XXX
SÉJOUR A LAGES ET DANS LES ENVIRONS
Ce bon pays de Lages, qui nous avait si bien fêtés victorieux, avait, à la nouvelle de notre défaite, retourné sa bannière, et quelques-uns des plus résolus avaient rétabli le système impérial. Ceux-là, au reste, s’enfuirent à notre arrivée, et comme ils étaient marchands, la plupart d’entre eux avaient laissé leurs magasins approvisionnés de toutes choses. Ce fut une providence, car nous crûmes pouvoir, sans remords, nous approprier les marchandises de nos ennemis, et, grâce à la variété des commerces qu’ils exerçaient, améliorer singulièrement notre position.
Cependant, Teixeira écrivit à Aranha, en lui ordonnant de se joindre à nous, et il eut vers ce temps, la nouvelle de l’arrivée du colonel Portinko, qui avait été envoyé par Bento Manoel pour suivre ce même corps de Mello, si malheureusement rencontré par nous à Coritibani.
J’ai servi en Amérique la cause des peuples, et l’ai sincèrement servie; j’étais donc l’adversaire de l’absolutisme, là-bas comme en Europe; amant du système en harmonie avec mon opinion, et par conséquent ennemi du système contraire. J’ai quelquefois admiré les hommes, je les ai souvent plaints, je ne les ai jamais haïs. Lorsque je les ai trouvés égoïstes et méchants, j’ai mis leur méchanceté et leur égoïsme sur le compte de notre malheureuse nature. Depuis, je me suis éloigné du théâtre où se sont passés les événements que je raconte; j’en suis à deux mille lieues au moment où j’écris ces lignes, on peut, par conséquent, croire à mon impartialité. Eh bien, je le dis pour mes amis comme pour mes ennemis, c’étaient d’intrépides enfants du continent américain ceux que je combattais, mais non moins intrépides ceux dans les rangs desquels j’avais pris ma place.
Ce fut donc une audacieuse entreprise que celle que nous arrêtâmes de défendre Lages contre un ennemi dix fois supérieur à nous, et dont une récente victoire doublait la confiance. Séparés de lui par le fleuve Canoas, que nous ne pouvions garnir suffisamment pour le défendre, nous attendîmes pendant de longs jours la jonction d’Aranha et de Portinko; pendant toute cette période, l’ennemi fut maintenu par une poignée d’hommes. Et aussitôt les renforts arrivés, nous marchâmes résolûment à lui; mais ce fut lui alors qui n’accepta plus le combat, et qui se retira sur la province voisine de San Paolo, où il espérait trouver un puissant secours.
Ce fut dans cette circonstance que je constatai les défauts et les vices généralement reprochés aux armées républicaines: ces armées se composent d’ordinaire d’hommes pleins de patriotisme et de courage, mais qui n’entendent rester sous les drapeaux que tant que l’ennemi menace, s’en éloignent et les abandonnent quand celui-ci disparaît. Ce vice fut presque notre ruine, ce défaut faillit causer notre perte, dans cette circonstance, où un ennemi, mieux renseigné, eût pu nous anéantir en en profitant.
Les Serraniens donnèrent l’exemple d’abandonner leurs rangs. Les hommes de Portinko le suivirent. Notez bien que les déserteurs, non-seulement emmenaient leurs propres chevaux, mais ceux de la division, si bien, que nos forces se fondirent de jour en jour, avec une telle rapidité, que nous fûmes bientôt forcés d’abandonner Lages, et de nous retirer vers la province de Rio-Grande, craignant la présence de cet ennemi, qui avait été forcé de fuir devant nous, et dont la fuite nous avait vaincus.
Que cela serve d’exemple aux peuples qui veulent être libres; qu’ils sachent bien que ce n’est point avec des fleurs, des fêtes, des illuminations que l’on combat les soldats aguerris et disciplinés du despotisme, mais avec des soldats plus disciplinés et plus aguerris qu’eux; qu’ils ne se mettent donc pas à ce rude ouvrage, ceux qui ne sont pas capables d’aguerrir et de discipliner un peuple après l’avoir soulevé.
Il y a aussi des peuples qui ne valent pas la peine d’être soulevés, la gangrène ne se guérit pas.
Le reste de nos forces, ainsi diminuées, lorsque nous étions privés des choses les plus nécessaires, et particulièrement d’habits,—privation terrible à l’approche de l’hiver sombre et rude de ces régions élevées,—le reste de nos forces, disais-je, commença de se démoraliser, et de demander, à haute voix, de rejoindre ses foyers. Teixeira fut donc forcé de céder à cette exigence, et m’ordonna de descendre des montagnes et de me réunir à l’armée, se préparant de son côté à en faire autant. Cette retraite fut rude, et à cause de la difficulté des chemins, et à cause des hostilités cachées des habitants de la forêt, ennemis acharnés des républicains.
Au nombre de soixante-dix, à peu près, nous descendîmes donc la picada di Peloffo.—J’ai déjà dit ce que c’était qu’une picada, et nous eûmes à affronter des embuscades réitérées et imprévues, que nous traversâmes avec un bonheur inouï, grâce à la résolution des hommes que je conduisais, et un peu à la confiance sans bornes qu’en général j’inspire à ceux que je commande. Le sentier que nous suivions était étroit à laisser passer deux hommes à peine, et de tout côté enveloppé de maquis; l’ennemi, né dans le pays, au fait de toutes les localités, s’embusquait aux endroits les plus favorables, puis il nous entourait, se dressant tout à coup, avec des cris furieux, tandis qu’un cercle de flamme s’allumait en petillant autour de nous, sans que nous pussions voir les tireurs, heureusement plus bruyants qu’habiles. Au reste, la contenance admirable de mes hommes, leur union dans le danger furent telles, que quelques-uns seulement furent légèrement blessés, et que nous n’eûmes qu’un cheval tué.
Ces événements rappellent, en vérité, les forêts enchantées du Tasse, où chaque arbre vivait, et avait une voix et du sang.
Nous rejoignîmes le quartier général à Mala-Casa, où se trouvait alors Bento Gonzales, réunissant les fonctions de président et de général en chef.
XXXI
BATAILLE DE TAQUARI
L’armée républicaine se préparait à se mettre en marche. Quant à l’ennemi, depuis la bataille perdue de Rio-Pardo, il s’était refait à Porto-Allegre, en était sorti sous les ordres du vieux général Georgio, et avait établi son camp sur les rives du Cahé, attendant la jonction du général Calderon, qui, avec un corps imposant de cavalerie, était parti de Rio-Grande, et devait se réunir à lui en traversant la campagne.
Le grand inconvénient que j’ai signalé plus haut, c’est-à-dire la dispersion des troupes républicaines quand elles ne se trouvaient plus en face de l’ennemi, lui donnait facilité dans tout ce qu’il voulait entreprendre; de sorte qu’au moment où le général Netto, qui commandait les forces de la campagne, eut réuni un nombre d’hommes suffisant pour battre Calderon, celui-ci avait déjà rejoint sur le Cahé le gros de l’armée impériale.
Il était indispensable au président de s’adjoindre la division Netto, s’il voulait être en état de combattre l’ennemi: c’est pourquoi il leva le siége. Cette manœuvre et la jonction qui s’ensuivit eurent un heureux résultat, et firent grand honneur à la capacité militaire de Bento Gonzales. Nous partîmes avec l’armée de Mala-Casa, prenant la direction de San Leopoldo, et passant à deux milles de l’armée ennemie; et après deux jours et deux nuits de marche continuelle, pendant lesquelles nous demeurâmes sans manger et sans boire, ou à peu près, nous arrivâmes dans le voisinage de Taquari, où nous rencontrâmes le général Netto qui venait au-devant de nous.
J’ai dit sans manger, et j’ai dit la vérité. Dès que l’ennemi eut appris notre mouvement, il marcha résolûment à nous, et plusieurs fois nous joignit et nous attaqua pendant que nous nous reposions un instant, et étions occupés à faire rôtir la viande, qui faisait notre seule nourriture. Or, dix fois, notre viande cuite à point, les sentinelles crièrent aux armes, et il nous fallut combattre au lieu de déjeuner ou de dîner. Enfin, nous fîmes halte à Pinhurinho, à six milles de Taquari, et nous prîmes toute disposition pour combattre.
L’armée républicaine, forte de mille hommes d’infanterie et de cinq mille de cavalerie, occupait les hauteurs de Pinhurinho, montagne couverte de pins, comme l’indique son nom, peu élevée, mais cependant dominant les montagnes voisines. L’infanterie était au centre, commandée par le vieux colonel Crezunzio. L’aile droite obéissait au général Netto, et l’aile gauche à Canavarro. Les deux ailes étaient donc composées de pure cavalerie, et, sans contredit, de la meilleure du monde. L’infanterie, elle aussi, était excellente. Le désir d’en venir aux mains était donc général.
Le colonel S. Antonio formait la réserve avec un corps de cavalerie.
L’ennemi, de son côté, avait quatre mille fantassins, et, disait-on, trois mille hommes de cavalerie, et quelques pièces de canon; sa position était prise sur l’autre côté d’un petit torrent qui nous séparait de lui, et sa contenance était loin d’être méprisable. Son armée se composait des meilleures troupes de l’empire, commandées par un général très-vieux et très-capable.
Le général ennemi avait jusque-là marché ardemment à notre poursuite, et avait pris toutes les dispositions pour une attaque en règle. Deux pièces de canon, placées sur son côté du torrent, foudroyaient notre ligne de cavalerie. Déjà nos vaillants de la première brigade, aux ordres de Netto, avaient tiré les sabres du fourreau, et n’attendaient plus que le son de la trompette pour s’élancer sur les deux bataillons qui avaient traversé le torrent. Ces braves continentaux avaient la conscience de la victoire, eux et Netto n’ayant jamais été battus. L’infanterie, échelonnée en divisions au sommet de la colline, et couverte par un pli de terrain, frémissait du désir de combattre. Déjà les terribles lanciers de Canavarro avaient fait un mouvement en avant, enveloppant le flanc droit de l’ennemi, obligé par eux à changer de front, changement qui s’était fait en désordre.
C’était une véritable forêt de lances, que cet incomparable corps, composé dans sa presque totalité d’esclaves délivrés par la république, et choisis parmi les meilleurs dompteurs de chevaux de la province; tous noirs, excepté les officiers supérieurs. Jamais l’ennemi n’avait vu les épaules de ces enfants de la liberté. Leurs lances, dépassant la mesure ordinaire de cette arme; leurs visages basanés, leurs robustes membres, corroborés encore par leurs âpres et fatigants exercices; leur parfaite discipline, enfin, tout les rendait la terreur de l’ennemi.
Déjà la voix animatrice du chef avait frémi dans toutes les poitrines: «Que chacun combatte aujourd’hui comme s’il avait quatre corps pour défendre la patrie et quatre âmes pour l’aimer!» avait dit ce vaillant, qui avait toutes les qualités d’un grand capitaine, excepté le bonheur.
Quant à nous, notre âme, pour ainsi dire, sentait les palpitations de la bataille, et s’inondait de la confiance de la victoire. Jamais jour plus beau, jamais plus magnifique spectacle ne s’était offert à moi. Placé au centre de notre infanterie, à l’extrême sommet de la colline, je découvrais tout, champ de bataille et double armée. Les plaines sur lesquelles se jouait le jeu meurtrier de la guerre étaient semées de plantes basses et rares, ne faisant aucun obstacle ni aux mouvements stratégiques, ni au regard qui les suivait; et je pouvais me dire qu’à mes pieds, au-dessous de moi, dans quelques minutes, seraient résolues les destinées de la plus grande partie du continent américain, peut-être même du plus grand empire du monde.
Y aura-t-il un peuple ou non? Ces corps, si compacts, si bien soudés les uns aux autres, vont-ils être défaits et dispersés? Tout cela dans un instant ne va-t-il pas être cadavres et membres broyés détachés du corps, nageant dans le sang? Toute cette belle et vivante jeunesse va-t-elle engraisser de ses débris ces magnifiques campagnes? Allons donc! sonnez fanfares, tonnez canons, rugis bataille, et que tout soit décidé, comme à Zama, comme à Pharsale, comme à Actium!
Mais non, il n’en devait pas être ainsi: cette plaine ne devait pas être celle du carnage. Le général ennemi, intimidé par notre forte position et par notre ferme contenance, hésita, fit repasser le torrent à ses deux bataillons, et de l’offensive qu’il avait prise en revint à la défensive. Le général Calderon avait été tué dès le commencement de l’attaque, et de là était venue peut-être l’hésitation de Georgio. Du moment où il ne nous attaquait pas, ne devions-nous pas l’attaquer, nous? Telle était l’opinion de la majorité. Eussions-nous bien fait? Le combat s’engageant dans les conditions primitives, et malgré notre admirable position, toutes les chances étaient pour nous. Mais abandonnant cette position pour suivre un ennemi quatre fois plus fort que nous en infanterie, il fallait reporter le combat sur l’autre bord du torrent.
C’était scabreux, bien que tentant.
En somme, nous ne combattîmes point ou nous combattîmes à peine, et nous passâmes toute la journée en présence, nous contentant d’escarmoucher.
Dans notre armée la viande avait manqué, et l’infanterie était particulièrement affamée; plus insupportable encore peut-être que la faim était la soif; nulle part on ne trouvait d’eau que dans ce torrent, qui était au pouvoir de l’ennemi. Mais nos hommes étaient faits à toutes les privations, et une seule plainte sortit de la bouche de ces mourants de faim et de soif,—celle de ne pas combattre.—O Italiens! Italiens! le jour où vous serez unis et sobres, et patients à la fatigue et aux privations comme ces hommes du continent américain, l’étranger, soyez-en sûrs, ne foulera plus votre terre et ne souillera plus votre foyer. Ce jour-là, ô Italiens! l’Italie aura repris sa place, non-seulement au milieu, mais à la tête des nations de l’univers.
Pendant la nuit, le vieux général Georgio avait disparu, et, le jour venu, nous cherchâmes en vain l’ennemi; seulement, vers dix heures du matin, au moment où le brouillard se levait, on le revit dans les fortes positions de Taquari.
Peu de temps après, nous eûmes avis que sa cavalerie traversait le fleuve. Les impériaux étaient donc en pleine retraite; il fallait les attaquer et notre général n’hésita point.
La cavalerie ennemie avait passé le fleuve, assistée dans ce passage par quelques bâtiments ennemis; mais l’infanterie était tout entière restée sur la gauche, protégée par ces mêmes bâtiments et par la forêt: sa position était donc des plus avantageuses. Notre seconde brigade d’infanterie, composée du troisième et du vingtième bataillons, était destinée à commencer l’attaque. Elle l’effectua avec toute la bravoure dont elle était capable. Mais l’ennemi était numériquement si supérieur à ces braves, qu’après avoir fait des prodiges de valeur ils furent forcés de se retirer, soutenus par la première brigade et par le premier bataillon d’artillerie,—sans canon,—et de la marine. Le combat fut terrible, dans la forêt surtout, où le bruit des coups de fusil et des arbres brisés semblait, au milieu d’une épaisse fumée, celui d’une infernale tempête.
Nous ne comptions pas moins de cinq cents tués et blessés de chaque côté. Les cadavres de nos vaillants républicains furent trouvés jusque sur la berge du fleuve où ils avaient repoussé et presque précipité l’ennemi dans le courant. Par malheur, ces pertes furent sans résultat relativement à leur importance, puisque, la deuxième brigade en retraite, le combat fut suspendu.
Sur ces entrefaites, la nuit vint, et l’ennemi put librement achever de passer le fleuve.
Au milieu de ses brillantes qualités, dont je crois avoir fait la part, je signalerai quelques défauts du général Bento Gonzales: le plus déplorable d’entre eux était une certaine hésitation, cause probable des désastreuses issues de ses opérations. On eût désiré qu’au lieu de lancer ces cinq cents hommes, si inférieurs en nombre à ceux qu’ils attaquaient, on eût poussé contre l’ennemi, non-seulement tout ce que nous avions de fantassins, mais encore notre cavalerie mise à pied, puisque, à cause de la difficulté du terrain, elle ne pouvait combattre à sa manière accoutumée; une telle manœuvre nous eût certainement donné une splendide victoire, si, faisant perdre pied à l’ennemi, nous parvenions à le jeter dans le fleuve; mais, par malheur, le général craignit d’aventurer toute son infanterie, la seule qu’il eût, la seule qu’eût la République.
En tout cas, le résultat fut, de notre part, une irréparable perte, ne sachant comment remplacer nos braves fantassins, tandis qu’au contraire l’infanterie faisait la principale force de l’ennemi, et que de nombreuses recrues comblaient aussitôt le vide fait dans ses rangs.
L’ennemi, en somme, resta sur la rive droite du Taquari, maître par conséquent de toute la campagne. Quant à nous, nous reprîmes la route de Mala Casa.
Toutes ces fausses manœuvres empiraient la situation de la République. Nous revînmes à San Leopoldo et à la Settembrina; enfin à notre ancien camp de Mala Casa, abandonné au bout de quelques jours pour celui de Bella Vista.
Une opération imaginée vers ce temps par le général eût pu nous remettre en excellente position si la fortune avait, comme elle le devait, secondé les efforts de cet homme aussi malheureux que supérieur.
XXXII
ASSAUT DE SAN JOSÉ DU NORD
L’ennemi, pour être en état de faire ses excursions dans la campagne, avait été forcé de dégarnir d’infanterie ses places fortes;—San José du Nord était particulièrement affaibli.
Cette place, située sur la rive septentrionale de l’embouchure du lac de Los Patos, était une des clefs de la province, aussi bien sous le rapport commercial que sous le rapport politique;—sa possession eût pu changer la face des choses, si assombries pour les républicains en ce moment; sa prise devenait plus qu’utile,—elle était nécessaire.—En effet, la ville renfermait des objets de tout genre, indispensables à l’habillement du soldat, qui, de notre côté, était dans l’état le plus déplorable; or, non-seulement sur ce point, et sur celui de son importance dominatrice de l’unique port de la province, San José du Nord méritait que l’on fît tous les sacrifices pour s’en emparer, mais encore de ce côté seulement on trouvait l’atalaga, c’est-à-dire le mât des signaux des bâtiments, lequel leur indiquait la profondeur des eaux à l’embouchure.
Il arriva par malheur, dans cette expédition, la même chose qui était arrivée à Taquari.—Conduite avec une admirable sagesse et un profond secret, on en perdit tout le fruit pour avoir hésité à frapper le dernier coup.
Une marche obstinée de huit jours, à vingt-cinq milles par jour, nous conduisit sous les murs de la place.
C’était une de ces nuits d’hiver, pendant lesquelles un abri et du feu sont un bienfait de la Providence, et nos pauvres soldats de la liberté, affamés, vêtus de lambeaux, les membres roidis par le froid, le corps glacé par la pluie d’une effroyable tempête, notre compagne pendant la plus grande partie de la marche, s’avançaient silencieux contre les forts et les tranchées, garnis de sentinelles.
A peu de distance des murailles, on laissa les chevaux des chefs sous la garde d’un escadron de cavalerie, commandé par le colonel Amaral, et chacun rassemblant ses pauvres forces, se prépara au combat.
Le qui-vive de la sentinelle fut le signal de l’assaut; la résistance fut faible et de peu de durée sur les murailles, et à peine si les canons des forts firent feu. A une heure et demie du matin nous livrions l’assaut, à deux heures nous nous emparions des tranchées et des trois ou quatre forts qui les garnissaient, et qui furent pris à la baïonnette.
Maîtres de toute la tranchée, maîtres des forts, entrés dans la ville, il semblait impossible qu’elle nous échappât.—Eh bien! cette fois encore ce qui semblait devoir être impossible nous était réservé.—Une fois dans les murs, une fois dans les rues de San José, nos soldats crurent que tout était fini: la plus grande partie se dispersa, entraînée par l’appât du pillage.—Pendant ce temps, revenus de leur surprise, les impériaux se réunirent dans un quartier fortifié de la ville. Nous les y attaquâmes, mais ils nous repoussèrent; les chefs cherchaient de tous côtés des soldats pour renouveler les attaques,—la recherche était inutile,—ou si l’on rencontrait quelques-uns d’entre eux, on les trouvait ou chargés de butin, ou ivres, ou bien ayant cassé ou endommagé leurs fusils à force de briser ou d’enfoncer les portes des maisons.
L’ennemi, de son côté, ne perdait pas de temps: plusieurs bâtiments de guerre qui se trouvaient dans le port prirent position, enfilant de leurs batteries les rues où nous nous trouvions. On fit demander du secours à Rio-Grande du Sud, ville située sur la rive opposée de l’embouchure de Los Patos, tandis qu’un seul fort, que nous avions négligé d’occuper, servait de refuge à l’ennemi.—Le premier de tous ces forts, celui de l’Empereur, dont l’occupation nous avait coûté un glorieux et meurtrier assaut, fut rendu inutile par une explosion terrible de la poudrière, qui nous tua bon nombre de gens.—Enfin le plus glorieux des triomphes était changé, vers midi, en la plus honteuse retraite; les bons pleuraient de rage et de désespoir.—Comparativement à notre situation et aux efforts faits par nous, notre perte fut immense.
A partir de ce moment, notre infanterie ne fut plus qu’un squelette; quant au peu de cavalerie qui était venue à l’expédition, elle servit à protéger la retraite.
La division rentra dans ses logements de Bella Vista, et moi je restai à Saint-Simon avec la marine.
Toute ma troupe était réduite à une quarantaine d’hommes, officiers et soldats.
XXXIII
ANITA
Le motif de mon départ pour Saint-Simon eut pour but, sinon pour résultat, de faire exécuter quelques-uns de ces canots, faits d’un seul tronc d’arbre, à l’aide desquels je voulais ouvrir des communications avec une autre partie du lac. Mais pendant les quelques mois que j’y restai, les arbres promis ne parurent jamais, et rien de notre projet ne put, par conséquent, s’accomplir. Il en résulta que, comme j’ai l’oisiveté en horreur, au lieu de m’occuper de barques, je m’occupai de chevaux. Il y avait, en effet, à Saint-Simon des poulains en quantité, lesquels servirent à faire des cavaliers de mes marins.
Saint-Simon était une très-belle et très-spacieuse ferme, bien qu’alors abandonnée et détruite en partie; elle appartenait à un comte de Saint-Simon, autrefois exilé, à ce que je crois, et dont les héritiers étaient eux-mêmes exilés comme ennemis de la République. Je ne sais s’il était quelque chose au fameux comte de Saint-Simon, fondateur de cette religion dont les adeptes m’avaient initié au cosmopolitisme et à la fraternité universelles.
Mais, pour le moment, comme ces Saint-Simon-là étaient pour nous des ennemis, nous traitâmes leur ferme en bien conquis: c’est-à-dire que nous nous emparâmes des maisons pour en faire des logements, et des bestiaux pour en faire notre nourriture.
Quant à nos récréations, elles consistaient à dompter nos poulains, ou plutôt, les poulains de MM. de Saint-Simon.
Ce fut là que ma chère Anita me mit entre les bras notre premier-né. Au lieu de lui donner le nom d’un saint, je lui donnai celui d’un martyr.
Il s’appelle Menotti.
Il naquit le 16 septembre 1840, et avait, selon toute probabilité, été engendré le jour du combat de Santa Vittoria. Sa venue en ce monde sans accident était un vrai miracle, après les privations et les dangers soufferts par sa mère. Ces privations et ces souffrances, dont je n’ai point parlé afin de ne point interrompre mon récit, doivent trouver place au point où nous en sommes arrivés; et c’est pour moi une piété que de faire connaître, sinon au monde, du moins aux quelques amis qui liront ce journal[9], l’admirable créature que j’ai perdue.
[9] Inutile de répéter que ce journal n’avait été écrit que pour quelques amis, et qu’il fallut les influences les plus intimes pour que Garibaldi me le confiât.
Anita, comme toujours, avait voulu m’accompagner et m’avait accompagné dans la campagne que nous venions de faire et que je viens de raconter.
On se rappelle que, réunis aux Serraniens, commandés par le colonel Aranha, nous battîmes à Santa Vittoria le brigadier Acunha, de telle façon que la division ennemie fut complétement détruite. Pendant ce combat, Anita demeura à cheval au milieu du feu, spectatrice de notre victoire et de la défaite des impériaux. Elle fut, ce jour-là, la providence de nos blessés, qui, n’ayant ni chirurgien ni ambulance, étaient, tant bien que mal, pansés par nous-mêmes. Cette victoire remit, momentanément du moins, les trois départements de Lages, de Vaccaria et de Cima da Serra, sous l’autorité de la République, et j’ai déjà raconté comment, au bout de quelques jours, nous entrâmes triomphants dans Lages.
Mais il n’en fut pas de même du combat de Coritibani.
J’ai raconté comment, malgré le courage de Texeira, notre cavalerie fut rompue, et comment, avec mes soixante-trois fantassins, je restai enveloppé par plus de cinq cents hommes de cavalerie ennemie.
Anita devait, dans cette journée, assister aux plus sombres péripéties de la guerre.
Ne se soumettant qu’à regret au rôle de simple spectatrice du combat, elle pressait la marche des munitions, craignant que les cartouches ne manquassent aux combattants: le feu que nous étions obligés de faire donnait à supposer, en effet, que si nos munitions n’étaient pas renouvelées, elles seraient bientôt épuisées; elle s’approchait donc dans ce but du lieu principal du combat, quand une vingtaine de cavaliers ennemis, poursuivant quelques-uns de nos fugitifs, tombèrent sur nos soldats du train. Excellente cavalière, et montant un admirable cheval, Anita pouvait fuir et leur échapper; mais cette poitrine de femme renfermait un cœur de héros: au lieu de fuir, elle excita nos soldats à se défendre, et se trouva tout à coup entourée par les impériaux. Un homme se fût rendu: elle mit les éperons dans le ventre de son cheval, et, d’un vigoureux élan, passa au milieu de l’ennemi, n’ayant reçu qu’une seule balle au travers de son chapeau, laquelle lui avait enlevé les cheveux, mais sans même effleurer le crâne. Peut-être se sauvait-elle, si son cheval ne s’était abattu, frappé à mort par une autre balle; elle dut alors se rendre, et fut présentée au colonel ennemi.
Sublime de courage dans le danger, Anita grandissait encore, s’il est possible, dans l’adversité; de sorte qu’en présence de cet état-major, émerveillé de son courage, mais qui n’eut pas le bon goût de cacher devant une femme l’orgueil de la victoire, elle repoussa avec une rude et dédaigneuse fierté quelques mots qui lui parurent sentir le mépris pour les républicains vaincus, et combattit aussi vigoureusement de la parole qu’elle avait fait avec les armes.
Anita me croyait mort. Dans cette croyance, elle demanda et obtint la permission d’aller au milieu des cadavres chercher mon corps sur le champ de bataille. Longtemps elle erra seule et pareille à une ombre sur la plaine ensanglantée, cherchant celui qu’elle craignait de rencontrer, retournant ceux des morts qui étaient tombés le visage contre terre, et auxquels, par les vêtements ou par la taille, elle trouvait quelque ressemblance avec moi.
La recherche fut inutile; c’était à moi, au contraire, que le sort réservait cette douleur, de baigner de mes larmes ses joues glacées; et lorsque cette angoisse suprême m’étreignit, il me fut défendu de répandre une poignée de terre, de jeter une fleur sur la tombe de la mère de mes fils!
Dès qu’elle fut à peu près sûre que j’existais encore, Anita n’eut plus qu’une pensée, celle de fuir;—l’occasion ne tarda point à se présenter.—Profitant de l’ivresse de l’ennemi victorieux, elle passa dans une maison voisine de celle où on la gardait prisonnière, et où, sans la connaître, une femme la reçut et la protégea.—Mon manteau, que j’avais jeté loin de moi pour être plus libre de mes mouvements, était tombé au pouvoir d’un ennemi; elle le lui échangea contre le sien, plus beau et d’une plus grande valeur.—La nuit vint, Anita s’élança dans la forêt et y disparut; il fallait à la fois avoir le cœur de lion et de gazelle de cette sainte créature, pour se risquer ainsi. Celui-là seul qui a vu les immenses forêts qui couvrent les cimes de l’Espinano, avec leurs pins séculaires, qui semblent destinés à soutenir le ciel et qui sont les colonnes de ce splendide temple de la nature, les gigantesques roseaux qui en peuplent les intervalles, et qui fourmillent d’animaux féroces et de reptiles dont la piqûre est mortelle, pourra se faire une idée des dangers qu’elle avait à courir, des difficultés qu’elle avait à surmonter. Heureusement la fille des steppes américaines ignorait ce que c’était que la peur; c’était, de Coritibani à Lages, vingt lieues à faire dans des bois impénétrables, seule, sans aliments; comment y parvint-elle? Dieu le sait.
Le peu d’habitants de cette partie de la province qu’elle pouvait rencontrer, était hostile aux républicains, et aussitôt qu’ils connurent notre défaite, ils s’armèrent et dressèrent des embuscades sur plusieurs points, et particulièrement dans les picadas que devaient suivre les fugitifs dans la direction de Coritibani à Lages.
Dans les cabecaes, c’est-à-dire dans les parties presque impraticables de ces sentiers, il se fit un affreux carnage de nos malheureux compagnons. Anita traversa de nuit ces pas dangereux, et, soit sa bonne étoile, soit l’admirable résolution avec laquelle elle les franchit, son aspect fit toujours fuir les assassins, qui fuirent, disaient-ils, poursuivis par un être mystérieux!
En effet, c’était chose étrange à voir, que cette vaillante montée sur un ardent coursier demandé et obtenu dans une maison où elle avait reçu l’hospitalité, et cela, pendant une nuit de tempête, se ruant au galop à travers les rochers, à la lueur des éclairs et aux bruits de la foudre; car telle fut réellement cette nuit de malheur. Quatre cavaliers, placés au passage du fleuve Canoas, s’enfuirent à l’aspect de cette vision, se précipitant derrière les buissons de la rive; pendant ce temps, Anita arrivait elle-même sur le bord du torrent; le torrent, gonflé par les pluies, doublé par les ruisseaux descendus des montagnes, était devenu un fleuve; et cependant elle le traversait, ce fleuve furieux, non plus comme elle avait fait quelques jours auparavant dans une bonne barque, mais à la nage, mais cramponnée à la crinière de son cheval, que sa voix encourageait.
Le flot se précipitait en grondant, non pas dans un étroit espace, mais sur une étendue de cinq cents pas. Eh bien, saine et sauve elle atteignit l’autre rive.
Une tasse de café, avalé à la hâte à Lages, fut tout ce que prit l’intrépide voyageuse, pendant l’espace de quatre jours qu’elle mit à rejoindre à Vaccaria, le corps du colonel Aranha.
Là, nous nous retrouvâmes, Anita et moi, après une séparation de huit jours, et nous étant crus morts tous les deux.
On juge quelle joie fut la nôtre.
Eh bien, une plus grande joie encore m’attendait le jour où mon Anita, sur la péninsule qui ferme la lagune de Los Patos du côté de l’Atlantique, mit au jour, dans un rancho où elle avait reçu la plus généreuse hospitalité, notre bien-aimé Menotti.
L’enfant vint au monde avec une cicatrice à la tête; cette cicatrice lui venait de la chute de cheval qu’avait faite sa mère.
Et qu’ici, encore une fois, je renouvelle tous mes remercîments aux excellentes gens qui nous avaient donné l’hospitalité; je leur garde, qu’ils le croient bien, une éternelle reconnaissance. Dans le camp, où nous manquions des choses les plus nécessaires, et où je n’eusse certes pas trouvé un mouchoir à donner à la pauvre accouchée, elle n’eût pu triompher à ce moment suprême, où la femme a besoin de tant de forces et de tant soins.
Je me décidai néanmoins, pour aider mes pauvres chéris, car bien des choses manquaient, à faire un petit voyage à la Settembrina pour y acheter quelques vêtements. J’avais là de bons amis, et parmi eux un excellent nommé Blingini; je me mis donc en voyage à travers les campagnes inondées, et où j’avais de l’eau jusqu’au ventre de mon cheval; je passai au milieu d’un champ autrefois cultivé, nommé Rossa-Velha, où je rencontrai le capitaine de lanciers Massimo, lequel me reçut en bon compagnon; il était dans cet excellent hivernage préposé à la garde des chevaux.
J’arrivai là, le soir, avec une pluie torrentielle; et le second jour n’étant pas meilleur, le bon capitaine fit tout ce qu’il put pour me retenir.
Mais l’objet pour lequel j’étais parti me tenait trop au cœur, pour m’arrêter en chemin, et, malgré les observations de ce bon ami, je me remis en chemin, par ces plaines qui ressemblaient à un vaste lac. A la distance de quelques milles, j’entendis une vive fusillade du côté que je venais de quitter; il me vint quelques soupçons pleins d’angoisse, mais je ne pouvais revenir sur mes pas.
J’arrivai donc à la Settembrina, où j’achetai les quelques effets dont j’avais besoin; après quoi, toujours inquiet de cette fusillade, je me remis en route pour Saint-Simon; en repassant à la Rossa-Velha, je sus la cause du bruit que j’avais entendu, et le triste événement arrivé le jour même de mon départ.
Morinque,—le même qui m’avait surpris à Camacua, et que mes quatorze hommes et moi avions forcé de battre en retraite, avec un bras cassé,—Morinque avait surpris le capitaine Massimo, tous ses gens et tous ses quadrupèdes, la majeure partie des chevaux; les meilleurs avaient été embarqués, les autres tués. Morinque avait exécuté cette surprise avec des navires de guerre et de l’infanterie; après quoi, ayant rembarqué ses fantassins, il s’était, avec sa cavalerie, dirigé sur Rio-Grande du Nord, en épouvantant sur sa route tous les petits partis républicains qui, se croyant en sûreté, s’étaient éparpillés sur le territoire; parmi eux se trouvaient mes quelques marins, qui furent forcés de se réfugier dans la forêt.
Mon premier cri, on le comprend bien, fut: «Anita! Qu’est devenue Anita?»
Anita, le douzième jour après ses couches, par une effroyable tempête, était montée à cheval, à moitié nue, et son pauvre enfant en travers de sa selle, avait été obligée de se réfugier dans la forêt.
Je ne retrouvai donc au rancho, ni Anita, ni les bonnes gens qui lui avaient donné l’hospitalité; mais je les rejoignis à la lisière d’un bois où ils se tenaient, ne sachant pas exactement où en était l’ennemi, et s’ils avaient encore quelque chose à craindre.
Nous retournâmes à Saint-Simon, et nous y restâmes quelque temps encore; de là nous changeâmes notre camp, et l’établîmes sur la rive gauche du Capivari, c’est-à-dire sur le même fleuve où, une année auparavant, nous travaillions à transporter en chars nos bâtiments pour l’expédition de Sainte-Catherine, expédition qui nous avait si mal réussi.
Hélas! là, mon cœur avait battu, gonflé d’espérances qui s’étaient tristement évanouies.
Le Capivari se forme de différents ruisseaux échappés des lacs nombreux qui garnissent la partie septentrionale de la province de Rio-Grande, sur les côtes de la mer et sur le versant oriental de la chaîne de l’Espinano, il prend son nom de la capinara, espèce de roseaux très-communs dans l’Amérique méridionale, et qui dans les colonies se nomment capineios.
De Capivari et de Sangrador do Abreu, canal qui sert de communication entre un marais et un lac où nous avions réuni quelques canots avec des peines inouïes, nous fîmes quelques voyages à la côte occidentale du lac, établissant des communications entre les deux rives, et transportant della gente[10].
[10] Qu’on nous permette de nous servir de l’expression italienne, qui n’a pas d’équivalent en français; della gente veut tout dire: des hommes, des femmes, des enfants, des voyageurs, des négociants, des flâneurs, etc., etc.
XXXIV
LEVÉE DU SIÉGE—ROSSETTI
Cependant la situation de l’armée républicaine empirait de jour en jour; ses besoins devenaient plus grands, ses ressources moindres; les deux combats de Taquari et de San Jose du Nord, avaient décimé l’infanterie, qui, quoique peu nombreuse, était le nerf des opérations du siége. Les suprêmes besoins engendrèrent la désertion; les populations, comme il arrive dans ces guerres par trop prolongées, se lassèrent; la maladie de l’indifférence, la pire de toutes, les prit, et de chaque côté on sentit que le moment était venu d’en finir.
Dans cet état de choses, les impériaux firent des propositions d’accommodement, qui, bien qu’avantageuses relativement pour les républicains, furent refusées par eux: ce refus augmenta le mécontentement dans la partie la plus malheureuse, et par conséquent la plus fatiguée de l’armée et du peuple; enfin on décida que le siége serait abandonné et que l’on se retirerait.
La division Canavarro, dont faisaient partie les marins, fut désignée pour commencer le mouvement, et ouvrir les passages de la serra, occupés par le général Labattue, Français au service de l’empereur. Bento Gonzalès, avec le reste de l’armée, marcherait à la queue et formerait l’arrière-garde.
La garnison républicaine de Settembrina devait le suivre et marcher la dernière; mais elle ne put exécuter ce mouvement; surprise par le fameux Morinque, la ville fut emportée.
Là fut tué mon cher Rossetti.
Tombé de cheval après avoir fait des prodiges de valeur, blessé dangereusement, sommé de se rendre, il aima mieux se faire tuer que de donner son épée.
Encore une âpre blessure pour mon cœur. On m’a entendu parler plus d’une fois de Rossetti, on sait combien je l’aimais; qu’on me permette donc, si insuffisante que soit ma plume, de dire à l’Italie ce que tant de fois je lui ai dit déjà:
O Italie, ma mère, nous venons de perdre, moi un de mes frères les plus chers; et toi, un de tes fils les plus généreux!
Celui-là était enfant de Gênes. Il avait, par des parents qui connaissaient peu son caractère, été destiné à l’Église; c’était un des plus ardents patriotes italiens que j’aie jamais connus. Enclin à la vie aventureuse, et ne pouvant respirer en Italie, il partit pour Rio de Janeiro, où tantôt il fit du commerce et tantôt du courtage; mais Rossetti n’était pas né pour être négociant, c’était une plante exotique poussant mal sur la terre de l’agio et du calcul; ce n’est pas que Rossetti ne fût d’une intelligence fine et d’une nature apte à s’enrichir de toutes les connaissances; certes, en toutes choses, il pouvait aspirer au premier rang; mais Rossetti était le plus Italien de tous les Italiens, c’est-à-dire le plus généreux et le plus prodigue des hommes.—Or, avec de tels vices commerciaux, on ne fait pas fortune, mais on marche à pas de géant vers la ruine.
Il en fut ainsi de Rossetti.
Bon avec tous, sa maison était la maison de tous, particulièrement des Italiens malheureux. Il n’attendait pas que les proscrits vinssent le trouver, il allait au-devant d’eux; aussi fut-il bientôt à bout de ressources. Malheureux lui-même, ce cœur d’ange ne pouvait voir souffrir un Italien; s’il ne pouvait l’aider de sa bourse, il le faisait attendre dans sa pauvre cabane, courait les rues de la ville, et ne rentrait chez lui que rapportant du secours pour celui ou pour ceux qui attendaient; il est vrai que sa bonté, sa franchise, sa loyauté, l’avaient fait l’ami de tout le monde, et que, dans ses pieux embarras, tout le monde l’aidait avec plaisir.
La bataille de Tarifa eut lieu, les républicains y furent battus par les impériaux; Bento Gonzalès et les principaux chefs, faits prisonniers: ils furent conduits à Rio de Janeiro. Parmi eux était notre capitaine Zambecarri, et nous le connûmes, comme je l’ai raconté, dans les prisons de Santa Cruz. On parla de faire la course, de nous délivrer des lettres de marque; dès lors, Rossetti et moi n’eûmes plus de tranquillité que nous ne fussions lancés sur l’immensité de l’Océan, avec la bannière républicaine. Rossetti se chargea de tout, et parvint au but que nous nous proposions.
On sait le reste, puisque, à partir de ce moment-là, on ne nous a pas perdus de vue.
Hélas! il n’y a pas un coin de terre où ne dorment les os d’un Italien généreux; c’est pourquoi l’Italie ne devrait pas se réjouir, mais au contraire se couvrir de deuil. O pauvre Italie, tu sentiras véritablement leur absence, le jour où tu tenteras d’arracher ton cadavre aux corbeaux qui le dévorent.
XXXV
LA PICADA DAS ANTAS
Cette retraite, entreprise dans la saison d’hiver, au milieu d’un pays montagneux et par une pluie incessante, fut la plus terrible et la plus désastreuse que j’aie jamais vue.
Nous emmenions avec nous, pour toutes provisions, quelques vaches en laisse, sachant d’avance que nous ne trouverions aucun animal bon pour notre nourriture sur la route que nous allions parcourir.
Tout en battant en retraite nous-mêmes, nous poursuivions la division du général Labattue, mais sans la pouvoir jamais rejoindre. Seuls les Selvagiens[11], manifestant leurs sympathies pour nous, attaquèrent son avant-garde. Nous vîmes de près ces hommes de la nature, et ils ne nous furent pas hostiles.