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Mémoires d'une vieille fille

Chapter 2: AVERTISSEMENT
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About This Book

La narratrice rassemble les notes d’une femme célibataire qui relate son engagement auprès des pauvres et les milieux religieux et mondains qu’elle fréquente entre ville et campagne. Par des récits de visites, croquis de mœurs et réflexions pratiques, elle expose des méthodes de charité et des opinions sur la dignité des travailleurs, arguant que leur élévation morale compte autant que leur secours matériel. Le texte mêle observations vivantes, portraits de la vie populaire et méditations sur le rôle social des femmes sans attaches familiales.

AVERTISSEMENT

J’ai extrait ces histoires des papiers qu’une vieille fille m’a récemment légués. Le titre est de son choix. Il figurait sur le cahier de gros papier couvert d’une écriture ferme, sans discipline linéaire, jetée à la hâte, entre deux visites. Et elle voulait exprimer ainsi que ce qu’elle raconte a été vu par elle, que ce livre est, avant tout, le témoignage direct d’une personne qui fut mêlée à la vie de deux fractions de l’humanité, bien peu connues en tout temps et en tout pays : les pauvres et ceux qui les aiment. Des relations d’étroite parenté m’unissaient à l’auteur des Mémoires. Tantôt elle habitait Paris, et tantôt une propriété voisine d’Orléans, dans cette Beauce plumée comme une volaille grasse, sans haies, sans bouquets d’arbres, qu’elle regardait pourtant avec plaisir, ayant le goût passionné des lignes longues, de l’espace et de la lumière. Bien des gens croyaient la connaître et la jugeaient tout de travers, ce dont elle riait avec moi. On la disait optimiste. Elle était sans illusion. Je crois même qu’elle souffrait cruellement de l’impuissance où nous sommes de guérir les maux très généraux que nous constatons autour de nous ; mais, persuadée qu’il se cache encore un orgueil dans cette souffrance, elle la taisait, et s’efforçait de l’écarter, comme une cause permanente de faiblesse. Elle refusait de se lamenter, pour ne pas cesser d’agir. On la rencontrait dans le monde ; elle en était ; elle ne l’aimait pas. Mais elle aimait et elle fréquentait l’élite religieuse de la France, élite nombreuse, vivante, incomparable, fondée par la volonté de tous et sur la grâce d’un seul, composée de riches et de pauvres, de clercs et de laïques, de ceux qui prient, qui pensent de l’éternel, qui ne haïssent point, qui ne cessent d’affirmer, dans l’obscur dévouement, la fraternité dont ils parlent peu. De ceux-là, elle a dit quelque chose dans ses Mémoires. Elle s’est étendue plus longuement sur les scènes de la vie populaire, et surtout de la vie de misère, dont elle fut le témoin volontaire et tenace. Ayant parcouru en tous sens un domaine qui ne sera jamais très fréquenté, elle en avait rapporté des récits, des croquis de route, comme font les voyageurs, et aussi des méthodes, des leçons, des opinions, celle-ci, par exemple, que le monde des travailleurs manuels a plus encore besoin de noblesse que de pain, qu’un grand nombre d’entre eux le devinent obscurément, et que la plus sûre manière et la plus prompte de les émouvoir, de les gagner, de les relever, c’est de leur donner la certitude qu’on les aime uniquement pour leur âme. Paradoxe ? Non, vérité profonde, expérience de toute une vie, que ceux-là seuls nieront qui ne connaissent pas les hommes. Chez l’auteur des Mémoires, c’était là une idée directrice et maîtresse, qu’elle n’a peut-être pas exprimé sous cette forme, mais dont ce livre est intimement pénétré.

R. B.