WeRead Powered by ReaderPub
Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 25: CHAPITRE CLXXXIX.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A woman delivers first-person recollections of life across revolutionary, consular, and imperial upheavals, combining intimate grief with social observation. She recounts mourning a lost companion and the solace of a devout caregiver, interspersing personal sorrow with anecdotes about prominent public figures and the domestic effects of wartime and political change. The narrative shifts between vivid emotional episodes and concise sketches of contemporaries, reflecting on loyalty, faith, and the altered fortunes of individuals amid broader turmoil.

CHAPITRE CLXXXV.

Arrivée à Londres par la Tamise.—Douane et Alien-Office.—La reine.—Portraits de famille.

Lors de mon premier voyage, tout entière à mon enthousiasme pour les proscrits, je n'avais cherché qu'eux sur les bords de la Tamise: ma plus vive émotion, c'était un portrait de Napoléon qui l'avait fait naître; je me promettais cette fois de ne plus me contenter de voir l'Angleterre à travers le voile nébuleux de son climat, mais de pénétrer au moins dans quelques unes de ses maisons et d'en enlever le toit, comme l'Asmodée de Lesage le fit pour celles de Madrid en faveur de don Cléophas. Mais que les damés anglaises, si réservées, si jalouses de leurs foyers domestiques, ne s'effraient pas d'avance de mes révélations: à l'âge où j'ai reçu en Angleterre des complimens qui pouvaient me rappeler ma jeunesse, Asmodée n'était que trop réellement pour moi un diable boiteux.

J'arrivai dans Londres par la Tamise, orgueil de la nation britannique; long-temps encore avant de se confondre avec la mer, le fleuve-roi, par son immensité et par la foule de navires qui se croisent en tous sens sur son sein, paraît lui-même un autre Océan; quand ses rivages se rapprochent l'illusion dure encore, grâces au nombre des mâts à travers lesquels il faut les chercher. Enfin Greenwich se montre, monument rival de l'Hôtel des Invalides; et à quelques milles plus loin, on découvre la coupole de Saint-Paul, au milieu des mille clochers en pointes qui semblent en quelque sorte continuer la forêt de mâts du port de Londres. À peine débarquée et échappée aux mailles du vaste filet auquel il me prend fantaisie de comparer l'inquisition de la douane, j'allais me faire inscrire, je ne sais trop par quelle idée, comme italienne à l'Alien-Office: «Gardez-vous-en bien, me dit un de mes compagnons de voyage avec qui j'avais échangé quelques paroles de la langue du Tasse, on vous prendra pour un des témoins du procès de la reine, et il vous faudra opter entre l'ovation ou les huées, suivant l'opinion que vous laisserez percer au sujet de la question qui occupe aujourd'hui la Grande-Bretagne.» Je préférai donc en cette occasion mon origine hollandaise; cependant je pensai avec plaisir que le drame de cette cause extraordinaire devait donner au pays cette physionomie de sédition qu'on dit lui aller si bien. C'était pour moi l'annonce d'un spectacle, et rien de plus; mais à peine établie depuis vingt-quatre heures dans Old Slaughter's Coffee-House, maison où je choisis mon logement, je faillis jouer un rôle qui eût doublé pour moi l'attrait de curiosité que ce procès fameux avait pour tout le monde. Je ne saurais me rappeler jusqu'à quel point j'avais pu, dans le paquebot, parler à mon donneur d'avis sur l'Alien-Office, de ma liaison avec le duc de Kent; j'ignore même si je devinai juste en soupçonnant que cet inconnu avait des relations mystérieuses avec la reine; mais de quelque part que me vînt cette importance, je reçus un billet qui me priait de passer à South-Audley-Street, où est située la maison de l'alderman Wood. C'était chez cet ex-maire de Londres que résidait la reine: je m'y rendis ce jour même avec empressement. Il me tardait de voir cette princesse, accusée par les uns d'être une Messaline, proclamée par les autres l'innocence calomniée. Malheureusement il se mêlait à cette dernière opinion un caractère évident d'opposition politique. Si les accusateurs de Caroline étaient des ministériels, l'esprit démocratique de ses réponses aux adresses populaires n'était pas moins suspect; mais elle était femme et opprimée: c'eût été déjà un titre pour une femme plus scrupuleuse que je ne saurais l'être. Pourquoi ne le dirais-je pas avec ma franchise accoutumée? je sentais qu'une partie de ma sympathie pour la reine provenait de ces mêmes torts de conduite que son mari prétendait faire prouver par cent et quelques témoins. Singulière inspiration de mon amour-propre! je me comparais un moment à cette Majesté errante qui avait conquis une si équivoque illustration dans ses amoureux pélerinages. Née sur le trône, aurais-je été, me demandai-je, plus fidèle à un premier époux? hélas! non, sans doute. Mais quand je venais à penser au choix tout physique de Caroline, je repoussais avec un orgueil qu'on qualifiera comme on voudra, cette triste comparaison. Il me semble que reine comme femme obscure, je n'aurais jamais pu aimer que des héros ou des rois; si un caprice m'eût fait déroger, j'eusse trouvé encore assez de pudeur pour penser alors à l'histoire qui enregistre si impitoyablement les moindres faiblesses des têtes couronnées. Mais, après toutes ces belles suppositions, je m'arrêtai au côté romanesque des amours nomades de l'épouse de Georges IV. Mon imagination vagabonde aimait à errer avec elle en Afrique et en Asie, sous la tente de l'arabe au désert, et sous le toit des harems dans les États barbaresques, sous l'abri d'un couvent de la sainte Jérusalem, et dans les palais profanes de l'Italie. Enfin j'entrai chez la reine d'Angleterre toute disposée à la trouver riche de noblesse, de beauté même, et à saluer en elle une autre Cléopâtre, digne à la fois de César et d'Antoine. Hélas! en apercevant une femme bourgeonnée, petite, grosse, commune, je fus tentée de m'écrier: ô courageux Bergami! Cependant c'était une reine, et son affabilité agit sur moi: l'affabilité est tout ce qu'il y a de plus légitime dans le pouvoir qu'exerce la royauté sur l'imagination. Caroline me fit asseoir auprès d'elle, et entamant la conversation: «On m'a parlé de vous, me dit-elle, comme d'une amie de mon beau-frère le duc de Kent; venez-vous ici grossir la liste des témoins italiens recrutés contre moi par les ministres? Dans une conférence de mes avocats avec les commissaires de mon époux, j'ai été menacée d'une révélation éclatante, d'un irrécusable témoignage! Tous les témoins ont parlé et ont été confondus; faites-vous partie du corps de réserve dans cette guerre de dénonciateurs subornés? Mon frère de Kent possédait, je le sais, une pièce importante. En seriez-vous dépositaire? Dans ses épanchemens avec vous a-t-il jamais prononcé mon nom, et dans quels termes? C'était un honnête prince, je le dis d'avance, quelle que soit votre déposition…»

Aussi brusquement interpellée, j'aurais pu perdre contenance; mais ce qu'il pouvait y avoir de sévère et de dur dans ces mots était tempéré par un regard d'amitié ou de douceur. J'étais, d'ailleurs, forte de ma nullité dans cette circonstance, et je répondis avec une simplicité qui persuada tout d'abord à la reine qu'elle avait été bien maladroitement alarmée sur mon voyage: j'ajoutai ensuite de moi-même quelques explications tout aussi naïves sur mes véritables rapports avec le duc de Kent. Ma vivacité et ma franchise amusèrent Sa Majesté.

«Vous avez eu du bonheur, me dit-elle; vous pouviez plus mal tomber dans cette royale famille.» Je crus qu'elle faisait involontairement allusion à son propre mari, et me rappelant les trois mots anglais fat, fair and forty, je pensai en souriant que je n'aurais eu que deux des qualités requises pour mériter que l'Assuérus britannique préférât la Contemporaine à Vashti. On sait qu'on a dit de Georges IV, que pour lui plaire il fallait être grasse (fat), blonde (fair), et âgée de quarante ans au moins (forty); tels étaient alors et tels sont encore les titres de la Marquise de Coningham qui a succédé à mistress Fitz-Hebert. Mais la reine répudiée comprenait dans sa réflexion amère tous les princes de la famille, à l'exception sans doute du duc de Sussex, qui, embrassant toujours le parti démocratique d'une question d'État, s'était récusé comme juge dans le procès de sa belle-soeur.

«Oui», continua la reine, qui, comme toutes les femmes qu'un violent dépit dévore, aimait à trouver un nouvel auditeur pour recommencer ses plaintes; «oui, vous pouviez plus mal tomber; car ne croyez pas que ce soit, comme ils le prétendent, au nom de la morale publique, au nom de la dignité du trône outragé qu'ils me poursuivent: comment la respectent-ils eux-mêmes, cette morale publique? comment l'honorent-ils, ce trône? Ce très saint duc d'York qui mourait, disait-il, pour la religion de son père, à quel prix allait-il visiter le vieux roi à Windsor? moyennant un subside accordé par la chambre bénévole à sa piété filiale. Qui n'a entendu parler de ses amours avec l'intrigante mistress Clarke, qui vendait les emplois militaires d'après un tarif connu? Le jeu l'a ruiné plus d'une fois, et la nation a payé; mais il lui reste des dettes d'honneur: comment le roi et lui s'acquitteront-ils, par exemple, avec le bon M. Ball[25], qui, tout ravi d'être admis à la cour, se laissait tricher par ses princes affables avec toute la générosité d'un loyal sujet? Le duc de Clarence, dont les fils illégitimes formeraient seuls un bataillon, a été entretenu par la pauvre actrice mistress Gordan, qu'il a laissée aller mourir de misère en France; savez-vous pourquoi il affiche à mon occasion tant de respect pour les moeurs publiques? il a besoin d'une dot pour Eliza Fitz-Clarence, sa troisième fille naturelle, qu'il est question de marier au comte d'Errol.»

Sa Majesté était en verve et continua à faire ainsi des portraits de fantaisie de chaque membre de son auguste famille. Cette colère de Junon n'était pas tout-à-fait épique, et toutes ses expressions n'étaient pas choisies. Je fis de mon mieux pour paraître touchée.

«Vous me plaignez, me dit-elle, mais vous avez tort, j'ai la nation pour moi. Le scandale retombera sur ses auteurs, et leurs petitesses m'amusent. Ils sont occupés maintenant à me faire surveiller par les argus de Bow-Street[26]; la visite que vous me faites vous en fera faire une autre; attendez-vous à être mandée chez lord Castlereagh, qui voudra jouer auprès de vous l'homme de cour. Le héros lui-même, le grand Wellington, tiendra peut-être à vous prouver qu'il est aimable, et mettra ses lauriers à vos pieds.»

Nous fûmes interrompus par l'entrée de M. Brougham; je pris congé de la reine qui fit à son avocat un signe me concernant, à ce que je pus croire. J'aurais bien pu rester; mais j'aurais voulu au moins en être priée. D'ailleurs, soit ennui, soit caprice, la figure de M. Brougham ne me prévint pas en sa faveur, ou du moins excita peu ma curiosité; je l'ai revu depuis: tout son talent n'a pu me réconcilier avec son air aigre et dur.

On croira probablement que je n'ose qu'indiquer mon entrevue avec la reine: j'avouerai que je ne dis pas tout; mais je dois ici sacrifier à certaines convenances quelques détails de mon histoire. Les journaux du temps en ont cependant assez dit pour m'excuser, si je voulais en dire davantage: j'y ai lu ma visite singulièrement interprétée, et si mon nom n'avait été encore plus défiguré par ces feuilles, je serais tenue ici à une explication. Qu'il me soit seulement permis de déclarer que, quoi qu'on ait dit et imprimé, je ne touche aucune pension de la part ni de Georges IV, ni même de cet excellent duc de Kent dont l'amitié me fut si douce pendant sa vie. Si je laisse quelque secret sous le voile, l'histoire, en dépit du non mi ricordo d'une analyste inexacte, n'y perdra pas grand'chose dans cette Angleterre, où la liberté de la presse n'oublie rien dans son magique miroir.

CHAPITRE CLXXXVI.

Visite chez Castlereagh.—Lord Wellington.—Jeu muet.—Retraite du vainqueur de Waterloo.—Lord Castlereagh.

La reine avait deviné: le lendemain je fus invitée à passer chez le marquis de Londonderry. Je ferai grâce cette fois au lecteur de mes réflexions, et je l'introduirai d'abord avec moi chez ce noble ministre qui fut le vainqueur diplomatique de Napoléon, le négociateur de la paix générale, caressé et flatté par tous les rois de l'Europe. Entrée dans son cabinet, j'y remarquai d'abord au coin d'une table, parcourant une gazette, un homme dont la figure, moitié aigle, moitié mouton, me frappa, quoiqu'il eût la précaution de se couvrir de la feuille politique comme d'un masque; c'était Wellington, à qui je trouvai bien mauvaise grâce de se cacher ainsi derrière ce bouclier de papier: ce petit manége me fit sourire aux dépens du ressentiment dont je ne saurais me défendre contre le prince de Waterloo: mais tout aussitôt, me reprochant de laisser en cette présence un sourire même de haine effleurer mes lèvres, j'appelai dans mes regards cet éclair de menace qui est redoutable pour ceux à qui il s'adresse, à ce que j'ai entendu dire quelquefois. Le noble duc avait autorisé l'attaque, en se mettant sur la défensive; il ne put soutenir mon coup d'oeil, et éludant son embarras par une impolitesse, il retourna tout-à-fait sa chaise; puis, ne pouvant rester ainsi à me tourner le dos, il se leva, frappa impatiemment la terre de sa botte éperonnée, et battit enfin retraite, comme s'il y avait pour lui un coup de poignard dans le regard d'une amie de Ney. Si j'avais été moins émue, je me serais beaucoup amusée de cette bizarre et muette entrevue avec le Turenne anglais. Wellington, du reste, jouait alors un triste rôle en Angleterre; il ne pouvait être reconnu dans une foule sans qu'on le forçât de crier vive la Reine! Et ce cri, comme l'amen de Macbeth, lui serrait cruellement la gorge. On sait cependant qu'il osa un jour ajouter à l'exclamation obligée de vive la Reine!oui, vive, vive la Reine! et puissent toutes vos femmes lui ressembler! Malgré ce bon mot, Wellington ne brille nullement par ses saillies: c'est un grand administrateur d'armée, un pauvre politique; sa tête a besoin d'être montée à l'héroïsme par le son du tambour. En temps de paix elle est vide; une petite intrigue de cour épuise tous ses moyens; il n'a plus de sa gloire que la vanité. Ses loisirs, pour être ceux d'un général, devraient se passer dans le parc d'un grand château, avec une meute et un lion à poursuivre; il préfère les frivolités des fats de ville, et s'enorgueillit de donner son nom à un col de chemise ou à un pantalon.

Le lord Castlereagh ne me laissa pas long-temps seule; après un aimable salut et quelques adroites questions, il s'aperçut, comme la reine, que mon importance était bien exagérée; il se tira en homme d'esprit de la mystification dont je lui persuadai que la reine, lui et moi surtout nous étions peut-être dupes. J'avais sans doute usé toute ma bile de ce jour dans ma scène muette avec Wellington; il me prit fantaisie d'être aimable avec Castlereagh, ou plutôt il fit lui-même assez de frais pour m'inspirer l'envie de le paraître: je réussis; mais, par un nouveau caprice, quand le grand homme voulut essayer d'être tendre, je feignis de ne voir dans ses prévenances qu'un piége de la politique: plus il me disait qu'il manquait quelque chose à son bonheur, plus je lui vantais ses talens en diplomatie et sa toute-puissance. Jamais je n'ai vu un homme à qui la grandeur pesât davantage; il se sentait attiré par un besoin d'épanchement; je l'exilai dans un cercle de complimens flatteurs dont il tentait en vain de s'échapper: ce fut enfin avec l'accent d'une douloureuse franchise, que, s'écriant qu'il était le plus malheureux des hommes, il sortit tout à coup de l'appartement, comme dans un accès de désespoir ou de délire. J'allais profiter de ce moment pour disparaître moi-même; mes yeux s'arrêtèrent sur un volume entr'ouvert sur la table: je le pris, comme pour trouver dans cette lecture peut-être favorite de lord Castlereagh une indication de sa pensée la plus habituelle; c'était la Nouvelle Héloïse, et le passage où l'impression du doigt avait laissé son ombre était l'apologie du suicide. Lorsque j'ai appris depuis que le marquis de Londonderry avait terminé sa vie en s'ouvrant l'artère carotide, j'ai compris que cette mort pouvait bien avoir été méditée depuis plus long-temps qu'on ne l'a cru, et je tiens de personnes sûres que la Nouvelle Héloïse, ouverte à la même Lettre de Saint-Preux, était encore sur la table du ministre suicidé, le jour de la catastrophe. J'aurais omis cette particularité, si je ne pouvais citer l'autorité respectable de M. le vicomte de Marcellus, alors secrétaire d'ambassade, pour en rendre témoignage.

Cependant, tout en étant persuadée, avec les amis du marquis Londonderry, qu'il y avait dans le cerveau de cet homme d'État un germe de folie, je ne suis pas éloignée de croire que son suicide fut causé par un désespoir raisonné. Terme mémorable d'une politique toute machiavélique! À l'extérieur, la grande pensée de Castlereagh a été l'humiliation de la France: et il a laissé grandir le colosse effrayant de la Russie, en oubliant que l'intérêt de l'Angleterre voulait que sur le continent les fils des Gaulois pussent au besoin jeter l'épée de Brennus dans la balance. En Angleterre, en prétendant comprimer les whigs, Castlereagh en avait grossi le camp des radicaux: il s'en aperçut lorsqu'il n'était plus temps de sortir avec honneur de son système. Sa conscience lui criait de céder la place à Canning, et sa haine envoyait ce rival de son influence dans l'exil honorable du gouvernement de l'Inde. Mais Canning retardait sans cesse son départ, comme s'il eût deviné que l'Europe allait enfin avoir une chance de salut. Son nom poursuivait chaque matin Castlereagh dans quelque paragraphe de journal. Dans ce combat entre la haine et le remords qui agitait l'âme du premier ministre, il conçut la possibilité d'une disgrâce, et lui préféra ce suicide qu'il s'était habitué à envisager de sang-froid; mais je fais ici de la politique après l'événement, et je dois rentrer dans mon rôle de simple observatrice.

CHAPITRE CLXXXVII.

Le théâtre anglais.—Shakespeare.—Kean dans le Marchand de Venise: critique.

Je quittai l'hôtel du ministre avec une certaine tristesse, et sentant un vrai besoin de distraction, je fus heureuse de trouver, en rentrant à mon logement de Saint-Martin's-Lane, l'honnête figure du maître-d'hôtel du duc d'York, qui venait m'offrir le jeton d'ivoire ou ticket de la loge de Son Altesse Royale au théâtre de Drury-Lane. J'avais été adressée à M. Ude lors de mon précédent voyage à Londres, et je suis presque une ingrate de ne pas l'avoir alors mentionné; car j'avais fait chez lui un dîner de gourmand et goûté d'un excellent vin qui avait acquis ses quartiers de noblesse dans les caves du duc d'York. Son Altesse Royale avait la plus grande confiance en son maître-d'hôtel, qui la méritait à juste titre. Le duc aimait les arts; M. Ude régalait volontiers les artistes; pour eux, il daignait ceindre encore ses reins du tablier de cuisine, et se souvenir de ses talens en gastronomie. Ce jour-là, M. Ude vint lui-même me chercher, et m'annonça que nous jouirions de la loge en tête-à-tête, à moins qu'il ne prît fantaisie au duc d'y venir incognito: le duc y vint en effet passer une heure; il était alors en deuil de la duchesse; mais on prétend qu'il ne la regrettait pas beaucoup, sous prétexte que Sa Grâce aimait plus ses chats que son mari; en effet, la duchesse d'York avait toujours autour d'elle un bataillon de ces animaux domestiques. Respectant l'incognito du duc, j'admirai à part moi la belle physionomie, la noble taille et les manières distinguées de ce prince, qui réunissait tant de vices à tant de qualités. Mais il faut dire aussi que j'en aurais voulu au roi lui-même de me distraire du spectacle; on jouait le Marchand de Venise, et Shylock était représenté par Kean: ce personnage va admirablement à la figure de cet acteur, qui affectionne les rôles où un mélange d'énergie et de trivialités lui donne l'occasion d'étonner les spectateurs par ces brusques transitions d'accent, de gestes et d'attitude, que Talma ne dédaignait pas dans sa noble simplicité. Kean est petit, mal fait des jambes, et avec des épaules inégales; mais il y a du charme dans sa physionomie, et une vraie fascination de serpent, qui séduit, dit-on, les femmes, même au delà des planches du théâtre. On cite ses bonnes fortunes, et la dame du respectable alderman Coxe a prouvé depuis, par un procès célèbre, que le Roscius de Drury-Lane s'expose quelquefois à des affaires de crim-con[27]; mais je reviens à Shylock: Kean exprime admirablement l'instinct de haine et de vengeance qui dicte au juif le singulier traité du prêt d'argent qu'il fait à Antonio. Au moment où, se croyant sûr de gagner sa cause, il se prépare à se rendre justice à lui-même, il y a dans les yeux de l'acteur une soif de sang qui fait frémir; les scènes de son désespoir ne sont pas moins déchirantes. Shakespeare, écrivant sous l'influence des préjugés de son siècle, a rendu son juif hideux: Walter Scott, en faisant de Shylock son juif Isaac dans Yvanhoe, a adouci quelques traits de cette figure, non moins dramatique dans le roman que dans la pièce.

Les spectateurs anglais ne sont pas moins habiles à saisir les allusions que les spectateurs français. Quand Gratiano, dans la grande scène du 4e acte, parle de sa femme qu'il voudrait voir au ciel, on n'a pas manqué d'appliquer à Sa Majesté Georges IV la réponse de Shylock: There be the Christian husbands, etc.[28] Les assemblées populaires savent merveilleusement détourner le sens d'un mot, et traduire le pouvoir sur la scène pour le siffler ou l'applaudir ironiquement.

Ayant visité plusieurs fois les théâtres de Londres, j'oserai hasarder ici un jugement général sur le théâtre anglais. Kean est le Talma britannique; mais qu'il est loin de Talma! C'est du moins le jugement d'une femme qui ne saurait concevoir le génie sans dignité. Ayant vécu avec des rois et des princes parvenus, je me suis habituée peut-être à leur noblesse factice, comme si c'était en eux une nouvelle nature. Cependant mon idée est aussi celle du peuple, qui a besoin qu'on prenne avec lui des airs de grandeur, pour qu'il accorde son respect. On ne contestait pas à Napoléon sa tournure d'empereur; l'envie était réduite à supposer qu'il prenait des leçons de Talma pour se draper; Murât en prenait réellement de l'acteur Philippe. Il faut dire aussi que Kean pourrait se faire homme sans confondre la bonhomie avec la trivialité, comme cela lui arrive quelquefois. Quant à sa déclamation, elle est saccadée, inégale: il se réserve pour les momens d'éclat, les mots d'effet; tout le reste est pour lui de la vile prose qu'il daigne à peine prononcer. Les acteurs secondaires de Drury-Lane ont dans la voix une monotonie de débit qui est tout aussi peu naturelle que le récitatif de l'opéra français: les actrices surtout cadencent désagréablement leur plaintive déclamation; aucune de ces dames ne joue, il est vrai, passablement la tragédie. Quant aux acteurs, Kean a des rivaux: Young, Wallack, et un jeune homme qui ira loin, Macready.

La comédie anglaise est bien pauvre; la haute comédie, veux-je dire, car les Anglais ont une foule de pièces bouffonnes qu'ils jouent à merveille. Liston est un farceur qui grasseie assez comiquement. En résumé, le triomphe d'un acteur comique est ici dans la peinture de l'ivrognerie; le triomphe d'un tragédien dans les combats des dénouemens. Les ivrognes du théâtre excellent à reproduire la bonne ivresse, celle du peuple, comme dit Figaro; les assauts d'armes du tyran et de l'amoureux sont dignes de Saint-Georges. Dans Richard III, par exemple, Kean ne consent à mourir qu'après une demi-heure d'escrime; et les spectateurs d'applaudir son adresse encore plus que ses scènes de passion la plus profonde. Le professeur en fait d'armes du bon M. Jourdain eût trouvé tout naturellement Shakespeare un plus grand homme que Corneille et Racine.

Je serais injuste si, après avoir été si sévère pour toutes les actrices en général, je n'avouais que j'ai versé des larmes à la Pie voleuse, jouée par miss Kelly avec un pathétique déchirant. Cette actrice élève par son jeu le mélodrame au rang de la tragédie.

S'il m'était permis de juger les pièces anglaises, après avoir jugé les acteurs, j'ajouterais, d'après mes impressions, que le goût britannique est en contradiction avec toute espèce de sens commun. Shakespeare n'est plus de ce siècle; il faudrait l'excepter de ma critique, si l'on n'avait refait ou arrangé ses pièces; mais telles qu'on les joue, elles font partie du système dramatique le plus faux qui existe. Ou l'art dramatique est un art, ou ce n'en est pas un; si c'en est un, il doit avoir ses règles et ses conditions: or, il est impossible, quelque lâches qu'on les suppose, que ces conditions et ces règles permettent de violer l'unité d'intérêt aussi bien que les unités de lieu et de temps. Une oeuvre dramatique doit composer un tout, un ensemble; les scènes doivent se suivre et se lier entre elles, mais non dépayser continuellement l'attention et la curiosité, comme les scènes d'une lanterne magique.

Parmi ces scènes incohérentes, le hasard en amènera quelques unes de comiques, de touchantes, de sublimes; mais cela suffit-il pour faire une pièce? Peut-être me dira-t-on que le hasard préside au théâtre anglais comme à la vie réelle, que l'art en est banni, et que tout doit y avoir un air de nature et d'improvisation; alors pourquoi cette poésie ampoulée, ou cette prétention de bouffonnerie, qui ne sont ni l'une ni l'autre ni dans la nature ni dans la spontanéité de la langue parlée? pourquoi ces saluts des acteurs au public au milieu d'une tirade? pourquoi ces fanfares de trompettes pour annoncer un roi ou une reine? Les Romains de Shakespeare parlent souvent par allusions anglaises; ses bourgeois de Londres jurent par Jupiter. Il fallait, en mutilant Shakespeare, faire disparaître avant tout ces défauts du siècle pédant auquel le poète naturel paya tribut aussi bien que Johnson, le poète classique. C'est ainsi que dans leurs costumes les acteurs anglais ont bien, comme ceux de France, abandonné l'habit de cour et la perruque poudrée pour jouer les personnages historiques; mais, au lieu d'imiter en tous points le goût éclairé de Talma et sa noble simplicité, ils ont un luxe d'oripeaux et de paillettes qui les confond avec les funambules et les comédiens de pantomime.

Voilà une critique bien générale, mais elle est vraie; restent les exceptions à faire. Shakespeare, poète dramatique, est le Thespis encore barbouillé de lie des anciens, ou, si l'on veut, le Tabarin moderne. Shakespeare, moraliste et poète, est un génie extraordinaire: il y a dans son théâtre une mine inépuisable de caractères, et tous les élémens de la vraie tragédie. Les Anglais ont taillé quelques facettes sur ce diamant; mais ils l'ont gâté en ouvriers maladroits.

CHAPITRE CLXXXVIII.

Sermon anglais; évêque anglican.—La nouvelle Manon Lescaut.

Je pourrais être aussi sévère au prêche qu'au théâtre, car au moins le théâtre ne m'a pas ennuyée; le sermon anglais m'a paru bien long et bien monotone; mais on rira peut-être de l'occasion qui m'y a fait aller. Parmi les commissions que j'avais pour Londres, j'étais chargée d'une dette à payer. Le capitaine Ernest*****, aujourd'hui major dans la garde royale et précédemment proscrit pour sa conduite dans les cent jours, s'était trouvé tout à coup, à Londres, dans une pénurie vraiment désespérante. Le jour où il s'aperçut que sa bourse était vide, il avait justement un rendez-vous galant chez une jeune compatriote engagée au théâtre français de Totenham-Street, qui lui avait dit en plaisantant, derrière les coulisses, que l'homme qui viendrait chez elle avec un rameau d'or ne trouverait pas de Cerbère à sa porte. Ernest arrive chez Mlle Cidal, l'air triste et soucieux. Il se sentait, réduit à l'alternative de la tromper, ou de subir l'humiliation d'un congé. Cependant le luxe de l'appartement semblait lui annoncer que ce ne pouvait être la disette qui le rendait maître de la place. Pendant qu'il attend, dans le parloir, que Mlle Cidal soit habillée, il jette un regard dans la rue, et aperçoit ou croit apercevoir un créancier qui s'est mis en faction sur le trottoir avec un homme de mauvais augure. Mlle Cidal paraît en ce moment radieuse d'abord et surprise bientôt de l'embarras de son hôte et de sa pâleur. Ernest se décide à un acte de franchise: «Mademoiselle, dit-il, je serais un lâche de vous tromper; vous m'avez pris pour quelque grand seigneur venu à Londres afin d'y rivaliser de folie et de dépense avec les fashionables nationaux: je ne suis qu'un exilé, pauvre et même endetté.» Mlle Cidal sourit et lui répond: «Croyez-vous que j'ignore qui vous êtes? Vous me parliez hier de Gustave votre ami, et qui fut le mien: il vous a recommandé à moi dans une lettre qui contenait mille écus qu'il vous prête et dont vous voudrez bien me faire un reçu que je lui enverrai.» Ernest accepta les mille écus; et trop bien né pour parler de tout autre sentiment que de la reconnaissance avant d'avoir payé sa dette, il respecta d'autant plus la généreuse Cidal qu'il conçut pour elle une affection véritable. De retour en France, il avait plus d'une fois formé le projet de revenir à Londres chercher lui-même la quittance dont on se doute bien que l'ami Gustave n'avait jamais ouï parler; mais le capitaine ne pouvait se dissimuler que les mille écus, si noblement prêtés, n'en étaient pas moins les dépouilles d'un amant anglais. Se défiant de sa faiblesse, il s'était contenté de me charger de la somme, ayant su mon projet de voyage en Angleterre. Ernest m'avait tout raconté. J'étais curieuse de voir, de connaître cette nouvelle Le Couvreur. Je m'y rendis un dimanche matin; je fus accueillie en amie, et Mlle Cidal me pria de passer toute la journée avec elle. J'y consentis. Mais, quel fut mon étonnement quand, au lieu de me voir engagée à une partie de plaisir, j'appris que mon actrice se proposait de m'emmener avec elle à l'église pour entendre, me dit-elle, un sermon prononcé par le très vénérable et surtout très éloquent lord évêque B…t. Allons, pensais-je, cette petite fille a de la religion une fois la semaine, ou peut-être est-ce quelque plan de conquête, un complot contre la liberté de quelque âme pieuse. La conquête était déjà faite; nous entrâmes dans la chapelle, et nous nous plaçâmes gravement en face du prédicateur. Jamais femme n'entendit aussi dévotement un sermon que Mlle Cidal; et quel sermon! sermon de deux heures, froidement composé, plus froidement débité, en un mot un sermon anglican. Mais ma nouvelle amie en semblait enchantée; ses émotions se peignaient dans ses yeux et dans le mouvement onduleux de son sein. Je fus donc édifiée de l'actrice, si je fus peu touchée du prédicateur. Mais quand nous fumés de retour, je ne pus m'empêcher de m'écrier, après un bâillement étouffé avec la main:

«Ma chère amie, que vous êtes heureuse de comprendre si bien l'anglais! Vous avez l'air bien contente du savant dignitaire que nous venons d'entendre.

«—Je le crois bien, me répondit-elle; je suis payée pour cela!

«—Comment? expliquez-vous.

«—Eh bien, ajouta Mlle Cidal, vous n'y êtes pas! C'est mon évêque à moi: il m'aime; c'est bien le moins que je l'admire. Il a une femme fort jolie, mais qui a eu le malheur de lui dire un jour comme Gilblas à l'archevêque de Grenade: Monseigneur, ne faites plus d'homélies. Quant à sa très humble servante, tant qu'elle recevra de Monseigneur mille guinées par mois, il sera pour elle un Bossuet anglais; comme l'abbé Pellegrin.

«Je dîne de l'autel et soupe du théâtre.»

Je partis à ces mots d'un grand éclat de rire. Cet amour me parut si comique, ce contrat d'amour-propre et de fidélité si nouveau, que je pardonnai à monseigneur tout l'ennui de son discours interminable. Comme on le voit, Mlle Cidal était une espèce de Manon Lescaut, bonne, mais folle; sensible, mais étourdie; originale enfin et amusante par le mélange des qualités les plus opposées. Une plaisanterie chez elle n'était jamais une méchanceté, mais l'expression de la bonne humeur. Si elle allait jusqu'à la malice, le sourire qui épanouissait son visage en émoussait même alors toute la pointe; enfin elle ne pouvait croire à la colère ou à la bouderie des autres: elle vous persuadait à vous-même que vos reproches ou vos airs sévères n'étaient qu'une feinte, un jeu de théâtre. Ce jour-là elle avait à dîner une partie de la troupe; ce fut un vrai repas de comédiens. On parla beaucoup de Paris, et l'on compara souvent les acteurs anglais aux acteurs français. Le Champagne fit partir au moins dix bouchons; les têtes s'animèrent en faveur de Mars et de Talma contre les descendans de Shakespeare. Au dessert, on était déjà bien loin de cette conversation sur l'art en général: chacun faisait son propre éloge; notre hôtesse seule avait conservé toute sa modestie, et s'amusait de voir ses convives si contens d'eux-mêmes. Enfin, après beaucoup de cris et de gros rires, la société se dispersa. J'allais me retirer aussi, lorsqu'entra le lord évêque qui venait chercher son compliment de tous les dimanches. Le compliment lui fut donné avec beaucoup de grâce, et le mit en bonne humeur. Je lui fus présentée, et ayant témoigné, dans la conversation, la curiosité de faire une excursion à Oxford, j'eus le plaisir de trouver monseigneur assez obligeant pour m'offrir une lettre de recommandation ou d'introduction, comme on dit en Angleterre.

CHAPITRE CLXXXIX.

Oxford.—Coup de patte à la reine Élisabeth.—L'hetman des cosaques.—Le roi de Prusse et l'empereur Alexandre.

Je ne partis pour Oxford que le surlendemain, et le lundi j'eus le plaisir de voir au théâtre de Totenham-Street le dignitaire anglican recevoir, d'un air ravi, une leçon de déclamation de mademoiselle Cidal. Mais ma bonne fortune me fit rencontrer derrière les coulisses le poète critique, Leigh Hunt, ami de lord Byron et de Shelley. M. Leigh Hunt a dans ses manières une façon d'indolence capricieuse qui lui donne la tournure d'un fat langoureux: en l'entendant nommer je le pris d'abord pour le fameux Hunt le Radical; mais celui-ci n'est ni poète ni petit-maître. Leigh Hunt me demanda si je n'étais pas curieuse de connaître quelques uns des grands noms de l'Angleterre littéraire. «Byron, lui dis-je, est absent: mais il est, parmi vos collègues de la presse périodique, le fameux Cobbet, qui mérite bien d'être connu.»

L'évêque qui m'avait écoutée me fit signe de m'approcher de lui. «Je vous ai donné, me dit-il tout bas, une lettre pour Oxford; vous en trouverez une autre chez vous, qui vous introduira chez une femme dont nous avons dit hier quelques mots, et que le nom de Byron me rappelle. Quand vous aurez vu Oxford, nous nous retrouverons au château de lady Caroline Lamb, où je vous annoncerai, si j'arrive avant vous.»

Après ces offres aimables, monseigneur s'éclipsa. Je m'aperçus que Leigh Hunt le regardait d'un air sardonique: «Vous voyez, me dit-il, que notre aristocratie sacerdotale a ses petites félicités terrestres. Car je le reconnais, c'est un prince de notre église. C'est au théâtre que cet évêque vient méditer la liturgie: moi j'ai composé mon meilleur poëme en prison.»

Leigh Hunt aime à parler de son génie, et heureusement pour lui, dans cette occasion, il pouvait s'aider de l'italien pour se faire comprendre. On sait que la littérature italienne lui a fourni le sujet de sa Francesca de Rimini, imitation affadie du Dante, vraie périphrase en trois ou quatre chants de ce vers:

«Qual giorno piu non vi leggiamo avante.»[29]

Le lendemain, j'étais sur la route d'Oxford.

Si j'aimais les descriptions, j'aurais beau jeu pour peindre les coupoles et les flèches de clocher qui dominent cette cité savante, où chaque édifice semble temple et palais: j'étais placée sur l'impériale de la diligence aux approches d'Oxford, et je n'étais pas la seule femme à ce poste élevé; mais j'avais surtout pour voisin un étudiant qui s'efforçait de me faire admirer tous les dômes et les tours carrées qui se dessinaient de plus en plus distinctement à l'horizon. Si je les cite à mon tour, c'est, je l'avoue, une affaire de mémoire plutôt que de sentiment; mais l'étudiant ne pouvait me croire si indifférente, et il s'offrit pour être mon cicerone dans cette excursion au pays latin de la Grande-Bretagne: c'était m'éviter la peine de porter la lettre de l'évêque, j'acceptai; et le lendemain matin de mon arrivée, je vis entrer à l'hôtel mon guide obligeant: il avait changé de costume; un manteau noir pendait à ses épaules et une toque à glands d'or était posée élégamment sur sa tête blonde et bouclée. Il m'expliqua que c'était le costume de rigueur. Ce costume n'est pas le même pour tous les étudians: l'étudiant noble, l'étudiant bourgeois, l'étudiant boursier, ont chacun le leur. Singulière distinction de rangs dans l'enceinte toute républicaine d'un temple d'études classiques. J'en fis l'observation; mon jeune nobleman avait ses raisons pour y tenir. «La manie de l'égalité, me dit-il, est une maladie française; elle n'existe pas en Angleterre: on nous accoutume de bonne heure, du moins, à n'y pas croire: et en cela nous sommes conséquens. Si l'étudiant-peuple se faisait ici mon égal pendant trois ou quatre ans, pour ne plus retrouver en moi dans le monde qu'un supérieur, il ne s'y accoutumerait pas, et me demanderait raison de mon rang et de ma fortune.» Il faillit bien me contenter de cet argument, et je suivis mon jeune ergoteur pour visiter tous les monumens universitaires, la bibliothèque Radcliffe et son dôme digne de Sainte-Geneviève; Sainte-Madeleine, avec sa tour quadrangulaire et sa chapelle gothique; le collége de la Reine et sa colonnade comparable à celle du Louvre; la bibliothèque Bodleienne et ses trésors; le collége du Christ; le muséum d'Ashmolle; les colléges d'Oriel, de Merton, de Baliol, de Toutes-les-Âmes, de Lincoln, de la Trinité, du Nez-de-Bronze, etc. Je retrouve tous ces noms alignés sur mes tablettes d'annotation, et à la marge du papier je reconnais l'écriture de mon cicerone, qui avait pris la peine d'ajouter l'épithète obligée à chaque édifice. C'est à lui que je renvoie la comparaison de la coupole de Radcliffe et du collége de la reine avec le dôme de Sainte-Geneviève et la colonnade du Louvre. Quand je cherche à recueillir mes propres impressions, je me figure encore une galerie de portraits qui décoraient une immense salle, et représentaient les notabilités de l'université, mais plutôt les grands hommes qui en sont sortis que les élèves qui se sont distingués comme élèves à Oxford même: Canning est du nombre, et Pitt, je crois. Mais je fus surtout frappée des images étrangères d'Alexandre et du roi de Prusse. «Quoi donc, demandai-je, ces têtes couronnées n'ont pas dédaigné le laurier scholastique!

«—Ah! me dit mon étudiant, je vous ai épargné une cruelle torture en enlevant aux guides habituels le plaisir de vous montrer toutes nos richesses; ces guides n'oublient jamais de vous dire: Le roi de Prusse admira beaucoup cette salle; l'empereur Alexandre fit ici une halte de cinq minutes; dans cette cour le roi de Prusse mit la main à sa poche; dans cette autre l'empereur Alexandre se gratta l'oreille. Le plus curieux, c'est que ces nobles souverains voulurent, en compagnie avec Georges IV, être décorés du titre de docteurs d'Oxford: leur réception eut lieu dans les formes ordinaires, et c'est ce qui nous a valu leurs portraits; mais il faut tout vous dire, avec eux fut reçu docteur en droit l'hetman des cosaques, le fameux Platoff. Vous conviendrez que rien ne manque à la gloire d'Oxford.

«—Un cosaque docteur en droit, m'écriai-je.

«—Oui, reprit mon guide, l'hetman Platoff parut comme candidat devant nos illustres professeurs, et faisant céder les armes à la toge, il revêtit la robe doctorale sans se permettre de rire.

«—Oui, repris-je, mais les autres rirent pour lui..

«—Pas du tout, continua l'étudiant.» Ô Molière! pensai-je, quel pendant à ta scène de la réception d'un mamamouchi.

Je ne quittai pas Oxford sans me promener sous les arbres d'Élisabeth; c'est une allée superbe, qui date du règne de cette reine, grande protectrice des pédans. On dira peut-être que je mentionne ici un peu lestement une princesse qui mourut vierge, selon l'histoire: on avouera, au moins, que ce dernier titre ne saurait la relever aux yeux de la Contemporaine; mais je déteste dans Élisabeth le despote en jupon et la reine régicide: en voilà assez pour la brouiller à la fois avec les libéraux et les ultras..

Non loin de l'allée d'Élisabeth coule l'Isis, où les étudians font de joyeuses parties en bateau.

À huit milles d'Oxford est situé Woodstock: le roman auquel ce joli village donne son nom vient de lui procurer une illustration nouvelle, et je le cite d'autant plus volontiers qu'il me fournit l'occasion de placer ici comme souvenir le nom d'un ami dont j'aimerai toujours à parler, M. Alexandre Duval, qui, au moment où j'écris, compose une comédie en trois actes, intitulée aussi Woodstock.

À l'époque de mon voyage, Woodstock n'avait pour moi d'autre attrait que l'espoir d'y reconnaître les traces de la belle et malheureuse Rosemonde. Mais elles y sont toutes effacées; le labyrinthe d'amour est devenu l'emplacement de Blenheim, château donné jadis au grand Marlborough. Le mauvais goût de l'architecte Vanburgh est connu: ce château, qu'on voudrait comparer à Versailles, est un édifice sans grâce: mais, comme tout ce qui est vaste et riche, il a un caractère de grandeur. Le parc et les jardins sont magnifiques; les tableaux, les statues, l'ameublement des appartemens, annoncent un prince. Les Van Dycke, les Rubens, les Carlo Dolce, les Titiens, etc., etc., sont en grand nombre; mais ce n'est pas moi qui décrirai tous ces trophées d'une gloire étrangère.

J'interromps volontiers ce chapitre, et, disant adieu aux pompes de Blenheim, je me transporte avec mes lecteurs dans l'asile plus modeste de lady Caroline Lamb, où je passai huit des plus heureux jours de ma vie.

CHAPITRE CXC.

De l'égotisme.—Brocket-Hall.—Ugo Foscolo.—Lady Caroline Lamb.—Amours de Byron; ses aventures.

Un voyageur et encore plus un auteur de mémoires sont toujours leurs propres héros. Les Anglais ont une heureuse expression, celle d'égotisme, qui n'est pas odieuse comme le mot français égoïsme, pour caractériser la manie, ou quelquefois la nécessité de mettre au premier rang, dans un récit, les pronoms personnels je et moi. Quoique dans cette histoire d'une vie aventureuse et agitée, j'aie souvent à me reprocher le péché d'égotisme, le moi individuel me fatigue et m'ennuie moi-même: je brusque de bon coeur une transition, je supprime maintes remarques personnelles, et j'aime à mettre en scène, sans préparation, ceux dont l'intimité flatte le plus la Contemporaine. La reconnaissance m'oblige cependant à dire ici en quelques lignes que je reçus à Brocket-Hall l'accueil le plus hospitalier: une sympathie presque romanesque m'initia dès le second jour aux secrets de lady Caroline Lamb. La célébrité littéraire de cette dame auteur, ses amours presque publics avec l'illustre lord Byron, ses relations d'amitié avec Wellington, Canning, Hobhouse, madame de Staël, Ugo Foscolo et une foule d'autres noms fameux de la France, de l'Italie et de l'Angleterre, étaient sans doute beaucoup à mes yeux; mais ces titres à ma curiosité ne sont rien en comparaison des droits que son affectueuse confidence lui donna sur mon coeur. «Mon amie, me disait-elle, je me suis quelquefois crue au-dessus des préjugés: j'ai essayé de parler de moi comme des autres avec une véritable impartialité, après l'avoir fait avec tant de passion: eh bien! je me trompais moi-même; je cédais encore à une sotte pruderie. Votre franchise a vaincu mes dernières réticences; je me sens le courage de me peindre en pied et non pas seulement en buste.» Lady Caroline pouvait avoir, en 1820, 36 ans; elle était petite de taille, mais bien faite: elle n'était pas précisément jolie et ne l'avait jamais été; mais il y avait un charme tout particulier dans l'expression de ses traits; ses cheveux blonds et son teint d'une blancheur tout anglaise contrastaient avec ses yeux noirs comme ceux d'une Espagnole; ses manières étaient séduisantes; ses égales pouvaient, au premier abord, la trouver un peu fière; mais quand on faisait le premier pas ou qu'on devenait son obligé, elle s'abandonnait à son caractère expansif, et quand elle vous disait: je vous aime ou vous me plaisez, il y avait dans son accent quelque chose qui vous le persuadait: j'ai entendu critiquer son manque de dignité; mais c'était en elle un abandon plein de naturel et de grâce que généralement les Anglaises ne sauraient comprendre; son premier mouvement, quand on blessait son amour-propre ou sa tendresse, était à craindre. Le roman de Glenarvon atteste encore sa rancune contre lord Byron; mais je lui ai entendu dire que c'était ce même ouvrage qui avait tempéré cette susceptibilité fatale: «Croyez-moi, répétait-elle, ma vengeance m'a coûté bien des larmes; je n'ai pu m'en consoler qu'en me disant sans cesse que le portrait n'était pas ressemblant.»

Lady Caroline était fille du comte de Bemborough. C'était en 1805 qu'elle avait épousé l'honorable William Lamb, second fils du lord Melbourne et, par la mort de son frère aîné, appelé à succéder un jour à ce titre. Depuis sa rupture avec lord Byron, lady Caroline a publié outre Glenarvon, le roman de Graham Hamilton et celui d'Ada Réis; mais s'étant condamnée bientôt à la solitude, elle a dû laisser en manuscrit plusieurs autres ouvrages de prose et de vers; car elle était poète, et je suis fâchée de ne pas pouvoir citer ici de mémoire sa jolie romance sur le don des larmes.

Ne sais-tu pas qu'il est doux de pleurer?

Son mari lui avait rendu son estime, et venait souvent passer plusieurs, jours avec elle à la campagne, mais il ne prenait que le titre d'ami. Elle ne parlait elle-même de M. Lamb qu'avec un certain respect: «C'est, me disait-elle, un frère pour moi; pas davantage, aujourd'hui du moins. Si l'on recommence à aimer dans l'autre monde, M. Lamb y sera encore l'époux de mon choix, et j'espère lui être plus fidèle.» Ugo Foscolo était un des hôtes de Brocket-Hall, il ramenait volontiers la conversation sur la poésie italienne; lady Caroline le prévenait souvent et trouvait même l'occasion de citer à propos quelques unes de ses pensées ou de ses vers. Les lettres de Jacobo Ortiz étaient aussi rappelées souvent, et je m'aperçus que Foscolo tenait surtout à cet ouvrage dont le héros a été avec raison appelé un Werther politique. Un homme de talent hésite avant de parler de son esprit, tandis qu'il trouve un orgueil légitime à rappeler son patriotisme. Les lettres de Jacobo Ortiz sont un livre national, une éloquente protestation en faveur de l'indépendance italienne. Foscolo n'a pas seulement plaidé la cause de l'Italie sous la forme d'un apologue littéraire, ses discours au congrès de Lyon, sa disgrâce quand la république cisalpine n'exista plus, son noble refus de prononcer le serment de fidélité au gouvernement autrichien, et son exil volontaire immortalisent comme patriote ce noble martyr de la patrie italienne. Dans la conversation, Ugo Foscolo me surprenait par sa facilité, son accent dramatique et surtout ses gestes animés; car j'avais entendu dire qu'en public il parlait des heures entières les mains fixées sur une chaise, debout et immobile; malgré cette absence d'action il a été proclamé un parlatore felicissimo e fecondo. Qu'on juge de l'impression qu'il devait produire lorsqu'il ne s'imposait pas cette contrainte? car chez lui c'était un système d'éviter en parlant aux assemblées populaires toute espèce de charlatanisme: je l'ai entendu critiquer sous ce rapport les orateurs des Hustings et des chambres anglaises. Les gestes, selon lui, étaient une invention de la décadence de l'art oratoire. «Périclès, disait-il, pérorait sans geste et sans mélodie, enveloppé dans sa chlamyde; nella clamide senza gesto nè melodia.»

Avec Ugo Foscolo toutes les discussions littéraires aboutissaient à la politique; bien qu'elle ne fût étrangère à aucune question, lady Caroline accusée à tort d'être un bas-bleu, comme on appelle les femmes pédantes en Angleterre, laissait volontiers Ugo Foscolo haranguer dans le salon, et me faisait signe de la suivre dans le parc. «Mon républicain italien, disait-elle, a mis de la politique dans ses romans, c'est une usurpation: voilà maintenant notre Walter Scott qui met de l'histoire dans les siens; il est bienheureux que nous autres femmes nous nous mêlions encore un peu de cette partie de la littérature pour la ramener à son origine, l'amour.

«—N'avez-vous pas reculé devant le titre d'auteur qui va si mal à une jolie femme, demandai-je un jour à lady Caroline.

«—Quoi donc, me répondit-elle, est-on auteur pour avoir publié un roman? Mais oui, ma foi, vous avez raison; les gazettes sont là pour nous en avertir: pauvres femmes, comme nous souffrons des coups d'épingles de leur critique. J'ai manqué mourir deux fois de dépit; la première, c'était dans un bal où deux vieilles femmes, assises à dix chaises de la mienne, épiloguaient sur ma toilette et ma tournure: je n'osai plus me regarder au miroir, elles avaient fini par me persuader que j'étais mise à faire peur. Chaque compliment qu'un danseur m'adressait de bonne foi me semblait une épigramme; la critique empoisonne jusqu'à l'éloge: j'éprouvais une sensation analogue lorsque je reçus le journal malveillant qui rendit compte de mon premier ouvrage; une amie officieuse s'était hâtée de me l'apporter, en affectant la plus grande colère contre les vampires du journalisme. J'en voulus plus à mon amie qu'à l'aristarque malveillant.»

«—Ma chère lady, répondis-je à mon aimable hôtesse, vous oubliez le dépit de l'amour… il vaut bien celui de l'amour-propre.

«—Vous vous trompez, ma chère, reprit lady Caroline, il faut dissimuler l'un, on peut pleurer de l'autre. Le dépit d'amour-propre nous étouffe; j'ai aussi passé par celui de l'amour.»

Cette conversation se termina par la confidence entière de lady Caroline: je vais la rapporter en supprimant les réflexions dont je l'interrompis, et qui pourraient impatienter mes lecteurs; je les en préviens pour expliquer un long discours qui, certes, ne fut pas prononcé comme ceux de Foscolo, les mains sur le dos d'une chaise.

«J'avais été ce qu'on appelle un enfant précoce, me dit lady Caroline; fille unique, je fus aussi un enfant gâté. Mes petits succès de famille me firent trouver tout naturels mes succès dans le monde, lorsque j'y fis mon entrée sous les auspices de M. Lamb. Mon mari était fier de moi, et me vantait peut-être trop lui-même: nous recevions beaucoup d'amis, nous étions de toutes les parties à la mode: le bruit de ces plaisirs et de ces fêtes, qui se succédaient sans cesse, suffit pour me distraire de toute séduction directe; mais je m'aperçus enfin que je m'étais habituée à ne plus voir dans mon mari qu'un homme aimable de plus, qui n'avait guère plus de droit qu'un autre de m'occuper: j'oubliai que mon premier devoir était de lui plaire et que ce devoir serait devenu un bonheur: quand l'ennui me saisit, jeune encore, et que j'en fus réduite à la fatigue de Xercès demandant sans cesse quelque distraction nouvelle, je confondis M. Lamb avec la foule des hommes frivoles qui m'importunaient par leurs fadeurs. Je sentais le besoin d'une passion pour y puiser quelque énergie contre l'ennui de moi-même: au lieu de me réfugier dans le calme des affections domestiques, je crus qu'il fallait à mon coeur une tendresse romanesque pour échapper au dégoût de la vie. J'étais dans cette exaltation, qui tenait de la folie, lorsque j'entendis parler pour la première fois de lord Byron. Ses singularités autant que son génie poétique faisaient alors sa renommée: je riais des contes qu'on répandait sur ses voyages, et cependant j'étais curieuse de le voir, comme si je les croyais: bientôt je me surpris à ajouter moi-même des attributs fantastiques à ce caractère étrange, et à embellir d'aventures imaginaires le roman de sa vie. L'idéal de Byron me poursuivait partout; endormie, dans mes songes; réveillée, dans mes rêveries. Je lui parlais comme s'il était présent, attentif, quoique invisible: ses réponses, je les cherchais dans ses ouvrages, que j'ouvrais au hasard, comme un oracle mystérieux; quand je tombais sur un passage ou un vers qui cadrait avec ma pensée du moment, je me l'appliquais, je l'apprenais par coeur, et puis je rimais à mon tour ma réplique. Cette singulière passion me charmait, comme la lecture d'un poëme ou d'un roman. Je la comparais à celle de la Sophie de Rousseau pour Télémaque; elle ne me faisait aucune peur, ou plutôt quand je me reprochais ma folie, je me disais que la vue de Byron suffirait pour la terminer, en me montrant que le Byron de mon imagination n'existait pas. Cependant quand on me citait quelque femme que la médisance de la ville donnait au poète pour maîtresse, je m'aperçus qu'un instinct de jalousie me rendait toute contrariée, injuste et même indiscrète contre cette rivale vraie ou fausse: il me tardait de rompre ce lien romanesque qui me paraissait ridicule dans mes lueurs de bon sens, et qui n'était pas innocent, puisque je me serais bien gardée d'en parler à mon mari; à compter de ce moment, il me vint à l'idée que M. Lamb était pour moi un censeur incommode: je lui fis un crime de mon indifférence pour lui; je lui en voulus de ses attentions conjugales à un prosaïque mari placé entre moi et l'amant imaginaire que je m'étais donné: enfin un soir, chez lady Jersey, on annonça l'auteur de Childe-Harold. Je le vis entrer et saluer la maîtresse de la maison, puis porter un regard distrait sur le reste de la société: je l'observais, à l'écart, émue, tremblante et bien embarrassée: ni son visage ni sa démarche, ni le son de sa voix, ni le geste de sa main, de cette main si belle cependant, et dont il était fier comme Napoléon de la sienne; rien n'était conforme à mon idéal; mais ce visage, cette démarche, cette voix et ces gestes, me rendirent infidèle au portrait imaginaire. Toute l'attention du cercle fut absorbée par le vrai Byron: tous les yeux cherchaient les siens; pour lui, il paraissait presque timide en se voyant ainsi le point de mire des autres. Désirant s'asseoir, il choisit tout juste le canapé où j'étais, parce qu'il était placé dans un enfoncement à l'écart. On ignorait si j'étais connue de lui. On crut qu'il venait à moi pour me parler, et l'on respecta le coin privilégié, où je me trouvai presque dans un tête-à-tête avec Byron: nous en restâmes à une suite de lieux communs dans ce premier entretien. J'étais désespérée de me trouver si sotte: Byron, trop heureux d'échapper à ces espèces de thèses que les femmes alors lui faisaient soutenir dans le monde, se reposait sans doute de son esprit dans l'insignifiance de nos complimens; il affectait d'être intéressé: et quand il me quitta, on vint me féliciter de ma conversation, moi qui me disais que Byron avait dû prendre une bien pauvre idée de moi. Cette crainte ne me quitta que lorsque j'eus formé la résolution de lui prouver par une lettre que je valais mieux qu'il n'avait pu me juger en si peu de temps.

«De retour à l'hôtel, je pris la plume sans remords; je veux, disais-je, engager avec lui une correspondance littéraire; je déchirai dix lettres, enfin j'y renonçai; je trouvai mille objections contre cette imprudence, et je m'arrêtai à l'idée de le revoir auparavant. Quand nous voulons courir à notre perte, il semble que tous les chemins nous y mènent; je ne tardai pas à revoir Byron, à le revoir tel que je voulais qu'il fût pour l'aimer; lui cependant, il évitait de me comprendre; ce fut alors que je lui écrivis; mais il ne s'agissait plus de littérature ou plutôt la littérature était une manière de m'associer à sa destinée, ma tête romanesque m'identifiant tour à tour aux diverses héroïnes du poète.

«Je portai moi-même ma lettre, et voici comment: je fis faire une livrée à ma taille, et demandai à parler à Byron, insistant pour le voir seul et affectant un air de mystère qui devait éveiller les soupçons de son valet de chambre. Ce valet, nommé Fletcher, ancien cordonnier que Byron avait amené de Newstead-Abbey, était une espèce de Sganarelle, simple, avec une prétention de malice, confident discret d'ailleurs, quoique moralisant aussi en vrai valet de don Juan; il hésita long-temps à m'introduire. «Milord n'était pas seul.—J'attendrai.—Milord ne voulait voir personne aujourd'hui.—Je ne pouvais attendre le lendemain.» Je fus enfin introduite. Byron était penché nonchalamment sur un canapé; ses mains tenaient avec grâce un livre sur lequel ses yeux, à demi-fermés, ne s'arrêtaient que par momens. Au lieu de parler, je tendis ma lettre: je ne me souviens que du sens. Faisant allusion au corsaire, j'offrais à Conrad l'amour de Gulnare ou les services de Kaled. Je m'étais bien reproché d'être si hardie, de faire les avances, car il faut au moins oser ici employer le mot propre; mais le génie de celui que j'aimais me semblait mon excuse. Byron se retourne et me reconnaît. «Je suis bien coupable, me dit-il, car je me laisse prévenir, et cependant mon coeur est libre!» C'était abréger, de son côté, toutes les phrases, tous les préliminaires de la galanterie. Combien cette déclaration qui m'apprenait qu'il était libre, me ravit! «Je suis à vous, lui dis-je; mais pour aujourd'hui je veux être Kaled. Cette lettre vous apprend où vous trouverez Gulnare.» Byron semblait hésiter à me laisser sortir sans rançon; je l'avais prévu, et je lui montrai un poignard caché dans une poche de ma livrée. «Voilà qui est turc tout de bon, mon page, dit Byron; mais auriez-vous le courage de me tuer?—«Oui, lui répondis-je; j'ai bien eu celui de venir; je suis prête à tout.—Et moi, je ne le suis pas, répondit-il; mais puisque chez vous le myrte et les roses cachent un poignard, je vous reverrai quand j'aurai fait mon testament.» J'étais bien sûre qu'il viendrait au rendez-vous, et il n'y manqua pas. Cette fois le poignard dormit dans son fourreau. On prétend que Byron a écrit ses Mémoires; sans doute il n'y aura pas oublié un incident qui faillit me mettre dans un grand embarras. À la suite d'un bal, je lui avais donné l'hospitalité pour la nuit: nous dormions tous les deux, moi dans mon lit, Byron sur un divan. Tout à coup je m'entends appeler, je m'éveille et reconnais la voix de M. Lamb. «Caroline, me dit-il tout bas, levez-vous; mon domestique prétend qu'il y a un voleur dans la maison; nous l'avons cherché partout; nous allons maintenant faire l'inspection de votre chambre; que le bruit ne vous effraie pas.—Ciel! m'écriai-je, un voleur!» et je me hâtai de regarder du côté où Byron s'était endormi; il n'y était plus, et je vis son ombre se dessiner contre le mur, puis disparaître. «Ciel! un voleur!» M. Lamb voulait m'empêcher de crier. «Je ne reconnais pas votre courage, me dit-il; mais vous voilà avertie, je vous laisse.» En ce moment, nous entendîmes rouler un homme dans l'escalier, et M. Lamb courut de ce côté: heureusement c'était le domestique qui avait glissé. Je craignais qu'il n'eût rencontré Byron, mais il était resté caché derrière la porte; il rentra en ce moment. «Caroline, me dit-il, le poignard de Kaled!» Je sautai hors du lit; j'ouvris un tiroir, je pris le poignard et je le lui remis. «Maintenant, me dit-il, vous êtes sauvée; il s'entoura la tête d'un mouchoir de manière à se cacher un oeil, serra son manteau autour de son corps, l'y fixa avec un léger schall à moi pour ceinture, et ainsi déguisé: «Caroline, me dit-il, maintenant je suis un voleur véritable; votre écrin, ou vous êtes morte!» Je lui donnai mes bijoux; il sonna. «Que faites-vous? m'écriai-je!—Vous allez voir, continua-t-il, en me poussant vers la porte; dites que M. Lamb peut seul entrer.» M. Lamb accourut en effet au bruit de la sonnette. «Je ne suis visible que pour vous, lui dis-je», sachant à peine ce que je faisais en obéissant ainsi aux ordres et aux signes de Byron. M. Lamb entre et ferme la porte; il m'aperçoit à genoux, et le prétendu voleur me tenant par les cheveux, prêt à me frapper le sein avec le poignard: «Elle est morte! dit-il à M. Lamb d'une voix creuse, si vous ne me jurez, elle et vous, de m'accompagner jusqu'à la rue, et de me laisser ces diamans.» Je n'avais pas besoin de feindre la terreur dans cette scène de comédie. M. Lamb fut trompé sur les motifs; le traité eut lieu, nous descendîmes avec le voleur et lui ouvrîmes nous-mêmes la porte. Le lendemain les bijoux nous furent renvoyés, avec un billet à peu près conçu ainsi pour M. Lamb: «Le voleur vous doit la vie; les bijoux sont de trop pour lui cette fois: mais tenez-vous bien sur vos gardes, il espère aller les reprendre!» Malheureusement ce voleur romanesque avait laissé tomber dans la maison, une lettre à l'adresse de Byron. M. Lamb me la montra.

«Vous l'avouerai-je, la contrainte que m'imposait un reste de mystère me pesait; je laissai deviner à M. Lamb qui était le voleur. C'était du moins renfermer le scandale de cette scène dans la maison: bientôt, hélas! le monde découvrit aussi quelques uns de nos secrets, peut-être aussi ai-je été bien imprudente. J'étais parvenue à croire que Byron m'aimait: j'exigeai davantage de lui. Fier de ma conquête, je triomphai de trop de rivales pour n'en avoir pas de jalouses; je voulus me précautionner contre une infidélité: je demandai à Byron, en public, une assiduité qui constatât mes titres au coeur de mon amant. Ce fut ce qui me perdit: on lui fit honte de son servage; les séductions ne lui manquaient pas. Ah! s'il publiait la moitié des lettres galantes qu'il a reçues! J'en ai vu une d'une dame qui lui proposait sa fille à condition qu'elle passerait elle-même par-dessus le marché. Enfin, il y en eut une plus heureuse que les autres, et je fus avertie qu'elle irait à tel jour et à telle heure chez Byron pour me supplanter; j'avais ma police, et mes espions me servaient bien; je me déguisai en voiturier, sous une grande blouse, et Fletcher ne me reconnut pas, sans cela je n'eusse pas pénétré au-delà de l'antichambre du rez-de-chaussée, tant les ordres étaient sévères; j'étais si bien instruite, que ce ne fut pas Byron que je demandai, mais la dame elle-même, comme si je venais par son ordre la chercher; j'entrais dans la chambre où je trouvai ma place prise sur le canapé comme dans le coeur de Byron. Je me découvris sans plus tarder. Connaissant tout mon empire sur mon amant, et la peur qu'il avait des scènes, je m'avançai vers la dame, la pris par le bras et la mis à la porte, en lui défendant de reparaître dans cette maison. Quand nous fûmes seuls, je déclarai à Byron que je cessais de l'aimer, que je renonçais à lui, mais qu'il n'aurait pas d'autre maîtresse sans ma permission. Jugez si un dépit aussi extravagant ne doit pas justifier un peu Byron de m'avoir traitée avec tant de rigueur.

Quelques jours après, dans un bal, on vint me proposer une walse:
«Puis-je l'accepter, demandai-je à Byron.

«—Comme vous voudrez, me répondit-il avec froideur.» Cette froideur était à mes yeux une révolte publique; j'étais décidée à le tourmenter; je walsai, mais je me trouvai mal; j'eus un accès de folie, je l'appelai, je ne voulus revenir à moi que dans ses bras; sa confusion amusa beaucoup tout le cercle des danseurs. J'étais contente de toutes ces scènes, et je ne vous les cite que pour m'en accuser amèrement. Un jour je me rendis chez Byron, il était sorti; je m'installai dans son cabinet, et apercevant le roman de Vatheck ouvert sur sa table, j'écrivis sur la première page souvenez-vous de moi: Byron était décidé à une rupture définitive, il déchira le feuillet et me le renvoya avec ces vers:

     Remember thee! remember thee!
     Till Lethés, etc.

«Me ressouvenir de toi! me ressouvenir de toi! Ah! jusqu'à ce que la flamme de ta vie s'éteigne dans le Lethé, le remords et la honte s'attacheront à toi, et te poursuivront comme un songe délirant. Me ressouvenir de toi! Ah! oui, n'en doute pas… et ton époux aussi s'en ressouviendra; ni l'un ni l'autre nous ne t'oublierons, femme perfide pour lui, et démon pour moi.»

«Ma réponse à ces paroles accablantes fut le roman de Glenarvon. La composition de ce livre trompa du moins ma fureur; quand il fut fini, la distraction avait produit son effet. Bientôt d'ailleurs je fus bien autrement vengée: Byron se maria. Hélas! aujourd'hui je le plains; il est plus malheureux que moi-même; car, je le connais, son exil lui pèse: l'Angleterre est son Athènes. C'est ici qu'il est lu dans sa langue natale. À chaque occasion il rentre dans la lice des discussions littéraires, religieuses ou politiques. Chaque chant de son Don Juan est un cartel envoyé à nos critiques, à nos lords, à nos femmes. Voyez, comme par ses allusions aux moeurs de la Grande-Bretagne il se transporte du fond de l'Espagne, des îles de la Grèce et de l'enceinte du sérail, dans ce climat du nord, objet de ses fausses moqueries! Soyez sûre qu'il finira par conduire son héros à Londres, et alors, gare à nous, pauvres femmes qui l'avons aimé!»

Lady Caroline était parvenue à parler en effet avec une certaine impartialité de Byron et de sa liaison avec lui. Mais au milieu de ce calme philosophique, elle sentait, comme Didon, que le trait fatal déchirait encore secrètement son sein. Elle avait aimé Byron d'imagination et de coeur: elle lui avait sacrifié sa réputation et sa conscience. Que de larmes elle devait garder en réserve pour la solitude des nuits! Au moment où je trace ces lignes, j'apprends qu'elle a cessé de vivre, et qu'elle passait depuis trois ans pour être privée de sa raison. Il m'en coûte de rapprocher ces dernières scènes de sa vie du récit de ses amours. La nouvelle de la mort de lord Byron à Missolonghi avait fait en apparence peu d'impression sur Lady Caroline. On évitait d'en parler à Brocket-Hall, M. Lamb étant alors dans le château. Un jour Lady Caroline et lui se promenaient à cheval sur la route de Nottingham: tout à coup les chevaux s'arrêtent en apercevant devant eux un long cortége noir. Des constables et des héraults ouvraient la marche; puis venait un coursier de parade richement caparaçonné en velours noir brodé d'or, conduit par deux pages et monté par un cavalier qui soutenait une couronne de lord sur un coussin cramoisi; immédiatement après roulait lentement un char attelé de six chevaux, couvert de tentures de deuil, et contenant une urne sépulcrale. La marche était fermée par d'autres voitures funèbres et une foule de cavaliers la tête baissée et l'air recueilli. C'était le convoi qui transportait à Newstead-Abbey les cendres de lord Byron. M. Lamb et lady Caroline s'étaient rangés de côté pour laisser défiler le cortége lugubre. Lady Caroline immobile, pâle et glacée, ne reconnut que trop les écussons du poète, et cette devise qu'elle avait si souvent baisée tendrement sur le cachet de ses lettres. Elle fut ramenée mourante à Brocket-Hall, et une maladie longue et sérieuse succéda à cette scène de douleur. Pendant cette maladie, un délire presque continuel avait inspiré à lady Caroline les paroles les plus étranges, expression des visions les plus horribles: la santé du corps revint seule; sa raison était restée avec ses songes. Cependant elle s'aperçut elle-même, dans quelques momens plus calmes, du désordre de ses idées. Ses souvenirs étaient si funestes qu'elle exagérait encore tout ce qu'ils devaient prêter d'extravagance à son langage dans les heures de son délire. Elle repoussa les soins de son mari, et lui déclara qu'elle ne pouvait plus le revoir qu'à de longs intervalles. «Je vous tromperais, dit-elle, je n'ai jamais cessé de l'aimer; mais désormais je serais deux fois coupable de vous rendre témoin de la préférence que je donne sur vous à une ombre. Oui, je l'aime encore, mort comme vivant; je le vois, je lui parle; il habite ce château: chassez-le ou laissez-moi seule avec lui.» M. Lamb respecta ces regrets d'une passion, criminelle sans doute, mais désormais associée à une folie qui ne méritait plus que la pitié. Il venait chaque mois saluer son épouse, et retournait le même jour à Londres. Il lui écrivait en son absence, et entrait dans toutes ses idées. La mort seule a terminé le délire de lady Caroline. On m'assure cependant que ses derniers instans ont été plus calmes. Mais n'était-ce pas chez elle l'effet du pressentiment qu'elle devait avoir de son départ pour ce monde de fantômes, où, depuis la mort de Byron, elle vivait déjà par l'imagination avec celui qu'elle avait tant aimé.

Je m'aperçois qu'après le récit de cette catastrophe, je ne saurais plus rien dire d'intéressant sur mon séjour à Brocket-Hall. Je revins à Londres avec Ugo Foscolo, avant que l'évêque B*** fût arrivé, malgré sa promesse; mais je ne le retrouvai plus chez Mlle Cidal. Nous nous étions croisés en route. Je fus donc dispensée le dimanche d'aller m'endormir à ses sermons.