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Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. cover

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour.

Chapter 48: CHAPITRE XI.
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About This Book

A first-person household attendant recounts prolonged close service to a reigning figure, offering vivid anecdotes about domestic routines, family interactions, court entertainments, accidents, plots, and moments from military campaigns and official ceremonies. The narrative mixes episodic recollections—hospitality, health crises, jealousies, and intrigues—with practical details of residence, staff duties, and ceremonial arrangements, while reflecting on loyalty, temperament, and how private habits and relationships shape public authority over the course of sustained service.

CHAPITRE IX.

Séjour de l'empereur à Milan.—Emploi de son temps.—Le prince Eugène vice-roi d'Italie.—Déjeuner de l'empereur et de l'impératrice dans l'île de l'Olona.—Visite dans la chaumière d'une pauvre femme.—Entretien de l'empereur.—Quatre heureux.—Réunion de la république ligurienne à l'empire français.—Trois nouveaux départemens au royaume d'Italie.—Voyage de l'empereur à Gênes.—Le sénateur Lucien chez son frère.—L'empereur veut faire divorcer son frère.—Réponse de Lucien.—Colère de l'empereur.—Émotion de Lucien.—Lucien repart pour Rome.—Silence de l'empereur à son coucher.—La véritable cause de la brouillerie de l'empereur et de son frère Lucien.—Détails sur les premières querelles des deux frères.—Réponse hardie de Lucien.—L'empereur brise sa montre sous ses pieds.—Conduite de Lucien, ministre de l'intérieur.—Les blés passent le détroit de Calais.—Vingt millions de bénéfice et l'ambassade d'Espagne.—Réception de Lucien à Madrid.—Liaison entre le prince de la Paix et Lucien.—Trente millions pour deux plénipotentiaires.—Amitié de Charles IV pour Lucien.—Le roi d'Espagne envie le sort de son premier écuyer.—Amour de Lucien pour une princesse.—Le portrait et la chaîne de cheveux.—Le nœud de chapeau de la seconde femme de Lucien.—Détails sur le premier mariage de Lucien, racontés par une personne de l'hôtel même.—Espionnages.—Le maire du dixième arrondissement et les registres de l'état civil.—Empêchement de mariage.—Cent chevaux de poste retenus et départ pour le Plessis-Chamant.—Le curé adjoint.—Le curé conduit de brigade en brigade.—Arrivée du curé aux Tuileries.—Le curé dans le cabinet du premier consul.—Plus de peur que de mal.—Conversation entre le factotum de M. Lucien et son secrétaire, le jour de la proclamation de l'empire français.—Détails sur l'inimitié entre Lucien et madame Bonaparte.—Amour de Lucien pour mademoiselle Méseray.—Générosité de M. le comte Lucien.—Dégoût de M. le comte; il ne veut pas tout perdre.—Funeste présent.—Contrat de dupe.—Un mot sur notre séjour à Gênes.—Fêtes données à l'empereur.—Départ de Turin pour Fontainebleau.—La vieille femme de Tarare.—Anecdote racontée par le docteur Corvisart.


Leurs Majestés restèrent plus d'un mois à Milan, et j'eus tout le loisir de visiter cette belle capitale de la Lombardie. Ce ne fut pendant leur séjour qu'un enchaînement continuel de fêtes et de plaisirs. Il semblait que l'empereur lui seul eût quelque temps à donner au travail. Il s'enfermait, selon sa coutume, avec ses ministres, pendant que toutes les personnes de sa suite et de sa maison, lorsque leur devoir ne les retenait pas près de Sa Majesté, couraient se mêler aux jeux et aux divertissemens des Milanais. Je n'entrerai dans aucun détail sur le couronnement. Ce fut à peu près la répétition de ce qui s'était passé à Paris quelques mois auparavant. Toutes les solennités de ce genre se ressemblent, et il n'est personne qui n'en connaisse jusqu'aux moindres circonstances. Parmi tous ces jours de fête, il y eut un véritable jour de bonheur pour moi, lorsque le prince Eugène, dont je n'ai jamais oublié les bontés à mon égard, fut proclamé vice-roi d'Italie. Certes, personne n'était plus digne que lui d'un rang si élevé, s'il ne fallait pour y prétendre que noblesse, générosité, courage et habileté dans l'art de gouverner. Jamais prince ne voulut plus sincèrement la prospérité des peuples confiés à son administration. J'ai vu mille fois combien il était heureux, et quelle douce gaîté animait tous ses traits, lorsqu'il avait répandu le bonheur autour de lui.

L'empereur et l'impératrice allèrent un jour déjeuner aux environs de Milan, dans une petite île de l'Olona; en s'y promenant, l'empereur rencontra une pauvre femme dont la chaumière était toute voisine du lieu où avait été dressée la table de Leurs Majestés, et il lui adressa nombre de questions. «Monsieur, répondit-elle (ne connaissant pas l'empereur), je suis très-pauvre, et mère de trois enfans que j'ai bien de la peine à élever, parce que mon mari, qui est journalier, n'a pas toujours de l'ouvrage.—Combien vous faudrait-il, reprit Sa Majesté, pour être parfaitement heureuse?—Oh! Monsieur, il me faudrait beaucoup d'argent.—Mais encore, ma bonne, combien vous faudrait-il?—Ah! Monsieur, à moins que nous n'ayons vingt louis, nous ne serons jamais au dessus de nos affaires; mais quelle apparence que nous ayons jamais vingt louis!»

L'empereur lui fit donner sur-le-champ une somme de trois mille francs en or, et il m'ordonna de défaire les rouleaux et de jeter le tout dans le tablier de la bonne femme. À la vue d'une si grande quantité d'or, cette dernière pâlit, chancelle, et je la vis près de s'évanouir. «Ah! c'est trop, monsieur, c'est vraiment trop. Pourtant vous ne voudriez pas vous jouer d'une pauvre femme?»

L'empereur la rassura en lui disant que tout était bien pour elle, et qu'avec cet argent elle pourrait acheter un petit champ, un troupeau de chèvres, et faire bien élever ses enfans.

Sa Majesté ne se fit point connaître; elle aimait, en répandant ses bienfaits, à garder l'incognito. Je connais dans sa vie un grand nombre d'actions semblables à celle-ci. Il semble que ses historiens aient fait exprès de les passer sous silence, et pourtant c'était, ce me semble, par des traits pareils qu'on pouvait et qu'on devait peindre le caractère de l'empereur.

Des députés de la république ligurienne, le doge à leur tête, étaient venus à Milan supplier l'empereur de réunir à l'empire Gênes et son territoire. Sa Majesté n'avait eu garde de repousser une telle demande, et par un décret elle avait fait des états de Gênes, trois départemens de son royaume d'Italie. L'empereur et l'impératrice partirent de Milan pour aller visiter ces départemens et quelques autres.

Nous étions à Mantoue depuis peu de temps, lorsqu'un soir, vers les six heures, M. le grand maréchal Duroc vint me donner l'ordre de rester seul dans le petit salon qui précédait la chambre de l'empereur, et me prévint que M. le comte Lucien Bonaparte allait bientôt arriver. En effet, au bout de quelques minutes je le vis arriver. Lorsqu'il se fut fait connaître, je l'introduisis dans la chambre à coucher, puis j'allai frapper à la porte du cabinet de l'empereur pour le prévenir. Après s'être salués, les deux frères s'enfermèrent dans la chambre; bientôt il s'éleva entre eux une discussion fort vive, et, bien malgré moi, obligé de rester dans le petit salon, j'entendis une grande partie de la conversation: l'empereur engageait son frère à divorcer, et lui promettait une couronne s'il voulait s'y décider; M. Lucien répondit qu'il n'abandonnerait jamais la mère de ses enfans. Cette résistance irrita vivement l'empereur, dont les expressions devinrent dures et même insultantes. Enfin cette explication avait duré plus d'une heure, lorsque M. Lucien en sortit dans un état affreux, pâle, défait, les yeux rouges et remplis de larmes. Nous ne le revîmes plus, car en quittant son frère il retourna à Rome.

L'empereur resta tristement affecté de la résistance de son frère, et n'ouvrit seulement pas la bouche à son coucher. On a prétendu que la brouillerie entre les deux frères fut causée par l'élévation du premier consul à l'empire, ce que M. Lucien désapprouvait. C'est une erreur; il est bien vrai que ce dernier avait proposé de continuer la république sous le gouvernement de deux consuls, qui auraient été Napoléon et Lucien. L'un aurait été chargé de la guerre et des relations extérieures, l'autre de tout ce qui concernait les affaires de l'intérieur; mais quoique la non-réussite de son plan eût affligé M. Lucien, l'empressement avec lequel il accepta le titre de sénateur et de comte de l'empire prouve assez qu'il se souciait fort peu d'une république dont il n'aurait pas été un des chefs. Je suis certain que le mariage seul de M. Lucien avec madame J... fut cause de la brouillerie. L'empereur désapprouvait cette union, parce que la dame passait pour avoir été fort galante, et qu'elle était divorcée de son mari, qui avait fait faillite et s'était enfui en Amérique. Cette faillite et surtout le divorce blessaient beaucoup Napoléon, qui eut toujours une grande répugnance pour les personnes divorcées.

Déjà l'empereur avait voulu élever son frère au rang des souverains en lui faisant épouser la reine d'Étrurie, qui venait de perdre son mari. M. Lucien refusa cette alliance à plusieurs reprises. Enfin l'empereur s'étant fâché lui dit: «Vous voyez où vous conduit votre entêtement et votre sot amour pour une... femme galante.—Au moins, répliqua M. Lucien, la mienne est jeune et jolie,» faisant allusion à l'impératrice Joséphine qui avait été l'un et l'autre. La hardiesse de cette réponse poussa à l'extrême la colère de l'empereur: il tenait, dit-on, alors sa montre à la main, et il la jeta avec force sur le parquet, en s'écriant: «Puisque tu ne veux rien entendre, eh bien, je te briserai comme cette montre.»

Des différends avaient éclaté entre les deux frères, même avant l'établissement de l'empire. Parmi les faits qui causèrent la disgrâce de M. Lucien, j'ai souvent entendu citer celui-ci:

M. Lucien, étant ministre de l'intérieur, reçut l'ordre du premier consul de ne pas laisser sortir de blé du territoire de la république. Nos magasins étaient remplis et la France abondamment pourvue; mais il n'en était pas ainsi de l'Angleterre, où la disette se faisait grandement sentir. On ne sait comment l'affaire s'arrangea, mais la majeure partie de ces blés passa le détroit de Calais. On assurait qu'il y en avait pour la somme de vingt millions. En apprenant cette nouvelle, le premier consul ôta le porte-feuille de l'intérieur à son frère, et le nomma à l'ambassade d'Espagne.

À Madrid, M. Lucien fut très-bien reçu du roi et de la famille royale, et il devint l'ami intime de don Manuel Godoy, prince de la Paix. C'est pendant cette mission, et d'accord avec le prince de la Paix, que fut conclu le traité de Badajos, pour la conclusion duquel le Portugal donna, dit-on, trente millions. On a dit de plus que cette somme, payée en or et en diamans, fut partagée entre les deux plénipotentiaires, qui ne jugèrent pas à propos d'en compter avec leurs cours respectives.

Charles IV aimait tendrement M. Lucien, et il avait pour le premier consul la plus grande vénération. Après avoir regardé en détail plusieurs chevaux d'Espagne qu'il destinait au premier consul, il dit à son premier écuyer: «Que tu es heureux, et que j'envie ton bonheur! tu vas voir le grand homme et tu vas lui parler; que ne puis-je prendre ta place!»

Pendant son ambassade, M. Lucien avait adressé ses hommages à une personne du rang le plus élevé, et il en avait reçu un portrait en médaillon entouré de très-beaux brillans. Je lui ai vu cent fois ce portrait, qu'il portait suspendu au cou par une chaîne de cheveux du plus beau noir. Loin d'en faire mystère, il affectait au contraire de le montrer, et se penchait en avant pour qu'on vît le riche médaillon se balancer sur sa poitrine.

Avant son départ de Madrid, le roi lui fit aussi présent de son portrait en miniature, également entouré de diamans. Ces pierres, démontées et employées pour former un nœud de chapeau, passèrent à la seconde femme de M. Lucien. Voici comment une personne de l'hôtel même de M. Lucien m'a raconté le mariage de celui-ci avec madame J...

Le premier consul était instruit jour par jour et sans nul retard de ce qui se passait dans l'intérieur de l'hôtel de ses frères. On lui rendait un compte exact des moindres particularités et des plus petits détails. M. Lucien, voulant épouser madame J..., qu'il avait connue chez le comte de L..., avec lequel elle était au mieux, fit prévenir entre deux et trois heures de l'après-midi, M. Duquesnoy, maire du dixième arrondissement, en l'invitant à se transporter à son hôtel, rue Saint-Dominique, sur les huit heures du soir, avec le registre des mariages. Entre cinq et six heures, M. Duquesnoy reçut du château des Tuileries l'ordre de ne point emporter les registres hors de la municipalité, et surtout de ne prononcer aucun mariage avant que, conformément à la loi, le nom des futurs époux n'eût été, au préalable, affiché pendant huit jours.

À l'heure indiquée, M. Duquesnoy arrive à l'hôtel, et demande à parler en particulier à M. le comte, auquel il communique l'ordre émané du château.

Outré de colère, M. Lucien fait sur-le-champ retenir une centaine de chevaux à la poste pour lui et pour tout son monde, et sans tarder, lui-même et madame J..., la société et les gens de sa maison montent en voiture pour se rendre au château du Plessis-Chamant, maison de plaisance à une demi-lieue au-dessus de Senlis. Le curé du lieu, qui était aussi adjoint du maire, est aussitôt mandé. À minuit il prononce le mariage civil; puis jetant sur son écharpe d'officier de l'état civil ses habits sacerdotaux, il donna aux fugitifs la bénédiction nuptiale. On servit ensuite un bon souper, auquel l'adjoint-curé assista; et comme il revenait à son presbytère vers les six heures du matin, il vit à sa porte une chaise de poste gardée par deux cavaliers. En entrant dans sa maison, il y trouva un officier de gendarmerie qui l'invita poliment à vouloir bien l'accompagner à Paris. Le pauvre curé se crut perdu; mais il fallait obéir, sous peine d'être conduit à Paris de brigade en brigade par la gendarmerie.

Il monte donc dans la fatale chaise qui l'emporte au galop de deux bons chevaux, et le voilà aux Tuileries. Amené dans le cabinet du premier consul: «C'est donc vous, monsieur, lui dit celui-ci d'une voix foudroyante, qui mariez les gens de ma famille sans mon consentement, et sans avoir fait les publications que vous deviez faire en votre double caractère de curé et d'adjoint? Savez-vous bien que vous méritez d'être destitué, interdit et poursuivi devant les tribunaux?» Le malheureux prêtre se voyait déjà au fond d'un cachot. Cependant, après une verte semonce, il fut renvoyé dans son presbytère. Mais les deux frères ne se réconcilièrent jamais.

Malgré tous ces différends, M. Lucien comptait toujours sur la tendresse de son frère pour obtenir un royaume. Voici un fait dont je garantis l'authenticité, et qui m'a été raconté par une personne digne de foi. M. Lucien avait à la tête de sa maison un ami d'enfance, du même âge que lui et également né en Corse. Il se nommait Campi, et jouissait dans l'hôtel de M. le comte d'une confiance sans bornes. Le jour où le Moniteur donna la liste des nouveaux princes français, M. Campi se promenait dans la belle galerie de tableaux formée par M. Lucien, avec un jeune secrétaire de M. Lucien, et il s'établit entre eux la conversation suivante. «Vous avez sans doute lu le Moniteur d'aujourd'hui?—Oui.—Vous y avez vu que tous les membres de la famille sont décorés du titre de princes français et que le nom de M. le comte manque à la liste.—Qu'importe, il y a des royaumes.—Aux soins que se donnent les souverains pour les conserver, je n'en vois guère de vacans.—Eh bien, on en fera; toutes les familles souveraines de l'Europe sont usées, et nous en aurons de nouvelles.» Là-dessus M. Campi se tut, et commanda au jeune homme de se taire, s'il voulait conserver les bonnes grâces de M. le comte. Aussi n'est-ce que bien long-temps après cet entretien que le jeune secrétaire en a parlé. Cette confidence, sans être singulièrement piquante, donne pourtant une idée du degré de confiance qu'il faut accorder à la prétendue modération de M. le comte Lucien, et aux épigrammes qu'on lui a prêtées contre l'ambition de son frère et de sa famille.

Il n'était personne au château qui ne connût l'inimitié qui existait entre M. Lucien Bonaparte et l'impératrice Joséphine; et pour faire leur cour à celle-ci, les anciens habitués de la Malmaison, devenus avec le temps les courtisans des Tuileries, lui racontaient tout ce qu'ils avaient recueilli de plus piquant sur le compte du frère puîné de l'empereur. C'est ainsi qu'un jour j'entendis par hasard un grave personnage, un sénateur de l'empire, donner le plus gaîment du monde à l'impératrice des détails très-circonstanciés sur une des liaisons passagères de M. le comte Lucien. Je ne garantis point l'authenticité de l'anecdote, et j'éprouve à l'écrire plus d'embarras que M. le sénateur n'en avait à la conter. Je me garderai même bien d'entrer dans une foule de détails que le narrateur donnait sans rougir, et sans effaroucher son auditoire; car mon but est de faire connaître ce que je sais de l'intérieur de la famille impériale et des habitudes des personnages qui tenaient de plus près à l'empereur, et non d'exciter le scandale, quoique je pusse m'en justifier par l'exemple d'un dignitaire de l'empire.

Donc M. le comte Lucien (je ne sais en quelle année) rechercha les bonnes grâces de mademoiselle Méserai, actrice jolie et spirituelle du Théâtre-Français. La conquête n'en fut pas difficile, d'abord parce qu'elle ne l'avait jamais été pour personne, ensuite parce que l'artiste connaissait l'opulence de M. le comte, et le croyait prodigue. Les premières attentions de son amant durent la confirmer dans cette opinion. Elle demanda un hôtel; on lui en donna un richement et élégamment meublé, et le contrat lui en fut remis le jour où elle prit possession. Chaque visite de M. le comte enrichissait de quelque nouvelle parure la garde-robe ou l'écrin de l'actrice. Cela dura quelques mois, au bout desquels M. Lucien se dégoûta de son marché, et se mit à aviser aux moyens de le rompre sans trop y perdre. Il avait, entre autres présens, donné à mademoiselle Méserai une paire de girandoles en diamans de très-grand prix. Dans une de leurs dernières entrevues, mais avant que M. le comte eût laissé paraître aucun signe de refroidissement, il aperçut les girandoles sur la toilette de sa maîtresse, et les prenant dans ses mains: «En vérité, ma chère, vous avez des torts avec moi. Pourquoi ne pas me montrer plus de confiance? Je vous en veux beaucoup de porter des bijoux passés de mode comme ceux-ci.—Comment! mais il n'y a pas six mois que vous me les avez donnés.—Je le sais, mais une femme qui se respecte, une femme de bon goût ne doit rien porter qui ait six mois de date. Je garde les pendans d'oreilles et je vais les faire porter chez Devilliers (c'était le joaillier de M. le comte) pour qu'il les monte comme je l'entends.» M. le comte, bien tendrement remercié pour une attention si délicate, mit les girandoles dans sa poche avec une ou deux parures venant aussi de lui et qui ne lui paraissaient plus assez nouvelles, et la brouillerie éclata avant qu'il eût rien rapporté. Il fit pourtant, dit-on, un dernier cadeau à mademoiselle M... avant de la quitter tout-à-fait; et celui-là, la pauvre fille en souffrit long-temps. Il faut dire toutefois, pour rendre justice aux deux parties, que de son côté M. le comte prétendait que, loin de donner, il avait craint de recevoir, et que c'était cette crainte salutaire qui avait amené la rupture.

Quoi qu'il en soit, mademoiselle M... se croyait bien dans ses meubles et même dans sa maison, lorsqu'un matin le véritable propriétaire vint lui demander si son intention était de passer un nouveau bail. Elle recourut à son contrat de propriété, qu'elle n'avait pas encore songé à déplier, et trouva que ce n'était que la grosse d'un état de lieux au bas duquel était la quittance d'un loyer de deux années.

Pendant notre séjour à Gênes, les chaleurs étaient insupportables; l'empereur en souffrait beaucoup et prétendait qu'il n'en avait pas éprouvé de pareilles en Égypte. Il se déshabillait plusieurs fois le jour; son lit fut entouré d'une moustiquaire, car les cousins étaient nombreux et tourmentans. Les fenêtres de la chambre à coucher donnaient sur une grande terrasse située au bord de la mer, et d'où l'on découvrait le golfe et tout le pays environnant: les fêtes données par la ville furent superbes; on avait lié les uns aux autres un grand nombre de bateaux chargés d'orangers, de citronniers et d'arbustes couverts de fleurs et de fruits; réunis ensemble, ces bateaux présentaient l'image d'un jardin flottant de la plus grande beauté. Leurs Majestés s'y rendirent sur un yacht magnifique.

À son retour en France, l'empereur ne prit aucun repos depuis Turin jusqu'à Fontainebleau. Il voyageait incognito, sous le nom du ministre de l'intérieur. Nous allions avec une si grande vitesse qu'à chaque relais on était obligé de jeter de l'eau sur les roues; malgré cela Sa Majesté se plaignait de la lenteur des postillons, et s'écriait à chaque instant: Allons, allons donc, nous ne marchons pas. Plusieurs voitures de service restèrent en arrière; la mienne n'éprouva aucun retard, et j'arrivai à chaque relais en même temps que l'empereur.

Pour monter la côte rapide de Tarare, l'empereur descendit de voiture ainsi que le maréchal Berthier qui l'accompagnait. Les équipages étaient assez loin derrière, parce qu'on avait arrêté afin de faire reposer les chevaux. Sa Majesté vit gravissant la montée, à quelques pas devant lui, une femme vieille et boiteuse, et qui ne cheminait qu'avec grand'peine. L'empereur s'approcha d'elle et lui demanda pourquoi, infirme comme elle semblait être, et ayant l'air si fatiguée, elle suivait à pied une route si pénible.

«Monsieur, répondit-elle, on m'a assuré que l'empereur doit passer par ici, et je veux le voir avant de mourir.» Sa Majesté, qui voulait s'amuser, lui dit «Ah! bon Dieu! pourquoi vous déranger? c'est un tyran comme un autre.»

La bonne vieille, indignée du propos, repartit avec une sorte de colère: «Du moins, monsieur, celui-là est de notre choix, et puisqu'il nous faut un maître, il est bien juste à tout le moins que nous le choisissions.» Je n'ai point été témoin de ce fait; mais j'ai entendu l'empereur lui-même le raconter au docteur Corvisart, avec quelques réflexions sur le bon sens du peuple, qui, de l'avis de Sa Majesté et de son premier médecin, a généralement le jugement très-droit.


CHAPITRE X.

Séjour à Munich et à Stuttgard.—Mariage du prince Eugène avec la princesse Auguste-Amélie de Bavière.—Fêtes.—Tendresse mutuelle du vice-roi et de la vice-reine.—Comment le vice-roi élevait ses enfans.—Un trait de l'enfance de sa majesté l'impératrice actuelle du Brésil.—Portrait du feu roi de Bavière, Maximilien Joseph.—Souvenirs de son ancien séjour à Strasbourg, comme colonel au service de France.—Amour des Bavarois pour cet excellent prince.—Dévoûment du roi de Bavière pour Napoléon.—La main de Constant dans une main royale.—Contraste entre la destinée du roi de Bavière et celle de l'empereur.—Les deux tombeaux.—Portrait du prince royal, aujourd'hui roi de Bavière.—Surdité et bégaiement.—Gravité et amour pour l'étude.—Opposition du prince-royal contre l'empereur.—Voyage du prince Louis (de Bavière) à Paris.—Sommeil de ce prince au spectacle, et la méridienne de l'archi-chancelier de l'empire.—Portrait du roi de Wurtemberg.—Son énorme embonpoint.—Son attitude à table.—Sa passion pour la chasse.—La monture difficile à trouver.—Comment on dressait les chevaux du roi à porter l'énorme poids de leur maître.—Dureté excessive du roi de Wurtemberg.—Détails singuliers à ce sujet.—Fidélité gardée par ce monarque.—Luxe du roi de Wurtemberg.—Le prince royal de Wurtemberg.—Le prince primat.—Toilette surannée des princesses allemandes.—Les coches et les paniers.—Les journaux des modes, français.—Tristes équipages.—Portrait du prince de Saxe-Gotha.—Coquetterie de ci-devant jeune homme.—Michalon le coiffeur, et les perruques à la Cupidon.—Toilette extravagante d'une princesse de la confédération, au spectacle de la cour.—Madame Cunégonde.—L'impératrice Joséphine se souvient de Candide.—Le prince Murat, grand duc de Berg et de Clèves.—Le prince Charles-Louis Frédéric de Bade vient à Paris pour épouser une des nièces de l'impératrice Joséphine.—Portrait de ce prince.—La première nuit des noces.—Vive résistance.—Condescendance d'un bon mari.—La queue sacrifiée.—Rapprochement et bon ménage.—Le grand-duc de Bade à Erfurt.—L'empereur Alexandre excite sa jalousie.—Maladie et mort du grand-duc de Bade.—Un mot sur sa famille.—La grande-duchesse se livre à l'éducation de ses filles.—Fêtes, chasses, etc.—Gravité d'un ambassadeur turc, suivant une chasse impériale.—Il refuse l'honneur de tirer le premier coup.


Sa majesté l'empereur passa le mois de janvier 1806 à Munich et à Stuttgard; c'est dans la première de ces deux capitales que fut célébré le mariage du vice-roi avec la princesse de Bavière. Il y eut à cette occasion une suite de fêtes magnifiques dont l'empereur était toujours le héros. Ses hôtes ne savaient par quels hommages témoigner au grand homme l'admiration que leur inspirait son génie militaire.

Le vice-roi et la vice-reine ne s'étaient jamais vus avant leur mariage, mais ils s'aimèrent bientôt comme s'ils s'étaient connus depuis des années, car jamais deux personnes n'ont été mieux faites pour s'aimer. Il n'est pas de princesse, et même il n'est point de mère qui se soit occupée de ses enfans avec plus de tendresse et de soins que la vice-reine. Elle était faite pour servir de modèle à toutes les femmes; on m'a cité de cette respectable princesse un trait que je ne puis m'empêcher de rapporter ici. Une de ses filles encore tout enfant, ayant répondu d'un ton fort dur à une femme de chambre, Son Altesse Sérénissime la vice-reine en fut instruite, et pour donner une leçon à sa fille, elle défendit qu'à partir de ce moment on rendît à la jeune princesse aucun service, et qu'on répondit à ses demandes. L'enfant ne tarda pas à venir se plaindre à sa mère, qui lui dit fort gravement que, quand on avait, comme elle, besoin du service et des soins de tout le monde, il fallait savoir les mériter et les reconnaître par des égards et par une politesse obligeante. Ensuite elle l'engagea à faire des excuses à la femme de chambre et à lui parler dorénavant avec douceur, l'assurant qu'elle en obtiendrait ainsi tout ce qu'elle demanderait de raisonnable et de juste. La jeune enfant obéit, et la leçon lui profita si bien, qu'elle est devenue, si l'on en croit la voix publique, une des princesses les plus accomplies de l'Europe. Le bruit de ses perfections s'est même répandu jusque dans le nouveau monde, qui s'est empressé de la disputer à l'ancien, et qui a été assez heureux pour la lui enlever. C'est, je crois, aujourd'hui, Sa Majesté l'impératrice du Brésil.

Sa majesté le roi de Bavière Maximilien-Joseph était d'une taille élevée, d'une noble et belle figure; il pouvait avoir cinquante ans. Ses manières étaient pleines de charme, et il avait avant la révolution laissé à Strasbourg une renommée de bon ton et de galanterie chevaleresque, du temps où il était colonel au service de France, du régiment d'Alsace, sous le nom de prince Maximilien, ou prince Max, comme l'appelaient ses soldats. Ses sujets, sa famille, ses serviteurs, tout le monde l'adorait. Il se promenait souvent seul, le matin, dans la ville de Munich, allait aux halles, marchandait les grains, entrait dans les boutiques, parlait à tout le monde, et surtout aux enfans qu'il engageait à se rendre aux écoles. Cet excellent prince ne craignait point de compromettre sa dignité par la simplicité de ses manières, et il avait raison, car je ne pense pas que personne ait jamais été tenté de lui manquer de respect. L'amour qu'il inspirait n'ôtait rien à la vénération. Tel était son dévouement à l'empereur que sa bienveillance s'étendait jusques sur les personnes qui par leurs fonctions approchaient le plus de Sa Majesté impériale, et se trouvaient le mieux en position de connaître ses besoins et ses désirs. Ainsi (je ne raconte cela que pour citer une preuve de ce que j'avance, et non pour en tirer vanité), Sa Majesté le roi de Bavière ne venait pas de fois chez l'empereur qu'il ne me serrât la main, s'informant de la santé de Sa Majesté impériale, puis de la mienne, et ajoutant mille choses qui prouvaient tout ensemble son attachement pour l'empereur et sa bonté naturelle.

Sa majesté le roi de Bavière est maintenant dans la tombe comme celui qui lui avait donné un trône. Mais son tombeau est encore un tombeau royal, et les bons Bavarois peuvent venir s'y agenouiller et pleurer. L'empereur au contraire...! le vertueux Maximilien a pu léguer à un fils digne de lui le sceptre qu'il avait reçu de l'exilé mort à Sainte-Hélène.

Le prince Louis, aujourd'hui roi de Bavière, et peut-être le plus digne roi de l'Europe, était de moins grande taille que son auguste père; il avait aussi une figure moins belle, et par malheur il était affligé alors d'une surdité extrême, qui le faisait grossir et élever la voix sans qu'il s'en aperçût. Sa prononciation était également affectée d'un léger bégaiement; les Bavarois l'aimaient beaucoup. Ce prince était sérieux et ami de l'étude, et l'empereur lui reconnaissait du mérite, mais ne comptait pas sur son amitié; ce n'était pas qu'il le soupçonnât de manquer de loyauté. Le prince royal était au dessus d'un pareil soupçon; mais l'empereur savait qu'il était du parti qui craignait l'asservissement de l'Allemagne, et qui suspectait les Français, quoiqu'ils n'eussent jusqu'alors attaqué que l'Autriche, de projets d'envahissement sur toutes les puissances germaniques. Toutefois ce que je viens de dire du prince royal doit se rapporter uniquement aux années postérieures à 1806, car je suis certain qu'à cette époque, ses sentimens ne différaient pas de ceux du bon Maximilien, qui était, comme je l'ai dit, pénétré de reconnaissance pour l'empereur. Le prince Louis vint à Paris au commencement de cette année, et je l'ai vu maintes fois au spectacle de la cour dans la loge du prince archi-chancelier. Ils dormaient tous deux de compagnie et très-profondément; c'était au reste l'habitude de M. Cambacérès. Lorsque l'empereur le faisait demander, et qu'il recevait pour réponse que Monseigneur était au spectacle, «C'est bon, c'est bon, disait Sa Majesté, il fait la méridienne, qu'on ne le dérange pas.»

Le roi de Wurtemberg était grand, et si gros qu'on disait de lui que Dieu l'avait mis au monde pour prouver jusqu'à quel point la peau de l'homme peut s'étendre. Son ventre avait une telle dimension, que sa place à table était marquée par une profonde échancrure; et malgré cette précaution, il était obligé de tenir son assiette à la hauteur du menton pour manger son potage; il allait à la chasse, qu'il aimait beaucoup, à cheval, ou sur une petite voiture russe attelée de quatre chevaux qu'il conduisait souvent lui-même. Il aimait à monter à cheval, mais ce n'était pas chose aisée de trouver une monture de taille et de force à porter un si lourd fardeau. Il fallait que le pauvre animal y eût été dressé progressivement. À cet effet, l'écuyer du roi se serrait les reins d'une ceinture chargée de morceaux de plomb dont il augmentait chaque jour le poids, jusqu'à ce qu'il égalât celui de Sa Majesté. Le roi était despote, dur, et même cruel; il devait signer la sentence de tous les condamnés, et presque toujours, s'il faut en croire ce que j'en ai entendu dire à Stuttgard, il aggravait la peine prononcée par les juges. Difficile et brutal, il frappait souvent les gens de sa maison: on allait jusqu'à dire qu'il n'épargnait pas Sa Majesté la reine sa femme, sœur du roi actuel d'Angleterre. C'était au reste un prince dont l'empereur estimait l'esprit et les hautes connaissances. Il l'aimait et en était aimé, et il le trouva jusqu'à la fin fidèle à son alliance. Le roi Frédéric de Wurtemberg avait une cour brillante et nombreuse, et il étalait une grande magnificence.

Le prince héréditaire était fort aimé; il était moins altier et plus humain que son père; on le disait juste et libéral.

Outre les têtes couronnées de sa main, l'empereur reçut en Bavière un grand nombre de princes et princesses de la confédération qui dînaient ordinairement avec Sa Majesté. Dans cette foule de courtisans royaux, on remarquait le prince primat, qui ne différait en rien, sous le rapport des manières, du ton et de la mise, de ce que nous avons de mieux à Paris; aussi l'empereur en faisait-il un cas tout particulier. Je ne saurais faire le même éloge de la toilette des princesses, duchesses, et autres dames nobles. Le costume de la plupart d'entre elles était du plus mauvais goût; elles avaient entassé dans leur coiffure, sans art et sans grâce, les fleurs, les plumes, les chiffons de gaze d'or ou d'argent, et surtout grande quantité d'épingles à têtes de diamans.

Les équipages de la noblesse allemande étaient tous de gros et larges coches, ce qui était indispensable pour les énormes paniers que portaient encore ces dames. Cette fidélité aux modes surannées était d'autant plus surprenante, qu'à cette époque l'Allemagne jouissait du précieux avantage de posséder deux journaux des modes. L'un était la traduction du recueil publié par M. de la Mésangère; et l'autre, rédigé également à Paris, était traduit et imprimé à Manheim. À ces ignobles voitures, qui ressemblaient à nos anciennes diligences, étaient attelés avec des cordes des chevaux extrêmement chétifs; ils étaient tellement éloignés les uns des autres, qu'il fallait un espace immense pour faire tourner les équipages.

Le prince de Saxe-Gotha était long et maigre; malgré son grand âge, il était assez coquet pour faire faire à Paris, par notre célèbre coiffeur Michalon, de jolies petites perruques, d'un blond d'enfant, et bouclées comme la coiffure de Cupidon; au surplus, c'était un homme excellent.

Je me souviens, à propos des nobles dames allemandes, d'avoir vu au spectacle de la cour à Fontainebleau une princesse de la confédération, qui fut présentée à Leurs Majestés. La toilette de Son Altesse annonçait un immense progrès de la civilisation élégante au delà du Rhin. Renonçant aux gothiques paniers, la princesse avait adopté des goûts plus modernes; âgée de près de soixante-dix ans, elle portait une robe de dentelle noire sur un dessous de satin aurore; sa coiffure consistait en un voile de mousseline blanche, retenu par une couronne de roses, à la manière des vestales de l'Opéra. Elle avait avec elle sa petite fille, toute brillante de jeunesse et de charmes, et qui fut admirée de toute la cour, quoique son costume fût moins recherché que celui de sa grand'mère.

J'ai entendu sa majesté l'impératrice Joséphine raconter un jour qu'elle avait eu toutes les peines du monde à s'empêcher de rire, quand, dans le nombre des princesses allemandes, on vint en annoncer une sous le nom de Cunégonde. Sa Majesté ajouta que lorsqu'elle vit la princesse assise, elle s'imaginait la voir pencher de côté. Assurément l'impératrice avait lu les aventures de Candide et de la fille du très-noble baron de Thunder-Ten-Trunck.

On vit à Paris, au printemps de 1806, presque autant de membres de la confédération que j'en avais vu dans les capitales de la Bavière et du Wurtemberg. Un nom français prit rang parmi les noms de ces princes étrangers; c'était celui du prince Murat, qui fut créé, au mois de mars, grand duc de Berg et de Clèves. Après le prince Louis de Bavière, arriva le prince héréditaire de Bade, qui vint à Paris pour épouser une des nièces de sa majesté l'impératrice.

Les commencemens de cette union ne furent pas heureux. La princesse Stéphanie était une très-jolie femme, pleine de grâces et d'esprit. L'empereur voulut en faire une grande dame, et il la maria sans beaucoup la consulter. Le prince Charles-Louis-Frédéric, qui avait alors vingt ans, était bon par excellence, rempli de qualités précieuses, brave, généreux, mais lourd, flegmatique, toujours d'un sérieux glacial, et tout-à-fait dépourvu de ce qui pouvait plaire à une jeune princesse habituée à la brillante élégance de la cour impériale.

Le mariage eut lieu en avril, à la grande satisfaction du prince, qui ce jour-là parut faire violence à sa gravité habituelle, et permit enfin au sourire d'approcher de ses lèvres. La journée se passa fort bien; mais lorsque vint le moment où l'époux voulut user de ses droits, la princesse fit une grande résistance: elle cria, pleura, elle se fâcha; enfin elle fit coucher dans sa chambre une amie d'enfance, mademoiselle Nelly Bourjoly, jeune personne qu'elle affectionnait particulièrement. Le prince était désolé: il suppliait sa femme, il promettait de faire tout ce qu'elle voudrait: toutes ses promesses et ses supplications furent inutiles, au moins pendant huit jours.

On vint lui dire que la princesse trouvait sa coiffure affreuse, et que rien ne lui inspirait autant d'aversion que les coiffures à queue. Le bon prince n'eut rien de plus pressé que de faire couper ses cheveux. Quand elle le vit ainsi tondu, elle se mit à rire aux éclats, et s'écria qu'il était encore plus laid à la titus qu'autrement.

Enfin, comme il était impossible qu'avec de l'esprit et un bon cœur la princesse ne finît pas par apprécier les bonnes et solides qualités de son mari, elle mit un terme à ses rigueurs, puis elle l'aima aussi tendrement qu'elle en était aimée, et l'on m'a assuré que les augustes époux faisaient un excellent ménage.

Trois mois après ce mariage, le prince quitta sa femme pour suivre l'empereur dans la campagne de Prusse d'abord, ensuite dans celle de Pologne. La mort de son grand-père, arrivée quelque temps après la campagne d'Autriche de 1809, le mit en possession du grand duché. Alors il donna le commandement de ses troupes à son oncle, le Comte de Hochberg, et revint dans son gouvernement pour ne plus le quitter.

Je l'ai revu avec la princesse à Erfurt, où l'on m'a raconté qu'il était devenu jaloux de l'empereur Alexandre, qui passait pour faire à sa femme une cour assidue. La peur prit au prince, et il sortit brusquement d'Erfurt, emmenant avec lui la princesse, dont il est vrai de dire que jamais la moindre démarche imprudente de sa part n'avait autorisé cette jalousie bien pardonnable, au reste, au mari d'une si charmante femme.

Le prince était d'une santé faible. Dès sa première jeunesse on avait remarqué en lui des symptômes alarmans, et cette disposition physique entrait pour beaucoup sans doute dans l'humeur mélancolique qui faisait le fond de son caractère. Il est mort en 1818, après une maladie extrêmement longue et douloureuse, pendant laquelle son épouse eut pour lui les soins les plus empressés. Il avait eu quatre enfans, deux fils et deux filles. Les deux fils sont morts en bas âge, et ils auraient laissé la souveraineté de Bade sans héritiers, si les comtes de Hochberg n'avaient été reconnus membres de la famille ducale. La grande duchesse est aujourd'hui livrée tout entière à l'éducation de ses filles, qui promettent de l'égaler en grâces et en vertus.

Les noces du prince et de la princesse de Bade furent célébrées par de brillantes fêtes. Il y eut à Rambouillet une grande chasse, à la suite de laquelle Leurs Majestés, avec plusieurs membres de leur famille, et tous les princes et princesses de Bade, de Clèves, etc., parcoururent à pied le marché de Rambouillet.

Je me souviens d'une autre chasse qui eut lieu vers la même époque, dans la forêt de Saint-Germain, et à laquelle l'empereur avait invité un ambassadeur de la sublime Porte, tout nouvellement arrivé à Paris. Son Excellence turque suivit la chasse avec ardeur, mais sans déranger un seul muscle de son austère visage. La bête ayant été forcée, Sa Majesté fit apporter un fusil à l'ambassadeur turc pour qu'il eût l'honneur de tirer le premier coup; mais il s'y refusa, ne concevant pas sans doute quel plaisir on peut trouver à tuer à bout portant un pauvre animal épuisé, et qui n'a plus même la fuite pour se défendre.


CHAPITRE XI.

Coalition de la Russie et de l'Angleterre contre l'empereur.—L'armée de Boulogne en marche vers le Rhin.—Départ de l'empereur.—Tableau de l'intérieur des Tuileries, avant et après le départ de l'empereur pour l'armée.—Les courtisans civils et le jour sans soleil.—Arrivée de l'empereur à Strasbourg, et passage du pont de Kehl.—Le rendez-vous.—L'empereur inondé de pluie.—Le chapeau de charbonnier.—Les généraux Chardon et Vandamme.—Le rendez-vous oublié, et pourquoi.—Les douze bouteilles de vin du Rhin.—Mécontentement de l'empereur.—Le général Vandamme envoyé à l'armée wurtembergeoise.—Courage et rentrée en grâce.—L'empereur devance sa suite et ses bagages, et passe tout seul la nuit dans une chaumière.—L'empereur devant Ulm.—Combat à outrance.—Courage personnel et sang-froid de l'empereur.—Le manteau militaire de l'empereur servant de linceul à un vétéran.—Le canonnier blessé à mort.—Capitulation d'Ulm; trente mille hommes mettent bas les armes aux pieds de l'empereur.—Entrée de la garde impériale dans Augsbourg.—Passage à Munich.—Serment d'alliance mutuelle, prêté par l'empereur de Russie et le roi de Prusse, sur le tombeau du grand Frédéric; rapprochement.—Arrivée des Russes.—Le Couronnement, et la bataille d'Austerlitz.—L'empereur au bivouac.—Sommeil de l'empereur.—Visite des avant-postes.—Illumination militaire.—L'empereur et ses braves.—Bivouac des gens de service.—Je fais du punch pour l'empereur.—Je tombe de fatigue et de sommeil.—Réveil d'une armée.—Bataille d'Austerlitz.—Le général Rapp blessé; l'empereur va le voir.—L'empereur d'Autriche au quartier-général de l'empereur Napoléon.—Traité de paix.—Séjour à Vienne et à Schœnbrunn.—Rencontre singulière.—Napoléon et la fille de M. de Marbœuf.—Le courrier Moustache envoyé à l'impératrice Joséphine.—Récompense digne d'une impératrice.—Zèle et courage de Moustache.—Son cheval tombe mort de fatigue.


L'empereur ne resta que quelques jours à Paris, après notre retour d'Italie, et repartit bientôt pour son camp de Boulogne. Les fêtes de Milan ne l'avaient point empêché de suivre les plans de sa politique, et l'on se doutait bien que ce n'était pas sans raison qu'il avait crevé ses chevaux, depuis Turin jusqu'à Paris. Cette raison fut bientôt connue; l'Autriche était entrée secrètement dans la coalition de la Russie et de l'Angleterre contre l'empereur. L'armée rassemblée au camp de Boulogne reçut l'ordre de marcher sur le Rhin, et Sa Majesté partit pour rejoindre ses troupes, sur la fin de septembre. Selon sa coutume il ne nous fit connaître qu'une heure à l'avance l'instant du départ. C'était quelque chose de curieux que le contraste du bruit et de la confusion qui précédaient cet instant, avec le silence qui le suivait. À peine l'ordre était-il donné, que chacun s'occupait à la hâte des besoins du maître et des siens. On n'entendait que courses dans les corridors de domestiques allant et venant, bruit de caisses que l'on fermait, de coffres que l'on transportait. Dans les cours, grand nombre de voitures, de fourgons et d'hommes occupés à les garnir, éclairés par des flambeaux; partout des cris d'impatience et des juremens. Les femmes, chacune dans son appartement, s'occupaient tristement du départ d'un mari, d'un fils, d'un frère. Pendant tous ces préparatifs, l'empereur faisait ses adieux à sa majesté l'impératrice, ou prenait quelques instans de repos; à l'heure dite, il se levait, on l'habillait, et il montait en voiture. Une heure après, tout était muet dans le château; on n'apercevait plus que quelques personnes isolées passant comme des ombres; le silence avait succédé au bruit, la solitude au mouvement d'une cour brillante et nombreuse. Le lendemain au matin, on ne voyait que des femmes s'approchant les unes des autres, le visage pâle, les yeux en larmes, pour se communiquer leur douleur et leur inquiétude. Bon nombre de courtisans qui n'étaient pas du voyage arrivaient pour faire leur cour et restaient tout stupéfaits de l'absence de Sa Majesté. C'était pour eux comme si le soleil n'eût pas dû se lever ce jour-là.

L'empereur alla sans s'arrêter jusqu'à Strasbourg; le lendemain de son arrivée dans cette ville, l'armée commença à défiler sur le pont de Kehl.

Dès la veille de ce passage, l'empereur avait ordonné aux officiers généraux de se rendre sur les bords du Rhin le jour suivant, à six heures précises du matin. Une heure avant celle du rendez-vous, Sa Majesté, malgré la pluie qui tombait en abondance, s'était transportée seule à la tête du pont pour s'assurer de l'exécution des ordres qu'elle avait donnés. Elle reçut continuellement la pluie jusqu'au moment du déploiement des premières divisions qui s'avancèrent sur le pont, et il en était tellement trempé, que les gouttes qui découlaient de ses habits se réunissaient sous le ventre de son cheval et y formaient une petite chute d'eau. Son petit chapeau était si fort maltraité par la pluie, que le derrière en retombait sur les épaules de l'empereur, à peu près comme le grand feutre des charbonniers de Paris. Les généraux qu'il attendait vinrent l'entourer; quand il les vit rassemblés il leur dit: «Tout va bien, Messieurs, voilà un nouveau pas fait vers nos ennemis, mais où donc est Vandamme? Pourquoi n'est-il pas ici? Serait-il mort?» Personne ne disait mot: «Répondez-moi donc, Messieurs, qu'est devenu Vandamme?» Le général Chardon, général d'avant-garde très-aimé de l'empereur, lui répondit: «Je crois, Sire, que le général Vandamme dort encore; nous avons bu ensemble hier soir une douzaine de bouteilles de vin du Rhin, et sans doute...—Il a bien fait, de boire, Monsieur, mais il a tort de dormir quand je l'attends.» Le général Chardon se disposait à envoyer un aide-de-camp à son compagnon d'armes, mais l'empereur le retint en lui disant: «Laissons dormir Vandamme, plus tard je lui parlerai.» En ce moment le général Vandamme parut: «Eh! vous voilà, Monsieur, il paraît que vous aviez oublié l'ordre que j'ai donné hier.—Sire, c'est la première fois que cela m'arrive, et...—Et pour éviter la récidive, vous irez combattre sous les drapeaux du roi de Wurtemberg; j'espère que vous donnerez aux Allemands des leçons de sobriété.» Le général Vandamme s'éloigna, non sans chagrin, et il se rendit à l'armée wurtembergeoise, où il fit des prodiges de valeur. Après la campagne, il revint auprès de l'empereur; sa poitrine était couverte de décorations, et il était porteur d'une lettre du roi de Wurtemberg à Sa Majesté, qui, après l'avoir lue, dit à Vandamme: «Général, n'oubliez jamais que si j'aime les braves, je n'aime pas ceux qui dorment quand je les attends.» Il serra la main du général et l'invita à déjeuner ainsi que le général Chardon, à qui cette rentrée en grâce faisait autant de plaisir qu'à son ami.

Avant d'entrer à Augsbourg l'empereur, qui était parti en avant, fit une si longue course que sa maison ne put le rejoindre. Il passa la nuit, sans suite et sans bagages, dans la maison la moins mauvaise d'un très-mauvais village. Lorsque nous atteignîmes Sa Majesté le lendemain, elle nous reçut en riant et en nous menaçant de nous faire relancer comme traîneurs par la gendarmerie.

D'Augsbourg l'empereur se rendit au camp devant Ulm, et fit des dispositions pour l'assaut de cette place.

À peu de distance de la ville, un combat terrible et opiniâtre s'engagea entre les Français et les Autrichiens, et il durait depuis deux heures, quand tout à coup on entendit des cris de vive l'empereur! Ce nom qui portait toujours la terreur dans les rangs ennemis, et qui encourageait partout nos soldats, les électrisa à tel point qu'ils culbutèrent les Autrichiens. L'empereur se montra sur la première ligne, criant en avant! et faisant signe aux soldats d'avancer. De temps en temps le cheval de Sa Majesté disparaissait au milieu de la fumée du canon. Durant cette charge furieuse, l'empereur se trouva près d'un grenadier blessé grièvement. Ce brave grenadier criait comme les autres «en avant! en avant!» L'empereur s'approcha de lui et lui jeta son manteau militaire en disant: «Tâche de me le rapporter, je te donnerai en échange la croix que tu viens de gagner.» Le grenadier, qui se sentait mortellement blessé, répondit à Sa Majesté que le linceul qu'il venait de recevoir valait bien la décoration, et il expira enveloppé dans le manteau impérial.

Le combat terminé, l'empereur fit relever le grenadier, qui était un vétéran de l'armée d'Égypte, et voulut qu'il fût enterré dans son manteau.

Un autre militaire, non moins courageux que celui dont je viens de parler, reçut aussi de Sa Majesté des marques d'honneur. Le lendemain du combat devant Ulm, l'empereur visitant les ambulances, un canonnier de l'artillerie légère, qui n'avait plus qu'une cuisse, et qui criait de toutes ses forces: vive l'empereur! attira son attention. Il s'approcha du soldat et lui dit: «Est-ce donc là tout ce que tu as à me dire?—Non, Sire, je puis aussi vous apprendre que j'ai à moi seul démonté quatre pièces de canon aux Autrichiens; et c'est le plaisir de les voir enfoncés qui me fait oublier que je vais bientôt tourner l'œil pour toujours.» L'empereur, ému de tant de fermeté, donna sa croix au canonnier, prit le nom de ses parens et lui dit: «Si tu en reviens, à toi l'hôtel des Invalides.—Merci, Sire, mais la saignée a été trop forte; ma pension ne vous coûtera pas bien cher; je vois bien qu'il faut descendre la garde, mais vive l'empereur quand même!» Malheureusement ce brave homme ne sentait que trop bien son état; il ne survécut pas à l'amputation de sa cuisse.

Nous suivîmes l'empereur à Ulm, après l'occupation de cette place, et nous vîmes une armée ennemie de plus de trente mille hommes mettre bas les armes aux pieds de Sa Majesté, en défilant devant elle; je n'ai jamais rien vu de plus imposant que ce spectacle. L'empereur était à cheval, quelques pas en avant de son état-major. Son visage était calme et grave, mais sa joie perçait malgré lui dans ses regards. Il levait à chaque instant son chapeau, pour rendre le salut aux officiers supérieurs de la division autrichienne.

Lorsque la garde impériale entra dans Augsbourg, quatre-vingts grenadiers marchaient en tête des colonnes, portant chacun un drapeau ennemi. L'empereur, arrivé à Munich, fut accueilli avec les plus grandes attentions par l'électeur de Bavière, son allié. Sa Majesté alla plusieurs fois au spectacle et à la chasse, et donna un concert aux dames de la cour. Ce fut, comme on l'a su depuis, pendant le séjour de l'empereur à Munich que l'empereur Alexandre et le roi de Prusse, se promirent à Postdam, sur le tombeau de Frédéric II, de réunir leurs efforts contre Sa Majesté. Un an après, l'empereur Napoléon fit aussi une visite au tombeau du grand Frédéric.

La prise d'Ulm avait achevé la défaite des Autrichiens et ouvert à l'empereur les portes de Vienne; mais les Russes s'avançaient à marches forcées au secours de leurs alliés. Sa Majesté se porta à leur rencontre; et le 1er décembre, les deux armées ennemies se trouvèrent en face l'une de l'autre. Par un de ces hasards qui n'étaient faits que pour l'empereur, le jour de la bataille d'Austerlitz était aussi le jour anniversaire du couronnement.

Je ne sais plus pourquoi il n'y avait pas à Austerlitz de tente pour l'empereur; les soldats lui avaient dressé avec des branches une espèce de baraque, avec une ouverture dans le haut pour le passage de la fumée. Sa Majesté n'avait pour lit que de la paille; mais elle était si fatiguée, la veille de la bataille, après avoir passé la journée à cheval sur les hauteurs du Santon, qu'elle dormait profondément quand le général Savary, un de ses aides-de-camp, entra pour lui rendre compte d'une mission dont il avait été chargé. Le général fut obligé de toucher l'épaule de l'empereur et de le pousser pour l'éveiller. Alors il se leva et remonta à cheval pour visiter ses avant-postes. La nuit était profonde, mais tout à coup le camp se trouva illuminé comme par enchantement. Chaque soldat mit une poignée de paille au bout de sa baïonnette, et tous ces brandons se trouvèrent allumés en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. L'empereur parcourut à cheval toute sa ligne, adressant la parole aux soldats qu'il reconnaissait. «Soyez demain, mes braves, tels que vous avez toujours été, leur disait-il, et les Russes sont à nous, nous les tenons!» L'air retentissait des cris de vive l'empereur! et il n'y avait officier ni soldat qui ne comptât pour le lendemain sur une victoire.

Sa Majesté, en visitant la ligne d'attaque où les vivres manquaient depuis quarante-huit heures, (car on n'avait distribué dans cette journée qu'un pain de munition pour huit hommes), vit, en passant de bivouac en bivouac, des soldats occupés à faire cuire des pommes de terre sous la cendre. Se trouvant devant le 4e régiment de ligne dont son frère était colonel, l'empereur dit à un grenadier du 2e bataillon, en prenant et mangeant une des pommes de terre de l'escouade: «Es-tu content de ces pigeons-là?—Hum! çà vaut toujours mieux que rien; mais ces pigeons-là, c'est bien de la viande de carême.—Eh bien, mon vieux,» reprit Sa Majesté en montrant aux soldats les feux de l'ennemi, «aide-moi à débusquer ces b...-là, et nous ferons le mardi-gras à Vienne.»

L'empereur revint, se recoucha et dormit jusqu'à trois heures du matin. Le service était rassemblé autour d'un feu de bivouac, près de la baraque de Sa Majesté; nous étions couchés sur la terre, enveloppés dans nos manteaux, car la nuit était des plus froides. Depuis quatre jours je n'avais pas fermé l'œil, et je commençais à m'endormir quand, sur les trois heures, l'empereur me fit demander du punch; j'aurais donné tout l'empire d'Autriche pour reposer une heure de plus. Je portai à Sa Majesté le punch que je fis au feu du bivouac; l'empereur en fit prendre au maréchal Berthier, et je partageai le reste avec ces messieurs du service. Entre quatre et cinq heures, l'empereur ordonna les premiers mouvemens de son armée. Tout le monde fut sur pied en peu d'instans et chacun à son poste; dans toutes les directions on voyait galoper les aides-de-camp et les officiers d'ordonnance, et au jour la bataille commença.

Je n'entrerai dans aucun détail sur cette glorieuse journée qui, suivant l'expression de l'empereur lui-même, termina la campagne par un coup de tonnerre. Pas une des combinaisons de Sa Majesté n'échoua, et en quelques heures les Français furent maîtres du champ de bataille et de l'Allemagne tout entière. Le brave général Rapp fut blessé à Austerlitz, comme dans toutes les batailles où il a figuré. On le transporta au château d'Austerlitz, et le soir, l'empereur alla le voir et causa quelque temps avec lui. Sa Majesté passa elle-même la nuit dans ce château.

Deux jours après, l'empereur François vint trouver Sa Majesté et lui demander la paix. Avant la fin de décembre un traité fut conclu, d'après lequel l'électeur de Bavière et le duc de Wurtemberg, alliés fidèles de l'empereur Napoléon, furent créés rois. En retour de cette élévation dont elle était l'unique auteur, Sa Majesté demanda et obtint pour le prince Eugène, vice-roi d'Italie, la main de la princesse Auguste-Amélie de Bavière.

Pendant son séjour à Vienne, l'empereur avait établi son quartier-général à Schœnbrunn, dont le nom est devenu célèbre par plusieurs séjours de Sa Majesté, et qui, dit-on, est encore aujourd'hui, par une singulière destinée, la résidence de son fils.

Je ne saurais assurer si ce fut pendant ce premier séjour à Schœnbrunn que l'empereur fit la rencontre extraordinaire que je vais rapporter. Sa Majesté, en costume de colonel des chasseurs de la garde, montait tous les jours à cheval. Un matin qu'il se promenait sur la route de Vienne, il vit arriver dans une voiture ouverte un ecclésiastique et une femme baignée de larmes qui ne le reconnut pas. Napoléon s'approcha de la voiture, salua cette dame, et s'informa de la cause de son chagrin, de l'objet et du but de son voyage. «Monsieur, répondit-elle, j'habitais dans un village à deux lieues d'ici, une maison qui a été pillée par des soldats, et mon jardinier a été tué. Je viens demander une sauve-garde à votre empereur qui a beaucoup connu ma famille, à laquelle il a de grandes obligations.—Quel est votre nom, madame?—De Bunny; je suis fille de M. de Marbœuf, ancien gouverneur de la Corse.—Je suis charmé, madame, reprit Napoléon, de trouver une occasion de vous être agréable. C'est moi qui suis l'empereur.» Madame de Bunny resta tout interdite. Napoléon la rassura et continua son chemin en la priant d'aller l'attendre à son quartier-général. À son retour, il la reçut et la traita à merveille, lui donna pour escorte un piquet de chasseurs de sa garde, et la congédia heureuse et satisfaite.

Dès que la bataille d'Austerlitz avait été gagnée, l'empereur s'était empressé d'envoyer en France le courrier Moustache, pour en annoncer la nouvelle à l'impératrice. Sa Majesté était au château de Saint-Cloud. Il était neuf heures du soir, lorsqu'on entendit tout à coup pousser de grands cris de joie, et le bruit d'un cheval qui arrivait au galop. Le son des grelots et les coups répétés du fouet annonçaient un courrier. L'impératrice, qui attendait avec une vive impatience des nouvelles de l'armée, s'élance vers la fenêtre et l'ouvre précipitamment. Les mots de victoire et d'Austerlitz frappent son oreille. Impatiente de savoir les détails, elle descend sur le perron, suivie de ses dames. Moustache lui apprend de vive voix la grande nouvelle, et remet à Sa Majesté la lettre de l'empereur. Joséphine, après l'avoir lue, tira un superbe diamant qu'elle avait au doigt, et le donna au courrier. Le pauvre Moustache avait fait au galop plus de cinquante lieues dans la journée, et il était tellement harassé qu'on fut obligé de l'enlever de dessus son cheval. Il fallut quatre personnes pour procéder à cette opération, et le transporter dans un lit. Son dernier cheval, qu'il avait sans doute encore moins ménagé que les autres, tomba mort dans la cour du château.


CHAPITRE XII.