Les deux maisons des habitans de Londres.—La noblesse anglaise.—Taciturnité générale.—Le château de Blenheim, récompense nationale décernée au duc de Marlborough.—Architecture de Blenheim.—Trophées attristans.—Terre du marquis de Buckingham.—Les tableaux.—Vénus en Jupon d'indienne.—L'estomac classique.—Le château de Park-Place.—Terre du lord Harcourt.—Oxford.—Les universités.—La jeunesse française et la jeunesse anglaise.—Les étudians anglais.—La grotte et le diamant.—Impromptu de lord Albermale.—Le cadeau impossible.—Distinction des rangs.—Doux visages et rudes manières.—Affectation des femmes en France et en Angleterre, attribuée à des causes différentes.—Cheltenham.—Bath.—Les jeunes poitrinaires.—Windsor.—Richemont.—Les gazons anglais; d'où provient leur fraîcheur.—Retour en France.
La ville de Londres est d'une étendue immense: non-seulement chaque famille y occupe une maison à elle seule, mais le plus grand nombre en a deux. Toutes les personnes exerçant une profession qui les fixe à la ville ont une seconde maison dans les faubourgs, qui sont une continuation de Londres, et qui s'étendent à plusieurs milles. Ces faubourgs se distinguent par de très-petits jardins placés en avant de chaque maison, et séparés de la route par une grille. La noblesse se rend à Londres au mois d'avril, et en part dans les premiers jours de juillet; il arrive de là que tout le quartier qu'elle habite est absolument désert pendant neuf mois de l'année: souvent on n'y rencontre plus une personne à laquelle on puisse demander son chemin. Une chose assez extraordinaire dont j'ai été frappée non-seulement dans ce voyage, mais dans ceux que j'y ai faits depuis, c'est une sorte de douceur, de taciturnité (si je puis m'exprimer ainsi) commune, non-seulement aux hommes, mais aux animaux. Les chiens y sont plus tranquilles, ils aboient moins; les chevaux y sont beaucoup plus doux: ces mêmes chevaux ramenés sur le continent après y avoir fait quelque séjour perdent souvent cette qualité. À Londres, le bruit des voitures, qui est continuel, ne permet pas de faire cette observation; mais si l'on habite une ville de province, on est frappé du silence qui règne partout. Pendant les soirées d'été, les Français (particulièrement en province) se promènent, causent; il en résulte une espèce de bourdonnement qui s'entend au loin. Chaque fois que j'ai passé la mer, cette différence m'a frappée.
Après avoir joui des plaisirs de Londres pendant quelque temps, je voulus voir quelques parties de l'Angleterre que les étrangers vont toujours visiter. Je commençai par le château de Blenheim, résidence des lords Spencer: cette magnifique habitation a été bâtie par la reine Anne, pour en faire don au duc de Marlborough.
On critique son architecture, qu'on trouve lourde et massive; mais ce qui paraît un défaut à beaucoup de personnes me semble au contraire digne d'éloge. Un château donné comme récompense nationale, doit, par sa solidité, défier la main du temps. Les générations passeront, et ce monument, ouvrage de la main des hommes, leur survivra; il apprendra aux siècles à venir comment le gouvernement anglais sait récompenser. Je me hâtai de quitter Blenheim: ces trophées, cette colonne élevée à la gloire de Marlborough, contristaient mon cœur. Une Française ne peut pas se plaire dans ce lieu. De là, j'allai à Stowe, chez le marquis de Buckingham: là aucune pensée pénible ne vint se mêler à mon admiration; le concert de bénédictions qui accompagnait les noms du marquis et de la marquise, chaque fois que leurs vassaux ou leurs domestiques le prononçaient, ajoutait à l'intérêt que je mis à visiter cette belle demeure. Le parc est un des plus beaux que j'aie vus, et le château renferme de très-beaux tableaux. On est étonné, en parcourant l'Angleterre, de la quantité énorme qu'on en trouve.
En parlant de tableaux, je me rappelle en avoir vu un dans une maison à Londres, qu'on me fit particulièrement remarquer dans une assez belle collection. Il est d'un peintre anglais, nommé West, qui est généralement placé par les Anglais au premier rang des hommes de talent. Ce tableau représente la mort d'Adonis. Vénus est assise; elle est vêtue d'un jupon, ou petticoat (comme disent les Anglais) de mousseline fond jaune, avec un dessin en fleurs de différentes couleurs. Adonis est couché à ses pieds; une de ses mains repose sur les genoux de Vénus. J'admirai beaucoup cette main, qui est bien morte, et qui se trouve en opposition à celle de Vénus qui soutient Adonis. Mais c'est à peu près tout ce que j'admirai. Je suis femme, je ne suis point artiste, je ne prétends pas du tout que mes jugemens soient autorité: une Vénus en jupon, et en jupon d'indienne, me semblait une chose tout-à-fait extraordinaire et nouvelle; mais où l'envie de rire était tout-à-fait impossible à vaincre, ce fut lorsque le maître de la maison, qui professait une grande admiration pour ce tableau, me dit, en m'en faisant remarquer toutes les beautés: Voyez, madame, l'estomac d'Adonis, il est classique. J'avoue, à ma honte sans doute, que je ne comprends pas encore à présent un estomac classique. Je le dis bien timidement à ce monsieur, en lui faisant observer que je pensais que l'on pouvait se servir de cette qualification en parlant des vêtemens, et qu'à cet égard ceux de Vénus me semblaient différer beaucoup de l'antique. Mais mon observation ne diminua rien de l'admiration de cet amateur d'estomacs classiques; il en parla pendant une heure.
Je citerai, parmi les habitations qui m'ont paru mériter le mieux l'attention des voyageurs, le château de Park-Place, appartenant à lord Malmesbury Wilton, résidence de lord Pembrooke, particulièrement remarquable par un grand nombre de belles statues. La charmante habitation de lord Harcourt, dont les jardins méritent d'être vus et admirés. Cette terre est située près d'Oxford. Cette ville est citée pour la beauté de ses colléges, de ses églises, de ses bibliothèques. Ce genre de mérite n'était pas trop de mon ressort; mais ce qui m'a frappée particulièrement, c'est cette apparence d'antiquité qui règne partout; je me croyais transportée à quelques siècles dans le passé. C'est dans cette ville et celle de Cambridge que la jeunesse d'Angleterre vient achever ses études, en sortant des colléges.
Je pense que c'est à cet usage qu'on doit attribuer la différence qu'on remarque en général entre les manières, les habitudes des Anglais et celles des hommes des autres pays.
En France, par exemple, un jeune homme sort du collége à l'âge de dix-sept ou dix-huit ans; alors il revient chez ses parens; il est présenté par eux à leurs amis. Ses manières se forment sur celles des personnes dont il est entouré; la conversation des dames lui donne ce poli, cette grâce qui distingue particulièrement les Français. Cette seconde éducation est peut-être celle qui influe le plus sur toute notre vie: c'est dans l'adolescence que se décident nos goûts et nos penchans; c'est dans l'âge où nos passions s'éveillent que nous recevons de tout ce qui nous entoure des impressions qu'il importe de bien diriger. C'est pourquoi je crois que des parens sages ne doivent pas abandonner au hasard d'une bonne ou mauvaise connaissance les premiers pas que leurs enfans font dans le monde.
Les premières années de la jeunesse des Anglais se passent toujours dans les universités. Ils y vivent entre eux, privés de la société des dames et loin de leurs parens. Les études ne pouvant remplir tous les momens de la journée, il en est bien quelques-uns où l'ennui les réunit autour de quelques bouteilles de bon vin. L'habitude qu'on reproche aux Anglais dans l'âge mûr doit prendre sa source dans le genre de vie imposé à leur jeunesse: c'est à l'indépendance dont ils jouissent dans ces universités qu'est due la différence de leurs manières.
En parlant de cette différence, je n'ai pas prétendu établir un parallèle à l'avantage des uns ou au détriment des autres. On admire quelquefois une pierre fausse, séduisante par l'éclat dont elle frappe les yeux, sans que pour cela le diamant brut perde rien de sa valeur.
J'ai parlé en général. Toutes les personnes voyageant en Angleterre trouveront à faire beaucoup d'exceptions. Entre bien des exemples que je pourrais citer pour prouver qu'il est des Anglais dont l'esprit et les manières sont remplis de grâces, je rapporterai l'impromptu attribué à milord Albemarle.
En quittant une grotte où il avait passé quelques heureux instans avec sa maîtresse, il détacha un diamant de son doigt, qu'il y jeta, en disant:
Qu'un autre aime après moi cet asile que j'aime,
Et soit heureux aux lieux où je le fus moi-même.
C'est encore lui qui, voyant sa maîtresse regarder une étoile, lui dit ces mots charmans:
«Ne la regardez pas tant, ma chère, car je ne puis vous la donner.»
En Angleterre, la différence des manières indique mieux qu'en France à quelle partie de la société on appartient. La haute classe est parfaitement polie, mais le peuple est grossier. Dans les grandes réunions, à l'occasion de quelque fête, j'étais toujours étonnée de voir des jeunes filles avec ces jolis visages si blancs, si délicats, qu'on voit partout en Angleterre, se faire place dans la foule, au milieu de laquelle elles s'avançaient, les poings fermés, et très-disposées à en faire sentir la force à ceux qui s'opposeraient à leur passage. Je ne revenais pas de mon étonnement. Ces traits délicats sont rarement en France le partage des femmes du peuple; ils me semblaient tout-à-fait un contre-sens avec des poings fermés. Aussi les Anglais voyageant en France sont-ils toujours surpris des manières du peuple. J'en ai vu qui trouvaient très-singulier d'entendre un porteur d'eau, chargé de ses seaux dire Mademoiselle à une laitière, qui répondait oui, M. Pierre. À Paris, particulièrement, tout le monde est poli. Nous autres Français, nous distinguons bien vite entre nous les différentes classes de la société; mais ces nuances sont imperceptibles pour des étrangers, parce que ce sont seulement certains tours d'expressions, c'est surtout une grande simplicité de manières, qui font distinguer les rangs; je défie un étranger de s'y reconnaître. En Angleterre, il est bien rare que je me sois méprise sur le rang des personnes que je voyais, parce que cette différence consiste particulièrement dans la politesse.
J'ai trouvé généralement en Angleterre bien plus d'affectation dans les femmes qu'en France; et cela doit s'expliquer tout à l'avantage des Anglaises. En France, les manières sont simples, particulièrement à la cour; l'affectation est très-rare, mais quand elle existe, elle est toujours causée par le désir de plaire. Au contraire, en Angleterre, si l'on rencontre un grand nombre de personnes affectées, c'est la timidité, ce que les Anglais appellent mauvaise honte, qui produit cette gêne dans les manières, et non le désir de paraître avec plus d'avantage. Aussi cette affectation reprochée aux dames anglaises n'est qu'une qualité de plus, puisqu'elle dérive de cette timidité qui sied si bien aux femmes, en général, et fonde leur plus grand charme.
En quittant Oxford, je visitai Cheltenham, jolie place où l'on prend les eaux, et la ville de Bath, où l'on se réunit en hiver. C'est une fort belle ville, très-bien bâtie; mais fort triste dans la saison où je la vis. Je fus de là voir Cliffton, joli village près de Bristol, mais dont l'habitation est triste par le grand nombre de jeunes personnes attaquées de la poitrine, qu'on y envoie mourir. On pense bien que je ne quittai pas l'Angleterre sans avoir visité le château de Windsor, dont la vue de la terrasse rivalise avec celle de Saint-Germain; ni les beaux ombrages de Richemont, si vantés, et qui méritent si bien de l'être. Cette place fut la dernière que je visitai. Le souvenir récent que je rapportai de ses belles prairies, de ses ombrages si frais, me fit éprouver un grand désappointement quand j'arrivai chez moi; le soleil des mois de juillet et d'août avait dévoré mes gazons; il n'en restait rien. Je pus faire la comparaison de notre climat et de celui que je venais de quitter. Mon jardinier m'assura que depuis trois mois il n'y avait pas eu de pluie, et presque chaque jour il en était tombé en Angleterre. Aussi, quand je demandai dans ce pays qu'on me procurât de la graine de ces beaux gazons qui étaient l'objet de mon admiration, on se moqua de moi et on me répondit que c'était l'humidité du sol et les soins qu'on leur donnait qui les rendaient si beaux; et que la graine en était la même que celle que nous employons en France. La sécheresse ne fut pas la seule cause de désappointement qui m'attendait à mon retour.
CHAPITRE VIII.
Mauvais goût très-dispendieux.—Mon voisin M. Lecouteulx de Canteleu.—Je revois madame de Staël.—M. Melzi, président de la république ligurienne.—M. Godin.—La belle Grecque.—Rien que de beaux yeux.—Mariage devant l'arbre de la liberté.—Divorce—Cambacérès.—Fâcheux effets du ridicule.—L'abbé Sieyès.—Heureuse influence d'un mot de Mirabeau.—L'arrêt d'exil.—Madame de Chevreuse.—Dureté de l'empereur.—Mort de madame de Chevreuse.—Mort du duc d'Enghien.—Procès de Moreau.—Conversation entre le premier consul et M. de Canteleu.—MM. de Polignac.—Brouillerie entre madame Moreau et Joséphine.—Justification imprudente.—Le portrait.—Recommandations aux jeunes femmes.—MM. de Toulougeon et de Crillon chez M. de Cauteleu.—L'inflexible Moniteur.—Mort de madame de Canteleu.—Joséphine voulant faire rompre son mariage avec Bonaparte.—Sage conseil de M. de Canteleu.—Inquiétude de Joséphine.—Manœuvres de Lucien contre Joséphine.—Bonaparte refusant sa porte à Joséphine.—Larmes et réconciliation.—Superstition de Napoléon.—Adresse de Joséphine.—Le confident discret.—Reconnaissance de Joséphine.—Je suis recommandée à Joséphine par M. Lecouteulx de Canteleu.
L'architecte auquel j'avais confié les travaux que je me proposais de faire dans ma maison avait profité de la liberté que lui laissait mon absence pour bouleverser entièrement le jardin dont il avait fait un monument de mauvais goût; on eût dit qu'un serpent en avait dessiné les allées, par les détours multipliés qu'il leur avait fait faire. Qu'une allée décrive une courbe, si un groupe d'arbres, si quelque chose enfin nécessite un détour, c'est tout simple; mais un chemin doit être droit, s'il ne se rencontre pas d'obstacle qui le force à tourner. Ce qui était désolant, c'est que ces changemens avaient occasioné une dépense énorme d'autant plus onéreuse, que dans la suite on fut dans la nécessité de la perdre en bouleversant de nouveau tout ce qui avait été si mal fait.
La maison que j'occupais à la campagne se trouvait près de celle de M. de Lecouteulx de Canteleu; je profitais souvent d'un voisinage si agréable: le mari et la femme étaient aussi bons qu'ils étaient aimables; ils réunissaient chez eux des personnes de beaucoup d'esprit. J'y revis madame de Staël, et parée de tous ses avantages; elle se trouvait là souvent avec M. de Melzi, président de la république ligurienne. La supériorité d'esprit, l'agrément de la conversation de cet homme spirituel, valaient bien les frais que faisait madame de Staël pour ne pas rester au dessous de lui. Cette émulation d'esprit prit entre eux rendait leur société parfaitement agréable. Je rencontrai dans cette maison M. Godin, qui avait été attaché à l'ambassade de la république à Constantinople; il en avait ramené une femme grecque dont on vantait la beauté, quoiqu'elle n'eût rien de remarquable que de très-beaux yeux. Elle savait très-peu de français; et ayant entendu parler souvent de ses beaux yeux, elle s'était persuadé que ces deux mots ne pouvaient pas être séparés; se plaignant un jour d'un mal d'yeux, on trouva très-drôle de l'entendre dire: J'ai mal à mes beaux yeux.
L'histoire qu'on racontait de son mariage était assez singulière. M. Godin, envoyé de la république française à Constantinople, s'étant présenté un jour avec sa maîtresse dans un bal qui réunissait presque toutes les femmes des ambassadeurs, il s'éleva une rumeur telle qu'il fut obligé de se retirer, et de l'emmener à l'instant même. Il prit avec lui quelques témoins, les conduisit devant l'arbre de la liberté planté dans la cour de l'ambassade, jura devant eux qu'il la prenait pour sa femme, et retourna au bal, où il présenta madame Godin à tout le monde. Depuis, ce mariage, conclu si légèrement, a été annullé de même par un divorce, et madame Godin est aujourd'hui madame la duchesse de G. On cite sa piété exemplaire, les charités innombrables qu'elle ne cesse de faire; sa vie est une suite de bonnes œuvres. Cambacérès venait quelquefois chez M. de Canteleu; il y parlait peu; sa conversation, quand il s'y livrait, était sérieuse et riche de pensées.
C'est le cas, en rappelant son souvenir, de faire remarquer combien les hommes doivent craindre le ridicule; celui qui s'était attaché à lui détruisait tout l'effet de son esprit, et il en avait beaucoup: pour s'en convaincre, il ne faut qu'ouvrir les mémoires de l'institut, on y trouvera des discours de lui qui sont admirables, non-seulement par des mots éloquens, mais par des choses profondément pensées.
Je vis là aussi quelquefois Sieyès. J'ai toujours cru qu'il devait avoir pour sa réputation la même reconnaissance que cet homme de bonne foi avait pour sa toilette lorsqu'il s'écriait: Ô mon habit! que je vous remercie!
Sieyès vécut sur le mot de Mirabeau qui dit en parlant de lui, que son silence était une calamité pour l'état. Ce mot fit sa réputation bien mieux que tout ce qu'il a dit et fait depuis.
Nous perdîmes bientôt la société de madame de Staël; le premier consul lui fit interdire le séjour de Paris et de la France, sans qu'aucune sollicitation ait pu jamais faire changer sa résolution. Plus tard il montra la même obstination à l'égard de madame de Chevreuse, qu'il avait exilée pour le refus qu'elle avait fait d'être de service à Fontainebleau près de la reine d'Espagne.
Cette jeune femme était mourante de la poitrine à Caen; son seul désir était de venir mourir à Paris.
Une révolte à l'occasion des blés eut lieu dans cette ville. On y envoya plusieurs régimens; le général qui les commandait eut l'occasion de voir madame de Chevreuse: sa situation l'intéressa vivement, et il lui promit de solliciter près de l'empereur à son retour.
En effet, Napoléon l'ayant reçu parfaitement en donnant beaucoup d'éloges à sa conduite, et lui ayant exprimé qu'il serait heureux de l'en récompenser, le général lui dit: «Eh bien, sire, j'ose demander à Votre Majesté cette récompense qu'elle daigne me promettre: une jeune femme est mourante à Caen, son seul vœu est de venir expirer à Paris au milieu de ses amis et de sa famille; je supplie votre majesté de m'accorder cette faveur qui sera pour moi la plus douce récompense.—Est-elle donc bien mal? demanda l'empereur qui entendait bien de qui on voulait parler. Oui, Sire, il lui reste bien peu de temps à vivre.—Eh bien dit Napoléon, elle mourra aussi bien à Caen qu'à Paris.» Le général se retira désolé et indigné de cette dureté révoltante.
En effet, la mort de la duchesse de Chevreuse suivit de près cette cruelle réponse.
Cette jeune femme possédait sans doute des qualités précieuses, car elle avait beaucoup d'amis. On connaît le dévoûment de sa belle-mère, la duchesse de Luynes, qui la suivait partout dans son exil. Je ne l'ai vue que dans le monde, à ses assemblées qui étaient très-brillantes. C'était une femme fort agréable, très à la mode. Ses succès, comme jolie femme, m'ont toujours paru la chose la plus extraordinaire. On la trouvait charmante, et en décomposant ses traits, elle avait tout ce qu'il fallait pour être laide. Ses cheveux étaient rouges; elle portait toujours une perruque; ses yeux étaient petits, sa bouche très-grande et mal coupée, sa peau très-blanche, sans doute, était couverte de beaucoup de taches de rousseur, et cependant l'ensemble de toute sa personne était très-agréable. Sa taille était parfaite et toute sa tournure charmante.
La mort du duc d'Enghien, le procès de Moreau et de MM. de Polignac, avaient glacé tous les cœurs.
J'ai regretté souvent de n'avoir pas pris une copie d'une conversation qui s'était passée dans les galeries de la Malmaison, le lendemain de la mort du duc, entre le premier consul et M. de Canteleu; elle avait paru assez intéressante à ce dernier pour qu'il l'écrivît en rentrant chez lui: il vint me la communiquer, et je la lui rendis après l'avoir lue.
Parmi les déplorables raisons qu'il donnait pour motiver cet assassinat juridique, je me souviens de celle-ci: J'ai voulu prouver à l'Europe que ce qui se passe en France n'est plus des jeux d'enfant. C'était sa phrase exacte.
Dans cette conversation il se défendit, mais très-mal, de la jalousie qu'on supposait que Moreau lui inspirait.
Ce procès donna lieu à un débat bien touchant entre MM. de Polignac; le plus jeune demandait avec instance qu'on le prît comme victime expiatoire du prétendu crime de son frère. Il objectait que ce dernier était marié, que sa vie était plus précieuse que la sienne. Son frère, bien loin d'accepter cet héroïque dévouement, cherchait au contraire à intéresser les juges par la jeunesse de son frère, espérant sauver ainsi sa vie.
Si un pareil débat se fût passé chez les Grecs ou les Romains, des poëtes n'auraient pas manqué de s'emparer d'un si beau sujet pour le transmettre à la postérité.
C'est sous nos yeux que cette belle scène s'est passée, et pas un poëte, pas un peintre, n'ont exercé leur talent sur un sujet si noble et si touchant.
En parlant du procès de Moreau, on est amené naturellement à remonter aux motifs de sa désunion avec le général Bonaparte, et on s'étonne qu'une cause presque inaperçue, tant elle paraît insignifiante, ait pu produire de tels effets.
Madame Moreau et sa mère, madame Hulot, étaient à Plombières, ainsi que madame Bonaparte. Cette dernière avait la mauvaise habitude de porter du blanc: on sait que le grand air et la chaleur ont la propriété de le noircir. Au retour d'une promenade à cheval, madame Bonaparte trouva mesdames Hulot et Moreau qui venaient lui faire une visite. Sachant l'effet que le soleil avait dû produire sur son teint factice, ne voulant pas se faire voir ainsi à ces dames, elle traversa rapidement, sans s'arrêter, le salon dans lequel elles étaient, empressée d'aller réparer le désordre de sa toilette, pour reparaître promptement et venir recevoir leur visite; mais celles-ci, furieuses de faire antichambre, se retirèrent sans attendre plus long-temps. De là un mécontentement, une aigreur que rien ne put jamais calmer, et que ces dames firent partager au général Moreau.
Vers ce temps je fus coupable d'une imprudence que je payai bien chèrement dans la suite, et qui m'a causé des peines bien vives par la vengeance qu'on en tira.
M.***, que je voyais souvent dans le monde, s'avisa non de devenir amoureux de moi, il n'y a jamais pensé, mais il voulait le persuader, et surtout qu'on le crût heureux.
Nous avions joué la comédie ensemble; son rôle voulait qu'il eût un portrait qui était censé devoir être le mien. J'appris qu'en effet c'était bien mon véritable portrait qu'on avait vu entre ses mains. Je ne pouvais concevoir comment il avait pu se le procurer; j'étais au désespoir, et je cherchais les moyens de détromper les personnes aux yeux desquelles je me trouvais ainsi compromise. Le hasard m'en fournit les moyens: sans calculer quelles suites pouvait avoir pour moi la satisfaction que je trouvais à me justifier, j'en saisis vivement l'occasion.
J'avais chez moi trois hommes de la société de M.***, et précisément trois de ceux qui avaient reçu ses fausses confidences, lorsqu'un heureux hasard l'amena pour me faire une visite. En le voyant descendre de sa voiture, je poussai rapidement ces messieurs dans la chambre de mon mari, dont je laissai la porte ouverte. M.***, qui se croyait seul, interrogé par moi sur tous les propos qu'il s'était permis, sur le portrait qu'il avait montré, nia les propos comme n'ayant pu être tenus, puisque rien n'avait pu y donner lieu; et quant au portrait, il convint qu'il avait désiré l'avoir, et que pour se le procurer il avait fait cacher un peintre dans une des loges de la galerie aux Français, près de celle que j'y avais à l'année.
Quand je crus être parfaitement justifiée, je le congédiai. Mes prisonniers rentrèrent, fort amusés de cette scène qu'ils racontèrent à toutes les personnes de la société de M.***. Ce dernier, dont l'amour-propre fut cruellement blessé, chercha et trouva dans la suite le moyen de me faire regretter le plaisir que j'avais eu à détruire ses infâmes calomnies. Les jeunes femmes ne peuvent jamais s'éloigner assez de ces hommes avantageux qui aiment à ajouter leurs noms à la liste de leurs bonnes fortunes vraies ou supposées; mais s'il n'est pas toujours en leur pouvoir de les éviter, quelque fâcheux qu'il leur paraisse d'être compromises par eux, qu'elles redoutent, en cherchant à s'en justifier, de blesser leur amour-propre.
Un soir j'avais dîné chez M. de Canteleu alors sénateur, dans son hôtel faubourg Saint-Honoré, je fus très-amusée d'une scène assez piquante qui se passa devant moi.
Le vicomte de Toulougeon et M. de Crillon, qui étaient de ce dîné, avaient été, ainsi que M. de Canteleu, membres de la constituante. Dans la conversation, M. de Crillon rappela je ne sais quelle opinion du vicomte qui n'était plus en harmonie avec celle qu'il professait alors. Celui-ci répondit en voulant citer aussi quelques fragmens de discours de M. de Crillon, M. de Canteleu alla chercher un volume de ce terrible Moniteur, qui est là comme un monument pour consacrer toutes nos folies politiques et notre versatilité. Rien n'était plus plaisant que l'empressement avec lequel ces trois messieurs cherchèrent chacun un article que les autres auraient voulu effacer.
À l'époque de ce dîner, madame de Canteleu était très-malade: attaquée depuis long-temps par une maladie de poitrine qu'elle voulut dissimuler, cette excellente femme si aimée, si digne de l'être, y succomba, et laissa dans le cœur de tous ses amis des regrets bien vifs et un souvenir qui ne s'effacera jamais. Son mari s'était trouvé dans une situation assez délicate lorsque Bonaparte arriva d'Égypte. Pendant cette longue absence, sa femme, mal conseillée sans doute, entraînée par je ne sais quel motif, avait eu l'idée de demander un divorce, et déjà la demande en avait été rédigée. Son estime pour M. de Canteleu l'avait portée à venir lui en parler et le consulter. Celui-ci lui fit sentir qu'en supposant même que le général fût perdu, qu'il ne dût jamais revenir, son nom seul était pour elle une auréole qui l'entourait d'une considération qui l'abandonnerait aussitôt qu'elle y aurait renoncé; il la persuada si bien qu'elle déchira devant lui sa demande en divorce, dont il ne fut jamais question depuis. Bien peu de personnes ont eu connaissance de cette anecdote assez curieuse; M. de Canteleu n'en parlait jamais: il me la confia sous le sceau du secret et de l'amitié; sa mort et celle de Joséphine me permettent d'en parler et d'en affirmer la vérité.
Au retour de Bonaparte, sa femme n'était pas sans inquiétude; ce projet de demande en divorce avait été connu de peu de personnes, mais elle avait des raisons de croire que les parens du général en avaient eu quelque connaissance, et elle était assez certaine de leur malveillance à son égard pour craindre qu'ils ne laissassent pas échapper cette occasion de lui nuire dans son esprit: elle eût donc voulu, en se présentant à lui, être accompagnée d'une personne qui pût la protéger. Elle crut que M. de Canteleu, entouré comme il l'était de l'estime générale, serait le meilleur appui qu'elle pût avoir. À la première nouvelle de l'arrivée de Bonaparte, elle accourut pour le supplier de l'accompagner au-devant de lui. M. de Canteleu s'y refusa; il ignorait si le générai avait été prévenu contre sa femme, et comment il la recevrait; il ne se souciait pas, dans cette incertitude, de se faire son chevalier: il lui fit observer qu'elle ignorait par quelle route il arrivait; que sans doute elle le manquerait; qu'il était préférable de l'attendre à Paris. Elle ne fut pas de cet avis; elle partit seule, et en effet elle ne le rencontra pas. Lucien, plus heureux, avait pris la bonne route; il sut profiter de ces premiers instans pour prévenir son frère contre sa femme. Les préventions qu'il fit naître furent telles qu'en arrivant rue de la Victoire, le général fit déposer chez le portier tous les effets de madame Bonaparte, avec ordre de l'empêcher d'entrer lorsqu'elle se présenterait.
Mais l'amour qu'il avait eu pour elle n'était pas totalement éteint, et lorsqu'elle arriva de la course qu'elle avait été faire sans succès au devant de lui, les efforts qu'elle fit pour se justifier et reprendre son empire sur lui, trouvèrent dans le cœur du général un puissant auxiliaire qui plaida pour elle, et qui les réunit de nouveau.
Dans beaucoup de circonstances, Joséphine a su profiter habilement de la faiblesse superstitieuse de Napoléon. Elle n'avait pas beaucoup d'esprit; mais elle ne manquait pas d'une certaine adresse. Elle lui disait quelquefois: On parle de ton étoile, mais c'est la mienne qui l'influence. C'est à moi qu'il a été prédit de hautes destinées.
La confiance dont elle avait donné la preuve à M. de Canteleu en le consultant dans une circonstance aussi importante que celle de son projet de divorce, ne se démentit jamais; mais dans la suite il ne lui échappa pas un mot avec lui qui pût rappeler ce souvenir. On pense bien qu'il était assez bon courtisan pour éviter tout ce qui aurait pu faire croire qu'il en restât quelques traces dans sa pensée.
Lorsqu'on créa l'empire et qu'on s'occupa de former une cour, ce fut M. de Canteleu qui parla de moi à Joséphine comme d'un choix convenable, tant par le souvenir de mon père que par les alliances de mon mari, qui l'attachaient aux premières familles de l'ancienne cour. C'est à lui que je dus ma nomination de dame du palais de l'impératrice.
CHAPITRE IX.
Supplément au journal du voyage à Mayence.—Madame la princesse de Craon.—Le prince de B..... et ses deux fils.—Faveurs de Napoléon non sollicitées.—Motifs pour les accepter.—Froideur de Louis XVIII, et irritation du prince de B......—M. d'Aubusson.—Le prince de B...... demandant la clef de chambellan et craignant de l'obtenir.—Madame la princesse de B...... écrit à l'empereur.—Causticité de madame de Balbi.—Anne et zèbre de Montmorency.—Madame de Lavalette, dame d'atours.—Attributions de sa place usurpées par l'impératrice Joséphine.—Joséphine abuse du blanc.—Fâcheux effet du blanc sur le visage de l'impératrice.—Les farines.—Question indiscrète d'un docteur.—Réponse normande.—Le rouge et le blanc.—Toilette de Joséphine et de ses dames pour la cérémonie du 14 juillet.—Portrait de M. Denon.—Service d'honneur de l'impératrice pendant le voyage à Aix-la-Chapelle.—M. Deschamps, secrétaire des commandemens de l'impératrice.—Ses idées sur les alimens.—Influence des alimens sur l'esprit.—Routes défoncées.—Frayeur de Joséphine.—Excès de prudence pris pour du courage.—Confusion de mots.—La crainte du tonnerre.—Attention charmante de Joséphine pour l'auteur.—Voiture versée.—Importance de la première femme de chambre, et simplicité de l'impératrice.
Le journal de mon voyage avec Joséphine trouvait ici sa place parmi mes souvenirs; mais comme il a été publié dans les premiers volume des Mémoires de Constant, je le supprime et ne laisse subsister que quelques réflexions que j'y avais jointes.
Le jour de ma prestation de serment à Saint-Cloud, je m'y trouvai avec M. d'Aubusson. Nous revînmes à Paris ensemble. Je désirais faire une visite à la princesse de G....; lui-même voulait la voir, mais l'un et l'autre nous redoutions son opinion sur nos nouvelles dignités, et nous résolûmes de faire cette visite en commun, pour mieux nous défendre des sarcasmes que nous attendions.
La princesse de G.... est du petit nombre des personnes qui n'ont jamais dans aucun temps désespéré de la cause des Bourbons et de leur retour. Son dévouement, son attachement pour eux étaient généralement connus. Son fils, le prince de B***, partageait ses opinions; il blâmait vivement tout ce qui s'attachait à la cour de Napoléon. Lorsque je fus nommée dame du palais, il était une des personnes que je craignais le plus de rencontrer chez sa mère.
La manière dont l'empereur sut vaincre sa résistance et l'attirer à lui, mérite qu'on en parle. Napoléon attachait un grand prix à réunir autour de lui les familles les plus marquantes de l'ancienne cour. Il avait commencé par s'emparer de leurs enfans, sans que la volonté des parens pût en aucune façon les soustraire à son autorité.
Telle personne venait de payer dix mille francs pour acheter un remplaçant pour son fils atteint par la conscription, qui le voyait le lendemain arraché de ses bras comme garde d'honneur, pour aller paver de ses ossemens les routes de Russie. Charles et Edmond, les deux fils du prince de B***, étaient très-jeunes encore. Leur éducation n'était pas terminée; leur père espérait trouver dans leur grande jeunesse une sauve-garde contre la toute-puissance de Bonaparte. Mais c'était vainement qu'il s'en flattait. Son nom, son rang dans le monde, la réputation parfaite et si bien méritée de la princesse de B......, tout se réunissait pour que l'empereur cherchât les moyens d'attirer à lui cette famille.
Il commença par envoyer des brevets de sous-lieutenans à ses fils. Sous un gouvernement tel que celui de Napoléon, c'était un ordre difficile à éluder. Le prince de B...... eut recours à Fouché. Ce ministre, dans les temps difficiles de la révolution, avait rendu de grands services à plusieurs personnes de la cour, notamment à la maréchale de B***. Il était donc très-simple que le prince s'adressât à lui pour obtenir qu'on ne lui enlevât pas ses enfans.
Il représenta au ministre leur grande-jeunesse, et demanda du temps (au moins celui de terminer leur éducation).
Assurément tous les efforts que fit alors le prince de B....... pour soustraire ses fils à la volonté de l'empereur, et les retenir le plus long-temps possible loin de l'armée, prouvent bien le dégoût qu'il avait pour le gouvernement de Bonaparte: car dans cette famille l'honneur, la bravoure sont héréditaires, et les deux jeunes princes Charles et Edmond en ont donné plus tard d'assez brillantes preuves.
Fouché, ayant été mis en rapport avec le prince à cette occasion, fut employé par Bonaparte pour le séduire et lui faire accepter une place de chambellan et une de dame du palais pour la princesse.
Depuis plusieurs mois, les maisons de l'empereur et de l'impératrice avaient réuni un grand nombre des familles les plus distinguées de l'ancienne cour. En acceptant, le prince ne donnait plus l'exemple, il ne faisait que le suivre. On lui montrait en perspective la restitution des terres non vendues, appartenant au duc d'Harcourt, grand-père de la princesse. Cette immense restitution, d'un grand intérêt pour ses enfans, était fort importante aussi pour les deux sœurs de sa femme, la duchesse de C*** et la princesse de C***, toutes trois petites-filles du duc d'Harcourt. Était-il le maître de sacrifier tant d'intérêts réunis, par l'obstination de ses refus? Non; il devait accepter, et il le fit.
Lors du retour de Louis XVIII, il fut traité froidement par lui, et ne fut pas compris dans la formation de la chambre des pairs. Il en fut blessé; son caractère naturellement froid, haut, fier, s'irrita (je le suppose) de cette distinction: à sa place, il me semble que j'en eusse été très-flatté. Si le roi se montrait plus sévère avec lui qu'envers toutes les autres personnes qui comme lui avaient composé la cour de l'empereur, c'est que sans doute sa majesté faisait plus de cas de lui que de tout autre, et puisqu'elle regrettait que son nom eût été inscrit sur l'almanach impérial, c'est que ce nom ne devait pas se trouver sur la même ligne que ceux qu'on y voyait.
C'est ainsi (je pense) que le prince de B....... eût dû traduire ce petit moment de bouderie royale, mais ce n'est point ce qu'il fit. L'injustice dont il croyait avoir à se plaindre lui faisait trouver dans l'attachement même qu'il avait toujours professé pour la famille de nos rois un aliment à son irritation, et cette irritation détermina sans doute tout le reste de sa conduite, lorsqu'il revit l'empereur dans les cent jours.
Ce que je viens de raconter du prince de B....... me rappelle une anecdote relative à madame de B***, dont on ne s'étonnera pas, parce qu'il n'y a rien de bien qu'on ne puisse attendre d'elle.
M. d'Aubusson, désolé de se trouver chambellan malgré lui, ressemblait tout-à-fait à madame de La Rochefoucault, qui aurait voulu rendre toute l'ancienne cour tributaire de la nouvelle; il se chargea donc avec plaisir d'une lettre de M. D. B. qui demandait la clef de chambellan. Il s'était bien gardé de faire part à sa femme de cette démarche. Lorsqu'elle apprit cette nomination, elle fut au désespoir, ne se doutant pas que son mari l'eût sollicitée. Elle exigeait qu'il refusât. On peut juger dans quelle perplexité il se trouvait: refuser ce qu'il avait demandé avec instance était impossible. M. d'Aubusson, qui avait été employé par lui, était fort embarrassé, et se trouvait compromis par cette versatilité. Madame de B*** mit fin à cette position en écrivant elle-même une lettre aussi noble que touchante à l'empereur. Elle osa rappeler ses devoirs envers la duchesse d'Angoulême; sa mère et elle-même avaient partagé sa captivité; elle avait été la compagne de son enfance: pouvait-elle paraître à la cour de celui qui occupait le trône de sa famille?
En écrivant cette lettre, madame de B*** ne se doutait pas que son mari eût demandé cette faveur qu'elle repoussait; elle croyait n'avoir à réparer pour lui qu'un malheur, et non une faute. À cette époque, beaucoup de demandes avaient été adressées, mais presque personne ne voulait en convenir.
Madame de Balby était une de celles dont les sarcasmes et les moqueries étaient le plus redoutables, parce que son esprit satirique les rendait plus piquantes.
On a retenu d'elle beaucoup de mots qui restent dans le souvenir; j'en citerai un assez mordant.
Pendant l'émigration, le duc de Laval s'ennuyait à Altona, et disait un soir qu'il voulait rentrer en France.—Comment! lui dit madame de Balby, vous, monsieur le duc, vous voulez aller à Paris! et qu'y ferez-vous? quel monde verrez-vous? Vous savez qu'il n'est plus permis d'y porter ses titres: comment vous ferez-vous annoncer dans un salon?—Mais, dit le vieux duc en relevant fièrement la tête au souvenir de ses nobles ancêtres, je me ferai annoncer Anne de Montmorenci; ce titre en vaut bien d'autres.
—Ah! monsieur le duc, lui dit en souriant madame de Balby, vous voulez dire zèbre de Montmorenci. Ce mot ne vaut quelque chose que pour les personnes qui connaissaient le vieux duc.
Lorsque l'empereur forma la maison de l'impératrice, on avait nommé douze dames du palais, une dame d'honneur et une dame d'atours qui était madame de Lavalette, nièce de Joséphine. Elle s'était persuadé qu'elle devait avoir la direction entière de la toilette de l'impératrice, et décider celles que devaient porter les dames du palais dans les différentes cérémonies: en effet, les attributs de sa place pouvaient lui donner cette prétention; mais Joséphine, pour qui la toilette était une véritable occupation, et qui trouvait d'ailleurs que sa nièce manquait de goût, lui signifia qu'elle n'aurait que le nom de dame d'atours, mais qu'elle entendait choisir elle-même ses étoffes, et ne céder ce soin à personne.
C'était peut-être un tort dans la position élevée qui était devenue la sienne; elle eût dû laisser prendre ce soin aux personnes de son service. Joséphine se mettait fort bien, sa taille était charmante; elle avait de la grâce dans ses moindres actions: mais sa figure, quand je l'ai connue, était loin d'être bien. Je crois que sa peau a toujours été un peu brune, mais elle l'était devenue davantage par l'usage du blanc dont elle la couvrait.
On sait combien cette préparation est dangereuse pour la peau, qu'elle finit toujours par scorifier, lorsqu'on s'en est servi long-temps. C'est ce qui était arrivé à l'impératrice; son menton particulièrement avait été tellement gâté par l'usage du blanc, qu'il n'y tenait plus que très-difficilement. Il était difficile qu'elle se fît illusion à cet égard; mais elle nous disait (et peut-être le croyait-elle elle-même) que l'état de son menton indiquait l'état de sa santé; que, lorsqu'elle n'était pas bien, sa peau était couverte de farine blanchâtre. Il arrivait souvent, lorsqu'on lui demandait des nouvelles de sa santé, qu'elle répondait: Mais pas bien; voyez, j'ai mes farines.
Ces farines, sur l'existence desquelles elle consultait bien gravement le médecin allemand d'Aix-la-Chapelle, me mirent dans un étrange embarras. Ce petit docteur vint un jour me faire une visite, il paraissait fort embarrassé de ce qu'il avait à me dire; il amena la conversation sur la santé de l'impératrice, et enfin me demanda: Madame, Sa Majesté ne porte-t-elle pas du fard? Cette question, faite avec l'accent allemand le plus prononcé, me causa beaucoup d'embarras, et encore plus d'envie de rire. Je voyais que le docteur, consulté chaque jour par Joséphine sur ce qu'elle appelait ses farines, voulait savoir à quoi s'en tenir avant d'ordonner des remèdes qu'il ne voulait lui administrer qu'en sûreté de conscience. Il avait la vue très-basse, mais à travers les lunettes qu'il portait toujours, il avait bien cru apercevoir quelque chose qui ressemblait à ce qu'il nommait du fard. Je lui répondis comme on répond à la cour; en me quittant il n'en savait pas beaucoup plus qu'en entrant. Seulement je l'engageai beaucoup à ne pas droguer Sa Majesté, et lui conseillai de s'en rapporter un peu à la nature.
Je ne sais s'il me comprit; quoi qu'il en soit, l'impératrice garda ses farines.
Je ne sais pourquoi les femmes ne conviennent jamais qu'elles portent du blanc, et ne font aucun mystère de mettre du rouge; je n'ai jamais pu comprendre la différence qu'elles font du rouge au blanc.
On préparait une grande cérémonie aux Invalides; le 14 juillet, on devait y faire une grande distribution des décorations de la Légion-d'Honneur. L'impératrice devait s'y rendre, accompagnée de sa nouvelle cour. Madame de Lavalette décida que, pour une cérémonie du matin, ces dames ne devaient porter que des robes d'étoffe, ou du crêpe et des fleurs, mais ni broderies d'or ou d'argent, ni diamans. Son avis ne fut pas suivi: on décida que la toilette des dames devait toujours être en harmonie avec celle de l'impératrice. Madame de Lavalette seule parut avec une toilette très-simple.
Le soir du 14 juillet, l'empereur nous conduisit dans la salle des antiques, qu'il voulut voir aux flambeaux. M. Denon nous accompagnait. La réputation que ce directeur du musée a acquise en pays étranger, et particulièrement en Angleterre, est une chose étonnante.
Pour nous autres Français, M. Denon était un homme aimable, ayant de la grâce dans l'esprit, dans les manières, mais nous sommes bien loin de lui accorder les talens que les Anglais lui supposent. M. Denon est placé par eux en première ligne parmi les auteurs les plus remarquables; je ne sais en vérité s'ils ne mettraient pas Voltaire à sa suite. Au reste, ce n'est point à une femme à dépriser le mérite de M. Denon. Il était laid, mais laid comme il n'est vraiment pas permis de l'être, et pas un homme n'a eu autant de succès près des dames même dans un âge très-avancé; les femmes doivent consacrer le souvenir de ces succès comme une page honorable de leur histoire, qui doit servir de réponse à toutes les accusations de frivolité qu'on leur a adressées de tous temps, et qu'on continue plus par habitude que par conviction, car personne ne peut contester que M. Denon n'a pu devoir ses succès qu'aux grâces de son esprit et de ses manières.
Joséphine partit peu de jours après la cérémonie des Invalides pour aller prendre les eaux d'Aix-la-Chapelle.
Madame de La Rochefoucault et quatre dames du palais devaient être du voyage. Je fus désignée pour l'une d'elles. Madame Auguste de Colbert, madame de Luçay et sa fille, étaient les trois autres. M. d'Harville, grand écuyer, M. de Foulers, écuyer cavalcadour, MM. de Beaumont et d'Aubusson, chambellans, composaient tout le service d'honneur, avec M. Deschamps, secrétaire des commandemens.
M. Deschamps était un homme d'un esprit fin, délié, tout-à-fait agréable. En voyage dans l'absence de l'empereur, Joséphine dînait avec toutes les personnes nommées pour l'accompagner; on y joignait l'officier de gendarmerie commandant son escorte, le colonel de la garde d'honneur qu'on lui donnait dans toutes les villes où elle séjournait. Je choisissais souvent ma place près de M. Deschamps; j'ai toujours préféré la société des hommes d'esprit amusans à celle des gens titrés ennuyeux. Il avait des manies fort drôles; celle, par exemple, d'être persuadé que l'espèce de nourriture avait quelque influence sur nos facultés intellectuelles, en sorte qu'il faisait une distinction des mets qui rendaient bêtes et de ceux qui laissaient à l'esprit tout son développement. Il prétendait qu'on devait manger des perdreaux, des viandes nourrissantes en très-petite quantité, et proscrire les légumes qui chargeaient l'estomac, et par leur digestion difficile nous rendent fort bêtes. Je donne ici sa recette pour avoir de l'esprit, bien persuadée que personne ne la suivra, car, dans ce monde je n'ai jamais rencontré aucun individu qui ne fût pas très-content du sien, et qui crût avoir besoin d'en acquérir davantage.
En traversant les Ardennes nous courûmes quelques dangers. L'empereur avait déterminé la route que nous devions suivre; malheureusement, cette route n'était tracée que sur la carte. Elle devint si mauvaise qu'on fut obligé, dans une descente très-rapide, de soutenir les voitures avec des cordes. Joséphine effrayée voulut descendre malgré la pluie et la boue qui couvrait la route. De toutes les personnes du voyage, hommes ou femmes, maîtres ou domestiques, je fus la seule qui restai dans ma voiture. J'ai remarqué souvent qu'on s'effraie de dangers imaginaires, et qu'on ne pense pas à ceux dont on est sans cesse entouré. J'en trouvais un très-réel à recevoir la pluie, à mouiller mes pieds, et à gagner un rhume presque certain. La chance d'être versée était beaucoup moins probable; on exalta beaucoup mon courage, qui ne me paraissait au contraire que de la prudence. C'est ainsi que dans le monde on ne s'entend pas toujours sur les mots; on devrait bien faire un dictionnaire qui leur donnerait leur véritable signification.
La peur que l'impératrice éprouva me rappelle celle de beaucoup de gens, lorsqu'ils entendent le tonnerre. Une femme de ma connaissance, âgée de soixante-dix ans, est toujours tourmentée à l'excès par tous les orages. Un jour je lui demandai si, dans le cours de sa longue vie, elle avait déjà vu quelqu'un tué par le tonnerre; elle me dit que non; je lui fis observer que sans doute, elle avait vu mourir autour d'elle une foule de personnes par suite d'apoplexies, de fièvres et d'accidens auxquels on ne pense jamais; que je croyais que dans tous les instans nous étions entourés de dangers qui peuvent nous atteindre avec bien plus de facilité que le tonnerre.
En parlant de cette route, je dois faire mention d'une attention charmante de Joséphine pour moi. En passant près de la forteresse du Luxembourg, elle envoya à la portière de ma voiture, qui suivait la sienne de très-près, son écuyer cavalcadour, pour me faire remarquer un ouvrage fortifié qu'on lui avait dit fait par mon père le général D***; rien au monde n'était plus aimable que ce message.
Dans la mauvaise route que nous avions parcourue, la voiture dans laquelle se trouvait madame Saint-Hilaire, première femme de chambre, versa. Elle n'arriva à Liége qu'un jour après nous. Aussitôt qu'on s'était aperçu de son absence, on avait envoyé quelques cavaliers de l'escorte pour s'informer de la cause de ce retard, et protéger son voyage. Mais ces soins ne parurent pas suffisans à madame Saint-Hilaire, qui était très-offensée que la cour entière ne fût pas bouleversée par son absence; la gravité importante de sa contenance contrastait singulièrement avec la simplicité gracieuse de sa maîtresse.