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Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 15: CHAPITRE CLXXIX.
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About This Book

A woman delivers first-person recollections of life across revolutionary, consular, and imperial upheavals, combining intimate grief with social observation. She recounts mourning a lost companion and the solace of a devout caregiver, interspersing personal sorrow with anecdotes about prominent public figures and the domestic effects of wartime and political change. The narrative shifts between vivid emotional episodes and concise sketches of contemporaries, reflecting on loyalty, faith, and the altered fortunes of individuals amid broader turmoil.

CHAPITRE CLXXXVII.

Arrivée à Gand.—Nouvelles de Carnot.—Lettre de madame de La
Valette.—Les frères Faucher.—M. Niret.—Le mari ressuscité.—Lettre de
Léopold.

Je ne connais rien au monde de plus triste que l'énorme ville de Gand; on dirait un immense cloître. Les Gantois sont Belges aussi, mais ce ne sont plus les Belges de Bruxelles. Ces derniers, amis des Français dont ils ont adopté les manières, les opinions et les habitudes, ne voient pas encore et ne voyaient pas surtout en 1816 et 1817 arriver des Français sans se souvenir qu'eux aussi l'ont été, et que dans notre gloire ils avaient eu leur part noble et large. À Bruxelles, la fraternité n'avait point perdu ses liens et ses souvenirs; mais à Gand la fusion des moeurs avait eu moins de puissance, et le flegme plus lourdement flamand de ses citoyens ne savait offrir que la froideur de l'étiquette aux exilés qui sentaient bien en arrivant que cette ville ne pourrait guère être pour eux qu'une halte et point un séjour. C'est au premier abord que Gand me fit cet effet; plus tard j'y trouvai des amis, mais sans pouvoir jamais m'accoutumer à son cérémonieux ennui. Je descendis à l'auberge de la poste, à côté du théâtre français, salle fort laide, déserte alors, et dont le mauvais goût semblait avoir été l'architecte. Mais en revanche, l'hôtel de la poste était une des meilleures auberges que j'aie pratiquées dans mes nombreux voyages; table parfaite, service leste, appartemens propres et riches, et même prix modéré. À peine descendue de voiture, je courus à la poste aux lettres; je me rappelais avoir écrit le jour de mon arrivée à Anvers que j'allais me rendre à Gand et de là à Bruges, et qu'au lieu d'Anvers l'on m'adressât mes lettres, poste restante, à la première de ces villes. J'en trouvai trois, une de Mme de La Valette, une de Carnot et une de Léopold. Cette dernière, je ne l'aurais pas ouverte avant d'être retirée dans ma chambre; car à la seule vue de ces caractères bien connus et bien chers, mon coeur retomba dans une émotion qui me fit trembler pour mon avenir.

Le premier éclair de bonheur qui m'ait surprise depuis le fatal 7 décembre fut de savoir Léopold vivant. J'avais eu la force de fuir une explication ardemment désirée, parce que chaque battement de mon coeur me disait: «Tu l'aimes avec passion, et il ne doit être que ton fils;» mais il n'avait pas une minute cessé d'être présent à ma pensée. Déjà je l'avais accusé d'un trop long silence, et pourtant j'étais moi-même cause du retard que sa lettre avait subi. Les femmes seules sont juges de ces inconséquences, elles seules me comprendront. Enfin je la tenais cette lettre, et, sans aucune exagération, je puis dire qu'elle brûlait mon sein où je l'avais placée. Ce moment est peut-être le seul dans ma vie où j'ai senti un regret de la perte de ma jeunesse et de ma beauté; car je ne pouvais tomber dans l'affreux ridicule d'une liaison avec un homme qui eût pu être mon fils; mais je sentais qu'aimer, être aimée de Léopold, eût rempli au delà tout ce que jamais j'avais pu goûter de félicité terrestre.

La lettre de Mme de La Valette était affligeante en partie; elle m'annonçait des pertes de fortune, sa prochaine arrivée, et en même temps une vive inquiétude sur le sort de Sabatier, qui tout à coup avait cessé de donner de ses nouvelles. «J'en suis d'autant plus tourmentée, m'écrivait Mme de La Valette, qu'il m'a mandé son projet de faire un voyage à Bordeaux avant de partir pour le Nouveau-Monde.» Sabatier était intimement lié avec les infortunés frères Faucher. Mme de La Valette ajoutait en post-scriptum: «Gardez cette lettre; à mon passage, je vous donnerai d'autres détails sur notre situation. Je suis toujours d'avis, chère Saint-Elme, que vous feriez fort bien de vous embarquer avec nous; pour moi, il me semble que je ne serai bien que loin de la France. Le sort m'y a persécutée dans tout; je ne quitterai que des tombeaux.» Pauvre amie, hélas! elle devait bientôt trouver le sien au delà des mers près de celui de son époux…

Quant à Carnot, il m'annonçait son départ pour Cassel, et me disait qu'ayant besoin de faire parvenir des papiers à un ami à Anvers, et sachant que j'y faisais séjour, il me demandait la permission de me les adresser; cet ami ne devait arriver à Anvers que dans quelques jours, et il ne voulait pas laisser tomber ces papiers en d'autres mains. Sa lettre était aussi stoïque, aussi romaine, que toute sa vie.

Je m'enfermai avec la lettre de Léopold pour la lire, pour la relire mille fois. En passant devant le grand café, sur la promenade où est situé l'hôtel de la poste, je m'entends nommer comme par une joyeuse exclamation, et presque aussitôt je me trouve arrêtée par un officier qui avait servi sous les ordres du général Razout, et que depuis Eylau je n'avais pas vu. Je fus charmée de le revoir, quoique craignant que sa présence dans l'hospitalière Belgique ne fût une preuve de quelque peine politique.

«Non, me dit-il, je n'ai point eu mes épaulettes enlevées par les ordonnances, mais je viens de les déposer volontairement. J'ai échappé aux honneurs de l'exil, mais je cours en mari Don Quichotte sur les traces d'une femme faible, coupable, repentante. On m'a fait espérer que je la trouverais ici avec mon père; Bruxelles, Anvers, Ostende, Bruges, j'ai tout parcouru; partout où j'arrive, elle vient de partir…

«—Ah! mon Dieu, mon cher, vous voilà le modèle du sentiment. Mais, partez-vous de suite?

«—Non, j'attends ici le résultat des démarches que je viens de faire pour la découvrir.

«—Dînez-vous avec nous?

«—Très certainement. Comment! vous n'avez pas entendu parler de ma malheureuse affaire?

«—Non.

«—Mais j'ai passé pour mort, j'ai tué…

«—L'amant de votre femme; vous êtes, m'écriai-je en l'interrompant avec feu, vous êtes donc le mari de la belle Polonaise?

«—Oui, en savez-vous des nouvelles?

«—Je l'ai vue ainsi que votre père.» Alors je lui fis la relation exacte de ma rencontre avec Paula. Le pauvre homme n'en pouvait revenir, et malgré sa joie, sa douleur, et toutes les émotions attendrissantes sur les souffrances de sa jeune et belle femme, l'idée de ses pélerinages le faisait parfois éclater de rire, et dans un autre moment il me demandait, d'un grand sérieux, si je ne la croyais pas un peu folle; puis la jalousie reprenait ses droits; il ne voulait pas absolument croire que, seule, elle aurait osé parcourir les grandes routes. Je lui répétai que je l'y avais trouvée, que je l'avais vue le lendemain entreprendre nu-*pieds une route de huit ou dix lieues, et qu'elle était décidée alors à finir ses dévotions par la prise du voile dans un couvent en Pologne, mais que depuis elle avait été à Rome. Il perdait la tête, cet infortuné d'Autré. Je lui montrai la copie du manuscrit de Paula; si c'eût été l'original, il n'y eût pas eu moyen de le refuser à ses vives instances.

«Ah! me disait-il, si vous saviez combien elle a d'esprit et surtout d'instruction, vous cesseriez de vous étonner de mon étonnement. Se jeter dans un couvent, cela se conçoit encore; mais courir, s'exposer à un vagabondage qui, pour être religieux, n'en est pas moins imprudent! ah! c'est moi qui en perdrai la raison.»

Puis par une fort plaisante transition, passant des plus touchans regrets aux réflexions de la plus puérile vanité, le voyageur plaignait seulement les pieds mignons et le beau teint de la pélerine.

«Elle sera horrible.

«—Et qu'importe! n'est-ce pas toujours elle? songeons d'abord à la retrouver: si bien sincèrement vous pouvez lui pardonner, vous serez très heureux avec elle, car j'ai pu apprécier dans Paula une âme peu commune.»

Enfin, je le consolai de mon mieux et lui remis la copie qu'il lut et relut. Je reviens à ce fragment que je place à la fin de ce chapitre, parce que c'est au simple récit des amours et des souffrances de deux coeurs passionnés que je dus les premières inspirations de quelques opuscules qui me valurent d'honorables encouragemens. L'heure du dîner arriva tout en causant, sans que j'aie pu trouver un moment pour monter à ma chambre et lire cette lettre qui m'étouffait le coeur. Après le dîner, un autre retard survint, et ce ne fut que lorsque d'Autré (nom du mari de Paula) se fut rendu au spectacle, que, montant à mon appartement et défendant l'entrée à tout le monde, je pus dans toute la solitude de mon bonheur, baiser les signes d'une main chérie que j'ai encore là devant les yeux. Aujourd'hui, où aucune illusion ne peut plus arriver à mon coeur, je ne me les représente qu'avec l'émotion d'un doux rêve, et (cette franchise me sera-t-elle pardonnée?) qu'avec le regret de n'avoir osé accepter l'enivrante réalité de cette passion.

LETTRE DE LÉOPOLD.

«Vous avez passé à Paris, vous m'avez vu, vous étiez dans le même lieu, et si près, que nos vêtemens se touchèrent presque… vous me l'écrivez, et ce lieu où vous m'avez trouvé, qui dut vous parler en faveur de tous les sentimens qui pouvaient nous unir, ce lieu ne vous a inspiré que le besoin de me fuir, l'affreux besoin de me laisser sans courage, sans consolation et anéanti par la conviction de vous être indifférent!… Ah! je suis au désespoir. Vous me dites de vous parler de mon sort… il est horrible et vous en êtes cause!… Vous me fuyez, tandis que près de vous aucun bonheur n'égalerait le mien… Que pouvez-vous craindre? Que redoutez-vous? une passion qui n'a su vous toucher, l'expression d'une douleur sur laquelle vous seule pouvez quelque chose… Je contraindrai l'une et l'autre. Je ne vous demande qu'un amour de mère, mais d'une mère tendre, qui, au lieu de fuir, console son fils. Oh! que j'ai besoin de vous voir, d'entendre cette voix chérie toujours animée par les nobles inspirations du coeur ou du génie: ne repoussez, ne dédaignez pas mon dévouement. Je pleurai votre perte, et, unissant toutes mes douleurs, je végétais avec l'espoir de succomber. Oh! combien d'heures précieuses j'ai passé à pleurer, prier et croire. Ayez pitié de moi, de cet avenir qui peut-être si long encore; revenez, ou dites venez. Je puis être libre demain, aujourd'hui, quand vous l'ordonnerez: mais songez que je ne puis vivre loin de vous; vous avez promis de me servir de mère, et sans vous tout espoir de bonheur et de repos sont à jamais perdus pour

«LÉOPOLD.»

P. S. «Je ne veux ni pourrai vous rien dire de ce qui a suivi la fatale journée du 18. Ah! c'est à vos pieds, invoquant d'illustres mânes, que je veux redire les immortels exploits de nos braves et… les siens…

J'avais fermé ma porte; j'étais assise, la tête sur mes deux mains, en face d'une énorme glace; il y avait sur la table un volume des belles poésies de madame Dufresnoy; en lisant cette lettre, cette déclaration d'un amour dont la sincérité ne pouvait m'être suspecte, tout mon être sembla se bouleverser:

     «Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler;
     Je sentis tout mon corps et transir et brûler.»

Je ne puis le nier, j'eus un moment d'hésitation; il se fit en moi un changement absolu, mais très heureusement momentané; ma vanité voulut ressaisir l'espoir de plaire encore. Il m'aime, ne me le prouve-t-il pas? pourquoi refuserais-je un bonheur offert? suis-je donc si vieille, trop vieille déjà? ne me trouve-t-on point belle encore, et l'amour de Léopold tient-il à ma figure? Jetant tour à tour un coup d'oeil sur sa lettre naïve, et parcourant du regard les vers délicieux de notre muse française, je cédai insensiblement à l'attrait d'une illusion que je brûlais de pouvoir ressaisir encore. Pendant quelques instans, j'éprouvai toute l'exaltation délirante de mes belles années; mon imagination allait au devant de toutes les chimères d'un amour partagé. J'avais son portrait, je n'avais osé le regarder que bien rarement; je le pris, le pressai contre mon coeur… il me rendit à moi-même. Oui, je puis l'assurer avec vérité, en regardant cette physionomie noble et douce, parée de tout l'éclat de la jeunesse, je la comparai à la mienne qui se reflétait dans la glace, et je sentis que la jeunesse seule peut répondre à la jeunesse: Je me dois cet aveu après tant d'autres; le désespoir suivait pour moi cette conviction d'impossibilité, j'y succombais, et ce ne fut qu'après un long et déchirant combat que ma raison, assez maîtresse de mes soupirs, put répondre à Léopold comme une mère eût écrit à un fils bien-aimé; et si des circonstances m'ont, dans la suite, mise bien près de la plus séduisante des erreurs, je puis du moins me rendre témoignage que, non seulement je n'y ai jamais cédé, mais que je n'ai plus regardé celui qui eût pu me la faire partager, que comme un fils, un fils chéri et respecté plus encore.

Je passai la nuit la plus agitée; et à peine était-il jour, qu'on frappa à ma porte pour me demander si je voulais permettre à M. d'Autré de venir me faire ses adieux; je jetai vite une robe et un schall sur moi et le reçus. D'Autré venait de recevoir une lettre de son père, qui avait enfin retrouvé les traces de Paula, et qui engageait son mari à venir les chercher à Gênes, où elle était légèrement indisposée; il assurait à d'Autré que sa femme était, depuis son pélerinage à Rome, absolument revenue de l'idée de se faire religieuse; il disait: «Paula, mon fils, est encore digne de toi; Paula est une excellente femme, et belle, oh! belle comme les plus belles vierges qui ornent ici toutes les galeries.» M. Brillant d'Autré connaissait la faiblesse un peu vaniteuse de son fils, il le flattait pour gagner du temps; aussi d'Autré ne rêvait plus que Paula; il me montrait son portrait, ses souvenirs, et me demanda, comme une faveur, de lire avec lui le fragment que voici, et d'écrire quelques lignes en marge du manuscrit que je lui avais offert. D'Autré était un excellent homme, et de ce caractère qui, parmi les militaires, se désigne par un bon enfant; sans instruction ni beaucoup d'esprit, mais néanmoins aimable, de cette gaieté française que donne une heureuse nature. D'Autré me quitta avec promesse de m'écrire. La lettre à Léopold était restée non achevée sur la table: j'y jetai un regard, hésitai encore un moment, tout près d'y joindre quelques mots plus tendres; enfin, je la cachetai et je la fis porter bien vite à la poste. Ayant de nouveau défendu ma porte, je me mis à lire le récit suivant:

«Dans une des solitaires, mais superbes campagnes du Palatinat de Podalie, vivait depuis deux ans la jeune et belle Odeska, fille d'un noble Polonais, unie par ordre paternel à l'opulent, mais sauvage possesseur de ces contrées. Odeska, élevée dans le goût des lettres et des arts par une mère qui fut long-temps la brillante idole de la cour de Jean Casimir, la jeune Odeska aspirait au bonheur d'être aimée. Hélas! elle ne goûta un instant ce bonheur si pur que pour le payer par le désespoir et les larmes. Au nombre des pages qu'un grand nom sans fortune attachait à la cour de Pologne, se distinguait le jeune Mazeppa. À peine entré dans son adolescence, doué de tous les avantages extérieurs et surtout d'une de ces physionomies qui semblent porter sur leurs traits des destinées extraordinaires, Mazeppa joignait, au don de faire naître un vif intérêt au premier coup d'oeil, le mérite plus réel de justifier cet intérêt par les qualités d'une âme pleine d'enthousiasme et d'une énergie qui semblait, dans cet âge si tendre, défier déjà le destin. Jean Casimir faisait des vers, et toute la brillante jeunesse de sa cour soupirait des élégies ou des madrigaux aux pieds de la beauté. Mazeppa eut bientôt distingué la plus jolie, et son hommage ne fut point repoussé par Odeska, libre alors. Trois mois s'écoulèrent au milieu des délicieuses illusions de l'espérance et des courts et mystérieux instans d'une intime confiance, dérobée à la vie de cour et d'étiquette.

«Ordinairement le jeune page de Casimir attendait sa belle maîtresse sous un berceau, où les attentions de l'amour avaient mêlé le doux parfum de mille fleurs aux fraîches émanations d'un épais feuillage. Là, cachés à tous les regards, une couronne eût été peu pour celui qui, plus tard, devait mourir sur les terres de l'exil, pour avoir voulu conquérir un trône; le banc de mousse qui recevait son amie était celui qui occupait l'ambition du jeune page de Jean Casimir. Il y faisait résonner sous ses doigts la guitare, accompagnait la romance que soupirait la mélodieuse voix d'Odeska; dans d'autres instans, l'enthousiaste Mazeppa répétait à son amie les vers sublimes des poètes d'Italie, ou les héroïques inspirations d'Homère. L'Amour vit de superstitions dans le coeur des femmes; au milieu des pressentimens, un cruel événement se préparait pour les deux amans, et le coeur d'Odeska en reçut d'avance la fatale prévision dans un rêve funeste. Descendu avant l'aurore au bosquet, Mazeppa fut surpris d'y trouver déjà son amie, que son ardeur y devançait toujours. Il fut étonné du désordre de sa beauté. Des larmes furtives, que voilaient mal ses paupières, tombaient de ses yeux baissés vers la terre.

«Pourquoi ces larmes? quel malheur peut menacer nos beaux jours?» s'écria l'impétueux Mazeppa, et il enlaçait d'un bras protecteur la jeune fille, comme pour lui faire de son corps un rempart… Odeska, dans ce trouble délicieux qu'augmente le bonheur des larmes, la main sur son coeur, dit à son amant: «Cher Mazeppa, je rougis de ma terreur et je ne puis la vaincre; elle me poursuit jusque dans tes bras; mon ami, tu en es l'objet: oh! ne m'accuse pas de faiblesse; que l'adversité arrive, et tu verras si mon attachement ne sera pas plus fort qu'elle; mais te perdre… ah! c'est plus que mourir!»

«À ces mots, elle laissa tomber sa belle tête sur le sein du jeune page, qui épuisa tous les accens de la tendresse pour dissiper ses noirs pressentimens. Elle répondait comme poursuivie d'une affreuse vision: «Ô mon cher Mazeppa! je t'ai vu entraîner loin de moi; la terre et le ciel te refusaient un appui. J'ai vu des supplices et de trompeuses grandeurs. Mazeppa, la terreur glace tous mes sens. Hélas! le charme de l'amour n'est-il plus avec nous?… et ta voix expire dans les sanglots!» Tout à coup le bosquet retentit des cris du reproche et des menaces de la colère que proférait le père d'Odeska: il venait de surprendre les deux amans… En vain la mère de la jeune amante de Mazeppa intercéda-t-elle, en vain ce dernier fit-il valoir sa naissance et son amour; peu de jours après Odeska fut unie, malgré sa résistance, à un homme puissant qui l'éloigna de la cour et des bras de sa mère, pour la reléguer, comme sa proie, dans une terre près des frontières de l'Ukraine. Les regrets d'Odeska s'envenimèrent encore par la présence d'un époux que son coeur repoussait, et qui ne justifiait que trop ses dégoûts.

«Après la perte de son amie, malgré la faveur dont il jouissait auprès de Jean Casimir, le jeune Mazeppa n'eut qu'une seule pensée: celle qu'on avait arrachée à son coeur. Odeska, loin d'avoir tenté d'adoucir son tyran, du moins par les apparences de la soumission, repoussait ses caresses et ne répondait à l'invitation des droits de l'hymen, que par le nom de Mazeppa. La seule distraction de l'épouse était d'aller aux confins des terres qu'elle habitait, parcourir d'un regard douloureux cette immensité qui la séparait des lieux témoins de son amour. Un soir, appuyée contre l'orme dont le tronc portait sur son écorce noueuse le nom de Mazeppa et les emblèmes de la fidélité, un nuage de poussière s'élève au loin et appelle l'attention d'Odeska. Un cri de joie et de terreur échappe de sa bouche: «C'est lui! s'écria-t-elle; oui, cette course rapide me l'annonce. Quel autre que Mazeppa guiderait ainsi un coursier sur la plaine? C'est lui! Dieu! ayez pitié de nous. C'est aussi le fantôme de mon rêve horrible! Oh! privez-moi, grand Dieu, du bonheur de le revoir, si le réveil de cette félicité doit être celui d'un songe affreux.» L'infortunée tomba à genoux, les bras étendus vers les sables dont la poussière la dérobait encore à la vue de son amant: car le coeur d'Odeska avait bien deviné, c'était Mazeppa; il reconnut aussi le céleste visage de son amie. L'impétueux jeune homme poussa son coursier et gravit le rocher couvert de ronces, où venait de lui apparaître Odeska, qui laissa échapper un cri en se sentant enlacée dans les bras et pressée sur le coeur du fougueux favori de Jean Casimir.

«J'ai tout quitté pour te revoir; m'appartiens-tu encore? Odeska, es-tu toujours mienne?

«—Près de toi, l'univers n'a rien qui puisse causer un regret ni un remords à ton amie.» Hélas! elle oublia sur le sein de son amant qu'aucun serment ne permet impunément de parjure. Le châtiment se pesait déjà dans la balance de la justice divine.

«Le Cheval de Mazeppa portait les chiffres de son maître et d'Odeska sur sa housse richement brodée par les mains d'Odeska, et selon l'usage d'une cour galante, cette housse montrait aussi des emblèmes de l'amour. Abandonné par son maître, le coursier parcourut lentement les détours qui conduisaient à la grille principale du château de l'époux d'Odeska. Les chevaux sont pour les Polonais, comme pour les Tartares, les objets d'un culte. La beauté de celui de Mazeppa, son riche harnois, l'absence de son cavalier, tout excita la curiosité des nombreux habitans du château et surtout du maître. Des mains caressantes attirèrent le coursier, il se laissa prendre. À peine l'époux d'Odeska a-t-il jeté un regard sur la housse, qu'il s'écrie dans un transport de fureur: «Il est ici l'infâme qui ose me disputer son coeur! voilà le chiffre de Mazeppa… Courez, volez après les coupables… Ah! je vais donc me venger de tes dédains orgueilleux: femme, frémis!… chaque goutte du sang de ton amant va te coûter mille larmes! Couple perfide! les supplices, la mort, vont vous unir!» Une heure après l'ordre donné, Mazeppa et Odeska, enchaînés, parurent en présence de leur bourreau. «Femme parjure, et toi, vil suborneur, qu'avez-vous à répondre?

«—Le coeur d'Odeska était mon bien avant que ton or l'eût acheté de son père, dit Mazeppa; Odeska ne t'appartient point, elle ne fut point à toi, et je venais reprendre mon bien, mon bien unique et sans prix. Le sort trahit notre espoir; nous allons payer par la mort les doux rêves de l'amour! Mais la mort, nous l'acceptons, lui cria Odeska, il y a un Dieu vengeur, appui des coeurs innocens, je vais l'implorer pour toi.» Odeska tomba anéantie aux pieds de son barbare époux, et ne revint à la vie que pour se trouver dans un affreux cachot où elle languit pendant trois années.»

CHAPITRE CLXXVIII.

La première grenade d'honneur.—Madame de Balbi.—Cambacérès et le major
Garnier.—La protégée de l'abbé Raynal, ou la femme savante.

Je ne rendrai pas compte de tous les combats que j'eus à me livrer pour ne pas céder à la voix du bonheur et de l'espérance qui me parlaient pour Léopold; il m'en coûta, mais heureusement, comme je l'ai dit, la raison eut le dessus, et heureusement encore les singuliers hasards de ma destinée m'offraient à tout instant des distractions; je me trouvai de nouveau attachée à des intérêts que j'avais crus éteints, et auxquels, sur les libres terres de la Belgique, tous les malheurs, les persécutions, l'exil et la mort, semblaient donner une activité nouvelle. Je me préparais à faire la commission dont me chargeait la lettre de Carnot, lorsqu'à Ath je fis une rencontre qui m'intéressa singulièrement. Ath est un fort vilain bourg entre Gand et Anvers: ne voulant pas rester dans la salle de l'auberge avec une demi-douzaine de fumeurs, je me promenais dehors en attendant le départ de la voiture. À quelques pas de la porte était assis un militaire qu'au seul aspect je reconnus pour un Français, à la cravatte noire, à la redingote de route, au large pantalon bleu, à la mine d'un philosophe de bivac. Il était adossé contre un de ces gros arbres entourés d'un banc en cercle, si communs dans les villages de Hollande. Son sac était à ses pieds, et il le poussait avec un air tantôt triste, tantôt de mauvaise humeur et d'impatience. Aussitôt je me laissai aller au même mouvement qui me valut un si rude accueil de la part du colonel espagnol[16]. «Pardon, mon brave, dis-je au vétéran, vous me paraissez fatigué et las d'attendre ici?»

À ma voix de femme, il m'avait regardée avec surprise, puis avec un sourire bienveillant: «Une Française, cela me fait plaisir à rencontrer dans ce pays de buveurs de bière où on me disait qu'on nous aimait tant, et où je ne trouve pas seulement à me faire comprendre.»

Nous voilà, nous, installés sous une espèce de treille, et moi de faire appeler un excellent déjeûner.

«Je viens de loin, me dit le militaire; plus de paie, et me voilà lancé dans l'émigration.

«—Je ne suis pas riche, mais deux napoléons, je les ai toujours au service d'un militaire, d'un ancien camarade.

«—Vous avez servi? tenez, je voyais qu'il y avait quelque chose de ça dans votre tournure; vous êtes d'une jolie taille au moins! Là, vrai, avez-vous vu le feu? À quelles journées étiez-vous? parlons-en, cela fait oublier que me voilà vieux, pauvre, cherchant à gagner ma vie en philosophe.»

Je pensai que c'était vraiment un don particulier de Napoléon que cet attachement qu'il inspirait aux soldats, à ceux qui même après vingt années de fatigues et de périls n'avaient encore pour récompense que ces fatigues et ces périls. Je renouvelai mon offre, y joignant celle d'adresser le militaire à Anvers à quelqu'un de sûr qui pourrait lui être utile.

«—Je l'accepte, ma petite dame, avec le même bon coeur que vous l'offrez; ça se connaît de suite, et je devine que vous êtes ici depuis que nous sommes des brigands; tenez, votre double napoléon me fera pour toutes sortes de raisons grand bien; mais j'aime autant votre offre de m'adresser à des amis, car c'est du travail que je cherche et tout ne me convient pas, car voilà bientôt trente ans que je n'ai manié que le fusil, et ça gâte la main pour tout autre métier. Le seul état que j'ai su, c'est la reliure.

«—Eh bien! tant mieux, j'ai votre fait à Bruxelles; si vous savez relier, vous serez placé en arrivant.

«—Eh bien alors, gardez votre double napoléon, ça vous servira.

«—Prenez toujours, il ne faut pas qu'en arrivant vous soyez, forcé de demander des avances; tenez, voilà un mot (et je l'écrivis) pour vous loger.» En y jetant les yeux et en lisant: Rue de l'Empereur, «Cela me portera bonheur; oh! c'est que nous avons, tels que nous voilà, des raisons très particulières pour ne pas l'oublier, c'est une vieille connaissance, ça date de Marengo; tenez, il y a dans ce sac un habit qui a été à l'île d'Elbe, je veux être enterré dedans. Je ne le donnerais pas pour une fortune, mon pauvre habit que j'aime, et j'ai là-dedans un autre trésor.

«—Votre croix?

«—Celle-là reste ici cachée,» et il pressa son coeur. «Mais l'autre est un souvenir d'un ami bien cher, d'un pays, d'un frère d'armes, c'est une grenade d'honneur.

«—Qu'est-ce que cela veut dire, mon brave?

«—C'était dans ce temps-là comme la croix, une récompense de la bravoure, et c'était à mon bon, mon brave Renaud, que Napoléon donna cette première récompense sur le champ de bataille. Il était sergent d'artillerie; nous sommes tous deux de Selangey, Côte-d'Or. Renaud fit au passage du Simplon des actions qui déjà le firent remarquer de Napoléon, connaisseur en soldats. À Marengo il se coucha sous sa pièce, et y mit le feu au moment où les Autrichiens venaient s'en emparer; figurez-vous la débâcle, c'est là-dessus que Napoléon lui décerna la grenade d'honneur qui était la première donnée; à la même journée, il démonta encore une batterie autrichienne. Oh! c'était un homme extraordinaire, brave comme l'épée de Napoléon, et humain et doux comme une bonne femme. Mon Dieu! c'est un trait d'humanité qui lui coûta la vie, et c'est comme cela que malheureusement j'ai cette grenade d'honneur qui ne me quittera plus. Nous étions à Neuhaff, quand un terrible incendie vint à éclater; la maison où le feu faisait le plus de ravages était habitée par un père de famille, un ami intime aussi de mon camarade, qui à la vue du danger n'en fit ni une ni deux, mit habit bas et s'élança au secours de son ami; je l'avais suivi et tâchais vainement de l'arrêter quand je vis pour lui une mort inévitable et horrible. Il faut que je parvienne jusqu'à lui, cria-t-il, et il enfonça une porte; il croyait trouver là son ami; la flamme qui s'échappait avec fureur l'enveloppa; j'étais moi-même suspendu sur une poutre près de l'escalier embrasé; je vis le malheureux et intrépide Renaud tomber et disparaître dans un tourbillon de fumée et de feu; une seule parole me parvint: Garde ma grenade. Ce cri, Madame, je crois bien souvent encore l'entendre, et cette grenade, prix de la bravoure, signe de l'honneur militaire, je l'ai apporteé avec moi sur les champs de bataille d'Iéna, Wagram, Austerlitz, de la Moskowa et de Mont-Saint-Jean; aujourd'hui, c'est-à-dire depuis les jours de paix et de délivrance, je l'ai cousue dans mon uniforme, et voilà mon linceul, c'est une relique pour ceux qui sont comme moi fidèles à la religion du soldat, au souvenir du drapeau.

«—J'ai vu des sabres d'honneur, répondis-je, mais je ne savais même pas qu'on eût donné des grenades. Je serai bien aise de la voir quand j'irai vous trouver à Bruxelles; mais n'en parlez pas, il faut maintenant, comme vous dites, vivre en philosophe.» Il me témoigna beaucoup de regret de ce que je n'allais pas à Bruxelles, et voulut défaire son sac; je m'y opposai, non par défaut d'intérêt, mais parce qu'on mettait les chevaux, et que je voulus voir emballer ma nouvelle connaissance, que je quittai avec le doux sentiment d'avoir peut-être assuré son existence par cette rencontre.

Ce brave homme s'appelait Bois-Marie et se disait parent d'une jeune fille sacrifiée dans la révolution à la haine féroce d'un ami intime de Robespierre, si Robespierre put avoir des amis.

Renaudin de Saint-Remi, qui quitta son siége de sage pour déposer comme témoin contre l'innocente et infortunée Marie, opina ensuite pour la mort comme juré. J'appris plus tard d'autres détails de ce grognard de l'île d'Elbe. Quelques uns sont honorables à la mémoire de Tallien; je les placerai dans le cours de ces volumes. Il monta sur la voiture, heureux et joyeux, en chantant d'une voix qui était plus propre à commander à droite, gauche, fixe, qu'à fredonner la romance; il chanta l'air de Cendrillon: Dieu protégera j'espère.

À une lieue d'Ath, je descendis et pris un chemin de traverse qui me conduisit à une fort jolie maison de campagne où j'avais quelqu'un à prendre pour venir à Anvers. J'y trouvai grande société; on m'y donna des nouvelles de Mme de La Valette. Tous les convives étaient amis ou connaissances de mes amis, et la conversation se ressentit de la confiance que produit naturellement la conformité d'opinion.

Parmi les convives était le major Garnier: c'était de tous celui que je connaissais le moins; et je n'en parlerais même pas, n'ayant pas de bien à en dire, si, malheureusement trop crédule pour tout ce qui est service à rendre, je ne me fusse trouvée attachée à des intrigues et projets d'embauchage que j'atteste sur mon honneur avoir toujours ignorés. Quêter pour ceux qui partaient ou affectaient de vouloir partir pour le Champ-d'Asile, beau rêve des proscrits; courir, écrire, user de tous mes moyens pour leur être utile: voilà ce que j'ai constamment fait pendant quatre années que j'ai voyagé de Bruxelles à Anvers, Gand, Bruges, Ostende, Londres et Amsterdam; j'ai même été souvent dupe de mon exaltation; mais j'ai séché quelques larmes, et je ne saurais regretter une facilité d'attendrissement qui a eu de pareils résultats. D'ailleurs, je ne me cite jamais en exemple à imiter; mes défauts, mes qualités, tiennent ensemble, si bien que ne pas agir de premier élan est pour moi d'une impossibilité absolue; céder à ce premier mouvement a même pour moi un charme inexprimable; aussi dès que le major Garnier, avec sa laideur toute militaire m'eût prononcé les noms magiques de Ney et Waterloo, unissant par une déchirante pensée de regret ces deux affreuses époques d'amertume et de deuil, je supposai à celui qui m'en parlait avec âme tous mes regrets, toute ma douleur, et dès ce moment la réflexion qui n'eût pas été en faveur du major n'eût pu se faire jour dans mon esprit; il me disait qu'il avait vu Ney, lorsque exténué de fatigue, blessé, à pied, et guidé par un sous-officier de la garde, il arriva, après le fatal 18, au lieu où un officier du général Desnouettes lui donna son cheval pour se rendre à Marchienne-au-Pont. Dès ce moment nous fûmes amis, de mon côté avec la plus loyale franchise, du sien avec toutes les confidences qui pouvaient le mieux m'attacher à ses vues, et me les faire servir malgré moi et à mon insu.

Le major Garnier avait alors près de cinquante ans; il annonçait avoir servi dans les gardes françaises, et racontait fort bien une infinité d'anecdotes. Il était lié avec l'hôte de l'Aigle-Noir, à Liége.

«Je vous y adresserai, me dit-il, vous coucherez dans la chambre où Louis XVIII, alors MONSIEUR, coucha avec son fidèle d'Avaray, ce modèle des amis, ce Bertrand de 92.»

Les détails qu'il nous donna sur ce prince étaient remplis d'intérêt; mais je ne crois pas, ne pouvant en garantir l'authenticité, devoir les rapporter ici, puisqu'il s'agit d'un personnage auguste; je ne puis taire pourtant un mot de Mme Balbi, femme du gouverneur du Luxembourg, et qui, ayant montré la plus constante fidélité au sort du prince, avait contribué à sa fuite, et bravé toutes les tristes chances de l'émigration. Je fus bien un peu surprise de voir un soldat d'Arcole, comme se prétendait le major, si bien au fait des secrets des princes; car presque tous ceux qui vécurent sous les drapeaux ignoraient aussi bien les actions d'un courageux dévouement, que les crimes affreux qui signalèrent cette époque de la révolution.

«Rien, disait le major, n'était aimable et séduisant comme la comtesse de Balbi. Dans les différens pays que, pendant sa longue émigration, cette dame a parcourus, on chante ses louanges.»

Madame de Balbi parlait des malheurs de Louis XVI et de l'infortunée Marie-Antoinette, et leur faisait des partisans en arrachant des larmes. J'ai logé en Allemagne dans une maison où Mme de Balbi avait habité; un émigré, qui alors était devenu un des plus zélés sujets de Napoléon Ier, le major Garnier, conta un mot de cette dame qui ne fit pas fortune dans la haute société germanique, peu faite encore à l'élégant laisser-aller des favoris. Mme de Balbi se trouva à un cercle nombreux qui se pressait pour la voir et l'entendre. Une jeune et naïve allemande passa sa belle tête blonde et son frais visage entre les épaules un peu tudesques de son fiancé, et l'émigré en question laissa échapper cette naïveté: Is das ein koenings hoer?[17] Mme de Balbi, qui entendit l'insolente épithète, se tourna avec cette aisance que donne la cour, et répondit: «Ma chère, le sang des princes ne tache pas

Je me rappelai avoir, sous le consulat, entendu parler d'une Mme de Balbi qui vivait sous les dehors de la médiocrité dans une ville de province; je demandai au major s'il croyait que ce fût de la même famille.

«Bien mieux, c'est, dit-il, la même personne. Mme de Balbi a servi les princes de toutes les manières. Rentrée en 97, elle a su intéresser le Consul en excitant la sensibilité de l'excellente Joséphine, dont le faible à protéger l'ancienne aristocratie a bien un peu nui peut-être à la solidité du trône impérial. Mme de Balbi est, sans nul doute, intervenue dans quelques tentatives politiques, mais elle a eu l'heureuse adresse d'en esquiver les conséquences, et cela à une époque où la police n'était pas mal faite; c'est qu'elle a de l'esprit comme un démon, l'esprit des affaires.

«—Vous ne jugez pas cela comme moi, lui dis-je; je vois Mme de Balbi noblement dévouée à la cause de la royauté, seule cause légitime pour elle; je la vois toujours marchant au but: j'aime ce courage de constance, cette longue résignation; les princes ne trouvent déjà pas si souvent ces vertus dans les hommes aux jours de l'adversité, qu'il n'y ait un mérite de plus pour une femme. La seule chose que je n'approuve pas, c'est d'avoir affecté les dehors de la pauvreté, d'avoir joué le rôle de solliciteuse près de l'homme dont elle devait désirer la chute; c'est trahir les bienfaits: qu'on demande des renseignemens pour sauver ses amis, bien permis; mais accepter les dons, demander les grâces de ceux qu'on hait, il y a là dedans quelque chose qui ne va ni à la fierté du malheur ni à la dignité d'une cause.»

Je mis dans ce discours assez de véhémence pour attirer l'attention, et j'eus le plaisir de voir tout le monde de mon avis. Le major Garnier se rendait à Bruxelles; il avait des lettres pour Cambacérès: je ne pus m'empêcher de lui parler de l'affaire de l'officier à demi-solde avec l'ex-archichancelier.

«J'en espère mieux, me dit le major; j'ai une recommandation qui ne peut manquer son effet, c'est un souvenir de jeunesse…

«—Pas avec vous, j'espère, major, lui dis-je en riant.

«—Ce n'est pas ce que votre malice s'imagine.

«—Ah! tant mieux, car j'aurais regretté de voir invoquer de pareils souvenirs.

«Voilà qui s'appelle pousser loin l'intérêt du sexe.»

Le major, à ce dernier mot, fit une singulière grimace qui le rendit si laid qu'il n'y eut plus moyen de douter de la parfaite innocence des souvenirs qu'il allait invoquer; du reste, sa morale était si facile que le moyen qui réussissait lui paraissait toujours le moyen par excellence; je lui donnai mon adresse à Anvers, et il quitta la société avant moi.

La maîtresse de la maison était une parente du fameux Rabaut-Saint-Étienne, et née à Nîmes, comme lui, professant la religion réformée. Cette dame, dont la destinée fut fort bizarre, devenue victime d'un mariage d'inclination, se plaisait à citer un important service que lui rendit le célèbre abbé Raynal.

«C'était déjà, disait-elle, un vieillard en 92, mais l'homme le meilleur, le plus aimable, et d'une figure noble et belle. J'étais bien jeune alors, et le zèle officieux, les services de ce défenseur de l'humanité, qui habitait une retraite dans le midi de la France, me sauvèrent l'honneur et la vie.»

On voyait, dans les discours et le caractère de cette dame, que la société du philosophe avait un peu déteint sur sa conversation travaillée et presque oratoire; mais je n'ai guère vu de coeur plus dévoué à ses amis que celui de Mme Étienne Rabaut; elle se prit d'extrême amitié pour moi.

«Puisque vous avez habité la Hollande, me dit-elle, voilà un ouvrage qui vous intéressera:» c'était l'Histoire du Stathouderat, par l'abbé Reynal. Madame Étienne y avait écrit quelques notes qui me prouvèrent qu'elle visait au savoir, et ce fut sans doute mon invincible dégoût pour cette prétention, qui m'a fait mettre moins d'empressement à cultiver l'amitié d'une personne d'ailleurs si distinguée. Nous parlâmes beaucoup de Carnot, cet homme intègre et philosophe, sorti pauvre de toutes les situations de sa vie. Madame Étienne fit les honneurs de la soirée par son savoir et ses citations toujours justes, ce qui n'est pas peu pour qui cite beaucoup. Je l'admirais, mais sans me dire: J'en voudrais savoir autant. Là où perce l'étude chez les femmes, il me semble que le charme disparaît; presque toujours un succès que nous avons trop l'air de chercher nous échappe; non que je veuille faire l'apologie de l'ignorance, et dénigrer les supériorités; mais avec un peu moins de prétentions, madame Étienne eût été une personne parfaite. Comme c'est chez elle que je voyais la plupart de mes amis, j'aurai plusieurs fois occasion de revenir sur son chapitre. Je partis dans la nuit pour Anvers, afin d'y remplir la commission dont je m'étais chargée, commission qui eut pour résultat mon premier voyage à Londres, comme je le dirai dans le chapitre suivant.

CHAPITRE CLXXIX.

Embarquement.—Rencontre d'un poète italien.—Un épisode de la révolution.—Arrivée à Douvres.—Le major Garnier.

Je résolus d'aller prendre le paquebot à Ostende, et partis d'Anvers aussitôt ma commission faite. L'argent que j'avais eu de mes leçons d'italien, si largement payées par l'aimable et infortuné duc de Kent, cet argent commençait non seulement à diminuer, mais la crainte d'en manquer dans un pays où les Français paient double, me décida au sacrifice d'une fort jolie montre de chasse à répétition. Le profil de Napoléon, gravé dans l'intérieur de la double boîte, me la fit vendre trois fois plus que sa valeur, et moi qui, si long-temps, n'avais regardé cent et mille louis que comme une bagatelle, je ne saurais dire quelle fortune je crus posséder en comptant douze cents malheureux francs. Hélas! les jours se préparaient où le plus strict nécessaire me devait seul rester pour bien des années.

J'arrivai à Ostende, et descendis à la grande auberge à côté du théâtre; il était sept heures: il y avait spectacle; et quoique je connusse par expérience toute la portée des talens de province, je n'eus rien de plus pressé que de courir au théâtre. La troupe était fort au-dessus du médiocre: on donnait la Femme jalouse. J'ai l'habitude de toujours écouter le spectacle, bon ou mauvais. Tout à coup mon attention fut détournée par cette vive exclamation: «che seccatura mio Dio! Porta mio, che diresti?—Direbbe che è poco garbato il parlar cosi[18],» répondis-je aussitôt au personnage, en le regardant assez fièrement. Il s'excusa de son mieux, toujours dans la même langue, et m'exprima avec une vivacité tout italienne son bonheur de rencontrer une personne qui parlait la tosca favella, dans un pays où les oreilles étaient au supplice. La connaissance fut bientôt faite, et, pendant la petite pièce, la Jambe de bois ou l'Amour filial, je m'amusai à contrarier Mangrini, en lui soutenant ce que j'étais loin de penser, que nos opéras comiques valaient mieux que les opéras buffa de l'Italie. À tout, il me répondait en faisant de ridicules grimaces. «Ma, per bacco, non cantano quei personnagi[19]!» Le spectacle n'était pas fini, que j'étais aussi enchantée de cette rencontre, que Mangrini l'était de la mienne; les Italiens en général ont la parole un peu retentissante. Je voyais qu'on nous remarquait; je l'en prévins et l'engageai à quitter le spectacle; il me dit qu'il partait aussi par le paquebot, et j'en fus charmée, car sa vivacité spirituelle promettait un compagnon de route fort agréable, et mon attente ne fut point trompée. Mangrini était Romain, parent du célèbre musicien de ce nom, et ami intime du célèbre Porta, poète milanais, dont il me parla avec cette abondance de détails, que relève cependant la pantomime italienne. Mangrini me cita entre autres la bizarre épitaphe que cet homme original composa lui-même en milanais, et dont le sens est: «Je suis parvenu à faire pitié même à un prêtre qui ne vit que d'enterremens», faisant allusion aux maux cruels que la goutte lui faisait souffrir.

Porta était un poète populaire; les événemens du jour s'embellissaient sous sa plume par le trait d'une fine satire qui attaquait tous les ridicules, tous les vices en masse, sans personnalité aucune; l'esprit enjoué et caustique de Porta était tempéré par un caractère noble et généreux. «Croirez-vous, me disait Mangrini, que Porta, dont toutes les poésies respirent une gaieté et un enjouement parfait, est l'homme le plus triste, le plus mélancolique; c'est une contradiction bien singulière et qui existe pourtant. Presque toujours les poètes expriment dans leurs vers le contraire de ce qu'ils éprouvent…» Je ne fus pas du tout de l'avis de Mangrini: «Je ne m'élève pas, lui dis-je, à la hauteur de la poésie; mais ce que j'écris en prose est toujours l'image des sentimens que j'éprouve…» Il répondit par des complimens si bizarres et si chargés de superlatifs, que j'en éclatai de rire. On vint à l'hôtel avertir les voyageurs pour l'Angleterre, que si le vent ne changeait pas, on mettrait à la voile à quatre heures. Nous résolûmes de ne pas nous coucher et de parcourir la triste ville d'Ostende; mais à peine eûmes-nous commandé notre souper, que le matelot revint dire qu'il fallait se rendre au port. Mangrini, qui avait compté se régaler avec des talladelli à la milanese, exprima d'une façon si comique son désappointement de gourmand, que je ne me souviens pas d'avoir jamais ri d'aussi bon coeur; mais nécessité fut de se soumettre, et bientôt nous fûmes en chemin pour le port. Il y avait fort peu de passagers, et la traversée fut heureuse. Mangrini avait, à l'époque dont je parle, de quarante-cinq à cinquante ans; il avait vécu en France, et s'y trouvait aux premiers temps de la révolution. Il s'était arrangé pour schivare[20], disait-il, les mesures de salut public, en se mettant à la suite d'Antonelle, chef du jury, qui présida à la condamnation du duc d'Orléans, père du duc actuel.

Cette confidence nous mit naturellement sur le chapitre de ce prince malheureux, qui, dans sa captivité et surtout à sa mort funeste, se montra fidèle au caractère qui avait marqué le commencement de sa carrière. Mangrini me raconta un trait d'une pauvre mère de famille, sauvée d'une affreuse misère par les charitables dons du duc d'Orléans, alors encore duc de Montpensier.

«Cette femme, sitôt que le duc d'Orléans eut été enfermé à l'Abbaye; cette femme, dont le mari fréquentait les clubs, se donna le mouvement le plus honorable pour son bienfaiteur, arrêté avec son plus jeune fils, le comte de Beaujolais, âgé seulement de treize ans alors. Le jour où cette âme reconnaissante apprit que Billaud Varennes avait proposé d'ajouter le nom du duc d'Orléans à la liste des députés qu'on allait mettre en accusation, et qu'on allait le chercher au château de Marseilles, elle parvint à s'introduire à la conciergerie, où elle savait qu'on conduirait le prisonnier; elle espérait lui faire passer un avis, réussir à le sauver; elle n'avait point calculé l'active haine de ses ennemis. La nuit du 5 novembre arriva, le duc comparut le lendemain devant le tribunal; la pauvre femme s'y était portée avec quelques amis de son mari, espérant toujours que le prince ne serait pas condamné, son mari et les siens ayant promis de s'entremettre pour le sauver.

«Hélas! disait Mangrini, la pauvre femme était encore chez moi à me prier de rendre Antonelle favorable au duc, que celui-ci marchait déjà à l'échafaud. Le prince, ajoutait-il, par le grand caractère qu'il a déployé devant un odieux tribunal, a effacé quelques autres pages de son histoire. Quand, après sa brève et simple défense, il se vit condamner, il dit à ses juges: «Puisque mon sort est décidé, je vous demande de ne pas me faire languir ici jusqu'à demain, et d'ordonner que je sois conduit à la mort sur-le-champ;» seule grâce que les bourreaux d'alors pouvaient accorder. Antonelle rentra, continua Mangrini; la femme était toujours dans mon cabinet, je lui demandai si le duc était acquitté; il tira froidement sa montre, et répondit avec un affreux sourire, exécuté maintenant. À ce mot, la malheureuse qui l'entendit tomba évanouie derrière un paravent qui la cachait par bonheur. Je frissonnai de la tête aux pieds; si Antonelle l'eût aperçue et dans cet état, elle eût couru le danger de quelque expiation à son généreux dévouement. Je parvins avec beaucoup de peine à la faire sortir de chez moi. J'eus soin, dès le soir, d'aller voir cette excellente femme; j'appris, sur la jeunesse du duc d'Orléans, des détails pleins d'intérêt et que la pauvre femme racontait avec le charme d'un coeur que la reconnaissance inspire.

«Lorsque le duc d'Orléans épousa en 1769 la fille du duc de Penthièvre, à la chapelle de Versailles, disait cette dame, j'avais à peine quatorze ans; j'étais au milieu de la foule qui regardait le beau mariage: au moment de la bénédiction, le prince, qui n'avait pas pris la place assignée au mari dans ces sortes de cérémonies, sauta, aussitôt qu'on lui fit remarquer son erreur d'étiquette, par-dessus la queue de la robe de la royale mariée. En bas, tout le monde riait de cela; mais en haut, dans les tribunes, on avait l'air bien mécontent. Huit jours après le mariage, je me trouvai en bas du parc comme le prince y passa; un gros chien s'élance, le prince court à moi, saisit le chien, le terrasse; il appelle et dit à un de ses gens de conduire la jeune personne qu'il vient de sauver, en ajoutant un don au bienfait de la vie; nous n'étions pas pauvres alors; mon père voulut rendre le don au prince; mais je fis tant que je l'avais encore trois ans après mon mariage, au moment où le duc de Chartres fut nommé lieutenant général des armées de mer en 1778. Mon mari était de Brest, attaché au port; nous éprouvâmes de grands malheurs. J'eus l'idée d'implorer le prince, qui, enfant, m'avait sauvé la vie et dont la générosité nous sauva encore du désespoir. Je lui peignais, dans une lettre, ma situation; vingt-quatre heures après, mon mari était placé près du comte d'Orvilliers, qui commandait comme vice-amiral, et le soir, étant assise à réfléchir à cette lettre que j'avais osé écrire, je vois entrer le duc de Chartres avec un de ses gentilshommes; il me dit: «Je vous remercie de vous être rappelé le bonheur que j'eus peut-être de vous sauver la vie; je veux qu'elle soit heureuse, l'existence que je vous ai conservée; vous êtes mère, je vous donnerai un parrain, continua le bon seigneur, et voilà pour la layette;» là-dessus il me donna une somme si énorme, cinquante louis, que j'en étais comme folle; et cette main généreuse fut étendue sur moi jusqu'au terrible moment où la révolution commença. Alors, craignant pour mon bienfaiteur, je suis venue à Paris le jour où l'on y promenait les bustes de M. Necker et du duc d'Orléans. La bonne madame Thierry m'avouait, continua Mangrini, qu'elle était heureuse de ces hommages; comme elle le disait encore, ni son mari ni elle n'entendaient rien à la politique, et prenaient tous les changemens pour des espérances; son mari allait dans les clubs, et là il apprenait que le parti populaire, loin d'être tout dévoué au duc d'Orléans, cherchait des prétextes pour s'en séparer. La veille des terribles journées des 5 et 6 octobre, un républicain exalté offrit de l'or au mari de madame Thierry, pour lui faire avouer qu'il en recevait du duc d'Orléans dans un dessein anarchique; Thierry promit par peur, avertit sa femme, qui instruisit fidèlement celui sur lequel grondait l'orage.»

Mangrini, qui avait beaucoup d'esprit et un esprit sans aucune prétention, me faisait remarquer la reconnaissance de cette pauvre femme, résistant au malheur et qui, disait-il, par cet attachement si rare dans les classes inférieures, m'inspira un intérêt plus fort que la prudence qui m'était commandée par ma position auprès de gens que j'abhorrais et que j'étais obligée de servir pour sauver ma tête. J'ai, même puisé, dans d'autres aveux de cette femme, la certitude que le duc d'Orléans fut étranger à quelques uns des mouvemens révolutionnaires dont on a prétendu trop souvent qu'il fut l'âme. D'autres raisons, puisées dans les confidences des coryphées de ces temps, que j'étais si souvent contraint d'entendre, me disposent à me rendre à la déclaration faite par M. Chabroud. Cette déclaration absout le prince de toute participation à un événement très grave.

Vous aimez à vous instruire, répondis-je, et tiendrais à vous convaincre de mes idées sur le personnage dont nous venons de parler longuement; lisez la correspondance: Louis Philippe, duc d'Orléans; vous y trouverez une lettre au Roi, et d'autres aux différens ministres. Je vous prêterai également la procédure, l'exposé de la conduite du duc d'Orléans dans la révolution; celui de la consultation délibérée à Paris, le 29 octobre 1790; le mémoire à consulter pour L. P. J. d'Orléans, qui sont dans les mémoires du marquis de Ferrières. Quand il s'agit de si illustres accusés, on ne saurait trop chercher la vérité; et j'ai lu toutes les pièces de cette longue procédure. Un singulier intérêt de souvenir m'attachait à cette recherche; j'avais comme un besoin d'âme de trouver innocent d'une horrible inculpation le père du jeune prince que j'avais vu, au prix de son sang, défendre, contre l'invasion de l'étranger, les frontières de sa patrie. C'est long-temps après, et à mon retour à Paris, qu'en lisant les mémoires si touchans du duc de Montpensier, je me suis applaudie de la patience qui me fit lire tout ce qui tend à atténuer la gravité des bruits répandus contre la mémoire de son père; malheureusement la postérité est quelquefois aussi crédule que les contemporains, et par paresse on s'arrête aux opinions faites d'avance.

J'ai voulu sur ce point penser d'après moi-même, et j'ai eu quelquefois, et pour plusieurs faits, l'occasion de m'applaudir d'une constance d'études qui m'a valu le droit de penser et de dire que le prince, dont les torts ont été si chargés de circonstances aggravantes, valait mieux que sa renommée.

Nous étions partis à trois heures du matin du port d'Ostende, et à sept heures du soir nous étions aux prises avec les aubergistes de Douvres. Ma première pensée, en touchant le libre rivage de l'Angleterre, fut un regret si terrible que je n'en pus cacher la déchirante amertume à mon bon et spirituel compatriote et compagnon de voyage. J'avais saisi son bras convulsivement en m'écriant: «que ne m'a-t-il écoutée! que n'ai-je pu le conduire ici, le voir, le sauver du moins, mourir à ses pieds ou le consoler et le servir.» Cette pensée rétrograde fit place aux ennuis d'une arrivée, et d'une arrivée en Angleterre; ni chagrin ni humeur ne pouvaient tenir heureusement contre les contestations comiques et bruyantes de ce bon Mangrini, qui ne pouvait se persuader qu'une fille d'auberge du duché de Kent ne comprît pas le mauvais français d'un poète italien. On m'a toujours dit que je prononçais parfaitement les langues que je parle; j'en fis une utile expérience avec la servante de l'auberge de Douvres, qui, après mes cinq ou six mots d'anglais, me fit le même compliment, et aussi brutalement qu'à mon compagnon de route. En entrant dans la salle, je ne fus pas médiocrement surprise d'y trouver le major Garnier, que je croyais à Bruxelles, sollicitant auprès de Cambacérès pour les exilés du Champ d'Asile; il me parut soucieux, mais fort content de notre rencontre, et la confidence qu'il me fit me le prouva. Je la réserve pour le chapitre suivant, ainsi que les détails de mon départ pour Londres et de mon arrivée dans cette capitale; du commerce, de la liberté, et cependant aussi des préjugés et des abus.

CHAPITRE CLXXX.

Confidence du major Garnier.—Départ et arrivée à Londres.—L'orgueil britannique.

Une fois installée à Douvres, Mangrini, qui me vit très occupée à causer avec le major Garnier que je venais de rencontrer, s'éloigna pour parcourir la ville, et disparut jusqu'au souper. Garnier, frappé sans doute de son accent italien, me demanda avec un air qui me déplut, des renseignemens sur lui. «Vous les lui demanderez, lui dis-je; il n'est pas avare de paroles.» Le major vit qu'il avait été indiscret, et s'excusa avec politesse. Il m'étonna singulièrement en me parlant de la commission que j'avais faite à Anvers, et des papiers que j'avais remis et que j'étais convaincue m'avoir été adressés par Carnot. Garnier m'assura que depuis que Fouché avait inscrit Carnot sur une liste d'exil, celui-ci était venu à Cassel, peut-être; mais qu'au moment où nous en parlions, il avait la certitude que Carnot était à Varsovie. «C'est tellement vrai, ajoutait Garnier, que nous savons la manière dont le grand-duc Constantin a accueilli le vainqueur de Wattigny, et l'ex-ministre de l'empire, qui, avec sa fierté toujours républicaine, n'a pas mieux répondu aux offres superbes du prince russe, qu'il ne le fit lors de sa belle défense d'Anvers au prince-royal de Suède, son ancien co-religionnaire en politique. Connaissez-vous cette réponse? La voici: J'étais l'ami du général Bernadotte; mais je suis l'ennemi du prince étranger qui tourne ses armes contre ma patrie.» J'écoutais Garnier les yeux fixes, la bouche béante; il ne parut pas y faire attention, et me montra une liste de souscription, me disant qu'il comptait sur moi, mon activité et mon esprit, pour voir tous les Français à Londres, pour les intéresser en faveur d'un projet qui allait assurer un asile à la valeur malheureuse. Avec ces mots-là, on m'eût fait traverser un brasier allumé. Je promis plus, qu'il ne demandait. Je lui dis que, me prévalant de la généreuse bienveillance d'un prince, du duc de Kent défunt, je tâcherais de voir et d'approcher les princes ses frères; enfin je me dévouai encore par pure exaltation à des gens que je ne connaissais que de nom. Mais je restai néanmoins fort inquiète des papiers que j'avais portés à Anvers chez M. Van B***. Il n'y a pas dans cette ville une maison où l'on ne prononce le nom de Carnot avec respect. On se rappelle avec vénération qu'en prenant de sages et fortes mesures pour la défense de la ville, il en protégea les intérêts, en ne voulant pas consentir à la démolition du faubourg Belgrade. Tout le monde sait à Anvers que le général Carnot reçut d'un des agens des puissances l'offre de quatre millions pour livrer la ville, et Carnot refusa.

Ayant remis ce paquet, adressé au général, chez des amis sûrs, je ne pouvais donc en être inquiète; mais je l'étais davantage par l'étrange nouvelle que m'apprenait Garnier. Je ne sais pourquoi je ne lui montrai pas la lettre que j'avais crue et croyais encore de Carnot, mais, sans aucun soupçon arrêté, mon esprit ne se sentait point attiré vers le major par cette aveugle confiance qui nous fait un impérieux besoin de tout confier à l'amitié; aussi gardai-je toute mon incertitude; mais le soir même j'écrivis à M. Van B***, à Anvers, pour lui expliquer ce qui venait de m'être communiqué, l'engageant, au lieu de garder les papiers soi-disant adressés par Carnot, à les ouvrir, à en voir le contenu, pour ne pas être victime d'une perfidie à laquelle j'aurais si innocemment coopéré; je ne reçus aucune réponse, et lorsque plus tard je revins à Anvers, M. Van B*** venait de s'embarquer pour rejoindre le général Carra Saint-Cyr, nommé par S. M. Louis XVIII gouverneur de la Guiane française; j'appris bien quelques détails, mais ne sus jamais positivement le motif réel de ce singulier voyage. La poste ou plutôt les postes de tous les pays exposaient singulièrement alors à la plus inexacte correspondance certaines personnes, et il fallait souvent qu'elles se revissent pour savoir qu'elles s'étaient écrit. Ce que j'avance est si vrai, que long-temps après le départ de Van B***, et lors de mon second voyage à Londres, j'appris d'une personne attachée au gouvernement des Pays-Bas, qu'il avait lu dans les bureaux un passage extrait de mes papiers.

Garnier me demanda si j'avais traité de ma place pour Londres; lui ayant répondu négativement, il s'en chargea, et revint tout naturellement encore à me parler de Mangrini. Je ne me gênai pas pour lui déclarer que son insistance me déplaisait.

«Il y a beaucoup d'Italiens à Londres, me dit-il; il ne faudra pas vous lier avec eux.

«—À propos de quoi?

«—Parce qu'on les surveille bien plus que les Français.

«—Mais, mon Dieu, je ne voyage pas pour conspirer, mais pour secourir et consoler, si je puis.

«—Je le sais, et je vous en indiquerai une belle et touchante occasion; je vous ferai connaître une personne intimement liée avec le brave et malheureux général Gruyer[21], l'ami du préfet de Paris; oui, son ami et son compatriote.

«—On me l'a dit.

«—Ces traits de générosité sont si rares dans les temps de parti et de la part des hommes du pouvoir, que je suis heureux de vous apprendre que M. de Chabrol a eu le courage de le sauver.

«—Eh bien! je tiens M. de Chabrol pour un des plus honorables caractères de nos temps de passions aveugles et sottes. Mais est-ce le brave Gruyer qui réclame à Londres la chaleur de mes services?

«—Non, mais un de ses intimes amis.

«—Eh bien! aussitôt arrivée, vous me le ferez connaître.»

Au moment où le major me quitta pour aller arrêter nos places, je vois entrer Mangrini, rouge de colère, serrant les poings et débitant en italien toutes les hyperboles furibondes de l'indignation; je le priai d'abord de se calmer, puis de me dire le motif de son émotion. «Oh! maledellittissimi inglesi! ils insultent, et quand on leur en demande raison, ils vous montrent leurs poings fermés comme des facchini. Ah! vivent les Français! cela n'hésite pas pour un coup d'épée ou de pistolet, c'est un plaisir; mais les Anglais, la sotte et orgueilleuse nation; grossière, insupportable! Voulez-vous fuir aussitôt avec moi de cette terre maudite?

«—Mais à qui en avez-vous? Que vous est-il donc arrivé?

«—J'en ai à une quinzaine d'ivrognes; je veux voir Douvres, je parle mal l'anglais, j'ai demandé un guide, on s'est moqué de moi; ils m'ont poursuivi du nom de Français, de propos sur Waterloo, sur leur Wellington. Je leur ai crié qu'il ne valait pas une chiquenaude d'un des grognards de l'île d'Elbe.

«—Mais vous êtes fou, mon pauvre ami; songez-vous que nous sommes à
Douvres?

«—Oh! j'en ai dit bien d'autres! J'ai prédit, car j'étais sur mon trépied, que la France se relèverait un jour grande et forte, qu'elle étendrait un bras vengeur des funérailles de Mont-Saint-Jean; alors, bravement, ils se sont tous mis contre moi; j'ai proposé la partie, un à un, à six des plus furieux, ils m'ont répondu en me montrant leurs poings fermés; je les ai appelés poltrons, et puis ils m'ont laissé tranquillement partir.»

Quelques Anglais entrèrent alors; ils regardaient tous mon bon Mangrini, et dix minutes après il était au milieu du groupe, criant, pérorant et disant hautement, dans la salle d'une auberge de Douvres, ce qu'on n'aurait pu, à cette époque, dire dans un salon à Paris. La dispute allait finir, je le crus du moins, comme une réconciliation britannique, par un bol de punch; mais malheureusement un des adversaires avait parlé de Naples, de Nelson, et Mangrini ne se posséda plus; il reprocha aux Anglais la conduite barbare de leur amiral envers le malheureux Corraccioli, qui valait à lui seul mieux qu'une flotte. On disputait encore quand le major Garnier rentra; je m'étais tenue à quatre pour ne pas prendre part à l'action; on n'avait pas fait attention à moi plus qu'aux autres voyageurs, et mes cheveux encore presque blonds, mon teint assez frais, m'avaient sans doute, à Douvres comme à Bruxelles, fait prendre pour un enfant de la Grande-Bretagne. Garnier, en m'adressant la parole, détruisit l'illusion, et j'entendis trois ou quatre fois répéter french lady, et tous les yeux se tournèrent sur moi; il y eut un jeune anglais qui m'interpella avec beaucoup de politesse, comme arbitre contre le fougueux Mangrini. Je déclinai ma compétence, disant qu'il s'agissait d'un de mes compatriotes, et que, son emportement à part, je trouvais qu'il avait non seulement raison, mais que je remerciais sincèrement Mangrini de son zèle à défendre la gloire française, et surtout de son horreur pour un genre de combat que, dans tout autre pays, en France surtout, on appelle la bravoure du peuple. J'ai retrouvé depuis, à Anvers, ce jeune Anglais appelé Charles. Dunderdale me regarda avec un air où ma vanité flattée me fit trouver de l'admiration; ce qu'il me dit de mon enthousiasme pour la gloire militaire de la France nous lia aussitôt d'amitié. Celui-là était un véritable Anglais, plaçant son pays au-dessus de tout, mais par suite des mêmes idées, n'estimant également chez les autres que l'ardente préoccupation et l'exclusif amour de la nationalité: «Et tenez, Madame, je préfère une Française qui parle comme vous de notre victoire du Mont-Saint-Jean, à d'autres belles dames de France que j'ai vues embrasser les bottes de nos cavaliers, et adorer la pâle figure de notre Wellington. Vous voyez donc que la prévention n'a aucune prise sur moi; mais je ne cède jamais non plus à celle des autres, et ce M. Mangrini était à son tour bien grossier d'insulter les gens chez eux.» M. Dunderdale parlait parfaitement français, et je ne trouvais pas un mot à dire à sa réponse sage et modérée. Pour finir la dispute, il proposa de dîner ensemble et de porter un toast aux braves des deux pays: «Oui, volontiers, disait Mangrini, mais avant tout, au retour de la gloire française!

«—Pas au détriment de ma patrie, pas comme vous le pensez, Monsieur,» répliqua Dunderdale. J'avais, pendant toute cette discussion, observé assez attentivement le major Garnier, et je ne fus satisfaite ni de sa physionomie ni de son action; car avec son air d'être uniquement occupé de la rédaction de la carte, il écrivait avec une dextérité qui ne m'échappa point tous les détails de la scène, et quand nos yeux se rencontrèrent, ses regards et ses grimaces d'intelligence me rappelaient la scène de Jacquinet d'Une Folie[22]; et l'envie me prit de dire aussi au major, comme la pupille du malin tuteur: «Je crois que cet imbécile me fait des signes.» Un peu plus tard, je ne m'aperçus que trop que le major méritait une épithète plus énergique.

Enfin, grâce à l'aimable et bienveillante intercession de M. Dunderdale, tout se calma; on dîna du meilleur accord; les toasts furent portés à la gloire des braves morts à Waterloo, et aux braves de l'Angleterre; ce dernier, non sans une grimace de la part de Mangrini. Dunderdale nous fit des adieux d'ami, et s'embarqua pour Calais; et Garnier, Mangrini et moi, après avoir, chacun dans une chambre dépourvue de tout le superflu nécessaire, passé une détestable nuit, nous montâmes sur la galerie d'une voiture élégante, parfaitement attelée, et roulâmes avec la rapidité de l'éclair jusqu'à Londres, par le comté le moins beau de l'Angleterre, mais qui, pour les étrangers, offre encore l'aspect d'un immense parc régulièrement, c'est-à-dire ennuyeusement, vert et beau.