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Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. cover

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour.

Chapter 96: CHAPITRE PREMIER.
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About This Book

A first-person household attendant recounts prolonged close service to a reigning figure, offering vivid anecdotes about domestic routines, family interactions, court entertainments, accidents, plots, and moments from military campaigns and official ceremonies. The narrative mixes episodic recollections—hospitality, health crises, jealousies, and intrigues—with practical details of residence, staff duties, and ceremonial arrangements, while reflecting on loyalty, temperament, and how private habits and relationships shape public authority over the course of sustained service.

MÉMOIRES

DE CONSTANT,

PREMIER VALET DE CHAMBRE DE L'EMPEREUR,

SUR LA VIE PRIVÉE

DE

NAPOLÉON,

SA FAMILLE ET SA COUR.

Depuis le départ du premier consul pour la campagne de Marengo, où je le suivis, jusqu'au départ de Fontainebleau, où je fus obligé de quitter l'empereur, je n'ai fait que deux absences, l'une de trois fois vingt-quatre heures, l'autre de sept ou huit jours. Hors ces congés fort courts, dont le dernier m'était nécessaire pour rétablir ma santé, je n'ai pas plus quitté l'empereur que son ombre.

Mémoires de Constant, Introduction.

TOME QUATRIÈME.

À PARIS,

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE

DE S. A. R. LE DUC DE CHARTRES,

quai voltaire et palais-royal.

MDCCCXXX.

PARIS.—IMPRIMERIE DE COSSON,

rue saint germain-des-prés, nº 9.


CHAPITRE PREMIER.

Arrivée à Paris.—Représentation d'un opéra de M. Paër—Le théâtre des Tuileries.—M. Fontaine, architecte.—Critiques de l'empereur.—L'arc de triomphe de la place du Carrousel jugé par l'empereur.—Plan de réunion des Tuileries au Louvre.—Vastes constructions projetées par l'empereur.—Restauration du château de Versailles.—Note de l'empereur à ce sujet.—Visite de l'empereur à l'atelier de David.—Tableau du Couronnement.—Admiration de l'empereur.—M. Vien.—Changement indiqué par l'empereur.—Anecdote racontée par le maréchal Bessières.—Le peintre David et la perruque du cardinal Caprara.—Longue visite.—Hommage rendu par l'empereur à un grand artiste.—Complimens de Joséphine.—Le tableau des Sabines dans la salle du conseil-d'état.


Nous arrivâmes à Paris le 1er janvier à neuf heures du soir. Nous trouvâmes la salle de spectacle du palais des Tuileries entièrement terminée, et le dimanche qui suivit le retour de Sa Majesté on y joua la Griselda de M. Paër. Cette salle était magnifique. Les loges de Leurs Majestés étaient à l'avant-scène, en face l'une de l'autre. La décoration intérieure, en étoffe de soie cramoisie, faisait un effet charmant en se détachant sur de grandes glaces mobiles qui réfléchissaient à volonté la salle ou la scène. L'empereur, encore plein du souvenir des théâtres d'Italie, dit beaucoup de mal de la salle des Tuileries. Il la trouvait incommode, d'une coupe désavantageuse et beaucoup trop grande pour un théâtre de palais. Malgré toutes ces critiques, quand vint le jour de l'inauguration, et que l'empereur put se convaincre du soin qu'avait pris M. Fontaine pour distribuer les loges de manière à faire briller les toilettes dans tout leur éclat, il parut très-satisfait, et chargea même le duc de Frioul d'en faire à M. Fontaine les complimens que méritait son habileté.

Huit jours après, ce fut encore le revers de la médaille. On donnait ce jour-là Cinna et une comédie dont je ne me rappelle pas le nom. Il faisait extrêmement froid, à tel point qu'on fut obligé de quitter la salle après la tragédie. Alors l'empereur se répandit en invectives contre la pauvre salle, qui, selon lui, n'était bonne qu'à brûler. M. Fontaine fut mandé, et promit de faire tout son possible pour remédier aux inconvéniens qu'on lui signalait. Effectivement, au moyen de nouveaux poêles placés sous le théâtre, d'un lambrissage à la toiture et de gradins placés sous les banquettes du second rang des loges, en une semaine la salle fut rendue chaude et commode.

Pendant plusieurs semaines, l'empereur s'occupa presque exclusivement de constructions et d'embellissemens. L'arc de triomphe de la place du Carrousel, qu'on avait dégagé de ses échafaudages pour faire passer dessous la garde impériale à son retour de Prusse, attira d'abord l'attention de Sa Majesté. Ce monument était alors à peu près achevé, sauf quelques bas-reliefs qui restaient encore à placer. L'empereur le regarda long-temps d'une des fenêtres du palais, et dit, après avoir froncé le sourcil deux ou trois fois, que cette masse qu'il voyait là ressemblait beaucoup plus à un pavillon qu'à une porte, et qu'il aurait bien mieux aimé une construction dans le genre de la porte Saint-Denis.

Après avoir visité en détail les diverses constructions commencées ou continuées depuis son départ, Sa Majesté fit venir un matin M. Fontaine; s'étant entretenue longuement sur ce qu'elle avait trouvé de louable et de blâmable dans ce qu'elle avait vu, elle lui fit part de ses intentions relativement aux plans que l'architecte avait fournis pour la réunion des Tuileries au Louvre. Il fut arrêté entre l'empereur et M. Fontaine que l'aile neuve qui devait faire la réunion serait bâtie en cinq ans, et qu'un million serait accordé chaque année pour cette construction; qu'on ferait une aile en retour séparant le Louvre des Tuileries, et formant ainsi une place régulière au milieu de laquelle serait construite une salle d'opéra isolée de toutes parts, et communiquant au palais par une galerie souterraine. La galerie formant l'avant-cour du Louvre devait être ouverte au public en hiver, et décorée de statues ainsi que de tous les arbustes en caisses du jardin des Tuileries. Dans cette avant-cour, on aurait élevé un arc de triomphe à peu près semblable à celui du Carrousel. Enfin, toutes ces belles constructions devaient être distribuées en logemens pour les grands-officiers de la couronne, en écuries, etc. Les dépenses à faire furent évaluées approximativement à quarante-deux millions.

L'empereur s'occupa successivement d'un palais des arts avec un nouveau bâtiment pour la bibliothèque impériale, à construire à l'endroit où nous voyons aujourd'hui la Bourse; d'un palais pour la bourse sur le quai Desaix; de la restauration de la Sorbonne et de l'hôtel Soubise; d'une colonne triomphale à Neuilly; d'une fontaine jaillissante sur la place Louis XV; de la démolition de l'Hôtel-Dieu pour agrandir et embellir le quartier de la cathédrale, et de la construction de quatre hôpitaux au Mont-Parnasse, à Chaillot, à Montmartre et dans le faubourg Saint-Antoine, etc., etc,. Tous ces projets étaient bien beaux, et sans doute par la suite celui qui les avait conçus les aurait fait exécuter. Il disait souvent que, s'il vivait, Paris n'aurait de rivale au monde en aucun genre.

Dans le même temps Sa Majesté fixa définitivement la forme à donner à l'arc de triomphe de l'Étoile, sur laquelle on avait long-temps balancé et consulté tous les architectes de la couronne. Ce fut encore en cela l'avis de M. Fontaine qui prévalut. De tous les plans présentés, le sien était le plus simple, comme aussi le plus grandiose.

L'empereur songea aussi à la restauration du palais de Versailles. M. Fontaine avait soumis à Sa Majesté un projet de premières réparations, aux termes duquel, moyennant six millions, l'empereur et l'impératrice auraient eu un logement convenable. Sa Majesté, qui voulait tout faire beau, grand, superbe, mais avec économie, écrivit au bas de ce projet la note suivante, que M. de Bausset rapporte aussi dans ses mémoires:

«Il faut bien penser aux projets sur Versailles. M. Fontaine en présente un raisonnable, dont la dépense est de six millions; mais je ne vois point de logemens, ni la restauration de la chapelle, ni celle de la salle de spectacle, non pas telles qu'elles devraient être un jour, mais seulement telles qu'elles pourraient être pour un premier service.

»D'après ce projet, l'empereur et l'impératrice sont logés; ce n'est pas tout: il faut connaître ce que l'on pourra avoir sur la même somme en logemens de princes, de grands-officiers et d'officiers.

»Il faut savoir aussi où l'on mettra la manufacture d'armes, qui ne laisse pas d'être nécessaire à Versailles, où elle répand de l'argent.

»Il faut, sur ces six millions, trouver six logemens de princes, douze de grands-officiers, et cinquante d'officiers.

»Alors on pourra dire seulement que l'on peut habiter Versailles et y passer un été.

»Avant que l'on exécute ce projet, il faut que l'architecte qui sera chargé de l'exécution puisse certifier que cela pourra être fait pour la somme proposée.»

Quelques jours seulement après leur arrivée, Leurs Majestés l'empereur et l'impératrice allèrent visiter le célèbre David, dans son atelier de la Sorbonne; afin de voir le magnifique tableau du Couronnement, qui venait d'être achevé. La suite de Leurs Majestés se composait de M. le maréchal Bessières, d'un aide de camp de l'empereur, M. Lebrun, de plusieurs dames du palais et chambellans. L'empereur et l'impératrice admirèrent long-temps cette belle composition, qui réunissait tous les genres de mérite; et le peintre était tout glorieux d'entendre Sa Majesté nommer l'un après l'autre tous les principaux personnages du tableau, dont la ressemblance était vraiment miraculeuse. «Que c'est grand! disait l'empereur, que c'est beau! quel relief ont tous les objets! quelle vérité! Ce n'est pas une peinture, on marche dans ce tableau.» Et d'abord, ses regards s'étant fixés sur la grande tribune du milieu, l'empereur reconnut Madame Mère, le général Beaumont, M. de Cossé, M. de La Ville, madame de Fontanges et madame Soult: «Je vois plus loin, dit-il, le bon M. Vien.» M. David répondit: «Oui, Sire, j'ai voulu rendre hommage à mon illustre maître, en le plaçant dans un tableau qui sera, par son objet, le plus important de mes ouvrages.» L'impératrice prit ensuite la parole pour faire remarquer à l'empereur avec quel bonheur M. David avait saisi et rendu le moment intéressant où l'empereur est prêt à la couronner: «Oui, dit Sa Majesté en regardant avec un plaisir qu'elle ne cherchait point à déguiser, le moment est bien choisi, l'action est parfaitement indiquée; les deux figures sont très-bien;» et en parlant ainsi, l'empereur regardait l'impératrice.

Sa Majesté, poursuivant l'examen du tableau dans tous ses détails, loua principalement le groupe du clergé italien près de l'autel, épisode inventé par le peintre. Elle parut désirer seulement de voir le pape représenté dans une action plus directe, paraissant donner sa bénédiction, et que l'anneau de l'impératrice fût porté par le cardinal légat.

À propos de ce groupe, le maréchal Bessières fit beaucoup rire Sa Majesté, en lui rappelant la discussion fort amusante qui avait eu lieu entre David et le cardinal Caprara.

On sait que le grand artiste avait de l'aversion pour les figures habillées, surtout habillées à la moderne. On remarque dans toutes ses compositions, un goût si prononcé pour l'antique, qu'il se glisse jusque dans sa manière de draper les personnages vivans. Or, le cardinal Caprara, l'un des assistans du pape à la cérémonie du couronnement, portait perruque. David l'ayant placé dans son tableau, jugea convenable de lui ôter sa perruque et de le représenter tête chauve, du reste, parfaitement ressemblant. Le cardinal, désolé, supplia l'artiste de lui rendre sa perruque; il essuya de la part de David un refus formel. «Jamais, lui dit-il, je n'avilirai mes pinceaux jusqu'à peindre une perruque.» Son éminence alla tout en colère, se plaindre à M. de Talleyrand, qui était à cette époque ministre des affaires étrangères, donnant entre autres raisons, celle-ci, qui lui paraissait sans réplique, que jamais pape n'ayant porté de perruque, on ne manquerait pas de supposer à lui, cardinal Caprara, l'intention de prétendre à la chaire pontificale en cas de vacance, intention bien clairement indiquée par la suppression de sa perruque dans le tableau du couronnement. Son éminence eut beau faire, David ne voulut jamais consentir à lui restituer sa précieuse perruque, disant qu'elle devait se croire très-heureuse de ce qu'il ne lui avait ôté que cela.

Après avoir entendu le récit dont les détails lui furent confirmés par le principal acteur de la scène, Sa Majesté fit encore à M. David quelques observations, en prenant tous les ménagemens possibles. Elles furent écoutées attentivement par cet artiste admirable, qui, en s'inclinant, promit à l'empereur de profiter de ses avis.

La visite de Leurs Majestés fut longue. Le jour, qui baissait, avertit enfin l'empereur qu'il était temps de s'en aller. Il fut reconduit par M. David jusqu'à la porte de l'atelier. Là, s'arrêtant tout court, l'empereur ôta son chapeau, et par un salut plein de grâce, témoigna l'honneur qu'il rendait à un talent si distingué. L'impératrice ajouta à la vive émotion dont M. David paraissait agité, par quelques-uns de ces mots charmans qu'elle savait si bien dire et placer si à propos.

En face du tableau du Couronnement était exposé celui des Sabines. L'empereur, qui s'était aperçu de l'envie qu'avait M. David de s'en défaire, donna l'ordre en s'en allant à M. Lebrun de voir si ce tableau ne pouvait point être placé convenablement dans le grand cabinet des Tuileries. Mais il changea bientôt d'idée, en songeant que la plupart des personnages étaient représentés in naturalibus, ce qui eût assez mal figuré dans un cabinet consacré aux grandes réceptions diplomatiques, et dans lequel s'assemblait ordinairement le conseil des ministres.


CHAPITRE II.

Mariage de mademoiselle de Tascher avec le duc d'Aremberg.—Mariage d'une nièce du roi Murat avec le prince de Hohenzollern.—Grandes fêtes et bals masqués à Paris.—L'empereur au bal de M. de Marescalchi.—Déguisement de l'empereur.—Instructions de Constant.—L'empereur toujours reconnu.—L'incognito impossible.—Plaisanteries de l'empereur.—Napoléon intrigué par une inconnue.—L'impératrice au bal de l'Opéra.—L'empereur voulant surprendre l'impératrice au bal masqué.—Napoléon en domino.—Constant camarade de l'empereur et le tutoyant.—Espiégleries d'un masque et embarras de l'empereur.—Explication entre Napoléon et Joséphine.—Quel était le masque qui avait intrigué l'empereur.—Mascarades parisiennes.—Le docteur Gall et les têtes à perruque.—Bal costumé et masqué chez la princesse Caroline.—Constant envoyé à ce bal par l'empereur.—Instructions données par l'empereur à Constant.—Mariage du prince de Neufchâtel avec une princesse de Bavière.—Présent offert à l'impératrice par un habitant de l'île de France.—La macaque bien élevée.—Habitudes civilisées.


À la fin du mois de janvier, mademoiselle de Tascher, nièce de Sa Majesté l'impératrice, épousa M. le duc d'Aremberg. L'empereur, à cette occasion, éleva mademoiselle de Tascher à la dignité de princesse, et voulut, avec l'impératrice, honorer de sa présence les noces qui eurent lieu chez sa majesté la reine de Hollande, dans son hôtel de la rue de Cérutti. Elles furent superbes et dignes, en tout point, des augustes convives. L'impératrice ne se retira point tout de suite après le dîner; elle ouvrit le bal avec le duc d'Aremberg.

Quelques jours après, le prince de Hohenzollern épousa la nièce de M. le grand-duc de Berg, mademoiselle Antoinette Murat.

Sa Majesté fit pour elle ce qu'elle avait fait pour mademoiselle de Tascher, elle assista aussi avec l'impératrice au bal que le grand-duc de Berg donna à l'occasion de ce mariage, et dont la princesse Caroline faisait les honneurs.

Cet hiver fut remarquable à Paris, par la grande quantité de fêtes et de bals qu'on y donna. L'empereur, comme je l'ai déjà dit, avait une espèce d'aversion pour les bals, et surtout pour les bals masqués, qu'il trouvait la chose du monde la plus ridicule. C'était un des chapitres sur lesquels il était presque toujours en guerre avec l'impératrice. Un jour pourtant, il céda aux instances de M. de Marescalchi, ambassadeur d'Italie, renommé pour les bals magnifiques qu'il donnait, et auxquels assistaient les personnages les plus distingués de l'état. Ces réunions brillantes avaient lieu dans une salle que l'ambassadeur avait fait construire exprès, et décorer avec une richesse et un luxe extraordinaire. Sa Majesté consentit à honorer de sa présence un bal masqué donné par monsieur l'ambassadeur, et qui devait effacer tous les autres.

Le matin, l'empereur m'appela et me dit: «Constant, je me décide à danser ce soir chez l'ambassadeur d'Italie; vous porterez dans la journée dix costumes complets dans l'appartement qu'il a fait préparer pour moi.» J'obéis, et le soir je me rendis avec Sa Majesté chez M. de Marescalchi. Je l'habillai de mon mieux en domino noir, et m'appliquai à le rendre tout-à-fait méconnaissable. Tout allait assez bien, malgré bon nombre d'observations de la part de l'empereur sur ce qu'un déguisement a d'absurde, sur la mauvaise tournure que donne un domino, etc. Mais quand il fut question de changer de chaussure, il s'y refusa absolument, malgré tout ce que je pus lui dire à cet égard; aussi fut-il reconnu dès son entrée au bal. Il va droit à un masque, les mains derrière le dos, selon son habitude; il veut nouer une intrigue, et à la première question qu'il fait on lui répond en l'appelant Sire... Alors, désappointé, il se retourne brusquement, et revient à moi: «Vous aviez raison, Constant, on m'a reconnu.... Apportez-moi des brodequins et un autre costume. «Je lui chaussai les brodequins, et le déguisai de nouveau, en lui recommandant bien de tenir ses bras pendans, s'il ne voulait pas être reconnu au premier abord. Sa Majesté me promit de suivre de point en point ce qu'elle appelait mes instructions. Mais à peine entrée avec son nouveau costume, elle est accostée par une dame qui, lui voyant encore les mains croisées derrière le dos, lui dit: «Sire, vous êtes reconnu!» L'empereur laissa aussitôt tomber ses bras; mais il était trop tard, et déjà tout le monde s'éloignait respectueusement pour lui faire place. Il revient encore à son appartement, et prend un troisième costume, me promettant bien de faire attention à ses gestes, à sa démarche, et s'offrant à parier qu'il ne sera pas reconnu. Cette fois, en effet, il entre dans la salle comme dans une caserne, poussant et bousculant tout autour de lui; et malgré cela, on vient encore lui dire à l'oreille: «Votre Majesté est reconnue.» Nouveau désappointement, nouveau changement de costume, nouveaux avis de ma part, nouvelles promesses, même résultat; jusqu'à ce qu'enfin Sa Majesté quitta l'hôtel de l'ambassadeur, persuadée qu'elle ne pouvait se déguiser, et que l'empereur se reconnaissait sous quelque travestissement que ce fût.

Le soir au souper, le prince de Neufchâtel, le duc de Trévise, le duc de Frioul et quelques autres officiers étant présens, l'empereur raconta l'histoire de ses déguisemens, et plaisanta beaucoup sur sa maladresse. En parlant de la jeune dame qui l'avait reconnu la veille, et qui l'avait, à ce qu'il paraît, assez fortement intrigué: «Croiriez-vous, Messieurs, dit-il, que je n'ai jamais pu reconnaître cette coquine-là?»

On était dans le carnaval. L'impératrice témoigna le désir d'aller une fois au bal masqué de l'Opéra. L'empereur, qu'elle pria de l'y conduire, refusa, malgré tout ce que l'impératrice put lui dire de tendre et de séduisant pour le décider. On sait de combien de grâce elle entourait une prière, mais tout fut inutile; l'empereur dit nettement qu'il n'irait pas. «Eh bien, j'irai sans toi.—Comme tu voudras;» et l'empereur sortit.

Le soir, à l'heure fixée, l'impératrice partit pour le bal. L'empereur, qui voulait la surprendre, fit appeler une des femmes de chambre et lui demanda la description exacte du costume de l'impératrice. Ensuite il me dit de l'habiller en domino, monte dans une voiture sans armoiries avec le grand-maréchal du palais, un officier supérieur et moi, et nous voilà en chemin pour l'Opéra. Arrivés à l'entrée particulière de la maison de l'empereur, nous éprouvons beaucoup de difficultés de la part de l'ouvreuse, qui ne nous laissa passer qu'après m'avoir fait décliner mon nom et ma qualité... «Ces messieurs sont avec vous?—Vous le voyez bien!—Pardon, monsieur Constant, c'est que, voyez-vous, dans des jours comme aujourd'hui... il y a toujours des personnes qui cherchent à s'introduire sans payer....—C'est bon! c'est bon!» et l'empereur riait de tout son cœur des observations de l'ouvreuse. Enfin nous entrons. Ayant pénétré dans la salle, nous nous promenâmes deux à deux, je donnais le bras à l'empereur, qui, en me tutoyant, me recommanda d'en faire de même à son égard. Nous nous étions donné des noms supposés. L'empereur s'appelait Auguste, le duc de Frioul, François, l'officier supérieur, dont le nom m'échappe, Charles, et moi Joseph. Dès que Sa Majesté apercevait un domino semblable à celui que la femme de chambre de l'impératrice lui avait dépeint, elle me serrait fortement le bras en me disant: «Est-ce elle?—Non, si.... non, Auguste,» répondais-je toujours en me reprenant, car il m'était impossible de m'habituer à appeler l'empereur autrement que Sire ou Votre Majesté. Il m'avait, comme je l'ai dit, recommandé bien expressément de le tutoyer; mais il était à chaque instant obligé de me rappeler sa recommandation, car le respect me liait la langue toutes les fois que j'allais dire tu... Enfin, après avoir tourné de tous côtés, visité tous les coins et recoins de la salle, le foyer, les loges, etc., examiné tout, détaillé chaque costume pièce à pièce, Sa Majesté ne trouvant point l'impératrice plus que nous, commença à concevoir de vives inquiétudes, que je parvins néanmoins à dissiper en lui disant que sans doute Sa Majesté l'impératrice était allée changer de costume. À l'instant où je parlais, arrive un domino qui s'attache à l'empereur, lui parle, l'intrigue, le tourmente de toutes les façons, avec une vivacité telle qu'Auguste peut à peine se reconnaître. Je ne parviendrais jamais à donner une juste idée de ce qu'avait de comique l'embarras de Sa Majesté. Le domino, qui s'en apercevait, redoublait de verve et d'épigrammes jusqu'à ce que pensant qu'il était temps d'en finir, il disparut dans la foule.

L'empereur était piqué au vif; il n'en voulut pas davantage, et nous partîmes.

Le lendemain matin, en voyant l'impératrice: «Eh bien! dit Sa Majesté, tu n'étais pas hier au bal de l'Opéra!—Si vraiment, j'y étais.—Allons donc!—Je t'assure que j'y suis allée. Et toi, mon ami, qu'as-tu fait toute la soirée?—J'ai travaillé.—Oh! c'est singulier! j'ai vu hier au bal un domino qui avait le même pied et la même chaussure que toi; je l'ai pris pour toi et je lui ai parlé en conséquence.» L'empereur rit aux éclats en apprenant qu'il avait ainsi été pris pour dupe, que l'impératrice au moment de partir pour le bal avait changé de costume, parce qu'elle ne trouvait pas le premier assez élégant.

Le carnaval de cette année fut extrêmement brillant. Il y eut à Paris toutes sortes de mascarades. Les plus amusantes étaient celles où l'on mit en jeu le système que professait alors le fameux docteur Gall; je vis passer sur la place du Carrousel une troupe composée de pierrots, d'arlequins, de poissardes, etc., tous se tâtant le crâne et faisant mille singeries; un paillasse portait plusieurs crânes en carton de différentes grosseurs et peints en bleu, rouge, vert, avec ces inscriptions: Crâne d'un voleur; crâne d'un assassin, crâne d'un banqueroutier, etc. Un masque représentant le docteur Gall, était à cheval sur un âne, la tête tournée du côté de la queue de l'animal, et recevait des têtes à perruques couronnées de chiendent, de la main d'une mère gigogne qui suivait, montée aussi sur un âne.

S. A. I. la princesse Caroline donna un bal masqué auquel assistèrent l'empereur et l'impératrice; ce fut une des plus belles fêtes qu'on ait jamais vues. L'opéra de la Vestale était alors dans sa nouveauté et fort à la mode; il donna l'idée d'un quadrille de prêtres et de vestales qui fit son entrée au son d'une musique délicieuse de flûtes et de harpes. Avec cela, des enchanteurs, une noce suisse, des fiançailles tyroliennes, etc. Tous les costumes étaient d'une richesse et d'une exactitude remarquables. On avait établi dans les appartemens du palais un magasin de costumes tel que les danseurs purent en changer quatre ou cinq fois dans la nuit, ce qui fit que le bal parut s'être renouvelé autant de fois.

Comme j'habillais l'empereur pour aller à ce bal, il me dit: «Constant, vous viendrez avec moi; mais vous viendrez déguisé. Prenez le costume qui vous conviendra: arrangez-vous de manière à n'être point reconnu, et je vous donnerai vos instructions.» Je m'empressai de faire ce que désirait Sa Majesté. Je pris un costume suisse qui m'allait fort bien, et j'attendis, ainsi équipé, que l'empereur voulût bien me donner ses ordres.

Il s'agissait d'intriguer plusieurs grands personnages et deux ou trois dames que l'empereur me désigna avec un soin et des détails si minutieux qu'il était impossible de s'y tromper. Il m'apprit sur leur compte des choses fort curieuses et fort ignorées, bien faites pour leur causer le plus mortel embarras. Je partais; l'empereur me rappela: «Surtout, Constant, prenez bien garde de vous tromper; n'allez pas confondre madame de M.... avec sa sœur. Elles ont à peu près le même costume, mais madame de M.... est plus grande que sa sœur. Prenez garde!» Arrivé au milieu du bal, je cherchai et trouvai assez facilement les personnes que Sa Majesté m'avait désignées. Les réponses que l'on me fit l'amusèrent beaucoup, lorsque je les lui racontai à son coucher.

Il y eut à cette époque un troisième mariage, à la cour: celui du prince de Neufchâtel et de la princesse de Bavière. Il fut célébré dans la chapelle des Tuileries, par M. le cardinal Fesch.

Un voyageur de l'île de France présenta dans ce temps, à l'impératrice, un singe femelle de la famille des orang-outangs. Sa Majesté donna l'ordre que l'animal fût placé dans la ménagerie de la Malmaison. Cette macaque était extrêmement douce et paisible. Son maître lui avait donné une excellente éducation. Il fallait la voir lorsque quelqu'un s'approchait de la chaise où elle était assise, prendre un maintien décent, ramener sur ses jambes et sur ses cuisses les pans d'une longue redingote dont elle était revêtue, se lever ensuite pour saluer en tenant toujours sa redingote fermée devant elle, faire enfin tout ce que ferait une jeune fille bien élevée. Elle mangeait à table avec un couteau et une fourchette, plus proprement que beaucoup d'enfans qui passeraient pour être bien tenus; elle aimait, en mangeant, à se couvrir la figure avec sa serviette, puis se découvrait ensuite en poussant un cri de joie. Les navets étaient son aliment de prédilection; une dame du palais lui en ayant montré, elle se mit à courir, à cabrioler, à faire des culbutes, oubliant tout-à-fait les leçons de modestie et de décence que lui avait données son professeur. L'impératrice riait aux éclats de voir la macaque aux prises avec cette dame dans un tel désordre d'ajustement.

Cette pauvre bête eut une inflammation d'intestins. D'après les instructions du voyageur qui l'avait apportée, on la coucha dans un lit, vêtue comme une femme, d'une chemise et d'une camisole. Elle avait soin de ramener la couverture jusqu'à son menton, ne voulait rien supporter sur la tête, et tenait ses bras hors du lit, les mains cachées dans les manches de sa camisole. Lorsqu'il entrait dans sa chambre quelqu'un de sa connaissance, elle lui faisait signe de la tête et lui prenait la main qu'elle serrait affectueusement. Elle prenait avec avidité les tisanes ordonnées pour sa maladie, parce qu'elles étaient sucrées. Un jour qu'on lui préparait une potion de manne, elle trouva qu'on était trop lent à la lui donner, et montra tous les signes d'impatience d'un enfant, criant, s'agitant, jetant sa couverture à bas et tirant enfin son médecin par l'habit avec tant d'opiniâtreté que celui-ci fut obligé de céder. Dès qu'elle eut en sa possession la bienheureuse tasse, elle se mit à boire, tout doucement, à petits coups, avec toute la sensualité d'un gastronome qui aspire un verre de vin bien vieux et bien parfumé, puis elle rendit la tasse et se recoucha.

Il est impossible de se figurer combien ce pauvre animal témoignait de reconnaissance pour les soins qu'on prenait de lui. L'impératrice l'aimait beaucoup.


CHAPITRE III.

Voyage de l'empereur et de l'impératrice.—Séjour à Bordeaux et à Bayonne.—Arrivée de l'infant d'Espagne don Carlos.—Maladie de l'infant et attentions de l'empereur.—Le château de Marrac.—La danse des Basques.—Costumes basques.—Lettre adressée à l'empereur par le prince des Asturies.—Surprise de l'empereur.—Cortége envoyé par l'empereur au devant du prince.—Entrée du prince à Bayonne.—Le prince mécontent de son logement.—Entrevue du prince et de l'empereur.—Dîner des princes et grands d'Espagne avec Napoléon.—Sévérité de Napoléon à l'égard du prince Ferdinand.—Arrivée de l'impératrice à Marrac.—Arrivée du roi et de la reine d'Espagne à Bayonne.—Anecdote de mauvais augure racontée au prince des Asturies.—Service d'honneur français de leurs majestés espagnoles.—Cérémonie du baise-main.—Le prince des Asturies mal accueilli par le roi son père.—Arrivée du prince de la Paix.—Entrevue de l'empereur et du roi d'Espagne.—Douleur de ce monarque.—Rigueurs exercées contre don Manuel Godoï, dans sa prison.—Équipage du roi et de la reine d'Espagne.—Portrait et habitudes du roi.—Portrait de la reine.—Leçons de toilette française.—Taciturnité du prince des Asturies (le roi Ferdinand VII).—Affections du roi pour Godoï.—Les princes d'Espagne à Fontainebleau et à Valençay.—Goût du roi d'Espagne pour la vie privée.—Passion de Charles IV pour l'horlogerie.—Le confesseur sifflé.—Charles IV prenant, dans sa vieillesse, des leçons de violon.—M. Alexandre Boucher.—L'étiquette.—L'étiquette et le duo royal.—Arrivée à Bayonne de Joseph Bonaparte, roi d'Espagne.—Joseph complimenté par les députés de la junte.—M. de Cevallos et le duc de l'Infantado à la cour du nouveau roi.


Après avoir séjourné pendant une semaine environ au château de Saint-Cloud, Sa Majesté partit le 2 avril, à onze heurs du matin, pour aller visiter les départemens du Midi; la tournée devait commencer par Bordeaux, et l'empereur y donna rendez-vous à l'impératrice. Cette intention publiquement annoncée de visiter les départemens du Midi n'était qu'un prétexte pour dérouter les faiseurs de conjectures; car nous savions tous que nous allions aux frontières d'Espagne.

L'empereur resta à peine dix jours à Bordeaux, et partit pour Bayonne tout seul, laissant l'impératrice à Bordeaux: dans la nuit du 14 au 15 avril, il était à Bayonne. Sa majesté l'impératrice le rejoignit deux ou trois jours après.

Le prince de Neufchâtel et le grand-maréchal logèrent au château de Marrac. Le reste de la suite de Leurs Majestés se logea dans Bayonne et les environs. La garde campa en face du château, dans un lieu nommé le Parterre. En trois jours tout le monde fut installé.

Le 15 avril au matin, l'empereur avait eu le temps à peine de se remettre des fatigues de son voyage, lorsqu'il reçut les autorités de Bayonne, qui vinrent le complimenter, et qu'il interrogea, selon son habitude, avec les plus grands détails. Sa Majesté sortit ensuite pour visiter le port et les fortifications. Cette visite dura jusqu'à cinq heures du soir, que l'empereur rentra au palais du gouvernement qu'il habitait provisoirement, en attendant que le château de Marrac fût prêt pour le recevoir.

De retour au palais, Sa Majesté s'attendait à trouver l'infant don Carlos, que le prince des Asturies, Ferdinand son frère, avait envoyé à Bayonne pour présenter ses complimens à l'empereur. Mais on lui apprit que l'infant était malade, et ne pouvait sortir. L'empereur donna sur-le-champ l'ordre d'envoyer auprès de l'infant un de ses médecins, avec un valet de chambre, pour le servir, et quelques autres personnes. Le prince était venu à Bayonne sans suite et comme incognito; il n'avait auprès de lui qu'un service militaire composé de quelques soldats de la garnison. L'empereur ordonna également que ce service fût remplacé d'une manière plus distinguée par la garde d'honneur de Bayonne. Deux ou trois fois par jour, et cela très-régulièrement, il envoyait savoir des nouvelles de l'infant, qui faisait le malade, à ce qu'on disait assez hautement dans le palais.

En quittant le palais du gouvernement pour venir s'établir à Marrac, l'empereur donna tous les ordres nécessaires pour qu'on le tînt prêt à recevoir le roi et la reine d'Espagne, qui devaient venir à Bayonne à la fin du mois. Sa Majesté fit les plus expresses recommandations pour que tout fût promptement disposé, afin de rendre aux souverains espagnols tous les honneurs dus à leur rang.

L'empereur venait d'entrer au château, lorsque tout à coup les sons d'une musique champêtre frappèrent ses oreilles. Le grand-maréchal entra, et dit à Sa Majesté que beaucoup d'habitans en costume du pays s'étaient rassemblés devant la grille du château. L'empereur se mit aussitôt à la fenêtre. À sa vue, dix-sept personnes (sept hommes et dix femmes) se mirent à danser avec une grâce inimitable, une danse de caractère appelée la pamperruque. Les danseuses avaient des tambours de basque, et les danseurs des castagnettes; des flûtes et des guitares composaient l'orchestre. Je sortis du château pour voir ce spectacle de plus près. Les femmes avaient de petites jupes en soie bleue, brodées en argent, et des bas roses également brodés en argent; elles étaient coiffées de rubans, et avaient des bracelets noirs très-larges qui faisaient ressortir la blancheur de leurs bras nus. Les hommes étaient en culottes blanches justes, avec des bas de soie et de grandes aiguillettes, une veste lâche en étoffe de laine rouge très-fine chamarrée d'or, et les cheveux enveloppés dans une résille, comme les Espagnols.

Sa Majesté eut un grand plaisir à voir cette danse qui est particulière au pays et fort ancienne. C'est un hommage que l'usage a consacré pour être rendu aux grands personnages. L'empereur resta à la fenêtre jusqu'à ce que la pamperruque fût terminée; il envoya ensuite complimenter les danseurs sur leur talent, et dire aux habitans de Bayonne qui s'étaient portés là en foule, qu'il les remerciait.

Sa Majesté reçut peu de jours après une lettre de son altesse royale le prince des Asturies, dans laquelle il annonçait à Sa Majesté qu'il se proposait de partir bientôt d'Irun, où il se trouvait alors, pour avoir l'avantage de faire la connaissance de son frère (c'est ainsi que le prince Ferdinand appelait l'empereur); avantage qu'il ambitionnait depuis bien long-temps, et qu'il allait avoir enfin, si toutefois son bon frère voulait bien le permettre. Cette lettre fut remise à l'empereur par un de aides-de-camp du prince qu'il avait accompagné depuis Madrid, et qu'il précéda seulement de dix jours à Bayonne. Sa Majesté ne pouvait croire à ce qu'elle lisait et entendait. Je l'ai entendue s'écrier, et plusieurs personnes l'ont entendue comme moi: «Comment! il vient ici? Mais vous vous trompez; il nous trompe! Cela n'est pas possible.» Je puis certifier qu'en parlant ainsi, l'empereur ne jouait point l'étonnement.

Il fallut pourtant se préparer à recevoir le prince, puisque décidément il venait. Le prince de Neufchâtel, le duc de Frioul et un chambellan d'honneur furent désignés par Sa Majesté; et la garde d'honneur reçut l'ordre d'accompagner ces messieurs pour aller au devant du prince d'Espagne, seulement en dehors de la ville de Bayonne, le rang que l'empereur reconnaissait à Ferdinand ne permettant pas que le cortége allât jusqu'à la frontière des deux empires. Il était midi, le 20 avril, lorsque le prince fit son entrée dans Bayonne. Un logement qui eût été peu de chose à Paris, mais qui était beau pour Bayonne, avait été préparé pour lui et pour son frère l'infant don Carlos, qui s'y trouvait déjà installé. Le prince Ferdinand fit la grimace en entrant; mais il n'osa se plaindre tout haut, et certes il aurait eu grand tort. Ce n'était pas la faute de l'empereur s'il n'y avait à Bayonne qu'un seul palais, le palais du gouvernement, qu'il avait lui-même habité, et que l'on gardait pour le roi. Au reste, cette maison était la plus belle de la ville, grande et toute neuve. Don Pedro de Cevallos, qui accompagnait le prince, la trouva horrible et indigne d'un personnage royal. C'était l'hôtel de l'intendance. Une heure après l'arrivée de Ferdinand, l'empereur vint le voir, et le trouva qui l'attendait à la porte de la rue. Il tendit les bras à l'approche de Sa Majesté, qui l'embrassa, et monta dans les appartemens avec lui. Ils restèrent ensemble environ une demi-heure. Quand ils se séparèrent, le prince avait l'air un peu soucieux. Sa Majesté, en revenant à Marrac, chargea M. le grand-maréchal d'aller inviter à dîner de sa part le prince et son frère don Carlos, le duc de San-Carlos, le duc de l'Infantado, don Pedro de Cevallos, et deux ou trois autres personnes de la suite. Les voitures de l'empereur vinrent prendre les illustres convives à l'heure du dîner, et les amenèrent au château. Sa Majesté descendit jusqu'au bas du perron pour recevoir le prince. Ce fut là que se bornèrent les honneurs. Pas une seule fois pendant le dîner l'empereur ne donna au prince Ferdinand, qui était roi à Madrid, le titre de majesté, ni même celui d'altesse: il ne l'accompagna, lorsqu'il sortit, que jusqu'à la première porte du salon, et il lui fit dire après, par un message, qu'il n'aurait point d'autre rang que celui de prince des Asturies, jusqu'à l'arrivée de son père le roi Charles. L'ordre fut donné en même temps de faire faire le service de sûreté de la maison des princes par la garde d'honneur bayonnaise et la garde impériale ensemble, plus un détachement de gendarmerie d'élite.

Le 27 avril, l'impératrice arriva de Bordeaux à sept heures du soir. Elle ne fit que passer à Bayonne, où son arrivée excita peu d'enthousiasme, peut-être parce qu'on était mécontent de ne point la voir s'arrêter. Sa majesté la reçut avec beaucoup de tendresse et la questionna d'une manière pleine de sollicitude sur les fatigues qu'elle avait dû éprouver sur une route difficile et horriblement gâtée par les pluies. Le soir, la ville et le château furent illuminés.

Trois jours après, le 30, le roi et la reine d'Espagne arrivèrent à Bayonne. Il n'est pas possible de se figurer les égards, les hommages dont ils se virent entourés par l'empereur. Le duc Charles de Plaisance était allé à Irun, et le prince de Neufchâtel sur les bords de la Bidassoa, afin de complimenter leurs majestés catholiques de la part de leur puissant ami. Le roi et la reine parurent très-sensibles à ces marques de considération. Un détachement de troupes d'élite, en tenue superbe, les attendait sur la frontière, et leur servit d'escorte. La garnison de Bayonne s'était mise sous les armes, tous les bâtimens du port étaient pavoisés, les cloches sonnaient partout, et les batteries de la citadelle et du port saluaient à grand bruit.

Le prince des Asturies et son frère, apprenant l'arrivée du roi et de la reine, étaient sortis de Bayonne pour aller au devant de leurs parens. Ils rencontrèrent à quelque distance de la ville deux ou trois gardes du corps qui venaient de Vittoria, et qui leur racontèrent le fait suivant.

Lorsque leurs majestés espagnoles entrèrent à Vittoria, un détachement de cent gardes du corps espagnols qui avait accompagné le prince des Asturies se trouvait dans cette ville et avait pris possession du palais que le roi et la reine devaient occuper à leur passage. À l'arrivée de leurs majestés, ils se mirent sous les armes. Dès que le roi les aperçut, il leur dit d'un ton sévère: «Vous trouverez bon que je vous prie de quitter mon palais; vous avez trahi vos devoirs à Aranjuez; je n'ai pas besoin de vos services, et je n'en veux pas; allez-vous-en.» Ces mots, prononcés avec une énergie à laquelle on n'était pas habitué de la part du roi Charles IV, étaient sans réplique. Les gardes du corps se retirèrent, et le roi pria le général Verdier de lui donner une garde française, fâché, disait-il, de ne pas avoir gardé ses braves carabiniers, dont il avait près de lui le colonel, en qualité de son capitaine des gardes.

Cette nouvelle ne dut point donner au prince des Asturies une haute opinion de l'accueil que lui ferait son père. Il fut effectivement très-mal reçu, ainsi que je vais le dire.

Le roi et la reine d'Espagne trouvèrent au palais du gouvernement, en descendant de voiture, le grand-maréchal, duc de Frioul, qui les conduisit dans leurs appartemens, et leur présenta le général comte Reille, aide-de-camp de l'empereur, chargé des fonctions de gouverneur du palais; M. d'Audenarde, écuyer; M. Dumanoir et M. de Baral, chambellans chargés du service d'honneur près de leurs majestés.

Les grands d'Espagne que leurs majestés trouvèrent à Bayonne étaient les mêmes qui avaient suivi le prince des Asturies. Leur vue ne fit pas plaisir au roi, comme on devait bien s'y attendre, et quand eut lieu la cérémonie du baise-main, tout le monde s'aperçut de l'émotion pénible qui agitait les infortunés souverains. Cette cérémonie, qui consiste à se mettre à genoux et à baiser la main du roi et celle de la reine, se fit dans le plus grand silence. Leurs majestés ne parlèrent qu'au comte de Fuentes, qui se trouvait à Bayonne par hasard.

Le roi pressa cette cérémonie qui le fatiguait horriblement, et se retira avec la reine dans ses appartemens; le prince des Asturies voulut les suivre; mais son père l'arrêta à la porte de sa chambre, et faisant un geste du bras comme pour le repousser, il lui dit d'un voix tremblante: «Prince, voulez-vous encore outrager mes cheveux blancs?» Ces paroles firent, dit-on, sur le prince l'effet d'un coup de foudre. Il fut un moment attéré, et se retira sans proférer une seule parole.

Bien autre fut la réception que leurs majestés firent au prince de la Paix, lorsqu'il les rejoignit à Bayonne. On l'eût pris pour le parent le plus proche et le plus cher de leurs majestés. Tous trois versèrent d'abondantes larmes en se retrouvant; c'est du moins ce que m'a raconté une personne du service, de qui je tiens tout ce qui précède.

À cinq heures, sa majesté l'empereur vint visiter le roi et la reine d'Espagne. Dans cette entrevue, qui fut très-longue, les deux souverains racontèrent à Sa Majesté les outrages qu'ils avaient essuyés et les dangers qu'ils avaient courus pendant un mois; ils se plaignirent vivement de l'ingratitude de tant d'hommes comblés de leurs bienfaits, et surtout des gardes du corps qui les avaient si lâchement trahis. «Votre Majesté, disait le roi, ne sait pas ce que c'est que d'avoir à se plaindre d'un fils; fasse le ciel qu'un tel malheur ne lui arrive jamais! Le mien est cause de tout ce que nous avons souffert.»

Le prince de la Paix était venu à Rayonne, accompagné du colonel Martès, aide-de-camp du prince Murat, et d'un valet de chambre, seul domestique qui lui fût resté fidèle. J'eus occasion de causer avec ce serviteur dévoué, qui parlait très-bien français, ayant été élevé près de Toulouse. Il me raconta qu'il n'avait pu obtenir la permission de rester auprès de son maître pendant sa captivité; que ce malheureux prince avait souffert des tourmens inimaginables; qu'il ne se passait pas un jour sans que l'on vînt dans son cachot lui dire de se préparer à la mort, parce qu'il subirait le dernier supplice le soir même ou le lendemain matin. Il m'a dit qu'on laissait quelquefois le prisonnier trente heures sans nourriture; qu'il n'avait pour lit que de la paille, point de linge, point de livres, pas de lumière, et nulle communication avec le dehors. Lorsqu'il sortit de son cachot pour être remis à M. le colonel Martès, il était effrayant à voir à cause de sa longue barbe, et de la maigreur que le chagrin et les mauvais alimens lui avaient causée. Il avait la même chemise depuis un mois, n'ayant jamais pu obtenir qu'on lui en donnât d'autres. Ses yeux avaient perdu l'habitude de voir le soleil, il fut obligé de les fermer, et se trouva mal au grand air.

On remit au prince, sur la route de Bayonne, une lettre du roi et de la reine. Le papier en était tout taché de larmes. Le prince dit à son valet de chambre après l'avoir lue: «Voilà la seule consolation que j'ai reçue depuis un mois; tout le monde m'abandonne, excepté mes excellent maîtres. Les gardes du corps qui ont trahi et vendu leur roi trahiront et vendront aussi son fils. Quant à moi, je n'espère plus rien; qu'on me permette seulement de trouver un asile en France pour mes enfans et pour moi.» M. Martès lui ayant montré des papiers publics où il était dit que le prince possédait une fortune de cinq cents millions, il se récria hautement, disant que c'était une calomnie atroce et qu'il défiait ses plus cruels ennemis de fournir la preuve de cela.

Comme on a pu le voir, leurs majestés n'avaient point une suite nombreuse; mais, en revanche, elles s'étaient fait suivre d'une quantité de fourgons remplis de meubles, d'étoffes et d'objets précieux. Leurs voitures étaient antiques, mais leurs majestés s'y trouvaient fort bien, surtout le roi, qui fut même très-embarrassé lorsque, le lendemain de son arrivée à Bayonne, ayant été invité à dîner par l'empereur, il lui fallut monter dans une voiture moderne à double marche-pied. Il n'osait mettre le pied sur ces frêles machines qu'il craignait de briser en s'appuyant dessus, et le mouvement oscillatoire de la caisse lui donnait une peur terrible de la voir culbuter.

Ce fut à table que je pus examiner à mon aise le roi et la reine. Le roi était d'une taille moyenne; il n'était pas beau, mais il avait l'air bon, le nez fort long, la parole haute et brève; il marchait en se dandinant et sans aucune majesté, ce que j'attribuai à sa goutte. Il mangea beaucoup de tout ce qu'on lui servit, excepté des légumes, dont il ne mangeait jamais, disant que l'herbe n'était bonne que pour les bêtes. Il ne buvait que de l'eau; on lui en servit deux carafes, dont une était à la glace; il prenait des deux ensemble. Sa Majesté avait recommandé que l'on soignât le dîner, sachant que le roi était un peu gourmand. Il fit honneur à la cuisine française, qu'il paraissait trouver fort à son goût, car à chaque mets qu'on lui servait, il disait à la reine: «Louise, mange de cela, c'est bon;» ce qui amusa beaucoup l'empereur, dont on connaît la sobriété.

La reine était petite et grosse, s'habillait très-mal, et n'avait ni tournure ni grâce aucune; son visage était coloré, son regard fier et dur; elle tenait la tête haute, parlait très-haut, et d'un ton plus bref encore et plus tranchant que son époux. On disait généralement qu'elle avait plus de caractère et de moyens que lui.

Avant le dîner, il fut question ce jour-là d'un peu de toilette. L'impératrice proposa à la reine M. Duplan, son coiffeur, pour donner à ses dames quelques leçons de toilette française. Cette proposition fut acceptée, et la reine sortit bientôt après des mains de M. Duplan mieux habillée sans doute, et mieux coiffée, mais point embellie, car le talent du coiffeur ne put aller jusque là.

Le prince des Asturies, aujourd'hui le roi Ferdinand VII, avait l'extérieur peu gracieux, marchant pesamment, ayant l'air soucieux et ne parlant presque pas.

Leurs majestés espagnoles avaient amené avec elles le prince de la Paix, que l'empereur n'avait point invité et que par cette raison l'huissier de service retenait en dehors de la salle à manger. Mais au moment de s'asseoir, le roi s'aperçut que le prince était absent. «Et Manuel? dit-il vivement à l'empereur, et Manuel, Sire?» Alors l'empereur en souriant fit un signe, et don Manuel Godoï fut introduit. On assure qu'il avait été fort bel homme; il n'y paraissait guère. C'était peut-être à cause des mauvais traitemens qu'il avait essuyés.

Après l'abdication des princes, le roi et la reine, la reine d'Étrurie et l'infant don Francisco partirent de Bayonne pour se rendre à Fontainebleau, lieu que l'empereur avait désigné pour leur résidence, en attendant que le château de Compiègne fût mis en état de les recevoir convenablement. Le prince des Asturies partit le même jour avec son frère don Carlos et son oncle don Antonio pour la terre de Valençay, appartenant à M. le prince de Bénévent. Ils publièrent, en passant à Bordeaux, une proclamation au peuple espagnol, dans laquelle ils confirmaient la transmission de tous leurs droits à l'empereur Napoléon.

Ainsi, le roi Charles, débarrassé d'un trône qu'il avait toujours regardé comme un fardeau trop lourd pour lui, put désormais se livrer sans contrainte à ses goûts favoris et tranquilles. Il n'aimait au monde que le prince de la Paix, la chape, les montres et la musique. Le trône n'était rien pour lui. Après ce qui s'était passé, le prince de la Paix ne pouvait retourner en Espagne, et comment le roi eût-il jamais pu consentir à se séparer de lui, quand même le souvenir des outrages qu'il avait personnellement essuyés n'eût pas été assez puissant pour le dégoûter de son royaume? La vie d'un particulier était ce qu'il lui fallait; aussi se trouva-t-il bien plus heureux, lorsqu'il put, sans contrainte, se livrer à ses goûts simples et tranquilles. À son arrivée au château de Fontainebleau, il y trouva M. de Rémusat, premier chambellan; M. de Caqueray, officier des chasses; M. de Luçay, préfet du palais, et une maison toute montée. Mesdames de La Rochefoucault, Duchâtel et de Luçay avaient été désignées par l'empereur pour faire le service d'honneur de la reine.

Le roi d'Espagne ne séjourna à Fontainebleau que le temps nécessaire pour la réparation du château de Compiègne. Il trouva bientôt le climat de cette partie de la France trop froid pour sa santé, et alla, au bout de quelques mois, s'établir à Marseille, avec la reine d'Étrurie, l'infant don Francisco et le prince de la Paix. En 1811, il quitta la France pour l'Italie, se trouvant encore mal à Marseille. Rome fut la résidence qu'il choisit.

J'ai parlé tout à l'heure du goût du roi d'Espagne pour l'horlogerie; on m'a dit qu'à Fontainebleau il faisait porter une demi-douzaine de ses montres par son valet de chambre, et qu'il en portait autant lui-même, donnant pour raison que l'horlogerie de poche perd à ne pas être portée. On m'a conté aussi qu'il avait toujours son confesseur près de lui, dans l'antichambre, ou dans le salon qui précédait celui où il se trouvait, et que, lorsqu'il voulait lui parler, il le sifflait comme on siffle un chien. Le confesseur ne manquait jamais d'accourir à ce royal appel, et suivait son pénitent dans l'embrasure d'une croisée. Le roi disait, dans ce confessionnal improvisé, ce qu'il avait sur la conscience, recevait l'absolution et renvoyait ensuite le prêtre, jusqu'à ce qu'il se crût obligé de le siffler de nouveau.

Quand la santé du monarque, affaiblie par l'âge et la goutte, ne lui permit plus de se livrer aux plaisirs de la chasse, il se mit à jouer du violon plus qu'il ne l'avait jamais fait, afin, disait-il, de se perfectionner. C'était s'y prendre un peu tard. On sait qu'il avait pour premier violon le célèbre Alexandre Boucher; il aimait beaucoup à jouer avec lui, mais il avait la manie de commencer le premier, sans s'inquiéter en aucune façon de la mesure. S'il arrivait à M. Boucher de lui faire quelque observation à ce sujet, sa majesté lui répondait avec un grand sang-froid: Monsieur, il me semble que je ne suis pas fait pour vous attendre.

Entre le départ de la famille royale et l'arrivée du roi de Naples Joseph, le temps se passa en revues, en fêtes militaires, que l'empereur honorait souvent de sa présence. Le 7 juin, le roi Joseph arriva à Bayonne. On savait long-temps d'avance que son frère l'appelait à échanger sa couronne de Naples contre celle d'Espagne.

Le soir même de l'arrivée du roi Joseph, l'empereur fit inviter les membres de la junte espagnole, qui depuis quinze jours arrivaient à Bayonne de tous les coins du royaume, à se réunir au château de Marrac, afin de complimenter le nouveau roi.

Les députés obéirent à cette invitation un peu brusque, sans avoir eu le temps de bien se concerter sur ce qu'ils avaient à faire. Arrivés à Marrac, l'empereur leur présenta le souverain, qu'ils reconnurent, après une assez vive opposition de la part du duc de l'Infantado seulement, au nom des grands d'Espagne. Quant aux députations du conseil de Castille, de l'inquisition, de l'armée, etc., elles se soumirent sans la plus légère observation. Peu de jours après, le roi forma son ministère, dans lequel on vit avec étonnement figurer M. de Cevallos, celui qui avait accompagné le prince des Asturies à Bayonne, et qui avait tant fait parade d'un attachement inviolable à la personne de celui qu'il appelait son infortuné maître; le même duc de l'Infantado, qui s'était opposé tant qu'il avait pu à la reconnaissance du monarque étranger, fut nommé capitaine des gardes. Le roi partit ensuite pour Madrid, après avoir nommé le grand-duc de Berg lieutenant-général du royaume.


CHAPITRE IV.