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Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. cover

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour.

Chapter 90: DE DALMATIE
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About This Book

A first-person household attendant recounts prolonged close service to a reigning figure, offering vivid anecdotes about domestic routines, family interactions, court entertainments, accidents, plots, and moments from military campaigns and official ceremonies. The narrative mixes episodic recollections—hospitality, health crises, jealousies, and intrigues—with practical details of residence, staff duties, and ceremonial arrangements, while reflecting on loyalty, temperament, and how private habits and relationships shape public authority over the course of sustained service.

Voyage de l'empereur en Italie.—Peu de temps pour les préparatifs.—Services complets envoyés sous diverses directions.—Service de la chambre en voyage.—Constant inséparable de l'empereur.—Fourgon du service de la bouche.—Ordre réglé pour les repas de l'empereur en voyage.—Déjeuners de l'empereur en plein champ.—Les anciens officiers de bouche du roi au service de l'empereur.—M. Colin et M. Pfister.—MM. Soupe et Pierrugues.—Arrivée subite de l'empereur à Milan.—Illumination improvisée.—Joie du prince Eugène et des Milanais.—Affection et respect de l'empereur pour la vice-reine.—Constant complimenté par le vice-roi.—L'empereur au théâtre de la Scala.—Passage par Brescia et Vérone.—Aspect de la Lombardie.—Terreur inspirée à Constant par les harangues officielles.—Course dans Vicence.—L'empereur très-matinal en voyage.—Les rizières.—Paysages pittoresques.


Au mois de novembre de cette année, je suivis Leurs Majestés en Italie. Nous savions quelques jours à l'avance que l'empereur ferait ce voyage; mais, comme il arriva pour tous les autres, ni le jour, ni même la semaine, n'étaient fixés, et nous n'apprîmes que le 15 au soir que l'on partirait le 16 de grand matin. Je passai la nuit, comme toute la maison de Sa Majesté; car pour arriver à l'incroyable perfection de soins dont l'empereur était entouré dans ses voyages, il fallait que tout le monde fût sur pied dès que l'heure du départ était à peu près désignée; je passai donc la nuit à préparer le service de Sa Majesté, pendant que ma femme apprêtait mon propre bagage. J'avais à peine fini lorsque l'empereur me demanda. Cela voulait dire que dix minutes après nous serions en route: à quatre heures du matin Sa Majesté monta en voiture.

Comme on ne savait jamais à quelle heure ni par quelle route l'empereur se mettrait en voyage, le grand maréchal, le grand écuyer et le grand chambellan envoyaient un service complet sur les différentes routes où l'on croyait que Sa Majesté pourrait passer. Le service de la chambre était composé d'un valet de chambre et d'un garçon de garde-robe. Pour moi, je ne quittais jamais la personne de Sa Majesté, et ma voiture suivait toujours de très-près la sienne. La voiture appartenant à ce service était garnie d'un lit en fer avec ses accessoires, d'un nécessaire de linge, d'habits, etc. Je connais peu le service de l'écurie; voici comment était organisé celui de la bouche. Il y avait une voiture à peu près dans la forme des coucous de la place Louis XV à Paris, avec une grande cave et une énorme vache. La cave contenait le vin de Chambertin pour l'empereur, et les vins fins pour la table des grands officiers. Le vin ordinaire s'achetait sur les lieux. Dans la vache étaient la batterie de cuisine et un fourneau portatif; dans la voiture, un maître-d'hotel, deux cuisiniers et un garçon de fourneau. Il y avait de plus un grand fourgon chargé de provisions et de vin pour remplir la cave à mesure qu'elle se vidait. Toutes ces voitures avaient quelques heures d'avance sur celle de l'empereur. C'était le grand maréchal qui désignait l'endroit où devait se faire le déjeuner. On descendait soit à l'archevêché, soit à l'hôtel-de-ville, soit chez le sous-préfet, ou enfin chez le maire à défaut d'autorités administratives. Arrivé à la maison désignée, le maître d'hôtel s'entendait pour les approvisionnemens; les fourneaux s'allumaient, les broches tournaient. Si l'empereur descendait pour prendre le repas préparé, les provisions consommées étaient sur-le-champ remplacées autant qu'il était possible. On regarnissait les voitures de volailles, de pâtés, etc. Avant le départ chaque chose était payée par le contrôleur, des présens étaient faits aux maîtres de la maison, et tout ce qui n'était pas nécessaire à la fourniture du service restait au profit de leurs domestiques. Mais il arrivait quelquefois que l'empereur trouvant qu'il était trop tôt pour déjeuner, ou voulant faire une plus longue journée, ordonnait de passer outre. Alors tout était emballé de nouveau, et le service continuait sa route. Quelquefois aussi l'empereur faisait halte en plein champ, descendait, s'asseyait sous un arbre et demandait son déjeuner. Roustan et les valets de pied tiraient les provisions de la voiture de Sa Majesté, qui était garnie de petites casseroles d'argent couvertes, et contenant poulets, perdreaux, etc. Les autres voitures fournissaient leur contingent. M. Pfister servait l'empereur, et chacun mangeait un morceau sous le pouce. On allumait du feu pour chauffer le café, et moins d'une demi-heure après tout avait disparu. Les voitures roulaient dans le même ordre qu'avant la halte.

L'empereur avait pour maître d'hôtel et cuisiniers presque toutes les personnes élevées dans la maison du roi ou des princes. C'étaient MM. Dunau, Léonard, Rouff, Gérard. M. Colin était chef d'office et devint maître-d'hôtel contrôleur, après le malheur arrivé à M. Pfister, qui devint fou à la campagne de 1809. Tous étaient des serviteurs pleins de zèle et d'habileté. Comme dans toutes les maisons de souverain, chaque partie de la cuisine avait son chef. C'étaient MM. Soupé et Pierrugues qui avaient la fourniture des vins; les fils de ces messieurs suivaient l'empereur à tour de rôle.

Nous voyageâmes avec une vitesse extrême jusqu'au Mont-Cénis; mais arrivés à ce passage, il fallut bien ralentir la rapidité de notre course: le temps était affreux depuis plusieurs jours, et la route dégradée par la pluie qui tombait encore par torrens au moment de notre passage. L'empereur arriva à Milan le 22 à midi, et, malgré notre retard au Mont-Cénis, le reste du voyage avait été si prompt que personne n'attendait encore Sa Majesté. Le vice-roi n'apprit l'arrivée de son beau-père que lorsque celui-ci n'était plus qu'à une petite demi-lieue de la ville. Nous le vîmes arriver à toute bride, suivi d'un très-petit nombre de personnes. L'empereur ordonna que l'on arrêtât, et aussitôt que la portière fut ouverte il tendit la main au prince Eugène, en lui disant du ton le plus affectueux: «Allons, montez avec nous, beau prince, nous entrerons ensemble.»

Malgré la surprise qu'avait causée l'arrivée encore inattendue de l'empereur, nous étions à peine entrés dans la ville que toutes les maisons étaient illuminées; les beaux palais Litta, Casani, Melzi et beaucoup d'autres brillaient de mille feux. La magnifique coupole du dôme de la cathédrale était couverte de pots à feu et de verres de couleur; au milieu du Forum-Bonaparte, dont les allées étaient aussi illuminées, on voyait la statue équestre et colossale de l'empereur; des deux côtés on avait disposé des transparens en forme d'étoiles, portant les lettres initiales de S. M. I. et R. À huit heures, tout le peuple était en mouvement à l'entour du château, où un superbe feu d'artifice fut tiré, tandis qu'une excellente musique exécutait des symphonies guerrières. Toutes les autorités de la ville furent admises auprès de Sa Majesté.

Le lendemain matin, il y eut au château conseil des ministres, que Sa Majesté présida. À midi, l'empereur monta à cheval pour assister à la messe célébrée par le grand-aumônier du royaume. La place du dôme était couverte d'une foule immense, au travers de laquelle l'empereur s'avançait au pas de son cheval, ayant auprès de lui son altesse impériale le vice-roi et son état-major. Le noble visage du prince Eugène exprimait toute la joie qu'il ressentait en revoyant son beau-père, pour lequel il eut toujours tant de respect et d'affection filiale, et en entendant les acclamations du peuple, qui ne lui manquaient jamais, mais qui redoublaient encore en ce moment.

Après le Te Deum, l'empereur passa sur la place la revue des troupes, et partit aussitôt avec le vice-roi pour Monza, palais qu'habitait la vice-reine. Il n'y avait aucune femme pour laquelle l'empereur eût un ton plus affable, et en même temps plus respectueux, que pour la princesse Amélie; mais aussi nulle princesse et même nulle femme ne fut plus belle et plus vertueuse. Il était impossible devant l'empereur de parler de beauté et de vertu, sans qu'il citât aussitôt pour exemple la vice-reine. Le prince Eugène était bien digne d'une épouse aussi accomplie. Il l'appréciait à sa valeur, et j'étais heureux de voir sur les traits de cet excellent prince l'expression du bonheur dont il jouissait. Au milieu des soins qu'il prenait pour aller au devant de tous les désirs de son beau-père, je fus assez heureux pour qu'il voulût bien m'adresser plusieurs fois la parole, me témoignant tout l'intérêt qu'il avait pris, disait-il, à mon avancement dans le service et dans les bontés de l'empereur. Rien ne pouvait me faire plus de plaisir que ces marques de souvenir d'un prince pour lequel j'ai toujours conservé l'attachement le plus sincère, et, si j'ose le dire, le plus tendre.

L'empereur resta fort long-temps avec la vice-reine, dont l'esprit égalait la bienveillance et la beauté. Il revint à Milan pour dîner; immédiatement après, les dames reçues à la cour lui furent présentées. Le soir, je suivis Sa Majesté au théâtre de la Scala. L'empereur n'assista point à toute la représentation. Il se retira de bonne heure dans ses appartemens, et travailla une grande partie de la nuit; ce qui ne nous empêcha point de rouler sur la route de Vérone avant huit heures du matin.

Sa Majesté ne fit que traverser Brescia et Vérone. J'aurais bien voulu avoir, chemin faisant, le temps de voir les curiosités de l'Italie. Mais cela n'était pas facile à la suite de l'empereur, qui ne s'arrêtait que pour passer les troupes en revue, et aimait mieux visiter des fortifications que des ruines.

À Vérone, Sa Majesté dîna ou soupa (car il était assez tard) avec leurs majestés le roi et la reine de Bavière, qui y étaient arrivés presque en même temps que nous, et le lendemain de très-grand matin nous partîmes pour Vicence.

Quoique la saison fût déjà avancée, je jouis avec délices du beau spectacle qui attend le voyageur sur la route de Vérone à Vicence. Que l'on se figure une plaine immense, coupée en d'innombrables champs, lesquels sont bordés de diverses espèces d'arbres d'une forme élancée, mais surtout d'ormes et de peupliers, qui forment ainsi en tout sens des allées à perte de vue. La vigne serpente autour de leurs troncs, s'élève avec eux et s'enlace à chacune de leurs branches. Cependant quelques rameaux de la vigne abandonnent l'arbre qui lui sert de soutien, et pendent jusqu'à terre, tandis que d'autres s'étendent comme une guirlande d'un arbre à l'autre. Au dessous de ces berceaux naturels on voit au loin et auprès de magnifiques champs de blé, du moins je les avais vus lors de mes voyages précédens; car dans celui-ci la moisson était faite depuis plusieurs mois.

Sur la fin d'une journée que je passai fort agréablement, pour ma part, à admirer ces fertiles plaines, nous entrâmes dans Vicence. Les autorités avec la population presque tout entière attendaient l'empereur sous un superbe arc-de-triomphe, à l'entrée de la ville. Nous mourions de faim, et Sa Majesté elle-même dit le soir, à son coucher, qu'elle était, en entrant dans Vicence, très-disposée à se mettre à table. Je tremblais donc à l'idée de ces longues harangues italiennes, que je trouvais plus longues encore que celles de France, sans doute parce que je n'en comprenais pas un mot. Mais heureusement les magistrats de Vicence furent assez bien avisés pour ne pas abuser de notre position; leur discours ne demanda que quelques minutes.

Le soir Sa Majesté alla au spectacle. J'étais fatigué, et j'aurais voulu profiter de l'absence de l'empereur pour prendre quelque repos; mais quelqu'un vint m'engager à monter au couvent des Servites pour jouir de l'effet des illuminations de la ville; je m'y rendis et j'eus sous les yeux un magnifique spectacle. On aurait dit que la ville était en feu. En rentrant au palais occupé par Sa Majesté, j'appris qu'elle avait donné l'ordre que tout fût prêt pour son départ à deux heures après minuit. J'avais une heure pour dormir, et j'en profitai.

À l'heure indiquée par lui, l'empereur monta en voiture, et nous voilà roulant avec la rapidité de l'éclair sur la route de Stra, où nous passâmes la nuit. Le lendemain, de très-grand matin, nous repartîmes, suivant une longue chaussée élevée à travers des marais. Le paysage est à peu près le même, mais toutefois moins agréable qu'avant d'arriver à Vicence. Ce sont toujours des plantations de mûriers et d'oliviers qui donnent une huile parfaite, des champs de maïs et de chanvre, entrecoupés de prairies. On voit de plus commencer au delà de Stra la culture du riz. Quoique les rizières doivent rendre le pays mal sain, il ne passe pourtant pas pour l'être plus qu'un autre. On voit à droite et à gauche de la route des maisons élégantes et des cabanes couvertes en chaume, mais propres et d'un charmant effet. La vigne est peu cultivée dans cette partie, où elle ne pourrait guère réussir, le terrain étant trop bas et trop humide. Il se trouve cependant quelques vignobles sur les hauteurs. La végétation dans toute la contrée est d'une richesse et d'une vigueur incroyables; mais les dernières guerres ont laissé des traces qu'une longue paix pourra seule effacer.


CHAPITRE XXIII.

Arrivée à Fusina.—La péote et les gondoles de Venise.—Aspect de Venise.—Saluts de l'empereur.—Entrée du cortége impérial dans le grand canal.—Jardin et plantations improvisées par l'empereur.—Spectacle nouveau pour les Vénitiens.—Conversation de l'empereur avec le vice-roi et le grand-maréchal.—L'empereur parlant très-bien, mais ne causant pas.—Observation de Constant sur un passage du journal de madame la baronne de V***.—Opinion de l'empereur sur l'ancien gouvernement de Venise.—Le lion devenu vieux.—Le doge, sénateur français.—L'empereur décidé à faire respecter le nom français.—Visite à l'arsenal.—Ecueils dangereux.—La tour d'observation.—Les chantiers.—Le Bucentaure.—Chagrin d'un marinier, ancien serviteur du doge.—Les noces du doge avec la mer, interrompues par l'arrivée des Français.—Douleur du dernier doge Ludovico Manini.—Les gondoliers.—Course de barques et joute sur l'eau, en présence de l'empereur.—Coup d'œil de la place Saint-Marc pendant la nuit.—Habitudes et travail de l'empereur à Venise.—Visite à l'église de Saint-Marc et au palais du doge.—Le môle.—La tour de l'horloge.—Mécanique de l'horloge.—Les prisons.—Visite rendue par Constant et Roustan à une famille grecque.—Constant questionné par l'empereur.—Curiosité de Constant désappointée.—Enthousiasme d'une belle Grecque pour l'empereur.—Vigilance maritale et enlèvement.—Décret de l'empereur en faveur des Vénitiens.—Départ de Venise et retour eu France.


En arrivant à Fusina, l'empereur y trouva les autorités de Venise qui l'attendaient. Sa Majesté s'embarqua sur la péote ou gondole de la ville, et accompagnée d'un nombreux cortége flottant, elle s'avança vers Venise. Nous suivions l'empereur dans de petites gondoles noires qui ressemblent à des tombeaux flottans. La Brenta en était couverte autour de nous, et rien n'était plus singulier que d'entendre sortir de ces cercueils, si tristes à voir, des concerts délicieux de voix et d'instrumens. Cependant la barque qui portait Sa Majesté, et les gondoles des principaux personnages de sa suite, étaient ornées avec beaucoup de magnificence.

Nous arrivâmes ainsi jusqu'à l'embouchure du fleuve; là il fallut attendre près d'une demi-heure jusqu'à ce qu'on eût ouvert les écluses, ce qui se fit peu à peu et avec précaution, sans quoi les eaux de la Brenta, retenues dans leur canal, où elles étaient élevées beaucoup au dessus du niveau de la mer, s'élançant tout d'un coup et avec une chute violente, auraient entraîné et submergé nos gondoles. Sortis des eaux de la Brenta, nous nous trouvâmes dans le golfe, et nous vîmes au loin s'élever du milieu de la mer la merveilleuse ville de Venise. Des barques, des gondoles, et même des navires d'un port considérable, chargés de toute la population aisée et de tous les mariniers de Venise, en habit de fête, arrivèrent de tous côtés, passant, repassant et se croisant en tous sens avec une adresse et une rapidité extrême.

L'empereur était debout sur l'arrière de la péote, et à chaque nouvelle gondole qui passait près de la sienne, il répondait aux acclamations et aux cris de viva Napoleone imperatore e re! par un de ces profonds saluts qu'il faisait avec tant de grâce et de dignité, ôtant son chapeau sans baisser la tête, et le descendant le long de son corps, presque jusqu'à ses genoux.

Escortée de cette innombrable flottille, dont la péote de la ville semblait être le vaisseau amiral, Sa Majesté entra enfin dans le grand canal que bordent des deux côtés les façades de superbes palais, dont toutes les fenêtres étaient pavoisées de drapeaux et garnies de spectateurs. L'empereur descendit devant le palais des procurateurs, où il fut reçu par une députation de membres du sénat et de nobles vénitiens; il s'arrêta un instant sur la place St-Marc, parcourut quelques rues intérieures et choisit l'emplacement d'un jardin dont l'architecte de la ville lui présenta le plan, qui fut exécuté dans une campagne. Ce fut un spectacle nouveau pour les Vénitiens que des arbres plantés en pleine terre, des charmilles et des pelouses.

L'absence complète de verdure et de végétation, et le silence qui règne dans les rues de Venise, où l'on n'entend jamais le pas d'un cheval ni le bruit d'une voiture, les chevaux et les voitures étant choses entièrement inconnues dans cette ville toute marine, doivent lui donner dans les temps ordinaires un air triste et abandonné; mais cette tristesse avait entièrement disparu pendant le séjour de Sa Majesté.

Le prince vice-roi et le grand-maréchal assistèrent le soir au coucher de l'empereur, et en le déshabillant, j'entendis une partie de leur entretien qui roula tout entier sur le gouvernement de Venise avant la réunion de cette république à l'empire français. Sa Majesté parla presque toute seule; le prince Eugène et le maréchal Duroc se contentaient de jeter, de temps à autre, dans la conversation deux ou trois paroles, comme pour fournir un nouveau texte à l'empereur et empêcher que celui-ci ne s'arrêtât et ne mît trop tôt fin à ses discours, véritables discours en effet, puisque Sa Majesté tenait toujours le dé et ne laissait que peu de chose à dire aux autres. C'était assez son habitude; mais personne ne songeait à s'en plaindre, tant les idées de l'empereur étaient la plupart du temps intéressantes, neuves et spirituellement exprimées. Sa Majesté ne causait pas, comme on l'a dit avec raison dans le journal que j'ai joint ci-dessus à mes Mémoires; mais elle parlait avec un charme inexprimable, et là-dessus il me semble que l'auteur du journal à Aix-la-Chapelle n'a pas assez rendu justice à l'empereur.

Au coucher dont il était tout à l'heure question, Sa Majesté parla de l'ancien état de Venise, et par ce qu'elle en dit j'en appris plus sur ce sujet que je ne l'aurais pu faire dans le meilleur livre. Le vice-roi ayant observé que quelques patriciens regrettaient l'ancienne liberté, l'empereur s'écria: «La liberté! fadaise! il n'y avait plus de liberté à Venise, et il n'y en avait jamais eu que pour quelques familles nobles qui opprimaient le reste de la population. La liberté avec le conseil des dix! la liberté avec les inquisiteurs d'état! la liberté avec les lions dénonciateurs, et les cachots, et les plombs de Venise!» Le maréchal Duroc remarqua que, sur la fin, ce régime sévère s'était beaucoup adouci. «Oui, sans doute, reprit l'empereur, le lion de Saint-Marc était devenu vieux; il n'avait plus ni dents ni ongles. Venise n'était plus que l'ombre d'elle-même, et son dernier doge a trouvé qu'il montait en grade en devenant sénateur de l'empire français.» Sa Majesté, voyant que cette idée faisait sourire le prince vice-roi, ajouta fort gravement: «Je ne plaisante pas, Messieurs. Un sénateur romain se piquait d'être plus qu'un roi; un sénateur français est au moins l'égal d'un doge. Je veux que les étrangers s'accoutument au plus grand respect vis-à-vis des corps constitués de l'empire, et même à traiter avec une haute considération le simple titre de citoyen français. Je ferai en sorte qu'ils en viennent là. Bonsoir, Eugène. Duroc, ayez soin que la réception de demain se fasse d'une manière convenable. Cette cérémonie terminée, nous irons visiter l'arsenal. Adieu, Messieurs. Constant, vous reviendrez dans dix minutes chercher mon flambeau; je me sens en train de dormir. On est bercé comme un enfant dans ces gondoles.»

Le lendemain, Sa Majesté après avoir reçu les hommages des autorités de Venise, se rendit à l'arsenal. C'est un édifice immense, fortifié avec un soin qui devrait le rendre imprenable. L'aspect de l'intérieur est singulier, à cause de plusieurs petites îles, jointes ensemble par des ponts. Les magasins et les divers corps de bâtimens de la forteresse ont ainsi l'air de flotter à la surface des eaux. L'entrée du côté de la terre, par laquelle nous fûmes introduits, est un très-beau pont en marbre, avec des colonnes et des statues. Du côté de la mer, il se trouve aux approches de l'arsenal beaucoup de rochers et de bancs de sable dont la présence est indiquée par de longs pieux. On nous dit qu'en temps de guerre ces pieux étaient retirés, ce qui exposait les bâtimens ennemis, assez imprudens pour s'engager parmi ces écueils, à échouer infailliblement. L'arsenal pouvait équiper autrefois quatre-vingt mille hommes, infanterie et cavalerie, indépendamment d'un grand nombre d'armemens complets pour des vaisseaux de guerre.

L'arsenal est bordé de tours élevées d'où la vue s'étend au loin dans toutes les directions. Sur la plus haute de ces tours placée au centre de l'édifice, comme sur toutes les autres, il y a jour et nuit des sentinelles qui signalent l'arrivée des vaisseaux qu'elles peuvent apercevoir à une très-grande distance. Rien de plus magnifique que les chantiers de construction pour les vaisseaux. Deux mille hommes peuvent y travailler à l'aise. Les voiles sont faites par des femmes sur lesquelles d'autres femmes d'un certain âge exercent une active surveillance.

L'empereur ne s'arrêta que peu de temps à regarder le Bucentaure; c'est ainsi qu'on appelle le superbe vaisseau sur lequel le doge de Venise célébrait ses noces avec la mer. Un Vénitien ne voit jamais sans un profond chagrin ce vieux monument de l'ancienne puissance de sa patrie. Quelques personnes de la suite de l'empereur et moi, nous nous étions fait accompagner par un marinier qui avait les larmes aux yeux en nous racontant en mauvais français que, la dernière fois qu'il avait vu le mariage du doge avec la mer Adriatique, c'était en 1796, un an avant la prise de Venise. Cet homme nous dit qu'il se trouvait alors au service du dernier doge de la république, le seigneur Louis Monini; que l'année suivante (1797) les Français étaient entrés dans Venise, à l'époque ordinaire des noces du doge avec la mer, qui se faisaient le jour de l'Ascension, et que depuis ce temps, la mer était restée veuve. Notre bon marinier nous fit le plus touchant éloge de son ancien maître, qui, suivant lui, n'avait jamais pu se résoudre à prêter serment d'obéissance aux Autrichiens, et s'était évanoui en leur remettant les clefs de la ville.

Les gondoliers sont à la fois domestiques, commissionnaires, confidens, compagnons d'aventures de la personne qui les prend à son service. Rien n'égale le courage, la fidélité et la gaîté de ces braves marins. Ils s'exposent sans crainte aux tempêtes de la mer dans leurs minces gondoles, et leur adresse est si grande qu'ils circulent avec une incroyable vitesse dans les canaux les plus étroits, se croisent, se suivent et se dépassent sans cesse, sans jamais se heurter.

Je me trouvai à même de juger de l'habileté de ces hardis mariniers, le lendemain même de notre visite à l'arsenal. Sa Majesté s'étant fait conduire à travers les lagunes jusqu'au port fortifié de Mala-mocco, les gondoliers lui donnèrent, à son retour, le spectacle d'une course de barques et de joutes sur l'eau. Le même jour il y eut spectacle par ordre au grand théâtre, et toute la ville fut illuminée. Du reste on pourrait croire à Venise que c'est tous les jours fête publique et illumination générale. L'usage étant d'employer la plus grande partie de la nuit aux affaires ou aux plaisirs, les rues sont aussi bruyantes, aussi pleines de monde à minuit, qu'à Paris à quatre heures de l'après-midi. Les boutiques, surtout celles de la place Saint-Marc, sont éclairées d'une manière éblouissante, et la foule remplit les petits pavillons ornés et illuminés où l'on vend du café, des glaces et des rafraîchissemens de toute espèce.

L'empereur n'avait point adopté le genre de vie des Vénitiens. Il se couchait aux mêmes heures qu'à Paris, et quand il ne passait point la journée à travailler avec ses ministres, il se promenait en gondole dans les lagunes ou visitait les principaux établissemens et les édifices publics de Venise. Ce fut ainsi que je vis, à la suite de Sa Majesté, l'église de Saint-Marc et l'ancien palais du doge.

L'église de Saint-Marc a cinq entrées superbement décorées de colonnes de marbre; les portes en sont de bronze et à sculptures. Au dessus de la porte du milieu, étaient autrefois les quatre fameux chevaux de bronze que l'empereur avait fait transporter à Paris pour en orner l'arc de triomphe de la place du Carrousel. La tour de l'église en est séparée par une petite place, du milieu de laquelle elle s'élance à une hauteur de plus de trois cents pieds. On y monte par une rampe sans marches, très-commode; et parvenu au sommet, on a sous les yeux les points de vue les plus magnifiques: Venise avec ses innombrables îles chargées de palais, d'églises et de fabriques, et, se prolongeant au loin dans la mer, une digue immense, large de soixante pieds, haute de plusieurs toises et bâtie en grosses pierres de taille. Cet ouvrage gigantesque entoure Venise et toutes ses îles, et la défend contre les irruptions de la mer.

Les Vénitiens font profession d'une admiration toute particulière pour l'horloge établie dans une tour qui en tire son nom. La mécanique indique la marche du soleil et de la lune à travers les douze signes du zodiaque. On voit, dans une niche au dessus du cadran, une image de la Vierge, bien dorée et de grandeur naturelle. On nous dit qu'à certaines fêtes de l'année, chaque coup de cloche faisait paraître deux anges avec une trompette à la main, et suivis des trois mages qui venaient se prosterner aux pieds de la vierge Marie. Je ne vis rien de tout cela, mais seulement deux grandes figures noires frappant les heures sur la cloche avec des massues de fer.

Le palais du doge est d'un aspect assez sombre, et les prisons qui n'en sont séparées que par un étroit canal, rendent cet aspect encore plus triste.

On trouve à Venise des marchands de toutes les nations. Les juifs et les Grecs y sont très-nombreux. Roustan, qui entendait la langue de ces derniers, était recherché par les plus considérables d'entre eux. Les chefs d'une famille grecque se rendirent un jour auprès de lui pour l'engager à venir les visiter; leur habitation était située dans une des îles dont Venise est entourée. Roustan me fit part du désir qu'il éprouvait d'aller leur rendre une visite. Je fus enchanté de la proposition qu'il me fit de l'accompagner. Arrivés dans leur île, nous fûmes reçus par nos Grecs, qui étaient des négocians fort riches, comme d'anciennes connaissances. L'espèce de parloir dans lequel on nous fit entrer était non-seulement d'une propreté recherchée, mais encore d'une grande élégance. Un large divan ornait le tour de la salle dont le parquet était couvert de nattes artistement tressées. Nos hôtes étaient au nombre de six qui étaient associés pour le même commerce. Je me serais passablement ennuyé, si l'un d'eux, qui parlait français, ne se fût entretenu avec moi. Les autres s'entretenaient dans leur langue avec Roustan. On nous offrit du café, des fruits, des sorbets et des pipes. Je n'ai jamais aimé à fumer, et connaissant d'ailleurs le dégoût prononcé de l'empereur pour les odeurs en général, et en particulier pour celle du tabac, je refusai la pipe, et j'exprimai la crainte que mes vêtemens ne se ressentissent du voisinage des fumeurs. Je crus m'apercevoir que cette délicatesse me faisait baisser considérablement dans l'estime de nos hôtes. Toutefois, quand nous les quittâmes, ils nous engagèrent avec beaucoup d'instances à renouveler notre visite. Il nous fut impossible d'accepter, le séjour de l'empereur ne devant pas se prolonger.

À mon retour, l'empereur me demanda si j'avais parcouru la ville, ce que j'en pensais, si j'étais entré dans quelques maisons, enfin ce qui m'avait semblé digne de remarque. Je répondis de mon mieux, et comme Sa Majesté était en ce moment d'une gaieté causeuse, je lui parlai de notre excursion et de notre visite à la famille grecque. L'empereur me demanda ce que ces Grecs pensaient de lui. «Sire, répondis-je, celui qui parle français m'a paru être un homme entièrement dévoué à Votre Majesté. Il m'a parlé de l'espérance qu'il avait, lui comme ses frères, que l'empereur des Français, qui était allé combattre les mamelucks en Égypte, pourrait aussi quelque jour se faire le libérateur de la Grèce.»

—Ah! monsieur Constant, me dit ici l'empereur en me pinçant vertement, vous vous mêlez de faire de la politique!—Pardonnez-moi, Sire, je n'ai fait que répéter ce que j'avais entendu. Il n'est pas étonnant que tous les opprimés comptent sur le secours de Votre Majesté. Ces pauvres Grecs ont l'air d'aimer avec passion leur patrie, et surtout ils détestent cordialement les Turcs.—C'est bon, c'est bon, dit Sa Majesté; mais j'ai, avant tout, à m'occuper de mes affaires. Constant, poursuivit Sa Majesté, changeant subitement le terrain de la conversation dont elle daignait m'honorer, et souriant d'un air d'ironie, que dites-vous de la tournure des belles Grecques? Combien avez-vous vu de modèles dignes de Canova et de David?» Je me vis obligé de répondre à Sa Majesté que ce qui m'avait le plus engagé à accepter la proposition de Roustan était l'espérance de voir quelques-unes de ces beautés si vantées, et que je m'étais trouvé cruellement désappointé de ne pas apercevoir l'ombre d'une femme. Sur cet aveu naïf, l'empereur, qui s'y attendait d'avance, partit d'un éclat de rire, se rejeta sur mes oreilles, et m'appela libertin:—Vous ne savez donc pas, monsieur le drôle, que vos bons amis les Grecs ont adopté les usages de ces Turcs qu'ils détestent si cordialement, et qu'ils enferment, comme eux, leurs femmes et leurs filles, pour qu'elles ne paraissent jamais devant les mauvais sujets de votre espèce.»

Quoique les dames grecques de Venise soient surveillées d'assez près par leurs maris, elles ne sont pourtant point recluses ni parquées dans un sérail comme les femmes des Turcs. Pendant notre séjour à Venise, un grand personnage parla à Sa Majesté d'une jeune et belle Grecque, admiratrice enthousiaste de l'empereur des Français. Cette dame ambitionnait vivement l'honneur d'être reçue par Sa Majesté, dans l'intérieur de ses appartemens. Quoique très-surveillée par un mari jaloux, elle avait trouvé moyen de faire parvenir à l'empereur une lettre dans laquelle elle lui peignait toute l'étendue de son amour et de son admiration. Cette lettre, écrite avec une passion véritable et une tête exaltée, inspira à Sa Majesté le désir de voir et d'en connaître l'auteur; mais il fallait des précautions. L'empereur n'était pas homme à user de sa puissance pour enlever une femme à son mari; cependant tout le soin que l'on apporta dans la conduite de cette affaire n'empêcha pas le mari de se douter des projets de sa femme; aussi, avant qu'il fût possible à celle-ci de voir l'empereur, elle fut enlevée et conduite fort loin de Venise, et son prudent époux eut soin de cacher sa fuite et de dérober ses traces. Lorsqu'on vint annoncer cette disparition à l'empereur: «Voilà, dit en riant Sa Majesté, un vieux fou qui se croit de taille à lutter contre sa destinée.» Sa Majesté ne forma d'ailleurs aucune liaison intime pendant notre séjour à Venise.

Avant de quitter cette ville, l'empereur rendit un décret qui y fut reçu avec un enthousiasme inexprimable, et ajouta encore au regret que le départ de Sa Majesté causait aux habitans de Venise. Le département de l'Adriatique, dont Venise était le chef-lieu, fut agrandi de toutes les côtes maritimes, depuis la ville d'Aquilée jusqu'à celle d'Adria. Le décret portait en outre que le port serait réparé, les canaux creusés et nettoyés, la grande muraille de Palestrina, dont j'ai parlé plus haut, et les jetées qui sont en avant continuées et entretenues; qu'il serait creusé un canal de communication entre l'arsenal de Venise et le passage de Mala-mocco; enfin que ce passage lui-même serait déblayé et rendu assez profond pour que les vaisseaux de ligne de soixante-quatorze pussent y entrer et en sortir.

D'autres articles concernaient les établissemens de bienfaisance, dont l'administration fut confiée à une espèce de conseil dit congrégation de charité, et la cession à la ville, par le domaine royal, de l'île de Saint-Christophe pour servir de cimetière général; car jusqu'alors avait prévalu à Venise, comme dans le reste de l'Italie, l'usage pernicieux d'enterrer les morts dans les églises. Enfin le décret ordonnait l'adoption d'un nouveau mode d'éclairage pour la belle place Saint-Marc, la construction de nouveaux quais, passages, etc.

Lorsque nous quittâmes Venise, l'empereur fut conduit au rivage par une masse de population aussi nombreuse au moins que celle qui l'avait accueilli à son arrivée. Trévise, Udine, Mantoue rivalisèrent d'empressement à recevoir dignement Sa Majesté. Le roi Joseph avait quitté l'empereur pour retourner à Naples; le prince Murat et le vice-roi accompagnaient Sa Majesté.

L'empereur ne s'arrêta que deux ou trois jours à Milan et continua sa route. En arrivant dans la plaine de Marengo, il y trouva les magistrats et la population d'Alexandrie qui l'y attendaient, et qui l'y reçurent à la clarté d'une multitude de flambeaux. Nous ne fîmes que passer par Turin. Le 30 décembre nous gravissions encore le mont Cénis, et le 1er janvier, au soir, nous étions arrivés aux Tuileries.


AVERTISSEMENT

DE L'ÉDITEUR

Le troisième volume des Mémoires de Constant a initié le lecteur aux délassemens et à la vie intérieure de Napoléon pendant la campagne de 1807. On y voit comment le grand-capitaine employait ses loisirs à Varsovie et à son quartier-général de Finkenstein; et certes l'intérêt ne manque pas à ce spectacle du vainqueur de Friedland conduisant à la fois ses plaisirs et ses travaux militaires, qui étaient sans doute aussi le plus vif de ses plaisirs. Toutefois M. Constant n'ayant pu avoir aucune prétention à raconter ces travaux, l'éditeur ne s'est point dissimulé ce qu'il y a, dans ce point de vue rétréci, d'incomplet, et par conséquent d'inexact.

Peindre César dameret n'est pas peindre César; c'est en exposer le côté faible et défectueux au jour le moins favorable. Ce n'est pas que, même en ne la considérant que de ce côté, la vie de Napoléon ne soit encore susceptible d'un vif intérêt; mais il y aurait peut-être à ne la montrer que sous cet aspect quelque chose comme de l'injustice.

L'éditeur espère s'être d'avance mis à l'abri de ce reproche par la publication des pièces inédites suivantes, qu'il prend lui seul sous sa responsabilité, comme étant, ainsi qu'on le peut croire, tout-à-fait étrangères à M. Constant. On ne trouvera ici que celles qui se rapportent à la campagne de 1807; l'éditeur en possède de non moins curieuses sur les campagnes des années ultérieures.

Tandis que dans le Nord Napoléon combattait les Russes en personne, le maréchal Marmont, alors général, commandait contre eux l'armée de Dalmatie, et, avec six mille Français, culbutait à Castel-Novo dix-sept mille Russes et Monténégrins. Le premier des documens suivans est un rapport fait au nom du général en chef de cette brave armée. Les autres sont des dépêches ou des ordres expédiés par l'empereur de son quartier-général à Finkenstein, avant, pendant et après la bataille de Friedland. Il suffit sans doute d'avoir dit en deux mots quelles sont ces pièces officielles; et l'éditeur n'insistera pas davantage sur l'intérêt qu'elles devront offrir, et aux militaires, et même à toutes les classes de lecteurs.


ARMÉE

DE DALMATIE

à s. a. s. le prince ministre de la guerre.

Le général de brigade Launay était encore le 5 du courant avec ses deux bataillons et deux pièces de canon sur les bords de la Trebinschiza, attendant le rassemblement des Turcs de Mostar, Uthovo et Stolatz; les commandans turcs annonçaient leur prochain départ, mais ne l'avaient pas encore effectué, attendant la nouvelle lune, moins défavorable, disaient-ils, aux combats que la précédente. Les Turcs de Nixichy, plus pressés par la nécessité de se défendre, n'ont pas attendu ce renouvellement de lune pour combattre les Russes et les Monténégrins qui les tenaient assiégés; ils ont fait une sortie générale qui a surpris les ennemis et les a séparés. Il est probable que les Russes se sont repliés sur Castel-novo; ils avaient à Nixichy huit cents hommes avec deux pièces de canon, 33et les Monténégrins de trois à quatre mille hommes; leur évêque y était en personne. Clobuck a été aussi débloqué, et les Turcs de ces contrées ont enlevé quatre mille têtes, soit des Monténégrins, soit des Morlaques rebelles. Par suite de cette affaire, un grand nombre de têtes de Monténégrins ont été envoyées au pacha de Bosnie, parmi lesquelles il y a celles de trois des principaux comtes de Montenero.

Nous serons incessamment informés si les Russes sont tous rentrés dans les bouches, ou tiennent encore la montagne; leur nombre est toujours de deux mille cinq cents environ.

Les Turcs ont besoin de l'impulsion que nous leur donnons pour lever des masses imposantes, et sous ce rapport, le petit corps qui est disposé pour agir de concert avec eux, ne peut que produire un résultat avantageux, et cette circonstance déterminera peut-être aussi le pacha de Scutari à attaquer de son côté.

Le colonel Sorbier, aide de camp de S. A. I. le prince vice-roi, se rendant à Constantinople, a été reçu à son passage à Traunick avec solennité, par le visir de Bosnie; après avoir prié cet officier d'accepter un beau cheval, et avoir reçu de lui une médaille en argent de la bataille d'Iéna, ce visir lui a dit d'une manière très-gracieuse: «Les Turcs n'aiment pas les images, mais pour celle-ci je la place sur mon cœur.»

Le motif de ce pacha pour retarder de quelques jours le départ des canonniers destinés pour Constantinople, consiste dans l'obligation où il croit être de recevoir de nouveaux ordres du grand-visir, ceux qui lui sont parvenus étant en opposition aux ordres que Votre Altesse a transmis au général en chef Marmont, et que ce dernier tient à exécuter à la lettre; au surplus le pacha de Bosnie persiste dans son opinion que le détachement de canonniers ne doit se mettre en marche que par dix hommes, quel que soit son nombre, et il répond aux observations contraires qui lui ont été faites, qu'il connaît mieux que le général en chef et que l'empereur lui-même les pays que cette troupe doit traverser; qu'il répond de sa province, mais qu'il n'est pas en son pouvoir ni au pouvoir du pacha de Roumélie de la garantir dans certains pays où commandent de petits pachas ou des beys presque indépendans, dont il connaît l'ignorance, la barbarie, et même les mauvaises intentions. «En vain, ajoute-t-il, on ferait marcher un officier deux jours en avant pour annoncer le passage de cette troupe; en vain cet officier aurait de moi le bouyourdi le plus clair et le plus amical; que voulez-vous que fassent pour moi des gens qui méprisent les firmans du grand-seigneur lui-même? Ils les baisent avec respect, les déchirent et y désobéissent. Malgré toutes mes précautions et la bonne discipline de cette troupe, elle pourrait être attaquée, et s'il périssait seulement deux Français, il n'en faudrait pas davantage pour refroidir notre amitié, et pour me faire accuser, moi, d'en être la cause; c'est pour éviter ce malheur que le grand-visir m'avait ordonné de les faire voyager par petites troupes, et même habillés à la turque. Vous trouvez à cela des inconvéniens; eh bien, que le grand-visir m'autorise à les laisser passer tous à la fois et en habit français, j'y consentirai, non de bon cœur, car je craindrai toujours pour eux; mais j'y consentirai du moins sans avoir rien à me reprocher. Le général en chef Marmont a des ordres positifs, j'en ai comme lui, et nous ne sommes pas plus libres l'un que l'autre de les changer. Si le grand-visir accède aux désirs du général, il enverra sans doute jusqu'aux frontières de la Bosnie un détachement de son armée pour recevoir et protéger cette troupe, sans cela la Roumélie est pleine d'émissaires ennemis qui ne manqueraient pas de saisir cette occasion de nous nuire. Le sang de ces Français retomberait sur moi, si je n'insistais pas sur ces précautions qui me sont commandées, et dont je sens d'ailleurs la nécessité. En un mot, le grand-visir peut lui seul me dispenser d'exécuter ses premiers ordres; je ne veux point me rendre responsable d'un accident qui pourrait troubler la bonne harmonie entre les deux empires.»

Sur l'observation qui lui a été faite que le retard qu'occasionera la lettre qu'il a écrite au grand-visir peut avoir des inconvéniens:

«Ces inconvéniens seront toujours moindres que ceux que je veux prévenir, a répondu ce pacha. Au surplus, le Tartare que j'ai expédié ne mettra que sept jours pour aller jusqu'à Andrinople, et sept jours pour revenir; ainsi j'aurai une réponse dans quinze ou seize; et avant cette époque, tout sera disposé pour le passage de ce détachement, subsistances et moyens de transport.»

Le général en chef a répliqué aux observations du pacha de Bosnie, et lui a demandé de consentir à ce que le détachement de canonniers qui est rassemblé à Sigu s'achemine toujours sur la Bosnie, où il attendra, s'il le faut, la réponse du grand-visir pour passer outre, et il ne doute pas que le pacha n'y consente.

Le général de division chef de l'état-major général.

Signé Vignolle.

Finckenstein, le 6 juin 1807, quatre heures du soir.

à monsieur le maréchal davoust.

L'ennemi, monsieur le maréchal, continue à pousser le maréchal Ney, qui se retire aujourd'hui sur Deppen; lorsque le maréchal Ney sera obligé de quitter cette position, ce qui vraisemblablement sera au plus tard ce soir ou demain matin; il se portera vers Kl'-Luzeinen entre les lacs de Narienzel et de Mahrung, où il pourra tenir quelque temps. L'intention de l'empereur, monsieur le maréchal, est que vous vous portiez pour défendre le passage d'Alt-Ramten. Vous dirigerez vos blessés et tous vos embarras sur Marienwerder; quant à ce qui sera dirigé sur Thorn, vous aurez soin de faire suivre la route par Bishofswerder et non par Strasbourg.

Quand le maréchal Ney évacuera la position de Kl'-Luzeinen entre les lacs, il se portera sur la position en avant de Liebmühl; alors dans celle d'Osterode, vous serez près de lui.

En définitive, monsieur le maréchal, le projet de l'empereur est de se réunir à Saalfeld, et de prendre position entre les lacs de Roethlof, Bodilten, etc.; enfin, de livrer bataille sur Saalfeld y où S. M. se rendra ce soir, et où vous pourrez adresser vos lettres.

Dans la situation des choses, vous ne correspondez ni assez souvent ni assez en détail. Vous devez sentir assez combien les moindres circonstances sont importantes.

Faites attention, monsieur le maréchal, que vous êtes à Allenstein, plus loin d'Osterode que n'en est l'ennemi.

Pour les choses importantes, écrivez-moi en double à Saalfeld et à Mohrungen, où il est possible que l'empereur se rende cette nuit. La masse de vos forces doit être sur Osterode; vous pouvez donc évacuer Allenstein, qui n'est plus bon à rien. La division Grouchy et celle du général Milhaud se rendent à Gilgenbourg.

Comme à trois heures du matin, quand vous avez écrit à l'empereur, vous ne saviez pas que Guttstadt avait été évacué, S. M. pense que, quand vous en aurez été instruit, vous n'aurez pas fait votre mouvement sur Allenstein.

Prévenez le général Zayoushek qu'il doit se rendre doucement à Gilgenbourg.

Finckenstein, le 6 juin 1807, six heures et demie du soir.

ordre au maréchal mortier.

L'empereur, monsieur le maréchal, ordonne que vous continuiez votre route pour arriver le plus tôt possible à Saalfeld. L'ennemi est en plein mouvement, et s'avance sur nous. Le quartier-général de l'empereur sera ce soir à Saalfeld.

au maréchal lannes.

Même ordre qu'au maréchal Mortier.

Finckenstein, le 6 juin 1807; six heures et demie du soir.

au maréchal masséna.

Vous avez été prévenu, monsieur le maréchal, que l'ennemi, à la pointe du jour, dans la journée du 5, avait attaqué la tête du pont de Spandeim, corps du prince de Ponte-Corvo. Le général de brigade Frère, avec sa seule brigade, a contenu l'ennemi constamment, et l'a repoussé quoiqu'il ait chargé cinq fois ses retranchemens avec des troupes fraîches. Un colonel russe a été fait prisonnier, et les fossés étaient remplis de morts.

Au même moment, l'ennemi attaquait le pont de Lomilten, corps du maréchal Soult; le général Ferey, avec sa seule brigade, en a repoussé l'ennemi, qui a essuyé une grande perte. Ces pertes sont d'autant plus fortes qu'il a eu l'imprudence de mettre beaucoup d'obstination dans ses attaques. Le poste d'Allkirck, en avant de Guttstadt, corps du maréchal Ney, a aussi été attaqué le 5, à quatre heures du matin. L'ennemi a été constamment repoussé jusqu'à onze heures; mais le maréchal Ney, ayant vu le déploiement de quarante à cinquante mille hommes, a, conformément à son instruction générale, fait son mouvement sur Deppen. Ce matin, il était en position au village de Ankendorff, et l'ennemi était en position en avant de Queetz. Dans cette situation des choses, S. M. a ordonné la réunion de son armée, et il est vraisemblable qu'une grande bataille va avoir lieu. L'empereur a donné des ordres au général Zayoushek, mais il n'en a point donné à la division Gazan, ni à la division de dragons du général Becker, ces deux divisions étant sous vos ordres.

S. M., monsieur le maréchal, ne peut rien vous prescrire; vous devez prendre conseil des circonstances, couvrir Varsovie, maintenir le plus possible les Cosaques éloignés du centre de la grande armée, et empêcher le corps qui vous est opposé de se dégarnir pour augmenter l'armée qui est devant nous.

Si vous n'y voyez pas d'inconvéniens, tenez le général Gazan en espèce de corps volant, qui pousserait de forts partis sur Ortelsbourg et Passenheim.

Faites reployer tous les embarras, les malades du général Gazan et les vôtres derrière la Vistule. Si l'ennemi vous attaquait, et que vous eussiez besoin du général Gazan pour couvrir Varsovie, nul doute que vous ne deviez le retirer sur vous. Si, au contraire, l'ennemi reste tranquille, plus le général Gazan poussera en avant pour observer l'ennemi, mieux cela vaudra.

Sa Majesté, M. le maréchal, s'en rapporte à votre zèle et au grand intérêt que vous prenez aux affaires, pour être assurée que vous ferez pour le mieux, et que vous empêcherez qu'un corps ennemi de peu d'importance n'agisse sur nos flancs. On doit croire que l'ennemi a trop à faire pour tenir un corps nombreux vis-à-vis du général Gazan. Il ne faut pas que ce général s'en laisse imposer par les bruits des paysans.

Il est nécessaire que le duplicata de vos nouvelles soit envoyé au général Lemarrois, afin qu'elles parviennent par la rive gauche, si elles étaient interceptées par la rive droite.

Donnez, suivant les circonstances, des ordres relatifs aux convois de Varsovie sur Osterode, afin qu'ils ne puissent tomber au pouvoir de l'ennemi.

Envoyez-moi tous les jours de vos nouvelles.

Le maréchal Bernadotte en reconnaissant l'ennemi a été frappé d'une balle morte au col; mais sa blessure est peu de chose. Je vous en parle, parce que les malveillans ne manqueront pas de dire qu'il est mort. Le général Dutaillis a eu le bras emporté d'un boulet.

Finckenstein, le 6 juin 1807, six heures et demie du soir.

à son altesse le prince de ponte-corvo.

Il est difficile de vous exprimer, prince, la peine que l'empereur et nous nous avons éprouvée de vous savoir blessé, surtout dans un moment où l'empereur a tant besoin de vos talens.

Si vous avez quitté le commandement de votre armée, vous ferez passer la lettre ci-jointe à celui à qui vous aurez confié ce commandement.

Finckenstein, le 6 juin 1807, six heures et demie du soir.

au général commandant provisoirement le premier corps.

Tout porte à croire que d'ici à peu de jours nous aurons une grande bataille. L'empereur dans ce moment réunit toutes ses forces; il faut disposer la division du général Dupont de manière à ce qu'elle puisse promptement se reployer, soit sur Spandeim, soit sur Mulhausen, pour, suivant les circonstances, participer aux opérations. Si on évacue Braunsberg, il faut avoir soin de prévenir le commandant d'Elbing. Nous n'avons pas reçu aujourd'hui de nouvelles du premier corps, ni de celui du maréchal Soult; ce qui fait supposer qu'il n'y a rien de nouveau. Le maréchal Ney est sur Deppen, ayant devant lui les principales forces de l'armée. L'empereur sera cette nuit à Saalfeld, où commencent à se réunir la cavalerie et l'infanterie de la réserve. Peut-être dans la nuit Sa Majesté sera-t-elle à Mohrungen.

Finckenstein, le 6 juin 1807, huit heures du soir.

au général commandant le blocus de grandentz.

Mettez-vous en mesure, général; l'ennemi est à la hauteur de Guttstadt et de Deppen, et longe l'Alle sans doute pour aller au secours de Grandentz. Il est possible que d'ici à deux ou trois jours il jette des partis de Cosaques jusque là; il faut donc former des colonnes de vos meilleures troupes pour prendre position sur les chemins qui peuvent aboutir à Grandentz. La moindre infanterie est suffisante pour en imposer à ces gens-là. Il est donc convenable de se tenir sur ses gardes. La grande armée est en mouvement pour tomber sur l'ennemi, le déborder, et le jeter sur la Vistule. Si jamais un corps plus fort tombait sur la division assiégeante, elle doit se retirer sur Marienbourg et sur Marienwerder. Mais cela n'est pas probable. Ne prenez pas l'alarme pour quelques Cosaques ou quelques piquets de cavalerie.

Mohrungen, le 7 juin 1807, six heures du soir.

à monsieur le maréchal davoust.

Je reçois, M. le maréchal, la lettre de M. le général Hervo, en date d'Osterode le 7 juin. Sa Majesté trouve la position de votre armée très-bonne; la division Friant à Alt-Ramten et Locken, celle du général Morand à Landgat, et enfin celle du général Gudin à Detternvald; à moins d'événemens extraordinaires, ces divisions peuvent rester dans leur position à attendre les ordres de l'empereur; de votre personne il n'y a aucun inconvénient à ce que vous soyez à Osterode, s'il y a un poste intermédiaire qui puisse vous porter rapidement les ordres de Sa Majesté. L'empereur pense que vous avez fait avancer vos divisions de dragons; donnez-moi trois fois par jour de vos nouvelles.

Au bivouac de Deppen, le 7 juin, onze heures du soir.

à monsieur le maréchal soult.

Le quatrième corps fera demain, vers midi, une forte reconnaissance sur Arresdorf, Wollfdorf, pour interroger les habitans et les prisonniers que l'on fera. Si le maréchal Ney, à Deppen, était attaqué demain, le quatrième corps viendrait au secours du sixième corps en attaquant la droite de l'ennemi.

Au bivouac de Deppen, le 7 juin, onze heures du soir.

au général victor commandant le premier corps.

Le premier corps fera un mouvement en avant de Spanden, pour connaître ce qu'est devenu le corps qui lui était opposé, et avoir des nouvelles de l'ennemi de ce côté; il fera faire également une reconnaissance par la division du général Dupont, qui occupe Braunsberg.

Au bivouac de Deppen, le 7 juin, onze heures du soir.

au maréchal davoust.

Si le sixième corps était attaqué, demain 8, le maréchal Davoust ferait diversion en marchant sur la gauche de l'ennemi.

Au bivouac de Deppen, le 7 juin, onze heures du soir.

à son altesse impériale le grand duc de berg.

La cavalerie de la division Grouchy se rendra à Deppen, sur la rive gauche de la Sauarge.

La division Milhaud sera aux ordres du maréchal Davoust, et employée à tenir libre la communication avec le sixième corps.

La division Latour-Maubourg sera mise sous les ordres du maréchal Soult.

Une brigade du général Lasalle sera envoyée sur la gauche du sixième corps et du quatrième, pour maintenir les communications avec la cavalerie légère du maréchal Soult.

Les divisions Saint-Sulpice et d'Espagne se rendront à Mohrungen dans l'emplacement où se trouve la division Lasalle aujourd'hui.

Toute la garde, à pied et à cheval, se rendra à ______. Le maréchal Lannes se portera en avant d'Hebendorf, sur le chemin de Deppen.

Le maréchal Mortier fera connaître l'heure de son arrivée à Mohrungen.

Les divisions Lasalle et Nansouty seront rendues à Deppen demain.

Au bivouac de Deppen, le 8 juin.

Ordre au général Zayouskek de se rendre à Osterode. Ordre au maréchal Davoust de s'approcher, pour soutenir le flanc du maréchal Ney.

Guttstadt, le 10 juin 1807, six heures du matin, porté par M. Charrier, officier du premier corps.

au général victor commandant le premier corps d'armée

Je vous préviens, général, que toute l'armée est réunie à Guttstadt; nous avons eu hier une belle journée, l'ennemi a toujours été mené battant. Nous lui ayons fait un millier de prisonniers. L'empereur ordonne, général, que vous attaquiez sur-le-champ l'ennemi, et que vous vous empariez de Melzach. Si l'ennemi veut ensuite filer sur Elbing, attaquez-le également, et tenez vous prêt soit à marcher sur la droite de l'ennemi, du côté de Dreweutz et de Landsberg, soit enfin à marcher droit sur Kœnigsberg. Faites bien reconnaître les forces que l'ennemi a laissées pour couvrir cette ville; attaquez l'ennemi le plus tôt possible, afin que vos opérations se suivent avec les nôtres.

Altkirch, le 10 juin, neuf heures du matin.

à monsieur le maréchal lannes.

L'empereur ordonne, monsieur le maréchal, que vous réunissiez tout votre corps d'armée dans sa position d'Alt-Guttstadt. Faites soutenir par votre cavalerie légère celle du général Duronel, qui pousse des partis sur Zichern. Le grand-duc de Berg est à Peterswald, et pousse beaucoup de cavalerie sur Freymark et Launau.

Le corps du maréchal Soult est en avant d'Altkirch et occupe Peterswald par une avant-garde.

Venez de votre personne à Altkirch, où est l'empereur. Faites faire là la soupe à votre troupe. L'empereur attend des nouvelles de l'ennemi, afin de savoir s'il fera quelque mouvement.

Altkirch, le 10 juin, dix heures du matin.

Il est ordonné à monsieur le maréchal Davoust de se rendre, avec son corps d'armée, à Altkirch; il fera prévenir le maréchal Mortier, qui est derrière lui, qu'il doit suivre son mouvement.

Heilsberg, le 12 juin 1807, onze heures et demie du matin.

à monsieur le maréchal ney.

L'empereur, monsieur le maréchal, ordonne que vous vous portiez aujourd'hui avec votre corps d'armée à Eichhorn, route d'Eylau; je vous préviens que la plus grande partie de la réserve de cavalerie, une partie de la réserve d'infanterie du maréchal Lannes et le quatrième corps se rendent à Eylau par Landsberg; ainsi vous êtes couvert sur votre gauche. Le quartier-général sera ce soir près d'Eylau.

Heilsberg, le 12 juin 1807, onze heures et demie du matin.

au maréchal mortier.

L'empereur ordonne, monsieur le maréchal, que vous vous rendiez aujourd'hui avec votre corps d'armée à Dixen près d'Eichhorn; envoyez-moi ce soir un officier.

Heilsberg, le 12 juin 1807, onze heures du matin.

au général victor.

L'intention de l'empereur, général, est que vous partiez du point où vous recevrez cet ordre pour vous rendre le plus promptement possible à Landsberg; je vous dépêche un officier pas Mehlsack et un autre par Wormditt.

Heilsberg, le 12 juin 1807.

au maréchal masséna.

Nous avons eu, le 10 et le 11, monsieur le maréchal, deux belles journées. L'armée ennemie entière a été attaquée et obligée de se replier devant nous pendant ces deux journées.

Nous avons fait quelques milliers de prisonniers. Les Russes ont abandonné leur camp retranché de Heilsberg, où ils avaient fait beaucoup d'ouvrages.

Ils nous ont laissé dans la ville, des magasins; l'armée est ce soir à Eylau. L'empereur, monsieur le maréchal, désirerait que le général Gazan, avec la division de dragons, se rendît à Bischofstein, d'où elle serait en mesure de s'emparer de beaucoup de magasins qu'a l'ennemi sur la route de Rastenbourg; le général Gazan recevrait d'ailleurs de là des ordres ultérieurs pour sa destination; mais Sa Majesté, monsieur le maréchal, me charge de vous dire que ce mouvement, qui serait très-utile sur la droite de l'armée, est toutefois soumis à vos dispositions, et qu'il ne doit se faire que dans le cas où cela ne compromettrait pas Varsovie. Faites faire des réjouissances à votre corps d'armée sur les succès que nous avons obtenus le 10 et le 11.

Eylau, le 13 juillet 1807, huit heures du matin.

au maréchal lannes.

L'intention de l'empereur, monsieur le maréchal, est que votre cavalerie légère se dirige sur Domnau passant par Lampasch; quant à votre corps d'armée, il prendra position en colonnes sur la route d'Eylau à Lampasch et se trouvera prêt à se porter partout où il sera nécessaire suivant les nouvelles qu'on recevra dans la journée. La troupe pourra faire la soupe. Envoyez-moi un officier quand vous serez en position, ainsi que les rapports de votre cavalerie légère.

au maréchal ney.

L'empereur ordonne, monsieur le maréchal que vous preniez position au village de Schmoditten; j'envoie un officier d'état-major à la rencontre de votre corps d'armée pour faire prendre cette direction à la tête de votre colonne.

Il est ordonné au général Grouchy de partir de la position qu'il occupe pour se rendre avec sa division à Domnau aux ordres du maréchal Lannes.

au maréchal mortier.

L'intention de l'empereur, monsieur le maréchal, est que vous fassiez continuer toute votre cavalerie ce soir jusqu'à Domnau, afin de secourir celle du maréchal Lannes.

Vous-même, avec votre corps d'armée, prenez position en avant de Lampasch, et envoyez un officier auprès du maréchal Lannes afin de concerter vos opérations avec ce maréchal, et le mouvement que vos troupes doivent faire demain matin pour soutenir ce corps d'armée.

au maréchal lannes.

Des ordres sont donnés, monsieur le maréchal, à la division Grouchy d'être arrivée avant onze heures du soir à Domnau, où il prendra vos ordres. Il a été également ordonné au maréchal Mortier, qui est au village de Lampasch, d'arriver avant onze heures du soir à Domnau; ce qui fera trois ou quatre mille hommes de cavalerie. Le général Grouchy pourra prendre le commandement de ces quatre mille hommes, afin de les faire manœuvrer convenablement, et faire exécuter les ordres que le maréchal Lannes donnera.

Le maréchal Mortier a l'ordre d'envoyer un officier de son état-major au quartier-général, afin de se concerter, et que demain avant le jour il parte et se réunisse à vous, afin d'agir de concert et de donner tous ensemble. Sa Majesté trouve que les renseignemens que vous lui envoyez sur Friedland ne sont pas assez précis; mais vous êtes maître d'attaquer Friedland, si vous croyez que l'ennemi n'est pas supérieur à vous. Dans le cas où il serait supérieur, vous pouvez prendre position pour l'empêcher de déboucher. Sa Majesté pense que si l'ennemi débouche, il le fera par la route qui va de Friedland à Kœnigsberg, par... et que, par ce moyen, il évitera Domnau. Les nouvelles qu'on a de l'ennemi sont les suivantes:

Qu'il a évacué, ce matin à cinq heures, Barteinstein, se dirigeant sur Schippenbeil par la rive droite de l'Alle; qu'à Barteinstein il a jeté à l'eau ses magasins et une grande quantité d'eau-de-vie et farine; qu'on ne sait pas s'il se retire par Grodno, ou s'il veut se retirer par Kœnigsberg, soit en débouchant par Friedland, soit en allant jusqu'à Eylau. Sa Majesté pense qu'il est important qu'il ne débouche pas par Friedland; c'est là le but pour lequel vous avez été envoyé à Domnau. Quant à l'attaque de Friedland, il faudrait savoir les renseignemens pris à Friedland. Est-ce l'avant-garde, est-ce l'arrière-garde ou un détachement qui est venu reprendre Friedland?

Eylau, le 13 juin 1807, neuf heures du soir.

au général victor.

Il paraît, général, que plusieurs corps de l'armée ennemie se trouvent coupés; on s'est battu ce soir sur plusieurs points. Faites donc partir votre armée au petit point du jour, de manière à pouvoir faire demain dix lieues, et vous trouver encore de bonne heure sur le champ de bataille. Faites filer votre cavalerie, et de votre personne rendez-vous très-promptement près de l'empereur. Faites-moi connaître, par le retour de l'officier d'état-major, à quelle heure la tête de votre colonne arrivera ce soir à Eylau. Ce ne saurait être de trop bonne heure.

Eylau, le 13 juin 1807, minuit.

au maréchal mortier.

Je vous renouvelle, monsieur le maréchal, l'ordre que je vous ai déjà donné de faire partir votre corps d'armée à une heure du matin, afin de soutenir le maréchal Lannes. Il est nécessaire de partir à cette heure, afin de laisser le chemin libre au maréchal Ney, qui vous suit. Faites parquer vos bagages, charrettes sous la garde des Polonais, afin de ne pas encombrer la route.

Eylau, le 13 juin 1807, minuit.

au maréchal ney.

L'empereur, monsieur le maréchal, ordonne que vous partiez à deux heures du matin pour vous rendre à Domnau y soutenir le maréchal Lannes. Envoyez-lui un officier d'état-major à Friedland, afin qu'il puisse, suivant les circonstances, accélérer ou ralentir sa marche. Vous vous trouverez suivre le corps du maréchal Mortier qui part à une heure du matin.

Eylau, le 13 juin 1807, minuit.

Il est ordonné au général Nansouty de partir avec sa cavalerie à minuit pour se rendre à Domnau. Il enverra un aide-de-camp près le maréchal Lannes, à Friedland, afin qu'il puisse accélérer ou ralentir sa marche suivant les circonstances. Le général Grouchy est déjà à Domnau; le plus ancien des deux généraux commandera la cavalerie en attendant l'arrivée du grand-duc de Berg. Du moment qu'on saura que l'empereur aura passé, on enverra un officier d'ordonnance près de lui pour faire connaître ce qui se passe, et prendre ses ordres.

Eylau, 13 juin 1807, minuit.

au maréchal bessières.

Donnez ordre, M. le maréchal, que toute la garde à pied et à cheval soit prête à partir à deux heures du matin; vous enverrez à cette heure prendre des ordres, et vous ne ferez brider que quand l'heure du départ sera donnée.

Eylau, 14 juin 1807.

à son altesse impériale le grand duc de berg.

L'empereur me charge de vous prévenir, M. le prince, que l'ennemi est en très-grande force à Friedland; le corps du maréchal Lannes, celui du maréchal Ney, celui du maréchal Mortier, les divisions Grouchy et Nansouty sont devant Friedland.

L'intention de Sa Majesté est que vous, M. le prince, et le corps du maréchal Davoust gardiez bien les débouchés de votre droite, car il serait possible que la tête des ennemis se présentât pour filer sur Kœnigsberg.

L'empereur pense que M. le maréchal Soult suffira pour supposer aux seuls Prussiens qui sont devant Kœnigsberg; Sa majesté désire que vous manœuvriez de manière à appuyer autant que possible la gauche de votre corps d'armée qui est en avant de Domnau sur Friedland, avec votre cavalerie et le corps du maréchal Davoust. Sa Majesté se rend à Domnau.

Ordre de bataille. Au bivouac devant Friedland, le 14 juin 1807.

Le maréchal Ney prendra la droite; il appuiera à la position actuelle du général Oudinot. Le maréchal Lannes fera le centre qui commence à la gauche du maréchal Ney, c'est-à-dire à peu près vis-à-vis le village Postenem. La partie de la droite que forme actuellement le général Oudinot, appuiera insensiblement à gauche.

Le maréchal Lannes resserrera les divisions; par ce ploiement, il pourra se placer sur deux lignes.

La gauche sera formée par le maréchal Mortier, qui n'avancera jamais, le mouvement devant être fait par notre droite, et devant pivoter sur la gauche.

Le général Grouchy avec la cavalerie de l'aile gauche, manœuvrera pour faire le plus de mal possible à l'ennemi, qui, par l'attaque vigoureuse de notre droite, sentira la nécessité de battre en retraite.

Le général Victor formera la réserve; il sera placé en avant du village de Postheinen, ainsi que la garde impériale à pied et à cheval.

La division Latour-Maubourg sera sous les ordres du maréchal Ney.

La division Lahoussaye, sous les ordres du général Victor.

L'empereur sera à la réserve au centre.

On doit toujours avancer par la droite, et on doit laisser l'initiative du mouvement au maréchal Ney, qui doit attendre les ordres de l'empereur pour commencer.

Du moment que M. le maréchal Ney commencera, tous les canons de la ligne devront doubler le feu dans la direction de protéger son attaque.

14 juin 1807, trois heures de l'après-dînée, devant Friedland.

à son altesse le grand duc de berg.

La canonnade dure depuis trois heures du matin; l'ennemi paraît être ici en bataille avec son armée; il a d'abord voulu déboucher par la route de ______ sur Kœnigsberg; actuellement il paraît songer sérieusement à la bataille qui va s'engager; Sa Majesté espère que vous serez entré à Kœnigsberg; une division de dragons et le général Soult suffisent pour entrer dans cette ville, et qu'avec deux divisions de cuirassiers et le maréchal Davoust, vous aurez marché sur Friedland; car il est possible que l'affaire dure encore demain; tâchez donc d'arriver à une heure du matin; nous n'avons point encore de vos nouvelles d'aujourd'hui.

Si l'empereur suppose que l'ennemi est en très-grande force, il est possible qu'il se contente aujourd'hui de le canonner, et qu'il vous attende.

Communiquez une partie de cette lettre à MM. les maréchaux Soult et Davoust.

Wehlau, le 16 juin 1807.

à monsieur le maréchal soult.

L'intention de l'empereur, M. le maréchal, est qu'une de vos divisions soit destinée à bloquer sur-le-champ le fort de Pillau, ainsi qu'à former un corps pour observer le débouché de la langue de terre venant de Mémel. Les deux autres divisions de votre corps d'armée se tiendront prêtes à marcher au premier ordre.

Le 14º régiment de ligne, comme je vous l'ai dit, reste pour former la garnison permanente de Kœnigsberg.

Je vous préviens que la route de l'armée sera de Kœnigsberg à Brandenbourg, de Brandenbourg à Braunsberg deux jours, et de Braunsberg à Elbing, deux journées; enfin d'Elbing à Marienbourg toutes les autres communications sont supprimées, parce que c'est de Marienbourg qu'on se dirige sur Berlin.

Je vous préviens que je donne ordre au quartier-général de se rendre à Kœnigsberg.

Wehlau, le 17 juin.

Ordre aux Saxons restés à Friedland de se rendre en toute diligence à Wehlau.

Ordre aux troupes polonaises qui sont à Elbing, à Marienbourg, à Thorn, soit d'infanterie et de cavalerie, de se diriger le plus promptement sur Kœnigsberg.

Ordre aux dépôts de cavalerie que commande M. le général Laroche, et qui se trouvent au delà de la Vistule, de se rendre à Elbing.

Ordre au régiment italien de dragons, qui doit être arrivé à Thorn, de se diriger sur Kœnigsberg.

Schirrau, le 18 juin 1807, neuf heures du matin.

à son altesse le grand duc de berg.

L'intention de l'empereur, mon prince, est que vous poussiez votre cavalerie jusqu'au village de Parcisgirren, point d'intersection de la route de Insterbourg; vous pousserez même jusqu'au village de Schillupiscken sur la petite rivière de Schillup.

Le corps du général Victor, qui est derrière vous, ne fera aucun mouvement sans nécessité absolue, et dans ce cas, il ne marcherait que vers les trois ou quatre heures.

Le maréchal Davoust qui est à Labian, doit y rester; il a l'ordre de pousser une seule de ses divisions sur la route de Tilsit, où il se mettra en position; il a l'ordre de se mettre en communication avec vous.

Les autres corps d'armée restent dans la position où ils se trouvent jusqu'à nouvel ordre: le maréchal Ney et le général Beaumont à Insterbourg; les corps des maréchaux Lannes, Mortier, et le général Victor en arrière de vous sur la route venant de Tasslacken.

fin du tome troisième.