CHAPITRE CLXXII.
Madame de La Valette.—Sédition de 1816.—L'ami du baron Larrey.—Retour à Bruxelles.—Tournée officieuse.—Vision.—Affligeantes nouvelles.—Mort du duc de Kent.—M. de La Tour-du-Pin, ambassadeur de France près le roi des Pays-Bas.—Le compatriote de Lemot.
Je ne dois pas entrer dans les détails politiques de la conspiration de Lyon, qui éclata au mois de juin 1816. Je me bornerai aux remarques que je pus faire, ainsi que Mme de La Valette que je voyais assidûment, sur l'intérêt général qu'inspirait aux gens les plus honnêtes une insurrection qu'on pourrait appeler celle de la pitié, mais d'une pitié électrique. Le mouvement de Lyon tenait uniquement aux sentimens d'intérêt qu'inspirait le jugement du général Duvernet. Mme de La Valette était courageuse, spirituelle et décidée. Elle prit son parti sur la résignation de son mari. Mais quand je tâchais de lui faire entendre qu'elle risquait son repos pour une impossibilité, elle me répondait: «Il n'est rien dont on ne vienne à bout avec de l'or et surtout avec une volonté.»
Il y avait quelques jours que je me préparais à partir. Je ne voulais pas m'attacher à des projets qui dépassaient l'amitié. Mme de La Valette était une femme fort extraordinaire; souvent, en l'engageant à être prudente, à ne pas hasarder des démarches ni entretenir des relations qui pourraient élever des charges contre elle, elle ne faisait que prendre plus de résolution à les affronter: on eût dit qu'elle se plaisait surtout à défier la fortune.
Mme de La Valette voyait beaucoup de monde; nous étions au 28 mai, et ce jour-là il y avait eu chez elle une réunion plus nombreuse qu'à l'ordinaire. On m'apporta une lettre; elle était de Sabatier. Comme il n'y pouvait avoir indiscrétion, je le nommai, et une des personnes présentes me dit: «Savez-vous s'il est parent du célèbre Sabatier, chirurgien des Invalides, qui forma notre brave Larrey?» Je lui dis ce que je savais, et sans décider la question de la parenté des Sabatier. Ce commencement de conversation nous amena à parler beaucoup de l'intrépide baron Larrey.
J'ai dit déjà que M. le baron Larrey était la providence de nos militaires blessés: il en était aussi le défenseur. Voici encore un trait qui me fut alors rappelé, et que je me fais un devoir de ne pas omettre. Après les batailles de Bautzen, nos jeunes conscrits blessés, qui avaient fait leur apprentissage sur un si terrible champ de bataille, avaient été accusés d'une lâche et volontaire mutilation: Larrey indigné (et qui mieux que lui pouvait attester un courage dont il avait vu les preuves jusque sous la mitraille ennemie?), Larrey rassembla tous les chirurgiens supérieurs, et démontra la glorieuse légalité des blessures. Napoléon, en lisant le rapport du jour, rendit justice au courage calomnié, et surtout à l'homme généreux qui à toutes ses autres vertus joignait encore le courage de dire la vérité.
«Ah! Monsieur, dis-je au compatriote du baron Larrey, l'humanité et la gloire lui doivent des autels! J'ai parcouru presque tous les pays où nos armées ont passé, et dans presque tous retentit ce nom du chirurgien en chef, ce nom pacifique et immortel. En Italie, à Venise surtout, on n'en parle encore qu'avec attendrissement. Dans le Frioul, ses prodiges furent encore plus admirés. Mais le beau trait de cette vie d'héroïsme et de bienfaits, c'est celui que le maréchal Ney me raconta plusieurs fois: à la bataille d'Aboukir, où Larrey donna, ainsi que le général en chef, ses chevaux pour le transport des blessés, c'est là qu'il opéra le général Fugières, sous le canon, et que Bonaparte lui remit l'épée que Fugières lui avait offerte, en ajoutant au don des mots que l'avenir a rendus prophétiques[8].»
Je parlais avec beaucoup de feu dans cette réunion d'amis dévoués à la même cause. J'y produisis l'effet que souvent j'avais produit avant la fatale catastrophe de 1815: c'est de me faire croire profondément initiée aux secrets politiques, tandis que mon coeur et mon singulier caractère furent uniquement cause de ce que j'en appris pour ainsi dire par accident. La personne qui m'avait particulièrement adressé la parole au sujet du baron Larrey était un riche propriétaire des Hautes-Pyrénées, près de Bagnières. Il était parent par alliance d'un des Girondins condamnés par les comités révolutionnaires, et que le célèbre Laréveillière-Lepeaux accompagnait, dans un sublime dévouement, jusqu'aux pieds de l'échafaud. On parla et on s'inquiéta beaucoup dans cette soirée du sort du général Mouton. Je crus deviner un projet de le soustraire à sa sentence, et j'avoue que je m'y serais dévouée s'il n'eût fallu que ranimer des souvenirs, stimuler un zèle courageux, pour arracher un brave militaire à la mort; mais je crus démêler d'autres intérêts, d'autres vues, et le soir même je prévins Mme de La Valette de mes appréhensions et de ma ferme résolution de partir.
«Je serais fâchée, me dit Mme de La Valette, de vous retenir, d'autant plus qu'en partant vous pourrez me rendre des services qui n'ont rien de contraire aux règles de conduite que vous vous êtes imposées; vous ne refuserez pas de remettre plusieurs lettres que je ne veux pas envoyer par la poste, et que je ne peux confier qu'à votre sûre amitié.» Je me chargeai de toutes; toutes étaient confiées ouvertes, et non seulement je n'en lus aucune, mais, aussitôt remises, j'oubliai l'adresse. Ces lettres me firent faire de singuliers détours, et il fallut ma grande habitude de courir en voiture, à cheval, en diligence et en poste, sur les grands chemins, pour ne pas prendre en ennui mes courses de Paris, d'où il me fallut aller en premier au Bourget, à Verte-Feuille, à Soissons, à Laon, à Avesnes, d'où enfin je me rendis à Mons, et de là à Bruxelles.
J'arrivai dans cette dernière ville le 18 juillet, malade de corps et d'esprit, et presque folle de l'accumulation de tant de souvenirs, et, malgré mon caractère résolu, dans un accablement mortel; je me mis au lit dans cette disposition d'esprit où Macbeth dit que l'homme le plus fort est à charge à lui-même. Je restai sans fermer l'oeil jusqu'à près de deux heures; enfin, endormie de fatigue et de souffrance, j'avais pleuré, prié, en pensant à ma bonne soeur Thérèse et aux peines que Léopold aurait éprouvées à la lecture de ma lettre, qui lui avait appris ma présence près de lui et mon départ sans le voir. Je ne puis attribuer qu'à ce chaos d'agitations le rêve terrible qui précéda mon réveil… Je me crus au bras de Léopold, dans un souterrain à peine éclairé par quelques lampes. Une réunion nombreuse d'hommes vêtus bizarrement l'encombrait; ils parlaient entre eux; Léopold me serre vivement dans ses bras, puis me repousse loin de lui; le groupe d'hommes se sépare, et au milieu paraît un piquet militaire; je veux m'élancer au devant de Léopold, je ne puis… Mes cheveux se hérissent, ma langue glacée me refuse un son; une détonation me fait tomber et me réveille; ma lampe de nuit était éteinte, et je n'eus ni la force ni le courage de me lever pour la ranimer; j'aurais craint de heurter un cadavre… À ce moment, l'horloge de Saint-Gudule sonna cinq heures… Ah! me dis-je, étouffant de sanglots, le jour est si peu avancé, ce n'est qu'un rêve… Oui, Dieu de miséricorde, faites que ce ne soit qu'un rêve et non un épouvantable pressentiment… Cinq heures… Oh! non, non… J'étais réellement éveillée, le jour commençait à poindre à travers les volets et les doubles rideaux; tout à coup il passa comme un nuage devant mes yeux, et il me sembla entendre une voix, une voix chérie, bien connue, murmurer 7 heures, 7 décembre… Je jetai, non pas un cri d'effroi, mais une plaintive prière; mon égarement fut tel, que je tendis les bras, que j'invoquai une ombre adorée, une ombre illustre…
Je n'ai eu que bien rarement le soulagement de perdre connaissance dans une grande douleur, mais j'éprouvai un anéantissement si total après cette terrible émotion, que lorsqu'à huit heures la servante m'apporta le déjeûner, elle recula d'épouvante, en jetant les yeux sur mon visage pâle et altéré, et m'en demanda la cause. Il me fut impossible de lui répondre autrement que par des larmes. Cette fille était bonne, les Français étaient très aimés en Belgique, surtout à Bruxelles; je passais pour une veuve de militaire, mort à Waterloo; cette fille se mit près de mon lit, me prodigua tous les soins d'un intérêt touchant. La pauvre Marianne ne pouvait prévoir qu'elle manquerait le but, en me donnant des nouvelles arrivées de France, qu'elle supposait être ma patrie, et elle me remit une lettre qui m'apprenait l'arrestation de mon imprudente amie madame de La Valette[9]. La lettre était du compatriote du baron Larrey; il me mandait d'être sans aucune inquiétude, qu'il était sûr de la non-participation de son amie à l'insurrection, et que je pouvais compter sur une prochaine lettre qui m'annoncerait la mise en liberté. En effet, quinze jours après, une seconde lettre de la même personne en renfermait une de madame de La Valette elle-même, où elle m'annonçait son acquittement et sa résolution de partir pour l'Amérique.
«Je vous trouverai à Bruxelles avec mon mari et mes enfans; nous nous exilons tous, m'écrivit-elle; hélas! que n'avons-nous pu y conduire l'infortuné Duvernet; vous savez, sans doute, que le conseil de guerre le condamna à mort, que le conseil de révision a confirmé la sentence et qu'elle a eu sa terrible exécution le 19 juillet, à cinq heures du matin… Mouton-Duvernet est mort avec le courageux sang-froid du champ de bataille, et la fermeté énergique qui brilla dans son discours à la tribune nationale, et qui fut cause de sa condamnation. Mon amie, venez avec nous, nous voguerons en famille vers les libres rivages du Nouveau-Monde; votre coeur y trouvera des souvenirs et votre esprit des inspirations sous le toit hospitalier des proscrits. Dans quinze jours nous vous embrasserons à Bruxelles.»
J'avais lu machinalement la fin de cette lettre, car le récit de la mort de Duvernet m'avait absorbée. J'étais seule, assise au secrétaire. Je ne rougis pas d'avouer que cette singulière coïncidence d'une catastrophe avec un rêve encore présent me causa une sorte de terreur qui me fit fermer les yeux et rester immobile, comme si j'eusse craint de voir autour de moi… Heureusement qu'on vint, en portant les lumières, me rendre à moi-même… Je passai plusieurs jours sans sortir; je n'avais encore donné à aucune de mes connaissances avis de mon arrivée à Bruxelles; j'avais même poussé cette négligence à ne pas m'informer du duc de Kent: j'eus la douleur d'apprendre qu'il était alité et fort dangereusement malade. Ce chagrin me fit sortir de mon apathique léthargie. L'idée qu'une mort prématurée allait frapper cet homme si bon, si bienveillant et si aimable, me causa une agitation nouvelle qui sauva peut-être ma vie et ma raison, en me rendant le bienfait des larmes. Si la femme célèbre qui a peint d'une manière si touchante les souffrances de l'infortunée Lavalière; si madame de Genlis a raison en disant: que toutes les larmes viennent du coeur, et que pleurer c'est aimer, j'aimais le prince anglais; car sa mort m'a fait verser des pleurs, et, je puis l'assurer, sans que mon intérêt y entrât pour la moindre chose. Hélas! les belles qualités de l'âme sont si rares, que les voir enlevées à la terre, dans la personne de ceux qui les possèdent, peut causer des regrets plus désintéressés et plus purs que les regrets de l'amour. Mon plus pénible sentiment, pendant la cruelle maladie du duc de Kent, était qu'il ignorât la part que mon coeur prenait à ses souffrances. Hélas! de bien vives inquiétudes vinrent y donner le change; mais il me faut un moment revenir sur mes pas.
Dans mes nombreuses tournées en France, j'avais eu le bonheur d'être utile à une honnête famille d'Amiens, où M. de La Tour-du-Pin était alors préfet. Cette famille, restée très royaliste, avait éprouvé je ne sais quelle difficulté avec un employé subalterne. Bien qu'il ne fût pas encore question alors de la cause des Bourbons, ces bonnes gens se figurèrent que le préfet, fils d'un noble père dont la tête tomba sous la hache révolutionnaire[10], et proscrit lui-même, ne sévirait pas contre d'anciens serviteurs de Louis XVI; mais l'employé eut le dessus, et il assura que M. de La Tour-du-Pin était trop zélé serviteur de Napoléon pour manquer à un devoir de dévouement; et soit que le préfet fût ou même ne fût nullement instruit de la vérité, les pauvres braves gens en furent pour le regret d'avoir compté sur sa protection. L'employé avait répété qu'il n'y avait pas en France un préfet plus zélé pour l'Empereur que M. de La Tour-du-Pin, et je trouverais cela naturel et honorable, car cela était de la reconnaissance, pour l'homme qui lui avait rendu une patrie. J'éprouvai je ne sais quelle satisfaction quand je sus que M. de La Tour-du-Pin était nommé ministre de France près le roi des Pays-Bas. Le moment où il arriva à Bruxelles était bien critique pour quelques Français proscrits. «Toutes ces infortunes trouveront, me disais-je, auprès de lui aide et protection. Il est une pitié que dans tous les partis les nobles coeurs peuvent ressentir; et la compassion peut toujours s'accorder avec les devoirs.»
J'étais donc fort contente de l'arrivée de M. de La Tour-du-Pin, et avec ma malheureuse irréflexion me voilà écrivant, implorant, recommandant auprès du nouvel ambassadeur. Il me semblait que j'allais être utile à tous mes compatriotes. Ces belles espérances s'évanouirent bientôt, et peut-être fut-il heureux pour moi de rencontrer un ami dont la prudence calma mon empressement en m'assurant, sur des témoignages irrécusables, «que M. de La Tour-du-Pin paraissait tellement pénétré du besoin de constater son dévouement au nouvel ordre de choses en France, que nos exilés quels qu'ils fussent ne devaient compter que sur eux-mêmes.
«—Vous croyez?
«—J'en suis trop certain.
«—Ah! mon Dieu! je ne pourrai donc rien pour mes amis!» fut la pensée qui vint m'accabler.
J'avais cédé le logement où j'étais descendue lors de ma première arrivée de Paris, à deux officiers dont l'un était parent de Lemot qui avait fait mon portrait[11]. Il m'en avait parlé, et son amitié avec un homme dont j'avais été l'amie m'inspira un intérêt d'autant plus sincère que l'objet en était plus à plaindre. Ce militaire, jeune encore, laissait en France une femme qu'il adorait trop pour lui faire partager son exil, et il n'avait pas assez de force d'âme pour se consoler de son absence. Cet officier allait partir pour Anvers avec un compatriote. Je les avais vus un moment la veille. Je ne rendrai jamais l'effroi dont nous fûmes saisis, en trouvant, au lieu des personnes que nous allâmes visiter ensemble, ce billet:
«Nous serons embarqués quand vous recevrez cet avis. Nous sommes bien aises de ne vous avoir jamais instruite du véritable motif de notre séjour à Bruxelles. Recevez nos remercîmens du reste de vos soins obligeans.
«FERDINAND D***.»
«Ah! dis-je, ils sont arrêtés, et ce billet est une sauvegarde imaginée contre le soupçon de complicité dans quelque conspiration imaginaire.» M. *** me calma de son mieux; mais on nous observait déjà. Je le priai de me quitter. «Ne nous attirons pas les honneurs de la persécution, me dit-il; promettez-moi d'être prudente.» Il avait fait venir son cabriolet à la porte, et me força de me laisser reconduire à mon hôtel: ce que je fis. Mais je lui promis aussi d'être fort tranquille, fort circonspecte, de dîner dans ma chambre, de ne pas sortir. Cela eût été sage, raisonnable; je n'en fis rien, et l'on verra dans le chapitre suivant les nouveaux et fâcheux effets de mon malheureux caractère.
CHAPITRE CLXXIII.
La table d'hôte.—L'étranger mystérieux.—Dispute militaire avec des
Anglais.—Détails sur Napoléon.—Surprise nouvelle de Paula.
En rentrant à l'hôtel, j'avais trouvé tout le monde dans la cour, rassemblé autour d'une diligence. Je m'approchai aussi pour voir descendre les voyageurs: il y avait plusieurs Anglais. La douleur que j'avais éprouvée de la mort récente de l'aimable frère du roi d'Angleterre adoucissait beaucoup ma prévention et, il faut le dire, ma haine contre les vainqueurs de Waterloo. Aussi, quoiqu'il y eût réellement de ces caricatures britanniques qui, malgré leur gravité, provoquent un rire difficile à réprimer, je m'abstins de l'hilarité générale. Là, parmi ces voyageurs, il se trouvait, avec deux ou trois autres personnes, un vieillard du plus vénérable aspect. Les cheveux blancs font sur moi un subit et inévitable effet. L'étranger m'observait avec une curiosité bienveillante: il s'était approché de moi, et cherchait à entamer la conversation. Comme j'étais sous mon vêtement d'homme, il me donna le titre de Monsieur. Je le remerciai du respect qu'il portait à mon travestissement. «Mais, lui dis-je, ayant droit de le porter, et nul motif pour me cacher, je vous prie de m'appeler Madame.
«—En vérité, malgré la douceur de votre organe, je ne vous ai point prise pour une dame; d'ailleurs je vous ai vue toucher à des pistolets.
«—Et même à un sabre; c'est mon petit arsenal ambulant.
«—Vous avez donc fait la guerre?
«—Non… mais j'ai assisté aux fêtes de la gloire.
«—Ah! je crois comprendre; vous êtes l'épouse de quelque officier supérieur? vous restiez en arrière de l'armée?
«—J'étais avec les Français, et je vous prie de croire que je n'y étais pas avec des gens qui restaient en arrière.
«—Pardon, me répondit l'aimable vieillard, je me reproche l'émotion que je vous ai causée; vous m'intéressez singulièrement. Vous avez donc réellement assisté à des batailles?
«—À quatre: Eylau, Leipsick, Mont-Saint-Jean, et la campagne de France.
«—Ah! me dit-il, j'ai perdu mon fils dans cette dernière campagne!
«—Consolez-vous, pauvre père, votre fils est mort sur le lit des braves!
«—Êtes-vous ici depuis quelque temps,» me demanda-t-il, en me remerciant par une légère pression de la main du regret que je venais de lui exprimer. «Vous connaissez Ney; je le vois à la manière dont vous en parlez. Savez-vous que son fils est ici?
«—Oh! oui, je serais bien heureuse de voir le fils du héros qui sauva tant de Français dans cette fatale campagne de Russie, de celui qui redevenait soldat en restant général! Ah! je veux voir le fils de Ney et lui dire: «Si les regrets et le sort vous conduisent en d'autres climats, n'oubliez jamais la France! que jamais d'autres drapeaux ne reçoivent vos sermens! Vivez digne de votre illustre père, et conservez le droit de répéter avec un orgueil patriotique: Le sang dont je sors a coulé pour la France.»
La maison aurait pu crouler, qu'animée comme je l'étais je n'aurais rien entendu. La foule des voyageurs s'était augmentée, et l'on se mit très-bruyamment à table. Le hasard malheureusement me plaça à côté d'un de ces nombreux Anglais venus pour visiter le champ de bataille de Waterloo: il parlait exclusivement sa langue avec ses compatriotes; mais j'en savais assez pour que la conversation et son triste sujet me causassent une nouvelle impatience. Je n'y tenais plus, et voulant éviter un éclat, je fis un mouvement pour me lever. L'étranger n'avait pu se méprendre sur l'impression que produisaient sur moi tous ces discours; mais ne sachant pas l'anglais, il me retint pour me demander:
«Mais quels sont ces discours?
«—Un indigne tissu de mensonges,» m'écriai-je à haute voix, en me levant et en désignant les Anglais. Je dois l'avouer à leur éloge, en reconnaissant une femme dans l'auteur de cette violente sortie, ils se conduisirent avec un honorable sentiment de convenance et de respect. L'un de ces Messieurs m'adressa la parole en anglais; les autres me regardèrent avec curiosité.
«—Je comprends l'anglais; j'accepte vos excuses, répondis-je, et vous prie de recevoir les miennes sur un mouvement dont je n'ai pas été maîtresse. Mais des militaires, des gens d'honneur doivent-ils oublier le respect dû à la valeur malheureuse? Vous étiez, dites-vous, à Édimbourg au 18 juin, et moi, Messieurs, j'étais à Waterloo. Jugez donc qui de nous a le droit de parler des faits de cette mémorable journée?» Tout le monde me regarda avec étonnement. Les Anglais se levèrent, me saluèrent respectueusement, à l'exception d'un seul, à la figure blafarde, à la plus ridicule tournure. Il n'était pas du tout content de moi ni de ses compatriotes.
Je me retirai dans ma chambre; elle était au premier, et donnait sur la cour. Mon blond ennemi, car l'Anglais boudeur était blond, se promenait en long et en large. Je ne pouvais lever les yeux sans rencontrer ses regards de colère. Il commençait à me beaucoup ennuyer, et j'allais descendre le lui dire, quand mon aimable vieillard vint frapper à ma porte, et me demander la permission d'entrer. «Soyez assez bon, lui dis-je, pour ne pas me condamner sans m'entendre; vous ne sauriez croire combien j'ai besoin de penser que vous ne me désapprouverez pas.» Il me rassura, me faisant toutefois sentir mon imprudence, et m'engageant à plus de circonspection. Je le lui promis; on va voir comment je tins parole. Il me proposa de faire un tour sur le port; j'y consentis. Chemin faisant, il me demanda la permission d'entrer un moment chez un ami où il était certain de savoir si le fils du maréchal se trouvait à Bruxelles ou non. Je l'en priai, et me promenai en l'attendant. Du plus loin que je l'aperçus revenant, je m'écriai: «Hé bien?
«—Il est parti hier; il est en sûreté.»
Ce mot, en me laissant supposer l'existence d'un péril, ne me fit sentir que le bonheur d'y voir dérobé le fils du maréchal par son prompt éloignement, et oublier mon regret de ne point le voir.
Nous décidâmes d'aller au petit théâtre du parc.
«Ne parlez pas haut, me dit M. Brihaut, et je défie qu'on vous connaisse. Si je rencontre quelque ami, vous serez un jeune Suédois, ne sachant ni le français ni le flamand.» Je cédai à cet obligeant empressement pour me distraire. En entrant dans le parc, j'aperçus au milieu de cinq ou six jeunes gens l'Anglais en question. Sitôt qu'il me vit, son visage pâle et insignifiant s'anima. Il s'approcha des jeunes gens, leur parla en assez mauvais français de ses fureurs politiques; le mot de Waterloo retentit à mon oreille. Un jeune Français là présent mit dans la discussion toute la prévention du parti qu'il aimait, et l'Anglais toute l'injustice de la haine nationale, et celui-ci ne proférait pas une parole sans me regarder, comme pour me braver. M. Brihaut voulut m'entraîner, et j'allais céder à ses sages observations; mais il était écrit là-haut que je n'échapperais à aucune extravagance. L'Anglais me voyant m'éloigner me poursuivit de cette nouvelle apostrophe: «Quoi! vous ne pensez pas que lord Wellington soit le plus grand général de l'Europe?
«—Votre Wellington d'un mot pouvait sauver un héros; mais ce mot, il ne l'a pas dit.
«—Vous parlez de Ney; lord Wellington a bien fait de ne pas prendre pitié de son crime.»
Rapide comme la pensée, je m'élance vers l'Anglais, et lui applique un soufflet qui, à la surprise et à la force du coup, fixe mon adversaire sur la place.
«Jamais, m'écriai-je en le regardant avec fierté, un Anglais ne prononcera, du moins en ma présence, une si barbare brutalité.» On fit cercle autour de nous. M. Brihaut montrait une vive inquiétude et voulait m'entraîner. L'Anglais s'était relevé et prononçait le mot de boxer. Ma voix avait trahi mon sexe, et tout ce qui était là se moquait du brave.
«Eh bien, puisque je ne puis me battre, moi, elle doit me faire des excuses.
«—Des excuses! poltron que vous êtes; ne profitez pas du prétexte, et vous verrez si je fais bien les honneurs de mon habit. Si vous préférez garder le soufflet, qu'il vous apprenne à mieux parler des militaires français, à respecter le malheur et la gloire.»
À ce langage et à la véhémence de mon action, l'auditoire resta muet. L'Anglais répéta le mot boxer. Alors un rire général éclata, et, profitant du brouhaha qu'on faisait autour du pauvre champion britannique, je m'éloignai lestement du champ de bataille; mais, comme mes extravagances ne peuvent se faire à demi, j'eus soin, auparavant, de jeter ma carte dans le chapeau de mon ennemi. J'étais dans une agitation terrible. Le bon M. Brihaut employait vainement son éloquence pour me calmer. «Je devrais partir ce soir, me dit-il; mais vous m'inquiétez. Comment, avec une figure si douce, se conduire en véritable virago!
«—Je fais mon possible pour la calmer; mais avec cet habit cela m'est impossible.
«—Eh bien, me dit l'aimable vieillard, avec un calme comique, alors on garde ses jupons.
«—En jupons même je n'entendrais pas impunément offenser la gloire française, ni surtout d'illustres mânes.
«—Allons, allons, n'en parlons plus, calmez-vous; car s'il est impossible de vous donner raison, il est trop difficile de vous gronder; puis si la tête est un peu trop vive, le coeur est excellent. Mais, enfin, si vous eussiez rencontré dans l'Anglais, au lieu d'un boxeur, un spadassin?
«—Ah! mon ami, malheureusement, ayant reconnu mon sexe, aucun homme n'eût accepté la partie, et voilà ce qui est désespérant.»
J'avais mis à cette réponse toute la sincère expression d'un regret qui parut au bon et calme M. Brihaut le comble de l'extravagance.
«Quoi! s'il eût accepté, vous eussiez eu l'audace de vous battre à l'épée, au pistolet? risquer d'être estropiée?
«—J'aurais risqué tout cela, même en laissant, comme agresseur, le choix des armes. Je vous assure que je fais ce que je puis pour éviter ces extrémités; mais quand le hasard ou mon caractère m'y entraîne, prendre le parti de la prudence est un effort impossible.» Alors je lui contai mon aventure avec le jeune officier de la garnison de Lille.
«Mais, en vérité, vous périrez par les armes!
«—Que le ciel vous entende, Monsieur, et que ce soit en défendant la mémoire de ceux que j'ai aimés! et je croirai bien dignement mourir.» Et le bon M. Brihaut d'admirer celle qu'il venait de réprimander tout à l'heure.
Malgré l'heure avancée, nous continuâmes une promenade qui durait depuis si long-temps, et qui avait été marquée par une bizarre vicissitude qui nous entraîna dans le récit de toutes les aventures de ma vie passionnée, auxquelles, l'âme du vieillard semblait sympathiser d'une manière inquiète et sombre, surtout quand mes aveux touchaient aux événemens politiques. Le froid, la fatigue, l'émotion, la vue surtout de cette tête blanchie qu'animaient jusqu'à l'exaltation les réminiscences d'un passé qui semblait avoir agi sur sa destinée, tout cela finit par me jeter dans un saisissement de suppositions à l'égard de mon cavalier sexagénaire: je croyais voir en lui quelque grand criminel, jugé tel par la partiale politique, ou du moins quelque être bien malheureux. Je lui exprimai ma pensée avec toute la franchise de la douleur, en lui demandant qui il était pour être initié dans les secrets dont il m'avait fait l'aveu.
«Je suis, me répondit-il, un homme malheureux, sur qui pèse une horrible destinée. J'étais parvenu, à force de résignation, à supporter le poids de mes souvenirs; mais votre rencontre et tout ce qui vient de se passer me rappelle un passé si près encore et trop brillant dans son existence, trop terrible dans sa fin, pour qu'il puisse n'être pas toujours présent à ceux qui furent attachés à cette fabuleuse et tragique fortune du prisonnier de Sainte-Hélène. Ma destinée a touché de trop près à cette destinée, pour avoir pu s'en détacher sans déchiremens. Mon fils était officier supérieur dans les lanciers de la garde. Un autre de mes enfans est mort au service de Napoléon. Ce n'est pas lui que je pleure; c'est mon Henri, mon aîné, victime d'une passion terrible, mort à la fleur de son âge, pour avoir voulu venger son honneur blessé, frappé par les mains du lâche suborneur de sa femme. Oh! oui, je suis bien malheureux!»
Une pensée soudaine, une illumination terrible sembla me montrer dans le vieillard le beau-père de l'infortunée Paula, et cette espèce de rêve était une réalité. Dans l'effusion de mes idées et de mon intérêt, je racontai au désespoir de ce père comment j'avais rencontré Paula, dont je peignis les remords, en parlant d'un manuscrit et d'un portrait qu'elle m'avait donnés en signe de repentir et d'amitié. Le vieillard me demanda comme une grâce de lui céder l'un et l'autre. Il m'avoua que tous ses voyages avaient pour objet la recherche de Paula; qu'il comptait se rendre à Londres dans l'espoir de l'y trouver enfin. Je lui donnai tous les renseignemens nécessaires pour Marseille, Aix et la Sainte-Baume, et il résolut de prendre cette route sans délai. À tout ce que je racontais de Paula, le pauvre M. Brihaut passait par l'alternative des sentimens les plus déchirans.
Au lieu de courir les grands chemins en pélerine, c'est près de moi que Paula aurait dû chercher un refuge. N'était-elle pas sûre d'être accueillie par le père trop indulgent qui cacha ses premières erreurs?
Nous reprîmes lentement le chemin de l'hôtel. M. Brihaut, après avoir vu le portrait de Paula, et bien convaincu que la pélerine n'était autre que la belle-fille qu'il cherchait, fit retenir sa place pour le lendemain. Je pleurai avec lui, et lui promis le manuscrit et le portrait, quoique j'y attachasse du prix. Mais je ne le lui remis pas avant d'avoir copié la nouvelle Polonaise, qui m'avait le plus intéressée, et plus encore quand M. Brihaut m'eût assuré que Paula descendait par les femmes de l'infortunée Odeska, dont bien jeune encore sa plume facile et élégante avait écrit la vie malheureuse. M. Brihaut, en échange du sacrifice que je lui fis, me força d'accepter une fort belle montre. Mais ce que j'estimai bien au-dessus du présent, ce fut la confidence qu'il me fit, la lettre qu'il me donna pour une dame Fanny Brouann, dont il peignait l'âme comme semblable à la mienne pour son enthousiasme militaire. Nous convînmes de quelques moyens sûrs de correspondance. Il me donna trois autres lettres, et nous nous quittâmes.
De toutes les confidences que M. Brihaut venait de me faire, celle qui m'occupait le plus se rapportait à un Français arrêté à Bruxelles, mis en liberté par la protection de l'ambassadeur, M. de La Tour-du-Pin; quoiqu'il eût été accusé, comme d'autres Français, d'avoir pris part à une espèce de conspiration. M. Brihaut était persuadé que la disparition de quelques amis dont je lui avais alors parlé tenait aux révélations fausses ou vraies de cet homme, et il m'avait priée de le tenir au courant.
J'avais reçu une lettre qui hâta mon départ pour Anvers, et je fis aussi retenir ma place pour le lendemain dix heures. Je ne pus fermer l'oeil de la nuit, et j'en passai une grande partie à copier le fragment du manuscrit de Paula, avant de le remettre à son beau-père, que je regardais dès ce jour comme un ami, après tant de confidences qui toutes étaient en rapport avec ce passé qui avait tant bouleversé ma jeunesse, et qui allait encore par le souvenir me rejeter dans un dédale de nouvelles vicissitudes.
CHAPITRE CLXXXIV.
La route d'Anvers.—La veuve du soldat.—Je perds le manuscrit de
Paula.—Arrivée à Anvers.
Rien n'est beau comme la route de Bruxelles à Anvers, surtout pendant trois ou quatre lieues. En allant prendre ma place, je reconnus que c'était en plein air que je ferais mon voyage, car la place qui m'était réservée dans le cabriolet ne me tenta nullement. Le conducteur avait cédé la sienne, et je me serais trouvée entre un séminariste de Malines et un brasseur dont l'embonpoint avait toute l'effrayante circonférence d'une des futailles qu'il employait pour son farô. Je grimpai donc lestement sur l'impériale: un siége commode, à dossier élastique; personne que le conducteur à qui je payai deux places pour n'avoir pas l'accident de quelque nouveau voyageur, et me voilà contente comme si j'avais été en poste dans la berline ou la calèche la plus confortable. Une fois hors la porte de Laeken, les postillons mirent leur vigoureux attelage au train de poste, et je ne saurais dire quel singulier plaisir j'éprouvai à être ainsi comme entraînée dans les airs; mais je me rappelle que je pensais que si dans cette position j'eusse pu transmettre mes émotions au papier, je n'aurais jamais écrit avec plus d'abandon et de verve. Ô que de souvenirs amers et de rêves délicieux encore! Mon coeur, au lieu de repousser les premiers, s'y livrait avec cet avide besoin de m'accuser moi-même, que je ne puis appeler encore qu'une douloureuse jouissance. À peu de distance du château de Laeken, la route aboutit au château qui avait appartenu à M. Van M***. Que de fautes, que de malheurs aussi s'étaient placés entre l'heureuse époque de ma jeunesse, où bien imprudente déjà, mais non criminelle encore! j'entrais dans la vie entourée de la considération que donnent la richesse et un nom respectable… Oh! comme mon coeur s'oppressait à la vue de ces promenades, de ce jardin où je formais tous les projets d'un long et brillant avenir… Aujourd'hui il s'était accompli, cet avenir, avec des peines que l'imagination elle-même n'eût jamais pu rêver; et seule, déchue de tous mes titres au respect, enchaînée par mon coeur à toutes les chances d'un imprudent dévouement, je passais ignorée, et heureuse de l'être, devant la somptueuse demeure où j'avais régné en souveraine. Mes larmes coulèrent; mes regards se portent une fois encore vers la grille de Schoonzigt, et s'arrêtent avec surprise sur un groupe de piétons dont la présence excite bien naturellement mon intérêt. Un petit garçon de quatre ou cinq ans, beau comme l'enfance heureuse, devançait de quelques pas une femme d'une taille élevée, qui en portait sur son dos un plus jeune encore. Nous touchions à une montée, et je pus à mon aise observer. Le petit bonhomme était en uniforme de grenadier enfantin. «C'est, me disais-je, quelque veuve qui, après nos temps de victoires et de revers, regagne, privée de son appui, le village où elle vécut heureuse.» Je ne me trompais pas. Je brûlais d'envie de causer avec cette jeune femme. Disposée comme je l'étais, je ne pouvais laisser échapper cette occasion de m'attendrir; et cependant comment m'y prendre?… «Mais, me disais-je, les mères sont toujours sensibles aux éloges qu'on prodigue à leurs enfans. Conducteur, m'écriai-je, faites-moi descendre.
«—Au pont, Madame.
«—Non, ici, et à l'instant.»
Me voilà balancée à côté de la diligence, perdant le point d'appui, et sautant au moins de moitié de la hauteur. Je me fis un mal affreux au genou; mais j'allais satisfaire ma curieuse envie. Je fis aussitôt mon plan de ne reprendre la voiture qu'à l'auberge prochaine, et d'aborder la mère du joli enfant.
«Vous me paraissez fatiguée; voulez-vous, Madame, que je vous aide à porter votre joli fardeau?»
Je mis dans cette offre tout ce que ma voix a jamais pu avoir de douceur, et j'eus la joie de voir qu'elle n'avait pas perdu tout son charme. La pauvre jeune femme me répondit:
«Mon Dieu! Madame, votre habit m'a trompée; mais votre voix me rassure. Ah! j'ai besoin de pitié pour mon pauvre petit Louis. Vous permettrez bien que je me place dans la voiture avec mes enfans; ils ne sont ni méchans ni importuns; ma petite Caroline dort souvent, et Louis est sage. Ah! mon Dieu, que c'est heureux; car je n'aurais jamais pu arriver chez nous à pied.
«Prenez mon bras, vous allez déjeûner avec moi, et nous monterons ensemble dans l'intérieur s'il y a place, ou vous avec votre petite; laissez-moi arranger cela.» Je tenais le petit garçon d'une main et donnais l'autre bras à sa mère, et nous cheminâmes jusqu'à l'auberge prochaine où je devais retrouver la voiture. Une fois arrivés là, mon costume élégant contrastait trop avec la propreté décente, mais pauvre, de ma petite famille improvisée, pour ne pas nous attirer l'importune curiosité de toutes les auberges; je m'en inquiétai peu et m'emparai d'un coin de table que je fis charger d'une ample provision de gâteaux. Je me trouvai heureuse, dans mon exil déjà nécessiteux, de posséder un reste de capital qui me permettait de ces largesses bien simples et cependant efficaces pour qui est plus malheureux que nous, et, cette fois encore, j'éprouvai combien il est facile de faire beaucoup de bien avec peu de chose; car je suis sûre que les bénédictions de cette veuve s'élèvent encore souvent pour moi, si elle existe, et il ne m'en coûta pas le prix de la plus mince fantaisie, pas quatre napoléons pour procurer presque de l'aisance à une pauvre veuve. J'appelai le conducteur et lui demandai s'il y avait place dans l'intérieur.
«Oui, Madame, car je vous avais promis de vous sauver de l'impériale.
«—Mais l'impériale aussi m'est nécessaire pour cette jeune femme et ses enfans.» Cet homme me regarda et me dit d'un air pénétré: «C'est bien ça, Madame; c'est une bonne action, j'en veux ma part; si vous le voulez bien, je ne prendrai que moitié de mon prix.—Brave homme, votre pour-boire y gagnera.»
Au moment où nous allions monter, une grosse femme richement, mais follement vêtue, vint regarder du haut en bas ma protégée, et, se plaçant à son aise, dit au conducteur qu'elle pensait bien qu'il n'allait pas laisser monter à côté d'elle cette mendiante; un vieux prêtre, qui allait monter comme nous dans la voiture, réprimanda avec une touchante bonté la vilaine femme. La voiture se ferma sur ce sermon qui en valait bien un autre, et nous partîmes. Je ferai grâce à mes lecteurs des plates duretés que la vieille mégère murmurait entre ses dents; mais je me rappelle encore le langage doux et affectueux du vieillard respectable, qui encouragea la pauvre veuve à nous conter sa courte, mais touchante histoire. La grosse et riche Anversoise avait beau se déplacer, se plaindre de la mauvaise compagnie, en face de qui s'y connaissait mieux qu'elle, le vieil ecclésiastique n'en tint pas plus de compte que moi, et accablait la veuve de questions pleines d'intérêt. Homme respectable et bon, avec quel attendrissement je vous écoutais; avec quelle vénération j'observais cet extérieur où tout annonçait la modicité des moyens pécuniaires, tandis que dans vos traits vénérables, dans vos paroles consolantes, respirait une âme remplie de toute l'immense charité de l'Évangile. Avant de rapporter l'histoire de la veuve du soldat, je ne puis m'empêcher de rendre ma conversation avec le bon prêtre.
«Vous me paraissez, Madame, connaître et faire cas de cette famille.
«—Connaître comme vous; mais en faire cas, certainement.»
Alors la veuve lui raconta notre rencontre; le bon vieillard me serrait la main d'un air touché; il ajouta cependant: «Je suis fâché de vous voir sous un costume qui me choque toujours comme un mensonge et une imprudence. Ma chère dame, avec un coeur comme le vôtre, rempli d'une douce charité pour le prochain, pourquoi gâter par des dehors défavorables la bonne opinion que vous méritez? Pardonnez à mon zèle, mais la décence, la religion et la morale, défendent également ces travestissemens.» Le besoin que je sentis de l'indulgence de ce respectable ecclésiastique me rendit sans doute éloquente à fournir mes excuses, car il me dit: «J'entre dans votre logique, la franchise respire dans vos aveux, et vos bonnes actions plaident pour l'innocence de cette habitude.»
La grosse femme était au désespoir, et j'avoue que j'avais plaisir à sa peine. Il y a, en général, une certaine joie à voir la sottise en colère et l'orgueil désappointé. Il se trouva, par un heureux hasard, que mon excellent curé allait à un village situé tout près du hameau de la veuve, et il s'offrit pour la conduire chez sa mère, quand la voiture arriverait à la séparation des routes. La veuve, touchée de tous les procédés dont elle venait d'être l'objet, accepta en ajoutant que son mari, Français de naissance et de coeur, avait été tué dans la dernière campagne. «Je n'avais que quatorze ans, nous dit-elle, lorsque l'Empereur vint avec Marie-Louise à Anvers, où je tenais la maison d'une de mes tantes; ce n'était que joie, fêtes et plaisirs. Louis servait dans les soldats de la garde. Vous savez ce qu'était alors dans les familles un militaire français; ma tante, comme tout le monde chez nous, les aimait. Louis me demanda pour femme et obtint la permission de l'Empereur même, ce qui était un honneur, au moins; je partis avec lui, heureuse et fière; je l'ai suivi à la dernière campagne d'Allemagne; mon petit Louis et Henriette sont enfans de troupe, mais enfans légitimes (avec un regard fier sur la grosse femme), et quoique je retourne à mon village, pauvre et bien malheureuse, j'y reviens comme une honnête femme, et mon petit Louis pourra regarder même un prince sans rougir; au village, avec un peu de travail, notre existence sera possible; mais, Madame, j'aurais eu de la peine à m'y traîner.» De grosses larmes avaient accompagné ce récit simple et vrai de la bonne veuve. Le compatissant ecclésiastique ranima le courage de la veuve, en lui promettant son fidèle intérêt. L'homme de Dieu, j'en suis sûre, a tenu sa parole. Quand je priai la veuve de me permettre de lui offrir quelques secours, j'eus besoin de l'entremise de la voix respectable qui venait de parler, pour combattre et vaincre la générosité de son refus. À l'avant-dernier relais, la belle orgueilleuse nous quitta; alors le bon prêtre nous expliqua plus librement ce qu'il comptait faire pour la petite famille.
Avec quel plaisir j'écoutais ses charitables projets! combien je regrettais de n'être plus assez riche pour pouvoir dire: Acceptez, digne serviteur d'un divin maître, acceptez cet or pour vos pauvres, si bien confiés à votre humanité! Médicamens pour la mère malade, l'éducation du petit Louis, du travail, il promit tout, et j'ai su qu'il avait beaucoup plus tenu encore qu'il n'avait promis. En nous séparant, ce respectable vieillard joignit aux exhortations pleines de sagesse qu'il me fit des éloges que le peu que j'avais fait ne méritait pas; mais ils me flattèrent venant d'une bouche si pure. La jeune mère reprit son doux fardeau; le petit Louis, chargé des dépouilles militaires de celui qui lui avait donné la vie, sauta gaiement en avant vers l'humble berceau de sa mère qui suivait lentement, appuyée sur le bras de son digne protecteur, en me prodiguant encore au loin les signes de sa reconnaissance.
Nous avions encore trois lieues à faire. Étant seule dans l'intérieur, j'aimai mieux reprendre ma place au-dessus. Le temps était fort beau, et, l'âme rafraîchie par une bonne action, je jouis délicieusement des douceurs d'une belle soirée. Depuis le changement qui avait séparé la Belgique de la France, partout dans les villages catholiques on voyait des processions, des plantations de croix, et par les routes beaucoup de pèlerins; à l'aspect de ces foules pieuses, je pensai à Paula. Mais ici c'étaient de grosses paysannes, à face rembrunie, mal enfroquées sous la robe qui se drapait si bien autour de la taille élégante de la belle Polonaise. Depuis le singulier hasard qui m'avait fait rencontrer son beau-père, elle m'occupait mille fois plus encore, et dans la disposition d'esprit où venait de me plonger le peu de bien que je venais de faire, je ne pus m'empêcher de penser qu'il y avait vraiment quelque chose d'attaché à ma destinée qui rassemblait autour de moi toutes les aventures des autres; on eût dit que j'étais destinée à être l'historienne de toutes les vicissitudes privées! Une voix funeste semblait me dire: «Tu n'as pas vu Paula pour la dernière fois,» et cette voix, je l'accueillis avec d'autant plus de joie, que depuis la lecture du manuscrit cette étrangère avait acquis un haut degré d'intérêt dans mon esprit. Je voulus vainement le parcourir, le mouvement de la voiture ne me permettait que les jouissances de la riante campagne que nous parcourions, car de Bruxelles à Anvers, c'est une ravissante promenade. Je crus bien avoir replacé le manuscrit, et je le perdis. Je ne m'en aperçus que le soir en me déshabillant; il était trop tard pour retrouver le conducteur, il était reparti. On verra dans un prochain chapitre par quelle circonstance il me fut rendu, et comme tout semblait réellement concourir à donner de l'extraordinaire aux plus simples événemens d'une vie déjà si pleine de tourmens.
CHAPITRE CLXXXV.
Séjour à Anvers.—Un Italien exilé.—Mot de Morforio au Pape.—Souvenirs de Paula.—Passage de Regnault de Saint-Jean-d'Angely.
J'arrivai à Anvers dans une disposition d'ame qui me rendit accessible à toutes les impressions; j'avais déjà demeuré près de la Bourse, aux Trois-Fontaines, et je trouvai le même logement à ma disposition. J'en fus charmée, car j'avais donné cette adresse, et le moindre retard pour mes correspondances eût été pour moi une cruelle contrainte. Le maître de l'hôtel me dit le soir même qu'un étranger, qu'il croyait italien à son accent, était venu plusieurs fois me demander et devait revenir. Je priai qu'on voulût bien le prévenir, et je me fis servir à souper en attendant. Je ne m'ennuyais pas, car je ne sais pas m'ennuyer, et la solitude a toujours une sorte d'attrait pour moi. Cependant une foule d'idées, de réflexions, venaient m'assaillir dans la grande et assez triste chambre où je me trouvais assise, et une immense table d'un seul couvert et vis-à-vis d'une glace qui répétait ma personne de la tête aux pieds commençait à me fatiguer. J'avais la tête appuyée sur ma main droite et je regardais, comme sans voir, lorsqu'un léger bruit à ma porte, qui était ouverte, me fait lever les yeux, et me montre derrière ma chaise les grands yeux noirs et bien éveillés du bon Cettini, de Rome, du compagnon de mon premier voyage à Naples.
«Quoi, vous? quoi, cher Cettini?
«—Son io.»—Et il restait devant moi, me regardant avec un air de doute et de contentement mêlés.
«Mon cher Cettini, quelle joie de vous revoir! mais, mon Dieu! quel motif a pu vous faire quitter I Patri Lidi?
«—Les honneurs de l'exil?
«—Impossible.
«—Très possible; et c'est malheureusement trop vrai.»
Nous nous assîmes. Après les premières questions, il m'apprit qu'au retour du pape à Rome, après la chute de l'Empereur, on avait violemment persécuté tout ce qui avait été du parti français, et lui-même, qui n'avait fait que les aimer, sans que cependant ses sentimens eussent eu aucune action directe. Mais les filets de la proscription sont immenses, et le bon Cettini y avait été enveloppé, peut-être pour faire nombre. Cettini avait réuni à la hâte tout ce qu'il avait pu ramasser de sa fortune, et se proposait de passer en Amérique. Nous étions au commencement du rêve brillant du Champ d'Asile.
«Je n'ai jamais eu les goûts belliqueux ni le tempérament conspirateur, me disait Cettini; mais je respecte la gloire et les braves; j'attraperai la gente persécutante. Je porterai à la colonie une pacotille des pacifiques ustensiles du ménage et les utiles instrumens aratoires.
«—Et vous avez tout abandonné! Quoi! mon pauvre et excellent ami, vous voilà, à plus que moitié de votre carrière, exilé, malheureux. Ah, mon Dieu!
«—Ne me plaignez pas, j'ai la vie sauve; laissez-moi tout le bonheur de vous avoir retrouvée.
«—Bon Cettini!»
Alors, un peu plus calme, il me donna des détails sur les tristes scènes qui s'étaient passées à Rome, que je ne répéterai pas, car les réactions politiques sont toujours si cruelles! mais je ne puis m'empêcher de citer une satire qui fut attachée à la statue de Morforio[12].
Papa-Santo in che abbiam peccato?
Voi l'avete unto e noi l'abbiam leccato[13].
«Le lendemain, me dit Cettini, il y eut sept ou huit arrestations; je fus heureusement averti à temps, et mon jugement n'a frappé que mes dieux lares. Ah! quels changemens à Rome, c'est à ne plus s'y reconnaître!»
Cettini avait eu des relations d'un commerce très étendu avec plusieurs maisons de France et de Belgique; il avait heureusement encore de très fortes sommes à recouvrer, et du moins sous les rapports de l'aisance je n'eus pas de crainte pour lui, mais pour le reste. Oh! que l'exil me paraît terrible! je me gardais bien de lui en dérouler le tableau, mais mon coeur n'y perdait rien. Le sien éprouvait pour moi les mêmes peines, et il m'exprima librement la part qu'il prenait à mon sort. Lors des événemens de Naples, un ami qui avait passé chez lui, à Rome, lui avait donné de mes nouvelles; et depuis les persécutions exercées contre les partisans des Français, il avait entretenu des relations très suivies avec le docteur Pistorini de Bologne, qui était intimement lié avec Eugène, avec cet ami dévoué et cher, qui m'avait si généreusement aidée dans mon agonie des derniers jours de 1815. Cettini était donc au fait de toutes mes souffrances, et ne m'en parla que pour venir à des offres qui assurassent le repos de mon avenir.
«Je vous ai cherchée, me disait-il, et puisque le sort me favorise, mettez-moi de moitié dans vos projets. Si vous voulez passez la mer, c'est mon envie; si vous préférez la froide Belgique aux doux ombrages des platanes: restons ici; hors la France et Rome, sono con lei. Pour Rome, je ne pense pas, continua-t-il, que vous y pensiez, car vous n'avez pas le goût des pélerinages religieux. Ah! que je vous conte, à propos de pélerine; j'en ai rencontré une dans la Maurienne qui est faite à tourner la tête au pape, même quand elle ira baiser sa mule.»
Je pensai de suite à Paula, et le signalement fort mondain de sa taille et de sa figure confirma mes soupçons que c'était elle que Cettini avait rencontrée. «Une femme superbe, disait-il, quoique déjà succombant sous la fatigue d'une longue route et de mille privations.» Je fus affligée en pensant à M. Brihaut, et plaignis très sincèrement Paula de chercher le repos de son coeur dans les pénitences dont la publicité ne pouvait que perpétuer le souvenir de la faute à laquelle elle cherchait une expiation. «Je l'ai vue, ajoutait Cettini, d'abord suivant un sentier à coté de la grande route, marchant péniblement, puis sortant de Lanslebourg. Je l'ai retrouvée à genoux devant une chapelle sur le grand chemin; je lui ai adressé la parole, elle m'a répondu avec modestie, avec des paroles douces et simples; je lui offris des lettres pour Rome; elle m'a, je l'avoue, étrangement surpris par la pureté, l'élégance de son langage, l'esprit qui anime ses discours, et sa singulière résolution.»
Je dis à Cettini que je la connaissais, et lui racontai comment je l'avais trouvée à Aix, et comment encore j'avais rencontré à Bruxelles son beau-père qui courait sur ses traces pour la rendre au monde et à sa famille.
«Peines perdues! c'est une tête tournée. Figurez-vous qu'elle se croit sous l'égide visible d'une sainte qui la guide dans les chemins impraticables; qu'elle a entendu et entend la voix de son mari l'appelant à Rome; et dans ces extravagances il perce tant d'esprit que ma foi, je croyais à tout en la regardant.» Je montrai à Cettini le fragment écrit par Paula.
«Ah! je ne suis plus étonné, me dit-il; une tête à roman, au premier malheur, tourne toujours à la dévotion; mon amie, je ne serais pas surpris de vous trouver un jour comme cette belle et singulière Polonaise.
«—Peut-être soeur de charité, peut-être religieuse; mais jamais en pélerinage sur une grande route, je puis l'assurer.»
Pendant que notre conversation avait pris ce tour un peu moins triste, nous n'avions pas observé ni l'un ni l'autre deux individus qui étaient arrêtés sur le carré, et qui nous épiaient très attentivement. Cettini les aperçut et sauta en fureur vers eux avec des termes peu ménagés. Aussitôt un des deux s'avance et dit, avec une très maussade politesse: «Monsieur, vous allez nous suivre; voici l'ordre de vous arrêter;» et effectivement il l'exhiba. J'étais extrêmement saisie; Cettini fit par son sang-froid honneur au nom romain. «C'est une méprise, dit-il; mais il faut obéir, Messieurs, au lieu d'écouter à la porte. Il fallait tout bonnement vous annoncer de suite; car je pense que de notre conversation vous ne rapporterez guère… (Nous avions toujours parlé italien.) Où me conduisez-vous?
«—Chez le commissaire de police.»
Je leur demandai si je pouvais accompagner mon ami. La faveur fut accordée, et nous voilà à onze heures dans les solitaires quartiers d'Anvers, escortés par quatre gardes. Le commissaire était aussi poli que ces messieurs le sont peu en général. La méprise fut prouvée, et après deux bonnes heures d'explication on nous laissa la liberté de regagner notre auberge. Cettini me dit: «Voilà qui me dégoûte du séjour de cette ville. Je veux aller voir Gand. Venez-vous avec moi? c'est une promenade.»
J'en fus tentée; mais j'attendais des lettres, et je le laissai partir après être convenus que nous nous écririons régulièrement, et qu'au premier mot on se joindrait, si je me décidais à passer la mer.
À peine rentrée, on me dit qu'un jeune homme, qui écrivait au Constitutionnel d'Anvers, était venu et devait revenir. Il était trop tard pour l'attendre. Combien j'eus de regrets d'avoir sacrifié mon pressentiment aux convenances! car mon coeur me disait qu'il venait m'annoncer une chose agréable, quoique douloureuse aussi. Regnault de Saint-Jean-d'Angely passait cette nuit même à Anvers. Ce jeune homme avait reçu une lettre pour me la donner à moi-même, et cette lettre je ne la reçus que lorsque Regnault était déjà loin: J'avais manqué une preuve de souvenir à un ami malheureux; oh! j'étais vraiment inconsolable!
CHAPITRE CLXXXVI
Souvenir de Regnault.—Augustine.—L'ex-procureur impérial Van
Maanen.—Les frères d'armes.—Départ pour Gand.
À peu de distance d'Anvers, un parent de Lepeltier-Saint-Fargeau habitait une maisonnette fort jolie; Regnault m'avait souvent parlé de cet ami et me disait que je n'étais pas au monde quand ils obtenaient déjà des prix ensemble au collége du Plessis; il aimait à se rappeler ces jours heureux d'une enfance studieuse, à répéter combien il avait été fier et glorieux, lorsqu'en 1782 il avait obtenu une place à la prévôté de la marine, qui l'avait mis à même de soutenir l'aisance de son père frappé d'une cécité absolue. Ah! Regnault était bon, oui, parfaitement bon; j'aime ici, en retraçant son exil, à rappeler ses qualités obscurcies par de malheureuses brusqueries, mais encore plus calomniées par la malveillance. J'ai entendu des gens traiter Regnault de révolutionnaire; lui qui jamais n'appartint à aucune faction, et dont la voix éloquente ne s'éleva[14] que pour raffermir la monarchie menacée. La réunion dont il a été membre avait lieu chez le duc de La Rochefoucauld, où se trouvaient Lafayette, Bailli, Castellane, Noailles, Liancourt, Mathieu de Montmorency, de Tracy et d'André. Non, non, Regnault ne fut pas un révolutionnaire; lui qui ne dut la vie qu'à l'erreur des forcenés de sa section, qui, en égorgeant le malheureux Suleau, crurent l'immoler. Regnault, à cette terrible époque, n'échappa au massacre que par les soins d'amis fidèles et dévoués; jusqu'au 9 thermidor, il ne dut la vie qu'à la plus profonde retraite; son nom était sur la fatale liste qui proscrivait Bailly, Barnave et Thouret.
Quand l'orage se calma un peu, Regnault, retiré chez lui, se livra à des spéculations de commerce; il acquit une honorable aisance, et c'est alors qu'il épousa la fille de M. de Bonneuil qui, au départ de Louis XVI, avait été jeté en prison pour son dévouement à Monsieur. Madame Regnault est parente de monsieur et madame Desprémenil, morts tous deux sur l'échafaud, victimes de leur attachement aux Bourbons. Si Regnault eût été souillé des crimes révolutionnaires, eût-il osé demander et surtout eût-il obtenu la main de mademoiselle de Bonneuil?
Regnault, enthousiaste et plein d'imagination, fut ami et partisan des idées généreuses, de tout ce qui promettait la grandeur de sa patrie, depuis que ses missions en Italie le lièrent avec le vainqueur de Rivoli et le pacificateur de Radstadt; il fut à Napoléon de tout le dévouement d'une ame de feu. S'il poussa loin le zèle pour celui qui imposait des souverains à l'Europe, du moins ne déshonora-t-il pas son admiration; car malgré les plus vives sollicitations pour se détacher d'une cause que depuis les désastres de la Russie on regardait comme perdue, Regnault ne fut jamais plus dévoué que depuis que l'étoile de l'Empereur semblait pâlir. Ah! j'aime à rendre cet hommage à son souvenir, avant que je n'aie même à retracer le terrible moment où, le sachant enfin rappelé dans sa patrie, je n'appris son retour que pour apprendre en même temps les persécutions qui le forcèrent de se traîner mourant d'asile en asile, et qui ne lui accordèrent que la triste faveur de venir à Paris[15] exhaler son dernier soupir.
Le jeune homme, qui était venu le soir où Cettini fut arrêté chez moi, avait une lettre de N***, qui me disait que Regnault allait passer à Anvers la nuit; qu'il était accompagné de sa courageuse et noble épouse; que si je voulais le voir il m'envoyait deux lignes, qui seraient agréables au noble exilé. On a vu que le messager ne me trouva point. Lorsque je sus le contenu du message, je fus au désespoir, mais consolée promptement; car le matin même M. N*** apprit que sa lettre avait éprouvé un long retard, et que le comte Regnault et sa belle compagne d'exil étaient déjà heureusement embarqués au moment où on espérait le voir passer à Anvers.
Je trouvai chez l'ami de Lepelletier de Saint-Fargeau un militaire dont on nous raconta l'histoire et les chagrins qui plus que les événemens politiques l'avaient amené sur les terres de l'exil.
Ce militaire avait une fille d'une grande beauté; elle avait été l'appui de sa famille. Mais en donnant des leçons, la jeune Augustine avait rencontré dans une maison opulente et d'un grand nom, un de ces hommes dépravés à qui le malheur n'inspire que le désir d'en abuser, pour y ajouter l'opprobre. Augustine avait écouté la voix perfide qui lui promettait le bonheur, pour la couvrir de honte. Un grade plus élevé pour son père, ses frères et soeurs placés dans des pensionnats, tout fut offert; et en tombant dans le piége de la séduction, la belle et innocente Augustine crut faire un sacrifice généreux à l'amour filial. Elle écrivit une lettre qui ne fut point envoyée; on expédia des présens, et le vil corrupteur osa y joindre de l'or… De l'or à une mère, pour payer le déshonneur de sa fille! Le tout fut déposé entre les mains d'un magistrat intègre dont les recherches pour trouver Augustine furent long-temps infructueuses. La mère d'Augustine tomba malade, et succomba en pardonnant à sa fille, conjurant son époux, de sa mourante voix, de ne jamais maudire l'enfant de leur amour, et d'accueillir son repentir qui, disait la pauvre agonisante, «pénètrera tôt ou tard son coeur que j'avais formé à la vertu. Alfred, si tu veux me voir mourir sans désespoir, promets, oh! jure-moi de ne point maudire la pauvre fille.» Le malheureux père promit; mais désespéré de la perte d'une épouse adorée, il lui fut impossible de ne point haïr celle qu'il regardait justement comme cause de la mort de sa mère. C'était peu avant le retour de l'île d'Elbe. Il avait réalisé sa petite fortune, placé ses autres enfans en apprentissage, et se préparait à quitter la France, lorsque les événemens donnèrent un nouvel élan à son âme abattue. Ayant fait partie de l'armée de La Loire, il partagea le sort d'une grande partie de ces militaires, et vint, en ayant vainement cherché à retrouver sa fille, tâcher de l'oublier sur les terres de l'exil. Chez les femmes les plus vertueuses, l'indignation que leur causent les égaremens de la jeunesse ont quelque chose de tendre qui tient à la pitié. Chez un homme d'honneur, tout ce qui touche ce dépôt sacré l'irrite et lui inspire des désirs de vengeance. «Je découvrirai le vil suborneur, s'écriait encore le malheureux père d'Augustine; je lui arracherai son odieuse vie, et sa misérable complice expiera son crime dans la longue agonie d'une réclusion perpétuelle.» M. N*** avait cherché à le calmer, mais inutilement; et peu de jours avant son embarquement pour l'Amérique, un nouveau chagrin vint fondre sur lui. Une lettre de sa malheureuse et coupable fille lui apprit qu'abandonnée de son séducteur elle languissait souffrante, sans appui. Elle implorait le pardon de son malheureux père qui, ne pouvant retarder son départ, laissa Augustine, ainsi que ses autres enfans, recommandés à la noble bienfaisance de l'ami de Lepelletier.
Cet officier se nommait Regnault; il était du département de l'Eure, et parent de Wilfrid Regnault, qui fut condamné pour une accusation d'assassinat, et qui du fond de sa prison intenta un procès en calomnie au marquis de Blosseville, député de la Chambre de 1815, qui l'avait accusé d'être un septembriseur. Wilfrid gagna son procès contre le marquis de Blosseville, mais perdit son procès capital; sa peine de mort fut commuée, par la clémence royale, en vingt ans de réclusion. Cette cause avait fait grand bruit. La non culpabilité de Wilfrid parut prouvée par un éloquent plaidoyer de M. Mauguin. M. N*** s'y intéressait vivement, et rien n'était actif comme son zèle. M. N*** était lié avec plusieurs Belges et Hollandais; il aurait voulu que le père d'Augustine ne passât pas les mers, se flattant de réussir à l'occuper par le moyen de ses connaissances. Je ne sais par quel hasard il avait su que je parle hollandais; mais il crut voir en cela un grande avantage pour nos amis qui pourraient avoir besoin des autorités, et voulut absolument que je me chargeasse d'une démarche près de M. Van Maanen, ministre de la justice du roi des Pays-Bas.
Je connaissais très bien M. Van Maanen, depuis 1795; je l'avais vu ensuite procureur impérial. Je savais à quel point il avait toujours poussé le zèle. Je me serais bien gardée de croire ces souvenirs un titre, pour en être favorablement accueillie; il n'y a rien de si terrible que les gens en place qui ont changé de maître: il semble en honneur qu'ils se font un devoir de persécuter ceux avec qui ils en ont servi un autre, pour persuader de leur dévouement. La suite me prouva combien j'avais bien deviné et prudemment agi. M. Van Maanen, dans ses nouvelles fonctions, porte une telle confiance du total oubli du passé, qu'il siége souvent à côté de M. Repelaer Van Driel, son ardent adversaire politique, royaliste batave très prononcé; celui que le réquisitoire du premier, alors procureur fiscal, manqua d'envoyer à l'échafaud. Il y a de bien singulières choses dans les variations politiques. Je contai à M. N*** que Cettini avait été arrêté chez moi; que très heureusement on l'avait de suite mis en liberté, mais que je n'en avais pas moins été agitée.
«—Mon Dieu! êtes-vous bien sûre qu'il est libre?
«—Nul doute; il est à présent sur la route de Gand, où il va passer quelques jours; puis il se rendra à Ostende.» N*** était impotent des deux jambes, et ne pouvait servir ses amis que de coeur, de tête et souvent de sa bourse. Je le vis dans une si vive agitation, que je lui offris aussitôt de faire n'importe quel voyage, de courir après l'Italien exilé, s'il avait besoin de le voir, ou bien de lui porter une lettre.
«En l'arrêtant ici, on l'a pris pour un autre.
«—Cet autre est mon intime ami, celui que j'attends avec anxiété, qui aurait dû me venir avertir de la route de Regnault, qui ne vient pas, et qui me fait mourir d'inquiétude et d'impatience. Vous concevrez pour lui mon attachement: il servait avec mon fils dans le 5e corps, lorsqu'ils marchèrent au feu à Salsfeld et à Iéna. Il sauva la vie à mon Victor, qui s'était jeté en avant avec plus de bravoure que de prudence, au moment où le général Gudin fut blessé, et où le général Reille prit le commandement. Ils étaient toujours ensemble au feu. Le maréchal Lannes les distingua à Ostrolensks. Mon fils tomba au moment où le brave général Campana perdit aussi la vie dans cette journée où s'immortalisa le brave Reille. C'est le sosie de votre Italien exilé qui me rapporta la croix et les cheveux de mon Victor. Lui il est revenu avec la croix qu'il gagna au siége de Stralsund, et une jambe de moins qu'il perdit en Catalogne. En voilà assez pour vous y intéresser, et vous prouver l'intérêt qu'il m'inspire. C'est une tête difficile à mener. Il faut cependant qu'il cède, qu'il écoute la raison. Ah! je donnerais dix années de ma vie pour savoir de votre compatriote quelles questions on lui à faites, et si on pourrait tirer quelques indices certains sur le lieu où on soupçonne que mon pauvre ami s'est retiré. Je crains une arrestation. Il faut la prévenir. Il y a ici un lieu sûr à ma disposition, et je veux l'y conduire.
«—Puisqu'il y va d'un tel intérêt, je vais courir après mon exilé. Gand n'est pas un voyage; le temps est superbe; ainsi dans une heure je pars, et demain je vous dirai avec points et virgules tout ce que j'aurai pu savoir du Romain.»
Il faut que la résolution et une sorte de courage aillent pourtant bien à mon sexe, et soient peu ordinaires au degré où j'ose dire les avoir portées dans ces sortes d'occasions! car, à ces offres faites sans nulle ostentation, je crus que le pauvre N*** perdrait la tête. C'étaient des transports d'admiration… Je m'y laissai aller. Il y a quelque chose de si séduisant à se voir admirer, louer avec enthousiasme, pour une qualité à part de notre sexe! Je quittai N*** aussi charmée de sa reconnaissance et de ses éloges qu'il pouvait l'être de mon dévouement. Je trouve que rien ne donne de l'attrait aux liaisons les plus passagères comme la conformité d'opinion, de souvenirs et de regrets ou d'espérance. En rentrant à l'hôtel, je trouvai une lettre qui fit battre mon coeur bien superstitieusement; car elle était de Léopold, et avant de l'ouvrir même je me disais: «J'entreprends une bonne action, en voilà la récompense;» et je pressais contre mon coeur qu'elle faisait battre violemment la lettre qu'on va lire au chapitre prochain.