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Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. cover

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour.

Chapter 110: CHAPITRE XV.
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About This Book

A first-person household attendant recounts prolonged close service to a reigning figure, offering vivid anecdotes about domestic routines, family interactions, court entertainments, accidents, plots, and moments from military campaigns and official ceremonies. The narrative mixes episodic recollections—hospitality, health crises, jealousies, and intrigues—with practical details of residence, staff duties, and ceremonial arrangements, while reflecting on loyalty, temperament, and how private habits and relationships shape public authority over the course of sustained service.

Attentat contre la vie de Napoléon.—Heureuse pénétration du général Rapp.—Arrestation de Frédéric Stabs.—L'étudiant fanatique.—Incroyable persévérance.—Le duc de Rovigo chez l'empereur.—Stabs interrogé par l'empereur.—Pitié de l'empereur.—Le portrait.—Étonnement de l'empereur.—Impassibilité de Stabs.—Stabs et M. Corvisart.—Grâce offerte deux fois et refusée.—Émotion de Sa Majesté.—Condamnation de Stabs.—Jeûne de quatre jours.—Dernières paroles de Stabs.


Ce fut à une des revues dont je viens de parler et qui attiraient ordinairement une foule de curieux venus exprès de Vienne et des environs, que l'empereur faillit être assassiné. C'était le 13 octobre: Sa Majesté venait de descendre de cheval et traversait à pied la cour, ayant à côté d'elle le prince de Neufchâtel et le général Rapp, quand un jeune homme d'assez bonne mine fendit brusquement la foule, et demanda en mauvais français s'il pouvait parler à l'empereur. Sa Majesté l'accueillit avec bonté; mais, ne comprenant pas très-bien son langage, elle pria le général Rapp de voir ce que voulait ce jeune homme. Le général lui fit quelques questions; mais peu satisfait apparemment de ses réponses, il ordonna à l'officier de gendarmerie de service de l'éloigner. Un sous-officier conduisit le jeune homme hors du cercle formé par l'état-major, et le repoussa dans la foule. On n'y pensait plus, quand tout à coup l'empereur, en se retournant, retrouva le faux solliciteur qui venait à lui de nouveau, portant la main droite sur sa poitrine comme pour prendre un placet dans la poche de sa redingote. Le général Rapp saisit cet homme par le bras et lui dit: «Monsieur, on vous a déjà renvoyé à moi. Que demandez-vous?» Il allait se retirer de nouveau, lorsque le général, lui trouvant un air suspect, donna l'ordre à l'officier de gendarmerie de l'arrêter. Celui-ci fit signe à ses gendarmes de se saisir de l'inconnu. L'un d'eux, le prenant au collet, le secoua un peu violemment, et sa redingote s'étant à moitié déboutonnée, un autre gendarme en vit sortir comme un paquet de papiers: c'était un grand couteau de cuisine, avec plusieurs feuilles de papier gris l'une sur l'autre, pour servir de gaîne. Alors les gendarmes le conduisirent chez le général Savary.

Ce jeune homme était un étudiant, fils d'un ministre protestant de Naumbourg; il s'appelait Frédéric Stabs, et pouvait avoir dix-huit ou dix-neuf ans. Son visage était blanc et ses traits efféminés. Il ne nia point un seul instant qu'il eût l'intention de tuer l'empereur; au contraire, il s'en vantait, et regrettait beaucoup que les circonstances se fussent opposées à l'accomplissement de son dessein.

Il était parti de chez son père avec un cheval que le besoin d'argent lui avait fait vendre en chemin; aucun de ses parens ni de ses amis n'avait eu connaissance de son projet. Le lendemain de son départ, il avait écrit à son père qu'il ne fût point en peine de lui ni de son cheval; qu'il avait depuis long-temps promis à quelqu'un de faire un voyage à Vienne; que bientôt sa famille entendrait parler de lui et en serait fière. Arrivé à Vienne depuis deux jours seulement, il s'était occupé d'abord à prendre des renseignemens sur les habitudes de Sa Majesté, et, sachant qu'il passait tous les matins une revue dans la cour du château, il y était venu une fois pour connaître les localités. Le lendemain il voulut faire son coup, et fut arrêté.

Le duc de Rovigo, après avoir interrogé Stabs, alla trouver l'empereur, qui venait de rentrer dans ses appartemens, et lui apprit le danger qu'il venait de courir. L'empereur haussa d'abord les épaules; mais voyant le couteau qu'on avait saisi sur Stabs, il dit: «Ah! ah! faites venir ce jeune homme; je serais bien aise de lui parler.» Le duc sortit et revint quelques minutes après avec Stabs. Lorsque celui-ci entra, l'empereur fit un geste de pitié, et dit au prince de Neufchâtel: «Mais, en vérité, c'est un enfant!» Un interprète fut appelé, et l'interrogatoire commença.

D'abord Sa Majesté fit demander à l'assassin s'il l'avait déjà vue quelque part. «Oui, je vous ai vu, répondit Stabs, à Erfurt, l'année dernière.—Il paraît qu'un crime n'est rien à vos yeux. Pourquoi vouliez-vous me tuer?—Vous tuer n'est pas un crime: au contraire, c'est un devoir pour tout bon Allemand. Je voulais vous tuer, parce que vous êtes l'oppresseur de l'Allemagne.—Ce n'est pas moi qui ai commencé la guerre.—C'est vous!—Quel est ce portrait? (L'empereur tenait un portrait de femme qu'on avait trouvé sur Stabs.)—C'est celui de ma meilleure amie, de la fille adoptive de mon père.—Comment! et vous êtes un assassin? et vous n'avez pas craint d'affliger et de perdre les êtres qui vous sont chers?—Je voulais faire mon devoir: rien ne devait m'arrêter.—Mais comment auriez-vous fait pour me frapper?—Je voulais vous demander d'abord si nous aurions bientôt la paix; et si vous m'aviez répondu que non, je vous aurais poignardé.—Il est fou! dit l'empereur; il est décidément fou! Et comment espériez-vous échapper, en me frappant ainsi au milieu de mes soldats?—Je savais bien à quoi je m'exposais, et je suis même étonné de vivre encore.»—Cette assurance frappa vivement l'empereur, qui garda le silence pendant quelques instans, et regarda fixement Stabs: celui-ci demeura impassible devant ce regard.... Et l'empereur continua:—«Celle que vous aimez sera bien affligée.—Oh! elle sera affligée sans doute, mais de ce que je n'ai pas réussi; car elle vous hait au moins autant que je vous hais moi-même.—Si je vous faisais grâce?—Vous auriez tort, car je chercherais encore à vous tuer.»—L'empereur envoya chercher M. Corvisart, en disant:—«Ce jeune homme est malade ou fou: cela ne peut pas être autrement.—Je ne suis ni l'un ni l'autre,» répondit vivement l'assassin. M. Corvisart était dans les appartemens: il arrive, et tâte le pouls de Stabs.»—Monsieur se porte bien, dit-il.—Je vous l'avais bien dit, reprit Stabs d'un air triomphant.—Eh bien! docteur, dit Sa Majesté, ce jeune homme qui se porte bien a fait cent lieues pour m'assassiner!»

Malgré la déclaration du médecin et les aveux de Stabs, l'empereur, ému du sang-froid et de l'assurance de ce malheureux, lui offrit de nouveau sa grâce, lui imposant pour condition unique de témoigner quelque repentir de son crime; mais de nouveau Stabs affirma que son seul regret était de n'avoir pu réussir. Alors l'empereur l'abandonna.

Conduit en prison, il persista dans ses aveux, et ne tarda pas à comparaître devant une commission militaire, qui le condamna. Il ne subit son arrêt que le 17, et depuis le 13, jour de son arrestation il ne prit aucune nourriture, disant qu'il aurait bien assez de force pour aller à la mort. L'empereur avait ordonné qu'on retardât le plus possible l'exécution, dans l'espoir que tôt ou tard Stabs se repentirait: mais il demeura inébranlable. Lorsqu'on le conduisit au lieu où il devait être fusillé, quelques personnes ayant dit que la paix venait d'être signée, il s'écria d'une voix forte: «Vive la liberté! Vive l'Allemagne!» Ce furent ses dernières paroles.


CHAPITRE XI.

Aventures galantes de l'empereur à Schœnbrunn.—Promenade au Prater.—Exclamation d'une jeune veuve allemande.—Gracieuseté de l'empereur.—Conquête rapide.—Madame*** suit l'empereur en Bavière.—Sa mort à Paris.—La jeune enthousiaste.—Propositions écoutées avec empressement.—Étonnement de l'empereur.—L'innocence respectée.—Jeune fille dotée par Sa Majesté.—Le souper de l'empereur.—Gourmandise de Roustan.—Demande indiscrètement accordée.—Embarras de Constant.—Ruse découverte.—L'empereur soupant des restes de Roustan.


Pendant son séjour à Schœnbrunn, les aventures galantes ne manquaient pas à l'empereur. Un jour qu'il était venu à Vienne, et qu'il se promenait dans le Prater avec une suite fort peu nombreuse (le Prater est une superbe promenade, située dans le faubourg Léopold), une jeune Allemande, veuve d'un négociant fort riche, l'aperçut, et s'écria involontairement, parlant à quelques dames qui se promenaient avec elle: «C'est lui!» Cette exclamation fut entendue par Sa Majesté, qui s'arrêta tout court, et salua les dames en souriant: celle qui avait parlé devint rouge comme du feu; l'empereur la reconnut à ce signe non équivoque, et la regarda long-temps, puis il continua sa promenade.

Il n'y a pour les souverains ni longues attentes ni grandes difficultés. Cette nouvelle conquête de Sa Majesté ne fut pas moins rapide que les autres. Pour ne pas se séparer de son illustre amant, madame*** suivit l'armée en Bavière, et vint ensuite habiter Paris, où elle mourut en 1812.

Un autre jour, Sa Majesté eut occasion de remarquer une jeune personne charmante: c'était un matin, aux environs de Schœnbrunn; quelqu'un fut chargé de voir cette demoiselle et de lui donner de la part de l'empereur un rendez-vous au château pour le lendemain soir. Le hasard dans cette circonstance servit à merveille Sa Majesté; l'éclat d'un nom si illustre, la renommée de ses victoires avaient produit une impression profonde sur l'esprit de la jeune fille, et l'avaient disposée à écouter favorablement les propositions que l'on vint lui faire. Elle consentit donc et avec empressement à se rendre au château. À l'heure indiquée, la personne dont j'ai parlé vint la chercher. Je la reçus à son arrivée, et l'introduisit dans la chambre de Sa Majesté; elle ne parlait point français, mais elle savait parfaitement l'italien; en conséquence il fut aisé à l'empereur de causer avec elle. Il apprit avec étonnement que cette charmante demoiselle appartenait à une famille très-honorable de Vienne, et qu'en venant le voir elle n'avait été inspirée que par le désir de lui témoigner son admiration. L'empereur respecta l'innocence de la jeune fille, la fit reconduire chez ses parens, et donna des ordres pour que l'on prît soin de son établissement, qu'il rendit plus facile et plus beau au moyen d'une dot considérable.

À Schœnbrunn, comme à Paris, l'empereur dînait habituellement à six heures. Mais comme il travaillait quelquefois fort avant dans la nuit, on avait soin de préparer tous les jours un souper assez léger qu'on enfermait dans une petite bannette d'osier, couverte en toile cirée et fermant à serrure. Il y avait deux clefs dont le contrôleur de la bouche avait l'une et moi l'autre. Le soin de cette bannette me regardait seul, et comme Sa Majesté était extraordinairement sobre, il ne lui arrivait presque jamais de demander à souper. Un soir donc, Roustan, qui avait couru toute la journée à franc étrier pour le service de son maître, était dans un petit salon à côté de la chambre de l'empereur: il me vit, comme je venais d'aider Sa Majesté à se mettre au lit, et me dit en son mauvais français, et regardant la bannette d'un œil d'envie: «Moi mangerais bien une aile de poulet; moi, bien faim.» Je refusai d'abord: mais enfin, sachant que l'empereur était couché, et ne voyant nulle apparence à ce qu'il lui prît fantaisie de demander à souper ce soir-là, je laissai faire Roustan. Celui-ci, bien content, commence par enlever une cuisse, puis après l'aile, et je ne sais trop s'il serait resté quelque chose du poulet, quand tout à coup j'entends sonner avec vivacité. J'entre dans la chambre, et j'entends avec effroi l'empereur qui me dit: «Constant, mon poulet?» On juge de mon embarras: je n'en avais pas d'autre; et le moyen, à pareille heure, de s'en procurer un! Enfin je prends mon parti, et, pensant que c'était à moi de découper la volaille, qu'ainsi j'aurais toute facilité de dissimuler l'absence des deux membres que Roustan avait mangés, j'entre fièrement avec le poulet retourné sur le plat. Roustan me suivait, parce que j'étais bien aise, s'il y avait des reproches à essuyer, de les partager avec lui. Je détache l'aile qui restait et la présente à l'empereur. L'empereur refuse!... en me disant: «Donnez-moi le poulet, je choisirai moi-même.» Cette fois, aucun moyen de nous sauver; il fallut que le poulet démembré passât sous les yeux de Sa Majesté... «Tiens, dit-elle, depuis quand les poulets n'ont-ils qu'une cuisse et qu'une aile? C'est bien: il paraît qu'il faut que je mange les restes des autres. Et qui donc mange ainsi la moitié de mon souper?» Je regardais Roustan, qui tout confus répondit: «Moi avoir faim, Sire; moi ai mangé la cuisse et l'aile...—Comment, drôle! c'est toi? Ah! que je t'y reprenne!» Et, sans ajouter un mot de plus, l'empereur mangea la cuisse et l'aile qui restaient.

Le lendemain, à sa toilette, il fit appeler le grand maréchal pour quelque communication, et dans la conversation il lui dit: «Je vous donne à deviner ce que j'ai mangé hier à mon souper?... les restes de M. Roustan. Oui, ce coquin s'est avisé de manger la moitié de mon poulet.» Roustan entrait dans le moment. «Approche, drôle! continua l'empereur, et la première fois que cela t'arrivera, sois sûr que tu me le paieras.» En lui disant cela, il le tirait par les oreilles, et riait de tout son cœur.


CHAPITRE XII.

Bataille d'Essling.—Rudesse de deux amis de l'empereur.—Aversion du duc de Montebello contre le duc de ***.—Brusquerie du duc de Montebello.—Sa rancune à l'occasion des pestiférés de Jaffa.—Pressentimens du maréchal Lannes.—Contre-temps funeste.—Le maréchal Lannes atteint par un boulet.—Douleur de l'empereur.—L'empereur à genoux auprès du maréchal.—Courage héroïque du maréchal Lannes.—Sa mort causée peut-être par un jeûne de vingt-quatre heures.—Affliction de l'empereur.—Pleurs des vieux grenadiers.—Dernières paroles du maréchal.—Embaumement du cadavre.—Horrible spectacle.—Courage des pharmaciens de l'armée.—Douleur de madame la duchesse de Montebello.—Légèreté de l'empereur.—La duchesse de Montebello veut quitter le service de l'impératrice.


Le 22 mai, dix jours après l'entrée triomphante de l'empereur dans la capitale de l'Autriche, se livra la bataille d'Essling, bataille sanglante qui dura depuis quatre heures du matin jusqu'à six heures du soir, bataille tristement mémorable pour tous les vieux soldats de l'empire, parce qu'elle coûta la vie au plus brave de tous peut-être, au duc de Montebello, cet ami si dévoué à l'empereur, le seul qui partageât, avec le maréchal Augereau, le droit de tout lui dire franchement et en face.

La veille de la bataille, le maréchal entra chez Sa Majesté, qu'il trouva entourée de plusieurs personnes. Le duc de *** affectait toujours de se mettre entre l'empereur et les personnes qui lui parlaient: le duc de Montebello, le voyant faire son manége accoutumé, le prend par le revers de son uniforme, et, lui faisant faire la pirouette, il lui dit: «Ôte-toi donc de là! l'empereur n'a pas besoin que tu le gardes ici. Au champ de bataille, c'est singulier, tu es toujours si loin de nous qu'on ne te voit jamais; mais ici on ne peut rien dire à l'empereur sans rencontrer ta figure.» Le duc était furieux; il regardait alternativement le maréchal et l'empereur, qui se contenta de dire: «Doucement, Lannes.»

Le soir, dans le salon de service, il fut question de cette apostrophe du maréchal. Un officier de l'armée d'Égypte dit que cela n'était pas surprenant; que le duc de Montebello ne pardonnerait jamais au duc de *** la mort des trois cents malades empoisonnés à Jaffa.

Le docteur Lannefranque, un de ceux qui ont donné leurs soins à l'infortuné duc de Montebello, dit qu'en montant à cheval pour se rendre à l'île de Lobau, le duc eut des pressentimens sinistres. Il s'arrêta, prit et serra la main de M. Lannefranque, et lui dit en souriant tristement: «Au revoir; vous ne tarderez probablement pas à venir nous retrouver; il y aura de la besogne aujourd'hui pour vous, et pour ces messieurs, ajouta-t-il en montrant plusieurs chirurgiens et pharmaciens qui se trouvaient avec le docteur.—Monsieur le duc, répondit M. Lannefranque, cette journée ajoutera encore à votre gloire!...—Ma gloire! interrompit vivement le maréchal. Tenez, voulez-vous que je vous parle franchement? Je n'ai pas une bonne idée de cette affaire: au reste, quelle qu'en soit l'issue, ce sera ma dernière bataille.» Le docteur allait demander au maréchal comment il l'entendait, mais il avait mis son cheval au galop, et fut bientôt hors de vue.

Le matin de la bataille, vers les six ou sept heures, les Autrichiens étaient déjà vaincus, quand un aide-de-camp vint annoncer à Sa Majesté que la crue subite du Danube avait mis à flot un grand nombre de gros arbres coupés lors de la prise de Vienne, et que ces arbres en flottant avaient brisé les ponts qui servaient de communication entre Essling et l'île de Lobau; de sorte que les parcs de réserve, une partie de la grosse cavalerie et le corps tout entier du maréchal Davoust se trouvaient en inaction forcée sur l'autre rive. Ce contre-temps arrêta le mouvement que l'empereur voulait faire en avant, et l'ennemi reprit courage. Alors le duc de Montebello reçut l'ordre de garder le champ de bataille, et prit position, appuyé sur le village d'Essling, au lieu de continuer à poursuivre les Autrichiens, comme il avait déjà commencé. Le duc de Montebello tint bon depuis neuf heures du matin jusqu'au soir. À sept heures, la bataille était gagnée; mais à six heures l'infortuné maréchal, étant sur un mamelon à observer les mouvemens, fut frappé d'un boulet qui lui fracassa la cuisse droite et la rotule du genou gauche.

Il crut d'abord qu'il n'avait plus que quelques minutes à vivre, et se fit transporter sur un brancard auprès de l'empereur, qu'il voulait embrasser, disait-il, avant de mourir. L'empereur, en le voyant ainsi baigné dans son sang, fit poser le brancard à terre, et, se jetant à genoux, il prit le maréchal dans ses bras, et lui dit en pleurant: «Lannes, me reconnais-tu?—Oui, sire;... vous perdez votre meilleur ami.—Non! non! tu vivras. N'est-il pas vrai, M. Larrey, que vous répondez de ses jours?» Des blessés, en entendant Sa Majesté parler ainsi, essayèrent de se soulever sur leurs coudes, et se mirent à crier vive l'empereur!

Les chirurgiens transportèrent le maréchal dans un petit village au bord du fleuve, appelé Ebersdorf, et voisin du champ de bataille. On trouva dans la maison d'un brasseur une chambre au dessus d'une écurie, dans laquelle il faisait une chaleur étouffante, que rendait plus insupportable encore l'odeur des cadavres dont la maison était entourée... Mais il n'y avait rien de mieux; il fallut s'en contenter. Le maréchal supporta l'amputation de la cuisse avec un courage héroïque; mais la fièvre qui se déclara ensuite fut si violente que, craignant de le voir mourir dans l'opération, les chirurgiens différèrent à couper l'autre jambe. Cette fièvre était en partie causée par l'épuisement; lorsqu'il fut blessé, le maréchal n'avait pas mangé depuis vingt-quatre heures. Enfin MM. Larrey, Yvan, Paulet et Lannefranque se décidèrent à la seconde amputation; et quand ils l'eurent faite, l'état de tranquillité du blessé leur donna l'espoir de sauver sa vie. Mais il ne devait pas en être ainsi. La fièvre augmenta; elle prit le caractère le plus alarmant; et, malgré les soins de ces habiles chirurgiens et ceux du docteur Frank, alors le plus célèbre médecin de l'Europe, le maréchal rendit le dernier soupir le 31 mai, à cinq heures du matin. Il avait à peine quarante ans.

Pendant ses huit jours d'agonie (car les souffrances qu'il éprouvait peuvent être appelées de ce nom), l'empereur vint le voir très-souvent; il s'en allait toujours désolé. J'allais aussi voir le maréchal tous les jours de la part de l'empereur; j'admirais avec quelle patience il supportait son mal, et pourtant il n'avait pas d'espoir; car il se sentait mourir, et toutes les figures le lui disaient. Quelle chose touchante et terrible de voir autour de sa maison, à sa porte, dans sa chambre, ces vieux grenadiers de la garde, toujours impassibles jusqu'alors, pleurer et sangloter comme des enfans! Que la guerre, dans ces momens-là, semble une chose atroce!

La veille de sa mort, le maréchal me dit: «Je vois bien, mon cher Constant, que je vais mourir; je désire que votre maître ait toujours auprès de lui des hommes aussi dévoués que moi; dites à l'empereur que je voudrais le voir.» Je me disposais à sortir, lorsque l'empereur parut. Alors il se fit un grand silence; tout le monde s'éloigna; mais la porte de la chambre étant restée entr'ouverte, nous pûmes saisir une partie de la conversation; elle fut longue et pénible: le maréchal rappela ses services à l'empereur, et termina par ces paroles prononcées d'une voix encore haute et ferme: «Ce n'est pas pour t'intéresser à ma famille que je te parle ainsi; je n'ai pas besoin de te recommander ma femme et mes enfans; puisque je meurs pour toi, la gloire t'ordonne de les protéger, et je ne crains pas, en t'adressant ces derniers reproches de l'amitié, de changer tes dispositions à leur égard. Tu viens de faire une grande faute, et, quoique elle te prive de ton meilleur ami, elle ne te corrigera pas: ton ambition est insatiable; elle te perdra; tu sacrifies sans ménagement, sans nécessité, les hommes qui te servent le mieux, et quand ils meurent, tu ne les regrettes pas. Tu n'as autour de toi que des flatteurs; je ne vois pas un ami qui ose te dire la vérité. On te trahira, on t'abandonnera; hâte-toi de finir cette guerre; c'est le vœu général. Tu ne seras jamais plus puissant; mais tu peux être bien plus aimé. Pardonne ces vérités à un mourant...; ce mourant te chérit...»

Le maréchal en finissant tendit la main à l'empereur, qui l'embrassa en pleurant et sans répondre.

Le jour de la mort du maréchal, son corps fut livré à M. Larrey et à M. Cadet de Gassicourt, pharmacien ordinaire de l'empereur, avec ordre de le préparer comme on avait préparé celui du colonel Morland, quand il eut été tué à la bataille d'Austerlitz. À cet effet le cadavre fut transporté à Schœnbrunn, et déposé dans l'aile gauche du château assez loin des appartemens habités: en quelques heures la putréfaction devint complète et horrible; il fallut plonger ce corps mutilé dans une baignoire remplie d'une forte dissolution de sublimé corrosif. Cette opération, extrêmement dangereuse, fut longue et pénible. Il faut louer M. Cadet de Gassicourt du courage qu'il a déployé en cette circonstance; car, malgré toutes ses précautions, malgré les parfums que l'on brûlait dans la chambre, l'odeur qu'exhalait le cadavre était si fétide, et les émanations du sublimé si fortes, que ce chimiste distingué fut gravement indisposé.

J'eus, avec plusieurs personnes, la triste curiosité d'aller voir le corps du maréchal dans cet état. C'était épouvantable. Le tronc, qui trempait dans la dissolution, était enflé d'une manière prodigieuse; tandis qu'au contraire la tête, qui était demeurée en dehors de la baignoire, avait subi un rapetissement singulier. Les muscles du visage étaient contractés de la manière la plus hideuse, les yeux tout grands ouverts sortaient de leur orbite.

Après que le corps eut séjourné huit jours dans le sublimé corrosif, qu'il fallut renouveler, parce que les émanations de l'intérieur du cadavre avaient décomposé la dissolution, on le mit dans un tonneau fait exprès et que l'on remplit du même liquide; c'est dans ce tonneau qu'il fit le trajet de Schœnbrunn à Strasbourg. Dans cette dernière ville on le tira de cet étrange cercueil, on le fit sécher dans un filet et on l'ensevelit à l'égyptienne, c'est-à-dire entouré de bandelettes et le visage découvert. M. Larrey et M. de Gassicourt confièrent ce soin honorable à M. Fortin, jeune pharmacien major qui en 1807 avait, par son courage et son infatigable persévérance, sauvé d'une mort certaine neuf cents malades abandonnés, sans médecins ni chirurgiens, dans un hôpital près de Dantzig, et presque tous atteints d'une maladie épidémique.

Au mois de mars 1810 (ce qui va suivre est extrait d'une lettre de M. Fortin à son maître et ami M. Cadet de Gassicourt), madame la duchesse de Montebello voulut, en passant à Strasbourg à la suite de l'impératrice Marie-Louise, revoir encore l'époux qu'elle avait tant aimé.

«Grâce à vos soins et à ceux de M. Larrey (c'est M. Fortin qui parle), l'embaumement du maréchal a parfaitement réussi. Quand j'ai retiré le corps du tonneau, je l'ai trouvé dans un état de parfaite conservation; j'ai disposé, dans une salle basse de la mairie, un filet sur lequel je l'ai fait sécher, à l'aide d'un poêle dont la chaleur a été réglée; j'ai fait faire un très-beau cercueil en bois dur, bien ciré; et maintenant le maréchal, entouré de bandelettes et la figure à découvert, est déposé dans son cercueil ouvert, près de celui du général Saint-Hilaire, dans une pièce souterraine dont j'ai la clef. Une sentinelle y veille jour et nuit. M. Wangen de Gueroldseck, maire de Strasbourg, m'a donné toutes les facilités qu'exigeaient mes fonctions.

»Tout était dans cet état lorsque, une heure après l'arrivée de Sa Majesté l'impératrice, madame la duchesse de Montebello, qui l'accompagne en qualité de dame d'honneur, m'envoya chercher par M. Crétu, son cousin, chez qui elle était allée faire une visite. Je me rendis à ses ordres. Madame la maréchale me fit plusieurs questions et des complimens sur la mission honorable dont j'étais chargé, puis me témoigna, en tremblant, le désir qu'elle avait de revoir pour la dernière fois le corps de son époux. J'hésitai quelques momens à lui répondre, et, prévoyant l'effet que produirait sur elle le triste spectacle qu'elle cherchait, je lui dis que les ordres que j'avais reçus s'opposaient à ce qu'elle demandait; mais elle insista d'une manière si pressante que je me rendis à ses instances. Nous convînmes (autant pour ne pas me compromettre que pour qu'elle ne fût pas reconnue) que j'irais la chercher à minuit et qu'elle serait accompagnée d'un de ses parens.

»Je me rendis auprès de la maréchale à l'heure convenue. Aussitôt qu'elle m'aperçut, elle se leva et me dit qu'elle était prête à me suivre. Je me permis de l'arrêter un moment, la priant de consulter ses forces; je la prévins sur l'état où elle allait trouver le maréchal, et la suppliai de réfléchir sur l'impression qu'elle allait recevoir des tristes lieux qu'elle allait visiter. Elle me répondit qu'elle y était bien préparée, qu'elle se sentait tout le courage nécessaire, et qu'elle espérait trouver dans cette dernière visite un adoucissement aux regrets amers qu'elle éprouvait. En me parlant ainsi, sa figure mélancolique et belle était calme et réfléchie. Nous partîmes. M. Crétu donnait le bras à sa cousine; la voiture et la duchesse suivait de loin à vide; deux domestiques marchaient derrière nous.

»La ville était illuminée; les bons habitans étaient tous en férie; dans plusieurs maisons une musique joyeuse les excitait à célébrer cette mémorable journée. Quel contraste entre ces éclats d'une franche gaîté et la position dans laquelle nous nous trouvions! Je voyais la duchesse ralentir de temps en temps sa marche, tressaillir et soupirer; j'avais le cœur serré, les idées confuses.

»Enfin nous arrivâmes à l'hôtel de la mairie; madame de Montebello donna l'ordre à ses gens de l'attendre; elle descendit lentement avec son cousin et moi jusqu'à la porte de la salle basse. Une lanterne nous éclairait à peine; la duchesse tremblait et affectait une sorte d'assurance; mais, lorsqu'elle pénétra dans une espèce de caveau, le silence de la mort qui régnait sous cette voûte souterraine, la lueur lugubre qui l'éclairait, l'aspect du cadavre étendu dans son cercueil produisirent sur la maréchale un effet épouvantable; elle jeta un cri douloureux et s'évanouit. J'avais prévu cet accident. Toute mon attention était fixée sur elle, et, dès que je m'aperçus de sa faiblesse, je la soutins dans mes bras et la fis asseoir. Je m'étais précautionné de tout ce qui était nécessaire pour la secourir; je lui donnai les soins que réclamait sa position. Au bout de quelques instans elle revint à elle; nous lui conseillâmes de se retirer: elle s'y refusa, se leva, s'approcha du cercueil, en fit lentement le tour en silence, puis, s'arrêtant et laissant tomber ses mains croisées, elle resta quelque temps immobile, regardant la figure inanimée de son époux, et, l'arrosant de ses larmes, elle sortit de cet état en prononçant d'une voix étouffée par des sanglots: Mon Dieu! ô mon Dieu! comme il est changé! Je fis signe à M. Crétu qu'il était temps de nous retirer; mais nous ne pûmes entraîner la duchesse qu'en lui promettant de la ramener le lendemain, promesse qui ne devait pas avoir d'exécution. Je fermai promptement la porte: j'offris mon bras à madame la maréchale; elle voulut bien l'accepter, et, lorsque nous sortîmes de la mairie, je pris congé d'elle; mais elle exigea que je montasse dans sa voiture, et donna l'ordre de me reconduire d'abord chez moi. Pendant ce court trajet elle répandit un torrent de larmes, et lorsque la voiture s'arrêta, elle me dit avec une bonté inexprimable: «Je n'oublierai jamais, Monsieur, le service important que vous venez de me rendre.»

Long-temps après, l'empereur et l'impératrice Marie-Louise visitaient ensemble la manufacture de porcelaines de Sèvres; la duchesse de Montebello accompagnait l'impératrice en qualité de dame d'honneur. L'empereur, apercevant un beau buste du maréchal, en biscuit, d'une rare exécution, s'arrêta, et sans remarquer la pâleur qui se répandait sur le visage de la duchesse, il lui demanda comment elle trouvait ce buste et s'il était bien ressemblant. La veuve sentit se rouvrir sa blessure: elle ne put répondre, et se retira fondant en larmes. Elle fut plusieurs jours sans reparaître à la cour. Outre que cette question inattendue avait réveillé ses chagrins, l'inconcevable distraction que l'empereur avait montrée en cela l'avait blessée si profondément que ses amis eurent toutes les peines du monde à la décider à reprendre son service auprès de l'impératrice.


CHAPITRE XIII.

Désastres de la bataille d'Essling.—Murmures des soldats.—Apostrophes aux généraux.—Patience courageuse.—Intrépidité du maréchal Masséna.—Bonheur continuel.—Zèle des chirurgiens de l'armée.—Mot de l'empereur.—M. Larrey.—Le bouillon de cheval.—Soupe faite dans des cuirasses.—Constance des blessés.—Suicide d'un canonnier.—Le vieux concierge allemand.—La princesse de Lichtenstein.—Le général Dorsenne.—Bonne chère et linge sale.—Lettre outrageante à la princesse de Lichtenstein.—L'empereur furieux.—Piété filiale de l'empereur.—Indulgence de la princesse de Lichtenstein.—Grâce accordée par l'empereur.—Remontrances de M. Larrey.—Deux anecdotes sur ce célèbre chirurgien.


La bataille d'Essling fut désastreuse en tout point. Douze mille Français y furent tués. La cause de tout ce mal vint de la rupture des ponts, qui pouvait être prévue, à ce qu'il me semble; car la même chose était arrivée deux ou trois jours avant la bataille. Les soldats murmuraient hautement; plusieurs corps d'infanterie crièrent aux généraux de mettre pied à terre et de combattre au milieu d'eux. Mais cette mauvaise humeur n'ôtait rien à leur courage et à leur patience; on vit des régimens rester cinq heures, l'arme au bras, exposés au feu le plus terrible. Trois fois pendant la soirée, l'empereur envoya demander au général Masséna s'il pouvait tenir; et le brave capitaine, qui ce jour-là voyait son fils se battre pour la première fois, qui voyait ses amis, ses plus intrépides officiers tomber par douzaine autour de lui, tint jusqu'à la nuit fermée. «Je ne veux pas me replier, dit-il, tant qu'il fait jour; ces gueusards d'Autrichiens seraient trop glorieux.» La constance du maréchal sauva la journée; mais aussi, comme il le dit lui-même le lendemain, il joua de bonheur continuellement. Au commencement de la bataille, il s'aperçut qu'un de ses étriers était trop long. Il appelle un soldat pour le raccourcir; et pendant cette opération, il pose sa jambe sur le cou de son cheval; un boulet part, qui emporte le soldat et coupe l'étrier, sans toucher au maréchal ni à son cheval. «Bon! dit-il; voilà qu'il me faut descendre et changer de selle!» Et ce fut avec humeur que le maréchal fit cette observation.

Les chirurgiens et les officiers de santé se conduisirent admirablement dans cette terrible journée; ils déployèrent un zèle à toute épreuve, une activité qui étonna l'empereur même: aussi lui arriva-t-il plusieurs fois de les appeler, en passant près d'eux, «Mes braves chirurgiens!» M. Larrey surtout fut sublime. Après avoir opéré tous les blessés de la garde qui étaient entassés dans l'île de Lobau, il demanda s'il y avait du bouillon à leur donner. Non, répondirent les aides.—Qu'on en fasse, dit-il en désignant plusieurs chevaux auprès de lui, qu'on en fasse avec les chevaux qui sont à ce piquet.» Les chevaux appartenaient à un général. Lorsqu'on s'en approcha pour obéir à M. Larrey, le propriétaire s'écrie, s'indigne, et jure qu'il ne les laissera point emmener. «Eh bien! qu'on prenne les miens, dit le brave chirurgien, qu'on les tue, et que mes camarades aient du bouillon.» On fit ce qu'il disait; et comme il ne se trouva pas de marmites dans l'île, on prit des cuirasses pour faire la soupe, qui fut salée avec de la poudre à canon: on n'avait pas de sel. Le maréchal Masséna goûta de cette soupe, et la trouva bonne. On ne sait vraiment ce qu'il faut admirer le plus du zèle des chirurgiens, du courage avec lequel ils affrontaient les dangers en soignant les blessés sur le champ de bataille, même au milieu des balles, ou de la constance stoïque des soldats qui, gisans par terre, l'un privé d'un bras, l'autre d'une jambe, causaient entr'eux de leurs campagnes, en attendant que leur tour vînt d'être opérés. Quelques-uns allaient jusqu'à se faire des politesses: «Monsieur le docteur, commencez par mon voisin; il souffre plus que moi... Je puis encore attendre.»

Un canonnier eut les deux jambes emportées par un boulet: deux de ses camarades le ramassèrent, et firent avec des branches d'arbres un brancard sur lequel ils le posèrent pour le transporter dans l'île. Le pauvre mutilé ne jetait pas un seul cri; seulement, «J'ai bien soif,» disait-il de temps en temps à ses porteurs. Comme ils passaient sur un des ponts, il les supplie d'arrêter et d'aller lui chercher un peu de vin ou d'eau-de-vie pour ranimer ses forces. Ils le croient et le quittent; mais ils n'avaient pas fait vingt pas, que le canonnier leur crie: «N'allez pas si vite, mes camarades; je n'ai pas de jambes, et j'arriverai plus tôt que vous. Vive la France!» Et, faisant un effort, il se laisse rouler dans le Danube.

La conduite d'un chirurgien-major de la garde faillit, quelque temps après, compromettre le corps tout entier dans l'esprit de Sa Majesté. Ce chirurgien, M. M....., logeait, avec le général Dorsenne et quelques officiers supérieurs, dans une fort jolie maison de plaisance qui appartenait à madame la princesse de Lichtenstein. Le concierge de la maison, vieil Allemand, brusque et capricieux, ne les servait qu'avec répugnance, et leur jouait le plus de tours qu'il pouvait. C'était en vain, par exemple, qu'on lui demandait du linge pour les lits ou pour la table: il feignait de ne pas entendre.

Le général Dorsenne écrivit à la princesse pour se plaindre; elle donna sans doute ses ordres en conséquence, mais la lettre du général resta sans réponse. Quelques jours se passèrent ainsi: on n'avait pas changé de serviettes depuis un mois, quand il prit fantaisie au général de donner un grand souper. Les vins du Rhin et de Hongrie furent sablés, le punch vint ensuite. L'amphitryon fut grandement complimenté, mais aux complimens se mêlèrent quelques reproches énergiques sur la blancheur douteuse de la nappe et des serviettes. Le général Dorsenne s'excusa sur la mauvaise humeur et la sordide économie du concierge que soutenait très-bien le peu de courtoisie de la princesse.—«Il ne faut pas souffrir cela! s'écrièrent en chorus les joyeux convives; il faut que cette hôtesse, qui nous méconnaît à un tel point, soit rappelée à l'ordre. Allons, M....., prends du papier et une plume: écris-lui force épigrammes: il faut apprendre à vivre à cette princesse de Germanie. Des officiers français, des vainqueurs couchés dans des draps sales, et mangeant sur une nappe grasse! c'est une infamie.» M. M..... fut le trop fidèle interprète des sentimens unanimes de ces messieurs; échauffé, comme il l'était, par les fumées du vin de Hongrie, il écrivit à la princesse de Lichtenstein une lettre, comme, dans le carnaval même, on n'oserait l'écrire à la dernière des filles publiques. Comment dire ce que ressentit madame de Lichtenstein en lisant cet écrit, assemblage incompréhensible de tout ce que la langue des corps-de-garde peut fournir d'expressions ordurières? Il lui fallut le témoignage d'un tiers pour croire que la signature, M....., chirurgien-major de la garde impériale française, n'avait pas été contrefaite par quelque misérable ivrogne. Dans sa profonde indignation, la princesse court chez le général Andréossy, gouverneur de Vienne pour Sa Majesté; elle lui montre cette lettre, et demande vengeance. Le général, encore plus irrité qu'elle, monte en voiture, et se rend à Schœnbrunn, où il arrive au moment de la parade. Il remet à l'empereur la fatale épître; l'empereur lit; il recule trois pas, ses joues se rougissent de colère, sa physionomie se renverse, et c'est d'une voix effrayante qu'il dit au grand-maréchal de faire approcher M. M..... Tout le monde tremblait. «Est-ce vous qui avez écrit cette horreur?—Sire...—Répondez, je vous l'ordonne. Est-ce vous?—Oui, Sire, dans un moment d'oubli, après un souper...—Misérable! cria sa majesté de manière à terrifier tous ceux qui l'entendaient, vous mériteriez d'être fusillé sur la place! Insulter une femme aussi lâchement! et une vieille femme, encore...! N'avez-vous plus de mère?... Je respecte et j'honore toute vieille femme, parce qu'elle me rappelle ma mère.—Sire, je suis coupable..., je l'avoue, mais mon repentir est grand. Daignez penser à mes services; j'ai fait dix-huit campagnes..., je suis père de famille.» Ce dernier mot augmenta la colère de sa majesté: «Qu'on l'arrête; qu'on lui arrache sa décoration: il est indigne de la porter... Qu'il soit jugé dans les vingt-quatre heures...» Puis, se tournant vers les généraux demeurés immobiles de stupeur: «Voyez, Messieurs, lisez! Voyez comme ce polisson traite une princesse, au moment même où son époux négocie de la paix avec moi.»

La parade alla vite ce jour-là; aussitôt qu'elle fut finie, le général Dorsenne et M. Larrey courent chez madame de Lichtenstein; ils lui racontent la scène qui vient de se passer, lui font les plus touchantes excuses au nom de toute la garde impériale; ils la conjurent d'intercéder pour un malheureux, bien coupable sans doute, mais qui n'avait pas sa raison quand il écrivit; «Il se repent, madame, dit le bon M. Larrey; il pleure sa faute, il attend son châtiment avec courage et comme une juste réparation de son outrage envers vous... Mais c'est un des meilleurs officiers de l'armée: il est chéri, estimé; il a sauvé la vie à des milliers d'individus, et ses talens distingués sont la seule fortune de sa famille... Que deviendra-t-elle, si on le fait mourir?—Mourir! s'écria la princesse, mourir! Bon Dieu! les choses iraient-elles jusque là?» Alors le général Dorsenne lui peignit le ressentiment de l'empereur, comme plus vif mille fois que le sien, et la princesse, vivement émue, écrivit aussitôt à l'empereur une lettre par laquelle se disant satisfaite et reconnaissante de la réparation qu'elle avait obtenue, elle le suppliait de vouloir bien pardonner à M. M..... Sa Majesté lut cette lettre et n'y répondit pas. Nouvelle visite à la princesse qui, cette fois, conçut les plus vives alarmes, et dit qu'elle était vraiment désolée d'avoir montré la lettre de M. M..... au général. Décidée à tout faire pour obtenir la grâce du chirurgien, elle adressa un placet à l'empereur; il se terminait par cette phrase d'une angélique bonté: «Sire, je vais m'agenouiller dans mon oratoire, et ne me releverai que lorsque j'aurai obtenu du ciel la clémence de Votre Majesté.» L'empereur ne pouvait plus refuser; il fit grâce. M. M..... en fut quitte pour un mois d'arrêts forcés. M. Larrey fut chargé par Sa Majesté de le tancer vigoureusement, afin qu'il ménageât davantage à l'avenir l'honneur du corps respectable dont il faisait partie. Les remontrances de cet excellent homme furent toutes paternelles, et doublèrent aux yeux de M. M..... le prix du service qu'il lui avait rendu.

M. le baron Larrey faisait le bien avec désintéressement; on le savait, et souvent on en abusait. Le général d'A....., fils d'un riche sénateur, avait eu, à Wagram, l'épaule fracassée par un boulet. Il fallut faire l'amputation. Cette effrayante opération demandait une main exercée: M. Larrey seul pouvait s'en charger; il le fit, et le fit avec succès; mais le blessé, d'une complexion délicate, et extrêmement affaibli, demandait les plus grands soins et l'attention la plus soutenue. M. Larrey le quitta peu; il mit près de lui deux élèves, qui veillaient alternativement, et l'aidaient dans les pansemens. Le traitement fut long et pénible; mais une guérison complète en résulta. En pleine convalescence, le général prit congé de l'empereur pour retourner en France. Un majorat et des décorations acquittèrent envers lui la dette du prince et de l'État. La manière dont il acquitta la sienne envers l'homme qui lui avait sauvé la vie est curieuse à connaître.

Au moment de monter en voiture, il remet à un général de ses amis une lettre et une petite boîte, en lui disant: «Je ne puis quitter Vienne sans remercier M. Larrey; faites-moi le plaisir de lui envoyer de ma part cette marque de ma reconnaissance. Ce bon Larrey! je n'oublierai jamais les services qu'il m'a rendus.» Le lendemain, l'ami s'acquitta de la commission. Un gendarme est chargé de l'épître et du cadeau. Il arrive à Schœnbrunn pendant la parade; il cherche et demande dans les rangs M. Larrey. «C'est une lettre et une boîte que je lui apporte de la part du général d'A...» M. Larrey mit le tout dans sa poche; mais, après la parade, il en prit connaissance, et, remettant le paquet à M. Cadet de Gassicourt, il lui dit: «Voyez, et dites-moi ce que vous en pensez?» La lettre était fort jolie: quant à la boîte, elle renfermait un diamant qui pouvait valoir 60 francs.

Cette mesquine récompense en rappelle une glorieuse et digne que M. Larrey avait reçue de l'empereur pendant la campagne d'Égypte.

À la bataille d'Aboukir, le général Fugières fut opéré sous le canon de l'ennemi d'une blessure dangereuse à l'épaule par M. Larrey, et, se croyant au moment de mourir, offrit son épée au général Bonaparte, en lui disant: «Général, un jour peut-être vous envierez mon sort.» Le général en chef fit présent de cette épée à M. Larrey, après y avoir fait graver le nom de M. Larrey et celui de la bataille. Cependant le général Fugières ne mourut point. Il fut sauvé par l'habile opération qu'il avait subie; et pendant dix-sept ans il a commandé les invalides à Avignon.


CHAPITRE XIV.

Quelques réflexions sur les manières des officiers à l'armée.—Le ton militaire.—Le prince de Neufchâtel, les généraux Bertrand, Bacler d'Albe, etc.—Le prince Eugène, les maréchaux Oudinot, Davoust, Bessières, les généraux Rapp, Lebrun, Lauriston, etc.—Affabilité et dignité.—Fatuité des geais de l'armée.—La giberne de boudoir.—Les officiers de faveur.—Officiers de la ligne.—Bravoure et modestie.—Le vrai courage ennemi du duel.—Désintéressement.—Attachement des officiers pour leurs soldats.—Déjeuner des grenadiers de la garde la veille de la bataille de Wagram.—Les ordres de l'empereur méprisés.—Indignation de l'empereur.—Les coupables fusillés.—Le chien du régiment.—Mort du général Oudet à Wagram.—Confidence faite à Constant par un officier de ses amis.—Les philadelphes.—Conspiration républicaine contre Napoléon.—Oudet chef de la conspiration.—Intrépidité de ce général.—Mort mystérieuse.—Suicides.—Déjeuner militaire le lendemain de la bataille de Wagram.—Vol audacieux.—Courage héroïque d'un chirurgien saxon.


Ce n'est point en présence de l'ennemi qu'il est possible de saisir quelques différences dans les manières et le ton des militaires. Les exigences du service absorbent toutes les idées et tout le temps des officiers, quel que soit leur grade; et l'uniformité de leurs occupations produit aussi une sorte d'uniformité dans les habitudes et le caractère. Mais hors du champ de bataille reparaissent les différences naturelles et celles de l'éducation. J'en ai fait cent fois l'expérience, lorsque venaient les trèves et les traités de paix qui couronnèrent les plus glorieuses campagnes de l'empereur, et j'eus occasion de renouveler mes observations sur ce point pendant le long séjour que nous fîmes à Schœnbrunn avec l'armée.

Le ton militaire est à l'armée une des choses les plus difficiles à définir. Ce ton diffère selon les grades, le temps du service et le genre du service. Il n'y a de vraiment militaires que ceux qui font partie de la ligne ou qui la commandent. Dans l'opinion du soldat, le prince de Neufchâtel et son brillant état-major, le grand-maréchal, les généraux Bertrand, Bacler d'Albe, etc., n'étaient que des hommes de cabinet qui pouvaient bien servir à quelque chose par leurs connaissances, mais auxquels la bravoure n'était pas indispensable.

Les premiers généraux, tels que le prince Eugène, les maréchaux Oudinot, Davoust, Bessières, les aides-de-camp de S. M., Rapp, Lebrun, Lauriston, Mouton, etc., étaient d'une urbanité parfaite; tout le monde était reçu par eux avec affabilité; leur dignité n'était jamais de la morgue, ni leur aisance une excessive familiarité; leurs manières étaient toujours empreintes d'une sévérité toute guerrière. Telle n'était pas l'idée qu'on avait à l'armée de quelques-uns de MM. les officiers d'ordonnance et de l'état-major (aides-de-camp). Tout en leur accordant la considération que méritaient leur éducation et leur courage, on les appelait les geais de l'armée, obtenant des faveurs mieux méritées par d'autres, gagnant des cordons et des majorats pour avoir porté quelques lettres dans les camps sans avoir vu l'ennemi, insultant par leur luxe à la modeste tenue des plus braves officiers; s'occupant sans cesse de leur toilette, et plus fats au milieu des bataillons que dans les boudoirs de leurs maîtresses. Il y avait un de ces messieurs dont la giberne en vermeil était un petit nécessaire complet, et contenait, au lieu de cartouches, des flacons d'odeur, des brosses, un miroir, un gratte-langue, un peigne d'écaille, et... je ne sais même pas s'il y manquait le pot de rouge. Ce n'était pas qu'ils ne fussent pas braves; ils se seraient fait tuer pour un regard; mais ils se trouvaient très-rarement exposés. Les étrangers auraient raison d'établir en principe que le militaire français est léger, présomptueux, impertinent et sans morale, s'ils le jugeaient d'après ces officiers de faveur qui, au lieu d'études et de service, n'avaient quelquefois d'autre titre à leurs grades que le mérite d'avoir émigré.

Les officiers de la ligne, qui avaient fait plusieurs campagnes, et avaient gagné leurs épaulettes sur les champs de bataille, avaient un ton bien différent à l'armée: graves, polis et obligeans, il y avait entre eux une espèce de fraternité. Ayant vu de près la peine et la misère, on les trouvait toujours prêts à secourir les autres; leur conversation n'était pas distinguée par une instruction brillante, mais elle était souvent pleine d'intérêt. Généralement, la jactance les quittait avec leur première jeunesse, et les plus braves étaient toujours les plus modestes. Le faux point d'honneur n'avait pas grand'prise sur eux; car ils savaient ce qu'ils valaient, et toute crainte d'être soupçonné de lâcheté était au dessous d'eux. Pour eux, qui joignaient quelquefois à la plus grande bienveillance une vivacité non moins grande, un démenti, une injure même, dite par un frère d'armes, ne devait pas absolument être lavée dans le sang; et les exemples de cette modération, que le vrai courage seul est en droit de montrer, n'étaient pas rares à l'armée. Ceux qui tenaient le moins à l'argent et les plus généreux étaient les plus exposés, les artilleurs, les hussards. J'ai vu à Wagram un lieutenant payer un louis une bouteille d'eau-de-vie, et la distribuer sur-le-champ aux soldats de sa compagnie. Ces braves officiers s'attachaient quelquefois à leurs régimens, surtout quand ils s'étaient distingués, au point de refuser des grades supérieurs plutôt que de se séparer de leurs enfans, comme ils les appelaient. C'est là qu'il faut prendre le modèle des militaires français: c'est cette bonté mêlée de fermeté guerrière, cet attachement des chefs pour leurs soldats, attachement que ceux-ci savent si bien apprécier, c'est cet honneur inébranlable qui doit distinguer nos soldats, et non, comme le pensent les étrangers, la présomption, la forfanterie, le libertinage, qui ne sont jamais que le partage de quelques parasites de la gloire.

Au camp de Lobau, la veille de la bataille de Wagram, l'empereur se promenait autour de sa tente. Il s'arrêta un instant à regarder les grenadiers de sa garde qui déjeunaient. «Eh bien! mes enfans, comment trouvez-vous le vin?—Il ne nous grisera pas, Sire; voilà notre cave, dit un soldat en montrant le Danube.» L'empereur, qui avait ordonné qu'on distribuât une bonne bouteille de vin à chaque soldat, fut surpris de voir qu'on les mettait au régime la veille d'une bataille. Il en demande la raison au prince de Neufchâtel; on s'informe, et on apprend que deux garde-magasins et un employé aux vivres ont vendu à leur profit quarante mille bouteilles destinées à la distribution, et qu'ils comptaient remplacer par du vin inférieur. Ce vin avait été saisi par la garde impériale dans une riche abbaye. On l'évaluait à trente mille florins. Les coupables furent arrêtés, jugés et condamnés à mort.

Il y avait au camp de Lobau un chien que toute l'armée, je crois, connaissait sous le nom de corps-de-garde. Il était vieux, sale et laid, mais ses qualités morales faisaient bien vite oublier ce que son extérieur avait de défectueux. On l'appelait aussi quelquefois le plus brave chien de l'empire. Il avait reçu un coup de baïonnette à Marengo; il avait eu une patte cassée d'un coup de feu à Austerlitz. Il était alors attaché à un régiment de dragons, car il n'avait point de maître. Il s'attachait à un corps, auquel il restait fidèle tant qu'on le nourrissait bien et qu'on ne le battait pas. Un coup de pied ou un coup de plat de sabre le faisait déserter le régiment et passer dans un autre. Il était d'une rare intelligence. Quelle que fût la position du corps dans lequel il servait, il ne l'abandonnait pas; il ne le confondait pas avec les autres. Au plus fort de la mêlée, il était toujours auprès du drapeau qu'il avait choisi. Si, dans un camp, il rencontrait un soldat d'un régiment qu'il avait abandonné, on le voyait, l'oreille basse, la queue entre les jambes, s'esquiver au plus vite, et retourner auprès de ses nouveaux frères d'armes. Quand son régiment marchait, il courait en éclaireur tout autour, et avertissait, par ses aboiemens, de tout ce qu'il trouvait d'extraordinaire. Il a sauvé plus d'une fois ses camarades d'une embuscade.

Parmi les officiers qui périrent à la bataille de Wagram, ou plutôt dans un engagement particulier qui eut lieu quand la bataille était déjà terminée, un de ceux qui furent le plus regrettés par les soldats, fut le général Oudet. C'était un des plus intrépides généraux de l'armée; mais ce qui fait surtout que son nom revient à ma mémoire plus que tout autre de ceux que perdit l'armée dans cette mémorable journée, c'est une note que j'ai conservée d'une conversation que j'eus plusieurs années après cette bataille avec un excellent officier, avec lequel j'étais lié de la plus sincère amitié.

Dans un entretien que j'eus avec le lieutenant-colonel B... en 1812, il me dit: «Il faut que je vous conte, mon cher Constant, la bizarre aventure qui m'arriva à Wagram. Je ne vous l'ai pas racontée dans le temps, parce que j'avais promis de me taire; mais maintenant que personne ne peut plus être compromis par mon indiscrétion, et que ceux mêmes qui alors auraient le plus redouté que leurs idées singulières (car je n'ai jamais appelé cela autrement) fussent révélées, seraient les premiers à en rire, je peux bien vous apprendre la mystérieuse découverte que je fis à cette époque.

»Vous savez que j'étais très-lié avec ce pauvre F... que nous avons tant regretté. C'était un de nos jeunes officiers les plus gais et les plus aimables, et ses bonnes qualités le faisaient chérir surtout de ceux qui avaient, comme lui, une disposition constante à la franchise et à la bonne humeur. Tout à coup je vis changer ses manières ainsi que celles de quelques-uns de ses camarades habituels; Ils paraissaient sombres, ne se rassemblaient plus pour faire joyeuse humeur, mais se parlaient au contraire tout bas et avec mystère. Plusieurs fois ce changement subit m'avait frappé; je les avais, par hasard, rencontrés souvent dans des lieux écartés, et au lieu de me recevoir cordialement, comme ils m'y avaient accoutumé, ils semblaient vouloir m'éviter. Enfin, fatigué de ce mystère que je ne pouvais m'expliquer, je pris un jour à part F..., et lui demandai ce que signifiait cette étrange conduite.—Vous m'avez prévenu, me dit-il, mon cher; j'allais vous faire une confidence importante; je ne veux pas que vous m'accusiez de méfiance à votre égard; mais jurez-moi, avant que je me confie en vous, que vous ne direz à âme qui vive un mot de ce que je vais vous dire.» Quand j'eus fait ce serment, qu'il me demanda du ton le plus grave et le plus surprenant pour moi, F.... ajouta: «Si je ne vous ai pas parlé des philadelphes, c'est que je savais que des raisons que je respecte vous empêcheraient d'en faire jamais partie; mais puisque vous me demandez ce secret, il y aurait manque de confiance en vous, et peut-être même imprudence, à ne pas vous le dévoiler. Quelques patriotes se sont réunis sous le titre de philadelphes pour sauver la patrie des dangers auxquels elle est exposée. L'empereur Napoléon a terni la gloire de Bonaparte, premier consul; il avait sauvé notre liberté, et il nous l'a ravie par le rétablissement de la noblesse et par le concordat. La société des philadelphes n'a pas encore de moyens bien arrêtés pour empêcher le mal que l'ambition voudrait continuer de faire à la France; c'est lorsque la paix nous sera rendue que nous verrons s'il est désormais impossible de ramener Bonaparte à des institutions républicaines; mais en attendant, nous sommes accablés de douleur et de désespoir. Le brave chef des philadelphes, le vertueux Oudet, a été assassiné! Qui sera digne de le remplacer! Pauvre Oudet! Jamais on ne fut plus audacieux, plus éloquent que lui! À une noble fierté de caractère, à une fermeté inébranlable, il joignait un cœur excellent. Sa première affaire montra toute l'énergie de son âme. Renversé à San-Bartholomeo par un coup de feu, ses camarades voulaient l'enlever. «Non, non, leur cria-t-il; ne vous occupez pas de moi; aux Espagnols! aux Espagnols!—Vous laisserons-nous aux ennemis? lui dit un de ceux qui s'étaient avancés vers lui.—Eh bien! repoussez-les si vous ne voulez pas que je leur reste.» Au commencement de la campagne de Wagram, il était colonel du neuvième régiment de ligne; il fut fait général de brigade la veille de la bataille. Son corps faisait partie de l'aile gauche, commandée par Masséna. Ce fut de ce côté que notre ligne fut un moment rompue. Oudet fit des efforts incroyables pour la réformer. Frappé de trois coups de lance, perdant beaucoup de sang, entraîné par ceux des nôtres qui étaient forcés de reculer, il se fit attacher sur son cheval, pour ne point quitter le combat.

»Après la bataille, il reçut l'ordre de se porter en avant, de se placer avec son régiment dans un poste avantageux pour observer, et de revenir aussitôt au quartier-général avec un certain nombre de ses officiers pour prendre de nouveaux ordres. Il exécute ce mouvement, et revient pendant la nuit. Tout à coup une décharge de mousqueterie se fait entendre; il tombe dans une embuscade; il combat dans l'obscurité avec fureur, sans connaître ni le nombre ni l'espèce de ses adversaires. Au point du jour, on le trouve étendu, criblé de blessures, au milieu de vingt officiers massacrés autour de lui. Il respirait encore... Il vécut trois jours, et les seuls mots qu'il put prononcer étaient pour plaindre le sort de sa patrie. Quand on enleva son corps de l'hôpital pour lui rendre les derniers devoirs, plusieurs blessés déchirèrent de désespoir l'appareil de leurs blessures; un sergent-major se précipita sur son sabre près de sa fosse, et un lieutenant s'y brûla la cervelle. «Voilà, ajouta F...., ce qui nous plonge dans la plus vive affliction.» J'essayai de lui prouver qu'il se trompait, et de lui démontrer que les projets des philadelphes étaient folies; mais je n'y réussis qu'incomplètement; et, tout en écoutant mes conseils, il me recommanda vivement le secret.»

Le lendemain, je crois, de la bataille de Wagram, un assez grand nombre d'officiers se mirent à déjeuner auprès de la tente de l'empereur. Les généraux étaient assis sur l'herbe, et les officiers étaient debout autour d'eux. On parla beaucoup de la bataille, et on cita différens traits fort remarquables, et qui me restèrent gravés dans la mémoire. Un officier d'ordonnance de Sa Majesté dit: «J'ai pensé perdre mon plus beau cheval. Comme je l'avais monté dans la journée du 5, et que je voulais qu'il se reposât, je le donnai à mon domestique pour le tenir en bride; il le quitta un moment pour rebrider le sien: le cheval fut à l'instant volé, entre lui et moi, par un dragon, qui, sans tarder, alla le vendre à un capitaine démonté, en lui disant que c'était un cheval de prise. Je le reconnus dans les rangs, je le réclamai, prouvant par mon porte-manteau et mes effets qui étaient dessus, que ce n'était pas un cheval pris aux Autrichiens. Je remboursai au capitaine cinq louis donnés au dragon pour ce cheval, qui m'en avait coûté soixante.»

Le plus beau trait peut-être de la journée fut celui-ci: M. Salsdorf, chirurgien saxon du régiment du prince Christian, eut, dans le commencement de l'affaire, la jambe fracassée par un obus. Étendu par terre, il voit à quinze pas de lui M. Amédée de Kerbourg, aide-de-camp, qui, froissé par un boulet, tombe et vomit le sang. Il voit que cet officier va périr d'apoplexie s'il n'est secouru; il recueille toutes ses forces, se traîne sur la poussière en rampant jusqu'à lui, le saigne et lui sauve la vie.

M. de Kerbourg ne put embrasser son libérateur. M. Salsdorf, transporté à Vienne, ne survécut que quatre jours à l'amputation.


CHAPITRE XV.