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Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 6: CHAPITRE CLXXI.
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About This Book

A woman delivers first-person recollections of life across revolutionary, consular, and imperial upheavals, combining intimate grief with social observation. She recounts mourning a lost companion and the solace of a devout caregiver, interspersing personal sorrow with anecdotes about prominent public figures and the domestic effects of wartime and political change. The narrative shifts between vivid emotional episodes and concise sketches of contemporaries, reflecting on loyalty, faith, and the altered fortunes of individuals amid broader turmoil.

«—Jamais, M. le duc, jamais. Je vous écrirai dès demain.

«—J'y compte, et vous pouvez compter sur moi. Adieu…

«—Non, M. le duc, au revoir.»

Et un léger et brillant équipage l'éloigna de ma vue; pendant qu'un funeste pressentiment oppressait mon coeur… Hélas! il était dans ma destinée de pleurer tous les objets de mon admiration et de mon estime! Un an ne s'était pas écoulé que déjà je versais des larmes près le cercueil de ce royal bienfaiteur, ce généreux ennemi que le sort m'avait envoyé comme un consolateur sur le champ du deuil et du souvenir.

CHAPITRE CLXX.

Arrivée à Bruxelles.—Cambacerès à Saint-Gudule.—L'officier à demi-solde.—Départ pour Paris.—Je retrouve Léopold.—Voyage à Lyon et à Marseille.—La pélerine de la Sainte-Baume.—Le château d'If.—Retour à Lyon.—L'ami de Mouton-Duvernet.

Jamais précaution ne fut prise plus à propos que la mienne. Je trouvai mes amis à une petite distance de la porte, et si je fusse arrivée dans la voiture du prince anglais, les commentaires sur cet honneur insigne eussent été longs, et ils auraient bien certainement nui à la cordialité de l'accueil. L'ami de Boyer était depuis peu en Belgique; il l'avait parcourue dans tous les sens, et il me donna la certitude que le général Mouton-Duvernet, non seulement n'avait pas eu le bonheur de s'embarquer, mais qu'il n'avait même paru dans aucun des ports du pays. Un joli petit logement avait été retenu près la porte d'Anvers, non loin d'un jardin public, espèce de Tivoli belge, où se donnaient d'assez belles fêtes; on m'y conduisit comme en triomphe. J'arrivais de Paris, et on pouvait, à cette époque, tout dire en Belgique. On y parlait tout haut et presque sur les toits. L'ami de Boyer paraissait accablé par la conviction de la perte de Duvernet. «Nos communications duraient encore à la fin de novembre. Depuis, tout moyen de correspondance est devenu impraticable. Mouton, dans ces circonstances si difficiles, ne peut renoncer à cette insouciante sincérité du brave qui croit toujours que sa fortune, son courage et son honneur seront plus forts que le génie de la proscription. On ne peut avoir des amis plus actifs que les siens. Eh bien! nos efforts ne le sauveront pas de lui-même.

«—Il se donnerait la mort?

«—Non; mais il négligera toutes les précautions qui pourraient nous aider à le faire échapper au sort qui l'attend. Que fait-il en France? Que n'est-il déjà parti, embarqué pour l'Amérique.»

On parla ensuite de tous nos exilés volontaires et autres; là se trouvait un personnage pour qui j'avais une lettre de M. Sabatier, personnage fort distingué, fort connu, et que je ne dois pas nommer ici. Son existence est tellement un contraste avec celle du proscrit de 1816, que je ne crois pas qu'il me sût gré de relever en lui la gloire de l'exil. Je dois agir ainsi pour une autre raison encore: je dois à cet homme un souvenir de juste reconnaissance pour l'accueil que j'en reçus alors, et des soins qu'il se donna pour nos amis.

Monsieur *** parlait parfaitement italien, et s'il me lit (car on lit quelquefois à la cour), il se rappellera qu'au sujet des condamnés pour opinion, en me parlant de la nécessité de passer les mers, il me citait ce vers de l'Agamemnon d'Alfieri:

Un istesso paese non cape chi di Thieste nasce e chi d'Atreo[5].

Qu'il me paraissait grand et digne, lorsque, parlant de notre gloire française et de nos cruels revers sur une terre d'exil, mais hospitalière aux braves, il trouva dans le Corneille de ma patrie cette citation qui exprimait ses sentimens… d'alors. J'ai revu cette même personne en 1825; il a fallu que je fusse bien changée extérieurement, car il m'a été comme impossible de me faire connaître, tout en prouvant que mes sentimens étaient les mêmes. Ce militaire était ou du moins avait été en relation avec le baron de Mont-Brun, non pas celui qui mourut en 1812, mais son frère, celui qui, après s'être acquis quelque réputation à Lunéville contre les Russes, éprouva un échec qui le conduisit à une forte disgrâce, en se repliant sur Fontainebleau, dont il gardait la forêt. Ce baron de Mont-Brun fut un des juges de Boyer-Peyreleau. On savait que j'avais beaucoup connu le brave Mont-Brun dans la campagne de Russie, et, supposant que mes relations pouvaient s'étendre aux deux frères, on voulut me questionner sur beaucoup de choses. Je ne savais même pas que le brave Mont-Brun eût eu un frère, et, aux détails que me donnèrent ces Messieurs, je ne l'aurais pas reconnu pour tel.

On me demanda ensuite de me charger de parler à Cambacérès, pour l'intéresser à une souscription en faveur des officiers qui étaient arrêtés dans leur départ pour l'Amérique, par une soustraction affreuse que venait de leur faire un individu en qui ils avaient un peu trop légèrement placé leur confiance. Je vis ces trois messieurs le lendemain, et l'espoir de pouvoir être utile me rendit toute l'activité qu'une terrible catastrophe avait semblé anéantir chez moi. Le soir même je déposai deux lignes à la belle maison qu'occupait l'ex-archichancelier de l'empire, et le lendemain matin, sous mon modeste vêtement de deuil, je me fis annoncer chez lui. Un valet de chambre, vêtu comme un quaker hollandais, me répondit que le prince était à la messe et ne reviendrait de l'église que vers une heure (il en était huit et demie). Je crus un moment à la folie de cet homme ou à une de ces mystifications que les valets de l'opulence se permettent comme passe-temps. «Je demande, lui répétai-je, le prince archichancelier; comprenez-vous?

«—Oui, Madame, à merveille; et j'ai l'honneur de vous répéter que le prince est à l'église.

«—Il y a donc aujourd'hui quelque grande cérémonie?

«—Non, la messe tout bonnement, comme tous les jours.

«—Et le prince va à la messe?

«—Il n'y manque jamais, Madame.

«—Et il reste à l'église de huit jusqu'à une heure?

«—Mais il y retourne souvent pour entendre les vêpres.

«—À quelle église?

«—À Saint-Gudule.»

Je sortis fort étonnée de chez le religieux archichancelier, et, je ne sais pourquoi, agitée de la crainte de ne pas réussir dans ma démarche, non que je veuille dire que l'observance de la religion rende insensible, loin de moi un pareil blasphème, mais il y avait, dans cette conversion de Cambacérès une ostentation telle que je n'osais presque plus réclamer un sentiment généreux et bienveillant de celui qui affichait à outrance une si subite vocation dévotieuse.

Voulant toutefois me convaincre avant de me laisser aller à mon imagination, je montai à Saint-Gudule, cathédrale de Bruxelles. À peine entrée, que, de l'église principale, je vis agenouillé sur le marbre, dans l'humble posture du pécheur pénitent, vêtu non en moine, mais comme son valet de chambre, en quaker hollandais, habit brun, et énorme chapeau qui était posé devant les genoux du prince Cambacérès, ex-archichancelier de l'empire français. Depuis le fatal décembre, je n'étais pas entrée dans une église catholique sans émotion ni intention de prier Dieu; mais, je l'avoue, aucune idée attendrissante ni pieuse ne tint dans mon coeur à la vue de cet étonnant changement, qui fit faire malgré moi à mon souvenir un terrible pas rétrograde. Placée à peu de distance et en face de l'ex-dignitaire de l'empire, je le regardais et me demandais encore: Est-ce bien lui? Une laideur, passée en proverbe, ne pouvait laisser subsister le doute, et je me bornai donc à observer. Le prince archichancelier n'est plus, et je crois faire une prière pour son âme en souhaitant que tout ce que je lui vis faire d'exercices extérieurs d'humilité, de repentir et d'extases, fut le résultat d'une conversion sincère et d'une foi pure.

Je crus ne pas devoir tirer le prince de sa pieuse attitude, en m'offrant à lui subitement et en réveillant, par ma vue, des souvenirs mondains qui paraissaient si loin de lui, et je le laissai, sortir devant moi. On monte à l'église de Saint-Gudule par une longue suite de marches en pierre; la moitié de l'espace était envahie par des mendians; l'effet que produisit sur cette foule en haillons la vue de Cambacérès me redonna, pour le sort de mes amis, un espoir que les apparences d'une dévotion outrée avaient fort affaibli. De toutes parts, les mains s'élevèrent pour demander, et toutes se fermèrent sur une large aumône; toutes les voix bénirent le Français charitable que je suivis des yeux. Il faut réellement que la bienfaisance et la vertu aient une beauté bien communicative, car, dans ce moment-là, j'étais tentée de trouver Cambacérès d'une figure supportable. Je le vis lentement descendre les degrés et prendre le chemin du parc; je résolus de demander ma première audience au hasard. Je devançai l'illustre promeneur, je me trouvai en sa présence au moment où il tournait vers le côté du théâtre du parc. Mes douleurs et mon lugubre vêtement avaient bien pu me changer, mais il y avait trop peu de temps que nous nous étions vus à Paris pour que je pusse être méconnaissable aux yeux de l'archichancelier; aussi fus-je bien étonnée de sa surprise, et de nouveau je tremblai pour la cause qu'on m'avait confiée, et je me disais: l'aumône même aurait-elle ses hypocrites?

Enfin, lorsque j'eus, par toutes les désignations possibles, forcé la mémoire de l'ex-dignitaire de l'empire à reconnaître l'amie du comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely et la fama volat de Napoléon, ce furent des empressemens à se débarrasser de moi, auxquels j'eus, par seule malice, l'air de ne rien comprendre; et des recommandations de prudence, qui me furent garant que l'ex-dignitaire n'en aurait jamais besoin pour lui-même. Je trouvai tant de petitesse dans ces recommandations, que, loin de m'y rendre, j'expliquai le motif qui m'avait fait désirer une audience.

En vérité, l'ex-dignitaire de l'empire était fait pour me faire passer par toutes les alternatives de la crainte, du doute et de l'espérance, au seul mot de militaire malheureux… «Assez, assez, disait-il; de grâce, envoyez-le-moi demain à deux heures.»

L'archichancelier là-dessus hâta le pas, et je ne l'accompagnai plus que de deux ou trois pour l'assurer de ma reconnaissance et de l'empressement de l'officier.

Je parcourus le parc en me répétant: «Il est immensément riche; il dut tout à l'Empereur; il se fera un bonheur et une gloire d'être le protecteur des braves qui le défendirent encore, quand tout l'avait abandonné, hors l'armée…» On va voir que je comptais on ne saurait plus mal.

En passant sur la place de la Comédie, j'aperçus l'ami de Peyreleau (Boyer de), et le chargeai d'annoncer à notre ami tout ce que j'avais recueilli d'espérances. Il ne me parut pas les partager, ce qui me fâcha presque; car, rien au monde ne me déplaît autant que de voir l'incrédulité qui doute de tous les sentimens honorables, au lieu de se fier à l'élan des âmes généreuses. Je sais bien, hélas! que l'expérience vit de raisonnemens froids, mais je préférerai toujours l'illusion qui me flatte à une raison qui m'afflige.

«Je vous attends à demain après l'audience,» m'avait dit l'ami de Peyreleau en nous quittant; et j'attendis ce moment avec impatience; et le moment n'apporta que de tristes réalités. Le malheureux officier revint, tremblant de fureur et d'indignation. L'insensibilité et le ridicule des observations avaient surpassé tout ce qu'on aurait pu imaginer de plus mal, et ne se pouvaient comparer qu'à l'inconvenance du don offert par l'ex-archichancelier de l'empire. Dix livres à un lieutenant de lanciers de la garde, prêt à passer en Amérique, et victime d'une infamie qui lui enlevait ses uniques ressources!

«Croirait-on, nous disait l'officier, qu'il a osé me reprocher mon dévouement à l'Empereur? J'ai vu le moment où il m'aurait proposé de me faire moine; il est bien heureux de son âge qui excuse ses faiblesses, de l'affaiblissement de ses facultés qui peut absoudre son esprit, sans cela je lui aurais rappelé tout ce qu'il oubliait.

«—Qu'avez-vous répondu, au fait?

«—Je lui ai jeté ses deux pièces de cinq livres aux pieds, en lui tournant le dos, et je suis sorti du cabinet du prince comme on sort d'un corps-de-garde, sans salut et sans façon.»

Je racontai alors à nos amis la rencontre à Saint-Gudule. La partie fut faite d'aller le lendemain admirer la conversion de l'ex-dignitaire; mais, le soir, même, nous nous occupâmes efficacement de réparer la stérile bienveillance de Monseigneur. Je promis beaucoup, et ce n'était pas trop présumer de mes moyens; je songeai à l'aimable sensibilité du duc de Kent, et je me proposai d'user, pour un homme malheureux, du droit qu'il m'avait donné de recourir à lui en toute occasion. Le succès dépassa même ma juste confiance, car en peu de jours notre officier eut tous les moyens de partir. Il m'avait fallu, pour tous ces arrangemens, aller et venir de Bruxelles à Anvers, et d'Anvers à Gand.

Le duc de Kent avait un tact si ingénieux de bienfaisance, qu'il commençait par vous enlever toute idée de refus, en donnant toujours pour prétexte d'une générosité un service rendu dont elle ne semblait plus que le prix mérité. Ainsi, des leçons d'Italien que je lui donnais, pour la prononciation spécialement, rendaient naturels tous nos rapports. Homme aimable et généreux, cet aveu est un tribut d'une immortelle reconnaissance.

«—Nos relations, me disait-il, pourraient éveiller les soupçons de la malignité ou de la politique: ajoutons aux charmes de l'étude l'attrait du mystère; j'ai un jardin près du rempart, à la porte de Namur; en voici une clef, j'y passe régulièrement deux ou trois heures le matin; que je vous y trouve le plus souvent possible, et les moyens qu'on croit propres au rétablissement d'une santé chancelante en deviendront plus puissans, vous me lirez et je tâcherai de lire les poètes italiens; je vous écouterai dans vos récits de gloire militaire, et quoique vous n'aimiez pas la nôtre, qu'en effet vous ne devez pas aimer, je vous écouterai toujours avec plaisir, car votre opinion a de l'exaltation, mais point de haine.

«—Ah! M. le duc, lui répétais-je souvent, s'il pouvait me rester des préventions, comment ne céderaient-elles pas à de si généreux sentimens, à une si noble bienveillance!»

Chaque fois que je prévenais le duc de quelques jours d'absence, il ne me recommandait que de veiller à mon repos, de ne point exposer ma sécurité pour d'inutiles projets et de chimériques espérances. Je n'écoutais pas assez ces conseils du plus touchant intérêt, cette voix d'une sage modération, dont hélas! la mort cruelle allait trop tôt éteindre les accens.

Il y avait quelque temps que j'étais à Bruxelles, lorsqu'une lettre de madame de La Valette vint me donner les plus vives inquiétudes pour la tranquillité de cette dame. Aussitôt je me tins prête à voler près d'elle, et pour être mieux à même de la servir, je ménageai, autant que mon malheureux caractère le pouvait permettre, les ressources que je tenais de la générosité du duc de Kent. Dans une de mes courses à Anvers, j'eus occasion de m'applaudir de ce dernier pas que je croyais avoir fait vers l'ordre et l'économie, et qui, hélas! ne devait pas jeter racine chez moi. Conservant plus que jamais mes habitudes indépendantes, poussée par mes inquiètes réflexions, je parcourais le Strand, à Anvers, pendant une froide et triste soirée; j'étais sous toute la puissance d'un récent et déchirant souvenir, quand tout à coup je vois non loin de moi, dans le plus triste accablement et sous les dehors d'une plus triste misère, cette même Allemande, jeune et alors bien jolie, que j'avais vue chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely par hasard, que je méprisais, que j'avais plainte, et qui, dans cette rencontre inopinée, et par le cruel contraste de son extérieur, m'inspira une vive et pénible compassion. Je l'avais vue entourée de l'éclat des favoris de la fortune, et je la trouvais seule, malheureuse!… La fraîcheur et la jeunesse avaient fui de ses traits charmans… Les passions, la douleur, les remords, y avaient imprimé leurs traces. Tout son maintien était celui d'une profonde et amère méditation; parfois ses yeux se levaient vers le ciel, et comme pour l'accuser de la laisser vivre. Mon émotion devint inexprimable, à l'idée de cette solitude qu'elle avait cherchée si près des ondes; je m'imaginai qu'elle y était peut-être conduite par un projet sinistre, et j'approchai insensiblement pour être à même d'en prévenir l'exécution. Le visage de l'infortunée était baigné de larmes; le nom de Charles sortit de sa bouche avec un accent si déchirant, que je cédai à l'éclat de ma sensibilité. Je l'appelai par son nom et me présentai devant elle, sans réfléchir au saisissement que j'allais lui causer. À ma brusque interpellation, elle s'élança vers le bas-côté du port, comme prête à chercher un refuge dans l'Escaut, me faisait, d'une main, signe de m'éloigner, et de l'autre, pressant fortement un portefeuille et un portrait contre son sein; puis elle cria avec une véhémence énergique: «Éloignez-vous, ou voilà mon tombeau! Quoi! ici même, au sein de la misère et de l'obscurité, je ne puis le pleurer en liberté! Ô Charles, infortuné Labédoyère, tu as dû repousser un être couvert d'opprobre, mais ton âme généreuse accueille les larmes du remords et de mon affreux désespoir.

«—Quoi! vous ne me reconnaissez pas?» lui dis-je.

Pauvre femme! que ses excuses étaient touchantes, et que ses aveux déchirans me la firent plaindre! Un misérable avait profité des premiers troubles de la seconde restauration pour l'effrayer. Elle lui avait confié tout son argent, et il l'avait dépouillée de tout. La malheureuse s'était traînée jusqu'en Belgique, dans l'espoir de s'embarquer pour le Champ-d'Asile, nouvelle patrie rêvée par la valeur aux prises avec le sort, et qui ne devait exister que dans ses songes. Il restait à la dame une dernière ressource, une somme assez considérable déposée entre les mains d'anciens amis établis à Liége. Elle y était arrivée exténuée, malade. On l'avait mal accueillie, et une si ingrate hospitalité s'était encore aigrie au récit de son infortune et de sa juste et légitime prétention du remboursement du dépôt qui en était la naturelle conséquence. Intimidée par l'accueil, Mme de *** fut épouvantée des menaces; elle consentit à un désistement de toute prétention sur quinze mille francs loyalement prêtés, pour une misérable somme de douze cents francs, et le lendemain elle s'enfuit de chez ses indignes hôtes, se croyant assez riche, puisqu'elle avait de quoi payer son passage pour les rives étrangères, où le nom qui lui était cher pourrait du moins ne pas paraître séditieux aux échos. Mais la fatalité dont elle était marquée la poursuivit sans relâche.

Comment résister au bonheur de sécher des larmes! Ah! je puis sans aucune affectation dire que je ne le conçois pas; je n'aimais ni pouvais estimer cette femme; je n'aurais même voulu aucuns rapports intimes avec elle; eh bien! je me trouvai heureuse de pouvoir lui dire: «Je vous offre de pourvoir aux frais de votre passage. Je vous faciliterai les moyens d'arriver à ces terres où votre coeur déchiré espère trouver un soulagement à son désespoir.» Je connaissais le frère d'un capitaine dont le bâtiment était en charge pour New-York. Il se rappela heureusement un bien faible service que j'avais pu lui rendre dans les cent jours, et se fit un devoir et un plaisir de faciliter nos arrangemens. Nous réunîmes à la hâte une petite pacotille des choses les plus nécessaires; je payai la traversée à moitié prix, et glissai dans un nécessaire un peu d'or pour les premiers besoins de l'exil. Mme de *** s'embarqua fortement recommandée au capitaine. Je vois encore son regard douloureux; il y avait dans cette âme place pour les plus nobles qualités; mais elle avait été envahie par de tristes habitudes que le repentir même n'efface plus.

En revenant à Bruxelles, je trouvai une lettre de Sabatier, qui ne me laissa que le temps nécessaire d'arrêter ma place au courrier, et de me rendre aux environs de Mont-Brisson. La lettre m'indiquait l'asile du proscrit, et celle que j'avais pour lui renfermait les moyens de gagner la Suisse pour y attendre des jours plus prospères. Je descendis à Paris chez une femme dont le fils avait servi sous les ordres de Mouton-Duvernet, et qui fut blessé près de lui, au combat de Cuença, où Mouton fut, sur le champ de bataille, promu au grade de général de brigade… Cette excellente femme était au fait et prévenue de tout. «Mme de La Valette me quitte, me dit-elle; voici ce qu'elle m'a laissé à votre adresse; elle est partie pour Lyon.» Sa lettre ne disait que ces mots: «Restez, tout est inutile. L'insouciance a rendu impuissans les efforts de l'amitié: il est arrêté! L'ordonnance royale du 24 juillet 1815 aura son exécution. Vous trouverez Sabatier à Bruxelles. Laissez votre réponse à la bonne Mme ***. J'ai la tête perdue et le coeur navré. Adieu.» M. Sabatier avait suivi de près sa lettre, et je résolus aussi de repartir, ne pouvant être utile à personne de mes amis. Nous touchions à la fin de mars, le temps était froid, et Paris me parut triste comme un tombeau. Que de réflexions se pressaient dans mon esprit! Le 20 mars allait luire; mais cette fois sans aucun rayon d'espérance. J'avais pris un cabriolet pour me conduire à la chambre que j'avais occupée depuis le fatal 7 décembre jusqu'à mon départ. J'espérais y rencontrer soeur Thérèse, qui était connue de la propriétaire. Je ne pus la voir; elle était dans un des hospices confiés à ses soins infatigables. Je déposai pour cette excellente femme ces lignes de souvenir: «Bonne soeur, conservez mon nom dans vos prières, le vôtre est toujours sur ce coeur que vous seule avez sauvé du désespoir[6].» Je n'aurais pas quitté Paris sans faire mes stations de douleur au Luxembourg et au Père-Lachaise. Je ne voulus pas non plus négliger, n'ayant pas vu la bonne soeur, de plier un instant les genoux devant ce même autel où j'avais prié à ses côtés. Je me rendis à la chapelle du Boulevart. Le sort m'y réservait une surprise, que dans la disposition d'esprit où j'étais je fus tentée de regarder comme une visible faveur du ciel.

Le saint lieu que j'allai visiter n'était point en ce moment solitaire; il s'y faisait un service pour une jeune fille enlevée à ses parens au moment où un hymen heureux allait l'unir à l'amant de leur choix. J'appris ces détails au milieu de la foule rassemblée devant l'église. J'approche, et j'aperçois, appuyé contre un banc, et dans l'attitude d'un accablement profond, sous l'uniforme de sous-officier d'un régiment d'élite du nouveau régime, le fils bien-aimé de la baronne de L***, Léopold…, celui que j'avais cru mort à Waterloo. Mon premier mouvement fut tout de joie et de bonheur, le second de réflexion si terrible que mon sang reflua vers mon coeur, et que je crus expirer au pied du cercueil où je m'étais agenouillée. Léopold était placé de façon à ne pas me reconnaître, tandis qu'aucun de ses mouvemens ne pouvait m'échapper. Je pouvais lire sur ses traits toutes les émotions de son âme ardente. Il jetait quelquefois autour de lui de ces regards vagues et mélancoliques qui ne voient pas. Plus souvent encore ses yeux restaient fixés sur le côté de l'église où se trouvait un groupe des filles de Saint-Vincent-de-Paul, et alors quelques larmes coulaient de sa paupière. Le fier jeune homme ne s'agenouillait point; mais sa noble tête se penchait sur ses mains saintement et convulsivement rapprochées… Il prie pour lui et il pense à moi, me disait mon coeur, et mon coeur ne me trompait point.

Quelle incroyable confusion de sentimens! Retrouver si soudainement celui que j'avais aimé, dont j'avais pleuré la mort! le retrouver dans un saint lieu, où le souvenir d'un plus vif et plus solennel attachement appelait mes larmes! Ce rayon d'un bonheur inattendu et d'une douce surprise venant éclairer l'abîme de mon désespoir, il y avait là de quoi bouleverser ma raison, déjà si facile à égarer. Je n'eus ni la force de me lever ni de me faire reconnaître par Léopold, qui sortit avant la messe finie; je le vis s'éloigner, et, lorsque les battans de l'église retombèrent sur lui, il se fit comme un bruit confus dans ma tête. Immobile, je regardais le catafalque; j'écoutais les chants religieux, et je me disais: «C'est une vision: Léopold n'est-il pas tombé au milieu des carrés de la jeune garde?»

La messe venait de finir: j'étais toujours dans la même attitude. La femme qui vint ranger les chaises me crut évanouie, et, me prenant pour une parente de la jeune défunte, dont on venait de célébrer les obsèques, m'offrit des soins avec beaucoup de bienveillance. Je sortis de la chapelle dans un état singulier de faiblesse et d'exaltation tout ensemble. Léopold existait… je venais de le voir… je l'avais laissé s'éloigner sans lui ouvrir mon âme!… Qu'était-il devenu?… mille pensées contraires augmentaient mes regrets. Léopold portait l'uniforme d'un corps d'élite… il a donc passé par bien des vicissitudes!… Comment les savoir? comment les apprendre de lui-même?…

Je sortis de l'église dans cette perplexité. Au moment même, je fus arrêtée par un ami de Mme de La Valette, qui m'apprit que le général Mouton venait d'être arrêté à Mont-Brisson, de là transféré à Lyon, et traduit devant un conseil de guerre. «Madame de La Valette est au désespoir, me dit-il; je veux vous montrer sa lettre.» Je lui donnai mon adresse, en ajoutant que mon intention avait été de retourner à Bruxelles, mais que cet événement changeait mon itinéraire, et que j'allais partir pour Lyon dans la nuit même, si l'on croyait que ma présence pût être de quelque secours ou de quelque consolation à notre amie. «Ah! vous la sauverez peut-être, me dit le messager; mais je ne dois pas cependant vous engager à ce parti: je crois votre départ pour la Belgique plus impérieux pour votre repos.»

C'était juste me dire ce qui pouvait me décider à partir sans délai pour une autre destination; car il y a souvent quelque chose de si peu féminin dans mon caractère, que je rougirais de moi-même si je pouvais reculer pour une chance de danger ou céder à une menace. Chez moi, pourtant, ce n'est pas dureté: nul coeur ne s'ouvre plus facilement à la plainte et ne compatit avec plus d'abandon au malheur. D'où vient donc ce mépris des dangers?… d'où vient cet instinct de courage, cette espèce de vocation pour la gloire, qui semblait rendre inévitable mon amour pour le brave des braves? L'ami de Mme de La Valette cessa de combattre une résolution qu'il vit sortir d'une volonté si ferme; il promit, en conséquence, de m'apporter le soir même deux lettres et autres papiers, s'excusant toutefois de ne pouvoir, comme je l'en priais, se charger d'arrêter ma place et de m'accompagner au bureau des passeports. Je crus découvrir dans ce refus une arrière-pensée; elle me parut lâche et presque perfide. Mais comme une ancienne estime ne me permettait pas de garder un soupçon avec M***, je lui témoignai ma surprise, et cet ami dévoué me donna, par sa sincérité, lieu de l'estimer encore plus.

«Si vous éprouviez, me dit-il, des malheurs que la fortune peut soulager, notre amie commune sait que la mienne lui appartient; mais je suis père, et, gardant religieusement mes souvenirs, j'y ai voué un culte invariable, mais prudent.

     L'on ne me verra point, en indigne adversaire,
     D'un facile triomphe insulter le malheur,
     Et des Dieux inconnus, adorateur vulgaire,
     Leur porter de mes voeux l'hommage adulateur.

«Mais la chance d'un délit politique m'effraya pour ma famille; je recule devant l'idée de la proscription, parce que je porte avec moi des destinées chères et sacrées. La secousse que la France vient d'éprouver a été violente, et les précautions sont naturellement au niveau des périls qu'on peut craindre.

«—Mais je ne conspire point, m'écriai-je en l'interrompant; Mme de La
Valette non plus.

«—Non, mais elle en est soupçonnée; son mari subit une détention politique: vous écrivez, vous agissez pour un proscrit; une lettre peut s'intercepter; croyez-moi, on peut, par une seule imprudence, faire beaucoup de malheureux.»

Pendant que ce généreux, mais prudent ami de nos braves me parlait, il s'élevait en mon âme une confusion de pensées rétrogrades, de réflexions et de regrets, de souhaits inutiles, qui, malgré moi, me firent verser d'amères larmes. L'ami de Mme La Valette les comprit en partie, et sut y compatir, mais rien ne pouvant changer ma résolution prise, je ne crus pas aussi lui devoir une entière confidence de mes réflexions qui dérivaient des siennes, et dont Léopold était aussi l'objet. Si, par la position où j'avais trouvé ce dernier, je n'eusse eu des craintes sur sa fortune, cette position déjà m'eût défendu de chercher à réveiller nos souvenirs; et depuis les explications de l'ami de Mme de La Valette, je sentais plus encore que je devais au repos de Léopold le sacrifice de mon désir de le voir, ne pouvant y immoler mes liaisons, et craignant que la sienne avec moi ne lui fût un reproche aux yeux de ses nouveaux chefs.

Ma vie n'a presque été qu'une scène continuelle d'égaremens et de faiblesses; mais je me rappelle avoir eu une plus forte lutte à soutenir contre mon coeur et la raison; la dernière triompha, et je partis la nuit même pour Lyon, après avoir écrit à Léopold les lignes suivantes:

«Vous vivez, cher Léopold; comment se fait-il que, du 18 juin 1815 au commencement de 1816, je l'aie ignoré? tandis que le lieu où je vous ai vu hier, vos regards, votre attitude, tout m'a prouvé que vous n'avez rien ignoré de ce que j'ai souffert d'angoisses et de désespoir. J'étais bien près de vous hier: jugez de l'effort qu'il a dû m'en coûter pour ne vous point dire: Et moi aussi, je vis encore! mais le lieu, mon deuil, et… votre uniforme m'en ont empêchée. Quand vous recevrez celle-ci, j'aurai quitté Paris; je vous écrirai de Bruxelles, peut-être même je reviendrai à Paris, sous peu. Vous pouvez m'écrire chez Mme Louis, rue d'Anjou-Saint-Honoré, où nous avions le projet de loger votre aimable et malheureuse mère, avant le départ qui l'enleva à votre filial amour et à ma tendre amitié. Parlez-moi de vous, cher Léopold; dites-moi tout, tout ce qui vous est arrivé depuis huit mois; déposez encore toutes vos peines dans le coeur de votre seconde mère.

«IDA.»

Je fis porter cette lettre à l'hôtel au nom de la famille que portait le fils du général D***, avec ordre de ne la remettre qu'à lui-même. La commission fut parfaitement exécutée; et à peine étais-je à Lyon, que mon amie me fit passer une réponse de Léopold, que je placerai peut-être plus loin pour ne pas interrompre le fil des événemens, et que cependant je ne crois pas devoir taire, pour les rapports que plusieurs détails de cette longue épître ont avec les événemens du 18 juin, et quelques éclaircissemens qu'elle donne sur les principaux personnages. Je me mis dans le courrier pour Lyon, et fis ces cent dix-huit lieues comme tant de fois j'en avais fait cinq et six cents, sans m'occuper d'autre chose que du but de ma cause. Je descendis à l'hôtel des Célestins; l'arrestation de Duvernet était le bruit du jour, et la généralité du public en paraissait consternée. C'est une chose à remarquer que l'intérêt qu'inspirent aux gens de tous les partis les victimes de leur opinion: s'ils étaient haïs par le parti qui les punissait, cette haine n'osait se montrer à découvert chez les particuliers; il y avait chez les royalistes les plus exaltés comme une espèce de pudeur politique, qui leur faisait cacher leur joie sous les dehors d'une généreuse compassion. Toutes les personnes que j'ai vues, pendant mon séjour à Lyon, paraissaient plaindre sincèrement le général Mouton-Duvernet. Je me fis conduire chez Mme La Valette, je la trouvai très agitée, mais résolue: «Je suis observée, me disait-elle; la police a l'oeil sur toutes mes démarches; mon mari est déjà en sa puissance, je voudrais l'instruire d'une chose bien essentielle. Je connais bien votre coeur, ma chère Saint-Elme, mais le mien se fait un scrupule de vous associer à mes dangers et à mes peines.»

Je la rassurai entièrement et sus lui persuader que, loin de me déplaire, un voyage à Marseille me convenait, puisque j'avais encore quelques intérêts à régler. Alors Mme de La Valette me donna mes instructions. Son mari était détenu au château d'If, mais avec la liberté de se promener une heure par jour; il s'agissait de lui faire tenir une lettre importante et d'en recevoir la réponse. Je le promis à l'admirable femme dont je recueillais la confidence; elle se jeta dans mes bras, en pleurant de reconnaissance; je n'avais plus assez d'argent pour refuser celui qu'elle m'offrit pour le voyage et l'occasion qui pourrait se présenter d'un sacrifice imprévu; mais je puis assurer que l'économie que je n'ai jamais eue pour ma bourse, je l'eus pour celle de l'amitié. Oui, l'économie me parut un bonheur, lorsque plus tard un nouveau malheur ayant privé mon amie de sa liberté, je pus lui rendre presque la totalité d'une somme qui lui devenait bien précieuse dans cette cruelle circonstance.

Je partis pour Marseille, après avoir écrit à l'ami du célèbre Oberkampf tout ce que j'avais recueilli d'un peu rassurant sur l'objet de son inquiétude; madame de La Valette y joignit deux lignes, exaltant auprès de Sabatier le mérite de la démarche que j'allais faire pour elle. Cette lettre fut retrouvée en 1818 dans, mes papiers, et me causa de fort ennuyeuses recherches, comme on le verra plus tard. Arrivée à Marseille, je descendis à la même auberge, où quatorze années avant, emportée par des folies moins sérieuses, j'avais fait un traité d'alliance avec une troupe ambulante de comédiens… Quel changement, grand Dieu! Quelles réflexions déchirantes ce lieu faisait naître! Le ciel de la Provence est doux, et, aux premiers jours d'avril, les soirées offraient déjà l'aspect d'un beau printemps: rien n'est imposant comme l'avenue d'Aix, deux allées d'arbres énormes, dont l'épais feuillage dérobe entièrement la vue des maisons dont une large avenue les sépare encore. Je comptais me reposer à l'auberge quarante-huit heures, et voir une personne qui devait arriver de Brignolles. Habillée en homme, je sortis pour fuir l'importun tumulte des tables d'hôte; j'emportai mes pensées, mes souvenirs, mes préoccupations ordinaires et extraordinaires. Assise au pied d'un de ces vieux arbres voisins qui avaient attiré mes pas, tous les événemens des dix derniers mois qui venaient de s'écouler se représentaient à moi comme de sinistres présages; cependant, n'ayant plus à perdre que moi-même, et pouvant espérer de servir encore des malheureux et des proscrits, je fis le serment intérieur de leur dévouer ma vie.

CHAPITRE CLXXI.

Paula.—La prison d'État.—M. de La Valette au château d'If.—Le gendarme sensible.

Ma grande méthode, quand je suis dans une ville pour une affaire pressante, pour le plus palpitant intérêt, pour le plus sincère dévouement à mes amis, est de faire précéder d'une promenade sans but les démarches qui ont l'objet le plus puissant et le plus réel. Il semble que la rêverie soit la préface nécessaire de toutes mes actions. Il en fut de même à mon arrivée à Marseille. Dès le soir, j'étais assise sur un banc solitaire qu'ombrageaient de beaux arbres. Mon imagination rassemblait tout à la fois les images du passé et les blessures du présent. Tout à coup des noms qui étaient ceux de la gloire et de mes souvenirs frappent mon oreille; je m'approche du côté d'où les sons paraissaient venir. Que vois-je? une femme en longue robe de pèlerine, un énorme chapelet à la main. Je m'approche davantage de l'étrangère, et sans la provoquer trop indiscrètement, je tâchai de savoir comment elle se trouvait seule et si tard sur une grande route, et m'offris à lui rendre tous les services qui dépendraient de moi.

«Je viens, me répondit-elle dans un langage qui annonçait une personne bien élevée, je viens de Beaucaire; je me rends à la Sainte-Baume pour accomplir un voeu avant de retourner en Pologne, ma patrie. C'est l'excès seul de la fatigue qui m'a forcée de m'asseoir. En entendant prononcer le nom de l'infortuné maréchal, le meilleur ami de l'époux que je regrette, je n'ai pas été maîtresse de ma douleur.» Alors, me remerciant de mes bons offices, elle me montra une lettre qui l'adressait à une dame de la ville, qui demeurait loin encore: j'offris de l'accompagner, ce qu'elle accepta avec reconnaissance. Elle fut reçue avec empressement par une dame âgée, chez laquelle tout respirait la dévotion: mon vêtement d'homme l'effaroucha, je m'éloignai bientôt.

J'avais prié l'étrangère de m'accorder quelques instans le lendemain, et nous étions convenues que je l'accompagnerais à quelque distance de la ville, sur la route de la Sainte-Baume, et que, pour ne pas exciter la curiosité, j'irais l'attendre à un petit quart de lieue de la ville. Je la quittai donc sans autre explication, et rentrai pour prendre quelques heures de repos. Mais, impossible: l'inquiétude de la mission, que je m'étais imposée, les souvenirs qu'en vain je cherchais à éloigner, et dont chaque pensée était une douleur ou un regret; la nouvelle rencontre que je venais de faire, et qui promettait d'ajouter une aventure bizarre de plus à tant de bizarres aventures, tout cela me tint éveillée dans une extrême agitation; et, à peine le jour commençait à paraître, que j'étais sur la route de Digne.

Je ne tardai pas à voir arriver celle que j'attendais; son énorme chapeau cachait ses traits; un bâton aidait sa marche lente et pénible: la vie semblait s'affaisser sous ses pas. Lorsqu'en approchant, je vis encore ses pieds nus et meurtris, j'avoue que je murmurai hautement contre des voeux pareils.

«C'est un voeu d'expiation,» me dit l'étrangère, et son regard et son ton firent expirer le murmure sur mes lèvres. Nous marchâmes quelques instans en silence; à un détour de la route, nous trouvâmes un abri charmant, d'un bosquet de jeunes arbres plantés autour d'un tertre de gazon. «Arrêtons-nous ici, me dit-elle; je veux encore une dernière fois ranimer mon âme au souvenir d'un monde que je vais quitter pour toujours; je veux encore m'abreuver des douces larmes d'amour que bientôt remplaceront le jeûne, la pénitence et la prière. Encore, mon Dieu, encore quelques regards vers les chimères du monde, et puis j'accepte à jamais la solitude, les privations et l'oubli.»

Je la regardais, et sa beauté qui m'avait frappée dépassait en réalité mes premières impressions; je n'ai rien vu de plus céleste, rien vu de comparable. Elle me dit qu'elle se nommait Paula Raphaëli, qu'elle était née dans la capitale du Palatinat de la Russie Rouge, d'une famille qui avait brillé à la cour de Frédéric Auguste. Mariée, à peine sortie de l'enfance, à un Polonais qui suivit la fortune de Napoléon, Paula vint en France avec son mari, qui était officier des lanciers de la garde, devenus Français par droit de courage et de prodiges. Laissée à Paris par son mari, le séjour et les séductions de cette ville eurent de funestes suites pour son honneur et pour son repos. Paula me donna rapidement tous les détails de sa faiblesse, ajoutant avec de nouveaux sanglots: «Celui que j'oubliais apprit mes fautes au moment où il venait d'obtenir de la main de Napoléon l'étoile du brave; sur sa croix, il jura de se venger: l'occasion en vint bientôt. Après la campagne de France, pendant que je tâchais à Marseille de dérober à tous les yeux mon état de grossesse, mon mari se trouvait en mission auprès du maréchal Brune. Attirée par les cris d'une révolte contre les soldats, j'entendis prononcer le nom qui m'avait été cher; je vis un homme de la foule ameuter principalement contre lui la rage sanguinaire des assaillans; j'entendis les pas féroces de ces cannibales, poursuivant le brave qu'ils n'avaient osé combattre, mais qu'ils allaient accabler. Ma raison s'égara à l'idée de ce danger; à l'horreur de ce spectacle, d'affreuses convulsions précipitèrent la naissance de l'enfant que je portais dans mon sein, et qui mourut en recevant la vie. Je restai neuf mois dans un état complet d'aliénation; quand mes esprits revinrent, je ne retrouvai un peu de calme qu'en prononçant un voeu de pénitence entre les mains du prêtre vénérable qui me sauva de mes propres et aveugles fureurs. Je l'avoue, je n'ai pas assez de foi pour remplir sans peine le pénible devoir que je me suis imposé; je crois à peine à la récompense qu'on me promet pour une autre vie, mais j'ai placé entre le retour et l'exécution d'un voeu imprudent la publicité d'une démarche extraordinaire. Il y a eu de la sincérité dans le désespoir qui m'arracha ce voeu imprudent, mais au fond de mon coeur, je sens que ce n'est guère que pour obéir au monde que je le remplirai… Ah! lorsque je vous ai entendue prononcer un nom qui me rappelle les beaux jours d'une brillante existence, je ne sais vous rendre ce qui se passait en moi; je fus près de me jeter à vos pieds, de vous supplier de m'emmener, de me protéger… Mais la nuit a calmé ces coupables désirs; ma destinée est irrévocable; dans peu de jours je reviendrai ici. Tout est réglé pour mon départ, et un cercueil m'attend aux Carmélites… Le voyage est long et pénible: qui sait, peut-être n'arriverai-je pas? peut-être une mort prompte me préservera-t-elle de m'ensevelir vivante dans un tombeau?»

La belle tête de Paula tomba sur son sein, et nous restâmes quelques instans en silence. Je n'osai hasarder de la détourner d'un voeu religieux qui lui a concilié la bienveillance des personnes pieuses et des prêtres dans les villes qu'elle avait parcourues; seulement je crus pouvoir me permettre quelques observations qui ne portaient que sur les inconvéniens de son isolement. Enfin, ayant gagné son entière confiance, j'eus l'heureuse adresse de lui faire sentir qu'une femme de son âge et de sa figure, courant les grands chemins, sous un habit de pélerine, n'est pas plus sûre d'être respectée que si elle s'y trouvait sous le costume le plus mondain; que les voeux de pénitence pouvaient se remplir en se rendant accompagnée ou en voiture à la Sainte-Baume. Elle consentit à prendre un guide au premier village, mais sans vouloir consentir à épargner à ses pieds le reste du chemin. Je la conduisis jusqu'à un village voisin, où deux paysannes, également prêtes au même pélerinage, devinrent à mes yeux des motifs d'entière sécurité et de séparation avec la voyageuse. Elle me pria de lui expédier de suite à Aix, chez Mme Dutertre, quelques objets.

«Mais il me semble, répondis-je, qu'il serait mieux de charger cette dame elle-même de cette mission.

«—Non, dit-elle, car il y a quelques uns de ces objets, dont le zèle de cette bonne dame pour mon salut me priverait, et dont je ne veux me séparer; son portrait, quelques volumes choisis, une cassette avec des lettres, vous adresserez le tout ici. Si la malheureuse Paula vous inspire quelque amitié, gardez le recueil renfermé dans l'étui qui porte son portrait; vous y trouverez des anecdotes de la cour de Jean Casimir, qui vous prouveront que les loisirs de mes beaux jours furent consacrés à de plus doux passe-temps que les monotones exercices d'une vocation forcée, qui vont terminer ma carrière, qu'une criminelle erreur a vouée à l'humiliation, qu'un long repentir effacera, je l'espère.»

Que Paula était touchante! et que je fus affligée de combattre sa résolution! Je souffris avec un peu de malaise, je l'avoue, les exhortations des paysannes, compagnes et guides de Paula vers la Sainte-Baume. Oh! qu'il y avait loin de cette bigoterie ignorante et fanatique à la religion compatissante et ignorée de ma soeur Thérèse, que j'aurais voulue pour consolatrice à la malheureuse Paula, humble et douce créature! ses reproches même étaient de la pitié, et ses exhortations pieuses des conseils pour la terre. Ces réflexions m'accablèrent par le contraste, et mes tristes regards suivirent Paula avec un déchirant regret. Je la voyais encore, et, involontairement elle cherchait l'appui des bras de ses compagnes, quand ses pieds délicats heurtaient quelque caillou. Mon coeur se soulevait, et machinalement je tendis les bras vers la fugitive, en lui criant de loin: «Paula! Paula! Paula! revenez, revenez! l'amitié aussi a des consolations!…» Hélas! ma voix se perdait dans les airs! L'éloignement emportait les traces de la pénitente; et, triste, silencieuse, je repris le chemin de la ville, où je trouvai une lettre de Mme de La Valette, qui me fit hâter mon départ. Elle me disait que, «redoutant pour son mari l'effet d'une longue détention, il fallait ne point lui communiquer ses premières instructions, mais simplement savoir s'il se prêterait à une évasion..»

Une demi-heure après avoir lu la lettre, j'étais sur la route du château d'If, où M. de La Valette était détenu. Je ne revis pas sans émotion ce rocher que j'avais visité déjà, où j'avais éprouvé des émotions si diverses. J'allais le visiter en ce moment dans un bien noble but, compatir aux maux de la proscription, fille moi-même d'un proscrit. Dans la patrie de ma mère, occupée par les armées de la république, j'ai allégé le sort de plus d'un émigré poursuivi par les lois et le malheur, en faisant partager ma pitié à des vainqueurs généreux. Les victimes des bouleversemens politiques sont toujours dignes de ce sentiment, parce que l'opinion est la conscience de l'homme, et qu'elle doit être libre comme sa religion. Avec de semblables idées, qui ne me quitteront jamais, on juge de l'ardente activité de mon intérêt pour M. de La Valette. J'abordai le gardien du château, en lui disant que je venais voir la chapelle où fut si long-temps déposé le corps du général Kléber; mais cet homme me prévint qu'il fallait me tenir à l'écart, près de la chapelle, jusqu'à ce qu'on eût amené un prisonnier qu'il attendait.

«On attend un prisonnier! Peut-on savoir qui?

«—Non… Mais c'est encore pour la même cause que le marquis… vous savez? celui qui a tenté de bouleverser la restauration…

«—Non, je ne sais rien ni de l'un ni de l'autre, mon ami; mais je serais bien aise de voir le prisonnier, si cela se peut sans vous compromettre;» et aussitôt une petite générosité fit trouver la chose possible… Le signal se fit entendre; des pas lourds résonnèrent sur l'escalier. «Voilà les gendarmes, me dit le geolier,» et presque aussitôt j'aperçus un homme d'un âge déjà mûr, d'une figure noble et douce, que je reconnus pour l'avoir vu souvent chez le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely. Son visage s'anima au moment où, le cortége faisant halte pour parler au geolier et constater l'écrou, il me découvrit portant la main à mon coeur en signe de compassion et d'intérêt. Son regard répondit au mien de manière à me faire frissonner… Il y avait cependant encore, dans ce coup d'oeil, la délicatesse qui comprend et craint de compromettre.

Le cortége passa au fond du plateau: «C'est là qu'on va le renfermer, me dit le gardien, là, dans la grande chambre après celle du marquis de La Valette: dame c'est la plus belle; rien ne lui manquera que la liberté…» Je suivis mon garde et vis la chapelle et autres lieux qu'on montre aux étrangers, ayant toujours les yeux fixés sur la plus belle chambre et au-dessous. Au retour de l'escorte, un des gendarmes, qui m'avait observée, m'aborda d'un air libre et me dit: «Allons, petite dame, ne restez pas plus long-temps à ce triste château; profitez de notre barque, elle est plus sûre que celle qui vous a amenée, revenez à Marseille sous bonne et sûre escorte.» Malgré ce ton presque ironique, je trouvai de la bonté dans la voix et les regards de ce fonctionnaire armé, et je crus y entrevoir un mystère obligeant, et ne pouvant d'ailleurs rester sans me rendre suspecte, j'acceptai le bras qui m'était offert pour descendre. À peine à moitié du vilain escalier, il m'avait déjà glissé dans la main un papier roulé, accompagné d'un regard qui m'eût fait lui sauter au cou, si ce terrible uniforme de gendarme n'eût été là comme un avertissement de prendre garde même à la pitié… Je répondis par un air de bonté qui témoignait seulement un contentement sensible. Quelle fut mon impatience pendant un long trajet, car la mer était houleuse et haute. J'étais malade à périr, mais mon âme me soutenait; je combattis le mal qui ôte le plus l'énergie, en me disant: Mes amis ont besoin de moi. Tous les hommes de l'escorte furent polis… à leur manière; mais celui qui s'était fait mon cavalier protecteur me témoignait un intérêt qui me semblait, en dépit de ma prévention contre son habit, ne pouvoir naître que de celui qu'il me supposait pour le prisonnier. Je me berçai, comme malgré moi, des plus flatteuses espérances; je dis en secret à l'homme d'armes que je l'attendrais le lendemain sur le port.

«J'y serai en bourgeois,» me dit-il avec empressement. Aussitôt sur le rivage, je courus de la Canobière à la porte d'Aix, et en courant j'ouvris le billet. Voici ce qu'il portait: «Instruisez une famille plongée dans l'affliction, du lieu où gémit le prisonnier; qu'on soit tranquille sur son sort.» J'ai rempli ma mission, et je ne compte que sur la reconnaissance d'une famille consolée.

Le lendemain, à sept heures, j'étais au rendez-vous; j'y trouvai le gendarme; il me dit qu'il avait eu pitié du détenu dont il connaissait les parens, qu'il n'avait pu résister au besoin de le tranquilliser; mais qu'il n'eût jamais pu donner en personne les avis dont le billet me chargeait. Je vis, par son discours, qu'il ne se doutait pas du motif qui m'avait conduite à cette terrible prison d'État, et malgré le mouvement généreux auquel il avait cédé, je ne crus pas devoir mettre sa sensibilité à une épreuve trop contraire à ses cruels devoirs… J'appris, dans une causerie que je tâchai de ne pas rendre trop significative, que l'insurrection dont Lyon fut le théâtre au mois de juin avait été pressentie dès l'arrestation du général Mouton-Duvernet; qu'on surveillait bien des gens imprudens qui ne se croyaient pas éclairés de si près.

À peine avais-je quitté ce gendarme, après des remercîmens bien sincères, que j'écrivis deux lignes à madame de La Valette, ainsi qu'au bon Sabatier, ne pouvant douter qu'ils ne fussent de ceux dont la lanterne sourde de la police éclairait tous les pas. Mes avis parvinrent, mais les choses étaient trop avancées; et, sans aucun projet criminel, madame de La Valette fut compromise et eut à subir, comme je le dirai plus tard, les cruels dangers d'un jugement.

Malgré l'idée que je m'exposais aussi à la surveillance, je songeai à retourner au château d'If, et, le lendemain de grand matin, j'étais encore dans une barque. J'arrivai au moment où M. de La Valette profitait de la liberté qu'il avait de prendre l'air une demi-heure par jour. J'entrevis le prisonnier de la veille, et un imperceptible signe le rassura sur le sort de son billet. Oh! combien je me sentis orgueilleuse de moi-même sur cette triste plate-forme, où les regards de deux prisonniers cherchaient les miens! les uns pour y lire la confirmation d'un service rendu, ceux de l'autre pour y trouver la résolution courageuse prête à le servir également dans ses périls.

Une nouvelle libéralité me rendit le geolier si favorable, que je trouvai presque de l'excès dans sa facilité à me laisser errer librement. Avant de m'avancer vers M. de La Valette, je regardai bien minutieusement autour de moi, pour observer si, dans cette facilité, il n'y avait pas un peu d'espionnage plus habile; mais ma craintive prudence n'était pas méritée. Le Hackinctertof de cette prison d'État était descendu et faisait sa ronde aux autres chambres, j'approchai rapidement vers le bas-côté, où se promenait l'époux de mon amie; il laissa glisser une lettre, que je retins heureusement au moment où un coup de vent allait l'emporter dans la mer. Je serrai vite ce précieux billet, car j'entendis revenir le cerbère du lieu. «Ah! ah! me dit-il, vous faites la causette avec les prisonniers; savez-vous que c'est défendu çà?»

«—Il serait un peu difficile de causer de si haut,» répondis-je, en ajoutant un nouvel argument et plus positif à mon excuse. Cet homme sourit à me faire tressaillir, et je craignis bien d'avoir manqué le but du don en le faisant trop généreux. J'en fus si tourmentée, que je me hâtai presque de fuir du fatal rocher.

Je dois ici faire un aveu: j'éprouve tant d'horreur au nom d'une prison, que je tombai dans des réflexions assez égoïstes sur ma dangereuse manie de me jeter pour les autres dans des menées politiques… Mais comment reculer, quand on espère consoler ou sauver ceux qu'on estime? Monsieur de La Valette me priait de bien dire à sa femme que tout espoir d'évasion était inutile, et que toute tentative serait une charge de plus contre lui; qu'elle ne devait rien entreprendre, qu'il l'exigeait; parce que la crainte des périls où elle pourrait s'exposer, serait pour lui un tourment mille fois plus affreux que la captivité; «et, ajoutait-il, la mienne est très supportable. Laissez-moi subir ici mon jugement; une fois libre, nous quitterons la France pour aller demander asile et repos aux terres de l'hospitalière Amérique.» Hélas! il y trouva, ainsi que sa courageuse compagne, le repos… de la mort!

Munie de cette lettre, et persuadée que je ne pouvais trop me hâter, je résolus de me remettre en route le soir même pour Aix; mais avant je me présentai à l'adresse que m'avait donnée la pauvre Paula, pour réclamer la cassette et les livres désignés dans sa lettre. Je ne fus pas médiocrement surprise de trouver dans la dépositaire des effets de la belle Polonaise, l'amie des deux aimables voyageuses avec qui j'avais fait route lors de mon premier voyage à Marseille: elle ne me reconnut point; mais lorsque je lui eus rappelé la part qu'elle avait prise aux peines du jeune forçat[7], ce ne furent que transports de joie; je n'en connais pas de plus vive que celle qu'on éprouve à retrouver d'une manière inattendue des personnes avec lesquelles notre coeur a eu de certaines sympathies.

Mme Devram me donna des détails pleins d'intérêt sur Paula, détails que sa modestie n'avait pas voulu me confier. Cette Polonaise avait donné des preuves de dévouement à la cause de l'Empereur, au moment où les projets de Murat forcèrent le général Brune au refus un peu dur d'une escorte; Mme Devram ajouta qu'elle s'était vraiment opposée au voeu déraisonnable de Paula, voeu qui lui fut conseillé par une vieille hypocrite, et que, dit Mme Devram, je soupçonne fort d'être cause du triste événement, en prévenant le mari de la Polonaise de l'arrivée du séducteur de sa femme.

«J'ai, me disait Mme Devram, une somme très considérable en dépôt; elle m'a dit d'en faire des distributions, d'en envoyer une grande partie à une dame Dutertre à Aix; mais je n'en ferai rien: Paula terminera bientôt son pélerinage; alors si sa tête n'est pas remise, il n'y a plus d'espoir.

«—Comment! serait-elle privée de sa raison?

«—Vous le demandez! mon Dieu! ne faut-il pas qu'une femme soit plus que folle pour entreprendre pieds nus un voyage de vingt ou trente lieues pour aller passer des nuits à brûler des cierges à une sainte au milieu d'un pays désert, comme si Dieu n'était pas partout? Ma chère, je suis religieuse, mais je ne suis pas pour les démonstrations extérieures. Paula est d'un caractère faible, que d'adroits hypocrites ont exploitée, mais j'espère la revoir; Paula a failli, mais elle est digne de pitié et d'intérêt.

«—Ah! Madame, votre coeur comprend bien le malheur.»

Mme Devram me remit alors un charmant souvenir; c'était un manuscrit de la main de Paula, contenant plusieurs fragmens de contes polonais! Je n'en transcrirai qu'un; il portait en marge des notes curieuses et quelques vers qui respirent l'expression d'une âme noble et élevée, et d'un esprit cultivé. Mme Devram se demandait comment un esprit si distingué avait pu écouter la voix de l'ignorance et de la superstition.

«Paula a dû être bien malheureuse, puisqu'elle en est venue à regarder ce pélerinage comme une consolation; cependant, Madame, je puis vous l'attester, rien ne console du désespoir comme une résolution extraordinaire.

Il me fallut beaucoup de peine pour décider Mme Devram à me permettre de partir la nuit; je ne l'obtins qu'en lui disant qu'il y allait du repos d'une amie bien malheureuse, sans toutefois nommer Mme de La Valette.

À huit heures Mme Devram me conduisit avec son beau-frère à la porte d'Aix, et je repris la route de Lyon, n'ayant laissé en passant qu'un mot à l'adresse de Mme Dutertre, pour être remise à notre pélerine de la Sainte-Baume, et où je lui disais que Mme Devram était restée dépositaire de tout, excepté du charmant recueil qu'elle m'avait remis, et que je conservais comme un précieux souvenir.

À Avignon, le courrier prit un voyageur dont l'esprit singulier me frappa bientôt; ce personnage se mit à raconter une foule d'anecdotes qu'il paraissait avoir puisées à bonne source sur la cour de Napoléon et de Louis XVIII; il parlait avec une égale liberté de l'une et de l'autre, et jouait d'une manière fort originale avec les renommées et les grandeurs. La conversation une fois engagée sur ce ton, notre jeune compagnon se mit à s'écrier, après une foule d'autres propos: «Tenez, voici entr'autres un trait de ce pauvre tyran, lequel trait prouve que celui qui imposait assez durement ses volontés aux monarques et aux nations était au fond aussi bonhomme, dans l'intérieur, qu'un simple particulier. Quelques jours avant que Joséphine quittât les Tuileries, pour la Malmaison, tout dormait dans le palais; mais le repos n'avait pas dû gagner la couche déjà veuve de l'aimable et un peu vaine Joséphine. Elle se laissait aller, dans son appartement, à cette causerie pleine d'abandon et de confiance qui, sans rien ôter à la dignité d'une souveraine, élève dans le secret d'une alcove la plus humble de ses femmes jusqu'au rang d'une amie. La question du divorce était sur le tapis; Joséphine expliquait quelques secrètes particularités de la grande question, et madame R… donnait un timide avis… «Ah! disait l'impératrice, ce que je crains surtout, c'est l'oubli, un oubli absolu. Une femme jeune et belle le captivera, si à ses charmes elle unit quelque esprit, alors loin de lui je n'aurai même pas la consolation de me savoir regrettée, et je ne trouverai dans le faste des stériles honneurs dont on m'entourera que des entraves aux paisibles jouissances d'une obscure fortune.» Madame R… savait qu'on pouvait beaucoup oser avec Joséphine, lorsqu'on avait comme elle son entière confiance, et elle hasarda de lui dire: «Mais Madame parle de l'Empereur comme si elle en était éprise, et…» Joséphine, levant un regard plein de douceur, lui dit: «Vous pensez donc que je n'aime pas Napoléon? bien des gens partagent votre erreur… Détrompez-vous, et croyez qu'il entre dans ma douleur sur ce divorce toutes les amertumes de la rivalité plus encore que l'orgueil blessé de la souveraine… Oui, j'aime Napoléon; s'il se détachait entièrement de moi, je le regretterais avec désespoir: Jeune, il me donna son nom; déjà couvert de tant de gloire, n'était-ce donc que pour m'en faire descendre qu'il m'a élevée sur le premier trône du monde?…

«—Eh bien! cette injustice ne révolte et n'indigne pas Madame?

«—Elle me désespère. Si le coeur qu'il recherche allait ne pas comprendre le sien qui est si sensible, si tendre et si bon? Vous avez l'air d'en douter, disait Joséphine à madame R…; qui faisait une mine d'incrédulité à l'éloge de la bonté impériale, vous avez tort, car Napoléon est d'une nature compatissante et douce; si quelque brusquerie lui échappe, bientôt il se rapproche du coeur qu'il a blessé, avec un génie plein de bonté qui semble égal chez lui à celui du gouvernement et de la gloire. Vous vous rappelez le jour de cette vivacité à laquelle vous faisiez tout à l'heure allusion; eh bien! il vint dans mon cabinet au moment où je m'y attendais le moins, me parla d'Eugène comme si nous n'eussions pas eu le plus léger différend, le nomma son fils, me dit: Je vous aime en lui et lui en vous; sachant ainsi émouvoir mon orgueil maternel jusqu'à l'enthousiasme. Je voulus me jeter aux pieds de celui qui savait consoler si noblement; il me reçut sur son coeur. Puissions-nous, lui dis-je, mon Eugène et moi, être toujours dignes de vous…» Ici un léger bruit se fit entendre sur l'escalier intérieur de l'alcove, et causa une vive émotion à l'Impératrice, en glaçant de frayeur son humble confidente… Après un moment de silence et les yeux fixés sur l'alcove, Joséphine dit en soupirant: «Ce n'est qu'une illusion, déjà j'embrassais une douce chimère; elles naissent facilement dans les coeurs qui aiment et souffrent.» Puis elle ajouta avec amertume: «Depuis long-temps cet escalier n'est plus la routé du bonheur pour Napoléon…» En ce moment une voix tonnante prononça le nom de l'Impératrice, et Napoléon se trouva tout à coup en face de Joséphine. L'Empereur dit gaiement à Joséphine: «Il y a long-temps que je vous écoute; Molière aussi consultait sa servante.»… Joséphine, qui redoutait une humiliation pour sa confidente, dit avec empressement: «Hélas! je ne fais point de pièces de théâtre, et mon plus beau rôle est joué.» Un regard de l'Empereur fit reculer madame R…, qui m'avoua qu'elle se sauva d'abord en courant jusqu'à la dernière antichambre; mais bientôt elle revint doucement se placer dans un dégagement intérieur, d'où elle pouvait entendre et où en effet elle entendit des paroles qui promettaient à Joséphine la certitude d'un attachement et d'une confiance éternels. Un assez long silence succéda à cette scène muette, l'Empereur le rompit le premier. «Vous êtes donc bien sûre de cette femme, pour l'admettre dans une confidence si intime?

«—Oui, et à dire vrai, l'affliction raisonne peu ce qui soulage; mon coeur est si triste, que je n'ai pas la force de me priver du plaisir de parler de mes peines.

«—J'écoutais, j'ai tout entendu, je vous sais gré de tout; mais je n'aime pas que vous vous livriez à ces sortes d'épanchemens… Croyez-moi, au rang où vous et moi sommes élevés, il est possible peut-être de rencontrer un ami; mais il est prudent de ne voir que des valets de louage dans la plupart des gens qui sont bien plus du service de notre fortune que de notre personne. Si votre coeur a besoin de s'ouvrir, n'avez-vous pas un fils?… Le meilleur, le plus digne!…

«—Vous avez raison, dit Joséphine, et vos observations me sont encore des témoignages de votre attachement.

«—Joséphine, cet attachement ne cessera jamais.

«—Je ne serai donc jamais malheureuse!» répondit l'impératrice, avec ce ton doux et pénétrant dont elle savait le pouvoir… Ici Mme R… perdit le fil de la conversation; puis elle entendit l'Empereur répéter d'une voix presque caressante: «Restez, restez toujours assez près de moi pour que la distance ne devienne jamais une impossibilité pour le bonheur de vous voir.» Mme R… n'entendit plus que des mots sans suite sur Jérôme et Pauline. Revenue près de Joséphine quand l'Empereur fut parti, Mme R… tâcha de reprendre la causerie interrompue; mais impossible. Le tête-à-tête impérial avait ranimé des espérances. Joséphine n'était plus une femme qui souffre, mais une reine replacée sur son trône, et je m'acquittai silencieusement de mon devoir.

«Oh! ajoutait le conteur, il faut en convenir, c'était un drôle de corps que notre Empereur; cependant je l'aimais assez.

«—Et moi je l'aime beaucoup, répondit notre courrier.

«—Et vous le dites?

«—Pourquoi pas donc? Est-ce que ça se commande?

«—Comme vous dites, cela ne se commande pas,» reprit notre conteur. Je l'observais; le soupçon me disait tout bas: «C'est un agent provocateur;» mais sa figure riante, ouverte, et même l'élégance de ses manières, faisaient aussitôt taire cette accusation. Je fus plus convaincue encore de mon injuste prévention, lorsqu'à un relais un militaire en demi-solde vint parler à notre voyageur, et lorsqu'au nom du général Mouton je le vis pâlir; je m'approchai en lui demandant s'il y avait quelques nouvelles craintes à concevoir pour le général.

«Tout est fini, me répondit-il d'une voix altérée, le pourvoi est rejeté.»

Cet homme bon et sensible était un ami de Mouton-Duvernet. Il ne reprit point avec nous la voiture. Je le revis deux mois après à Bruxelles: il me dit alors qu'il me connaissait depuis long-temps, qu'il avait été à Marseille à peu près dans le même but que moi, et qu'il avait cherché, dans le courrier, à tenter ma prudence. Je l'ai revu dans l'un de mes voyages à Londres; je l'ai revu encore en Espagne, et toujours pour quelque preuve de zèle, de dévouement à de glorieux souvenirs.

Cet homme spirituel et bon a appris que je griffonnais mes souvenirs. Il m'a écrit à ce sujet, et m'a priée de ne le point nommer, dans ces Mémoires. Voici à ce sujet sa prière:

«J'appartiens à une famille qui regarderait comme une calamité en 1826 ce qui au commencement de 1815 faisait encore son orgueil et son espoir. Laissons-les comme ils sont. Contentons-nous de rester fidèles au souvenir et au malheur.»

Je ne le désignerai donc que sous le nom de Fez…

Le reste de la route jusqu'à Lyon se passa en cruelles réflexions, sur la nouvelle qu'on venait de nous donner. Le courrier qui avait connu le général Mouton lorsqu'il commandait à Lyon, et qui ne tarissait pas en éloges, en arrivant dans la cour de la poste, me dit vivement: «Prenez-garde, car il y a de l'extraordinaire: voilà un régiment de mouchards.» Je vis en effet beaucoup d'hommes qui rôdaient autour des voyageurs qui arrivaient et partaient. Ils se séparaient et se réunissaient en groupe. Notre voiture en fut bientôt entourée. Je vis un de ces hommes me désigner à son acolyte. Je sautai légèrement hors de la malle.

«Vos passeports?

«—Ce n'est pas ici, je pense, qu'on les montre. Je loge aux Célestins; vous voudrez bien vous donner la peine de les y venir chercher, si toutefois vous en avez le droit.» Il faut bien que l'air résolu en impose aux gens qui font un vilain métier; car cet homme se tut et se retira. Je me fis conduire à l'hôtel, et envoyai de suite chez Mme de La Valette. Une heure après j'étais chez elle.

Je réserve les détails de notre entrevue au chapitre suivant.