprouve me la fait prendre en compassion; elle vous intéressera plus encore, lorsque vous saurez l'enchaînement de circonstances qui l'ont réduite à avoir recours au potere tenebroso[2]. Mariée fort jeune, la baronne Za fut malheureuse avec le mari que sa famille seule avait choisi. Dans un premier voyage en France, les répugnances de la baronne prirent un caractère si prononcé, que son mari demanda et obtint une séparation à l'amiable, en lui accordant une pension de 12,000 francs; elle resta à Paris, et cette somme lui fut pendant six ans régulièrement payée. Une pareille fortune eût été suffisante pour une femme raisonnable; mais la baronne avait contracté des goûts ruineux; jeune et belle, elle n'eut pas assez de force pour renoncer à l'éclat dont elle avait brillé, et ne rabattit rien de ses dépenses, quoiqu'on lui eût plus tard retiré sa pension. Des lettres de sa famille lui avaient ouvert les salons de Mme de Staël; elle y fut remarquée, et son goût pour le luxe en augmenta. Ce n'était pas assez; la fatale passion du jeu la posséda bientôt. Les dettes arrivèrent. Le départ de sa célèbre amie la livra à toute l'horreur d'une humiliante position. Elle la peignit à son amie dans une lettre éloquente qui, malheureusement, ne parvint pas, Mme de Staël, à cette époque, étant observée et menacée de l'exil. On crut avoir surpris une trame; le ministre de la police envoya des agens secrets chez la baronne, qu'on trouva chez elle occupée à écrire sur un secrétaire couvert de lettres et autres papiers. L'ordre était de tout saisir; il fut exécuté. La pauvre baronne était restée anéantie; l'un des visiteurs, homme adroit et entraînant, lui parla avec intérêt de ses relations avec Mme de Staël. Les lettres trouvées là venaient d'apprendre que Mme de Staël avait souvent usé de son ascendant sur le mari et la famille de la baronne pour lui faire obtenir des secours, sans lesquels la ruine eût été plus tôt et plus complétement consommée. Dans plusieurs de ces lettres, son père, faisant allusion à l'intérêt que Mme de Staël prenait à la baronne, lui recommandait de ne se diriger que par ses avis. À cette condition, il lui disait qu'elle pouvait espérer de se revoir un jour chérie et honorée dans sa famille et sa patrie. On attacha un sens politique à cette exhortation paternelle, la baronne resta quelques jours en surveillance. Ce qui prouve qu'elle était née bonne et sensible, c'est que dans ce terrible moment la pauvre baronne pensait plus à Mme de Staël qu'à elle-même. On avait parlé de cette dame comme suspecte au gouvernement, et elle s'occupait de l'avoir peut-être compromise sans le vouloir. On ne trouva heureusement rien dans les papiers qui pût donner lieu à priver la baronne de sa liberté; mais son esprit, ses relations tentèrent; on pensa qu'une personne de ce rang pourrait être utile. Sa fâcheuse position aida à la faire donner dans le piége. On lui détacha un homme habile qui vint l'endoctriner avec des maximes captieuses et des offres brillantes; la malheureuse baronne l'écouta avec cette espérance qui est bien près du consentement; cependant, lorsqu'elle pénétra toute l'étendue des services qu'on voulait d'elle, son ame, un peu relevée, repoussa avec mépris l'or de la corruption. On la laissa quelques jours à elle-même; l'ennui, la solitude, les chagrins l'ébranlèrent. Le besoin fit le reste. Je l'ai toujours crue très malheureuse; jamais je ne l'ai vue sourire.

«—Je le conçois; j'en avais presque pitié; à présent, je la déteste. Une femme bien née, assez heureuse pour pouvoir invoquer l'amitié de la femme célèbre qui n'eût point repoussé sa détresse, a pu consentir à un opprobre qui dégrade l'ame sans retour! ah! ne me parlez plus de votre Allemande; elle m'avait naguère séduite; mais je la trouve bien hardie d'oser aimer le plus aimable et plus séduisant des braves. Y pense-t-elle?

«—Ma chère amie, le métier qu'elle fait est pourtant nécessaire.

«—Hélas! oui; et il n'aurait tenu qu'à moi que vous ne me rangiez dans cette belle catégorie.

«—Non, non, jamais vous n'auriez pu lui ressembler; mais avec la déférence que mérite votre caractère, vous auriez dû penser un peu plus à la fortune.

«—Je vous crois trop mon ami, pour penser que vous parliez sérieusement.

«—Vous avez raison; mais l'Empereur sait vos services d'enthousiasme, et ils mériteront une haute reconnaissance.

«—Puissiez-vous dire vrai, monsieur le comte; je croirais alors avoir une noble et honorable fortune.

«—Bizarre et excellente femme», me dit-il d'un ton qui me fit bien plaisir, et nous nous séparâmes, non sans quelques amicales remarques sur ma passion pour la guerre, qui allait dès le lendemain m'emporter à de nouveaux hasards.

Parmi les femmes que j'avais rencontrées soit chez Regnault, soit chez Cambacérès, celle que j'avais le plus remarquée était madame Lavalette[3]; quelque chose d'attrayant dans ses manières et son enthousiasme de parti me captivaient: nous n'avions aucune relation intime à cette époque; cependant nous nous rencontrions toujours avec un extrême plaisir, et j'avoue que je fus bien agréablement surprise de voir arriver cette dame chez moi, me demander si j'avais quelque facilité pour faire parvenir directement une lettre. J'eus un bien réel plaisir à causer d'intimité avec cette femme aimable et spirituelle, à qui le sort me réservait plus tard de donner une preuve de vif intérêt, qu'elle sut apprécier d'une manière touchante. Madame Lavalette était très amie avec Charles de Labédoyère, à cette époque encore au sein de la gloire et de ses brillantes espérances, rêvant, comme Ney, gloire et bonheur pour la France, et qui bientôt allait, comme le prince de la Moskowa, terminer sa carrière sans utilité pour la patrie. Je vis ainsi, avant mon départ, madame Lavalette; mais avec de pénibles pressentimens. Je promis de lui écrire; car, partant pour rejoindre l'armée, nous devions supposer une longue absence. «Nous vaincrons; l'Empereur commencera par repousser l'ennemi au delà des frontières; qui sait ensuite jusqu'où nous irons?» Hélas! nous comptions sur des triomphes, et déjà le mot de défaite était murmuré dans les cyprès qui allaient ombrager, au Mont-Saint-Jean, le vaste tombeau de la valeur malheureuse.