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Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 18: CHAPITRE CLXXXII.
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About This Book

A woman delivers first-person recollections of life across revolutionary, consular, and imperial upheavals, combining intimate grief with social observation. She recounts mourning a lost companion and the solace of a devout caregiver, interspersing personal sorrow with anecdotes about prominent public figures and the domestic effects of wartime and political change. The narrative shifts between vivid emotional episodes and concise sketches of contemporaries, reflecting on loyalty, faith, and the altered fortunes of individuals amid broader turmoil.

CHAPITRE CLXXXI.

Route de Douvres à Londres.—Rencontre.—Les proscrits.—Lettre de
Léopold.

Si le ciel de l'Angleterre n'était pas chargé, même dans la plus heureuse saison, de cette froideur nébuleuse qui n'offre jamais aux yeux l'éclat de cette pureté azurée dont brille l'Italie et même la France, l'Angleterre serait un assez beau pays; et quoique le comté de Kent en soit la moins belle partie, nous trouvâmes encore admirable l'uniforme magnificence des routes, des prairies et des jardins. Il y a entre les paysages anglais et ceux de la Hollande une grande ressemblance; mais j'aime mieux ceux de ma patrie. Le nom du duché de Kent, que je parcourais, me rappelait tout naturellement le souvenir d'un bienfaiteur trop tôt enlevé à ma reconnaissance, et ce souvenir embellissait la contrée.

Le major Garnier tenta de me tirer de la rêverie profonde dans laquelle j'étais tombée, en me parlant d'un projet dont le charme disparaissait à mesure que j'avançais. Je ne lui répondais qu'avec la plus désobligeante distraction, et l'ennui de la route ne diminuait que par les piquantes boutades de l'impétueux Mangrini. Sa conversation s'élevait quelquefois, et son esprit riche en lectures et en souvenirs m'était d'une précieuse ressource. Il passait en revue tous les personnages célèbres qu'il avait connus: j'appris dans ses confidences plusieurs traits de la vie du célèbre auteur[23] de Fénélon et d'Henri VIII, qui me donnèrent, pour son caractère, autant d'estime que j'avais eu d'admiration pour son talent. Mangrini, qui avait été secrétaire d'un des membres du Comité de salut public, et qui, dans une position forcée mais confidentielle, avait vu à fond la vérité des hommes et des choses, défendait avec un accent de coeur Chénier de l'accusation d'avoir trempé dans la condamnation de son frère: «J'ai vu, s'écria Mangrini, Marie Joseph solliciter au risque de sa vie, auprès des bourreaux Marat et Robespierre, la grâce d'André. La haine des partis, toujours prompte à inventer des fables atroces, l'a appelé terroriste; mais je sais, moi, à la rage avec laquelle les jacobins purs parlaient de lui, qu'il ne participa jamais à leurs crimes. Il a sauvé des victimes et il n'en a point fait. Le général Montesquiou et Talleyrand lui doivent leur retour en France. Ce ne fut qu'après le 9 thermidor que Chénier eut quelque crédit dans les affaires; lisez ses vers adressés aux mânes de son malheureux frère: d'ailleurs, s'il eût été couvert de son sang, eût-il osé se réfugier dans les bras de sa mère?

«Ce raisonnement me suffit, je n'en veux point d'autre, m'écriai-je à mon tour; je vous remercie de cette religion d'amitié pour un homme célèbre.»

Nous arrivâmes en causant à Cantorbéry; je ne voulus pas accompagner ces messieurs pour aller, en courant, visiter la cathédrale; on ne s'arrête que peu d'instans à Cantorbéry; et quand je voyage, je veux avoir tout le temps de sentir à mon aise la beauté des objets.

De Cantorbéry à Worchester, la vue de la Tamise excita l'enthousiasme de Mangrini. Ces sites bien élégans, ces eaux bien limpides, avaient trop de monotonie pour mon coeur; il me faut des spectacles plus mouvans, plus de grandiose, il faut à mon imagination les Alpes ou l'Océan.

À Worchester, Mangrini rencontra un autre exilé de sa connaissance et qui était aussi de la mienne, quoique je ne le remisse pas; c'était Charbonnières, conventionnel que j'avais quelquefois rencontré chez l'amiral Gantheaume, et que la société de l'amiral, qui n'était pas celle des jacobins, séparait des agens intéressés ou coupables de cette époque si cruelle de la terreur.

Charbonnières était en effet d'un caractère élevé et généreux; opiniâtre, il est vrai, à la manière de Carnot dans son républicanisme romain, mais aussi le plus intègre des hommes; attaché long-temps au ministère de la marine, il s'y était fait estimer et chérir jusqu'au moment où la loi d'amnistie du 12 janvier 1816 le rejeta loin d'une patrie qu'il aimait toujours.

Après les premiers embrassemens des deux camarades, Charbonnières parla à son ancien commensal de trois autres amis qui se trouvaient également à Rochester, dans l'espoir d'y voir arriver le général Lefebvre-Desnouettes, dont l'absence prolongée leur causait les plus vives alarmes.

Mangrini avait des lettres de change sur un banquier de Londres, qui devaient servir à son embarquement. Je sus depuis qu'il en employa la plus grande partie au soulagement des amis qu'il venait de rencontrer. Avec Charbonnières il venait de retrouver le célèbre Cambon, le grand financier de la Convention, qui, par une contradiction commune dans ces temps, sut allier à toute la douceur des moeurs privées toute la frénésie des passions politiques; vieillard chez lequel l'âge n'avait amorti aucun des principes de sa jeunesse, et qui, ayant reparu à la Chambre du Champ de Mai, avait par cette seule apparition gagné l'exil. J'avoue qu'en voyant de près dans le malheur des âmes qui savaient le supporter avec noblesse, qu'en écoutant les récits de leur vie passée, des effroyables nécessités qui avaient presque toujours pesé sur leurs actions, je revenais un peu de l'ancienne horreur que certains noms avaient toujours excitée en moi.

Cambon me parut instruit, peu aimable, regrettant les désastres de notre gloire militaire, et ne maudissant point sa patrie. Au milieu de tant d'événemens qui venaient de précipiter une partie de l'Europe contre l'autre, la grande préoccupation de Cambon, sa grande colère était encore contre les nobles et les prêtres. Il les haïssait avec une franchise qui à tout instant lui échappait. Les ministres du culte anglican ne lui plaisaient pas plus que les catholiques; et, à défaut de capucins, il épanchait sa bile à Londres contre les quakers. Eh bien, à quelque temps de là, j'ai appris de la bouche de Tallien un fait qui contraste singulièrement dans la vie de Cambon avec son antipathie si violente contre toute association religieuse: après quelques observations, il avait laissé libre la vocation d'une de ses soeurs, entrée dans un couvent, et était resté son protecteur et son ami.

Une fois installés, notre petite colonie s'occupa du sort commun de tous les exilés à secourir. Cambon, en assemblée générale, pensa que pour assurer les moyens, d'un embarquement avantageux il était bon de se concerter avec la Belgique et une société d'hommes généreux, très ardens à y seconder l'entreprise du Champ-d'Asile. J'offris mes services, ma présence en Hollande pour cet objet important. À cette proposition, tous ces Messieurs m'entourèrent avec des acclamations de reconnaissance. Rien cependant ne fut encore arrêté. Mais le lendemain on prit un parti sur la cotisation de dévouement et de démarches que chacun devait apporter à la cause du malheur. On pensa que mes relations avec un illustre personnage pouvaient rendre ma présence plus utile à Londres. Je devais donc y rester avec le major Maingredini. Cambon eut Douvres pour mission, Charbonnier et Tareni Maidstoe, tous avec des recommandations, et, ce qui est la meilleure, avec une bourse bien garnie. J'étais descendue à Londres dans le Strand, chez une dame qui tenait des appartemens garnis fort propres, mais dépourvus de cette élégance, de ce luxe qu'on se donne à Paris avec seulement de l'aisance. Londres est encore bien en arrière pour la distribution et l'ameublement des maisons; mais tout ce qui tient à la propreté extérieure y est soigné jusqu'à la coquetterie, comme en Hollande. Mon hôtesse paraissait une fort bonne personne, parlait fort passablement le français, et était assez favorablement disposée pour notre nation; elle nous dit, presque dès la seconde parole, qu'elle attendait un de nos généraux exilés. Le major qui m'avait accompagnée pour le choix de ce logement, m'offrit de se charger de toutes les informations qui pourraient faciliter mes démarches. Je le remerciai de son zèle officieux, sans en être touchée le moins du monde. Je ne sais quoi retenait ma confiance. Ce jour-là il revint le soir chez moi, tout consterné, m'annonçant qu'il était forcé de repartir pour Douvres, où il avait oublié son portefeuille. Aussitôt il m'entra mille vilains soupçons dans l'esprit, et assez justement.

Mon hôtesse se prit tout à coup pour moi d'une tendresse à laquelle je répondais très peu, et qui m'impatientait fort. Il faut à mon coeur des témoignages d'amitié auxquels la physionomie puisse me faire croire, et j'avoue que la glaciale figure de miss Buller détruisait à mes yeux toutes les expressions de son subit attachement. Ne me sentant aucune sympathie d'affection pour l'ennuyeuse Anglaise, je m'occupai de chercher un appartement où ma liberté fût plus entière. Je m'arrangeai à merveille avec une veuve française qui demeurait dans Bond-Street. Pour comprendre tout ce que ce nouvel arrangement avait d'agréable pour moi, il faudrait savoir à quel point, dans mes courses, j'aime à rencontrer des compatriotes. Un instinct invincible m'emporte vers des contrées étrangères, et dans ces contrées étrangères un second mouvement de mon coeur m'y rend nécessaire de ne parler presque que de ma patrie.

La physionomie ouverte et spirituelle de Mme Duvernot équivalait, pour ma confiance, à dix années d'intimité. Elle élevait avec elle la fille d'une soeur malheureuse, et cet aimable enfant rendait sa société encore plus douce et plus animée. Mon appartement répondait à mon exigence et à mes habitudes; il était assez élégant pour me faire souhaiter d'y prolonger mon séjour; mais quand mes yeux se portaient sur le triste ciel de Londres, je sentais comme une impossibilité d'y respirer heureuse; et le mois que je devais passer à Londres m'eût paru un siècle, sans ce charme d'un intérieur où toutes les conversations me reportant aux souvenirs et aux intérêts de la France, me faisaient presque oublier que j'en étais absente. Une des premières questions que m'avait adressées Mme Duvernot avait été relative à mon compagnon de voyage. Je lui nommai le major. Ayant été en relations avec presque tous les Français que les derniers changemens politiques avaient amenés à Londres, elle me promit de sûres informations sur mon compagnon de route. J'en rendrai compte plus loin, et l'on sera peut-être étonné de toutes les formes que savait prendre le plus odieux espionnage, pour ajouter encore aux malheurs de l'exil ces mille piéges du faux intérêt devenant bientôt un surcroît de surveillance. Je n'étais pas installée depuis huit jours, que déjà ma correspondance devenait active.

Il n'aurait vraiment tenu qu'à moi de me croire un agent diplomatique. Parmi mes nombreuses lettres, il s'en trouva une de Léopold. Je n'en citerai rien, parce qu'elle contenait l'expression d'un délire que je ne pouvais partager. Léopold me peignait en traits inconcevables, la préoccupation de son esprit, l'emploi entier de sa vie pour découvrir les traces de chacun de mes voyages. Léopold finissait par me dire qu'heureux enfin après tant de démarches, puisqu'il savait où j'étais, il m'envoyait un de ses amis pour me confier tout ce qu'il n'osait encore confier à son amie… à sa mère.

La lecture de cette lettre me jeta dans mille pensées plus extravagantes les unes que les autres; mais, le lendemain, ma raison fut encore victorieuse de ces nouveaux combats, et j'eus la force de ne répondre à Léopold que comme une mère. Quand je me rappelle tout ce que ce courage de refus me coûta d'efforts, je suis fière et heureuse de cet empire sur moi-même qui m'a valu, en échange des joies passagères que j'avais fuies, un de ces contentemens du coeur, une de ces ressources pures de la vieillesse dont l'affection, l'estime de Léopold me sont garans.

Après la lecture de la lettre de Léopold, j'avais un besoin de solitude, d'air et de liberté. On ne remporte jamais de grandes victoires morales sur soi-même, sans en payer l'effort par une espèce d'anéantissement physique; les courses, les promenades, sont mes ressources quand je tombe dans cet état. Je sortis donc en voiture et me fis conduire à Kensington; ce n'était point l'heure à la mode, l'heure du beau monde, plus ridiculement aristocratique en Angleterre que partout ailleurs, même dans le choix de ses plaisirs. Je pus donc m'enfoncer en toute liberté sous les ombrages de ce jardin royal plus beau que ceux de Paris, car il met mieux, si je puis m'exprimer ainsi, la campagne dans la cité la plus populeuse; les cerfs et les chevreuils y courent avec cette indépendance qui vous transporte à cent lieues d'une capitale, véritable Babel de la civilisation. Là, appuyée au pied d'un arbre, je me laissai aller à tout ce désordre d'idées où vous jette le retentissement d'une grande passion; là, je n'étais plus une femme combattant son coeur avec sa raison; je redevenais un être faible et ému, ne regrettant pas une immolation, un devoir, mais ressaisissant avec délices les riantes images, les douces chimères du sentiment que j'avais étouffé; les heures s'écoulaient, dans ce rêve enivrant, j'oubliais les années, les obstacles, les distances; j'oubliais tout, excepté Léopold. Je venais de faire un acte de vertueuse raison; mais les vertus humaines sont si peu de chose, que je dois avouer que la mienne, dont peu de femmes eussent pu être capables après pareil assaut, ne tint peut-être qu'à l'absence de l'objet qui la mettait en péril. Cette absence me sauva seule d'une faiblesse qui m'eût rendue à jamais malheureuse, car elle m'eût privée de tout droit de m'estimer moi-même.

Toutefois, je me levai plus forte que je ne m'étais assise; le parc commença à s'animer par la foule élégante des deux sexes. La curiosité de ce spectacle m'arracha au trouble de mes émotions. Je remarquai le nombre incroyable de jolies femmes; mais ce qui en diminuait peut-être le mérite, c'est qu'elles paraissaient toutes l'être de même. Quoiqu'en général les femmes anglaises soient grandes, ma taille parut fixer l'attention des belles promeneuses, et ne voulant pas subir l'importunité de tant de regards, je doublai le pas, et mis encore plus d'empressement dans cette espèce de fuite, à la vue d'un groupe de ces jeunes fats dont Londres fourmille, et qui ont dans ce genre une supériorité réelle sur ceux de Paris. Ne connaissant pas du tout les localités, je m'égarai complétement; au lieu de sortir du parc, je m'y enfonçai encore davantage. Quelques jeunes gens avaient l'air de vouloir me barrer le chemin: je levai mon voile, les engageant en français, et d'un ton très expressif, à me laisser l'espace libre; aussitôt l'un des plus jeunes me regarde, et s'écrie: «Quoi! mon Dieu! Madame de Saint-Elme, c'est vous? Vous, à Londres?» Je ne remis pas dans le moment le jeune Châteauneuf[24]; mais, heureuse de m'entendre interpeller en bon français, je répondis avec un joyeux sourire; j'acceptai aussitôt le bras qu'il m'offrit, après avoir congédié ses amis. Je l'avais alors reconnu.

Armand de Châteauneuf était la rencontre la plus agréable que je pusse faire à Londres; il y était pour ainsi dire naturalisé, tant par ses divers voyages que par un long séjour. Il m'offrit ses services, et je les employai utilement pour quelques uns de nos malheureux compatriotes. Châteauneuf me reconduisit, et, une fois rentrée chez moi, raffermie dans toutes mes idées de devoir, j'écrivis de nouveau à Léopold, et dans des termes qui, moins courts et plus tendres, pussent lui persuader et lui faire partager ma résolution raisonnable. Au surplus, voici cette lettre:

CHER LÉOPOLD, MON AMI, MON FILS,

«Lisez-moi sans trouble, il y va de votre bonheur et de tout mon repos… Je ne veux entre nous d'autre juge que votre coeur. Votre lettre, si vivement désirée et si affligeante, cette lettre me décide à rendre nos destinées inséparables, et je vais vous en expliquer les seuls moyens. Oui, Léopold, je consens à vous appeler près de moi. J'accepte votre appui, mais à une inexorable condition, c'est que j'acquerrai un fils et vous une mère, mais seulement une mère. Je ne vous blâme point de fautes déjà expiées; je vous plains trop sincèrement pour vous trouver encore coupable. Il faut, en attendant votre congé, prendre une permission de trois ou six mois; il faut les aller passer dans le lieu de votre naissance, ou du moins là où s'écoula votre enfance. Vous ne pouvez douter de l'émotion que m'ont causée les détails de votre blessure; mais je n'y répondrai pas en ce moment, car j'ai besoin de ma raison, et je l'exposerais. Tant que vous serez militaire, cher Léopold, j'exige que vous ne m'interrogiez jamais sur mes amis, sur mes voyages, sur mes relations; je ne fais rien dont j'aie à rougir; tout ce que je fais est de souvenir, et mes souvenirs sont ma vie; mais je ne dois pas les mettre en contact avec vos nouveaux devoirs. Écrivez-moi, en ne me parlant que de vous et de moi. Réglez vos intérêts sans songer à moi. Plus de lettres comme le commencement de la dernière. Votre dévouement, je l'accepte; votre amitié, j'y réponds par l'amitié la plus tendre: mais le mot d'amour prononcé, nous séparerait à jamais. Si j'avais besoin d'argent, c'est à vous, mon ami, mon fils chéri, que j'oserais dire: Aidez-moi! Adressez-moi toujours vos lettres poste restante. Vous me demandez si l'Angleterre est un beau pays? Non, et il me faut pour en supporter le séjour l'objet important qui m'y a conduite. Si votre attachement s'épure, si à tout votre attachement vous joignez une raison qui me rassure, nous irons au printemps prochain visiter l'Italie. Oui, je conduirai le fils de mon adoption sous les doux ombrages de Val-Ombrosa, où, me retraçant mon heureuse enfance, je veux, par la religieuse image de ma mère, en apprendre moi-même les devoirs sacrés. C'est demain l'anniversaire de votre naissance, cher Léopold; vous avez vingt-trois ans: j'en ai eu trente-neuf il y a six jours. Ainsi me voilà atteinte par la fatale quarantaine; ce sera la plus heureuse époque de ma vie, si je trouve dans votre coeur les sentimens qui peuvent seuls répondre à l'attachement, à l'amour de mère que je vous ai voués pour la vie.

«Ida Saint-Elme.»

Les combats que j'avais eu à soutenir avec moi-même m'avaient absorbée depuis quelques jours, et toute ma sensibilité employée pour mon propre compte s'était, sinon refroidie pour le service de mes compatriotes, du moins singulièrement ajournée dans toutes les démarches que j'avais promises. Mon coeur une fois plus tranquille, ma raison un peu plus raffermie à l'égard de Léopold, je repris mon activité, et ce dévouement aux autres, en même temps que je le remplissais comme un devoir, me soulagea comme une distraction. Ceux de mes compagnons de voyage qui s'étaient détachés dans diverses directions, revinrent successivement à Londres, mais sans avoir pu réussir à nouer un ensemble de volontés et de ressources. C'étaient les belles promesses de Paris qui s'en allaient en fumée, les correspondances de Belgique qui avaient manqué, la diversité des opinions empêchant d'agir, enfin toutes les mille difficultés que les proscrits et les malheureux se créent à eux-mêmes, rien n'avait été épargné par le sort contre nos projets.

Pour redonner à mes amis un peu de ce courage, qui naît de l'union et du bon accord, je tentai, auprès d'un grand personnage, une démarche qui, en leur assurant la protection sinon ouverte, du moins efficace du gouvernement anglais, les enchaînât comme malgré eux à un centre d'action et de volonté. Ce personnage, que j'avais entrevu quelquefois à Bruxelles auprès du duc de Kent, m'avait peu remarquée; mais le prince généreux qui m'avait traitée avec tant de bonté, m'avait parlé du jeune lord *** dans les termes d'une grande confiance, et sur ma recommandation, l'avait prié, quand il retournerait à Londres, de s'intéresser à quelques Français fort persécutés. Je pensai qu'en me présentant chez le jeune pair, le souvenir de son royal ami suffirait pour qu'il me facilitât quelques ouvertures utiles auprès des puissances.

Lord Édouard me reçut avec cette politesse aristocratique, véritable attribut des grands seigneurs anglais, et même avec une sorte de respect à ma seule invocation d'un nom auguste. Je lui expliquai le but de ma visite; il me comprit, et je le remerciai presque de la noblesse de ses refus de me servir presque autant que d'une promesse chaleureuse de dévouement. «Je prends séance depuis fort peu de temps au parlement, me dit-il; le ministère me déplaît, je suis d'un tempérament d'opposition; ma place a été bientôt choisie, je ne veux rien devoir, rien demander, pas même une bonne action à nos hommes d'État, qui d'ailleurs me la refuseraient. Je regrette bien vivement que mes devoirs parlementaires ne me permettent pas de remplacer celui que son haut rang eût mis au-dessus de ces convenances. Mais, Madame, ce que le membre de l'opposition ne peut faire auprès du pouvoir, le véritable Anglais, l'ami de l'humanité, doit s'en acquitter autrement. Je proposerai à mes amis une souscription pour vos réfugiés; moi-même je m'inscrirai à la tête, et comme mon offre au malheur sera considérable, l'idée de ne pas me céder en magnificence grossira la liste, et la bonne oeuvre est bien capable d'obtenir chez nous la fortune d'un pari.»

Je convoquai ma petite colonie le jour même, et lui fis part de ma démarche, de son résultat négatif sur un point, de son succès plus complet sur un autre. Mangrini parla le premier, et fit remarquer que, quel que fût le malheur de la position, des Français ne pouvaient accepter la proposition de lord Édouard, honorable pour lui, mais peu flatteuse pour eux: qu'isolément on pouvait accepter de qui offre, mais que faisant dans cette circonstance corps de nation, la thèse changeait; que le nom de Français était la seule chose qui leur restât, et qu'ils la pourraient compromettre par les apparences d'une aumône formée de l'or des étrangers, de ces étrangers surtout avec lesquels nous devions conserver le plus rigoureusement notre honneur.

Les avis furent unanimes, et j'avoue que par une verve égale de patriotisme, je partageai ces religieux scrupules que le ton noble, affectueux et digne de l'Anglais m'avait empêchée d'apercevoir dans l'effusion d'une intime conférence. J'écrivis à lord Édouard, séance tenante, et pour éviter les persécutions aimables qu'allait de sa part m'attirer sa manière de procéder, je résolus de quitter Londres dans les quarante-huit heures. Cela fut d'ailleurs une conséquence de nos projets dès lors avortés; chacun prit son parti. On convint de s'isoler, de disputer chacun de son côté contre le sort, de s'abandonner enfin à la fortune privée, puisque la fortune commune ne pourrait qu'être à charge à quelques uns, sans profit pour les autres.

Le lendemain même, je fis mes adieux à Mme Duvernot, non sans la remercier beaucoup de tous ses soins, car l'hospitalité, lors même qu'on la paie, mérite encore plus que votre argent, quand elle est aussi agréable que celle dont je venais de jouir.

CHAPITRE CLXXXII.

L'hôtel Meurice à Calais.—Inquiétudes politiques.—Les dames anglaises.—La pièce de quarante sous.—Départ mystérieux.

J'étais malade et triste en arrivant à Calais; je sentais que j'aurais dû rester à Londres encore: jamais traversée ne fut plus pénible. Je m'étais fait conduire à l'hôtel Meurice, après avoir subi l'ennui d'une inspection douanière fort superflue avec moi sous le rapport mercantile, car par goût et par honneur je déteste la fraude, mais visite qui était un peu plus utile sous le rapport de la politique. Dans mes papiers se trouvait un bagage de journaux anglais et belges, qui n'étaient rien moins qu'innocens, et dont l'entrée était interdite.

Après une courte toilette, je descendis au salon du magnifique hôtel que j'avais choisi. Mon oeil, naturellement inquiet et pénétrant, aperçut dans un des coins du salon, une figure dont l'impression faillit me faire tomber à la renverse: c'était l'âme damnée de D. L***, un de ces hommes de mystère comme lui, que j'avais vu chez lui, avec lui; qui dans les cent jours était très napoléoniste, se disant brouillé avec D. L***, mais le voyant toujours. Je ne saurais dire à quel corps appartenait cet homme, mais je l'avais souvent remarqué sous des habits très bourgeois, et des habits très militaires. Je fus tellement saisie par cette rencontre, que je me demandais in petto: ai-je quelque chose à redouter? J'ai eu de la compassion pour le malheur, mais on n'est pas factieuse pour avoir été sensible. Cependant le système des interprétations peut faire sortir le crime de la pensée la plus pure, et alors je me rappelai qu'il y avait dans mes papiers quelques strophes à Napoléon, sur l'hospitalité qu'il avait demandée à l'Angleterre, qui la lui avait donnée dans une prison, sur un rocher, au bout du monde. Au souvenir de l'indignation qui m'avait dans ce moment rendue poète, je tremblai de l'énergie de ma philippique, et me sentis atteinte d'une sueur froide. J'étais comme clouée à ma place par un pouvoir d'imagination plus fort que ma volonté, et je restai à regarder le basilic dont l'aspect m'avait pétrifiée. La foule qui arriva pour se placer à table me força de changer, et je me trouvai malgré moi portée tout auprès de l'être que j'aurais voulu expédier à deux mille lieues de là. J'étais bien sûre de me préserver de ses questions par le silence, mais j'étais, d'un autre côté, bien convaincue que tout ce qui pourrait se dire serait soigneusement écrit: j'étais au supplice.

Le dîner finit sans que l'argus osât me regarder. Il perdit même les frais de son attention, car, chose merveilleuse, une table d'hôte fut silencieuse; il est vrai que les Anglais y étaient en force. Je suivis l'exemple de leurs dames, dont la désertion fut prompte, et j'accompagnai les deux plus jeunes.

Deux de ces dames se donnaient un petit air d'importance en parlant italien. Je ne résistai pas à la vanité de leur montrer que j'étais plus forte qu'elles; je les saluai donc en italien, et de ce moment il n'y eut plus moyen de nous quitter. Leur politesse avait en une minute fait tomber toutes mes préventions; rien n'était moins pédant que ces deux charmantes Anglaises, et nous passâmes une soirée qui nous rendit pénibles les adieux du lendemain. Je les ai retrouvées à Londres plus tard, et j'aurai plus loin à rendre compte du vif intérêt qu'elles prirent à ma bizarre destinée. Le soir même, ayant appelé un des garçons de l'hôtel pour lui demander quelques volumes laissés avec mes bagages, cet homme en me les apportant m'annonça que le monsieur qui avait dîné à côté de moi me demandait un moment d'entretien. «Quel est ce monsieur? demandai-je; comment s'appelle-t-il?» Le garçon regarda autour de lui, puis, avec un air mystérieux, il me dit: «Je le crois, entre nous, Madame, un de ces voyageurs qui ne voyagent pas pour leur compte. Les maisons, les voitures, les paquet-boat en sont remplis; et, Madame, il en a toujours été ainsi. En douze années d'auberge on voit bien des gouvernemens passer, et entretenir des espions qu'ils mettent en croupe avec eux. Vous avez quelque chose d'extraordinaire qui affriande les curieux de cette espèce. Vous veniez de Londres, vous passiez pour veuve de militaire, les Anglais parlaient beaucoup de vous, c'en était bien assez pour l'intéresser. Que faut-il que je lui dise, Madame?

«—Que je ne suis aux ordres de personne, que je ne reçois que mes connaissances, et que je ne veux pas faire la sienne.

«—Il faut dire comme cela?—Tout comme cela, et ne plus accepter de pareil message.»

Après cet accès de courage et de fierté par-devant témoin, je tombai dans un trouble extrême. Je n'étais point en coupable mêlée à la politique, mais mon coeur m'avait cependant jetée dans des démarches susceptibles des interprétations les plus dangereuses. J'avais en outre des lettres d'amis qui, sans être plus criminels que moi, les avaient également écrites sous des inspirations capables de compromettre. Je passai une nuit fort agitée, et en maudissant de nouveau le souvenir de D. L*** qui semblait me poursuivre.

Mon projet était de me rendre de Calais à Dunkerque, et de prendre la barque pour entrer en Belgique par Bruges. En descendant le lendemain matin, j'aperçus l'argus en grande conversation avec le garçon de l'hôtel, auquel il faisait subir un interrogatoire. Je me glissai jusqu'à l'escalier, où j'entendis ces mots de la bouche du quidam: «c'est une femme suspecte, une bonapartiste.»

«Vous n'allez pas, j'espère, l'arrêter ici à l'hôtel?

«—Malheureusement je n'ai pas d'ordre, mais elle est recommandée; elle à fait viser son passeport pour Bruges, elle ira par Dunkerque.

«—Oh! sans doute», répondit le garçon avec un accent qui me fit deviner que son intention était de m'avertir. L'honnête domestique vint me raconter bientôt que l'homme, comme il l'appelait, lui avait offert 40 francs pour lui laisser seulement voir le nécessaire qui recelait mes lettres. «Oh! Madame, servir ces gens-là, plutôt gratter la terre.» Je n'étais plus dans l'heureuse position de pouvoir récompenser de si nobles sentimens; j'offris deux pièces au pauvre homme qui n'en voulait accepter qu'une de quarante sous, parce qu'elle était trouée, et qu'il allait, disait-il, l'attacher à sa montre pour la conserver toujours. «Madame, ajouta-t-il, au lieu d'aller à Dunkerque, allez à Boulogne. Je vais faire charger vos effets; il croit que vous ne partez qu'après dîner, vous sortirez comme pour une simple promenade, vous monterez hors la porte, et vous pouvez être à Boulogne, à Amiens avant seulement que le mauvais génie ne sache votre départ.»

Je pris la résolution de suivre le conseil de l'honnête garçon; car, sans avoir des craintes positives, l'idée de cette escorte de police me poursuivait; puis ces voyageurs utiles ont souvent des velléités arbitraires qu'il leur est toujours facile d'exécuter, au moins un moment. Disparaître me parut encore le plus sûr, et sans délibérer davantage je rassemblai mes effets, payai ma carte, et, après avoir recommandé mon bagage à la prudence du bon Louis, je fus en me promenant attendre la diligence sur la route de Boulogne. Je fis de bien singulières réflexions pendant cette promenade, et je ne sais pas si je ne trouvais point quelque orgueil à me voir ainsi persécutée comme un grand personnage. Je me sentis alors une humeur d'héroïne contre toutes les chances que le sort pourrait me réserver. Au lieu de renoncer prudemment à tous ces voyages qui n'étaient pas mes affaires, je m'emportai à une orgueilleuse obstination de dévouement aux souvenirs. Assise sur la route, je rêvais péril, gloire et mort. «De tant de personnages célèbres que j'avais vus au plus haut degré de prospérité, que reste-t-il? me disais-je; l'exil… la mort.»

Jamais, ou du moins je puis dire rarement, l'idée de l'avenir pénétrait dans mon esprit, et le regret de tout ce que j'avais eu de luxe et d'abondance ne m'a jamais, je puis le garantir, coûté un soupir. Mais dans ce moment, seule sur un grand chemin, inquiétée dans mes démarches, n'ayant aucun plan fixe, n'osant reposer mon coeur sur le seul sentiment qui eût pu le soulager, accablée du sort de tous les objets de ma reconnaissance et de mon admiration, je puis dire que leur malheur seul me touchait encore.

Le bruit sourd de la diligence vint heureusement m'arracher à mes affreuses rêveries. Aussitôt je monte lestement, et m'informe du sort de mes effets. Le conducteur me dit d'être tranquille, que Louis a tout surveillé, et je crus voir une intention marquée dans ces mots. Je me trouvai dans la voiture avec un Anglais fort âgé et souffrant de la goutte, qui ne comprenait pas un mot de français. Je me fis une loi d'un rigoureux silence, et ne répondis que par le signe qui l'impose à tout ce qui se débitait dans la voiture; et, véritable événement! j'arrivai à Boulogne sans avoir proféré une parole. Que mon arrivée dans cette ville ressemblait peu à ma présence brillante du camp et de la campagne de 1804! Les rêves du bonheur avaient disparu pour moi comme ceux de la gloire pour ma patrie. Alors dans la ville tout était ardeur et haine contre l'Angleterre; aujourd'hui le nombre des Anglais y fait dominer une sorte de patriotisme étranger. Du reste, toute cette cohue britannique donnait à Boulogne un aspect mouvant et animé; ce n'étaient que courses, que promenades, que femmes et jeunes gens courant par cavalcades bruyantes dans tous les environs. Mon humeur n'était pas de nature à sympathiser avec ces bruyans plaisirs; mais il en était un que je voulais me ménager: c'était d'aller visiter la maison où j'avais passé un si doux moment d'attente. J'eus le bonheur de trouver le même appartement disponible, et il me sembla qu'en le louant pour quelques jours je reprenais possession d'une partie de mes souvenirs. Une fois installée, je m'empressai de satisfaire les inquiétudes que j'avais eues sur mes papiers. En fouillant mon trésor de secrets, d'émotions, de confidences, je trouvai beaucoup de choses suspectes, mais rien de coupable, et je pris le parti de ne rien détruire, mais de tout arranger de façon à échapper sûrement aux recherches susceptibles de me causer des ennuis. La précaution était excellente, et n'en fut cependant pas plus heureuse, comme on le verra plus tard.

Lors de mon premier voyage à Boulogne, j'avais connu une famille qui m'avait vivement intéressée; ce n'étaient que de bien petits bourgeois, mais que de vertus et de qualités se cachaient dans leur humble asile! J'eus encore à m'applaudir d'être restée fidèle à ce sentiment de bienveillance qui me fait un besoin de revoir les personnes dont j'ai eu à me louer. Ce qui me reste à dire me fait un devoir de ne point nommer cette famille; ma seule désignation sera celle de M. et Mme Louis. Je fus reçue par ces braves gens avec attendrissement; ils venaient de donner asile à un officier, dans lequel je reconnus un ancien camarade du général Poret de Morvan, et parent de madame de La Valette. Cet officier était à Boulogne pour attendre les facilités de s'embarquer. «On prépare une conspiration, me dit-il, et je voudrais être loin; car j'ai vu trente ans le feu de l'ennemi sans effroi, mais l'idée d'une arrestation politique me fait peur. Il est trop dur de se voir fusiller comme imbécile; tout le monde n'a pas le bonheur d'avoir un ange gardien, un bon génie comme les La Valette et Poret de Morvan.» Là-dessus il nous donna les détails de la courageuse conduite de l'épouse de ce général, qu'une ordonnance royale venait de rappeler en France.

Je n'avais point connu le général Poret de Morvan, mais j'avais entendu parler de lui par le maréchal Ney, avec l'enthousiasme d'un vrai juge. J'écoutai de la bouche de l'officier, et avec un incroyable intérêt, les détails de l'arrestation du général Poret de Morvan. «Vous étiez à la campagne de France, ajouta le capitaine Mil… Vous étiez à Waterloo; je n'ai donc pas besoin de vous raconter des exploits que vous avez en quelque sorte partagés; mais, Madame, toute cette gloire est aujourd'hui ce que nous devons le plus cacher; je vous conseille de retourner en Belgique; là, seulement, il nous est permis encore d'abriter nos souvenirs.»

Ce pauvre capitaine Mil…, qui trouvait des consolations à m'offrir, était frappé lui-même dans tous ses intérêts et tous ses amis. Parent de Tallien, il m'apprit que ce dernier ayant perdu la pension de 15,000 fr. que Napoléon lui avait accordée et dont il avait continué de jouir en 1814, était réduit à la misère. «Tallien vit à Paris dans un réduit obscur; si vous faites un voyage en France, allez voir un homme bon, généreux, de qui le monde entier s'est retiré. Naguère consul à Alicante, il y a contracté le germe d'une mortelle agonie.»

«—Est-ce qu'il n'a plus, m'écriai-je, aucune relation avec sa femme?

«—Aucune.

«—Quoi! elle est opulente, et l'homme dont elle a porté le nom, à qui elle dut le bonheur et la gloire d'arracher plus d'une victime à la mort, cet homme reste par elle abandonné!

«—Oui, Madame, le coeur de madame Tallien s'est entièrement fermé.

«—Détrompez-vous, madame Tallien est aussi bonne qu'elle fut belle. Ce que vous croyez de l'insensibilité n'est que l'ignorance de l'affreuse situation de Tallien. Voulez-vous que je lui écrive?

«—Écrire, non; mais si vous la voyez, tâchez de l'émouvoir en faveur de mon cousin. En le secourant, madame Tallien s'honorera elle-même, et cela consolerait doublement.

«—Je ferai, si je la rencontre, tout ce qu'il faudra pour l'émouvoir.»

Le capitaine Mil… me renouvela l'exposé de toutes les raisons qui devaient me faire préférer la Belgique pour asile; tout notre petit conseil d'amis opina pour ce parti. En attendant, je quittai Boulogne pour me rendre directement à Dunkerque, où j'avais une lettre de change à toucher, dernier débris de ma fortune, avec la détermination de me rendre de là à Ostende, afin de me rapprocher de ma famille, de laquelle je croyais avoir le droit de réclamer ma mince pension. Après de bien sincères adieux de la part de mes hôtes, je me mis en route pour Dunkerque.

Une fois arrivée là, j'attendis l'heure de me présenter dans la maison sur laquelle j'avais une traite; l'argent touché, je fis mes préparatifs d'embarquement pour Ostende. Dans le trouble où venait de me jeter une lettre de Léopold retrouvée dans mes papiers, j'oubliai les précautions indispensables pour soustraire ma correspondance aux harpies de la douane; qu'on explique cette incroyable mobilité du coeur. La lettre de Léopold, pour laquelle j'avais eu le courage des refus au moment même de sa réception, dont le temps eût dû affaiblir les impressions, cette lettre m'inspirait, à trois mois de distance, des résolutions contraires. J'étais restée plongée dans une sorte d'anéantissement; j'allais prendre la plume lorsque j'entendis la cloche de l'hôtel. L'heure du départ de la barque était passée; mes effets seront partis sans moi, fut la seule réflexion qui me rendit à moi-même; je sonnai aussitôt, et la fille de l'auberge vint m'apprendre, en effet, que j'avais manqué l'heure, ajoutant, avec une stupidité intéressée, que, puisque je n'avais pas prévenu, ce n'était pas aux aubergistes à dire aux voyageurs de s'en aller. En arrivant à la barque, de Dunkerque, à Ostende, j'acquis de nouveau la triste conviction que mes malles étaient en avant et parties la veille. La personne qui me donnait cet avis avait éprouvé l'inquiète sollicitude des visiteurs des douanes. J'allais à mon tour passer par leurs mains, et j'en tremblais. Heureusement j'avais sur moi quelques uns des plus précieux papiers qui eussent pu me compromettre; mais mes terreurs n'en étaient que plus vives pour le reste. À peine arrivée, il me fallut retourner à Dunkerque, où je découvris enfin que mes papiers n'étaient point partis. M'embarquant de nouveau, j'eus occasion de m'apercevoir que j'étais accompagnée d'un observateur. J'inspirais un si vif intérêt à ce que Gilblas eût appelé la Sainte-Hermandad, que je fus réduite à faire quelque séjour dans la juridiction de ces messieurs, qui cependant, je leur dois cette justice, me rendirent le dépôt dont la perte m'avait condamnée à tant de marches et de contre-marches.

CHAPITRE CLXXXIII.

Le commissaire de police.—L'ami du général Lefebvre-Desnouettes.—Le colonel Seruzier.—Le marquis de Fontanes.—Le duc de Choiseul.—Papiers brûlés.

Quand tout nous abandonne, ce n'est que lorsqu'on s'abandonne soi-même que tout est perdu. J'ai toujours été si pénétrée de ce principe, que dans tous les événemens qui ont marqué ma carrière, j'ai tâché de me conduire en conséquence; à Dunkerque il fût encore ma règle. Je n'avais pas mis le pied à l'hôtel, qu'un ordre de me rendre chez le commissaire de police m'y suivit. L'objet que j'aperçus, déposé sur son bureau, me fit sentir combien j'allais avoir besoin de ne pas me laisser abattre par les persécutions de la fatalité. C'était un foulard dont je croyais avoir fait une cachette, et qui était resté dans la barque que nous venions de quitter. Des lettres de mes amis, des réponses, des notes de toutes les personnes qui s'intéressaient à leur sort; enfin une foule de ces choses dont l'obligeance ne peut refuser d'être dépositaire: tout cela ne formait point le noeud d'aucune entreprise séditieuse ou coupable, mais fournissait des motifs de surveillance, et des entraves très probables à mes voyages; enfin il y avait dans cette affaire matière à bien des désagrémens. Ils se fussent multipliés pour moi, si le commissaire de police ne se fût trouvé un honnête homme, un être compatissant et juste.

J'eus le bonheur de rencontrer, chez le fonctionnaire dont le titre me faisait trembler, Bichat, ami intime du général Lefebvre-Desnouettes. Il mérite une place dans mes souvenirs; mais que je me débarrasse de mon interrogatoire.

D'après ce que me dit le commissaire de police, j'avais été signalée par les agens du gouvernement français, comme étant en relation avec tous les anciens partisans de Bonaparte, en correspondance avec tous les généraux, comme liée en outre et protégée par des Anglais de distinction, et tous ennemis du gouvernement royal; que mes voyages n'étaient autre chose qu'une affaire montée; qu'enfin j'avais été notée à l'époque des troubles de Lyon comme amie intime de Mme de La Valette.

«Je m'en glorifie, Monsieur, répondis-je au commissaire; mon amie a été acquittée de la fausse accusation portée contre elle; mais eût-elle eu à subir la peine d'un délit politique, je l'avouerais encore, et j'aurais cherché à lui en adoucir l'amertume. Sa correspondance est en partie entre vos mains. Elle l'a adressée à l'amitié, et point du tout écrite pour les gouvernemens; vous y trouverez l'expression d'une âme souffrante. Des regrets ne sont pas des conspirations, aussi j'attends de votre équité que vous fassiez la part de la douleur et celle de la politique.» L'homme du devoir me regardait tout en classant mes papiers qu'il n'ouvrait pas. Nous étions dans son cabinet particulier, mon portefeuille ou plutôt ma cassette était devant lui, posée sur le foulard. On vint parler bas au commissaire; aussitôt il se lève et suit la personne. Le portefeuille était à portée de ma main, je n'avais qu'à l'étendre pour rentrer en possession de mes secrets les plus intimes, des confidences de mes amis, qui, au fait, m'appartenaient bien uniquement, et nullement à l'avidité inquisitoriale de la police. Avec la rapidité de la pensée les papiers passent près de mon coeur. Certes, ce n'était pas une mauvaise action; eh bien! mon coeur battait avec violence, et mes mains tremblantes parvenaient avec peine à cacher mon trésor. Le commissaire me laissa long-temps seule, ce qui fit qu'à son retour j'étais absolument remise. En y pensant depuis et d'après l'excessive indulgence de ce fonctionnaire envers moi, j'ai toujours supposé que sa longue absence fut un calcul de sa bonté même pour me laisser le temps de faire ce que je fis en effet.

En revenant auprès de moi, le commissaire continua l'inspection des lettres. Il ne s'ensuivit pas un terrible procès-verbal, mais une sage et bienveillante recommandation d'éviter des démarches qui éveillaient l'attention de l'autorité, et qui ne pouvaient que troubler mon repos et celui de mes amis, sans résultat. Ce brave homme visa mon passeport, et me conseilla de voyager avec ce seul papier plutôt que de m'exposer à oublier les autres. Je le quittai fâchée de mes premières impressions. À l'idée de ses terribles fonctions, je comprimai mon penchant à l'abandon, de peur que la voix du devoir ne fît taire celle de la générosité. À ma grande satisfaction, je quittai le cabinet du commissaire. Dans la seconde pièce j'aperçois Bichat, qui, avec un visage allongé d'impatience, se promenait en attendant audience. J'hésitais à l'aborder ou à lui parler; mais il mit fin à mon incertitude en venant à moi avec empressement. Je lui donnai le nom de mon hôtel et je fus l'y attendre.

Bichat vint me retrouver une heure après. Brave comme Desnouettes, dont l'intrépidité fabuleuse a laissé tant de souvenirs, Bichat avait partagé quelques unes des vicissitudes de son général. Mis à la retraite et officier jeune encore, il me raconta qu'assailli et sollicité par une foule d'anciens frères d'armes, il avait écouté leurs conseils, leurs projets chimériques; et que, mêlé sans le savoir à une entreprise dont il ignorait la fin et toutes les intentions, il avait lieu de craindre pour sa liberté; «et pourtant, ajoutait Bichat, je me suis tenu à l'écart. Obligé récemment de faire un voyage à Paris, mon beau-frère, qui en savait plus que moi, sans vouloir davantage, exigea par plus de prudence que je partisse pour la Belgique, jusqu'à ce que tout fût calmé. Nous avions quelques intérêts avec une maison de cette ville, et j'ai voulu m'en occuper, avant de quitter la France, peut-être pour toujours. J'ai passé par Amiens, Boulogne, Calais, et je me suis un peu trop arrêté. Pendant ce temps, les dénonciations ont été leur train; et tout cela m'a valu l'honneur involontaire de voir M. le commissaire, contrainte dont je ne me plains pas, puisque sans elle je ne vous aurais pas retrouvée.

«—Mon pauvre ami, il ne s'agit pas ici de politesse ni de galanterie; avez-vous votre liberté, vos passeports? pouvez-vous quitter la France sans délai? voilà de quoi il faut nous occuper. On a donc intercepté quelque lettre? on l'a donc ouverte? Ah! ma malheureuse amie Mme de La Valette avait bien raison de me dire souvent: Craignez Dieu et… la poste.»

Bichat me rassura faiblement sur ses moyens de gagner les libres rivages, où à cette époque les exilés français comptaient réaliser le beau rêve d'un champ de repos et de souvenirs. Il me restait peu d'argent et moins d'espoir d'en obtenir; mais l'heureuse insouciance de mon caractère était là pour ne me faire sentir que le délicieux espoir d'être utile, je me fis aussitôt riche de cent louis de pension. J'offris, et Bichat consentit à accepter ce qu'il eût été mille fois plus heureux d'offrir lui-même. Il n'y a rien de tel pour électriser les âmes, pour les disposer à bien faire, comme les bouleversemens politiques. Jamais je n'ai lu les sanglantes annales de la terreur, sans enthousiasme pour tant de femmes, honneur de notre sexe, qui bravèrent l'épouvante des massacres, même la prison et l'échafaud, pour sauver ou consoler ceux qui leur étaient chers.

Bichat, sans avoir personnellement pris aucune part à d'aventureuses tentatives, avait eu des relations et des correspondances innombrables avec des amis moins prudens. Je citai à Bichat un exemple pour lui faire sentir le danger de garder des papiers dont mille circonstances imprévues peuvent changer le sens et aggraver l'interprétation. L'intrépide militaire ne concevait pas mes terreurs. «Non, je ne puis livrer tout cela au feu, disait-il; je croirais une seconde fois être oublié de tous mes amis.» Enfin Bichat entendit raison, et nous fîmes ensemble la visite. Au nom du brave colonel Seruzier qui sortit d'abord de la fouille, je fus la première à ne pas vouloir anéantir une seule des paroles d'un homme d'un caractère si franc, d'une droiture si militaire. La pièce qui nous tomba bientôt après sous les yeux était signée de M. de Fontanes; Bichat la prit, et, la froissant entre ses mains, la jeta au feu. «J'ai des obligations à l'ancien grand-maître, mais elles datent de l'empire; je respecte ses opinions, son talent, son esprit; mais il n'y a pas entre nous sympathie de conduite, de sentimens. Son amitié protectrice a cessé; il y aurait de ma part faiblesse à retenir des témoignages qui ne seraient plus exacts aujourd'hui.

Je ne partageais pas les idées un peu exagérées de Bichat sur M. de Fontanes; je me rappelais son noble vote, sa compatissante conduite dans le procès du maréchal Ney, et je ne pouvais qu'accorder plus de prix à sa générosité dans cette circonstance, quand je songeais que chez lui la bonté avait eu à vaincre l'opinion politique.

«C'est vrai, répliqua Bichat, et vous connaissez sans doute la réponse du duc de Choiseul, proscrit et victime lui-même; il s'est souvenu de cette terrible fatalité de la politique, caractère admirable de loyauté qui transporte dans les idées nouvelles, dans les principes de la liberté, cette chevalerie des nobles sentimens, apanage de quelques noms historiques.»

Enfin, laissons tous les souvenirs, dis-je à Bichat, et occupons-nous du présent. Brûlez tous ces papiers, il y a trop de noms propres mêlés à ces confidences de l'amitié, des notes, des expressions, toutes choses où l'oeil de la malveillance, s'il y pénétrait jamais, trouverait toujours matière suffisante à vous tourmenter. Après bien des réflexions, bien des résistances de la part d'un militaire qui ne croyait pas au crime de sensibilité, notre petit auto-da-fé de précautions fut enfin résolu et accompli.

Malheureusement l'opération fut incomplète; une foule de papiers ne furent point compris dans le sacrifice, soit par négligence, soit par un noble mouvement de l'officier, qui eut plus tard à se repentir de cette généreuse imprudence.

En me quittant, au lieu de se rendre immédiatement de Dunkerque à Calais et de là à Douvres, Bichat ayant une lettre pressante du major Garnier, partit pour Gand où douze jours après il fut arrêté avec plusieurs autres Français, et mis à la disposition du procureur du roi. Mais le major Garnier se tira d'affaires, car il fut très poliment reconduit à la frontière de France.

Très entendue avec mes amis sur notre correspondance, je ne manquais jamais de trouver de ville en ville quelque énorme paquet de dépêches. Mais comme ma dernière halte avait été forcée, et qu'elle n'avait été cette fois officielle pour personne, je trouvai, poste restante, un paquet dont la possession immédiate m'eût été bien précieuse. C'était un souvenir, un secours, une pensée de la princesse Élisa, de ma généreuse bienfaitrice. Hélas! ma vie errante me priva et du plaisir de profiter à temps de cette surprise et du bonheur d'en exprimer ma reconnaissance. Moins poursuivie par le sort qui semblait me chasser de contrées en contrées, j'eusse pu vous prouver que le temps, le malheur, l'éloignement n'avaient point altéré les sentimens d'une femme dévouée à toutes vos fortunes, et qui n'avait pas besoin d'un dernier bienfait pour être prête à courir encore au bout du monde pour vous servir.

La lettre de la princesse Élisa m'engageait à m'embarquer pour aller la rejoindre à Trieste; une lettre de change de 2,000 francs accompagnait l'invitation. J'étais heureuse, je dévorais déjà l'espace qui se trouvait entre moi et ma bienfaitrice; je sentais pourtant quelque peine de laisser en souffrance les intérêts dont je m'étais volontairement chargée. Je sentais qu'en partant les lettres qui pouvaient m'arriver resteraient sans réponse, et que mon brusque départ allait être funeste à beaucoup d'amis. J'étais dans une étrange alternative de joie sur mon avenir et de crainte pour celui des autres; je n'ose affirmer la résolution que j'aurais pu prendre, si les nouvelles de Paris n'eussent tranché toutes mes irrésolutions en me présentant la nécessité de ce départ. Triste sort des proscrits! ils raisonnent toujours leur situation, et ils ne savent pas qu'elle se décide toujours malgré eux et sans eux. Dans le nombre des lettres que je venais de recevoir, il y en avait une de mes amis de Bruxelles; on m'y parlait d'un précis historique que le général Berton avait publié sur les fautes de la journée de Waterloo; lorsque je vis qu'on m'engageait à y répondre, je me surpris à hausser les épaules. J'étais si loin de toute espèce de prétention d'auteur, que je trouvai la proposition ridicule; mais quand j'eus lu l'ouvrage, qui me sembla une sorte d'accusation contre une gloire sortie pure même de la mort, j'oubliai la faiblesse de mes talens pour ne songer qu'à mes devoirs d'amie.

J'étais d'autant plus affectée de l'assertion du général Berton sur la conduite du maréchal Ney, dans la journée du 18 juin, que non seulement j'en connaissais l'absolue fausseté, mais que je savais l'estime personnelle dont l'illustre guerrier avait mille fois renouvelé les témoignages à l'égard du jeune général. Quand mon coeur est fortement ému, les pensées m'étouffent, et ma plume, brûlante comme mon coeur, peut à peine en exprimer la chaleureuse abondance. Aussi, dans l'impétuosité d'une réfutation qui me semblait aussi sacrée que possible, je passai le jour, je passai la nuit à jeter sur le papier ce que j'avais entendu d'une bouche auguste et chère sur la bataille de Waterloo. Je me livrai à cette oeuvre de justice avec toute la chaleur d'une conviction qui devait me servir de talent, et qui me tenait presque lieu de bonheur dans l'accumulation de mes peines. Je fus cruellement arrachée à ce travail par la présence, dans ma retraite, d'un personnage semblable à plusieurs de ceux dont l'oeil avait déjà suivi et persécuté mes démarches. Le personnage en question était un sieur d'A*** que j'avais vu en Italie, parlant de sa famille émigrée, intéressant fort la bonne compagnie du régime impérial par quelque peu de l'esprit et des manières alors si goûtées de l'ancien régime, et vivant sur l'intérêt de sa ruine, consommée par la révolution, qui pourtant n'avait eu rien à lui prendre, comme s'il avait eu les dix mille livres de rente qu'elle ne lui avait pas enlevées.

Ce même d'A***, je l'avais rencontré dans les cent jours; je l'avais rencontré depuis la restauration, et toujours au service intime et très tendre du gouvernement existant; je l'avais aperçu et évité à Bruxelles; j'avais cru le voir aussi à Londres, et j'avais remarqué qu'alors, à son tour, il m'avait évitée.

Rien ne saurait égaler mon étonnement, de voir un pareil homme tomber inopinément sur moi, lancer un regard sur mes papiers beaucoup plus vite que sur ma personne; je m'attendais à voir entrer chez moi ses alguazils. Loin de là, je le vois au contraire s'asseoir d'un air abattu, fermer la porte et s'écrier: «Je suis proscrit et malheureux; voici une lettre, vous pouvez me sauver, et je sais que vous demander une bonne action c'est l'obtenir.» Il me présenta une lettre d'une écriture pitoyable, me débita une fable plus ridicule encore, mais tout cela était signé du nom d'une personne qui m'était chère, et qui, de Bruges, me recommandait ce Français malheureux. Incapable de soupçonner toute la noirceur des agens mis à ma poursuite par l'inquiétude de D. L***, je fus encore dupe d'un homme qui n'était que son émissaire; mais en offrant ma bourse à d'A***, ma simplicité n'alla point jusqu'à lui livrer ce qu'il eût aimé davantage, quelques lettres d'introduction auprès des personnes avec lesquelles il me supposait en sûreté.

L'être le plus sot peut, en s'adressant à ma pitié, m'entraîner comme un enfant; mais pour le compte des autres je suis moins facile; je songe plus à leur sûreté; et le souvenir de ces intérêts me ramena à ma vague méfiance. Ainsi tout en payant la dette de la compassion par quelques louis, je remplis aussi celle de la prudence, en tenant à d'A*** ce langage: «J'ai pris le parti de me rendre à Ostende, pour voler de là sur les traces d'une bienfaitrice, pour aller rejoindre la princesse Élisa à Trieste. Je ne puis rien pour vous ni à Londres ni ici. Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de brusquer le visa de vos papiers, et de vous embarquer.»

La face de mon auditeur parut un peu altérée par mes paroles.

«L'exil, me disait-il, on peut le prendre partout, et Trieste vaut
Londres pour un malheureux.»

Ces argumens n'ébranlaient nullement ma conviction, et la défiance seule ne me donnait pas de la fermeté; mes goûts d'indépendance étaient ma résistance et ma force. D'A*** prit alors un autre ton.

«Vous pouvez, Madame, ne pas me permettre de vous suivre; mais je ne vous en suivrai pas moins. Il le faut, c'est mon devoir, je ne puis faire autrement.» À cette surveillance hautement déclarée, je tombai de surprise et de mépris pour la pauvre humanité, produisant de pareils caractères. Cet homme tenait encore à la main les cent francs offerts par ma générosité à sa misère, et il était sitôt ingrat. Je regrettais mon argent; mais j'en voulais encore plus à d'A*** de me faire maudire ma pitié, et de m'enlever ainsi jusqu'aux illusions de la bienfaisance.

Par une singulière mobilité de ma nature, en une minute, de la sensation la plus pénible, je passe au plus confiant abandon par l'effet d'un mot, d'un regard, d'un geste. Il en fut ainsi avec d'A***. Cet homme eut l'art d'expliquer, de justifier les paroles qu'il m'avait dites, de les tourner dans un sens qui, de nouveau, me rendit imprudente. Excepté le nom de mes amis, d'A*** reçut de nouveau, je ne dis pas mes confidences, mais les trop faibles indiscrétions d'une tête trop préoccupée; par je ne sais quel mouvement de faiblesse ou de vanité, je fus entraînée jusqu'à lire à qui devait si peu la comprendre, une réfutation que je venais de tracer du précis du général Berton sur la bataille de Waterloo. Dans le feu de mon débit, dans l'incroyable renouvellement d'émotions que causait ce souvenir, je m'exaltai jusqu'à ne plus croire mon auditeur présent. Je ne suivais plus ni les regards ni les mains industrieuses d'un écouteur si intéressé, et j'ai la certitude qu'il profita de ma préoccupation pour y placer une lettre et une note de noms qui se retrouva sur le bureau du procureur du roi à Gand.

Malgré ce retour de faiblesse pour les importunités de mon cavalier malgré moi, je le congédiai le soir même, et envoyai retenir ma place pour Ostende avec l'intention de m'embarquer.

Au moment de ce départ, je songeai à faire mon état de caisse. Elle ne se composait plus que de 600 florins et du don encore récent de la généreuse Élisa. Jusqu'à ce dernier renfort pécuniaire, les bontés magnifiques du duc de Kent avaient fourni à mes courses nombreuses, aux prodigalités de cette vie nomade de Belgique en Angleterre, qui se dépensait comme ma bourse pour les autres. Avec mon insouciance pour ce qu'on appelle avenir, je me trouvai de nouveau presque riche, et très revenue de mes préventions contre le vil d'A*** aussi vite que je les avais conçues. Je lui donnai rendez-vous à Ostende, à l'hôtel d'Angleterre; nous nous quittâmes, ni lui ni moi ne nous doutant de la triste cause qui allait, en changeant ma résolution, me sauver momentanément des embûches qu'il m'avait tendues.

CHAPITRE CLXXXIV.

Séjour à Bruxelles.—Lettre anonime.—Résolution subite.—Second voyage en Angleterre.—Je revois lord Édouard.

Je changeai tout à coup d'idées, en fouillant mes papiers pour mon départ, et en y trouvant une lettre de crédit de quelques mille francs sur Bruxelles. Cette pièce s'étant intercalée dans d'autres, je l'avais perdue de vue, et je fis un saut de joie à cette découverte. Elle ne portait point d'époque fixe d'échéance, ce qui la rendait aussi disponible que le jour où j'eusse pu en user. J'avais vécu, j'avais pourvu à bien des dépenses, et même à quelques bienfaits, et je me trouvais encore des ressources. Ainsi une fois dans la vie j'avais été économe; il est vrai, comme on vient de le voir, que c'était par hasard.

Quoi qu'il en fût, je me rendis immédiatement à Bruxelles, je m'y installai dans l'un de mes hôtels favoris, et je me mis immédiatement en course pour la rentrée des cent louis, devenus tout à coup une fortune pour celle qui en avait souvent englouti le triple dans un mois. Munie de cette ressource inespérée, je menai pendant quelque temps une existence libre, assez heureuse, mais monotone. Les réfugiés français étaient moins nombreux en Belgique: quelques uns avaient obtenu la permission de rentrer en France; la plupart avaient de gré et souvent de force pris d'autres directions; enfin, je ne rencontrai cette fois dans la capitale des Pays-Bas que très peu des connaissances qui m'en eussent rendu le séjour agréable. L'idée d'être devenue inutile aux autres, de n'avoir plus de services à rendre, de n'avoir point d'intérêts actifs dans la vie, me devint insupportable. Les jours, les mois, s'écoulaient sans m'apporter la moindre de ces vives impressions nécessaires à mon bouillant caractère. La fièvre me saisit un soir en sortant du grand théâtre. Mon humeur se jouait de la maladie comme de tous les autres accidens, et je croyais qu'une guérison devait, ainsi que tout le reste, se brusquer et se faire en poste. Cette négligence me fut fatale: je tombai dans des fièvres intermittentes que tout l'art du médecin que je m'étais décidée à faire appeler, ne parvint à vaincre qu'au bout de six mois.

Un incroyable incident, un mystère encore inexplicable pour moi, vint tout à coup donner à mon esprit une secousse qui, par cette utile diversion, m'arracha à la langueur dont mon corps était consumé. Une lettre de Londres, portant bien minutieusement mon nom, l'adresse de l'hôtel que j'occupais à Bruxelles, m'arriva par la poste. Elle ne portait aucune signature, et contenait simplement ces mots:

«MADAME,

«Quel que soit l'état de votre santé, que d'ailleurs on dit beaucoup améliorée, faites un de ces efforts qui n'ont jamais coûté à votre dévouement pour le malheur, l'amitié et le souvenir; partez pour Londres au reçu de ces lignes tracées à la hâte par un grand intérêt. Le procès de la reine va s'instruire; la mémoire du duc de Kent peut être invoquée. Dans tous les cas, la présence qu'on réclame de vous peut être utile aux autres, et ne peut être nuisible pour vous. On connaît assez la générosité de votre caractère pour se dispenser de plus amples renseignemens. Dans tous les cas, soyez à Londres au plus vite; on vous en conjure au nom de vos souvenirs.»

«P. S. Le voyage que l'on implore de la générosité de madame Saint-Elme étant un acte de dévouement à des personnes qui y trouveront la garantie de leur fortune, et sa position présente pouvant être un obstacle à la promptitude si nécessaire du départ, le banquier M… lui comptera, sur son reçu, une somme de cinq cents livres sterling.»

Cette lettre énigmatique, cette pièce mystérieuse, cette somme mise à ma disposition, toute cette accumulation de circonstances singulières, redonnèrent à ma tête l'exaltation dont l'assoupissement venait de m'être si fatal. Accepter, obéir, fut pour moi comme une de ces résolutions capricieuses que les malades éprouvent, comme une de ces envies indéfinissables qui emportent la volonté sans le concours de la raison.

Au lieu de me fatiguer le cerveau à chercher les motifs et l'auteur de ce singulier billet d'invitation que je venais de recevoir, au lieu de réfléchir, je me mis à agir cette fois comme toujours. En deux fois vingt-quatre heures, j'étais maîtresse du pactole anonime qui venait de couler pour moi, et ce qui est bien autre chose pour ma nature volcanique, j'avais repris avec l'idée d'une course nouvelle, d'une romanesque entreprise, la fraîcheur et la santé qui avaient si mal à propos fui d'un visage qui avait bien assez des années, et que le surcroît des souffrances physiques était venu fort mal à propos assiéger.

À peine en chaise de poste, il me sembla que je redevenais jeune et brillante; et ce dernier argument, en faveur d'un voyage aussi étrange que celui dans lequel je m'étais jetée, on voudra bien reconnaître qu'il était irrésistible pour une femme. D'ailleurs, j'avais tellement l'habitude des choses et des événemens extraordinaires, que l'invraisemblable même commençait à me paraître tout naturel. Les seuls soupçons qui me vinssent à l'esprit, avec une apparence d'application possible sur la source de l'événement qui était venu me chercher à Bruxelles, tombaient sur lord Édouard, cet Anglais généreux, ce noble ami du duc de Kent, dont j'avais pris si brusquement congé lors de ma première apparition dans la capitale de la Grande-Bretagne. Depuis ce temps, je n'avais eu avec lui aucune relation; mais, alors, j'avais cru produire sur lui quelque impression, et, soit souvenir, soit arrière-pensée de profiter de mon caractère entreprenant, je me figurai qu'il avait pu, dans tous les cas, songer à moi dans l'intérêt de ses amis de l'opposition, au moment où le procès de la Reine multipliait de tous côtés les mines et les contre-mines d'un grand mouvement politique.

J'imaginai bien encore que tout ceci pourrait être une mystification de quelques uns de ces innombrables intrigans qui ont toujours rôdé autour de la Contemporaine pour faire tourner à leurs projets l'exaltation de sa pauvre tête, très disposée aux aventures, mais jamais avec les idées d'intérêt ou de politique, que j'ai toujours repoussées quand je les ai aperçues. Cependant je trouvais la mystification un peu trop dispendieuse pour ceux qui auraient pu l'organiser, les arrhes des entrepreneurs trop considérables; car, enfin, on ne mystifie pas d'ordinaire avec indemnité préalable pour les mystifiés. Plus je réfléchissais, ainsi qu'il arrive toujours, des profondes méditations sur un objet qui conduisent souvent à plus de doutes et d'incertitudes, et moins je devinais ce nouveau et mystérieux accident de ma destinée; mais ce qui achèvera de confondre la pénétration de mes lecteurs comme elle confondit dans le temps la mienne, c'est qu'une fois arrivée à Londres, je n'entendis plus parler de rien, et ne pus me mettre sur la voie de la combinaison qui m'y avait appelée. Lord Édouard, que j'y vis plusieurs fois et auprès duquel je m'en expliquai avec franchise, me dit que j'avais très bien fait de venir; que je serais peut-être utile aux bons, mais qu'il était étranger à l'affaire. J'eus beau insister, je n'en pus obtenir davantage, et j'ai toujours cru cependant que le solliciteur secret ne pouvait être un autre, et que ces dénégations n'étaient qu'une ingénieuse libéralité pour m'empêcher de rendre la somme dont j'avais été gratifiée.

Quoi qu'il en fût de toutes mes suppositions et des démarches innombrables auxquelles je me livrai pour saisir le fond de toute cette affaire, je n'en entendis plus parler, une fois à Londres; elle est restée impénétrable, et mon séjour se prolongea en vain pour ma curiosité à cet égard. Mais j'en pris mon parti: j'engage mes lecteurs à imiter ma résignation; si je ne découvris pas ce que j'allais chercher, je surpris beaucoup de choses que je ne cherchais pas; et, à défaut du mot d'une énigme, on trouvera dans mon second voyage en Angleterre des vérités et des révélations plus importantes que celles qui pouvaient concerner ma personne. Plus grands que moi occuperont la scène dans les chapitres qui vont suivre, et mes impressions s'agrandiront de toute l'importance des événemens et des personnages qui se pressèrent sous mes yeux pendant un séjour de plus de six mois.