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Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 18: CHAPITRE CCIII.
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About This Book

The narrator retraces travels through several European cities, offering eyewitness accounts of political events, salon life, and encounters with military and literary figures. She blends public reportage—occupations, parliamentary sessions, and regional customs—with candid scenes of poverty, illness, emotional collapse, and recovery aided by friends. Interwoven are theatrical experiments and the beginnings of a literary career, recollections of celebrated contemporaries, and reflective observations on shifting loyalties and social mores, producing a mosaic of travelogue, political chronicle, and personal memoir.


CHAPITRE CCIII.

Une séance des Cortès.--Les orateurs espagnols.--Argüelles et Calliano.--Départ du roi Ferdinand pour Séville. État de Madrid.--Affaire de Bessières et du général Zayas.--Capitulation avec les Français.

Je fus tentée de partir pour Barcelonne ou tout au moins pour Valence, afin d'y passer l'hiver, qui est assez froid à Madrid. J'en fus dissuadée par le général Zayas, qui me conseillait de rentrer en France, parce qu'il regardait la guerre comme inévitable. En effet, il était difficile de se faire illusion sur les projets des puissances, d'après la protection ouverte qu'on accordait aux bandes insurgées de Navarre, de Catalogne et d'Arragon, décorées du nom d'armée de la Foi. Je ne suivis pas le conseil du général Zayas, et je restai à Madrid. Je ne pouvais croire à la guerre, parce que je supposais, d'une part, que le gouvernement français ne demandait pas mieux que de l'éviter, et de l'autre, je ne croyais pas le ministère espagnol assez imprudent pour repousser toutes les propositions d'arrangement qui lui étaient faites.

Pendant que les ministres de France, d'Autriche et de Russie cherchaient à nouer des négociations avec le ministre San-Miguel, qui n'osait guère s'y prêter de peur de perdre sa popularité auprès des Cortès, car le fanatisme politique n'est pas facile à servir, arriva à Madrid lord Fitz Roy-Sommerset, ancien aide de camp du duc de Wellington. On le disait chargé par le gouvernement anglais de prendre des renseignemens sur le véritable état des choses. Je le vis chez sir William A'court, ministre d'Angleterre, où il eut quelques conférences avec le général Alava et avec l'amiral Cayetano Valdès, tous les deux membres des Cortès. Je sus par le général Zayas que le gouvernement anglais ne s'opposerait pas aux projets de la France, et dès ce moment je ne doutai plus de la chute des Cortès; car il me paraissait impossible que l'Espagne pût résister à une attaque sérieuse. Je ne croyais cependant pas que l'invasion se fît avec autant de rapidité que je la vis s'accomplir quelques mois plus tard, d'autant que les troupes constitutionnelles commandées par Mina et d'autres généraux, en Catalogne, en Arragon et en Navarre, battirent sur tous les points les bandes de la Foi, qui furent obligées de se réfugier en France. Ces succès enhardirent les constitutionnels, qui se regardaient déjà comme invincibles. Le général Zayas ne partageait pas ces illusions, et me disait souvent: «Je combattrai avec mes compatriotes contre les Français, mais croyez que nous serons vaincus.»

Plusieurs personnes se flattaient encore d'un arrangement, mais ces espérances s'évanouirent à la remise des notes présentées par les ministres de France, d'Autriche et de Russie, lesquelles donnèrent lieu à une discussion très orageuse dans le sein des Cortès, auxquels le roi en fit donner communication par le ministre San-Miguel.

J'étais à cette séance avec don Philippe, qui avait voulu m'y accompagner. Je fus assez peu émerveillée des Mirabeau et Barnave castillans. Riego et Quiroga, très chers à l'assemblée, n'avaient rien d'oratoire; mais le député Augustin Argüelles soutint la brillante réputation qui lui avait valu aux Cortès de 1812 le surnom de divino. Son crédit avait baissé dans ces derniers temps, parce qu'on le regardait comme le chef du parti modéré. Son rival aux Cortès nouvelles était Galiano, député de Cadix, plus impétueux qu'éloquent, mais le seul rival d'Argüelles. Je n'ai pas lu Aristote, je n'ai même pas lu Démosthènes, je ne prétends donc pas juger les orateurs espagnols, car tout jugement littéraire imposé au public me paraît toujours bien près de l'impertinence; je dirai seulement qu'aux Cortès on consommait bien des paroles avant de dire quelque chose. J'ai ouï dire cependant que M. le comte Toreno, homme plein d'instruction, d'élévation et de noblesse, d'une admirable justesse d'esprit; que M. Martinez de la Rosa, littérateur de génie, politique conciliant, portant dans les affaires la timide candeur d'un jeune homme, avaient souvent prononcé des discours dont les tribunes publiques d'Angleterre ou de France auraient pu être jalouses.

Dans la séance dont je parle, MM. Argüelles et Galiano, animés sans doute par le puissant intérêt du moment, me parurent s'élever à une certaine hauteur. Ils excitèrent un véritable enthousiasme, et je fus émue moi-même, lorsque, se précipitant dans les bras l'un de l'autre, ils se promirent de renoncer à toute rivalité politique, et de n'avoir qu'un but, le salut de la patrie. Argüelles fit un appel véhément au patriotisme des Espagnols. Cette séance porta quelques fruits. Le gouvernement ne trouvant plus d'entraves put ordonner de grands préparatifs. Les ministres de France, d'Autriche et de Russie prirent leurs passe-ports, et furent bientôt suivis du nonce et de l'envoyé de Sardaigne. Il fut décidé que la cour, les Cortès et le gouvernement iraient à Séville dès qu'on aurait la certitude que l'armée française avait commencé son mouvement. Le comte de Labisbal (Henri O'Donnel) fut nommé général en chef d'une armée qui devait se rassembler à Madrid; mon ami Zayas eut le commandement en second. Les généraux Morillo et Ballesteros eurent aussi des commandemens en chef, et Mina resta chargé de défendre la Catalogne, dont il avait déjà chassé toutes les bandes de la Foi.

Si l'activité que déployèrent les généraux Labisbal et Zayas eût été imitée sur les autres points de l'Espagne, et si de nouvelles divisions entre les constitutionnels ne fussent pas venues tout ruiner d'avance, il est probable que l'armée française n'aurait pas fait une campagne aussi rapide.

La guerre n'était plus une appréhension, mais une certitude. Le discours de sa majesté Louis XVIII à l'ouverture des chambres avait tout éclairci. Le comte de Labisbal et le général Zayas déployèrent une activité à laquelle les Espagnols n'étaient pas accoutumés. Comme je l'ai remarqué en France et en Italie, les crises politiques retrempent l'amour des plaisirs qu'elles devraient éteindre; et le carnaval, qui commençait presque au bruit du canon, fut fort gai. Aussi, en voyant l'ardeur de ses compatriotes pour les fêtes, le général Zayas s'écriait-il: «Ils s'en donnent pour la dernière fois!»

Cependant le départ du roi fut fixé au 20 mars. Sa majesté parut s'y résoudre sans répugnance, et sanctionna de bon coeur le décret de translation du gouvernement à Séville. Tous les employés, depuis les ministres jusqu'au moindre commis, reçurent l'ordre de suivre le roi. Les ministres d'Angleterre, des Pays-Bas, de Suède, de Dannemark, dont les gouvernemens n'avaient pas rompu avec le ministère constitutionnel, se rendirent aussi dans la capitale de l'Andalousie. Le général Zayas me détourna de ce voyage, et je lui en sus beaucoup de gré depuis, surtout lorsque j'appris combien de fatigues et de privations avaient endurées beaucoup de femmes qui avaient fait cette partie. Deux régimens d'infanterie de ligne, un de cavalerie, une batterie d'artillerie et deux bataillons de la milice urbaine de Madrid qui s'offrirent volontairement pour servir d'escorte au roi, n'empêchèrent pas que, sur les flancs et sur les derrières du convoi, plusieurs personnes ne fussent dépouillées par des bandes prétendues royalistes, qui, tout en pensant bien, agirent fort mal. Depuis la guerre de 1808, toutes les bandes de voleurs de grand chemin se prétendent armées contre le gouvernement existant: elles ont été tour à tour royalistes ou constitutionnelles, s'inquiétant fort peu des principes de ceux qu'elles dépouillent, pillant toutes les opinions, et dévalisant avec une impartialité rare les voyageurs de toutes les nuances.

Le départ de la cour, des Cortès et des tribunaux laissa un grand vide dans la capitale. Toutes les réunions de société furent dissoutes; il ne resta de maison ouverte que celle de la marquise de Regalia, où j'allais très rarement.

On ne tarda pas à apprendre à Madrid que les Cortès avaient décrété la translation du siége du gouvernement à Cadix. Le roi se refusant à quitter Séville, les Cortès déclarèrent que sa majesté était dans un état de maladie qui ne lui permettait pas d'exercer les fonctions royales. En conséquence son autorité fut suspendue momentanément par un acte souverain de cette assemblée, et le général Riego fut chargé de l'exécution du décret de translation, qui eut lieu sans autre résistance qu'une protestation verbale de la part du roi, lequel consentit cependant, après être entré à Cadix, à reprendre les rênes de l'État.

Dès que le roi et les Cortès eurent quitté Madrid, il n'y eut plus d'unité dans le gouvernement. Les généraux en chef exercèrent l'autorité suprême chacun dans son arrondissement. Le comte de Labisbal commanda souverainement dans la capitale, autant en firent Ballesteros en Arragon, Morillo en Galice, Mina en Catalogne, et Lopez Baños en Andalousie. Les Français franchirent la Bidassoa le 7 avril; la nouvelle en fut connue promptement à Madrid, et Labisbal, sous prétexte de prendre position, dissémina ses troupes de telle manière qu'aucun point n'offrait de résistance. Quelques personnes supposèrent qu'il voulait faire un arrangement particulier, on en parlait beaucoup, et j'en fis plusieurs fois la question au général Zayas, qui ne voulut jamais s'expliquer à ce sujet. Quant à lui, que le général Labisbal avait chargé du commandement particulier de la capitale, il se contentait d'entretenir la tranquillité, et jusqu'à la fatale journée du 20 mai, dont je parlerai tout à l'heure, la paix publique ne fut pas troublée un seul instant.

Les Français arrivaient avec beaucoup de lenteur. Ils paraissaient prendre des précautions qui eussent été bien inutiles s'ils avaient su ce qui se passait en Espagne. L'enthousiasme qui s'était manifesté après la séance des Cortès, dont j'ai parlé, s'était entièrement amorti. Les proclamations de monseigneur le duc d'Angoulême circulaient librement dans Madrid. Beaucoup de constitutionnels, rassurés par les déclarations d'un prince dont on connaissait la loyauté, étaient restés dans la capitale, entre autres Martinez de la Rosa. On apprit enfin par une lettre imprimée du comte de Montiyo, adressée à Labisbal, et répandue avec profusion, que ce dernier se proposait d'entrer en arrangement avec les Français. Mais sans doute il avait mal pris ses mesures, car il fut obligé de se cacher pour échapper à la fureur du soldat.

Le général Zayas resta seul chargé du commandement en chef dans ces circonstances difficiles. Il ne croyait nullement au succès de la résistance, mais il avait trop d'honneur pour ne pas résister. Néanmoins la prudence lui commandait de ne pas exposer la capitale aux horreurs d'un assaut: aussi, dès qu'il apprit que l'armée française avait paru sur la chaîne du Guadarrame, à quinze lieues de Madrid, il se rendit en personne à Buytrago, pour y traiter avec le major général Guilleminot de la remise de la ville à l'armée française. Il fut convenu que, le 24 mai, à cinq heures du matin, les postes espagnols seraient relevés par des troupes françaises, qu'immédiatement le général Zayas se rendrait au delà du Tage, et qu'un armistice de quelques jours aurait lieu entre les deux armées pour éviter l'effusion du sang. Zayas était revenu de Buytrago dans la nuit du 19 au 20. Je le vis le 20 au matin, et il me fit part de sa négociation. Je restai à déjeuner chez lui, et nous quittions la table lorsqu'on vint le prévenir que des hommes à cheval de la division royaliste de George Bessières étaient à la porte d'Alcala, et s'annonçaient comme l'avant-garde de ce partisan, qui prétendait prendre possession de la capitale de l'Espagne au nom du roi. Quatre ou cinq éclaireurs étaient même entrés par cette porte, gardée seulement par un poste peu nombreux, car le général Zayas se reposant sur la convention signée avec le major général de l'armée française, et approuvée par le prince généralissime, n'avait point pris de précautions contre une attaque qu'il ne pouvait prévoir.

Le général Zayas sortit lui-même, accompagné de ses aides de camp, pour vérifier ce qui se passait, et donna en même temps l'ordre à la garnison de prendre les armes. Arrivé à la hauteur du Prado, il apprit que Bessières était lui-même en dehors de la porte, et qu'il témoignait le désir d'avoir une conférence. Zayas y consentit, et s'approcha de la porte; Bessières s'avança, et le somma de rendre la ville, étant résolu de l'enlever de vive force. Le général Zayas lui répondit que non seulement il n'obtempérerait pas à sa demande, mais que voulant s'en tenir strictement aux stipulations de la convention arrêtée entre le général Guilleminot et lui, il allait l'attaquer lui-même et le forcer à abandonner les environs de la capitale. Bessières se retira, les portes furent fermées, et sa division se mit en bataille à cinq cents pas de la porte d'Alcala. Cependant le bruit de l'approche de Bessières se répandit à l'instant dans la ville, et une foule d'individus de la populace sortit avant que toutes les issues de la ville fussent interceptées, et se porta à la rencontre de Bessières. Pendant ce temps-là le général Zayas prit rapidement des mesures énergiques, il distribua les troupes dans les divers quartiers de Madrid, et empêcha la circulation des habitans dans les rues qui avoisinaient la porte d'Alcala. Il sortit lui-même avec un corps de cavalerie et d'infanterie par cette porte, et attaqua vivement la division de Bessières, qui ne tint pas un instant contre les troupes constitutionnelles. Celles-ci firent un bon nombre de prisonniers, et ramenèrent plusieurs des personnes qui étaient allées à la rencontre de Bessières. La faible garnison qui occupait Madrid pendant que Zayas poursuivait la bande de Bessières, fit si bonne contenance, que la populace, qui était devenue très royalistes depuis qu'elle avait appris l'invasion de l'armée française, n'osa pas bouger. Le général rentra bientôt; il me trouva chez lui, où j'étais dans une grande inquiétude sur son compte: je craignais que les troupes françaises qu'on savait être à Alcala, à quatre lieues de Madrid, n'eussent cru devoir soutenir Bessières, et que, par suite de cette malheureuse échauffourée, la convention de Buytrago ne fût annulée. Zayas me rassura et me dit: «Je viens de rendre à la ville de Madrid un immense service, en la sauvant d'une occupation de trois jours par les honnêtes héros de Bessières; mais je ne m'abuse point sur les suites de mon dévouement: on va m'accuser d'avoir fait massacrer la population de la capitale, parce qu'une coïncidence fatale a fait rencontrer dans les rangs de cette troupe des sots qui croyaient bonnement que j'allais céder à l'insolente sommation d'un aventurier.»

Au moment du dîner, on annonça deux parlementaires français qui venaient s'informer auprès du général Zayas du motif du combat qui venait d'avoir lieu. Après en avoir appris la cause, ils témoignèrent leur indignation contre Bessières; et l'un d'eux, qui était un colonel attaché à l'état-major général du prince, se chargea d'un rapport que ce général Zayas envoya à son altesse royale. J'ai su que ce rapport avait valu à Zayas une lettre du général Guilleminot, écrite par ordre de monseigneur le duc d'Angoulême, dans laquelle la plus positive approbation était donnée à sa conduite. Ces officiers français ayant traversé la ville au moment où finissait le tumulte extérieur excité par l'apparition de Bessières, la populace s'imagina que l'armée française allait entrer immédiatement dans la ville, et déjà il se formait des rassemblemens dans les faubourgs; mais dès qu'ils virent que le général Zayas, au lieu de se préparer à évacuer Madrid, faisait renforcer la garde des postes, et que les aides de camp reconduisaient les parlementaires hors de la ville, tout rentra dans l'ordre.

Les journées du 21 et du 22 se passèrent fort tranquillement; à neuf heures du soir du 22, le général Zayas fit prendre les armes aux troupes qui formaient la garnison de Madrid, et fit diriger les équipages et l'artillerie sur la route de Toledo. Je voulus prendre congé de lui, et ce n'est pas sans attendrissement, car je voyais peut-être pour la dernière fois ce brave général qui avait répandu tant d'agrémens sur mon séjour à Madrid. Il partait le coeur serré de tristesse. J'espère beaucoup, me dit-il, dans la sagesse de monseigneur le duc d'Angoulême; mais que d'obstacles n'aura-t-il pas à vaincre! Difficilement il pourra se former une idée exacte de la profonde ignorance du parti auquel les armes françaises vont livrer mon malheureux pays. Je n'ai pas une haute opinion, vous le savez, des talens de nos hommes d'État constitutionnels; mais, les plus médiocres et les plus exaltés d'entre eux sont des aigles et des anges en comparaison de ceux qui vont triompher. Le protectorat de la France, dégagé de l'influence de la sainte-alliance, eût été profitable aux deux nations; mais la manière dont elle va l'exercer va lui coûter fort cher, et détruire peut-être pour long-temps la sympathie qui s'était établie entre les deux peuples depuis 1814. Je dis un dernier adieu à Zayas, et je rentrai chez moi.


CHAPITRE CCIV.

Entrée des Français à Madrid.--Portrait du père Cyrille.--Mes entrevues avec ce personnage.--M. Ouvrard, munitionnaire général.--La régence.--Les généraux Eguia et Quesada.--Le duc de l'Infantado.--Ordonnance d'Andujar.

Le lendemain je me levai de très bonne heure, et je me dirigeai vers le Prado pour me trouver à l'entrée des Français annoncée pour neuf heures du matin. En passant par la porte du Sol, je la trouvai occupée par un bataillon de la garde royale. Je sus que le général Latour-Foissac était entré à la pointe du jour, et avait pris possession de la ville, que le général Zayas évacuait au même instant. J'aperçus M. D***, que j'avais connu employé supérieur de la police à Paris; j'en fus reconnue, et après les premières expressions de sa surprise de me trouver à Madrid, il m'apprit qu'employé à l'état-major général du prince, il était arrivé incognito à Madrid pour y voir le duc de l'Infantado, qu'on se proposait de mettre à la tête du gouvernement provisoire de l'Espagne; mais qu'il avait eu toutes les peines du monde à découvrir ce seigneur, qui, me dit en riant M. D***, tremblait encore de la peur qu'il avait eue au 7 juillet. «Je l'ai cependant décidé, ajouta-t-il, à se présenter à son altesse royale; mais je vous avoue que la conversation que j'ai eue avec lui m'a laissé une idée peu favorable de ses talens, et je doute fort qu'il soit capable de remplir le rôle qu'on lui destine.»

M. D*** m'apprit que le fameux Ouvrard était aussi de l'expédition, et qu'il venait exploiter en personne l'immense entreprise dont il avait obtenu l'adjudication. «Vous allez être bien étonnée, me dit M. D***, quand vous verrez l'étrange ménagerie que nous traînons après nous. En premier lieu, une régence provisoire présidée par une espèce de vieux fou qu'on appelle Eguia, général, à ce qu'il dit, et qui ressemble à un vieux procureur; à leur suite vient un guerrier improvisé par les moines et connu sous le nom de Trappiste; et enfin une division, ou soi-disant telle, de défenseurs du trône, qui se donnent pour les héros du 7 juillet, et qui ne savent pas même marcher au pas militaire. Tous ces gens-là ne sont bons qu'à détruire l'effet des proclamations et des sages mesures du prince. Je n'ai trouvé de raisonnables dans cette tourbe, que deux hommes, le général Quesada, qui, dans son parti, se trouvait en très mauvaise compagnie, et le père Cyrille, général des Franciscains, homme fort aimable et qui blâme tout bas ce qu'il approuve tout haut. Je voudrais que vous connussiez ce religieux, qui n'a du moine que l'habit, et qui est un des plus jolis hommes que jamais le froc ait couverts.»

M. D*** m'offrit de m'accompagner au Prado, où était déjà arrivé le régiment des chasseurs de la garde française. La matinée était superbe; beaucoup d'habitans de Madrid, rassurés par la tranquillité qui régnait dans la ville depuis que les Français en avaient pris possession, s'étaient rendus au Prado pour jouir du spectacle de l'entrée du prince. Un bataillon des gardes espagnoles habillées en France ouvrait la marche. Il est probable que ce bataillon avait été recruté parmi les soldats de la Foi; car, malgré l'espace immense qu'offrait la grande allée du Prado, ses officiers ne purent parvenir à le faire dénier en ordre, et l'on fut obligé de le faire ranger dans une des contre-allées pour que le cortége ne fût pas arrêté dans sa marche.

Le prince parut entouré d'un brillant état-major; venait ensuite une division de cavalerie et de l'artillerie. Les Espagnols furent émerveillés de la belle tenue de ces troupes. Après l'entrée du prince, les habitans de Madrid eurent aussi le spectacle d'un passage non interrompu de trois divisions d'infanterie de ligne et sept à huit régimens de cavalerie qui traversèrent la ville pour aller prendre leurs cantonnemens dans les villages environnans. Le prince refusa le logement qui lui avait été proposé au palais, et voulut occuper l'hôtel du duc de Villa-Hermosa, situé auprès du Prado.

En revenant chez moi, je rencontrai des bandes nombreuses d'hommes et de femmes qui parcouraient les rues en dansant, en criant mort aux negros! c'est ainsi qu'on appelait depuis quelque temps les constitutionnels. Quelques moines étaient mêlés à ces danses, mais en petit nombre; plusieurs femmes dont les maris étaient connus pour avoir fait partie de la milice urbaine furent insultées, mais des patrouilles françaises eurent bientôt rétabli l'ordre, et la gendarmerie assura par sa vigilance la tranquillité de la ville. Il ne se passa plus de scènes de cette espèce pendant tout le temps que la garnison française fut seule chargée de garder la capitale: ce n'est que lorsque la régence fut parvenue à créer quelques compagnies espagnoles, que le désordre éclata de temps à autre.

Pendant plusieurs jours la ville fut illuminée tous les soirs, et jusqu'à l'installation de la régence personne ne fut persécuté. Mais à peine ce gouvernement provisoire fut-il établi, que, malgré les soins généreux et concilians du prince, les vexations se multiplièrent. Beaucoup de modérés, même de ceux qui avaient appelé les Français de tous leurs voeux, furent obligés de sortir de Madrid. Martinez de la Rosa, quoique ouvertement protégé par les autorités françaises, se vit contraint d'obéir à un ordre de la régence qui lui enjoignait de quitter l'Espagne; la ville se dépeupla de ses plus honorables habitans, au grand regret des officiers français, qui préféraient de beaucoup être logés chez des constitutionnels, où ils trouvaient de la politesse et tous les agrémens de la société, que dans les maisons des serviles, gens ignorans et en général peu riches.

M. Ouvrard était arrivé en même temps que le prince, et ses maréchaux-des-logis avaient marqué sa résidence dans un des plus beaux hôtels de la capitale; mais il dut le céder au prince de Carignan, qui ne jugea pas à propos de se déranger pour le munitionnaire général. Celui-ci prit son parti en homme qui sait dépenser son argent à propos; il loua le magnifique hôtel d'Arriza, dans la rue d'Alcala, et il y installa sa nombreuse suite, qui ne tarda pas à s'augmenter par l'arrivée de deux dames qu'il présenta comme ses nièces, mais que tout le monde savait être deux des filles qu'il avait eues de madame Tallien, maintenant princesse de Chymay. On fut étonné que M. Ouvrard eût seul, dans toute l'armée, le privilége d'amener des femmes en Espagne, et qu'il montât leur maison sur un pied de magnificence extraordinaire. Tout le monde savait par coeur la vie de M. Ouvrard: cependant il donnait des fêtes si belles, tenait une table si exquise, que tout le monde allait chez lui. Je me trompe, ce n'était pas une maison, c'était une cour. Bientôt M. Ouvrard fit venir sa famille réelle et légitime, Mme de Rochechouart et sa soeur, deux personnes des plus distinguées. Le palais Ouvrard, comme je l'ai entendu appeler, devint le rendez-vous de toutes les notabilités militaires et diplomatiques. On ne cessait de dire du mal de ce fournisseur, et on eût été bien fâché de n'être pas admis à ses fêtes et à sa table; et tel qui, dans la discussion de ses fameux marchés, a le plus déclamé contre lui, était, à Madrid, un de ses plus assidus commensaux.

Je voyais de temps en temps M. D. Il me tenait au courant des nouvelles politiques et des intrigues de toute espèce dont Madrid était le théâtre. Je sus par lui que le prince était excédé des exigences et des absurdes projets du parti qui croyait avoir vaincu la révolution, et ne regardait les Français que comme des auxiliaires. Son Altesse aurait voulu réconcilier tous les Espagnols et éviter des réactions; elle aurait désiré surtout que le bien qu'elle méditait fût opéré par eux, et leur en laisser tout le mérite. Son major général, homme d'un sens droit et d'une rare capacité, guerrier et administrateur habile, malgré l'enveloppe simple, modeste et bourgeoise qui honore ses talens sans les cacher, le général Guilleminot enfin, partageait toute la magnanimité de cette politique, qu'il ne m'appartient pas d'apprécier. Mon ancien ami don Joseph A..., que je voyais quelquefois, en gémissait avec moi, et me prédisait tout ce qui ne s'est que trop réalisé depuis.

M. D*** me parlait souvent du père Cyrille, qui jouissait d'un très grand crédit auprès de la régence. Il me donna l'envie de connaître ce singulier personnage, mais je ne voulais pas que M. D*** fût dans ma confidence; je pensais que don Philippe devait plutôt la recevoir. Je ne me trompai pas, car lui ayant demandé s'il connaissait ce moine célèbre, il me répondit: «Vous pensez bien qu'ayant toujours fait en sorte d'avoir des amis puissans dans tous les partis, je n'ai pas négligé celui-là; et si vous voulez prendre du chocolat avec sa révérence, je me charge de l'en prévenir; mais je vous préviens que, quoiqu'il comprenne très bien le français, il le parle avec difficulté.» Je savais assez d'espagnol, et, à l'aide de l'italien, j'étais parvenue à suivre de longues conversations avec des Espagnols qui ne savaient que leur langue. Don Philippe me promit que sous peu de jours il me mettrait à même de satisfaire ma curiosité. En effet, il vint le surlendemain me dire que, si je voulais me rendre, le soir même à six heures de l'après-midi, au couvent de Saint-François, le père Cyrille me donnerait audience. Qu'on ne s'étonne pas de cette expression; un général des franciscains est, en Espagne, un personnage très important, et il n'accorde pas indifféremment la faveur d'un entretien particulier. Je dis à don Philippe de venir me prendre à l'heure indiquée, et nous nous rendîmes ensemble au couvent de Saint-François.

Au lieu d'entrer dans le monastère, don Philippe alla frapper à la porte d'une petite maison contiguë au péristyle de l'église. Un jeune moine vint ouvrir la porte, et nous introduisit dans une salle basse, où il nous invita à nous asseoir, en attendant que sa révérence pût nous recevoir. Nous attendîmes un quart d'heure à peu près, et nous vîmes sortir d'une porte intérieure un homme décoré de plusieurs ordres, que don Philippe me dit être le duc de Montemar, membre de la régence. Un moine, dont la belle figure me frappa, l'accompagna jusqu'à quelques pas en arrière de la porte, et rentra dans un appartement ultérieur. Peu d'instans après, le même religieux qui nous avait ouvert la porte de la maison vint nous prévenir que le père général nous attendait; nous entrâmes dans une vaste cellule, qui aurait pu passer pour un salon. L'ameublement, des plus simples, consistait en quelques chaises à bras, extrêmement propres, un grand fauteuil en cuir, une table recouverte d'un tapis et une petite bibliothèque. Le père Cyrille, que je reconnus d'abord pour être la personne qui avait accompagné le duc de Montemar, vint à moi d'un air extrêmement gracieux, et me salua avec une aisance remarquable. Il prit la main de don Philippe d'un air de protection, et nous invita l'un et l'autre à prendre séance.

Le père Cyrille ne me parut pas avoir plus de trente-huit à quarante ans, sa figure est parfaitement régulière et fort expressive, ses yeux brillent de tout l'éclat méridional; mais il a en même temps le regard fort doux. La grâce de sa taille, un peu au-dessus de la moyenne, triomphe du froc qui, pour la première fois, me parut un vêtement élégant. Enfin, je remarquai dans l'arrangement de la robe, dans le chapelet, dans les ordres de l'anachorète, une certaine industrie, ou, si je puis m'exprimer ainsi, une coquetterie de cordelier.

Après les premiers complimens qu'il m'adressa en espagnol avec beaucoup d'aisance, le père Cyrille me demanda quel était le motif qui lui procurait l'honneur de ma visite. Je lui répondis sans détour, qu'ayant vu de très près tous les hommes célèbres de la révolution d'Espagne, je désirais connaître également ceux de la contre-révolution, et que sur le portrait avantageux qu'un de mes amis qui était venu à Madrid avec l'armée m'avait fait de lui, j'avais cédé à la curiosité en priant don Philippe de me présenter. «Je me félicite, ajoutai-je, de vous avoir vu, et je ne m'étonne plus maintenant de votre haute position. Qui sait si vous n'êtes pas destiné au rôle que Ximenès, franciscain comme vous, mais probablement moins aimable, joua autrefois en Espagne.»

«--Ces temps sont passés, me répondit le père Cyrille. Je ne m'abuse pas sur le crédit momentané que donnent à ma personne, et plus encore à mon habit, les circonstances passagères où nous nous trouvons. Le secours que nous avons été obligés d'implorer de la France, pour renverser le système constitutionnel, finira par nous être nuisible. Les soldats français ne se prêtent pas de bonne grâce à l'emploi de protecteurs des moines. D'ailleurs, et malgré la mission que l'armée française remplit au nom de la Sainte-Alliance, elle nous fait sentir, involontairement peut-être, que son instinct ne la porte pas vers nous. Voyez le peu de cas que vos généraux et vos officiers font de nos soldats de la foi; j'avoue qu'ils ne sont pas attrayans. Je vous dirai même entre nous que la plus grande partie de leurs chefs sont des gens sans nom, et ceux-là sont les plus honnêtes. J'ignore quelle sera l'issue de tout ceci, non pas quant aux opérations militaires qui seront bientôt terminées; mais ce n'est pas tout que de vaincre, il faut gouverner, et quoique, sous ce rapport, les constitutionnels nous aient donné l'exemple de la plus grande ignorance en matière de gouvernement, je crains bien que nous ne trouvions le moyen de renchérir encore sur leurs sottises. Vous trouverez peut-être que je m'explique bien légèrement dans une première conversation, mais outre que je compte sur la discrétion de don Philippe, je ne suppose pas que vous vous occupiez beaucoup de politique, et vous oublierez tout ce que je viens de vous dire.»

J'étais on ne peut plus surprise d'entendre le père Cyrille s'exprimer avec tant de raison et de grâce, son habit disparut entièrement à mes yeux, et je ne vis plus en lui qu'un homme extrêmement aimable dont la conversation était pleine de charmes. Il sonna et ordonna à un frère qui entr'ouvrit la porte, d'apporter le chocolat qui nous fut servi sur un plateau d'argent avec les confitures d'usage; quant à lui, sa tasse lui fut apportée sur une assiette de faïence commune. Nous causâmes encore quelque temps, et, lorsque nous prîmes congé de lui, il me dit que, quelqu'envie qu'il eût de me rendre une visite, il ne le pouvait pas, les convenances et ce qu'il devait à la place qu'il occupait, ne lui permettant pas de faire des visites à des personnes de mon sexe; «mais je reçois toujours, lorsque je suis prévenu d'avance, et, si j'étais assez heureux pour qu'un service à vous rendre, ou à vos amis, me valût la faveur d'autres entretiens, je m'en féliciterais.»

Je sortis de chez le père Cyrille, enchantée de lui, me promettant bien intérieurement de le revoir. Je fis beaucoup de questions à don Philippe sur son compte. J'appris que c'était à l'habileté avec laquelle il avait su profiter des circonstances qu'il devait son élévation. Exilé par ses supérieurs en Amérique, pour quelques imprudences de jeune homme, il alla à Rio-Janeyro, où il acquit un grand crédit auprès de la reine qui se connaissait en mérite. Il imagina et parvint à exécuter le double mariage de deux infantes de Portugal, avec le roi Ferdinand VII et son frère don Carlos. Il fut à cette occasion comblé de faveurs des deux cours, et promu au généralat de son ordre. Au commencement de la révolution, il manifesta des idées assez libérales. On prétend même qu'il a été franc-maçon; mais les constitutionnels, qui auraient pu se l'attacher par un évêché, le rebutèrent, et dès qu'il vit se présenter des chances de contre-révolution, il s'y jeta avec toute l'ardeur de son âge et de son état.

Je proposai à don Philippe d'aller au Prado pour finir la soirée. Cette belle promenade était remplie de monde; j'y vis une quantité innombrable d'officiers français, et surtout de gardes du corps qui, presque tous, donnaient le bras à des dames espagnoles. D'après ce que j'ai ouï dire, les Français n'ont pas eu à se plaindre des rigueurs du beau sexe dans cette campagne. On cite messieurs les gardes du corps parmi ceux qui y firent le plus de conquêtes; mais ces dames ont aussi obtenu une victoire, car beaucoup d'officiers entrés en Espagne, avec des idées fort opposées au libéralisme, en sont sortis dans des sentimens bien différens, et j'ai entendu des dames de Madrid se vanter d'être la cause de ce changement.

Il me tardait beaucoup de revoir le père Cyrille. Je ne voulais pas que don Philippe s'aperçût de mon impatience qui, je l'avoue, était fort grande. Je cherchais depuis quelques jours un prétexte pour lui écrire que j'avais à lui parler, lorsque je reçus une visite qui me fit connaître, à ma grande satisfaction, que le père Cyrille ne m'avait point oubliée, et qu'il souhaitait lui-même de faire naître une occasion de me revoir.

J'avais quelquefois rencontré dans les sociétés, une dame B. que je savais être l'une des directrices d'un établissement de charité à Madrid. Nous avions eu ensemble quelques conversations dans lesquelles je lui avais fourni des renseignemens sur les associations de ce genre qui sont si communes à Paris. Un matin, madame B. vint chez moi, et après les premiers complimens, elle m'annonça que le but de sa visite était de m'engager à solliciter des autorités françaises des secours que le départ de Madrid, de la plupart des familles riches, rendait urgens. Elle me dit que le père Cyrille, qui avait repris sa place d'aumônier de cette oeuvre pieuse, m'avait désignée à elle, comme très propre à remplir le but qu'on se proposait, et qu'elle venait m'en prier de sa part. Je m'empressai de promettre à madame B. que je ferais volontiers ce qu'on désirait de moi, et, dès qu'elle fut partie, j'écrivis au général des franciscains, en lui demandant une audience. Je reçus une heure après, un billet fort poli du père Cyrille, qui m'offrait de me recevoir le soir même à six heures. Je me fis accompagner par Yusef, et je me rendis à l'heure indiquée au couvent de Saint-François, où je fus reçue de la même manière que je l'avais été avec don Philippe, dans le petit parloir dont j'ai parlé plus haut, situé hors du couvent, avec lequel il communiquait par l'intérieur. Le père Cyrille parut à l'instant, suivi du moine qui m'avait introduite. Celui-ci se retira dès que je fus assise. Le père Cyrille me remercia avec beaucoup de vivacité de mon empressement et me témoigna combien il était fâché de n'avoir pu m'éviter la peine de me rendre chez lui. «Je suis condamné par ma place, me dit-il, à ne pouvoir aller publiquement que chez les ministres ou chez les grands. Je ne saurais, sans me compromettre, me rendre chez vous, à moins toutefois qu'il ne fût bien public, même par la gazette que vous êtes entrée dans l'association des dames de charité. Le départ de la plupart des femmes des grands d'Espagne qui en faisaient partie, laissa vacantes plusieurs des premières places; si vous daignez en accepter une, votre qualité d'étrangère ne sera point un obstacle, surtout dans ce moment-ci. Je désire d'autant plus vous voir accepter ma proposition, que ce sera me fournir des occasions fréquentes et bien précieuses pour moi de vous entretenir. Je n'aurais pas eu besoin d'apprendre par don Philippe que votre conversation était pleine de charmes. Je ne m'en suis que trop aperçu,» ajouta-t-il en me lançant un de ces regards, à la fois tendres et hardis, qui caractérisent particulièrement les physionomies du midi de l'Espagne. Pendant cet entretien qui devenait de plus en plus animé, je ne pus m'empêcher de jeter un coup-d'oeil en arrière, et de me rappeler à la fois tous les hommes célèbres que j'avais vus de près; et malgré moi le général des Franciscains me paraissait à la hauteur des généraux de nos armées. Quel enchaînement bizarre de circonstances n'avait-il pas fallu pour amener celle où je me trouvais dans ce moment. Le père Cyrille me parla beaucoup des divers personnages fameux avec lesquels j'avais eu des relations. «Je suis loin de faire entre eux et moi la moindre comparaison, me disait-il, mais je serai comme eux digne d'être votre ami.» Je le trouvais modeste de s'humilier à mes yeux; car, sous le rapport de l'esprit, il ne le cédait à aucun de ceux auxquels il faisait allusion, et il était incontestablement celui d'eux tous que la nature avait le plus généreusement traité.

Cet entretien, auquel j'avouerai que je me plus extrêmement, dura plus de deux heures. Je dus enfin mettre un terme à ma visite. Je lui déclarai, en prenant congé de lui, que je n'acceptais pas l'emploi qu'il m'offrait, mais que je servirais comme volontaire dans le corps des Dames de la Charité de Madrid, ce qui me donnerait l'occasion de le voir quelquefois.

«À ces conditions, me dit-il, j'accepte au nom de ces dames, et j'espère que vous n'oublierez pas le chemin du couvent de Saint-François.»

Je retrouvai mon Yusef sous le péristyle de l'église. Je rentrai chez moi; et don Philippe, qui s'y trouvait, m'apprit qu'on parlait du prochain départ de M. le duc d'Angoulême pour l'Andalousie. On venait aussi de recevoir la nouvelle de la convention conclue entre le général Morillo, commandant en chef l'armée constitutionnelle de Galice, et le général français Bourke. Les libéraux exaltés, surtout parmi les femmes, crièrent à la trahison; mais beaucoup de constitutionnels sincères conçurent de grandes espérances de ce traité fait au nom et avec l'approbation du prince généralissime. Ils espérèrent que les autres généraux imiteraient l'exemple de Morillo, et que par ce moyen l'Espagne obtiendrait quelques concessions que le roi sanctionnerait dès qu'il serait sorti de Cadix: ils ne s'attendaient pas à l'inconcevable audace de la régence, qui, tenant ses pouvoirs de S. A. R., osa refuser de ratifier cette convention. Elle fut exécutée toutefois en partie; mais elle donna de vives craintes pour l'avenir. Ces craintes ne se sont que trop réalisées; et les Espagnols ont vu les engagemens pris par l'héritier de la couronne de France, à la tête de cent mille hommes victorieux, violés par un gouvernement qui, un an après la restauration, n'eut pas encore un soldat dont il pût disposer.

J'allai voir le père Cyrille, et je lui témoignai mon étonnement de la conduite de la régence, que je traitai d'insolente. «Ils ont raison, me répondit-il, et ils l'auront toujours dans un cas pareil. Ils savent, et je le sais aussi, que le gouvernement français n'osera pas soutenir le duc d'Angoulême: c'est la France qui combat et qui paie, mais ce n'est pas elle qui commande. Les Français, s'il le faut, prendront Cadix d'assaut; mais ils échoueront contre le duc de l'Infantado, qui, entre nous, est la plus faible tête de l'Espagne, mais qui est gouverné par Victor Saez et par l'évêque d'Oscua, membre de la régence comme lui, et qui est bien le plus encroûté Servile de toute l'Espagne. Je me garderais de dire à d'autres qu'à vous que je pense que le gouvernement français devrait agir en souverain, et arranger les choses de manière à ce que notre roi, lorsqu'il sera libre, trouvât un système raisonnable établi sur des bases tellement solides, que les personnes qui ne manqueront pas de l'entraver ne puissent pas l'ébranler. Mais on ne le fait pas; et, pour mon compte, je crie plus haut que qui que ce soit que la régence a raison, et qu'il n'y a aucune composition à faire avec les negros. Je sais très bien où cela nous mènera dans quelques années; mais je n'y puis, et probablement n'y pourrais rien. L'habit que je porte me place dans une ligne dont je ne sortirai qu'à bon escient.» Ce que me disait le père Cyrille me rappela Zayas qui, dans le parti contraire, me tenait un langage dont le sens était le même. Le général constitutionnel et le général des Franciscains étaient deux hommes de beaucoup d'esprit et d'un grand sens; l'un et l'autre jugèrent très sainement les hommes du parti dans lequel ils se trouvaient engagés: le militaire partagea le sort des vaincus dont il déplorait les fautes, et le moine profita de celles des vainqueurs.

Je reçus dans ce temps-là une lettre de don Félix, qu'il trouva le moyen de me faire remettre par don Joseph A... Il avait été blessé dans une des affaires très chaudes que les troupes constitutionnelles de Catalogne avaient eues avec les Français. Il était caché dans les montagnes, et me priait de lui obtenir du major général un sauf conduit pour se rendre en sûreté à Bayonne. Sa lettre était fort triste: «La liberté est perdue, me disait-il; elle n'eût certainement pas succombé, si toutes les armées avaient fait leur devoir comme celle de Catalogne; mais nous avons été trahis à la fois par la fortune et par la plupart de nos généraux. Cependant, si je ne meurs pas de douleur ou de mes blessures, je suis assez jeune pour voir encore mon pays délivré du joug que lui imposent les Français: fils aînés de la liberté, ils ont répudié leur noble héritage. Puisse le spectacle hideux dont ils vont être les témoins les faire repentir d'avoir souillé leurs armes en protégeant le despotisme!» Je montrai cette lettre au père Cyrille, qui me dit: «Votre ami a la tête chaude; mais il pourrait bien avoir raison dans quelques années. En attendant il fait très bien de se réfugier en France; il fera encore mieux d'y rester lorsqu'il sera guéri.»

Don Joseph A... me prévint que, si je pouvais obtenir le sauf-conduit de don Félix, il avait des moyens certains de le lui faire parvenir. J'allai immédiatement voir le général Guilleminot, que je trouvai faisant ses préparatifs de départ. Il m'accueillit avec beaucoup de grâce, et ne fit aucune difficulté d'accéder à ma demande. En sortant de chez lui je rencontrai plusieurs voitures et une longue file de fourgons, le tout escorté par une troupe dont je ne reconnus point l'uniforme, qui était gris avec des revers jaunes. Je crus d'abord que je voyais les équipages du prince; mais on me dit que c'étaient ceux de M. Ouvrard qui se rendait en Andalousie. J'admirai le train du munitionnaire général: je ne présumais pas alors que tout cet étalage finirait par la Conciergerie.

S. A. R. partit à la fin de juillet, laissant le commandement de Madrid au maréchal Oudinot, duc de Reggio; le prince ne prit point avec lui les gardes du corps, qui continuèrent à résider à Madrid, à leur grand regret, mais à la grande satisfaction d'une foule de dames espagnoles qui applaudirent très sincèrement à une décision qui laissait dans la capitale deux ou trois cents jeunes gens dont une expérience de deux mois leur faisait apprécier le mérite. Pour toutes les personnes qui n'avaient pas cette consolation, le départ du duc d'Angoulême et de la garde rendit Madrid fort triste; plusieurs habitans notables, qui y étaient restés, rassurés par la présence du prince, dont la protection ne fut jamais implorée en vain, en sortirent dans la crainte des vexations de la régence. Il ne resta de mes anciennes connaissances que don Joseph A..., dont la maison était devenue fort solitaire. La société de la marquise de Reyalio était toujours fort nombreuse; mais elle était presque toute composée de Français que je ne connaissais pas. Je n'avais rien qui me retînt en Espagne, qu'une vague curiosité d'être témoin de la fin d'une campagne que je voyais bien ne pas devoir être longue, quoique beaucoup d'Espagnols se flattassent que Cadix tiendrait jusqu'à ce que le mauvais temps en rendît le siège impossible. Mais le père Cyrille, qui avait des correspondances partout, m'assurait qu'avant trois mois le roi serait à Madrid; il ne croyait pas à une résistance sérieuse de la part des Cortès, et il était assuré que le gouvernement anglais ne ferait aucune démonstration pour empêcher la chute de ce dernier boulevard des libéraux.

Peu de jours après le départ du duc d'Angoulême, un convoi apporta la célèbre ordonnance d'Andujar, qui fut reçue avec un applaudissement universel par l'armée française, par les libéraux et par les modérés, et avec un dépit mal déguisé par la régence. La joie fut au comble à Madrid pendant vingt-quatre heures. On crut et on dut croire qu'elle allait être exécutée. J'allai triomphante en apprendre la nouvelle au père Cyrille. Il la savait déjà; mais il modéra singulièrement mon allégresse, en m'annonçant de la manière la plus positive qu'elle ne serait suivie d'aucun effet. «Vous allez voir, me dit-il, le corps diplomatique faire des représentations; l'ambassadeur de France se croira forcé d'y joindre les siennes, et le duc de Reggio cédera. Tout se passa exactement comme il me l'avait dit. Les résultats de l'ordonnance d'Andujar se bornèrent à la création d'une commission mixte d'officiers français et de magistrats espagnols. Quelques prisonniers furent élargis, et trois semaines après, les prisons furent plus encombrées que jamais sur toute la surface de l'Espagne. J'étais indignée du rôle que jouaient l'armée française et son auguste chef. Je ne comprenais pas que le gouvernement français se laissât en quelque sorte insulter par des gens qui, s'il leur eût retiré son appui, auraient dû solliciter de lui un asile.

Je passai encore trois mois à Madrid, pendant lesquels je ne voyais guère que don Joseph A***, don Philippe et le père Cyrille. Ce dernier me tenait au courant de tout ce qui se passait; j'étais tous les jours plus étonnée de sa sagacité; mais c'est en vain que je tâchais de le déterminer à adopter un autre système politique. Je vois aujourd'hui qu'il avait raison dans sa position, et qu'il eût perdu tout son crédit en cessant de se montrer un des plus zélés fauteurs du servilisme; car on n'avait pas encore inventé les mots apostolique et absolutiste pour désigner le parti dont il était un des chefs principaux.


CHAPITRE CCV.

Soumission du reste de l'Espagne.--Capitulation de Ballesteros.--Entrevue avec Riego dans sa prison.--Ses derniers momens.

Quelque temps avant la reddition de Cadix eut lieu la bataille d'Arenas, dans le royaume de Grenade, où le général Molitor défit entièrement et dispersa l'armée de Ballesteros, qui par suite capitula avec les Français, en stipulant pour lui et pour ses soldats des conditions qui n'ont pas été tenues, quoique consenties au nom du duc d'Angoulême. Riego, qui était sorti de Cadix à la tête de quelques troupes, s'était réuni à cette armée et prit le funeste parti de chercher à s'évader après la déroute. Il partit du champ de bataille, suivi de quelques officiers, et se dirigea vers l'Estramadure, en traversant une partie de l'Andalousie. Il fut malheureusement reconnu par les paysans d'une ferme où il s'était arrêté pour prendre quelque repos. Pendant son sommeil il fut entouré, et à son réveil il se trouva désarmé, au pouvoir d'une bande de furieux qui le conduisirent à la Caroline, où l'on eut bien de la peine à empêcher la populace de le mettre en pièces. C'est par le père Cyrille, toujours instruit avant tout le monde, que j'appris l'arrestation de Riego. Je ne doutai pas qu'il ne fût réclamé par l'armée française, qui, à mon avis, devait le regarder comme compris dans la capitulation de Ballesteros. Le père Cyrille voulut m'en dissuader, et me prédit que cet infortuné serait livré aux tribunaux espagnols, qui le condamneraient sans miséricorde. Je refusai de le croire, non sans raison; car on apprit à Madrid qu'un détachement français était allé à la Caroline pour se faire remettre le prisonnier. Le père Cyrille persista à me dire que cette démarche n'empêcherait pas Riego d'être jugé et exécuté. Il n'avait que trop raison; car à quelques jours de là il arriva à Madrid, et fut déposé dans une maison qu'on appelait le séminaire des nobles, qui avait plusieurs fois servi de prison d'état pendant les troubles de l'Espagne. Son arrivée répandit la consternation parmi les constitutionnels. Cependant on espérait encore qu'il serait conduit en France; mais cette illusion s'évanouit quand on sut que son procès allait commencer. Pendant les premiers jours il fut permis à quelques personnes de le voir. Des officiers français qui avaient eu cette curiosité me racontèrent les entretiens qu'ils avaient eus avec lui. Je désirais beaucoup le voir, et j'en parlai à M D***, qui m'offrit de m'en fournir les moyens: «Mais il faut, me dit-il, prendre des habits d'homme; je viendrai vous chercher demain soir à l'heure où on lui apporte son repas, et vous entrerez avec le commandant du poste français.» Je prévins, le père Cyrille de la visite que je devais faire à Riego, et je lui promis de venir le voir immédiatement après.

M. D*** me tint parole. Il se rendit chez moi entre cinq et six heures, et nous allâmes ensemble à la prison. L'officier français qui commandait en chef la garde composée de soldats des deux nations nous introduisit dans un appartement assez propre où était le prisonnier. Il nous salua fort poliment. Je le trouvai assez tranquille et plein d'espoir. Il se flattait d'être envoyé en France, parce qu'il se regardait comme prisonnier de l'armée française. Ses argumens me paraissaient fort justes, et je crois sincèrement qu'il avait raison. L'habit que je portais était le même que j'avais lors de ma visite à San Juan de las Cabezas; j'étais surprise qu'il ne me reconnût point. Je lui parlai de don Félix, et à peine eus-je prononcé ce nom qu'il me dit: «Mais vous êtes le jeune officier qui l'accompagnait. Je le suis en effet, lui dis-je, mais je ne suis plus obligée de garder l'incognito. Je n'ai pris aujourd'hui des habits d'homme que pour pouvoir arriver plus facilement auprès de vous.» Riego s'imagina probablement que ma visite avait un motif important pour lui; car il témoigna le désir de m'entretenir en particulier. Le commandant y consentit, et on nous laissa seuls dans l'appartement, en vue toutefois des gardes qui étaient dans l'antichambre.

Je m'attendais à quelques communications de sa part, mais je m'aperçus que sa tête, que je n'avais jamais jugée bien forte, était encore affaiblie par son malheur. Il témoignait du courage, mais ce n'était pas celui que j'aurais voulu voir dans le héros de la révolution espagnole. Il se repentait presque de ce qu'il avait fait pour la cause constitutionnelle. Il se borna à me prier d'employer mon crédit, qu'il supposait immense, à obtenir son exil en France. Je lui promis de faire toutes les démarches possibles en sa faveur; mais je ne voulus pas l'abuser sur le peu d'espoir que j'avais de réussir. Je lui insinuai qu'il serait peut-être plus utile de faire solliciter les autorités espagnoles; mais il refusa constamment de croire qu'il leur fût livré. Le commandant rentra avec M. D*** et me pria de mettre fin à ma visite. Je me retirai fort émue, et avec le funeste pressentiment que le malheureux Riego ne quitterait la prison que pour monter sur l'échafaud.

M. D*** m'accompagna chez moi et me laissa à ma porte. Dès qu'il fut parti, j'appelai Yusef, et, sans me donner le temps de changer d'habits, je me rendis au couvent de Saint-François. Je ne fus pas reconnue par le moine qui venait ordinairement m'introduire. Je lui remis deux mots que j'avais tracés à la hâte en le priant de les donner sur-le-champ au père Cyrille. Celui-ci vint à l'instant; mais comme il ignorait mon travestissement, il crut que je lui envoyais un message. Il me reconnut enfin et me fit compliment sur ma bonne grâce en habit militaire. J'étais peu disposée à écouter ses aimables propos. «J'ai, lui dis-je, le coeur navré de douleur; je quitte ce malheureux Riego qui se flatte d'être envoyé en France. Je l'ai trouvé bien abattu; et qu'eût-ce été s'il avait soupçonné vos cruelles prédictions? Je viens vous proposer une belle action, je viens vous proposer de la gloire. Déclarez-vous le protecteur de Riego, sauvez-lui la vie. Donnez à l'Espagne et à l'Europe un noble démenti des opinions et des sentimens qu'on vous impute. Je vous fais l'honneur de croire que vous n'êtes pas cruel, et je vous pardonne ce que souvent vous imposent votre habit et votre position. Je vous ai donné et j'ai reçu de vous des preuves d'un grand attachement, joignez-y celle de vous intéresser vivement au sort de Riego.»

La physionomie du père Cyrille me montra que mon apostrophe l'avait vivement ému. J'attendais sa réponse, qui fut précédée d'un silence de quelques instans. «Vous me rendez justice, me dit-il, en pensant que je m'emploierais volontiers pour sauver la vie de Riego; mais soyez certaine que mes démarches seraient non-seulement inutiles, mais me feraient perdre mon crédit; croyez d'ailleurs que les ministres eux-mêmes n'oseraient pas, quand bien même ils ne seraient pas les plus mortels ennemis de Riego, comme ils le sont, intercéder pour lui. Ce n'est pas comme prisonnier de guerre qu'il sera jugé, c'est comme premier fauteur de la révolution; c'est pour avoir été chargé de l'exécution du décret de suspension des fonctions royales, lorsque les Cortès emmenèrent le roi à Cadix. On veut faire un exemple, et rien au monde ne peut l'empêcher. Si vous avez assez d'influence sur les chefs de l'armée française pour les engager à enlever Riego, il ne mourra pas. Vous voyez donc bien qu'il est perdu sans ressource.» Les raisonnemens du père Cyrille étaient sans réplique; mais ils me donnèrent de l'humeur contre lui, et je le quittai fort mécontente. Toutes les fois que je le revis depuis, avant mon départ, nous évitâmes, comme si nous en étions convenus, de parler de Riego.

Quelques jours après, Riego fut condamné à mort; et par un raffinement de cruauté, il fut privé du droit que lui donnait sa qualité de gentilhomme, d'être garrotté, et non pendu comme un roturier.

En Espagne il est d'usage de laisser trois jours d'intervalle entre la sentence et l'exécution. Pendant ce temps le condamné est placé dans une chapelle où il reçoit les secours de la religion. On obtient facilement la permission d'entrer dans la chapelle, et beaucoup de personnes charitables en profitent ordinairement pour aller consoler le patient et prier avec lui. Je voulais proposer à don Philippe d'aller voir Riego; mais il me prévint en m'annonçant qu'il avait formé le projet de s'y rendre. Je l'engageai à venir me voir au retour. Il vint en effet, et me confia sous le sceau du plus grand secret qu'il avait été chargé par d'anciens amis de Riego d'avoir avec lui un entretien que la qualité d'ecclésiastique lui faciliterait, et de lui remettre une dose de poison, pour lui éviter de mourir sur un échafaud. «Je me disposais, me dit don Philippe, à remplir ma commission; mais la conversation que j'ai eue avec Riego m'y a fait renoncer. Ce malheureux est tout-à-fait résigné et se regarde comme réellement coupable. Il a pris au pied de la lettre les premiers mots que je lui ai adressés, et que j'avais préparés pour entrer en matière, de crainte d'être entendu par les surveillans. Il a continué sur le même ton, témoignant un repentir sincère, et me demandant de la meilleure foi du monde si Dieu lui pardonnerait d'avoir été le principal agent de la révolution. J'ai, comme vous le pensez, renoncé à lui faire la proposition dont je m'étais chargé.» Ce que me dit don Philippe me prouva que j'avais bien jugé Riego dans la visite que je lui avais faite dans sa prison.

L'exécution eut lieu le lendemain à midi sur la place appelée de la Cebada. Riego fut placé dans une espèce de panier de paille tressée, tiré par un âne. Il mourut dans des sentimens fort chrétiens, et laissa après lui la réputation d'un homme fort au-dessous de la situation où les circonstances l'avaient placé.