WeRead Powered by ReaderPub
Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. cover

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour.

Chapter 136: CHAPITRE VII.
Open in WeRead

About This Book

A first-person household attendant recounts prolonged close service to a reigning figure, offering vivid anecdotes about domestic routines, family interactions, court entertainments, accidents, plots, and moments from military campaigns and official ceremonies. The narrative mixes episodic recollections—hospitality, health crises, jealousies, and intrigues—with practical details of residence, staff duties, and ceremonial arrangements, while reflecting on loyalty, temperament, and how private habits and relationships shape public authority over the course of sustained service.

Itinéraire de France en Russie.—Magnificence de la cour de Dresde.—Conversation de l'empereur avec Berthier.—La guerre faite à la seule Angleterre.—Bruit général sur le rétablissement de la Pologne.—Questions familières de l'empereur.—Passage du Niémen.—Arrivée et séjour à Wilna.—Enthousiasme des Polonais.—Singulier rapprochement de date.—Députation de la Pologne.—Réponse de l'empereur aux députés.—Engagemens pris avec l'Autriche.—Espérances déçues.—M. de Balachoff à Wilna, espoir de la paix.—Premiers pas de l'empereur sur le territoire de la vieille Russie.—Retraite continuelle des Russes.—Orage épouvantable.—Immense désir d'une bataille.—Abandon du camp de Drissa.—Départ d'Alexandre et de Constantin.—Privations de l'armée et premiers découragemens.—La paix en perspective après une bataille.—Dédain affecté de l'empereur pour ses ennemis.—Gouvernement établi à Wilna.—Nouvelles retraites des armées russes.—Paroles de l'empereur au roi de Naples.—Projet annoncé et non effectué.—La campagne de trois ans, et prompte marche en avant.—Fatigue causée à l'empereur par une chaleur excessive.—Audiences en déshabillé.—L'incertitude insupportable à l'empereur.—Oppositions inutiles du duc de Vicence, du comte de Lobau et du grand maréchal.—Départ de Witepsk et arrivée à Smolensk.—Édifices remarquables.—Les bords de la Moskowa.


Ainsi que je l'ai annoncé précédemment, je tâcherai de réunir dans ce chapitre quelques souvenirs relatifs à des choses personnelles à l'empereur, dans les différens séjours que nous fîmes entre la frontière de France et les frontières de l'empire russe. Il résulterait, hélas! un bien grand contraste de la comparaison que l'on ferait entre notre route pour aller à Moscou et notre route pour en revenir. Il faut avoir vu Napoléon à Dresde, environné d'une cour de princes et de rois, pour se faire une idée du plus haut point que peuvent atteindre les grandeurs humaines. Là, plus encore que partout ailleurs, l'empereur se montra affable envers tout le monde; tout lui souriait, et aucun de ceux qui jouissaient comme nous du spectacle de sa gloire ne pouvait seulement concevoir la pensée de voir bientôt la fortune lui être pour la première fois infidèle; et quelle infidélité!

Je me rappelle, entre autres particularités de notre séjour à Dresde, un mot que j'entendis un jour l'empereur dire au maréchal Berthier, qu'il avait fait appeler de très-bonne heure auprès de lui. Quand le maréchal arriva, l'empereur n'était pas encore levé. Je reçus l'ordre de le faire entrer sur-le-champ, de sorte que tout en habillant l'empereur j'entendis, entre Napoléon et son major-général, une conversation dont je voudrais bien me rappeler les détails; mais au moins suis-je assuré de rapporter fidèlement une pensée qui me frappa. L'empereur dit en propre termes: «Je n'en veux nullement à Alexandre; ce n'est point à la Russie que je fais la guerre, pas plus à elle qu'à l'Espagne; je n'ai qu'une ennemie, c'est l'Angleterre; c'est elle que je veux atteindre en Russie; je la poursuivrai partout.» Pendant ce temps le maréchal rongeait ses ongles, selon sa constante habitude. Ce jour-là il y eut une revue magnifique, à laquelle assistèrent tous les princes de la confédération, qui entouraient leur chef comme de grands vassaux de sa couronne.

Quand les différens corps d'armée, échelonnés de l'autre côté de l'Elbe, se furent avancés sur les confins de la Pologne, nous quittâmes Dresde, pour trouver partout le même enthousiasme éclatant où arrivait l'empereur. Nous étions par contre-coup choyés dans toutes les résidences où nous nous arrêtions, tant on s'efforçait de fêter Sa Majesté jusque dans les personnes qui avaient l'honneur de la servir.

À cette époque c'était un bruit généralement répandu dans toute l'armée et parmi toutes les personnes de la maison de l'empereur que son intention était de rétablir le royaume de Pologne. Bien qu'étranger comme je l'étais et comme je devais l'être à tout ce qui avait rapport aux affaires, je n'entendais pas moins que tout autre l'expression d'une opinion qui était celle de tout le monde et dont tout le monde parlait. Quelquefois l'empereur ne dédaignait pas de me faire rendre compte de ce que j'avais entendu dire, et alors il souriait, car il aurait fallu trahir la vérité pour lui rapporter des choses qui auraient pu lui être désagréables; il était alors, le terme n'est pas trop fort, l'objet des bénédictions des populations polonaises.

Le 23 de juin nous étions sur les bords du Niémen, de ce fleuve devenu déjà si fameux par l'entrevue des deux empereurs, dans des circonstances bien différentes de celles où ils se trouvaient l'un à l'égard de l'autre. L'opération du passage de l'armée commença le soir, et dura près de quarante-huit heures, pendant lesquelles l'empereur fut presque constamment à cheval, tant il savait que sa présence activait les travaux. Ensuite nous continuâmes notre route sur Wilna, capitale du grand duché de Lithuanie. Nous arrivâmes devant cette ville occupée par les Russes le 27, et l'on peut dire que ce fut là, là seulement, que commencèrent les opérations militaires, car jusque là l'empereur avait voyagé comme il l'aurait pu faire dans les départemens de l'intérieur de la France. Les Russes attaqués furent battus et se retirèrent, de sorte que deux jours après nous étions à Wilna, ville assez considérable et qui me parut devoir contenir près de trente mille habitans. J'y fus frappé de l'incroyable quantité de couvens et d'églises qui y sont construits. À Wilna l'empereur fut extrêmement satisfait de la démarche que firent auprès de lui cinq ou six cents étudians qui demandèrent à être enrégimentés, et je n'ai pas besoin de dire que ces sortes de sollicitations manquaient rarement d'être bien accueillies par Sa Majesté.

Nous restâmes assez long-temps à Wilna; l'empereur y suivait le mouvement de ses armées, et s'occupait aussi de l'organisation du grand-duché de Lithuanie, dont cette ville est, comme l'on sait, la capitale. Comme l'empereur était très-souvent à cheval, j'avais assez de loisirs pour bien prendre connaissance de la ville et de ses environs. Les Lithuaniens étaient dans un enthousiasme impossible à décrire, et quoique j'aie vu célébrer dans ma vie bien des fêtes, je ne saurais oublier l'élan de toute une population lorsqu'on célébra la grande fête nationale de la régénération de la Pologne, fête qui se trouva, par une bizarrerie du hasard, ou par un calcul de l'empereur, fixée précisément au 14 de juillet. Les Polonais étaient encore incertains sur le sort définitif que l'empereur réservait à leur patrie, mais un avenir tout d'espérance brillait à leurs yeux. Il n'en fut plus de même lorsque l'empereur eut reçu la députation de la confédération polonaise établie à Varsovie. Cette députation nombreuse, ayant à sa tête un comte palatin, demandait le rétablissement intégral de l'ancien royaume de Pologne. Voici quelle fut la réponse de l'empereur:

«Messieurs les députés de la confédération de Pologne, j'ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire.

»Polonais, je penserais et j'agirais comme vous: j'aurais voté comme vous dans l'assemblée de Varsovie; l'amour de la patrie est la première vertu de l'homme civilisé.

»Dans ma position, j'ai bien des intérêts à concilier, et bien des devoirs à remplir. Si j'eusse régné lors du premier, du second et du troisième partage de la Pologne, j'aurais armé tout mon peuple pour vous soutenir. Aussitôt que la victoire m'a permis de restituer vos anciennes lois à votre capitale et à une partie de vos provinces, je l'ai fait avec empressement, sans toutefois prolonger une guerre qui eût fait couler le sang de mes sujets.

»J'aime votre nation. Depuis seize ans j'ai vu vos soldats à mes côtés, sur les champs d'Italie comme sur ceux d'Espagne.

»J'applaudis à tout ce que vous avez fait; j'autorise les efforts que vous voulez faire; tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos résolutions, je le ferai.

»Si vos efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de réduire vos ennemis à reconnaître vos droits. Mais dans ces contrées si éloignées et si étendues, c'est surtout sur l'unanimité des efforts de la population qui les couvre que vous devez fonder vos espérances de succès.

»Je vous ai tenu le même langage lors de ma première apparition en Pologne; je dois ajouter ici que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de ses états, et que je ne saurais autoriser aucune manœuvre ni aucun mouvement qui tendrait à le troubler dans la paisible possession de ce qui lui reste des provinces polonaises. Que la Lithuanie, la Samogitie, Witepsk, Polotsk, Mohilow, la Wolhynie, l'Ukraine, la Podolie, soient animées du même esprit que j'ai vu dans la grande Pologne, et la providence couronnera par le succès la sainteté de votre cause; elle récompensera ce dévouement à votre patrie qui vous a rendus si intéressans, et vous a acquis tant de droits à mon estime et à ma protection, sur laquelle vous devez compter dans toutes les circonstances.»

J'ai cru devoir rapporter ici la réponse entière de l'empereur aux députés de la confédération polonaise, ayant été témoin de l'effet qu'elle produisit à Wilna. Quelques Polonais avec lesquels je m'étais lié m'en parlèrent avec douleur; mais leur consternation n'était pas expansive, et l'air n'en retentissait pas moins de cris de vive l'Empereur! chaque fois que Sa Majesté se montrait en public, c'est-à-dire presque tous les jours.

Pendant notre séjour à Wilna, on conçut quelques espérances de voir la conclusion d'une nouvelle paix, un envoyé de l'empereur Alexandre étant venu auprès de l'empereur Napoléon; mais ces espérances furent de courte durée, et j'ai su depuis que l'officier russe M. Balachoff, craignant, comme presque tous ceux de sa nation, un rapprochement entre les deux empereurs, avait rempli son message de manière à irriter l'orgueil de Sa Majesté, qui le renvoya après l'avoir mal accueilli. Tout souriait à l'Empereur: il était alors à la tête de l'armée la plus nombreuse et la plus formidable qu'il eût encore commandée. M. Balachoff partit donc, et tout fut disposé pour l'exécution des projets de l'empereur. Sa Majesté, au moment de pénétrer sur le territoire russe, n'eut plus sa sérénité ordinaire, ou du moins j'eus l'occasion de remarquer qu'elle était plus silencieuse que de coutume, aux heures où j'avais l'honneur de l'approcher. Cependant dès que son parti fut pris, dès qu'il eut fait passer ses troupes de l'autre côté de la Vilia, rivière sur laquelle est située Wilna, l'empereur prit possession de la terre de Russie avec une ardeur enthousiaste et que l'on pourrait appeler de jeune homme. Un des piqueurs qui l'accompagnaient me raconta que l'empereur lança son cheval en avant, et le fit courir de toute sa vitesse à près d'une lieue devant lui dans les bois, étant sans escorte, et malgré les gros de cosaques disséminés dans ces bois qui s'élèvent le long de la rive droite de la Vilia.

J'ai vu plus d'une fois l'empereur s'impatienter de ce qu'il ne trouvait point d'ennemis à combattre; en effet, les Russes avaient abandonné Wilna, où nous étions entrés sans résistance, et encore, en quittant cette ville, les rapports des éclaireurs annonçaient l'absence des troupes ennemies, à l'exception de ces cosaques dont j'ai parlé tout à l'heure. Je me rappelle qu'un jour nous crûmes tous entendre le bruit lointain du canon, et l'empereur en frémit presque de joie; mais nous sûmes bientôt à quoi nous en tenir; ce bruit était celui du tonnerre, et tout à coup l'orage le plus épouvantable que j'aie vu de ma vie éclata sur toute l'armée. La terre, dans un espace de plus de quarante lieues, fut tellement couverte d'eau que l'on ne pouvait plus distinguer les chemins, et cet orage, aussi meurtrier que l'aurait pu être un combat, nous coûta un grand nombre d'hommes, plusieurs milliers de chevaux et une partie de l'immense matériel de l'expédition.

On savait dans toute l'armée que depuis long-temps les Russes avaient fait d'immenses travaux à Drissa, où ils avaient construit un énorme camp retranché. Le nombre des troupes qui s'y trouvaient réunies, les sommes considérables employées aux travaux, tout donnait lieu de penser qu'enfin l'armée russe attendrait sur ce point l'armée française; et l'on était d'autant plus fondé à le croire que l'empereur Alexandre dans les nombreuses proclamations répandues dans son armée, et dont plusieurs nous étaient parvenues, s'était vanté de vaincre les Français à Drissa, où (disaient les proclamations) nous devions trouver notre tombeau. Il en était autrement ordonné par la destinée: les Russes, se repliant encore vers le cœur de la Russie, abandonnèrent ce fameux camp de Drissa aux approches de l'empereur. J'entendis dire à cette époque à plusieurs officiers généraux qu'une grande bataille eût été alors un événement salutaire pour l'armée française, où le découragement commençait à se glisser, d'abord faute d'ennemis à combattre, et ensuite parce que les privations de toute nature devenaient de jour en jour plus pénibles à supporter. Des divisions entières ne vivaient pour ainsi dire que de maraude; les soldats dévastaient les rares habitations et les châteaux disséminés dans les campagnes, et malgré la sévérité des ordres de l'empereur contre les maraudeurs et les pillards, ces ordres ne pouvaient être exécutés; les officiers, pour la plupart, ne vivant eux-mêmes que du butin que les soldats recueillaient et partageaient ensuite avec eux.

L'empereur affectait devant ses généraux une sérénité qu'il n'avait pas toujours dans le fond de l'âme. D'après quelques mots entrecoupés que je lui entendis prononcer dans ces graves circonstances, je suis autorisé à croire que l'empereur ne souhaitait si ardemment une bataille que dans l'espoir de voir l'empereur Alexandre lui faire de nouvelles ouvertures pour traiter avec lui de la paix. Je pense qu'alors il l'aurait acceptée après une première victoire; mais il ne se serait jamais déterminé à revenir sur ses pas, après des préparatifs aussi immenses, sans avoir livré une de ces grandes batailles qui suffisent à la gloire d'une campagne: c'est du moins ce que j'entendais continuellement répéter. L'empereur aussi parlait très-souvent des ennemis qu'il allait combattre, avec un dédain affecté, mais qu'il ne ressentait pas réellement; son but en cela était de remonter le moral des officiers et des soldats, dont plusieurs ne dissimulaient point leur découragement.

Avant de quitter Wilna, l'empereur y avait fondé une espèce de gouvernement central à la tête duquel il avait placé M. le duc de Bassano, dans le but d'avoir un point intermédiaire entre la France et la ligne des opérations qu'il allait tenter dans l'intérieur de la Russie. Désappointés, comme je l'ai dit, par l'abandon du camp de Drissa par l'armée russe, nous marchâmes rapidement vers Witepsk, où se trouvait réunie, à la fin de juillet, la majeure partie des forces françaises. Là encore l'impatience de Sa Majesté fut trompée par une nouvelle retraite des Russes; car les combats d'Ostrovno et de Mohilow, quoique importans, ne peuvent être rangés au nombre de ces batailles que l'empereur souhaitait avec tant d'ardeur. En entrant à Witepsk, l'empereur apprit que l'empereur Alexandre, qui peu de jours auparavant y avait son quartier-général, et le grand-duc Constantin avaient quitté l'armée pour se rendre à Saint-Pétersbourg.

À cette époque, c'est-à-dire au moment de notre arrivée à Witepsk, le bruit se répandit que l'empereur se contenterait d'y prendre position, de s'y fortifier, d'y organiser les moyens de subsistance de son armée et qu'il remettrait à l'année suivante l'exécution de ses vastes desseins sur la Russie. Je ne saurais dire quel était à cet égard le fond de sa pensée; mais ce que je puis certifier, c'est que, étant dans la pièce contiguë à celle où il se tenait, je l'entendis un jour dire au roi de Naples, que la première campagne de Russie était finie, qu'il serait l'année suivante à Moscou, l'autre année à Saint-Pétersbourg, et que la guerre de Russie était une guerre de trois ans. Plût à Dieu que Sa Majesté eût exécuté le plan qu'elle traça avec une extrême vivacité au roi de Naples! tant de braves n'auraient peut-être pas succombé quelques mois après dans l'effroyable retraite dont j'aurai, plus tard, à rappeler les désastres.

Pendant notre séjour à Witepsk il faisait une chaleur excessive dont l'empereur était extrêmement fatigué; je l'entendis souvent s'en plaindre, et je ne l'ai vu dans aucune autre circonstance supporter avec autant d'impatience le poids de ses vêtemens; dans son intérieur il était presque toujours sans habit, et se jetait fréquemment sur un lit de repos. C'est un fait dont beaucoup de personnes ont pu être témoins comme moi; car il lui arriva souvent de recevoir ainsi ses officiers généraux, devant lesquels ordinairement il ne se montrait guère sans être revêtu de l'uniforme qu'il portait habituellement. Cependant l'espèce d'influence que la chaleur exerçait sur les dispositions physiques de l'empereur n'avait point énervé sa grande âme; et son génie, toujours actif, embrassait toutes les branches de l'administration. Mais il était facile de voir, pour les personnes que leur position avait mis le plus à même de connaître son caractère, qu'à Witepsk ce qui le faisait souffrir par-dessus tout était l'incertitude: resterait-il en Pologne, ou s'avancerait-il sans retard dans le cœur de la Russie? Tant qu'il flotta entre ces deux idées, je lui vis souvent l'air triste et taciturne. Dans cette perplexité entre le repos et le mouvement, le choix ne pouvait être douteux pour l'empereur; aussi, à la suite d'un conseil où j'ai ouï dire que Sa Majesté avait trouvé beaucoup d'opposans, j'appris que nous allions marcher en avant et nous avancer vers Moscou, dont on disait que nous n'étions plus qu'à vingt journées de distance. Parmi les personnes qui s'opposèrent le plus vivement à la marche immédiate de l'empereur sur Moscou, j'ai entendu citer les noms de M. le duc de Vicence et M. le comte de Lobau; mais ce que je puis assurer, c'est que j'ai su personnellement, et de manière à n'en pouvoir douter, que le grand-maréchal du palais avait tenté à plusieurs reprises de dissuader l'empereur de son projet; mais toutes ces tentatives se brisèrent contre sa volonté.

Nous nous dirigeâmes donc sur la seconde capitale de la Russie, et nous arrivâmes, après quelques jours de marche, à Smolensk, ville grande et belle. Les Russes, que l'empereur croyait enfin tenir, venaient de l'évacuer, après avoir perdu beaucoup de monde et brûlé la majeure partie des magasins. Nous y entrâmes au milieu des flammes; mais ce n'était rien en comparaison de ce qui nous attendait à Moscou. Je remarquai à Smolensk deux édifices qui me parurent de la plus grande beauté, la cathédrale et le palais épiscopal, qui semble former à lui seul une ville, tant les bâtimens, d'ailleurs séparés de la ville même, sont considérables par leur étendue.

Je n'enregistrerai point ici les noms, la plupart assez barbares, des lieux par lesquels nous passâmes après Smolensk. Tout ce que je puis ajouter sur notre itinéraire durant la première moitié de cette gigantesque campagne, c'est que le 5 septembre nous arrivâmes sur les bords de la Moskowa, où l'empereur vit avec une vive satisfaction qu'enfin les Russes étaient déterminés à lui accorder la grande bataille, objet de tous ses vœux, et qu'il poursuivait depuis plus de deux cents lieues comme une proie qui ne pouvait lui échapper.


CHAPITRE V.

Le lendemain de la bataille de la Moskowa.—Aspect du champ de bataille.—Moscou! Moscou!—Fausse alerte.—Saxons revenant de la maraude.—La sentinelle au cri d'alerte.—Qu'ils viennent; nous les voirons!—Le verre de vin de Chambertin.—Le duc de Dantzick.—Entrée dans Moscou.—Marche silencieuse de l'armée.—Les mendians moscovites.—Réflexion.—Les lumières qui s'éteignent aux fenêtres.—Logement de l'empereur à l'entrée d'un faubourg.—La vermine.—Le vinaigre et le bois d'aloës.—Deux heures du matin.—Le feu éclate dans la ville.—Colère de l'empereur.—Il menace le maréchal Mortier et la jeune garde.—Le Kremlin.—Appartement qu'occupe Sa Majesté.—La croix du grand Ivan.—Description du Kremlin.—L'empereur n'y peut dormir même quelques heures.—Le feu prend dans le voisinage du Kremlin.—L'incendie.—Les flammèches.—Le parc d'artillerie sous les fenêtres de l'empereur.—Les Russes qui propagent le feu.—Immobilité de l'empereur.—Il sort du Kremlin.—L'escalier du Nord.—Les chevaux se cabrent.—La redingote et les cheveux de l'empereur brûlés.—Poterne donnant sur la Moskowa.—On offre à l'empereur de le couvrir de manteaux et de l'emporter à bras du milieu des flammes; il refuse.—L'empereur et le prince d'Eckmühl.—Des bateaux chargés de grains sont brûlés sur la Moskowa.—Obus placés dans les poêles des maisons.—Les femmes incendiaires.—Les potences.—La populace baisant les pieds des suppliciés.—Anecdote.—La peau de mouton.—Les grenadiers.—Le palais de Pétrowski.—L'homme caché dans la chambre que devait occuper l'empereur.—Le Kremlin préservé.—La consigne donnée au maréchal Mortier.—Le bivouac aux portes de Moscou.—Les cachemires, les fourrures et les morceaux de cheval saignans.—Les habitans dans les caves et au milieu des débris.—Rentrée au Kremlin.—Mot douloureux de l'empereur.—Les corneilles de Moscou.—Les concerts au Kremlin.—Les précepteurs des gentilshommes russes.—Ils sont chargés de maintenir l'ordre.—Alexandre tance Rostopschine.


Le lendemain de la bataille de la Moskowa, j'étais avec l'empereur dans sa tente, placée sur le champ de bataille même. Le plus grand calme régnait autour de nous. C'était un beau spectacle que toute cette armée réunissant ses colonnes où le canon russe venait de faire de si grands vides, et procédant au repos du bivouac avec cette sécurité qu'ont toujours les vainqueurs. L'empereur paraissait accablé de lassitude; de temps en temps il joignait fortement ses mains sur ses genoux croisés, et je l'entendis répéter assez souvent avec une espèce de mouvement convulsif: «Moscou! Moscou!» Il me dit plusieurs fois d'aller voir ce qui se passait au dehors, puis il se levait lui-même, et venait derrière moi regarder par dessus mon épaule. Le bruit que faisait la sentinelle en lui présentant les armes ne manquait jamais de m'avertir de son approche. Après un quart d'heure environ de ces allées et venues silencieuses, les sentinelles avancées crièrent aux armes! Il est impossible de peindre avec quelle promptitude le bataillon carré fut formé autour de la tente. L'empereur sortit précipitamment; puis il rentra pour prendre son chapeau et son épée. C'était une fausse alerte. On avait pris pour l'ennemi un régiment de Saxons qui revenait de la maraude.

On rit beaucoup de la méprise, surtout quand on vit les maraudeurs revenir, les uns avec des quartiers de viande fichés au haut des baïonnettes, les autres avec des volailles à demi plumées ou des jambons à faire envie. J'étais au dehors de la tente, et je n'oublierai jamais le premier mouvement de la sentinelle au cri d'alerte: il baissa le bassinet de son fusil pour voir si l'amorce était bien en place, secoua la batterie en la frappant du poignet, puis remit son arme au bras en disant froidement: «Eh bien! qu'ils viennent; nous les voirons.» Je contai ce trait à l'empereur, qui s'en amusa beaucoup, et le conta à son tour au prince Berthier. L'empereur fit boire à ce brave soldat un verre de son vin de Chambertin.

C'est le duc de Dantzick qui le premier entra dans Moscou. L'empereur ne vint qu'après. Il fit son entrée pendant la nuit. Jamais nuit ne fut plus triste: il y avait vraiment quelque chose d'effrayant dans cette marche silencieuse de l'armée, suspendue de temps à autre par des messages venus de l'intérieur de la ville, et qui paraissaient avoir un caractère des plus sinistres. On ne distinguait de figures moscovites que celles de quelques mendians couverts de haillons qui regardaient avec un étonnement stupide défiler l'armée. Quelques-uns firent mine de demander l'aumône. Nos soldats leur jetèrent du pain et quelques pièces d'argent. Je ne pus me défendre d'une réflexion un peu triste sur ces malheureux, les seuls dont la condition ne varie pas dans les grands bouleversemens politiques, les seuls sans affections, sans sympathies nationales.

À mesure que nous avancions dans les rues des faubourgs, nous regardions des deux côtés aux fenêtres des maisons, nous étonnant de ne pas apercevoir une seule figure humaine. Une ou deux lumières parurent aux vitres des fenêtres de quelques maisons: elles s'éteignirent bientôt; et ces traces de vie, qui s'effaçaient soudain, nous laissaient une impression d'épouvante. L'empereur s'arrêta à l'entrée du faubourg de Dorogomilow, et se logea, non pas dans une auberge, comme quelques personnes l'ont dit, mais dans une maison si sale et si misérable que, le lendemain matin, nous trouvâmes dans le lit de l'empereur et dans ses habits une vermine fort commune en Russie. Nous en eûmes aussi, à notre grand dégoût. L'empereur ne put dormir pendant toute la nuit qu'il y passa. J'étais, comme de coutume, couché dans sa chambre; et malgré la précaution que j'avais prise de faire brûler du vinaigre et du bois d'aloës, l'odeur était si désagréable qu'à chaque instant Sa Majesté m'appelait. «Dormez-vous, Constant?—Non, sire.—Mon fils, brûlez du vinaigre; je ne puis tenir à cette odeur affreuse; c'est un supplice; je ne puis dormir.» Je faisais de mon mieux; et un moment après, quand la fumée du vinaigre était évaporée, il fallait recommencer à brûler du sucre ou du bois d'aloës.

Il était deux heures du matin quand on annonça à l'empereur que le feu éclatait dans la ville. Il vint même des Français établis dans le pays et un officier de la police russe qui confirmèrent ces nouvelles, et entrèrent dans des détails trop précis pour que l'empereur pût douter du fait. Cependant il persistait encore à n'y pas croire. «Cela n'est pas possible. Crois-tu cela, Constant? va donc savoir si cela est vrai.» Et là-dessus, il se rejetait sur son lit, essayant de reposer un peu; puis il me rappelait encore pour me faire les mêmes questions.

L'empereur passa la nuit dans une agitation extrême. Le jour venu, il sut tout; il fit appeler le maréchal Mortier, et le menaça, lui et la jeune garde. Mortier, pour toute réponse, lui montra des maisons couvertes de fer et dont la toiture était parfaitement intacte. Mais l'empereur lui fit remarquer la fumée noire qui en sortait, serra les poings, et frappa du pied le mauvais plancher de sa chambre à coucher.

À six heures du matin, nous fûmes au Kremlin. L'appartement qu'occupa Napoléon était celui des czars. Il donnait sur une assez vaste esplanade où l'on descendait par un grand escalier de pierre. On voyait sur la même esplanade l'église où sont les sépultures des anciens souverains, le palais du sénat, les casernes, l'arsenal, et un beau clocher dont la croix domine sur toute la ville. C'est la croix dorée du grand Ivan. L'empereur jeta un coup d'œil satisfait sur le beau spectacle qui s'offrait à sa vue; car aucun signe d'incendie ne s'était encore manifesté dans toute la partie des bâtimens qui environnaient le Kremlin. Ce palais est un composé d'architecture gothique et moderne, et ce mélange des deux genres lui donne un aspect des plus singuliers. C'est dans ce vaste édifice que vécurent et moururent les vieilles dynasties des Romanof et des Rurick. C'est le même palais qui fut si souvent ensanglanté par les intrigues d'une cour féroce, à cette époque où le poignard vidait ordinairement toutes les querelles d'intérieur. Sa Majesté ne devait pas y trouver même quelques heures d'un sommeil tranquille.

En effet, l'empereur, un peu rassuré par les rapports du maréchal Mortier, écrivait à l'empereur Alexandre des paroles de paix. Un parlementaire russe devait porter la lettre, lorsque l'empereur, qui se promenait de long en large dans son appartement, distingua de ses fenêtres une immense lueur à quelque distance du palais. C'était l'incendie qui reprenait avec plus de force que jamais, le vent du nord chassant les flammes dans la direction du Kremlin. Il était minuit. L'alarme fut donnée par deux officiers qui occupaient l'aile du bâtiment la plus rapprochée du foyer de l'incendie. Des maisons de bois, peintes de différentes couleurs, dévorées en quelques minutes, s'étaient déjà écroulées; des magasins d'huile, d'eau-de-vie et d'autres matières combustibles lançaient des flammes d'un bleu livide qui se communiquaient avec la rapidité de l'éclair à d'autres bâtimens voisins. Des flammèches, une pluie de charbons énormes tombaient sur les toits du Kremlin. On frémit de penser qu'une seule de ces flammèches, venant à tomber sur un caisson, pouvait produire une explosion générale et faire sauter le Kremlin; car, par une négligence inconcevable, on avait laissé tout un parc d'artillerie s'établir sous les fenêtres de l'empereur.

Bientôt les rapports les plus incroyables arrivent à l'empereur. On a vu des Russes attiser eux-mêmes l'incendie, et jeter des matières inflammables dans les parties des maisons encore intactes. Ceux des Russes qui ne se mêlent point aux incendiaires, les bras croisés, contemplent le désastre avec une impassibilité dont on n'a pas d'idée. Moins les cris de joie et les battemens de mains, ce sont des gens qui assistent à un brillant feu d'artifice. L'empereur n'hésite pas à croire que tout ait été comploté par l'ennemi.

L'empereur descendit de son appartement par le grand escalier du nord, fameux par le massacre des strelitz. Le feu avait déjà fait de si énormes progrès de ce côté que les portes extérieures étaient à demi consumées. Les chevaux ne voulaient point passer; ils se cabrèrent, et ce fut avec beaucoup de peine que l'on parvint à leur faire franchir les portes. L'empereur eut sa redingote grise brûlée en plusieurs endroits, de même que ses cheveux. Une minute plus tard nous marchions sur des tisons ardens.

Nous n'étions pas pour cela hors de danger. Il nous fallait sortir des décombres enflammés qui nous barraient le passage. Plusieurs sorties furent tentées, mais sans succès; le vent chaud de la flamme venait nous frapper le visage et nous rejeter en arrière dans une horrible confusion. On découvrit à la fin une poterne qui donnait sur la Moskowa; ce fut par là que l'empereur, ses officiers et sa garde parvinrent à s'échapper du Kremlin. Mais c'était pour retomber dans des rues étroites, où le feu, concentré comme dans une fournaise, y doublait d'intensité, où le rapprochement des toits réunissait au dessus de nos têtes les flammes en dômes ardens, qui nous ôtaient la vue du ciel. Il était temps de sortir de ce pas dangereux; une seule issue s'offrait à nous; c'était une petite rue tortueuse, encombrée de débris de toute sorte, de lames de fer détachées des toits et de poutres brûlantes; il y eut parmi nous un moment d'hésitation. Quelques-uns offrirent à l'empereur de le couvrir des pieds à la tête de leurs manteaux et de le transporter sur leurs bras au delà de ce terrible passage. L'empereur refusa, et trancha la question en s'élançant à pied au milieu des débris embrasés. Deux ou trois vigoureuses enjambées le mirent en lieu de sûreté.

C'est alors qu'eut lieu cette scène touchante entre l'empereur et le prince d'Eckmühl, qui, blessé à la Moskowa, se faisait rapporter dans les flammes pour sauver l'empereur ou mourir avec lui. Du plus loin que le maréchal l'aperçut sortant avec calme d'un si grand péril, le bon et tendre ami fit un effort immense, et courut se jeter dans ses bras. Sa Majesté le pressa sur son cœur, comme pour le remercier de lui avoir donné une émotion douce dans un de ces momens où le danger rend ordinairement sec et égoïste.

Mais enfin, l'air même, traversé par toutes ces flammes, s'échauffe au point de n'être plus respirable. L'atmosphère devient brûlante; les vitres du palais cassent; on ne peut plus tenir dans les appartemens. L'empereur est comme frappé d'immobilité. Son visage est rouge et inondé d'une sueur brûlante. Le roi de Naples, le prince Eugène et le prince de Neufchâtel le conjurent de quitter le palais; mais il ne répond à ces instances que par des gestes d'impatience. Au même instant des cris partis de l'aile du palais situé le plus au nord, annoncent qu'une partie des murs vient de s'écrouler et que le feu gagne du terrain avec une épouvantable vitesse. La position n'étant plus tenable, l'empereur dit qu'il est temps de sortir, et il va habiter le château impérial de Pétrowski.

Arrivé à Pétrowski, l'empereur chargea M. de Narbonne d'aller visiter un palais que je crois être celui de Catherine; c'était un bel édifice, les appartemens étaient parfaitement meublés. M. de Narbonne en vint instruire l'empereur; mais à peine sut-on qu'il voulait en faire son habitation que le feu y éclata de toutes parts: peu après il fut consumé.

Tel était l'acharnement des misérables payés pour tout brûler, que des bateaux, qui se trouvaient en grand nombre sur la Moskowa, chargés de grains, d'avoine et d'autres denrées, furent consumés, et s'abîmèrent dans les eaux avec un pétillement effroyable. On avait vu des soldats de police russe attiser le feu avec des lances goudronnées. Dans les poêles de plusieurs maisons on avait placé des obus qui, venant à éclater, blessèrent plusieurs de nos soldats. Dans les rues, des femmes sales et hideuses, des hommes ivres, couraient aux maisons incendiées, saisissaient des brandons enflammés qu'ils allaient porter ailleurs; et nos soldats furent obligés mainte fois de leur abattre les mains à coups de sabre pour leur faire lâcher prise. L'empereur fit pendre à des poteaux, sur une des places de la ville, les incendiaires pris sur le fait. La populace se prosternait au pied de ces potences, et baisait les pieds des suppliciés en priant et se signant. Il y a peu d'exemples d'un pareil fanatisme.

Voici un fait dont j'ai été témoin, et qui prouve que les exécuteurs subalternes de ce vaste complot agissaient évidemment d'après des instructions supérieures. Un homme couvert d'une peau de mouton sale et déchirée, ayant un mauvais bonnet sur la tête, montait d'un pas hardi les degrés qui conduisaient au Kremlin. Mais ces sales vêtemens cachaient une tournure distinguée; et, dans un moment où la surveillance était des plus sévères, l'audacieux mendiant parut suspect; on l'arrêta, et il fut mené au corps-de-garde, où il devait parler à l'officier du poste. Comme il faisait quelque résistance, trouvant probablement le procédé un peu arbitraire, la sentinelle lui mit la main sur la poitrine pour le forcer à entrer. Ce mouvement un peu brusque fit écarter la peau de mouton qui le couvrait, et l'on vit des décorations. On lui enleva sur-le-champ ces mauvais vêtemens, et il fut reconnu pour un officier russe. Il avait sur lui des mèches à incendie qu'il distribuait aux gens du peuple. Soumis à un interrogatoire, il avoua qu'il avait mission spéciale de faire activer l'incendie du Kremlin. On lui fit plusieurs questions, tendant à lui arracher de nouveaux aveux. Il répondit avec un calme parfait; il fut mis en prison. Je crois qu'il fut puni comme incendiaire, pourtant je n'en suis pas certain. Quand on amenait à l'empereur un de ces misérables, il haussait les épaules, et ordonnait, avec un geste de mépris et d'humeur, qu'on l'emmenât loin de ses yeux. Les grenadiers en firent quelquefois justice avec leurs baïonnettes. On conçoit une exaspération pareille dans des soldats que l'on chassait ainsi, par ce lâche et odieux moyen, d'un gîte gagné par l'épée.

Pétrowski était une jolie maison appartenant à un chambellan d'Alexandre. On trouva dans la chambre que devait habiter Sa Majesté un homme caché; mais comme il n'avait pas d'armes, on le relâcha, pensant que la frayeur seule l'avait conduit dans cette habitation. L'empereur arriva pendant la nuit à sa nouvelle résidence. Il attendit là dans une inquiétude mortelle que le feu fût éteint au Kremlin, pour s'y transporter de nouveau. La maison de plaisance d'un chambellan n'était point sa place. En effet, grâce aux mesures actives et courageuses d'un bataillon de la garde, le Kremlin fut préservé des flammes, et l'empereur donna le signal du départ.

Pour rentrer à Moscou il fallait traverser le camp, ou plutôt les divers camps de l'armée. Nous marchions sur une terre fangeuse et froide, au milieu des champs où tout avait été ruiné. L'aspect du camp était des plus singuliers, et j'éprouvai un sentiment de tristesse amère en voyant nos soldats contraints de bivouaquer aux portes d'une vaste et belle ville dont ils étaient maîtres, mais le feu encore plus qu'eux. L'empereur en nommant le maréchal Mortier gouverneur de Moscou, lui avait dit: «Surtout point de pillage; vous m'en répondez sur votre tête». La consigne fut sévèrement gardée, jusqu'à l'heure de l'incendie; mais quand il fut visible que le feu allait tout dévorer, et qu'il était fort inutile d'abandonner aux flammes ce dont les soldats pouvaient faire leur profit, alors liberté leur fut donnée de puiser largement à ce vaste dépôt de tout le luxe du nord.

Aussi rien de plus plaisant et de plus triste à la fois que de voir autour de pauvres hangars en planches, seules tentes de nos soldats, les meubles les plus précieux jetés pêle-mêle; des canapés de soie, les plus riches fourrures de la Sibérie, des châles de cachemire, des plats d'argent; et quels mets dans cette vaisselle de princes! un mauvais brouet noir et des morceaux de cheval encore saignans. Un bon pain de munition valait alors le triple de toutes ces richesses. Plus tard n'eut pas du cheval qui voulut.

En rentrant dans Moscou, le vent nous apporta l'odeur insupportable des maisons brûlées; des cendres chaudes nous volaient dans la bouche et dans les yeux, et très-souvent nous n'eûmes que le temps de nous retirer devant de grands piliers ruinés par le feu, qui s'écroulaient avec un bruit désormais sans écho sur ce sol calciné. Moscou n'était pas si désert que nous l'avions cru. Comme la première impression que produit la conquête est une impression de frayeur, tout ce qui était resté d'habitans s'était caché dans les caves, ou dans des souterrains immenses qui s'étendaient sous le Kremlin. L'incendie les chassa, comme des loups, de ces repaires; et quand nous rentrâmes dans la ville, près de vingt mille habitans erraient au milieu des débris; la stupeur était peinte sur les visages noircis par la fumée, hâlés par la faim; car ils ne croyaient pas, s'étant couchés la veille sous des toits d'hommes, se relever le lendemain dans une plaine. On en vit que le besoin poussa aux dernières extrémités; quelques légumes restaient dans des jardins, ils furent dévorés crus: on aperçut plusieurs de ces malheureux qui se précipitaient à plusieurs reprises dans la Moskowa; c'était pour retirer des grains que Rostopschine y avait fait jeter. Un grand nombre périrent dans les eaux après des efforts infructueux. Telle fut la scène de douleur que l'Empereur fut obligé de traverser pour arriver au Kremlin.

L'appartement qu'il occupait était très-vaste et bien éclairé, mais presque démeublé. Il y avait son lit de fer, comme dans tous les châteaux où il couchait en campagne. Ses fenêtres donnaient sur la Moskowa. On voyait très-bien le feu qui brûlait encore dans plusieurs quartiers de la ville, et qui n'était éteint d'un côté que pour reparaître de l'autre. Sa Majesté me dit un soir, avec une profonde affliction: «Ces misérables ne laisseront pas pierre sur pierre.» Je ne crois pas qu'il y ait dans aucun pays autant de corneilles qu'à Moscou. L'empereur était vraiment impatienté de leur présence, et me disait: «Mais, mon Dieu, nous suivront-elles partout?»

Il y eut quelques concerts chez l'empereur pendant son séjour à Moscou. Napoléon y était fort triste. La musique des salons ne faisait plus d'impression sur cette âme malade. Il n'en connaissait qu'une, qui le remuait en tout temps, celle des camps avant et après les batailles.

Le lendemain de l'arrivée de l'empereur, les sieurs Ed..... et V..... se transportèrent au Kremlin dans l'intention de voir Sa Majesté. Après l'avoir vainement attendue, et ne l'apercevant pas, ils se témoignaient mutuellement le regret d'avoir été trompés dans leur attente, lorsqu'ils entendirent subitement ouvrir une persienne au dessus de leur tête. Ils levèrent les yeux, et reconnurent l'empereur, qui leur dit: «Messieurs, qui êtes-vous?—Sire, nous sommes Français.» Il les engagea à monter dans l'appartement qu'il occupait, et continua ses questions: «Quelle est la nature des occupations qui vous ont fixés à Moscou?—Nous sommes gouverneurs chez des gentilshommes russes que l'arrivée des troupes de Votre Majesté a forcés de s'éloigner: nous n'avons pu résister aux instances qu'ils nous ont faites de ne pas abandonner leurs propriétés, et nous nous trouvons présentement seuls dans leurs palais.» L'empereur leur demanda s'il y avait encore d'autres Français à Moscou, et les pria de les lui amener. Il leur proposa alors de se charger de maintenir l'ordre, et nomma chef M. M...., qu'il décora d'une écharpe tricolore, leur recommanda d'empêcher les soldats français de piller les églises, de faire feu sur les malfaiteurs, et leur enjoignit de sévir contre les galériens, auxquels Rostopschine avait fait grâce, à condition qu'ils mettraient le feu à la ville.

Une partie de ces Français suivirent notre armée dans sa retraite, prévoyant qu'un plus long séjour à Moscou les exposerait à des vexations. Ceux qui n'imitèrent pas leur exemple furent condamnés à balayer les rues.

L'empereur Alexandre, instruit de la conduite de Rostopschine à leur égard, tança fortement le gouverneur, et lui donna l'ordre de rendre de suite à la liberté ces malheureux Français.


CHAPITRE VI.

Les Moscovites demandant l'aumône.—L'empereur leur fait donner des vivres et de l'argent.—Les journées au Kremlin.—L'empereur s'occupe d'organisation municipale.—Un théâtre élevé près du Kremlin.—Le chanteur italien.—On parle de la retraite.—Sa Majesté prolonge ses repas plus que de coutume.—Règlement sur la comédie française.—Engagement entre Murat et Kutuzow.—Les églises du Kremlin dépouillées de leurs ornemens.—Les revues.—Le Kremlin saute en l'air.—L'empereur reprend la route de Smolensk.—Les nuées de corbeaux.—Les blessés d'Oupinskoë.—Chaque voiture de suite en prend un.—Injustice du reproche qu'on avait fait à l'empereur d'être cruel.—Explosion des caissons.—Quartier-général.—Les Cosaques.—L'empereur apprend la conspiration de Mallet.—Le général Savary.—Arrivée à Smolensk.—L'empereur et le munitionnaire de la grande armée.—L'empereur dégage le prince d'Eckmühl.—Veillons au salut de l'empire.—Activité infatigable de Sa Majesté.—Les traînards.—Le corps du maréchal Davoust.—Son emportement quand il se voit prêt à mourir de faim.—Le maréchal Ney est retrouvé.—Mot de Napoléon.—Le prince Eugène pleure de joie.—Le maréchal Lefebvre.


Nous étions rentrés au Kremlin le 18 septembre au matin. Le palais et la maison des enfans-trouvés furent à peu près les seuls bâtimens qui demeurèrent intacts. Sur notre route, nos voitures étaient entourées d'une foule de malheureux Moscovites qui venaient nous demander l'aumône. Ils nous suivirent jusqu'au palais, marchant dans les cendres chaudes ou sur des pierres calcinées et encore brûlantes. Les plus misérables allaient pieds-nus. C'était un spectacle déchirant de voir plusieurs de ces infortunés, dont les pieds posaient sur des corps chauds, exprimer leur douleur par des cris ou des gestes d'un affreux désespoir. Comme toute la partie intacte des rues était occupée par le train de nos voitures, cette foule se jetait pêle-mêle dans les roues et entre les jambes des chevaux. Notre marche était ainsi très-ralentie, et nous eûmes plus long-temps sous les yeux ce tableau de la plus grande des misères, celle d'incendiés sans pain et sans ressources. L'empereur leur fit donner des vivres et des secours en argent.

Quand nous nous fûmes de nouveau établis au Kremlin, que nous eûmes repris nos habitudes de gens domiciliés, il se passa quelques jours d'une assez grande tranquillité. L'empereur paraissait moins triste, et tout son entourage s'en ressentait un peu. On eût presque dit que l'on était revenu de la campagne pour reprendre le train des habitudes de la ville. Si l'empereur eut de temps en temps cette illusion, elle était bien vite détruite par le spectacle qu'offrait Moscou vue des fenêtres des appartemens. Toutes les fois que Napoléon jetait les yeux de ce côté, il était visible que de bien tristes réflexions lui venaient à l'esprit, quoiqu'il n'eût plus ces mouvemens d'impatience qui le prenaient fréquemment, lors de son premier séjour au palais, quand il voyait la flamme venir à lui et le chasser de ses appartemens. Mais il était dans ce mauvais calme d'un homme soucieux qui ne peut dire où iront les choses. Les journées étaient longues au Kremlin. L'empereur attendait la réponse d'Alexandre, réponse qui ne vint pas. À cette époque je remarquai que l'empereur avait habituellement sur sa table de nuit, l'histoire de Charles XII, de Voltaire.

Cependant Sa Majesté était tourmentée par son génie administratif jusqu'au milieu des décombres de la grande ville. Pour donner le change aux inquiétudes que lui causaient les affaires du dehors, elle s'occupait d'organisation municipale. Déjà il était convenu que Moscou serait approvisionné pour l'hiver. Un théâtre fut élevé près du Kremlin; mais l'empereur n'y assista jamais. La troupe était composée de quelques malheureux acteurs français restés à Moscou dans le plus affreux dénûment. Sa Majesté encouragea néanmoins cette entreprise dans l'espérance que des représentations théâtrales offriraient un utile délassement aux officiers et aux soldats; aussi n'y avait-il guère que des militaires. On a dit que les premiers acteurs de Paris avaient été mandés. Je n'ai rien su de positif à cet égard. Il y avait à Moscou un célèbre chanteur italien que l'empereur entendit plusieurs fois, mais seulement dans ses appartemens. Il ne faisait pas partie de la troupe.

Jusqu'au 18 octobre le temps se passa en discussions plus ou moins vives entre l'empereur et ses généraux sur le dernier parti à prendre. Tous savaient bien qu'il fallait se résoudre à la retraite, et l'empereur ne l'ignorait pas lui-même; mais on voyait tout ce qu'il en coûtait à sa fierté de dire son dernier mot. Les derniers jours qui précédèrent le 18 furent les plus tristes que j'aie jamais vus. Dans ses rapports les plus ordinaires avec ses amis et ses conseillers, Sa Majesté laissait percer une grande froideur. Elle devint taciturne. Des heures entières se passaient sans qu'une seule des personnes présentes prît l'initiative de la conversation. L'empereur, qui était ordinairement très-expéditif dans ses repas, les prolongeait d'une manière étonnante. Quelquefois dans la journée il se jetait sur un canapé, un roman à la main, qu'il lisait ou ne lisait pas, et paraissait absorbé dans de profondes rêveries. On lui envoyait de Paris des vers qu'il lisait tout haut, exprimant son opinion d'une manière brève et tranchante. Je le vis consacrer trois soirées à faire le règlement de la Comédie française de Paris. On conçoit difficilement cette attention à de pareilles misères administratives, quand l'avenir était si chargé. On croyait généralement, et probablement non sans raison, que l'empereur agissait dans un but politique, et que ces règlemens sur la Comédie française, à une époque où aucun bulletin n'avait encore fait connaître complétement la position désastreuse de l'armée, avaient pour but de donner le change aux Parisiens qui ne manqueraient pas de dire: «Tout ne va donc pas si mal, puisque l'empereur a le temps de s'occuper des théâtres.»

Les nouvelles du 18 vinrent mettre un terme à toutes les incertitudes. L'empereur passait en revue dans la première cour du Kremlin les divisions de Ney, distribuant des croix aux plus braves, adressant à tous des paroles encourageantes, quand un aide-de-camp, le jeune Béranger, vint annoncer qu'un engagement très vif avait eu lieu à Winkowo entre Murat et Kutuzof, et que l'avant-garde de Murat était détruite et nos positions forcées. La reprise des hostilités de la part des Russes était manifeste. Dans le premier moment de la nouvelle, l'étonnement de l'empereur fut au comble. Il y eut au contraire dans les soldats du maréchal Ney comme un mouvement électrique d'enthousiasme et de colère qui gagna Sa Majesté. Transporté de voir combien la honte d'un échec, reçu même sans déshonneur, mettait de fiel et d'amour de vengeance dans ces âmes chaudes, l'empereur serra la main du colonel qui était le plus près de lui, continua la revue, ordonna le soir même le ralliement de tous les corps; et avant la nuit toute l'armée était en mouvement vers Woronowo.

Quelques jours avant de quitter Moscou, l'empereur avait fait dépouiller les églises du Kremlin de leurs plus beaux ornemens. Les ravages de l'incendie avaient levé cette espèce d'interdit que l'empereur avait mis sur les propriétés des Russes.

Le plus beau trophée de ce genre était l'immense croix du grand Ivan. Il fallut démolir une partie de la tour sur laquelle elle s'élevait pour pouvoir l'enlever. Encore ne fut-ce qu'après de longs efforts que l'on parvint à ébranler cette vaste masse de fer. L'empereur voulait en orner le dôme des Invalides. Elle fut engloutie dans les eaux du lac de Semlewo.

La veille du jour où l'empereur devait passer une revue, les soldats mettaient un empressement très-grand à se tenir propres, à nettoyer leurs armes, afin de cacher un peu le dénuement où ils étaient réduits. Les plus imprudens avaient jeté leurs vêtemens d'hiver pour se charger de vivres. Beaucoup avaient usé leurs chaussures en marchant. Cependant tous tenaient à honneur de faire bonne mine aux revues; et quand le soleil, dans les beaux jours, venait frapper sur les canons des fusils bien nettoyés, l'empereur retrouvait dans ce spectacle quelques-unes des émotions dont il était plein au glorieux jour du départ.

L'empereur laissait douze cents blessés à Moscou: quatre cents de ces malheureux furent emportés par les derniers corps qui quittèrent la ville. Le maréchal Mortier en sortit le dernier. Ce fut à Feminskoë, à dix lieues de Moscou, que nous entendîmes le bruit d'une effrayante explosion: c'était le Kremlin qui sautait, ainsi que l'avait ordonné l'empereur. Un artifice avait été déposé dans les souterrains du palais; et tout était calculé pour que l'explosion n'eût lieu qu'après un certain laps de temps. Quelques cosaques vinrent pour piller les appartemens abandonnés, ignorant que l'incendie couvait sous leurs pas: ils furent lancés en l'air à une prodigieuse hauteur. Trente mille fusils avaient été abandonnés dans la forteresse. En une seconde une partie du Kremlin n'était plus qu'un amas de ruines. Une autre partie fut conservée; et ce qui ne contribua pas peu à rehausser auprès des Russes le crédit de leur grand saint Nicolas, c'est qu'une image en pierre de ce saint fut épargnée par l'explosion dans un endroit où elle avait fait de grands ravages. Ce fait m'a été rapporté depuis par une personne digne de foi qui l'a entendu raconter au comte Rostopschine lui-même, pendant son séjour à Paris.

Le 28 octobre, l'empereur reprit la route de Smolensk, et passa près du champ de bataille de Borodino. Environ trente mille cadavres avaient été laissés dans ces vastes plaines. À notre approche des nuées de corbeaux, qu'une aussi abondante pâture avait attirés, s'envolèrent bien loin de nous avec d'horribles croassemens. Ces corps de tant de braves gens avaient un aspect dégoûtant, étant à demi rongés, et exhalant une odeur que le froid déjà assez vif ne pouvait neutraliser. L'empereur fit hâter le pas, et alla coucher dans le château presque en ruines d'Oupinskoë. Le lendemain il visita quelques blessés qui étaient restés dans une abbaye. Ces malheureux, en voyant l'empereur, semblèrent recouvrer leurs forces et oublier leurs souffrances, qui devaient être horribles, les plaies s'envenimant toujours aux premières rigueurs du froid. Toutes ces figures pâles, tirées, reprirent quelque sérénité. Ces pauvres soldats, contens de revoir leurs camarades, les questionnaient avec une curiosité inquiète sur les événemens qui avaient suivi la bataille de Borodino. Quand ils surent que nous avions bivouaqué à Moscou, il s'en réjouirent de tout leur cœur; et il était aisé de voir que leur plus grande peine venait du regret de n'avoir pu, comme les autres, brûler au bivouac les beaux meubles des riches Moscovites. Napoléon ordonna que chaque voiture de suite prît un de ces malheureux; ce qui fut exécuté. Tout le monde s'y prêta avec un empressement qui toucha beaucoup l'empereur. Ces pauvres blessés disaient avec l'accent de la plus profonde reconnaissance qu'ils étaient beaucoup mieux sur ces bons coussins que dans les voitures de l'ambulance. Nous n'avions pas de peine à le croire. Un lieutenant des cuirassiers qui venait d'être amputé fut mis dans le landau de Sa Majesté, qui voyageait à cheval.

Cela répond à tous les reproches de cruauté dont on a si gratuitement chargé la mémoire d'un grand homme qui n'est plus. J'ai lu, mais non pas sans dégoût, que l'empereur faisait quelquefois passer sa voiture sur des blessés dont les cris de douleur ne touchaient pas son cœur. Tout cela est faux et révoltant. Aucune des personnes qui ont servi l'empereur n'ignore sa sollicitude pour les malheureuses victimes de la guerre et les soins qu'il en faisait prendre. Étrangers, ennemis ou Français, tous étaient recommandés aux chirurgiens de l'armée avec le même intérêt.

De temps en temps des explosions effrayantes nous faisaient détourner la tête pour regarder derrière nous. C'étaient des caissons que l'on faisait sauter pour n'être plus embarrassé de les conduire, la marche devenant tous les jours plus pénible. Cela faisait mal, de penser que nous étions réduits à ce point de détresse, qu'il nous fallait jeter notre poudre au vent, pour ne point la laisser à l'ennemi. Mais une réflexion plus douloureuse nous venait à l'esprit à chaque détonation de ce genre; il fallait que la grande armée tirât bien vite à sa ruine, puisque le matériel de l'expédition surchargeait les hommes, et que le nombre des bras employés n'était plus en proportion avec les travaux.

Le 30, l'empereur avait son quartier général dans une pauvre masure qui n'avait ni portes ni fenêtres. Nous eûmes beaucoup de peine à clore à peu près l'endroit qu'il choisit pour coucher. Le froid devenait plus vif et les nuits étaient glaciales; les petites palissades fortifiées, dont on avait fait des espèces de relais pour la poste, et qui, placées de distance en distance, marquaient les divisions de la route, servaient aussi tous les soirs de quartier impérial. On y dressait à la hâte le lit de l'empereur, et on préparait tant bien que mal un cabinet où il pût travailler avec ses secrétaires, écrire ses différens ordres aux chefs qu'il avait laissés sur les routes et dans les villes.

Notre retraite était souvent contrariée par des partis de cosaques. Ces barbares arrivaient sur nous, la lance en arrêt, et poussaient des hurlemens de bêtes féroces plutôt que des cris humains. Leurs petits chevaux à longue queue frisaient les flancs des différentes divisions. Mais ces attaques assez réitérées n'avaient pas, du moins au commencement de la retraite, de conséquences funestes pour l'armée. Quand un houra était poussé, l'infanterie faisait bonne contenance, serrant les rangs et présentant la baïonnette. C'était l'affaire de la cavalerie de poursuivre ces barbares, qui fuyaient plus vite qu'ils n'étaient arrivés.

Le 6 novembre, avant qu'il ne quittât l'armée, l'empereur reçut la nouvelle de la conspiration Mallet, et tout ce qui s'y rattache. Il fut d'abord étonné, puis fort mécontent, et ensuite se moqua beaucoup de la déconvenue du ministre de la police, le général Savary. Il dit plusieurs fois que, s'il eût été à Paris, personne n'eût bougé; qu'il ne pouvait s'en éloigner sans que tous perdissent la tête à la moindre algarade. Dès ce moment il parla souvent du besoin que Paris avait de sa présence.

À propos du général Savary, un petit fait assez mystifiant pour lui me revient à la mémoire. Après avoir quitté le commandant de la gendarmerie, pour succéder à Fouché dans les fonctions de ministre de la police, il eut une petite discussion avec un des aides-de-camp de l'empereur. Comme il menaçait son interlocuteur, celui-ci lui répondit: «Tu crois toujours avoir des menottes dans tes poches.»

Le 8 novembre, la neige tombait, le jour était sombre, le froid rigoureux, le vent violent, et les routes se couvraient de verglas; les chevaux ne pouvaient avancer, leurs mauvais fers usés ne pouvant avoir prise sur ce sol glissant. Ces pauvres animaux étaient exténués; il fallait à force de bras pousser les roues afin d'alléger un peu leurs fardeaux. Il y a dans ce souffle vigoureux qui sort des naseaux d'un cheval fatigué, dans cette tension des jarrets et ces prodigieux efforts des reins, quelque chose qui donne à un haut degré l'idée de la force; mais la muette résignation de ces animaux, quand on les sait surchargés, nous inspire de la pitié, et nous fait repentir d'abuser de tant de courage. L'empereur à pied, au milieu de sa maison, un bâton à la main, marche avec peine dans ces chemins glissans. Mais il encourage les uns et les autres par des paroles bienveillantes. Nous nous sentions pleins de bon vouloir. Qui se serait plaint alors eût été bien mal venu de tout le monde. Nous arrivâmes en vue de Smolensk. L'empereur était le moins abattu. Il était pâle, mais sa figure était calme; rien dans ses traits qui laissât percer ses souffrances morales, car il fallait qu'elles fussent bien violentes pour qu'on pût s'en apercevoir en public. Les chemins étaient jonchés d'hommes et de chevaux que la fatigue ou la faim avait tués. Les hommes passaient outre en détournant les yeux; quant aux chevaux, ils étaient de bonne prise pour nos soldats affamés.

Nous arrivâmes enfin à Smolensk le 9. L'empereur logea dans une belle maison de la place Neuve. Quoique cette ville importante eut beaucoup souffert depuis notre passage, elle offrait encore des ressources; on y trouva pour la maison de l'empereur et pour les officiers des provisions de toute espèce; mais l'empereur ne tint guère compte de cette abondance pour ainsi dire privilégiée, quand il apprit que l'armée manquait de viande et de fourrages. À cette nouvelle il s'emporta jusqu'à la fureur: jamais je ne le vis sortir si violemment de son caractère. Il manda le munitionnaire qui avait été chargé des approvisionnemens. L'empereur l'apostropha d'une façon si peu mesurée que ce dernier pâlit, et ne trouva pas de mot pour se justifier. L'empereur insista avec plus de violence, laissant échapper de terribles menaces. J'entendais les cris d'une chambre voisine. Je sus depuis que le munitionnaire s'était jeté aux genoux de Sa Majesté pour obtenir sa grâce. L'empereur, revenu de son emportement, lui pardonna. Jamais, il est vrai, il n'avait sympathisé plus vivement avec les souffrances de son armée; jamais il ne souffrit plus de l'impuissance où il était de lutter contre tant d'infortunes.

Le 14, nous reprîmes la route que nous avions parcourue quelques mois auparavant sous de meilleurs auspices. Le thermomètre marquait vingt degrés de froid. Un grand espace nous séparait encore de la France. Après une marche lente et pénible, l'empereur arrive à Krasnoi. Il fut obligé d'aller lui-même avec sa garde au-devant de l'ennemi pour dégager le prince d'Eckmühl. Il passa au travers du feu de l'ennemi, entouré par sa vieille garde, qui serrait autour de son chef ses pelotons dans lesquels la mitraille faisait de larges entailles. C'est un des plus grands exemples que nous donne l'histoire du dévouement et de l'amour de plusieurs milliers d'hommes pour un seul. Au fort du feu, la musique jouait l'air, Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? Napoléon l'interrompit, dit-on, en s'écriant: «Dites plutôt: Veillons au salut de l'empire. Il est difficile d'imaginer quelque chose de plus grand.

L'empereur revint de ce combat très-fatigué. Il avait passé plusieurs nuits sans prendre aucun repos, écoutant les rapports qui lui étaient faits sur l'état de l'armée, expédiant les ordres nécessaires pour procurer des alimens aux soldats, mettant en mouvement les différens corps qui devaient soutenir la retraite. Jamais son inconcevable activité ne trouva plus à faire: jamais aussi il n'eut le cœur plus haut qu'au milieu de tous ces malheurs, dont il paraissait sentir la pesante responsabilité.

C'est entre Orcha et le Borysthène que les voitures qui ne pouvaient plus avoir de chevaux furent brûlées. Le tumulte et le découragement étaient tels sur les derrières de l'armée que la plupart des traîneurs jetaient là leurs armes, comme un fardeau gênant et inutile. Une espèce de police militaire fut exercée par ordre de l'empereur pour arrêter autant que possible le désordre. Les officiers de gendarmerie furent chargés de ramener de force ceux qui abandonnaient leurs corps; souvent ils étaient obligés de les pousser l'épée dans les reins pour les faire avancer. L'excès de la détresse avait gâté l'esprit du soldat, naturellement bon et sympathisant, au point que les plus misérables semaient à dessein le désordre pour arracher à leurs compagnons mieux nippés soit un manteau, soit quelques vivres. «Voilà les Cosaques,» tel était ordinairement leur cri d'alarme. Quand ces manœuvres coupables étaient connues, et que nos soldats revenaient de leur méprise, alors il en résultait des représailles, et le tumulte était à son comble.

Le corps du maréchal Davoust était un des plus maltraités de l'armée. De soixante-dix mille hommes dont il se composait en partant, il ne lui en restait plus que quatre à cinq mille qui tous mouraient de faim. Le maréchal lui-même était exténué; il n'avait ni linge ni pain; le besoin et les fatigues de toutes sortes lui avaient horriblement maigri le visage; toute sa personne faisait pitié. Ce brave maréchal, qui vingt fois avait échappé aux boulets russes, se voyait mourir de faim. Un de ses soldat lui présenta un pain; il se jeta dessus et le dévora. Aussi était-il celui de tous qui se contînt le moins; en essuyant sa moustache où le givre s'était condensé, il déblaterait avec l'accent de la colère contre le mauvais destin qui les avait jetés dans trente degrés de froid; car la modération dans les paroles était assez difficile à garder, quand on souffrait tant.

Depuis quelque temps l'empereur était dans une vive inquiétude sur le sort du maréchal Ney, qui avait été coupé et devait se frayer un passage au milieu des Russes qui nous suivaient de chaque côté. Plus le temps s'écoulait, plus les alarmes étaient vives; l'empereur demandait à chaque instant si l'on n'avait pas vu Ney, s'accusant lui-même d'avoir trop exposé ce brave général, s'enquérant de lui comme d'un bon ami que l'on a perdu; toute l'armée partageait et manifestait les mêmes inquiétudes; il semblait que ce brave seul fût en danger. Quelques-uns le regardant comme perdu, et voyant l'ennemi menacer les ponts du Borysthène, proposèrent de les rompre: il n'y eut qu'un cri dans toute l'armée pour s'y opposer. Le 20, l'empereur, que cette idée jetait dans le dernier abattement, arriva à Basanoni. Il dînait avec le prince de Neufchâtel et le duc de Dantzick, quand le général Gourgaud accourt annoncer à Sa Majesté que le maréchal Ney et les siens ne sont plus qu'à quelques lieues de nous; l'empereur s'écrie, dans une joie facile à concevoir: Est-il vrai? M. Gourgaud lui donne des détails qui sont bientôt répandus dans tout le camp. Cette nouvelle remet la joie au cœur de tous; chacun s'aborde avec empressement; il semble qu'on ait retrouvé un frère; on se redit le courage héroïque qu'il a déployé, les talens dont il fit preuve en sauvant sa troupe à travers les glaces, les ravins, et les ennemis. Il est vrai de dire, à l'immortelle gloire du maréchal Ney, que selon l'avis que j'ai entendu émettre à nos plus illustres guerriers, sa défense est un fait d'armes dont l'antiquité n'offre pas d'exemple. Le cœur de nos soldats palpita d'enthousiasme; et ce jour on retrouva les émotions des plus beaux jours de victoire! Ney et sa division ont gagné l'immortalité à ce prodigieux effort de vaillance et d'énergie. Tant mieux pour le peu de survivans de cette poignée de braves qui peuvent lire les grandes choses qu'ils ont faites, dans ces annales dictées par eux. Sa Majesté avait dit plusieurs fois: «Je donnerais tout l'argent que j'ai dans les caves des Tuileries pour que mon brave Ney fût à mes côtés.»

Ce fut le prince Eugène qui eut l'honneur d'aller à la rencontre du maréchal Ney avec un corps de quatre mille braves; le maréchal Mortier lui avait disputé cette faveur, car entre ces hommes illustres il n'y eut jamais que d'aussi nobles rivalités. Le danger était immense; le canon du prince Eugène fut un signal compris du maréchal, qui y fit répondre par des feux de peloton. Les deux corps se rencontrèrent, et ne s'étaient pas encore joints que le maréchal Ney et le prince Eugène étaient dans les bras l'un de l'autre; on dit que ce dernier pleurait de joie. De pareils traits font paraître cet horrible tableau un peu moins rembruni.

Jusqu'à la Bérésina, notre marche ne fut qu'une suite de petits combats et de grandes privations.

L'empereur passa une nuit à Caniwki, dans une cabane de bois où il n'y avait que deux chambres; celle du fond fut choisie pour lui, dans l'autre tout le service coucha pêle-mêle; j'étais plus heureux, puisque je couchais dans celle de Sa Majesté; mais plusieurs fois pendant la nuit je fus obligé, par mon service, de passer dans cette chambre, et alors il me fallut enjamber les dormeurs excédés de fatigue; quoique je prisse grande attention à ne pas les blesser, ils étaient tellement serrés qu'il m'était impossible de ne pas poser le pied sur des jambes ou sur des bras.

Dans la retraite de Moscou, l'empereur marchait à pied, enveloppé de sa pelisse, et la tête couverte d'un bonnet russe qui nouait sous le menton; je marchais souvent auprès du brave maréchal Lefebvre qui avait beaucoup d'affection pour moi; il me disait dans son français allemand, en me parlant de l'empereur: «Il est entouré d'un tas de b... qui ne lui disent pas la vérité; il ne distingue pas assez ses bons de ses mauvais serviteurs. Comment sortira-t-il de là, ce pauvre empereur que j'aime? je suis toujours en crainte de ses jours; s'il ne fallait, pour le sauver, que mon sang, je le répandrais goutte à goutte; mais cela n'y changerait rien, et peut-être aura-t-il encore besoin de moi.»


CHAPITRE VII.