XV
L’ESTRAPADE
On me lia les mains derrière le dos, on me mit à cheval; puis on me lia les pieds comme on m’avait lié les mains, en les assujettissant à la sangle du cheval.
C’est dans cet équipage que je fus ramené à Gualeguay, où, comme on va le voir, m’attendait un pire traitement.
On ne m’accusera point d’être par trop tendre vis-à-vis de moi-même; eh bien, je l’avoue, je me sens frémir chaque fois que je me rappelle cette circonstance de ma vie.
Conduit en présence de don Leonardo Millan, je fus sommé par lui de dénoncer ceux qui m’avaient fourni les moyens de fuir. Il va sans dire que je déclarai que seul j’avais préparé, et seul exécuté ma fuite; alors, comme j’étais lié, et que don Leonardo Millan n’avait rien à craindre, il s’approcha de moi et commença de me frapper avec son fouet; après quoi, il renouvela ses demandes, et moi, je renouvelai mes dénégations.
Il ordonna alors de me conduire en prison, et ajouta tout bas quelques mots à l’oreille de mes conducteurs.
Ces mots étaient l’ordre de me donner la torture.
En arrivant dans la chambre qui m’était destinée, mes gardes, en conséquence, me laissant les mains liées derrière le dos, me passèrent aux poignets une nouvelle corde, tournèrent l’autre extrémité autour d’une solive, et, tirant à eux, me suspendirent à quatre ou cinq pieds de terre.
Alors don Leonardo Millan entra dans ma prison, et me demanda si je voulais avouer.
Je ne pouvais que lui cracher au visage, et m’en donnai la satisfaction.
—C’est bien, dit-il en se retirant; quand il plaira au prisonnier d’avouer, vous m’appellerez, et, quand il aura avoué, on le remettra à terre.
Après quoi, il sortit.
Je restai deux heures ainsi suspendu. Tout le poids de mon corps pesait sur mes poignets ensanglantés et sur mes épaules luxées.
Tout mon corps brûlait comme une fournaise; à chaque instant je demandais de l’eau, et, plus humains que mon bourreau, mes gardiens m’en donnaient; mais l’eau, en entrant dans mon estomac, se desséchait comme si on l’eût jetée sur une lame de fer rougie. On ne peut se faire une idée de ce que je souffris qu’en relisant les tortures données aux prisonniers au moyen âge. Enfin, au bout de deux heures, mes gardes eurent pitié de moi ou me crurent mort, et me descendirent.—Je tombai couché tout de mon long.
Je n’étais plus qu’une masse inerte, sans autre sentiment qu’une sourde et profonde douleur,—un cadavre ou à peu près.
Dans cette situation, et sans que j’eusse la conscience de ce que l’on me faisait, on me mit dans les ceps.
J’avais fait cinquante milles à travers des marais, les mains et les pieds liés; les moustiques, nombreux et enragés dans cette saison, avaient fait de mon visage et de mes mains une seule plaie. J’avais subi deux heures d’une effroyable torture, et lorsque je revins à moi, j’étais attaché côte à côte d’un assassin.
Quoique au milieu des plus atroces tourments je n’eusse point dit un seul mot, et que, d’ailleurs, il ne fût pour rien dans ma fuite, don Jacinto Andreas avait été emprisonné; les habitants du pays étaient dans l’épouvante.
Quant à moi, sans les soins d’une femme, qui fut pour moi un ange de charité, je serais mort. Elle écarta toute crainte et vint au secours du pauvre torturé.
Elle s’appelait madame Alleman.
Grâce à cette douce bienfaitrice, je ne manquai de rien dans ma prison.
Peu de jours après, le gouverneur, voyant qu’il était inutile d’essayer de me faire parler, et convaincu que je mourrais avant de dénoncer un de mes amis, n’osa probablement pas prendre sur lui la responsabilité de cette mort, et me fit conduire dans la capitale de la province Bajada. J’y restai deux mois en prison; après quoi, le gouverneur me fit dire qu’il m’était permis de sortir librement de la province. Quoique je professe des opinions opposées à Echague, et que j’aie plus d’une fois, depuis ce jour, combattu contre lui, je ne saurais cacher l’obligation que je lui ai; et je voudrais, aujourd’hui encore, être à même de lui prouver ma reconnaissance de tout ce qu’il a fait pour moi et surtout pour ma liberté rendue.
Plus tard, la fortune fit tomber entre mes mains tous les chefs militaires de la province du Gualeguay, et tous furent mis en liberté sans la moindre offense ni à leurs personnes ni à leurs propriétés.
Quant à don Leonardo Millan, je ne voulus pas même le voir, de peur que sa présence, en me rappelant ce que j’avais souffert, ne me fît commettre quelque action indigne de moi.
XVI
VOYAGE DANS LA PROVINCE DE RIO-GRANDE
De Bajada, je pris passage sur un brigantin italien, capitaine Ventura. C’était un homme recommandable et digne sous tous les rapports; il me traita avec une générosité chevaleresque, et il me conduisit jusqu’à l’embouchure de l’Iguaçu, affluent du Parana, où je m’embarquai pour Montevideo, sur une balandre commandée par Pascal Carbone.
J’étais dans une veine de bonheur; lui aussi me traita à merveille.
Les bonheurs comme les malheurs vont en troupe; j’en avais momentanément fini avec les derniers, et les premiers se succédaient sans interruption.
A Montevideo, je trouvai une foule d’amis, à la tête desquels je dois compter Jean-Baptiste Cuneo et Napoléon Castellini. Bientôt enfin, Rossetti, que j’avais laissé à Montevideo, on se le rappelle, vint m’y rejoindre; il arrivait de Rio-Grande, où il avait été admirablement reçu par ces fiers républicains.
A Montevideo, ma proscription tenait toujours. Ma résistance contre les lanciones, le monde que nous leur avions tué, était un prétexte au moins spécieux. Je fus donc forcé de rester caché dans la maison de mon ami Pazante, où je demeurai un mois.
Ma réclusion, au reste, était on ne peut plus supportable, adoucie qu’elle était par les visites de tant de compatriotes qui, à cette époque de prospérité et de paix, s’étaient établis dans le pays, et exerçaient, vis-à-vis de leurs amis du vieux monde, une généreuse hospitalité. La guerre, et surtout le siége de Montevideo, changèrent la condition de la plupart d’entre eux, et, de bonne qu’elle était, la firent mauvaise et même pire. Pauvres gens! je les ai plaints bien des fois; par malheur, je ne pouvais faire mieux que de les plaindre.
Au bout d’un mois, le temps étant venu de me mettre en voyage, nous partîmes, Rossetti et moi, pour Rio-Grande. Notre voyage devait se faire et se fit à cheval; ce fut une grande joie et un grand plaisir pour moi.
Nous voyagions ce que l’on appelle à escotero.
Expliquons ce que c’est que cette manière de voyager, qui, pour la rapidité, laisse bien loin la poste, si prompte qu’elle soit dans les pays civilisés.
Que l’on soit deux, trois ou quatre, on voyage avec une vingtaine de chevaux habitués à suivre ceux qui sont montés; lorsque le voyageur sent sa monture fatiguée, il met pied à terre, passe sa selle du dos de son cheval sur celui d’un cheval libre, l’enfourche, fait au galop trois ou quatre lieues, puis le quitte pour un autre, et toujours ainsi, jusqu’au moment où l’on décide de s’arrêter; les chevaux fatigués se reposent en continuant la route, délivrés de leur selle et de leur cavalier.
Pendant la courte halte que font les cavaliers pour changer de cheval, toute la horde pince du bout des dents quelques touffes d’herbe, et boit, si elle trouve de l’eau; les véritables repas se font deux fois par jour seulement, le matin et le soir.
Nous arrivâmes ainsi à Piratinin, siége du gouvernement de Rio-Grande; la capitale était bien Porto-Allegre, mais comme la capitale était au pouvoir des impériaux, le siége de la république était à Piratinin.
Piratinin est certes un des plus beaux pays du monde, avec ses deux régions: région de plaines, région de montagnes.
La région des plaines est complétement tropicale; là, poussent la banane, la canne à sucre, l’oranger. Entre les tiges de ces plantes et de ces arbres rampent le serpent à sonnette, le serpent noir, le serpent corail; là, comme dans les jungles de l’Inde, bondissent le tigre, le jaguar et le puma, lion inoffensif, de la taille d’un gros chien du Saint-Bernard.
La région des montagnes est tempérée comme mon beau climat de Nice; là, on récolte la pêche, la poire, la prune, tous les fruits d’Europe; là, poussent ces magnifiques forêts dont aucune plume ne donnera jamais l’exacte description, avec leurs pins droits comme des mâts de navire, hauts de deux cents pieds, et dont cinq ou six hommes peuvent à peine embrasser la tige. A l’ombre de ces pins poussent les taquaros, roseaux gigantesques qui, pareils aux fougères du monde antédiluvien, arrivent à quatre-vingts pieds de haut, et qui à leur base atteignent à peine à la grosseur du corps d’un homme; là, poussent la barba de pao, littéralement la barbe des arbres, dont on se sert en guise de serviette, et ces lianes qui, par leurs multiples entrelacements, rendent les forêts inextricables; là, sont ces clairières nommées campestres, où poussent des villes tout entières: Lima da Serra, Vaccaria, Lages;—non-seulement trois villes, mais trois départements;—population caucasienne, d’origine portugaise, et d’une hospitalité homérique.
Là, le voyageur n’a besoin de rien dire, de rien demander. Il entre dans la maison, va droit à la chambre des hôtes; les domestiques, sans être appelés, viennent, le déchaussent, lui lavent les pieds. Il reste le temps qu’il veut, s’en va quand il lui plaît, ne dit point adieu, ne remercie pas si c’est son bon plaisir, et malgré cet oubli, celui qui viendra après lui ne sera pas moins bien reçu que lui.
C’est la jeunesse de la nature, c’est le matin de l’humanité.
XVII
LA LAGUNE DE LOS PATOS
Arrivé à Piratinin, j’y fus admirablement reçu par le gouvernement de la république. Bento Gonzalès,—véritable chevalier errant du cycle de Charlemagne, frère par le cœur des Olivier et des Roland, vigoureux, agile, loyal comme eux, véritable centaure, maniant un cheval comme je ne l’ai vu manier qu’au général Netto,—modèle accompli du cavalier,—était absent et en marche, à la tête d’une brigade de cavalerie, pour combattre Sylva Tanaris, chef impérial, qui, ayant franchi le canal de San Gonzalès, infestait cette partie de la province Piratinine, siége alors du gouvernement républicain, et un petit village charmant par sa position alpestre, chef-lieu du département du même nom, et tout entouré d’une population belliqueuse, très-dévouée à la cause de la liberté.
En son absence, ce fut le ministre des finances, Almeida, qui me fit les honneurs de la ville.
Un mot sur Rio-Grande, que l’on pourrait croire, comme l’indique son nom, située sur le cours de quelque grande rivière, ou une grande rivière lui-même.
Rio-Grande, c’est la lagune de los Patos,—le lac des canards;—elle peut avoir une trentaine de lieues de long. A part quelques bas-fonds dont nous aurons à nous occuper plus tard, elle est profonde et peuplée de caïmans; elle est formée par cinq rivières qui viennent s’y jeter à son extrémité nord, et qui ont l’air de former les cinq doigts d’une main dont la paume est le bout de la lagune.
Il y a un endroit d’où l’on voit à la fois les cinq rivières, et qui s’appelle pour cette raison Viamao,—j’ai vu la main.
Viamao avait changé de nom, et s’appelait alors Settembrina, en commémoration de la république proclamée en septembre.
Me trouvant inoccupé à Piratinin, je demandai à passer dans la colonne d’opérations dirigée sur San Gonzalès, près du président. Ce fut là que je vis ce vaillant pour la première fois, et que je passai quelques jours dans son intimité. C’était véritablement l’enfant gâté de la nature;—elle lui avait donné tout ce qui fait le véritable héros.—Bento Gonzalès atteignait ses soixante ans lorsque je le connus. Haut et svelte, il montait à cheval, je l’ai dit, avec une grâce et une facilité admirables. A cheval, on lui eût donné vingt-cinq ans.—Brave et heureux, il n’eût pas un instant, comme un chevalier de l’Arioste, hésité à combattre un géant, eût-il eu la taille de Polyphème et l’armure de Ferragus.—Il avait un des premiers poussé le cri de guerre, non pas dans un but de personnelle ambition, mais comme tout autre enfant de ce peuple belliqueux. Sa vie au camp était comme celle du dernier habitant des prairies: de la chair rôtie et de l’eau pure.—Le premier jour où nous nous vîmes, il m’invita à son frugal repas, et nous causâmes avec autant de familiarité que si nous eussions été compagnons d’enfance et égaux. Avec tant de dons naturels et acquis, Bento Gonzalès fut l’idole de ses concitoyens; et avec tant de dons, chose étrange, il fut presque toujours malheureux dans ses entreprises de guerre, ce qui m’a toujours fait croire que le hasard était pour beaucoup plus que le génie dans les événements de la guerre et la fortune des héros.
Je suivis la colonne jusqu’à Camodos,—passe du canal de San Gonzalès, qui relie la lagune de Los Patos à Merin. Sylva Tanaris s’y était précipitamment retiré en apprenant qu’une colonne de l’armée républicaine s’approchait.
N’ayant pu le rejoindre, le président revint en arrière. J’en fis naturellement autant que lui, et je repris à sa suite la route de Piratinin.
Vers ce temps, nous reçûmes la nouvelle de la bataille de Rio-Pardo, où l’armée impériale fut complétement battue par les républicains.
XVIII
ARMEMENT DES LANCIONS A CAMACUA
Je fus alors chargé de l’armement de deux lancions qui se trouvaient sur le Camacua, fleuve parallèle ou à peu près au canal de San Gonzalès, et qui comme lui débouche dans la lagune de los Patos.
J’avais réuni, tant des matelots venus de Montevideo que de ceux que je trouvai à Piratinin, une trentaine d’hommes de toute nation. Il va sans dire que, malheureusement pour lui, mon cher Louis Garniglia en était. J’avais en outre, comme nouvelle recrue, un Français colossal, Breton de naissance, que nous appelions Gros-Jean, et un autre nommé François, véritable flibustier, digne frère de la côte.
Nous arrivâmes à Camacua: là, nous trouvâmes un Américain, nommé John Griggs, qui d’une ferme de Bento Gonzalès, qu’il habitait, était en train de surveiller l’achèvement de deux sloops.
J’étais nommé chef de cette flotte encore en construction, avec le grade de capitano tenente.
C’était chose curieuse que cette construction, et qui faisait honneur à cette persistance américaine bien connue. On allait chercher le bois d’un côté et le fer de l’autre; deux ou trois charpentiers taillaient le bois, un mulâtre forgeait le fer. C’est ainsi que les deux sloops avaient été fabriqués, depuis les clous jusqu’aux cercles en fer des mâts.
Au bout de deux mois la flotte fut prête. On arma chaque bâtiment de deux petites pièces en bronze; quarante noirs ou mulâtres furent adjoints aux trente Européens, et portèrent le rôle des deux équipages au chiffre de soixante et dix hommes.
Les lancions pouvaient être de quinze à dix-huit tonneaux l’un, de douze à quinze tonneaux l’autre.
Je pris le commandement du plus fort, que nous baptisâmes le Rio-Pardo.
John Griggs reçut le commandement de l’autre, qui s’appela le Républicain.
Rossetti était resté à Piratinin, chargé de la rédaction du journal le Peuple.
Nous commençâmes, aussitôt la construction achevée, à courir la lagune de los Patos. Quelques jours s’écoulèrent à faire des prises insignifiantes.
Les impériaux avaient à opposer à nos deux sloops, de vingt-huit tonneaux à eux deux, trente navires de guerre et un bateau à vapeur.
Mais nous avions, nous, les bas-fonds.
La lagune n’était navigable, pour de grands bâtiments, que dans une espèce de canal longeant le bord oriental de la lagune.
Du côté opposé, au contraire, le sol était coupé en pente, et nous-mêmes, malgré le peu d’eau que nous tirions, étions obligés de nous échouer plus de trente pas avant que d’arriver au bord.
Les bancs de sable s’avançaient dans la lagune à peu près comme les dents d’un peigne, seulement ces dents étaient très-écartées l’une de l’autre.
Lorsque nous étions obligés de nous échouer, et que le canon d’un bâtiment de guerre ou d’un bateau à vapeur nous incommodait, je criais:
—Allons, mes canards, à l’eau!
Et mes canards sautaient à l’eau, et à force de bras on soulevait le lancion et on le portait de l’autre côté du banc de sable.
Au milieu de tout cela, nous prîmes un bateau richement chargé, nous le conduisîmes sur la côte occidentale du lac, près de Camacua; et là nous le brûlâmes, après en avoir tiré tout ce qu’il fut possible d’en tirer.
C’était la première prise que nous faisions qui en valût la peine; elle réjouit fort notre petite marine. D’abord, chacun eut sa part du butin, et avec un fonds de réserve je fis faire des uniformes à mes hommes. Les impériaux, qui nous avaient fort méprisés et ne manquaient jamais une occasion de se moquer de nous, commencèrent à comprendre notre importance dans la lagune, et employèrent de nombreux bâtiments à protéger leur commerce. La vie que nous menions était active et pleine de dangers, à cause de la supériorité numérique de notre ennemi, mais en même temps attachante, pittoresque et en harmonie avec mon caractère. Nous n’étions pas seulement des marins, nous étions, au besoin, des cavaliers; nous trouvions au moment du danger autant et plus de chevaux qu’il ne nous en fallait, et nous pouvions former en deux heures un escadron peu élégant, mais terrible. Tout le long de la lagune se trouvaient des estancias que le voisinage de la guerre avait fait déserter par leurs propriétaires; nous y rencontrions des bestiaux de toute espèce, monture et nourriture; en outre, dans chacune de ces fermes il y avait des portions de terrain cultivées, où nous récoltions le froment en abondance, des patates douces, et souvent d’excellentes oranges, cette contrée produisant les meilleures de toute l’Amérique du Sud. La horde qui m’accompagnait, véritable troupe cosmopolite, était composée d’hommes de toutes couleurs et de toutes nations. Je la traitais avec une bonté peut-être hors de saison avec de pareils hommes;—mais il y a une chose que je puis affirmer, c’est que je n’eus jamais à me repentir de cette bonté, chacun obéissant à mon premier ordre, ne me mettant jamais dans la nécessité de me fatiguer ni de punir.
XIX
L’ESTANCIA DELLA BARBA
Sur la Camacua, où nous avions notre petit arsenal et d’où était sortie la flottille républicaine, habitaient, s’étendant sur une immense superficie, toutes les familles des frères de Bento Gonzalès, ainsi que des parents plus éloignés; des troupeaux sans nombre pâturaient dans ces magnifiques plaines que la guerre avait respectées, attendu qu’elles se trouvaient hors de la portée de sa main destructive.
Les productions agricoles y étaient amassées avec une abondance dont on ne peut avoir idée en Europe. J’ai déjà dit ailleurs que, dans aucun pays de la terre, on ne saurait rencontrer une hospitalité plus franche et plus cordiale; or, cette hospitalité, nous la trouvions dans ces maisons où existait pour nous la plus complète sympathie.
Les estancias dont, à cause de leur proximité du fleuve et grâce au bon accueil que nous étions sûrs d’y rencontrer, nous nous faisions plus particulièrement les hôtes, étaient celles de doña Anna et de doña Antonia, sœurs du président. Elles étaient situées, la première sur les rives de la Camacua, l’autre sur celles de l’Arroyo-Grande. Je ne sais si c’était l’effet de mon imagination ou tout simplement un des priviléges de mes vingt-six ans, mais toute chose s’embellissait à mes yeux; et je puis affirmer qu’aucune époque de ma vie n’est plus présente à ma pensée et n’y est surtout présente avec plus de charme que cette période que je suis en train de raconter. La maison de doña Anna était tout particulièrement pour moi un véritable paradis; quoique n’étant plus jeune, cette charmante femme avait un caractère enjoué. Elle avait près d’elle toute une famille d’émigrés de Pelotas, ville de la province dont le chef était le docteur Paolo Ferreira; trois jeunes filles plus ravissantes les unes que les autres faisaient l’ornement de ce lieu de délices. L’une d’elles, Manoela, était la maîtresse absolue de mon âme; quoique sans espérance de la posséder jamais, je ne pouvais m’empêcher de l’aimer.
Elle était fiancée à un fils de Bento Gonzalès.
Cependant une occasion se présenta où, me trouvant en péril, j’eus lieu de reconnaître que je n’étais pas indifférent à la dame de mon cœur, et cette conscience que j’eus de sa sympathie suffit pour me consoler de ce qu’elle ne pouvait être à moi. En général, les femmes de Rio-Grande sont fort belles; nos hommes s’étaient faits galamment leurs esclaves, mais tous, il faut le dire, n’avaient pas pour leurs idoles un culte aussi divin et aussi désintéressé que le mien pour Manoela. Aussi, toutes les fois qu’un vent contraire, une bourrasque, une expédition nous poussait vers l’Arroyo-Grande ou vers Camacua, c’était fête parmi nous; le petit bois de Firiva, qui indiquait l’entrée de l’un, ou la forêt d’orangers qui masquait l’embouchure de l’autre, étaient toujours salués par une triple salve de joyeux hourras qui indiquaient notre amoureux enthousiasme.
Or, un jour qu’après avoir tiré à terre nos embarcations nous étions à l’estancia de la Barba, appartenant à doña Antonia, sœur du président, devant un hangar qui servait à saler et à boucaner la viande, et que l’on appelle pour cette raison dans le pays galpon da charqueada, on vint nous avertir que le colonel Juan-Pietro de Abrecu, surnommé Moringue, c’est-à-dire la fouine, à cause de sa finesse, était débarqué à deux ou trois lieues de nous avec soixante et dix hommes de cavalerie et quatre-vingts d’infanterie.
La chose était d’autant plus probable que depuis la prise de la felouque, que nous avions brûlée après nous être emparés de ce qu’elle portait de plus précieux, nous savions que Moringue avait fait serment de prendre une revanche.
Cette nouvelle me remplit de joie. Les hommes que commandait le colonel Moringue étaient des mercenaires allemands et autrichiens, auxquels je n’étais pas fâché de faire payer la dette que tout bon Italien a contractée avec leurs frères d’Europe.
Nous étions une soixantaine d’hommes en tout, mais je connaissais mes soixante hommes, et avec eux je me croyais capable de tenir tête non-seulement à cent cinquante mais à trois cents Autrichiens.
J’envoyai, en conséquence, des éclaireurs de tous côtés, en gardant avec moi une cinquantaine d’hommes.
Les dix ou douze hommes que j’avais envoyés en reconnaissance revinrent tous avec une réponse uniforme:
—Nous n’avons rien vu.
Il faisait un grand brouillard, et à l’aide de ce brouillard l’ennemi avait pu échapper à leurs recherches.
Je résolus de ne pas m’en rapporter absolument à l’intelligence de l’homme, mais d’interroger l’instinct des animaux.
Ordinairement, lorsque quelque expédition de ce genre s’accomplit, et que des hommes d’un autre pays viennent autour d’une estancia tendre quelque embuscade, les animaux, qui sentent l’étranger, donnent des signes d’inquiétude, auxquels ceux qui les interrogent ne se trompent jamais.
Les bestiaux, chassés par mes hommes, se répandirent tout autour de l’estancia, sans manifester qu’il se passât quelque chose d’inusité aux environs.
Dès lors, je crus n’avoir plus de surprise à craindre; j’ordonnai à mes hommes de déposer leurs fusils tout chargés, ainsi que leurs munitions, dans des râteliers que j’avais fait pratiquer dans le galpon, et je leur donnai l’exemple de la sécurité en me mettant à déjeuner et en les invitant à en faire de même.
C’était, d’habitude, une invitation qu’ils acceptaient sans se faire prier.
Dieu merci! les vivres ne manquaient pas.
Le déjeuner fini, j’envoyai chacun à sa besogne.
Mes hommes travaillaient comme ils mangeaient, c’est-à-dire de tout cœur; ils ne se firent donc pas prier: les uns allèrent aux lancions qui étaient tirés sur le rivage et qu’on était en train de réparer;—les autres à la forge;—ceux-ci au bois, pour faire du charbon;—ceux-là à la pêche.
Je restai seul avec le maître cook, qui avait établi sa cuisine en plein air devant la porte du galpon, et qui surveillait la marmite où écumait notre pot-au-feu.
Quant à moi, je savourais voluptueusement mon maté, sorte de thé du Paraguay, qui se prend dans une courge à l’aide d’un tuyau de verre ou de bois.
Je ne me doutais pas le moins du monde que le colonel la Fouine, qui était du pays, avait, par quelque ruse, dérouté la surveillance de mes hommes, donné confiance à nos animaux, et, avec ses cent cinquante Autrichiens, était couché à plat-ventre dans un bois, à cinq ou six cents pas de nous.
Tout à coup, à mon grand étonnement, j’entendis sonner la charge derrière moi.
Je me retournai. Infanterie et cavalerie chargeaient au galop, chaque cavalier ayant un homme derrière lui; ceux à qui les chevaux avaient manqué couraient à pied, accrochés aux crinières.
Je ne fis qu’un bond de mon banc dans le galpon; le cuisinier m’y suivit; mais l’ennemi était si près de nous, qu’au moment où je franchissais le seuil de la porte j’eus mon puncho percé d’un coup de lance.
J’ai dit que les fusils étaient disposés tout chargés au râtelier. Il y en avait soixante.
J’en saisis un, je le déchargeai; puis un second, puis un troisième, et cela avec tant de rapidité, qu’on ne put croire que j’étais seul, et avec tant de bonheur, qu’il tomba trois hommes.
Un quatrième, un cinquième, un sixième coup succédèrent aux trois premiers; comme je tirais dans la masse, chaque coup portait.
Si cette masse avait eu l’idée de faire irruption dans le galpon, le corsaire et la course, tout était fini d’un seul coup; mais le cuisinier s’étant joint à moi et ayant fait feu de son côté, le colonel la Fouine, si fin qu’il fût, s’y laissa prendre et crut que nous étions tous dans le galpon.
En conséquence, il se porta lui et ses hommes à une centaine de pas du hangar et se mit à tirailler.
Ce fut ce qui me sauva.
Comme le cuisinier n’était pas un tireur bien expert, et que dans notre situation tout coup perdu était une faute, je lui ordonnai de se contenter de recharger les fusils déchargés et de me les passer.
J’étais sûr d’une chose, c’est que mes hommes ayant déjà soupçon que l’ennemi était débarqué, en entendant notre fusillade comprendraient tout et accourraient à mon secours.
Je ne me trompais pas. Mon brave Louis Carniglia apparut le premier à travers le nuage de fumée qui s’étendait entre le galpon et la troupe ennemie, laquelle, de son côté, faisait un feu d’enfer.
Aussitôt après lui parurent Ignace Bilbao, brave Biscayen, et un non moins brave Italien, nommé Lorenzo. En un moment ils furent à mes côtés, et commencèrent à m’imiter de leur mieux; puis Édouard Mutru, Nacemento Raphaël et Procope;—ces deux derniers, l’un mulâtre, l’autre noir;—Francesco da Sylva,—je voudrais, au lieu de les écrire ici sur le papier, graver sur du bronze le nom de tous ces vaillants compagnons, qui, au nombre de treize, se réunirent à moi, et combattirent pendant cinq heures cent cinquante ennemis.
Ces ennemis s’étaient emparés de toutes les maisons, de toutes les baraques, de toutes les cassines qui nous environnaient, et de là faisaient sur nous un feu terrible. D’autres s’étaient hissés sur le toit, dont ils enlevaient la couverture, nous fusillant par les trous, et par les trous nous jetant des fascines allumées. Mais tandis que les uns éteignaient les fascines, les autres répondaient à la fusillade, et deux ou trois tombèrent morts au milieu de nous par les trous qu’eux-mêmes avaient faits.
De notre côté, avec nos baïonnettes nous avions pratiqué des meurtrières dans la muraille du galpon, et nous faisions, à peu près à couvert, feu par là.
Vers les trois heures, le nègre Procope fit un coup heureux; il cassa le bras du colonel Moringue.
Aussitôt le colonel fit sonner la retraite et partit; il emportait ses blessés, mais laissait quinze morts.
De mon côté, sur treize hommes, j’en avais cinq tués roides et cinq blessés. Trois moururent de leurs blessures, de sorte que ce fut huit hommes que me coûta cette affaire, une des plus chaudes auxquelles j’aie pris part.
Ces combats étaient d’autant plus meurtriers pour nous que nous n’avions ni médecin, ni chirurgien. Les blessures légères se pansaient avec de l’eau fraîche, renouvelée aussi souvent que possible.
Quant aux blessures graves, c’était autre chose. En général, le blessé sentait lui-même son état; s’il n’espérait pas en revenir, il appelait son meilleur ami, lui indiquait ses courtes dispositions testamentaires, et le priait de l’achever d’un coup de fusil. L’ami examinait le blessé, puis, s’il était de son avis, on s’embrassait, on se serrait la main, et un coup de fusil ou de pistolet faisait le dénoûment du drame.
C’était triste, c’était barbare peut-être, mais que voulez-vous? il n’y avait pas moyen de faire autrement.
Rossetti qui, par hasard, se trouvait à Camacua ainsi que le reste de nos compagnons, ne put, à son grand regret nous rejoindre. Les uns furent obligés, étant poursuivis et sans armes, de passer le fleuve à la nage; les autres s’enfoncèrent dans la forêt; un seul fut découvert et tué.
Ce combat si dangereux, et qui eut une si heureuse issue, donna une énorme confiance à nos hommes et aux habitants de cette côte, exposée depuis longtemps déjà aux excursions de cet ennemi aventureux et entreprenant.
Moringue fut, au reste, le meilleur chef d’expédition des impériaux. Il était particulièrement apte à ces sortes de surprises, et je dois dire qu’il avait conduit celle-là avec une finesse qui lui eût certes mérité le nom de fouine s’il ne l’eût pas déjà reçu. Né dans le pays, dont il avait, comme je l’ai dit, une connaissance parfaite, doué d’une astuce et d’une intrépidité à toute épreuve, il fit grand mal à la cause républicaine, et l’empire du Brésil lui doit, sans aucun doute, la meilleure part dans la soumission de cette courageuse province.
Nous, cependant, nous célébrâmes notre victoire. Doña Antonia nous donna une fête à son estancia, distante à peu près de douze milles du galpon où nous avions soutenu le combat.
Ce fut dans cette fête que je sus qu’une belle jeune fille, à l’annonce du danger que je courais, avait pâli et chaudement demandé des nouvelles de ma vie et de ma santé,—victoire plus douce à mon cœur que la victoire sanglante que j’avais remportée. O belle fille du continent américain! j’étais fier et heureux de t’appartenir, de quelque manière que ce fût, même en pensée. Tu étais destinée, et tu dus appartenir à un autre, et le sort me réservait à moi, cette autre fleur du Brésil que je pleure aujourd’hui, et que je pleurerai toute ma vie.—Douce mère de mes fils! je la connus, celle-là, non pas dans la victoire, mais dans l’adversité et dans le naufrage, et—bien plus que ma jeunesse, mon visage et mon mérite,—mes malheurs l’enchaînèrent à moi pour la vie.
Anita! chère Anita!
XX
EXPÉDITION A SAINTE-CATHERINE
Peu de chose, rien même d’important, n’arriva plus sur la lagune de los Patos après cet événement.
Nous mîmes en construction deux nouveaux lancions. Les éléments premiers s’en trouvèrent dans notre prise précédente; quant à leur confection, ce fut non-seulement notre affaire, mais aussi celle des habitants du voisinage, qui nous y aidèrent valeureusement.
Les deux nouveaux bâtiments terminés et armés, nous fûmes appelés à nous joindre à l’armée républicaine, qui assiégeait alors Porto-Allegre, la capitale de la province. L’armée ne fit rien et nous non plus ne pûmes rien faire pendant tout le temps que nous passâmes sur cette partie du lac.
Ce siége était pourtant dirigé par Bento Manoel, auquel tout le monde accordait à bon droit un grand mérite comme soldat, comme général et comme organisateur. Ce fut le même qui, depuis, trahit les républicains et passa aux impériaux.
On méditait l’expédition de Sainte-Catherine. Je fus appelé à en faire partie, et mis sous les ordres du général Canavarro.
Seulement il y avait une difficulté, c’est que nous ne pouvions pas sortir de la lagune, attendu que l’embouchure en était gardée par les impériaux.
En effet, sur la rive méridionale se trouvait la ville fortifiée de Rio-Grande du Sud, et sur la rive septentrionale San José du Nord, ville plus petite, mais fortifiée aussi. Or, ces deux places, ainsi que Porto-Allegre, se trouvaient encore au pouvoir des impériaux, et les faisaient maîtres de l’entrée et de la sortie du lac. Ils ne possédaient que ces trois points, il est vrai, mais c’était bien assez.
Cependant, avec des hommes comme ceux que je commandais, il n’y avait rien d’impossible.
Je proposai de laisser dans la lagune les deux plus petits lancions; leur chef serait un très-bon marin, nommé Zefferino d’Utra. Moi, avec les deux autres, ayant sous mes ordres Griggs et la partie la plus aventureuse de nos aventuriers, j’accompagnerais l’expédition, opérant par mer, tandis que le général Canavarro opérerait par terre.
C’était un fort beau plan, seulement il s’agissait de le mettre à exécution.
Je proposai de construire deux charrettes assez grandes et assez solides pour mettre sur chacune d’elles un lancion, et d’atteler à ces charrettes bœufs et chevaux, dans la quantité qu’il faudrait pour les traîner.
Ma proposition fut adoptée, et je fus chargé d’y donner suite.
Seulement, en y réfléchissant, j’y introduisis les modifications suivantes:
Je fis faire, par un habile charron nommé de Abreu, huit énormes roues d’une solidité à toute épreuve, avec des moyeux proportionnés au poids qu’elles devaient supporter.
A l’une des extrémités du lac,—celle qui est opposée à Rio-Grande du Sud, c’est-à-dire au nord-est,—il existe, au fond d’un ravin, un petit ruisseau qui coule de la lagune de los Patos dans le lac Tramandaï, sur lequel il s’agissait de transporter nos deux lancions.
Je fis descendre dans ce ravin, en l’immergeant le plus possible, un de nos chars; puis, de même que nous faisions pour les transporter par-dessus les bancs de sable, nous soulevâmes le lancion, jusqu’à ce que sa quille reposât sur le double essieu. Cent bœufs domestiques, attelés aux timons à l’aide de nos plus solides cordages, furent excités à la fois, et je vis, avec une satisfaction que je ne puis rendre, le plus grand de mes deux bâtiments se mettre en marche comme un colis ordinaire.
Le second char descendit à son tour, fut chargé comme le premier, et, comme le premier, s’ébranla heureusement.
Alors les habitants jouirent d’un spectacle curieux et inaccoutumé, celui de deux bâtiments traversant en charrette, et traînés par deux cents bœufs, un espace de cinquante-quatre milles, c’est-à-dire dix-huit lieues, et cela sans la moindre difficulté, sans le plus petit accident.
Arrivés sur le bord du lac Tramandaï, les lancions furent remis à l’eau de la même manière qu’ils avaient été embarqués; là, on leur fit les petites réparations que nécessitait le voyage, mais qui étaient si peu de chose, qu’au bout de trois jours ils étaient aptes à la navigation.
Le lac Tramandaï est formé par des eaux courantes, prenant leur source sur le versant oriental de la chaîne des monts do Espinasso; il s’ouvre sur l’Atlantique, mais à si peu de profondeur, que dans les grandes marées seulement cette profondeur atteint quatre ou cinq pieds.
Ajoutons à cela que sur cette côte, ouverte de toutes parts, presque jamais la mer n’est calme, mais qu’elle est, au contraire, la plupart du temps orageuse.
Le bruit des brisants qui bordent la côte, et que les marins appellent des chevaux, à cause de l’écume qu’ils font voler autour d’eux, s’entend à plusieurs milles à l’intérieur, et souvent est pris pour le mugissement du tonnerre.
XXI
DÉPART ET NAUFRAGE
Prêts à partir enfin, nous attendîmes l’heure de la marée haute, et nous nous aventurâmes à sortir vers quatre heures de l’après-midi.
Dans cette circonstance, nous eûmes fort à nous louer de la longue habitude que nous avions de naviguer au milieu des brisants; et malgré cette pratique, je ne saurais dire aujourd’hui par quelle audacieuse plutôt qu’habile manœuvre nous parvînmes à mettre nos deux bâtiments dehors, quoique nous eussions, comme je viens de le dire, choisi l’heure où la marée était pleine; la profondeur nous manquant partout, ce fut à la nuit tombante seulement que nos efforts aboutirent et que nous jetâmes l’ancre dans l’Océan, au-delà de ces brisants furieux, dont la rage semblait s’augmenter de voir que nous leur échappions.
Notons ici que jamais, avant les nôtres, aucun bâtiment n’était sorti du lac de Tramandaï.
Vers les huit heures du soir, nous levâmes l’ancre et nous nous mîmes en route.
Le lendemain, à trois heures du soir, nous étions naufragés à l’embouchure de l’Aseringua, fleuve qui prend sa source dans la Sierra do Espinasso, et qui se jette à la mer dans la province de Sainte-Catherine, entre les Tours et Santa Maura.
Sur trente hommes d’équipage, seize étaient noyés.
Disons comment cette terrible catastrophe s’accomplit.
Dès le soir, et dès le moment de notre départ, le vent du midi menaçait déjà, amassant les nuages et soufflant avec violence. Nous courûmes parallèlement à la côte; le Rio-Pardo ayant, comme je l’ai dit, une trentaine d’hommes à bord, une pièce de douze sur pivot, une quantité de coffres, une multitude d’objets de toute espèce, tout cela par précaution, ne sachant pas combien de temps nous garderions la mer, quel rivage nous toucherions et quelles seraient les conditions dans lesquelles nous toucherions ce rivage au moment où nous nous dirigions vers un pays ennemi.
Le navire se trouvait donc surchargé; aussi, souvent était-il entièrement couvert par les vagues, qui, de minute en minute, croissaient avec le vent et quelquefois menaçaient de l’engloutir. Je décidai donc de m’approcher de la côte, et si la chose était possible, de prendre terre sur la partie de la plage qui nous paraîtrait accessible; mais la mer, qui allait grossissant toujours, ne nous laissa pas choisir la position qui nous convenait; nous fûmes coiffés par une vague terrible, qui nous renversa complétement sur le côté.
Je me trouvais, en ce moment, au plus haut du mât de trinquette, d’où j’espérais découvrir un passage à travers les brisants; le lancion chavira sur tribord, et je fus lancé à une trentaine de pieds de distance.
Quoique je fusse dans une dangereuse position, la confiance que j’avais dans mes forces comme nageur fit que je ne pensai pas un instant à la mort; mais ayant avec moi quelques compagnons qui n’étaient point marins et que j’avais vus un instant auparavant couchés sur le pont et brisés par le mal de mer,—au lieu de nager vers la côte, je m’occupai à réunir une partie des objets qui, par leur légèreté, promettaient de demeurer à la surface de l’eau, et je les poussai vers le bâtiment, criant à mes hommes de se jeter d’eux-mêmes à la mer, de saisir quelque épave, et de tâcher de gagner la côte, qui était bien à un mille de nous. Le bâtiment avait été chaviré, mais la mâture le maintenait avec son flanc de bâbord hors de l’eau.
Le premier que je vis était resté accroché aux haubans; c’était Édouard Mutru, un de mes meilleurs amis; je poussai vers lui une portion d’écoutille, lui recommandant de ne pas l’abandonner.
Celui-là en voie de salut, je jetai les yeux sur le bâtiment.
La première chose que je vis, ou plutôt la seule chose que je vis, fut mon cher et courageux Louis Carniglia; il se trouvait au gouvernail au moment de la catastrophe, et il était resté accroché au bâtiment, à la partie de poupe vers le jardin du vent; par malheur, il était en ce moment vêtu d’une jaquette d’énorme drap, qu’il n’avait pas eu le temps d’ôter, et qui lui serrait tellement les bras qu’il lui était impossible de nager tant qu’il serait emprisonné par elle.—Il me le cria, voyant que je me dirigeais vers lui.
—Tâche de tenir bon, lui répondis-je, je vais à ton secours.
Et en effet, remontant sur le bâtiment comme eût pu faire un chat, j’arrivai jusqu’à lui; je m’accrochai alors d’une main à une saillie, et de l’autre prenant dans ma poche un petit couteau qui malheureusement coupait assez mal, je me mis à fendre le collet et le dos de la jaquette; encore un effort, et j’arrivais à délivrer le pauvre Carniglia de cet empêchement, lorsqu’un coup de mer terrible nous enveloppant, mit en pièces le bâtiment et jeta à la mer tout ce qui restait d’hommes à bord;—Carniglia fut précipité comme les autres, et ne reparut plus.
Quant à moi, lancé au fond de la mer comme un projectile, je remontai à la surface de l’eau tout étourdi, mais, au milieu de mon étourdissement, n’ayant qu’une idée:—porter secours à mon cher Luigi. Je nageai donc autour de la carcasse du bâtiment, l’appelant à grands cris, au milieu des sifflements de la tempête et du grondement de l’orage, mais il ne me répondit pas; il était englouti pour toujours, ce bon compagnon, qui m’avait sauvé la vie à la Plata, et à qui, malgré tous mes efforts, je n’avais pu rendre la pareille!
Au moment où j’abandonnais l’espoir de porter secours à Carniglia, je rejetai les yeux autour de moi. Ce fut une grâce de Dieu, sans doute, mais dans ce moment d’agonie pour tout le monde, je n’eus pas un instant de doute pour mon propre salut, de sorte que je pus m’occuper du salut des autres.
Alors, mes compagnons m’apparurent épars et nageant vers la plage, séparés les uns des autres, selon leur habileté ou selon leur force. Je les joignis en un instant, et leur jetant un cri d’encouragement, je les dépassai, et me trouvai un des premiers, sinon le premier à travers les brisants, coupant des vagues énormes, hautes comme des montagnes.
J’atteignis le bord. Ma douleur de la perte de mon pauvre Carniglia, en me laissant indifférent sur mon propre sort, me donnait une force invincible.
A peine eus-je pris pied, que je me retournai, mu par un dernier espoir.
Peut-être allais-je revoir Luigi.
J’interrogeai, les unes après les autres, ces figures effarées, recouvertes à tout moment par les vagues, mais Carniglia était bien englouti; les abîmes de l’Océan ne me l’avaient pas rendu.
Alors, je revis Édouard Mutru, celui qui, après Carniglia, m’était le plus cher, celui auquel j’avais poussé un fragment d’écoutille, en lui recommandant de s’y cramponner de toutes ses forces. Sans doute, la violence de la mer lui avait arraché l’épave des mains. Il nageait encore, mais épuisé, et indiquant par la convulsion de ses mouvements l’extrémité où il était réduit. J’ai dit combien je l’aimais; c’était le second frère de mon cœur, que j’allais perdre dans la journée. Je ne voulus pas devenir en un instant veuf de tout ce que j’aimais au monde. Je poussai à la mer le fragment de navire qui m’avait servi à moi-même pour m’aider à gagner le rivage, et je m’élançai au milieu des vagues, retournant avec une profonde indifférence chercher le péril auquel je venais d’échapper. Au bout d’une minute, je n’étais plus qu’à quelques brasses d’Édouard; je lui criai:
—Tiens ferme! courage... me voilà! Je t’apporte la vie.
Vaine espérance, efforts inutiles; au moment où je poussais vers lui l’épave protectrice, il s’enfonça et disparut.
Je jetai un cri, je lâchai mon soutien, je plongeai. Puis, ne le trouvant pas, je pensai qu’il était peut-être revenu à la surface de l’eau. J’y revins: rien! Je replongeai de nouveau, de nouveau je remontai. Je poussai les mêmes cris de désespoir que pour Carniglia; comme pour Carniglia tout fut inutile; il était englouti, lui aussi, dans les profondeurs de cet Océan, qu’il n’avait pas craint de traverser pour venir me rejoindre, et pour servir la cause des peuples.
Encore un martyr de la liberté italienne, qui n’aura pas sa tombe, qui n’aura pas sa croix!
Les cadavres des seize noyés que nous comptâmes dans ce désastre, fidèles compagnons jusque-là de mes aventures, engloutis dans la mer, furent roulés par les vagues, emportés par les courants, à plus de trente milles de distance vers le nord. Je cherchai alors, parmi les quatorze qui avaient survécu, et qui tous en ce moment avaient gagné le rivage, un visage ami, une figure italienne.
Pas une!
Les six Italiens qui m’accompagnaient étaient morts: Carniglia, Mutru, Staderini, Navone, Giovanni... Je ne me rappelle pas le nom du sixième.
Je demande pardon à la patrie de l’avoir oublié; je sais bien que j’écris ceci à douze ans de distance; je sais bien que, depuis ce temps-là, bien des événements autrement terribles que celui que je viens de raconter ont passé dans ma vie; je sais bien que j’ai vu tomber une nation, que j’ai essayé vainement de défendre une ville; je sais bien que, poursuivi, exilé, traqué comme une bête fauve, j’ai déposé dans la tombe la femme qui était devenue le cœur de mon cœur; je sais bien qu’à peine la fosse comblée, j’ai été obligé de la fuir comme ces damnés de Dante, qui marchent devant eux, mais dont la tête tordue regarde en arrière; je sais bien que je n’ai plus d’asile; que de la pointe extrême de l’Afrique, je regarde cette Europe qui me repousse comme un bandit, moi, qui n’ai jamais eu qu’une pensée, qu’un amour, qu’un désespoir: la patrie. Je sais bien tout cela, mais il n’en est pas moins vrai que je devrais me rappeler ce nom.
Hélas! je ne me le rappelle pas!
Tanger, mars-avril 1859.
G. G.