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Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 15: CHAPITRE CC.
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About This Book

The narrator retraces travels through several European cities, offering eyewitness accounts of political events, salon life, and encounters with military and literary figures. She blends public reportage—occupations, parliamentary sessions, and regional customs—with candid scenes of poverty, illness, emotional collapse, and recovery aided by friends. Interwoven are theatrical experiments and the beginnings of a literary career, recollections of celebrated contemporaries, and reflective observations on shifting loyalties and social mores, producing a mosaic of travelogue, political chronicle, and personal memoir.


CHAPITRE CXCVII.

Voyage à Valence.--Le général Milans.--Déjeuner à la Chartreuse d'Ara-Cali.--Don Vicente.--Souvenir du maréchal Suchet.--Les moines napoléonistes et constitutionnels.

Je rentrai chez moi pour faire mes préparatifs de départ, ignorant encore à quelle heure D. Félix viendrait me chercher. J'eus terminé mes apprêts en peu de temps, et à minuit précis j'entendis une voiture s'arrêter à la porte de l'hôtel. D. Félix monta, suivi d'un soldat qui lui servait de domestique, pour prendre mes effets; ils furent chargés en quelques minutes, et nous partîmes par une nuit superbe. Pleine des sentimens de la plus haute estime pour le général Castagnos, j'interpellai vivement D. Félix sur le sort qu'on lui réservait, lui rappelant (ce qui n'est jamais inutile avec les gens à innovations) que la reconnaissance est toujours un devoir.

«Le général est l'honneur même, il sera respecté.»

Quand D. Félix eut achevé la confidence de ses projets, je lui demandai en quoi je pouvais y être mêlée.

--«Voici votre utilité, et vous êtes trop généreuse pour nous la refuser. Notre triomphe en Espagne était assuré bien avant votre arrivée; notre partie était liée pour en accroître et en affermir les développemens; mais en entendant parler de vous et en vous voyant, il m'est venu une idée qui a séduit tous mes amis: j'ai proposé, dans une de nos réunions secrètes, de me faire présenter chez vous, et d'essayer de vous mettre dans nos intérêts.

«--Mais dans quel but? repris-je.

«--Vous allez le voir. Nous avons dans notre parti une foule de timides adhérens, qui craignent l'intervention des puissances étrangères; nous n'avons encore pu les rassurer entièrement. J'ai imaginé que si je pouvais vous inspirer de la confiance et de l'intérêt, vous pourriez, par la connaissance que vous avez de la France, de l'Europe même, nous indiquer des appuis extérieurs, et de ces influences particulières qui nous serviraient de lien ensuite avec quelques gouvernemens eux-mêmes. Je ne comptais pas beaucoup sur votre consentement, je vous l'avoue, mais il s'est joint en moi un autre motif, dont je ne vous expliquerai pas la nature par des fadeurs qui ne sont point dans mon caractère. Est-ce un sentiment de tendresse qui m'a attiré vers vous, ou est-ce un amour-propre caché dans les replis de mon coeur qui m'a fait souhaiter d'attacher à la cause que je sers l'amie des grands capitaines?» Don Félix se tut, et je restai comme pétrifiée par cette communication. Je ne puis pas dire que ce fut de regret de m'être mise en voyage avec un homme d'une si vive imagination; on est si disposé à céder aux qualités qui sympathisent avec les nôtres. Je me recueillis un moment, et je répondis: «Mon cher don Félix, vous vous êtes ouvert à moi sans trop savoir ce que vous faisiez; de mon côté, j'ai reçu vos confidences avec la même facilité de caractère; ni l'un ni l'autre ne s'en repentira, j'espère, et nous n'avons pas entièrement perdu notre enjeu. Contentez-vous pour le moment d'un très vif intérêt que je porte au succès de votre entreprise. J'ai passé ma vie à respirer de la gloire, de l'ambition, du bonheur des autres.»

Le jour commençait à poindre. Nous avions dépassé Molien del Rey, et laissé à droite la route de Sarragosse pour prendre celle de Valence. Nous changeâmes de mules, et nous entrâmes dans la soirée à Reus, où nous descendîmes dans la maison de don Pedro Milans, qui s'est rendu célèbre dans la dernière guerre d'Espagne. Le maître de la maison, bon Catalan, déjà avancé en âge, nous accueillit avec une cordialité toute hospitalière. Don Félix dit quelques mots en catalan à don Pedro Milans, qui durent le prévenir singulièrement en ma faveur; car ce brave homme s'approcha à l'instant de moi, et, me prenant la main, il m'adressa en langue catalane un compliment que je compris, grâce à la vivacité d'un oeil espagnol. Le bon M. Milans me parlait souvent, et je ne savais que lui répondre. Un ecclésiastique là présent essayait de me parler français, mais ce français-là était moins intelligible encore que de l'espagnol. Enfin don Félix, voyant mon embarras, me prévint que l'ecclésiastique, qui se nommait don Vicente, parlait fort bien l'italien. Un peu, me dit celui-ci avec modestie; et certes il aurait pu dire benissimo, car son accent était aussi pur que celui d'un Toscan. Je m'aperçus qu'il était initié aux secrets de don Félix; quoi qu'un peu moins exalté, il n'en était pas moins ferme dans son opinion, qu'il raisonnait un peu plus. Je ne pus m'empêcher de lui faire une question qui était tout au moins inconsidérée. Je m'avisai de lui demander si la révolution de l'Espagne ne serait pas nuisible à la religion.

«Vous êtes, me dit-il, dans l'erreur; vous pensez à tort que la religion est incompatible avec la liberté. Vous croyez aussi que nos réformes ont pour but d'anéantir la religion catholique; détrompez-vous, madame, tel n'est pas notre dessein. Si quelques abus se sont introduits dans la religion, si l'ambition du clergé l'a fait intervenir trop souvent dans les choses temporelles, ce n'est que par oubli de l'Évangile. La république est aussi bien dans l'Évangile que la monarchie; on peut être bon catholique sous toutes les formes de gouvernemens.»

Les discours de don Vicente firent sur moi beaucoup plus d'impression que l'enthousiasme irréfléchi de don Félix. Je sentis naître en moi une sorte d'estime pour des réformateurs qui mettaient leurs innovations sous la protection de l'Évangile: tant il est vrai que la vertu est en toutes choses le meilleur des argumens! et si dans ce moment on eût exigé de moi les plus grands sacrifices pour le succès des desseins de don Vicente et de ses amis, je n'aurais rien refusé.

Le lendemain on vint m'éveiller de bonne heure pour la messe des voyageurs, que devait réciter don Vicente. La prière, on le sait, a souvent consolé mon âme. Quoique élevée dans la religion protestante, il m'était souvent arrivé de m'unir aux fidèles dans les temples catholiques. On se rendit donc à la chapelle où don Vicente célébra la messe et donna aux assistans la bénédiction divine, dont je retins ma part avec autant de foi que le plus fervent catholique. Après cette cérémonie nous montâmes dans un coche de Colleras, don Vicente, don Félix, un officier appelé don Luiz et moi. Les coches de Colleras sont des voitures à quatre places où l'on est assez commodément; elles sont attelées de six mules. Tout cela est conduit par un cocher principal nommé mayoral; un postillon appelé zayal, ancien mot arabe qui veut dire jeune garçon, est chargé de diriger les mules; ce garçon est presque toujours à pied, courant à côté des mules. Ces animaux, quand ils sont bien dressés, obéissent à la voix, comme le soldat le mieux instruit obéit au commandement de son sergent. Le mayoral parle constamment à ses mules, les excitant par leurs noms de coronela, capitana, golendrina, etc. Lorsqu'on voyage de cette manière, avec des relais on parcourt en peu de temps des distances incroyables. On cite un voyage de M. Ouvrard fait de cette manière en quarante et quelques heures de Bayonne à Madrid. Nous ne fîmes pas de tels prodiges, parce que nous n'avions que trois relais jusqu'à Valence. Don Félix nous fit détourner de la route afin de visiter la célèbre chartreuse d'Ara-Coeli, ayant d'ailleurs à parler au père procureur du couvent, qui était un des plus ardens partisans de la révolution.

Nous fûmes reçus par le père procureur, qui parut ravi de la visite de don Félix et de don Vicente. Il y eut quelques difficultés pour permettre à une femme l'entrée de la chartreuse, mais l'intervention de don Vicente, qui alla solliciter cette permission du supérieur, leva tous les obstacles; et la Contemporaine, après avoir vu des champs de bataille, put comparaître dans un monastère.

En visitant le réfectoire, nous trouvâmes un déjeuner presque splendide servi en maigre, et dont le père procureur fit les honneurs avec beaucoup d'aisance. Il nous raconta que pendant la guerre de l'indépendance, après la prise de Valence, le couvent avait été vendu comme bien national, mais que les religieux durent au maréchal Suchet, dont le nom à Valence n'est prononcé qu'avec vénération, la conservation de tout le mobilier du couvent qui leur fut partagé, ainsi que les fonds que lui père procureur avait dans sa caisse. «Que Dieu bénisse cet illustre guerrier!» s'écria le père procureur. Don Félix dit au bon père que je connaissais le maréchal Suchet; que j'avais été l'amie de Moreau et de Ney, et que j'avais parlé plus d'une fois à Napoléon. À ce nom magique, le père procureur se leva en signe d'admiration et d'hommage. Le bon religieux était tenté de baiser le bas de ma robe: «Nous l'avons combattu, s'écria-t-il, mais nous l'avons admiré! Plusieurs de nos pères n'ont cessé, depuis sa chute, de faire commémoration de lui dans le saint-sacrifice de la messe, et prient encore pour lui tous les jours: le monde ne l'a pas connu, et n'a senti qu'après sa chute la perte irréparable qu'il avait faite. Si cet homme prodigieux était encore sur le trône de France, la malheureuse Espagne, qui lui pardonne les maux de l'invasion, parce qu'elle reconnaît aujourd'hui qu'il a été trompé, ne se trouverait pas dans la situation déplorable où elle est. Nous aurions fini par nous entendre, et, soit qu'il nous eût rendu Ferdinand, soit qu'il eût laissé son frère sur le trône d'Espagne, nous ne serions pas maintenant entrés dans une révolution dont les bons Espagnols se voient réduits à courir les chances pour secouer le joug intolérable qui nous accable.»

Je vis que le père procureur n'était pas un des moins chauds conjurés, et que son ardent amour pour Napoléon avait pour motif principal le mécontentement que lui causait le régime de l'Espagne. Nous prîmes congé de lui, et nous partîmes pour Valence où nous arrivâmes dans l'après-midi.


CHAPITRE CXCVIII.

Valence.--M. et Mme Pared...--Arrestation de don Félix.--Le bon Gitano.--Madrid.--Premier aspect de cette capitale.

Arrivés à Valence, nous descendîmes chez M. Pared..., ami et confident des projets de don Félix. Madame Pared... paraissait elle-même initiée dans tous les secrets, de sorte qu'après quelques minutes de complimens, la plus grande confiance régna entre nous. Cependant, comme la politique menaçait d'occuper ces messieurs, la maîtresse de la maison me proposa une promenade, et j'acceptai. Suivies de deux laquais, nous nous rendîmes à l'Alaméda. Cette promenade, d'une longueur extraordinaire, n'est autre chose que le chemin de Valence à la mer. On y a planté à droite et à gauche des doubles contre-allées d'orangers, de palmiers et de peupliers d'Italie. Au moment où nous arrivâmes, je me crus transportée aux Champs-Élysées de la fable. Mon illusion venait de ce que dans les belles soirées d'été, les femmes des artisans et même de la bourgeoisie viennent respirer le frais à l'Alaméda, vêtues d'une simple tunique de mousseline blanche, serrée seulement autour du cou, et qui descend jusqu'aux pieds.

Malgré une absence de deux grandes heures, nous trouvâmes nos messieurs aussi occupés de leurs affaires. MM. Luitz et Pared... prirent congé de nous, après quoi nous nous retirâmes dans nos appartemens. Le lendemain matin, don Talliani et D. Vicente me firent demander la permission d'entrer chez moi; il était à peine huit heures, mais dans ces climats, l'heure est très légale pour entrer chez une femme. D. Félix m'apprit que D. Louis était parti le matin pour Murcie, et que lui-même partirait le lendemain pour Alicante, d'où il reviendrait dans cinq ou six jours au plus tard. Pendant ce temps-là, me dit-il, vous voudrez bien agréer D. Vicente pour votre cavalier. Amusez-vous, ajouta-t-il, pendant que je vais veiller aux grands intérêts qui me sont confiés; à mon retour, j'aurai probablement à vous communiquer des choses importantes, et peut-être à vous demander des conseils.

D. Félix sortit et me laissa avec D. Vicente, qui, à travers sa gravité habituelle, laissait percer un air de satisfaction qui me frappa et dont je lui demandai la cause. Vous avez, me répondit-il, «deviné juste, madame, je suis on ne peut plus satisfait de l'entrevue que j'ai déjà eue avec deux de mes amis, avant que vous ne fussiez éveillée. Tout va bien.»

Je n'avais pas le projet de faire un long séjour à Valence, et il me tardait que D. Félix revînt d'Alicante, pour lui déclarer que je voulais me rendre à Madrid. Il revint au bout de six jours. Je passai ce temps dans la société de madame Pared... Le matin son mari venait chez moi et s'y entretenait avec D. Vicente, du grand objet qui les occupait exclusivement. Ils paraissaient persuadés l'un et l'autre que mon voyage en Espagne avait une grande importance politique; et plus je cherchais à les en dissuader, plus ils le croyaient.

D. Félix arriva le soir même; il me parut très satisfait de son voyage.

Il sortit pour une affaire pressante, mais ne revint pas; notre inquiétude devint extrême, quand déjà fort avant dans la nuit, un gitano se présenta chez M. Pared...; il apportait un billet de D. Félix, conçu en ces termes: Le parti ennemi m'a fait assaillir; j'ai été un moment entre les mains d'Elio; mais j'ai été délivré par nos fidèles. Je suis en sûreté à deux lieues d'ici. Le porteur de ce billet vous servira de guide pour vous conduire à Madrid, où nous nous retrouverons.

Je pris une décision sur-le-champ; mais j'insistai pour voir D. Félix avant mon départ. M. Pared... et D. Vicente me firent comprendre que cela était impossible, mais ils me firent espérer que pour peu que je fisse diligence, je pourrais rejoindre D. Félix à San Clémente, dans la Manche, pour continuer avec lui le voyage jusqu'à Madrid. Yusef loua un calesin et deux bonnes mules. Je quittai mes hôtes de Valence, après bien des témoignages d'intérêt et d'amitié.

Le lendemain, à l'ouverture des portes, je sortis de Valence, et je pris la route de Madrid. Mon brave gitano, étendu sur le brancard à mes pieds, me racontait ses campagnes; nous arrivâmes en six jours à San Clémente, où je trouvai pour la première fois un gîte humain, mais, malgré l'industrieuse activité de Yusef, je ne pus rien apprendre de D. Félix. Nous arrivâmes enfin à Madrid, moins fatigués que je ne m'attendais à l'être; grâces aux soins de Yusef, qui trouva moyen de m'épargner une foule de désagrémens auxquels n'échappent dans ces voyages de l'intérieur de l'Espagne que les personnes qui voyagent à grands frais, et avec leurs propres relais. Je descendis à l'auberge de la Fontaine d'or, située dans une des plus belles rues de Madrid, près de la place célèbre, qu'on appelle La puerta del Sol, rendez-vous de tous les oisifs de la capitale. Mon premier soin fut d'envoyer Yusef, qui connaissait parfaitement Madrid, à la découverte, pour avoir des nouvelles de D. Félix. Il n'apprit rien ce jour-là, et je me couchai peu de temps après mon arrivée. Le lendemain matin de bonne heure j'envoyai les lettres de recommandation et de crédit, dont m'avait muni M. Pared...; et deux heures après je reçus la visite de M. Wismann, chef d'une maison anglaise, établie à Madrid. Il me remit une lettre à mon adresse, qu'il avait reçue le matin même. Elle était de D. Félix, qui m'écrivait d'une petite ville de la Manche. Il s'excusait de n'avoir pu passer par San Clémente, et m'annonçait sa très prochaine arrivée. M. Wismann me demanda si je comptais faire quelque séjour à Madrid; et sur ma réponse affirmative, il m'engagea à me loger ailleurs qu'à l'auberge, et se chargea obligeamment de me chercher un logement décent. À Madrid comme à Londres, plusieurs propriétaires sous-louent des appartemens meublés. En effet, dès le jour même, j'occupai dans la belle rue d'Alcala un appartement de la meilleure tenue.

Tous ces arrangemens domestiques une fois pris, j'attendais avec impatience l'arrivée de don Félix. Il arriva enfin, et vint me témoigner une satisfaction que je ressentais également; car je ne l'avais pour ainsi dire pas revu depuis Valence. Don Félix me félicita sur mon logement qui lui parut fort bien disposé, quoique, me dit-il, il se fût attendu à ce que nous logerions ensemble. Je lui fis sentir que les convenances ne permettaient pas que je me misse, pour ainsi dire, en ménage avec une personne et de son âge et de ses habitudes. J'ajoutai que, bien que je m'intéressasse vivement au succès de ses desseins, dans la persuasion où j'étais qu'ils n'avaient que l'ardent amour de son pays pour mobile, je ne voulais, au moins en apparence, avoir l'air d'y prendre la moindre part. Cette déclaration ne lui plut pas; mais après quelques observations de ma part, où perçait peut-être malgré moi la preuve d'un vif attachement, il se rendit, mais en ajoutant qu'il comptait toujours sur moi si l'occasion se présentait de rendre un grand service à sa cause. Nous changeâmes de discours, et je lui demandai s'il se proposait de rester long-temps à Madrid: Jusqu'au bout, me dit-il. Et l'impétueux jeune homme se répandait en espérances infinies sur la régénération de l'Espagne, devenue depuis si fatale à ses partisans.

Je n'avais pas écrit à don Pedro depuis notre séparation; je réparai cette impardonnable négligence par la lettre la plus affectueuse. La réponse de don Pedro était bienveillante, mais avec restriction. Il y a danger pour vous, me disait-il, avec la personne qui vous accompagne; au nom du ciel, ne vous compromettez pas. Permettez que, pour vous rendre le séjour de Madrid plus sûr, je vous adresse à don Joseph A..., l'un des premiers avocats de la capitale; je lui annonce votre visite. Je ne doute pas qu'il ne vous prévienne et n'aille vous offrir ses services. Si, comme je le présume, vous êtes curieuse d'observer le peuple que vous êtes venue visiter, vous en trouverez l'occasion dans la maison de don Joseph qui reçoit beaucoup de monde...

Ma première entrée dans la société se fit cependant chez M. Wismann, qui me présenta à sa famille. Mme Wismann recevait principalement les négocians étrangers établis à Madrid, et qui formaient entre eux une espèce de colonie. On s'occupait beaucoup de politique dans cette maison que fréquentaient aussi plusieurs membres du corps diplomatique, dont M. Wismann était le banquier. Les opinions du maître de la maison étaient fort libérales, mais on n'y conspirait pas. Je m'aperçus en général que dans la capitale la conspiration avait un autre caractère que dans les provinces. Il y avait moins de mystère.

Je voulus, en profitant des lettres d'introduction que j'avais reçues de don Pedro, étudier des moeurs si nouvelles pour moi. L'Espagne, plus qu'aucun autre pays, avait conservé une physionomie particulière, quelque chose, si je puis m'exprimer ainsi, de primitif, que je n'avais observé ni en Italie ni en Allemagne, où la population des capitales se rapproche plus ou moins dans les goûts et dans les habitudes de celle de Paris. Cependant ce n'était point de la même manière, et, sauf la classe relativement peu nombreuse qui partout se donne à elle-même le titre de bonne compagnie, il y avait dans les coutumes et dans les usages habituels de la vie des différences notables que je n'avais point remarquées dans les autres grandes villes de l'Europe que j'avais habitées.

J'envoyai la lettre de don Pèdre à don Joseph A... qui, dès le lendemain, vint me visiter et m'offrir sa maison; cette expression officielle donne en Espagne, chez la personne qui l'adresse, tous les droits d'une présentation dans toutes les règles. Celui ou celle qui en est l'objet est, dès ce moment, ce qu'on appelle visita de casa, c'est-à-dire, qu'il est de toutes les fêtes, bals ou assemblées qui se donnent dans la maison, sans avoir besoin d'autre invitation qu'un avis verbal.

Don Joseph A... recevant beaucoup de monde, il y avait tous les soirs chez lui, après l'heure de la promenade, une tertulia habituelle, et deux fois la semaine une assemblée beaucoup plus nombreuse.

Don Joseph A... était fort instruit, et quoique toutes les études de sa vie eussent été dirigées vers la jurisprudence, il avait beaucoup de littérature, et sa conversation était fort intéressante. J'aimais à lui entendre raconter les anecdotes du temps du Prince de la Paix qu'il avait été à même de bien connaître, ayant eu une liaison fort intime avec le chanoine don J. Duro, confident de ce célèbre favori, et avec la comtesse de C... qui exerçait la même influence sur le chanoine que celui-ci sur son patron.


CHAPITRE CXCIX.

Confidences de D. J. A... sur le Prince de la Paix et les moeurs espagnoles sous son ministère; les salons de la haute société de Madrid.--Portrait du général Zayas.--Audiences mystérieuses du roi.--Ferdinand VII.

Parmi les faits curieux que me racontait don Joseph A... sur cette époque, je me bornerai à une légère esquisse de l'état dans lequel la faveur du Prince de la Paix avait plongé la société en Espagne. Pour se faire une idée de la corruption espagnole à cette époque, il faudrait rassembler les doubles images de la régence et du directoire, et encore l'histoire de France n'aurait peut-être pas le prix de l'immoralité.

L'amour de la reine pour don Manuel Godoy, Prince de la Paix, et l'inconcevable aveuglement de Charles IV, avaient réellement mis le sceptre des Espagnols aux mains de ce favori. La haine publique lui était une recommandation, le pouvoir pas autre chose qu'une caisse de plaisirs, et une source de caprices désordonnés et nouveaux. La passion pour les femmes dominait chez lui toutes les autres. Sûr de son empire sur le roi, il ne ménagea plus la reine, et il entretint publiquement une maîtresse qu'il avait, dit-on, épousée, ce qui ne l'empêcha pas d'obtenir la main d'une princesse de la famille royale, nièce du roi. Il ne cessa pas de fréquenter dona Pepa Turo, la maîtresse dont j'ai parlé, qu'il logea magnifiquement dans le Retiro, résidence royale, et dont il eut des enfans auxquels passèrent les titres les plus magnifiques de la monarchie.

Le Prince de la Paix habitait alternativement la capitale et les maisons de plaisance où résidait le roi. Sa cour était plus nombreuse que celle du monarque; tous les jours, de onze heures à midi, accouraient dans ses palais une foule innombrable de personnes de toutes les classes, jalouses d'obtenir un regard. Là, on voyait confondus pêle-mêle les grands d'Espagne, les généraux, les magistrats, les prélats, les moines, les plébéiens, les duchesses et les courtisanes. Les plus jolies femmes de l'Espagne accouraient à ce bazar de la fortune. On passait même les mers pour prendre part à ce concours de la beauté; on venait d'Amérique exposer ses charmes au prince roi, et on remportait, à la suite de quelques complaisances, les meilleurs emplois des colonies. Il y en avait pour les maris, pour les frères et pour les amans. Je n'oserais pas raconter à mes lecteurs le trait suivant, si don Joseph A... ne m'avait assuré en avoir été le témoin avec plus de mille autres personnes.

La marquise de ..., encore vivante en 1822, sollicitait depuis long-temps une audience particulière du Prince de la Paix sans pouvoir l'obtenir. Elle la dut enfin aux sollicitations et aux importunités dont elle accabla le chanoine Duro et la comtesse de C...; son but était d'intéresser le prince à une affaire d'une haute importance pour sa fortune, en essayant sur lui le pouvoir de ses charmes. Son audience fut indiquée quelques momens avant l'heure à laquelle le prince se montrait à ses courtisans dans les vastes salons du palais. La marquise entra dans son cabinet en traversant la foule déjà réunie, y resta à peine un quart d'heure, et, chiffonnant ses falbalas que le prince avait respectés, affecta de sortir dans un désordre qui pût lui donner l'étrange relief, et l'honneur si scandaleusement poursuivi par les plus grandes dames, d'avoir excité les désirs du satrape. Le bruit de cette aventure, que tout le monde crut réelle, ne tarda pas à venir aux oreilles du prince, qui la démentit, et qui fut cru d'autant plus facilement qu'on savait qu'il n'aurait pas mis le moindre scrupule à l'avouer.

Je passe sous silence un bon nombre d'autres anecdotes que je sus de la bouche de don Joseph A... et qui m'intéressaient alors, parce que j'avais occasion de voir souvent plusieurs des personnages qui y avaient joué un rôle.

Je fus présentée par don Félix à la baronne de C..., parente du général Castagnos. Sa maison réunissait la plus haute société de Madrid. J'y fus parfaitement bien accueillie. Le ton de cette maison, à quelques nuances nationales près, était celui de la très-bonne compagnie de Paris. Je fus frappée d'un usage que je n'avais pas trouvé aussi généralement répandu dans la société de don Joseph A... Presque toutes les femmes se tutoyaient entre elles; j'en demandai l'explication au spirituel général Zayas, habitué de la maison, et qui se fit mon chevalier dès le premier jour de mon introduction chez la baronne de C... Il me dit que les grands d'Espagne se tutoyaient tous entre eux, et que les titulos de castelli, qui sont après eux la première noblesse du royaume, suivaient cet exemple pour s'assimiler autant que possible à la première classe de la nation.

Le général Zayas est né à la Havane; il avait été prisonnier en France, où il fut traité, par le gouvernement impérial, plus sévèrement que ses compagnons d'infortune, ayant subi une longue détention à Vincennes. Après la restauration il resta quelque temps à Paris, et en avait conservé un souvenir très agréable. Instruit par don Félix de mes liaisons avec Moreau et avec Ney, il me mettait souvent sur ce chapitre, et la manière dont il me parlait de ce dernier ne contribua pas peu à m'inspirer une estime qui donna, pendant quelque temps, de l'ombrage à don Félix, qui m'en témoigna, non de l'humeur, car cet excellent jeune homme n'en eut jamais avec moi, mais de la tristesse. Il cessa bientôt de s'en plaindre, et je ne tardai point à apprendre la cause de ce changement. Don Félix, qui sacrifiait tout au triomphe de ses opinions politiques, témoigna autant d'attachement au général Zayas, qu'il avait manifesté d'éloignement quand il sut que ce général était constitutionnel.

J'entendais dire tous les jours à une foule de personnes qu'elles avaient été à la cour. Je demandai au général Zayas ce que cela signifiait: j'appris que ce qu'on appelait aller à la cour était tout simplement se présenter le dimanche dans les salons du roi à midi, que personne n'en était exclu pourvu qu'il portât un uniforme, ou un habit à la française, qu'en Espagne on appelait traje diplomatico. Si vous voulez voir le roi et lui parler, me dit le général Zayas, il n'y a rien de plus facile; faites demander au capitaine des gardes, ou au premier gentilhomme de la chambre de service, une audience qui n'est jamais refusée, et prenez le premier prétexte qui vous passera par la tête; sa majesté vous accueillera très bien. Cependant, si vous tenez à obtenir quelque distinction personnelle, adressez-vous particulièrement au duc d'A..., qui est l'intermédiaire officiel des présentations intimes. Je ne me proposais pas de suivre ce conseil; mais don Félix, à qui j'en parlai, me pressa de voir le duc d'A..., et lui écrivit sur-le-champ en mon nom pour lui demander un rendez-vous. Le duc ne me fit pas attendre long-temps sa réponse, car il vint lui-même au moment où je me disposais à sortir pour aller à la promenade. Ce seigneur passait pour le confident des promenades nocturnes que Ferdinand faisait de temps en temps. Je le remerciai de sa politesse, d'autant qu'il ignorait le motif du rendez-vous que je lui demandais; mais, comme il était fort galant et accoutumé à ce que les femmes s'adressassent à lui pour obtenir, par ses entremises, quelque grâce, il s'imagina que j'avais plus que des vues politiques sur son maître; et rien ne me parut plaisant comme l'air d'importance que se donnait ce noble duc pour un office dont personne ne lui enviait le triste honneur. Pendant les fadeurs de l'ennuyeux gentilhomme, je trouvai un prétexte d'audience, et même un prétexte sérieux et réel: je me rappelai une ancienne affaire de créances hollandaises sur l'Espagne, dont j'avais les titres dans mes papiers. Je dis au duc d'A... que je voulais présenter un placet à ce sujet. Le duc m'assura de son exactitude, de son empressement, et même de la gracieuseté du souverain.

Peu de temps après, j'eus la visite de don Félix, auquel je racontai ce qui venait de se passer entre le duc d'A... et moi. «Oh! oh! me dit-il, notre ci-devant jeune homme est vif; il faut qu'on lui ait parlé de vous, et qu'il en ait déjà parlé plus haut.»

--«Peut-être la police...»

--«Il est nécessaire que vous éclaircissiez ces soupçons. Rendez-vous demain au palais, et parlez au roi.» Et comme je faisais quelques objections, don Félix me répondit: «Ferdinand VII est le plus accessible des souverains.» J'en eus la preuve le lendemain; car, m'étant rendue au palais à l'heure indiquée, je fus introduite par un officier supérieur dans une grande salle, où je vis plus de vingt personnes. Une personne qui sortit d'une pièce attenante à celle où j'étais vint me demander si je venais de la part de son excellence M. le duc d'A... Sur ma réponse affirmative, je fus conduite dans un grand cabinet, dont la porte entr'ouverte me laissa voir le roi, qui, en passant dans la première salle, parla tour à tour aux personnes qui y étaient réunies. Peu après le duc d'A... vint me joindre; et, s'asseyant à côté de moi: «Le roi, me dit-il, est favorablement prévenu; il sait qui vous êtes: vous avez des amis ardens, mais indiscrets. Sa majesté est très bien disposée pour vous.» Je ne comprenais rien à ce discours, et j'allais en demander l'explication au duc lorsque je fus interrompue par l'arrivée du roi lui-même, que je ne reconnus pas d'abord, parce qu'il avait quitté l'uniforme qu'il portait. Il était vêtu de noir, et me parut assez bel homme, et d'une physionomie expressive. Le duc se retira et me laissa avec sa majesté, qui me dit en très bon français: «A... m'a parlé de toi; nous te connaissons, beau masque: je me ferai rendre compte de la créance que tu réclames. Mais Madrid, comment est-il vu par la maligne Française? Que dit-on de moi à Paris? Comptes-tu rester encore quelque temps?» Je fus tout étourdie de ce tutoiement, signe de la grandeur royale, singulier privilége de la souveraineté, qui se trouvait le même que le symbole de l'égalité pour nos sans-culottes. Je ne fus pas moins interdite des brusques et innombrables questions du monarque castillan.» Sire, répondis-je en balbutiant, j'ai sollicité l'honneur d'être présentée à votre majesté, pour lui demander...»

--«C'est bon, c'est bon; A... se mêlera de cela; parlons d'autre chose. Est-il vrai que tu aies reçu des confidences de Napoléon?»

--«Sire, votre majesté paraît avoir reçu beaucoup de renseignemens sur mon compte; mais elle me permettra de lui faire observer qu'ils peuvent n'être pas fort exacts.»

--«Oh! que si: j'ai mes correspondances à Paris. Je sais tout, puisque je sais, quant à toi, simple particulière, tes relations avec Moreau et avec le maréchal Ney. Tu cours le monde pour te consoler. Est-ce pour cela que tu as fait connaissance d'un certain don Félix? J'approuve tes projets de distraction; et, pour les seconder, voici une carte à l'inspection de laquelle tout te sera ouvert.» Là-dessus le roi me salua de la main, et se retira. J'avoue que, malgré son affabilité, Ferdinand n'exerça point sur moi ce prestige des grandes figures historiques qui avaient passé sous mes yeux.

Je trouvai D. Félix à la porte du palais, fort impatient de savoir ce que sa majesté m'avait dit. Je l'inquiétai beaucoup en lui disant qu'il avait été question de lui. «Mais rassurez-vous; Ferdinand n'a pas mêlé un mot de politique à toutes ses gracieuses paroles. Tout ce que j'en ai obtenu se réduit à cette carte, qui me donne l'entrée de toutes les maisons de plaisance où le public n'est pas admis.»

--«Comment diable! s'écria don Félix; mais c'est un brevet de sultane favorite que vous avez là. Vous ne tarderez pas à voir le duc qui vous engagera à aller, à un jour fixé, soit au petit jardin du Retiro, soit au Casino de la porte des Ambassadeurs; et, si vous acceptez, vous êtes certaine que vous y verrez le roi.»

«--Soyez tranquille, Don Felix; j'ai beaucoup failli, mais j'ai souvent aussi résisté; et si mon âge ne me mettait à l'abri des persécutions galantes que vous craignez, je trouverais encore de quoi m'en préserver dans mes souvenirs.»

Le duc d'A... ne manqua pas de venir me voir le lendemain, et me félicita de mon succès auprès du roi: «Sa majesté vous a fait une faveur dont elle est avare en vous donnant une de ces précieuses cartes que toutes les dames de Madrid vous achèteraient au plus haut prix.» Je souris de l'idée que le duc d'A... avait de la vertu des femmes de cette capitale.

«Vous profiterez des bontés du roi?» me dit-il.

«--Mais c'est selon: si je ne puis m'y faire accompagner, il n'en sera rien. Une femme seule, étrangère, peut-elle se présenter décemment?

«--Qu'à cela ne tienne; je serai votre cavalier. Vous n'avez qu'à m'indiquer le jour, et nous ferons ensemble une promenade au petit jardin du Retiro.

«--Nous verrons, dans quelques jours.

«--Mais c'est demain que j'espère que vous me ferez cet honneur?»

J'acceptai enfin, poussée par cette curiosité qui m'a si souvent et sans réflexion fait aborder les situations les plus extraordinaires.

Le duc fut fort exact le lendemain, et nous montâmes en voiture. Nous nous rendîmes au Retiro. Le duc d'A... ne cessait de me vanter l'amabilité du roi; je commençais à croire que don Félix avait raison, et je ne tardai pas à prendre quelques vertueuses terreurs. Depuis une demi-heure à peine nous étions, le duc et moi, dans un tout petit pavillon fort élégamment meublé que la porte s'ouvre et que je vois entrer Ferdinand, qui dit au duc, en espagnol: «Ah! tu donnes des rendez-vous chez moi?» Je m'étais levée à l'aspect du roi. «Qu'on s'asseye, me dit-il, que je sois un moment en tiers dans la conversation.» Un moment après, il dit au duc: «Je pense que madame doit avoir besoin de se rafraîchir. Fais-nous apporter un refresco.» Le duc sortit immédiatement, et le roi me dit en souriant: «Ce bon A... eût été bien étonné que je l'eusse retenu; il n'est pas accoutumé à ces manières.» Un laquais apporta un plateau sur lequel étaient des sorbets, des confitures, du chocolat et des cigares. S. M. m'engagea à prendre quelque chose et me servit une glace. Elle en prit elle-même, et fit un signe au laquais qui se retira. J'avais contre Ferdinand VII quelques préjugés; mais j'avoue que ce jour-là je le trouvai fort aimable. Je me sentis toute disposée à attribuer, ainsi qu'il le faisait lui-même, toutes les fautes de son gouvernement à la difficulté des circonstances.

Notre conversation fut longue, et je fus la première à m'apercevoir que la nuit était venue. Le roi sonna, et le duc d'A. parut. Ferdinand alla rejoindre sa suite au pavillon de l'étang du Retiro, où il était attendu, et je repris avec le duc le chemin de ma maison. Il me quitta à la porte pour se trouver au palais en même temps que son maître. Je trouvai chez moi un billet de don Pedro, qui, arrivé ce jour même à Madrid, était venu me voir immédiatement. Il m'annonçait qu'il repasserait le soir après le spectacle. Je ne pus m'empêcher d'être frappée de l'à-propos qui faisait arriver à Madrid le seul homme auquel j'eusse fait une confidence presque entière de ma vie le jour même où j'avais à ajouter une nouvelle aventure au grand livre de celles qui m'étaient arrivées.

Don Pedro revint en effet vers onze heures. J'eus le plus grand plaisir à revoir cet excellent ami, et de son côté il me témoigna la plus vive satisfaction, surtout lorsqu'après lui avoir fait part de la manière dont je vivais dans la capitale de l'Espagne, il vit que je m'occupais fort peu de politique. J'en suis d'autant plus charmé, me dit-il, que moi-même, partisan des améliorations, moi-même habitué aux dangers, je ne vois pas sans effroi les épouvantables excès qui sortent toujours comme les premiers fruits d'une révolution. Je parlai à don Pedro de ma présentation au roi, et de confidence en confidence, j'en vins à lui révéler que ce jour même, et au moment où il était venu chez moi, j'étais au Retiro en tête à tête avec S. M. C. Don Pedro resta comme ébahi à cet aveu. Vous êtes, me dit-il, une singulière femme; quand vous manquez d'aventures, elles viennent vous chercher. Trente femmes à Madrid briguent la faveur de ce qu'on appelle ici la llave secreta, la clef secrète, et ne peuvent l'obtenir; et sur une idée, demander par passe temps une audience au roi; toutes les combinaisons s'accumulent pour vous faire réussir. Cependant je dois vous prévenir que cette intimité ordinairement peu durable a des inconvéniens. Je ne cherche point à deviner ce qui peut s'être passé dans cette entrevue, mais le roi est peu discret. On dirait même qu'il n'agit que pour parler, et qu'il ne recherche les aventures, que pour les frais de sa conversation avec sa camarilla.

--N'allez pas si loin, mon ami, dans vos suppositions, toutes vos alarmes tombent devant l'innocence, et pour que l'avenir ne m'expose pas plus que le passé, j'ai grande envie de quitter Madrid qui commence à me peser, et je le ferais immédiatement si je trouvais une occasion agréable de parcourir l'Andalousie, et de visiter Cadix.

--Je serai votre compagnon de voyage si vous voulez, et moyennant un délai de quatre jours. J'acceptai avec empressement, et je promis de faire mes préparatifs en conséquence. Je fis observer à don Pedro que j'avais quelques comptes avec lui, et que dans la crainte d'être à charge à son amitié j'attacherais un grand prix à la vente de la créance pour la liquidation de laquelle l'audience de sa majesté me donnait bon espoir. Don Pedro se chargea de m'en débarrasser, et sans savoir comment il s'y prit, mais grâce à cette négociation sur laquelle je n'eusse jamais compté, je me trouvai encore une fois riche.


CHAPITRE CC.

Excursion en Andalousie.--Cadix.--Révolution de l'île de Léon.--Les contrebandiers.--Le Mameluck.--Société de Cadix.

Je ne pouvais quitter Madrid sans prévenir don Félix et sans m'excuser auprès de lui, non pas de la rupture de notre liaison, mais de l'éloignement qui allait en détendre les liens. Je craignais la susceptibilité de l'amour-propre, qui fait souvent que l'idée d'une séparation inspire aux hommes une jalousie subite; ce qui était de la bonne amitié se change alors quelquefois en passion. Il n'en fut point ainsi avec don Félix. Cet excellent jeune homme avait de la candeur, et ne vint point réclamer par vanité des droits qu'il n'avait point eus par amour. Il était d'ailleurs si possédé de sa fièvre politique qu'il convint ne pouvoir m'offrir qu'un dévouement trop distrait. «Don Pedro, me dit-il, est un compagnon de voyage d'un âge plus convenable pour une femme. Du reste, ajouta don Félix, je serai à vos ordres; qu'un mot de vous commande démarches, présence, vous pouvez de moi tout attendre. Nous nous retrouverons d'ailleurs probablement en Andalousie.»

Le duc d'A... revint me voir; il me parla beaucoup de l'estime que le roi faisait de ma personne, et m'engagea à venir de temps en temps à l'audience du soir. Je le priai de présenter mon respect à Ferdinand et de lui offrir mes adieux. Je lui annonçai mon départ pour Cadix, ce qui le surprit; mais il ne me fit pas d'objection. Je pris congé des personnes auxquelles je devais un accueil si obligeant, et je partis en poste avec don Pedro et le fidèle Yusef. Nous étions dans une bonne calèche de voyage; nous traversâmes très rapidement la province de la Manche, et nous arrivâmes au pied de la fameuse Sierra-Morena que nous franchîmes sans accident, ce qui est presque un miracle; mais je me pressais trop de m'en féliciter ainsi qu'on va le voir.

Nous avions couché à Cordoue, où don Pedro voulut me montrer la superbe cathédrale, ancienne mosquée bâtie par les Maures, où trois cent soixante colonnes de marbre blanc témoignent de la civilisation de ces barbares dominateurs de l'Espagne. Nous arrivâmes à Écija de trop bonne heure pour nous y arrêter, et nous nous trouvâmes à la nuit close dans une espèce de désert, qui est entre un village tout neuf qu'on nomme la Louisiane et une maison de poste appelée la Portuguesa. Nous entendîmes un vigoureux coup de sifflet: «Allons, dit don Pedro, voilà sans doute une anecdote qui se prépare pour votre album. Dieu veuille que ce ne soit pas la bande de los siete ninos de Écija.» Le postillon adressa quelques mots en Espagnol à mon compagnon qui me dit: «Rassurez-vous, nous n'avons affaire qu'aux Mamelucks.» Tout étonnée de ce que me disait don Pedro, je lui demandai ce qu'il entendait par les ninos d'Écija et par les Mamelucks. La ville d'Écija a été le berceau d'une bande de sept voleurs, qui a fini par devenir une sorte de peuple constitué; toutes les fois qu'un de ces voleurs privilégiés est pris, de puissantes protections le font toujours acquitter. Quant aux Mamelucks qui ont reçu ce nom d'un Mameluck resté en Espagne dans la dernière guerre, et devenu leur chef, ce sont tout simplement des contrebandiers fort honnêtes qui exercent leur état avec une sorte de probité chevaleresque. C'étaient à eux que nous allions avoir affaire. Il en parut au moment même deux à la portière de notre voiture. Don Pedro leur adressa poliment la parole et demanda leurs ordres. «Dix onces d'or, voilà votre contribution: vous savez ce qu'il nous faut. Dix onces d'or en échange de ce rouleau de tabac, et voici un sauf conduit jusqu'à Séville.» Don Pedro présenta sa bourse au contrebandier en lui demandant s'il était de la bande du Mameluck; celui-ci répondit affirmativement.

Yusef, qui était sur le devant de la voiture, crut reconnaître quelque chose de national dans l'accent du contrebandier, et lui dit à voix basse quelques mots dans une langue que ni don Pedro ni moi n'entendîmes. Tout à coup ce contrebandier siffla fortement, et six hommes armés jusqu'aux dents parurent à nos yeux. Je crus que nous allions être égorgés, et je tremblais de tous mes membres. Don Pedro n'était guère plus tranquille; mais Yusef nous rassura en nous disant: «Calmez-vous, nous sommes en pays de connaissance; il ne vous sera fait aucune offense, et vous ne perdrez pas une obole.» Ce contrebandier, qui est le lieutenant de l'intrépide Mameluck, est un gitano comme moi. Il exerce la contrebande, qui est un métier tout comme un autre, mais ce n'est point un voleur. Nous allons être accompagnés jusqu'en vue de Carmona, et au moyen d'un signe qu'il vient de me communiquer, vous aurez, si cela peut vous être agréable, un entretien avec le Mameluck lui-même.» Yusef nous assura que cette protection nous serait bien nécessaire; car la nouvelle du prochain passage d'un convoi d'argent a mis sur pied toutes les bandes de voleurs et de contrebandiers qui ont élu domicile entre Cordoue et Séville. À une lieue de Carmona nous rencontrâmes les contrebandiers; à leur tête parut un homme à moustaches épaisses, au teint cuivré, qui nous fut présenté par Yusef, dont il prit la main, qu'il tint long-temps serrée dans la sienne; c'était ce Mameluck. Averti par Yusef, il nous salua, et un peu pressé par nos curieuses questions, il nous apprit qu'à la terrible journée du 2 mai 1808, à Madrid, il fut laissé pour mort dans une maison où il était logé avec un officier de son corps, et que, par les soins de la servante, il avait été rappelé à la vie et caché par elle; qu'à sa guérison, sa reconnaissance se changea en amour, et l'avait conduit avec cette Espagnole dans la Sierra-Morena, où la maison qu'elle habitait servait de retraite habituelle aux contrebandiers. «Je me suis alors, ajouta-t-il, enrôlé dans une compagnie de contrebandiers, et à force de services rendus, j'en suis devenu le chef, et ai donné mon nom à leur compagnie. Voilà onze ans que je règne dans ces contrées; mais je crains d'être obligé de jouer un rôle politique, attendu que l'honneur des contrebandiers exige qu'on ne les confonde pas avec ces coquins de voleurs, qui sont tous serviles.» Le Mameluck nous offrit quelques rafraîchissemens; et après avoir fait quelques présens à Yusef, qu'il connaissait depuis long-temps et auquel nous devions le dénouement heureux de cette aventure, il nous salua; et peu d'heures après, nous arrivâmes à Séville.

Nous ne nous arrêtâmes qu'un jour dans cette grande ville, que don Pedro me dit cependant être digne d'être visitée en détail. Je ne vis que la cathédrale, qui est fort belle. Nous partîmes pour Cadix, et nous arrivâmes le soir au port Sainte-Marie, jolie petite ville séparée de Cadix par une baie de trois lieues de large.

Je ne ferai pas la description de Cadix, que tout le monde connaît. Don Pedro me conduisit dans un hôtel situé sur la place de San Antonio, qui est le rendez-vous général. Nous allâmes le soir au théâtre, où je vis danser le bolero et le fandango, qui me parut plaire beaucoup aux spectateurs et surtout aux spectatrices. Je remarquai que celles-ci étaient presque toutes habillées à l'espagnole, contre l'usage que j'avais observé à Barcelone et à Madrid. À la sortie du spectacle nous passâmes la soirée dans une des maisons les plus opulentes de la ville, celle de don Isidore. Je ne fus pas peu surprise de voir des tables de jeu où de jeunes et jolies femmes tenaient la banque. On ne peut se faire d'idée de la fureur avec laquelle on amoncelait de l'or sur des tapis verts. Une chose qui ne me surprit pas moins, ce fut dans quelques parties du salon, la cigarine plantée aux plus jolies bouches. Les femmes andalouses fument presque autant que des marins hollandais.

Je m'ennuyai bientôt à Cadix comme je m'étais ennuyée à Madrid. Cependant les détails du commencement de la révolution à l'île de Léon me captivèrent singulièrement. Don Félix ne tarda point à passer par Cadix, et lui, plus engagé que don Pedro dans le parti innovateur, m'en apprit plus long. Il m'annonça que, nommé colonel et attaché au ministère des affaires par suite du triomphe chaque jour croissant du système constitutionnel, il avait une mission à remplir auprès d'un des cabinets de l'Europe les plus récalcitrans. Il n'exagérait rien en me faisant le tableau de ce triomphe. Il a été de peu de durée, mais il avait été cependant général. Certes ceux qui ont dit que la révolution d'Espagne n'a été qu'une insurrection militaire, n'ont pas vu ce qui se passait en ce pays dans les premiers jours de ce mouvement. Ils n'ont pas été témoins de l'unanimité des sentimens de toutes les classes de la nation. Je n'apercevais aucun dissentiment nulle part dans l'expression des voeux publics. J'avais déjà vu dans la société de la baronne de C..., où se réunissait la haute noblesse, chez don Joseph A..., où se rendaient la haute bourgeoisie et le haut commerce, chez M. Wismann, dont la maison était fréquentée par tous les étrangers de distinction qui étaient à Madrid, une conformité de voeux et d'espérances qui était extraordinaire.