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Mémoires de Garibaldi, tome 1/2 cover

Mémoires de Garibaldi, tome 1/2

Chapter 40: MONTEVIDEO
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About This Book

A first-person memoir chronicles the author's origins, travels, exiles, and involvement in revolutionary and military campaigns, mixing vivid anecdotes of battles and friendships with reflections on patriotism and strategy. Interspersed with contextual essays and observations on secret societies and political currents, the narrative alternates episodic recollection and broader historical commentary, accompanied by a translator's prefatory framing that situates events and motivations.

[11] Habitants de la forêt.

Anita, pendant cette retraite de trois mois, souffrit tout ce que l’on peut humainement souffrir sans rendre l’âme. Ah! tout! elle supporta tout avec un stoïcisme et un courage inexprimables.

Il faut avoir quelque connaissance des forêts de cette partie du Brésil, pour se faire une idée des privations endurées par une troupe sans moyens de transport, n’ayant pour toute ressource d’approvisionnement que le lasso, arme très-utile dans les plaines couvertes de bestiaux ou de gros gibier, mais parfaitement inutile dans ces épaisses forêts, repaires des tigres et des lions.

Pour comble de malheur, les fleuves, très-rapprochés dans ces forêts vierges, grossissaient outre mesure. Cette effroyable pluie qui nous poursuivait ne cessant de tomber, il en résultait que souvent une partie de nos troupes se trouvait emprisonnée entre deux cours d’eau, et restait là privée de toute nourriture. Alors, la faim faisant son œuvre, parmi les femmes et les enfants surtout, c’était un carnage plus lamentable que celui qu’eussent pu faire les balles et les boulets.

Notre pauvre infanterie était en proie à des souffrances et à des privations que l’on ne saurait dire, car elle n’avait pas même, comme la cavalerie, la ressource de manger ses chevaux. Peu de femmes et encore moins d’enfants sortirent de la forêt. Le peu qui échappa fut sauvé par les cavaliers qui, ayant eu le bonheur de conserver leurs chevaux, avaient pitié des pauvres petites créatures abandonnées par leurs mères mortes ou mourant de faim, de froid et de fatigue.

Anita frissonnait à l’idée de perdre notre Menotti, que nous ne sauvâmes, au reste, que par miracle. Aux endroits les plus dangereux de la route et au passage des fleuves, je portais le pauvre enfant, âgé de trois mois, suspendu à mon cou dans un mouchoir; et, de cette façon, je pouvais le réchauffer avec mon haleine. D’une douzaine d’animaux, tant de chevaux que de mules, qui étaient entrés avec moi dans la forêt, tant pour mon service que pour celui de mon équipage, j’étais resté seulement avec deux mules et deux chevaux; le reste était tombé mourant de faim ou écrasé de fatigue. Pour comble de malheur, les guides avaient perdu le chemin, et ce fut la principale cause de nos souffrances dans cette terrible forêt das Antas[12].

[12] L’anta est un animal de la stature d’un âne, parfaitement inoffensif, dont la chair est exquise. On fait avec son cuir différents travaux fort élégants. Je ne l’ai jamais vu.

(Note de l’Auteur.)

Plus nous allions, moins nous voyions arriver la fin de cette picada maudite; je restai en arrière avec deux mules horriblement fatiguées, et que j’espérais sauver, en les faisant avancer pas à pas, et en les nourrissant avec des feuilles de taquara, roseaux auxquels le Taquari a emprunté son nom. Pendant ce temps, j’envoyai Anita en avant, avec un domestique et l’enfant, afin qu’ils cherchassent l’issue de cette interminable forêt, et tâchassent de trouver quelque nourriture.

Les deux chevaux que j’avais laissés à Anita, montés alternativement par la courageuse femme, nous sauvèrent tous. Elle trouva enfin le bout de la forêt, et, au bout de la forêt, un piquet de mes braves soldats, avec un feu allumé, ce qui n’était point commun par une pareille pluie.

Mes compagnons, qui, par bonheur, avaient conservé quelques vêtements de laine, en enveloppèrent l’enfant, le réchauffèrent et le ramenèrent à la vie, quand la pauvre mère commençait déjà à désespérer de lui. Ce ne fut pas tout: ces excellentes gens se mirent alors à chercher avec une tendre sollicitude quelques aliments qu’ils n’eussent pas cherchés pour eux, mais qu’ils cherchèrent pour l’amour de moi, et avec lesquels ils réconfortèrent un peu la mère et l’enfant.

Celui qui leur porta les premiers et les plus efficaces secours s’appelait Manzio; que son nom soit béni!

J’avais pris une peine inutile pour sauver mes deux chevaux; je finis par être forcé d’abandonner les deux pauvres bêtes, poussives et fourbues, et, fort détérioré moi-même, je fis à travers la forêt le reste du chemin à pied.

Le même jour, je retrouvai ma femme et mon enfant, et sus tout ce que mes compagnons avaient fait pour eux.

Neuf jours après son entrée dans la forêt, à peine la queue de notre division en sortait-elle. Peu d’officiers avaient réussi à sauver leurs chevaux. L’ennemi qui nous précédait avait, en fuyant devant nous, laissé deux pièces de canon dans la picada; mais à peine les regardâmes-nous en passant. Les moyens de transport manquaient, et sans doute sont-elles encore à la même place où je les vis en passant.

Les tempêtes semblaient circonscrites dans la forêt. A peine en fûmes-nous sortis, qu’en approchant de Cima-da-Serra et de Vaccaria, nous trouvâmes le beau temps, et quelques bœufs qui nous tombèrent sous la main et nous indemnisèrent de notre long jeûne, nous firent oublier la fatigue, la faim et la pluie.

Nous restâmes dans le département de Vaccaria quelques jours à attendre la division de Bento Gonzales, qui nous rejoignit en désordre et diminuée d’un tiers.

C’est que l’infatigable Morinque, informé de la retraite de cette division, s’était mis à la poursuite de son arrière-garde, la poursuivant sans relâche, l’attaquant en toute occasion, s’alliant pour cette œuvre de destruction aux montagnards, toujours hostiles aux républicains. Tout cela donna à Labattue le temps de faire sa retraite, puis sa jonction avec l’armée impériale; mais, lors de cette jonction, à peine avait-il quelques centaines d’hommes à sa suite: les mêmes inconvénients qui avaient existé pour nous avaient existé pour lui. L’ennemi eut, en outre, à surmonter un obstacle imprévu, et que je note à cause de son étrangeté.

Le général Labattue, devant traverser dans son chemin deux bois appelés di Mattos, y trouva quelques-unes de ces tribus indigènes connues sous le nom de Bugrès, lesquelles sont des plus sauvages que l’on connaisse au Brésil. Ces tribus, sachant le passage des impériaux, les assaillirent dans trois ou quatre embuscades, et leur firent tout le mal qu’ils purent. Quant à nous, ils ne nous inquiétèrent aucunement, et quoiqu’il y eût sur le chemin beaucoup de ces trappes que les Indiens tendent sous les pas de leurs ennemis, au lieu d’être dissimulées sous du gazon ou des branches, toutes étaient découvertes, et, par conséquent, aucune n’était dangereuse.

Pendant la courte halte que nous fîmes sur la lisière d’un de ces bois gigantesques, nous en vîmes sortir une femme qui, dans sa jeunesse, avait été enlevée par les sauvages, et qui avait profité de notre voisinage pour s’enfuir.

La pauvre créature était dans un déplorable état.

Comme nous n’avions plus aucun ennemi à fuir ni à poursuivre dans ces régions élevées, nous continuâmes notre marche, à courtes étapes, il est vrai, car nous manquions complétement de chevaux, et il nous fallait dompter des poulains, chemin faisant.

Le corps des lanciers républicains étant resté complétement démonté, fut obligé de se refaire rien qu’avec des poulains.

C’était, au reste, un splendide spectacle, toujours nouveau quoique quotidiennement répété, que celui de ces jeunes et robustes noirs, dont chacun méritait l’épithète de dompteur de chevaux, que Virgile donne à Pélops. Il fallait les voir sautant sur ces sauvages enfants des steppes, ignorants du mors, de la selle et de l’éperon, se cramponnant à leur crinière et tourbillonnant avec eux dans la plaine jusqu’à ce que, cédant à l’homme, le quadrupède s’avouât vaincu.

Mais la lutte était longue; l’animal ne se rendait qu’après avoir épuisé tous ses efforts pour se débarrasser de son tyran; l’homme, de son côté, admirable d’adresse, de force et de courage, lié à tous ses mouvements, le serrant entre ses jambes comme entre des tenailles, bondissant avec lui, se roulant avec lui, se relevant avec lui, et ne se séparant de lui que lorsque, ruisselant de sueur, blanc d’écume, frémissant sur ses jarrets, le cheval était dompté.

Trois jours suffisent à un bon dompteur de chevaux pour que l’animal le plus rebelle subisse le mors.

Mais rarement les poulains sont-ils bien domptés par les soldats, surtout dans les marches, où trop d’occupations empêchent ces dompteurs de leur donner tous les soins nécessaires.

Les Mattos passés, nous traversâmes la province de Missiones, nous dirigeant sur Cruz-Alta, chef-lieu de cette petite province; puis, de Cruz-Alta, nous marchâmes sur Saint-Gabriel, où s’établit le quartier général, et où l’on bâtit des baraques pour le campement de l’armée.

Six ans de cette vie d’aventures et de dangers ne m’avaient pas fatigué tant que j’étais resté seul; mais maintenant que j’avais une petite famille, cette séparation de toutes mes anciennes connaissances, cette ignorance de ce que, depuis tant d’années, étaient devenus mes parents, me firent naître le désir de me rapprocher d’un point où des nouvelles de mon père et de ma mère pussent me parvenir; j’avais pu un instant refouler dans mon cœur toutes ces tendres affections, mais elles s’étaient amassées et demandaient à reprendre leur cours. Ajoutez à cela que je ne savais rien non plus de cette autre mère qu’on appelle l’Italie! La famille est puissante, mais la patrie est irrésistible.

Je me décidai donc à regagner Montevideo, du moins temporairement, et je demandai mon congé au président, ainsi que la permission de me faire un petit troupeau de bœufs, dont la vente pièce à pièce devait, tout le long de la route, subvenir à mes dépenses.

XXXVI
CONDUCTEUR DE BŒUFS

Me voilà donc truppiere, c’est-à-dire conducteur de bœufs.

En conséquence, dans une estancia appelée del Corral de Pedras, avec l’autorisation du ministre des finances, je parvins à réunir en une vingtaine de jours, et avec une indicible fatigue, environ neuf cents animaux; ces animaux étaient complétement sauvages. Une plus grande fatigue m’attendait encore pendant la route, où je rencontrai des obstacles presque insurmontables; le plus grand de tous, fut le Rio-Negro, où je faillis voir s’engloutir tout mon capital. Du passage du fleuve, de mon inexpérience dans mon nouveau métier, et surtout du brigandage de certains capataz mercenaires loués par moi comme conducteurs, je sauvai à peu près cinq cents bêtes, qui, attendu la mauvaise nourriture, la longue route et la fatigue des passages, furent jugées incapables d’atteindre leur destination.

Je résolus, en conséquence, de les tuer, de les écorcher et de vendre leurs peaux, opération après laquelle, dépenses prélevées, il me resta une centaine d’écus qui servirent à faire face aux premières nécessités de la famille.

C’est ici que je dois consigner une rencontre qui me donna un de mes plus chers, de mes meilleurs et de mes plus tendres amis.

Hélas! encore un qui est allé attendre dans un monde meilleur la délivrance de l’Italie.

En m’approchant de Saint-Gabriel, dans la retraite que nous venions d’exécuter, j’avais entendu parler d’un officier italien d’un grand esprit, d’un grand cœur, d’une grande instruction, qui, exilé comme carbonaro, s’était battu en France au 5 juin 1832, puis à Oporto, pendant le long siége qui avait valu à cette ville le nom d’imprenable, et qui enfin, forcé comme moi de quitter l’Europe, était venu mettre son courage et sa science au service des jeunes républiques de l’Amérique du Sud.

On racontait de lui des traits de courage, de sang-froid et de force qui m’avaient fait répéter dix fois:

—Quand je rencontrerai cet homme, il sera mon ami.

Cet homme s’appelait Anzani.

Un de ces traits, surtout, avait fait grand bruit.

En arrivant en Amérique, Anzani s’était présenté, avec une lettre de recommandation, chez deux de nos compatriotes, MM. ***, négociants à Saint-Gabriel.

Ces messieurs avaient fait de lui leur factotum.

Anzani était tout à la fois chez eux le caissier, le teneur de livres, l’homme de confiance;—disons mieux que cela, Anzani était le bon génie de leur maison.

Comme tous les gens forts et courageux, Anzani était calme et doux.

La maison dont il était devenu le véritable directeur était une de ces maisons comme on en trouve seulement dans l’Amérique du Sud, et qui tiennent tout ce qu’il est possible d’imaginer, réunissant en un seul commerce à peu près tous les commerces connus.

Or, la ville où résidaient nos deux compatriotes était, pour son malheur, voisine de la forêt qui servait de refuge à ces tribus d’Indiens Bugrès dont j’ai dit quelques mots dans le chapitre précédent.

Un des chefs de ces Indiens s’était fait la terreur de cette petite ville, dans laquelle, deux fois par an, il descendait avec sa tribu, et qu’il rançonnait à son plaisir, sans que celle-ci osât faire résistance.

Descendant d’abord avec deux ou trois cents hommes, puis avec cent, puis avec cinquante, selon qu’il avait vu la terreur croissante y établir son pouvoir, il avait fini par s’y sentir tellement le maître, qu’il y venait seul, et, tout seul qu’il était, y donnait ses ordres et y manifestait ses exigences comme s’il eût eu derrière lui sa tribu prête à mettre la ville à feu et à sang.

Anzani avait fort entendu parler de ce matamore, et avait écouté tout ce qu’on en avait dit sans aucunement manifester son opinion sur l’audace du chef sauvage et sur la terreur qu’inspirait sa férocité.

Cette terreur était si grande, que, lorsque ce cri retentissait: «Le chef di Mattos!» toutes les fenêtres se fermaient, toutes les portes se verrouillaient, comme si l’on eût crié au chien enragé.

L’Indien était habitué à ces signes de terreur, qui flattaient son orgueil.—Il choisissait la porte qu’il lui plaisait de se faire ouvrir, y frappait, et la porte ouverte,—ce qui se faisait avec la célérité de l’effroi,—il pouvait dévaliser la maison tout entière sans que maîtres, voisins ou habitants, quels qu’ils fussent, songeassent à inquiéter sa retraite.

Or, depuis deux mois, Anzani dirigeait la maison de commerce dans les plus grands comme dans les plus petits détails, à la grande satisfaction de ses deux patrons, lorsque ce cri terrible retentit:

—Le chef di Mattos!

Comme d’habitude, portes et volets se fermèrent précipitamment.

Anzani était seul à la maison, occupé à relever les comptes de la semaine. Il ne jugea point que la bruyante annonce que l’on venait de faire valût la peine de se déranger, et resta en conséquence derrière son comptoir, porte et fenêtres ouvertes.

L’Indien s’arrêta étonné devant cette maison qui, au milieu du bouleversement général que causait sa présence, paraissait indifférente à sa venue.

Il entra et vit, de l’autre côté du comptoir, un homme au visage placide qui faisait ses comptes.

Il s’arrêta en face de lui, les bras croisés et le regardant avec étonnement.

Anzani leva la tête.

Anzani était la politesse même.

—Que voulez-vous, mon ami? demanda-t-il à l’Indien.

—Comment! ce que je veux? demanda celui-ci.

—Sans doute, fit Anzani, lorsqu’on entre dans un magasin, c’est qu’on désire acheter quelque chose.

L’Indien éclata de rire.

—Tu ne me connais donc pas? demanda-t-il à Anzani.

—Comment veux-tu que je te connaisse? C’est la première fois que je te vois.

—Je suis le chef di Mattos, répliqua l’Indien en décroisant ses bras, et en montrant à sa ceinture un arsenal composé de quatre pistolets et d’un poignard.

—Eh bien, chef di Mattos, que veux-tu? demanda Anzani.

—Je veux à boire, répondit celui-ci.

—Et que veux-tu à boire?

—Un verre d’aguardiente.

—Rien de plus facile; paye d’abord, et je te servirai ton verre après.

L’Indien se mit à rire une seconde fois.

Anzani fronça légèrement le sourcil.

—Voilà, dit-il, la seconde fois qu’au lieu de me répondre, tu me ris au nez. Je ne trouve pas cela poli. Je te préviens donc que, si cela t’arrive une troisième fois, je te mets à la porte.

Anzani avait prononcé ces mots avec un accent de fermeté qui, à tout autre qu’un Indien, eût donné la mesure de l’homme auquel il avait affaire.

Peut-être le sauvage comprit-il, mais il eut l’air de ne pas comprendre.

—Je t’ai dit de me donner un verre d’aguardiente, répéta-t-il en frappant du poing sur le comptoir.

—Et moi, je t’ai dit de payer d’abord, répéta Anzani, ou sinon que tu n’aurais rien.

L’Indien lança un regard de colère à Anzani, mais le regard d’Anzani rencontra le sien;—l’éclair avait croisé l’éclair.

Anzani avait l’habitude de dire:

—Il n’y a de force réelle que la force morale. Regardez hardiment, fixement et obstinément l’homme qui vous regarde;—s’il baisse les yeux, vous êtes son maître;—mais ne baissez pas les yeux, car alors c’est lui qui sera le vôtre.

Le regard d’Anzani avait une irrésistible puissance. Ce fut l’Indien qui baissa les yeux.

Il sentit son infériorité; et, furieux de cette domination inconnue, il voulut se donner du cœur en buvant.

—C’est bien, dit-il, voilà une demi-piastre, sers-moi.

—C’est mon état de servir les gens qui me payent, dit tranquillement Anzani.

Et il servit à l’Indien un verre d’eau-de-vie.

L’Indien l’avala.

—Un autre, dit-il.

Anzani lui en servit un autre.

L’Indien l’avala comme le premier.

—Un autre, dit-il encore.

Tant qu’il y eut de l’argent pour couvrir les libations de l’Indien, Anzani ne fit aucune observation; mais, lorsque le buveur eut ingurgité de l’eau-de-vie pour une valeur égale à celle de sa pièce, il s’arrêta.

—Eh bien? demanda l’Indien.

Anzani lui fit son compte.

—Après? insista le sauvage.

—Après?... Pas d’argent, pas d’eau-de-vie, reprit Anzani.

L’Indien avait calculé juste. Les cinq ou six verres d’eau-de-vie qu’il avait bus lui avaient rendu le courage que lui avait fait perdre le regard léonin d’Anzani.

—De l’aguardiente! dit-il portant la main à l’un de ses pistolets; de l’aguardiente, ou je te tue!...

Anzani, qui se doutait que la chose finirait par là, se tenait prêt. C’était un homme de cinq pieds neuf pouces, d’une force prodigieuse, d’une adresse admirable. Il appuya sa main droite sur le comptoir, sauta de l’autre côté, et se laissa tomber de tout son poids sur l’Indien, saisissant, avant qu’il eût eu le temps d’armer son pistolet, le poignet droit de son adversaire avec sa main gauche.

L’Indien ne put soutenir le choc. Il tomba à la renverse; Anzani tomba sur lui, et lui appuya le genou sur la poitrine.

Alors, maintenant avec sa main gauche la main droite de l’Indien dans une ligne qui rendait son arme inoffensive, de l’autre main, Anzani lui enleva de la ceinture pistolets et poignard, qu’il éparpilla dans le magasin; puis il lui arracha le pistolet de la main, le prit par le canon, et, à grands coups de crosse, lui écrasa la figure; enfin, quand il crut que l’Indien, pour nous servir des termes de l’art, en avait assez, il se releva, et, le poussant à grands coups de pied du côté de la porte, il le roula jusqu’au ruisseau, au beau milieu duquel il le laissa.

L’Indien, en effet, en avait assez.

Il se sauva comme il put, et ne reparut jamais à Saint-Gabriel.

Anzani avait fait, sous un autre nom que le sien,—sous le nom de Ferrari,—la guerre de Portugal. Sous ce nom, il s’était admirablement conduit; sous ce nom, il avait conquis le grade de capitaine; sous ce nom, il avait reçu deux blessures graves, l’une à la tête, l’autre à la poitrine.

Si graves, qu’au bout de seize ans, il mourut de l’une d’elles.

La blessure de la tête était un coup de sabre qui lui avait ouvert le crâne.

Celle de la poitrine était une balle qui s’était arrêtée dans le poumon, et qui, plus tard, détermina une phthisie pulmonaire.

Lorsqu’on parlait à Anzani des merveilles de courage qu’il avait accomplies sous le nom de Ferrari, il souriait et soutenait que ce Ferrari et lui étaient deux hommes différents.

Par malheur, pauvre Anzani, il ne pouvait, en même temps qu’il mettait ses exploits sur le compte de l’être imaginaire qu’il avait créé, lui renvoyer ses blessures.

C’était là l’homme dont on m’avait parlé; c’était là l’homme que je désirais connaître, et dont je voulais faire mon ami.

A Saint-Gabriel, j’appris qu’il était, pour affaires, allé à une soixantaine de milles. Je me renseignai, et je montai à cheval pour aller à sa rencontre.

En route, sur la rive d’un petit ruisseau, je trouvai un homme, la poitrine nue et lavant sa chemise;—je compris que c’était cet homme-là que je cherchais.

J’allai à lui, je lui tendis la main, je me nommai.

A partir de ce moment, nous fûmes frères.

Il n’était plus alors dans sa maison de commerce; mais, comme moi, il était entré au service de la république de Rio-Grande. Il commandait l’infanterie de la division Juan Antonio, un des chefs républicains les plus renommés. Comme moi, au reste, il quittait le service, se dirigeant al salto.

Après un jour passé ensemble, nous nous donnâmes nos adresses respectives, et il fut convenu que nous ne ferions rien d’important sans nous prévenir l’un l’autre.

Qu’on me permette un détail qui fera connaître notre misère et notre fraternité.

Anzani n’avait qu’une chemise, mais il avait deux pantalons.

J’étais aussi pauvre que lui en fait de chemises, tandis qu’il était d’un pantalon plus riche que moi.

Nous couchâmes sous le même toit, mais Anzani partit avant le jour et sans me réveiller.

En me réveillant, je trouvai sur mon lit le meilleur de ses deux pantalons.

J’avais vu à peine Anzani, mais Anzani était un homme qu’on jugeait à première vue; aussi, lorsque je pris du service près de la république de Montevideo, et que je fus chargé d’organiser la légion italienne, mon premier soin fut d’écrire à Anzani de venir partager ce travail avec moi.

Il vint, et nous ne nous quittâmes plus jusqu’au jour où, touchant la terre d’Italie, il mourut entre mes bras.

XXXVII
PROFESSEUR DE MATHÉMATIQUES ET COURTIER DE COMMERCE

Je descendis à Montevideo dans la maison d’un de mes amis, nommé Napoléon Castellini. A sa gentillesse et à celle de sa femme je dois beaucoup trop pour m’acquitter jamais autrement que par la reconnaissance que je leur ai vouée, et cela comme à mes autres bien chers G.-B. Cuneo,—cet ami de toute ma vie,—les frères Antonini et Giovanni Risso.

Les quelques écus provenant de la vente de mes peaux de bœuf dépensés, pour ne pas demeurer avec ma femme et mon enfant à la charge de mes amis, j’entrepris deux industries qui, je dois l’avouer, à elles deux et cumulées, suffisaient à peine à mes besoins.

La première était celle de courtier en marchandises; je portais des échantillons de toute espèce sur moi. Je tenais tout, depuis la pâte d’Italie jusqu’aux étoffes de Rouen.

La seconde était celle de professeur de mathématiques dans la maison de l’estimable M. Paolo Semidei.

Ce genre de vie dura jusqu’à mon entrée dans la légion orientale.

La question de Rio-Grande commençait à s’établir et à s’arranger. Je n’avais plus rien à voir de ce côté. La république Orientale,—c’était ainsi que se nommait la république de Montevideo,—me sachant libre, ne tarda point à m’offrir une compensation plus en harmonie avec mes moyens, et surtout avec mon caractère, que celles de professeur de mathématiques et de colporteur d’échantillons.

On m’offrit et j’acceptai le commandement de la corvette la Constitution.

L’escadre orientale se trouvait sous les ordres du colonel Cosse; celle de Buenos-Ayres aux ordres du général Brown.

Plusieurs rencontres et plusieurs combats avaient eu lieu entre les deux escadres, mais ils n’avaient eu que de médiocres résultats.

Vers le même temps, un certain Vidal, de triste mémoire, fut chargé du ministère général de la République.

Un des premiers et des plus déplorables actes de cet homme fut de se débarrasser de l’escadre, qu’il disait trop onéreuse à l’État. Cette escadre, qui avait coûté d’immenses sommes à la République, et qui entretenue, comme la chose était facile alors, pouvait constituer une prééminence marquée sur la Plata, fut complétement détruite, et l’on en dilapida le matériel.

Je fus destiné à une expédition du résultat de laquelle devaient naître bien des événements.

On m’envoya à Corrientes, avec le brigantin de dix-huit canons le Pereyra. Il avait, outre ces dix-huit pièces d’artillerie, deux canons à pivot.

De conserve avec moi devait naviguer la goëlette Procida.

Corrientes combattait alors contre Rosas, et je devais l’aider dans ses mouvements contre les forces du dictateur. Peut-être l’expédition avait-elle un autre but, mais c’était le secret de M. le ministre général.

*
*  *

Que l’on permette à celui qui publie ces Mémoires de donner aux lecteurs, sur l’état de la république de Montevideo en 1841, quelques explications que le général Garibaldi n’a pas cru devoir donner dans un journal écrit au jour le jour.

Ces explications seront d’autant plus exactes, qu’elles ont été dictées à celui qui les publie aujourd’hui, en 1849, par un homme qui a joué un grand rôle dans les événements de la république Orientale: par le général Pacheco y Obes, l’un de nos meilleurs amis.

Puis, soyez tranquilles, chers lecteurs, nous rendrons immédiatement la plume à cet autre ami, non moins bon, ayant nom Joseph Garibaldi.

Car, vous voyez que comme César, ce premier émancipateur de l’Italie, il manie la plume non moins bien que l’épée.


MONTEVIDEO

Lorsque le voyageur arrive d’Europe sur un des vaisseaux que les premiers habitants du pays prirent pour des maisons volantes, ce qu’il aperçoit d’abord, lorsque le matelot en vigie a crié: «Terre!» ce sont deux montagnes:

Une montagne de briques, qui est la cathédrale, l’église mère, la Matriz, comme on dit là-bas.

Puis une montagne de granit, marbrée de quelque verdure, et surmontée d’un fanal.

Celle-là s’appelle le Cerro.

Au fur et à mesure qu’il approche des tours de la cathédrale, dont les dômes de porcelaine scintillent au soleil, le voyageur distingue les miradores sans nombre et aux formes variées qui surmontent presque toutes les maisons; puis ces maisons elles-mêmes, rouges ou blanches, avec leurs terrasses, fraîches stations du soir; puis, au pied du Cerro, les Saladoras, vaste édifice où l’on sale les viandes; puis, enfin, au fond de la baie, bordant la mer, les charmantes quintas, délices et orgueil des habitants, et qui font que, les jours de fête, on n’entend que ces mots courant par les rues:

—Allons dans le Miguelète;—allons dans la Aguada;—allons dans l’Arroyo-Seco.

Alors, si vous jetez l’ancre entre le Cerro et la ville dominée, de quelque point que vous la regardiez, par la gigantesque cathédrale; si la yole vous emporte rapidement vers la plage sous les efforts de ses six rameurs; si, le jour, vous voyez sur la route de ces belles quintas des groupes de femmes en amazone, des cavaliers en habit de cheval; si, le soir, à travers les fenêtres ouvertes, et versant dans la rue des torrents de lumière et d’harmonie, vous entendez les chants du piano ou les plaintes de la harpe, les trilles petillantes des quadrilles ou les notes plaintives de la romance, c’est que vous êtes à Montevideo, la vice-reine de ce fleuve d’argent dont Buenos-Ayres prétend être la reine, et qui se jette dans l’Atlantique par une embouchure de quatre-vingts lieues.

Ce fut Juan-Dias de Solis qui, le premier, vers le commencement de 1516, découvrit la côte et la rivière de la Plata. La première chose qu’aperçut la sentinelle en vigie fut le Cerro. Pleine de joie alors, elle s’écria en langue latine:

Montem video!

De là le nom de la ville dont nous allons rapidement esquisser l’histoire.

Solis, déjà fier d’avoir découvert, un an auparavant, Rio de Janeiro, ne jouit pas longtemps de sa nouvelle découverte.

Ayant lancé dans la baie deux de ses navires, et ayant remonté la Plata avec le troisième, il céda aux signes d’amitié que lui firent les Indiens, tomba dans une embuscade et fut tué, rôti et mangé sur les bords d’un ruisseau qui, en mémoire de ce terrible événement, porte encore aujourd’hui le nom de Arroyo de Solis.

Cette horde d’Indiens anthropophages, très-braves du reste, appartenait à la tribu primitive des Charruas; elle était maîtresse du pays, comme à l’extrémité opposée du grand continent, les Hurons et les Sioux.

Aussi résista-t-elle aux Espagnols, qui furent forcés de bâtir Montevideo au milieu des combats de tous les jours, et surtout d’attaques de toutes les nuits: si bien que, grâce à cette résistance, Montevideo, quoique découverte, comme nous l’avons dit, en 1516, compte à peine cent ans de fondation.

Enfin, vers la fin du dernier siècle, un homme fit aux maîtres primitifs de la côte une guerre d’extermination, dans laquelle ils furent anéantis. Trois derniers combats—pendant lesquels, comme les anciens Teutons, ils placèrent au milieu d’eux femmes et enfants, et tombèrent sans reculer d’un pas—virent disparaître leurs derniers restes; et, monuments de cette défaite suprême, le voyageur peut encore aujourd’hui voir, blanchis, au pied de la montagne Augua, les ossements des derniers Charruas.

Cet autre Marius, vainqueur de ces autres Teutons, c’était le commandant de la campagne, Jorge Pacheco, père du général Pacheco y Obes, de la bouche duquel, nous l’avons déjà dit, nous tenons les détails que nous allons mettre sous les yeux des lecteurs.

Mais les sauvages détruits léguaient au commandant Pacheco des ennemis bien plus tenaces, bien plus dangereux, et surtout bien plus inexterminables que les Indiens,—attendu que ceux-là étaient soutenus, non par une croyance religieuse qui allait chaque jour s’affaiblissant, mais, au contraire, par un intérêt matériel qui allait chaque jour augmentant;—et ces ennemis, c’étaient les contrebandiers du Brésil.

Le système prohibitif était la base du commerce espagnol: c’était donc une guerre acharnée entre le commandant de la campagne et les contrebandiers qui, tantôt par ruse, tantôt par force, essayaient d’introduire, sur le territoire montevidéen, leurs étoffes et leur tabac.

La lutte fut longue, acharnée, mortelle. Don Jorge Pacheco, homme d’une force herculéenne, d’une taille gigantesque, d’une surveillance inouïe, était enfin arrivé,—il l’espérait du moins,—non pas à anéantir les contrebandiers, comme il avait fait des Charruas, c’était chose impossible, mais à les éloigner de la ville,—lorsque tout à coup ils reparurent plus hardis, plus actifs et mieux ralliés que jamais, autour d’une volonté unique aussi puissante, aussi courageuse et surtout aussi intelligente que pouvait l’être celle du commandant Pacheco.

Le commandant lança ses espions par la campagne, et s’informa des causes de cette recrudescence d’hostilités.

Tous revinrent avec un même nom à la bouche:

—Artigas!

Qu’était-ce donc que cet Artigas?

Un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, brave comme un vieil Espagnol, subtil comme un Charrua, alerte comme un gaucho: il avait des trois races, sinon dans le sang, du moins dans l’esprit.

Ce fut alors une lutte admirable de ruse et de force entre le vieux commandant de la campagne et le jeune contrebandier; mais l’un était jeune et croissait en force; l’autre était, non pas vieux, mais fatigué.

Pendant quatre ou cinq ans, Pacheco poursuivit Artigas, le battant partout où il se montrait; mais Artigas, battu, n’était point tué ni pris;—le lendemain, il reparaissait.—L’homme de la ville se fatigua le premier de la lutte, et, comme un de ces anciens Romains du temps de la République, qui sacrifiaient leur orgueil au bien du pays, il alla proposer au gouvernement de résigner ses pouvoirs, à la condition que l’on ferait Artigas chef de la campagne à sa place; Artigas, à son avis, pouvant seul mettre fin à l’œuvre que lui, Pacheco, ne pouvait accomplir, c’est-à-dire à l’extermination des contrebandiers.

Le gouvernement accepta, et, comme ces bandits romains qui font leur soumission au pape, et qui se promènent vénérés dans la ville dont ils ont été la terreur, Artigas fit son entrée à Montevideo, et reprit l’œuvre d’extermination au point où elle s’était échappée des mains de son prédécesseur.

Au bout d’un an, la contrebande était, sinon anéantie, du moins disparue.

Cela se passait cinquante-huit ou soixante ans avant les événements auxquels va se trouver mêlé Garibaldi; mais nous sommes auteur dramatique avant tout, et nous ne pouvons nous habituer à ne pas ouvrir nos drames par un prologue; ce prologue, au reste, n’est pas sans intérêt, et fait connaître des hommes et des localités assez inconnus en France.

Artigas avait alors vingt-sept ou vingt-huit ans; ainsi, à l’époque où le général Pacheco me donnait ces détails, il en avait quatre-vingt-treize, et vivait ignoré dans une petite quinta du président du Paraguay. Depuis, sans doute, est-il mort.

C’était un jeune homme, beau, brave et fort, et qui représentait une des trois puissances qui régnèrent tour à tour sur Montevideo.

Don Jorge Pacheco était le type de la valeur chevaleresque du vieux monde; cette valeur chevaleresque qui a traversé les mers avec Colomb, Pizarre et Fernand Cortez.

Artigas était, lui, l’homme de la campagne; il pouvait représenter ce qu’on appelait là-bas le parti national, placé entre les Portugais et les Espagnols, c’est-à-dire entre les étrangers restés Portugais et Espagnols par leur séjour dans des villes où tout leur rappelait des mœurs portugaises et espagnoles.

Puis restait un troisième type et même une troisième puissance, dont il faut bien que nous parlions, et qui est à la fois le fléau de l’homme des villes et de l’homme de la campagne.

Ce troisième type, c’est le gaucho, dont Garibaldi vous a dit un mot caractéristique et pittoresque. Il l’a appelé «le centaure du nouveau monde.»

En France, nous appelons gaucho tout ce qui vit dans ces vastes plaines, ces immenses steppes, ces pampas infinies qui s’étendent des bords de la mer au versant oriental des Andes. Nous nous trompons: le capitaine Head, de la marine anglaise, mit le premier en vogue cette manie de confondre le gaucho avec l’habitant de la campagne, qui, dans sa fierté, repousse non-seulement la similitude, mais encore la comparaison.

Le gaucho est le bohémien du nouveau monde. Sans biens, sans maison, sans famille, il a pour tout bien son puncho, son cheval, son couteau, son lasso et ses bolas.

Son couteau, c’est son arme; son lasso et ses bolas, c’est son industrie.

Artigas demeura donc commandant de la campagne, à la grande satisfaction de tout le monde, à l’exception des contrebandiers; et il se trouvait encore chargé de cette importante fonction lorsque éclata la révolution de 1810, révolution qui avait pour but et qui eut, en effet, pour résultat d’anéantir la domination espagnole dans le nouveau monde.

Elle commença donc en 1810, à Buenos-Ayres, et s’acheva en Bolivie, à la bataille d’Ayacuncho, en 1824.

Le chef des forces indépendantes était alors le général Antonio-José de Suere; il avait cinq mille hommes sous ses ordres.

Le général en chef des troupes espagnoles était don Jose de Laserna, le dernier vice-roi du Pérou; il commandait onze mille hommes.

Les patriotes n’avaient qu’un seul canon; ils étaient un contre deux, pas même un contre deux, comme on le voit par les chiffres que nous venons de poser. Ils manquaient de munitions, de provisions de bouche, de poudre et de pain. On n’avait qu’à attendre, ils se rendaient; on attaqua, ils vainquirent.

Ce fut le général patriote Alejo Cordova qui commença la bataille. Il commandait à quinze cents hommes. Il mit son drapeau au bout de son épée et cria:

—En avant!

—Au pas accéléré ou au pas ordinaire? demanda un officier.

—Au pas de la victoire, répondit-il.

Le soir, l’armée espagnole tout entière avait capitulé et se trouvait prisonnière de ceux qu’elle avait tenus prisonniers.

Artigas, un des premiers, avait salué la révolution comme une libératrice. Il s’était mis à la tête du mouvement dans la campagne, et alors il était venu offrir à Pacheco de résigner à son tour entre ses mains le commandement, comme autrefois Pacheco avait fait pour lui.

Cet échange allait peut-être s’opérer, lorsque Pacheco fut surpris dans la maison de Casablanca, sur l’Uruguay, par des marins espagnols, et resta prisonnier entre leurs mains.

Artigas n’en continua pas moins son œuvre de délivrance. En peu de temps, il chassa les Espagnols de toute cette campagne dont il s’était fait roi, et les réduisit à la seule ville de Montevideo. Mais Montevideo pouvait présenter une sérieuse résistance, attendu qu’elle était la seconde ville fortifiée d’Amérique.

La première était Saint-Jean d’Ulloa.

A Montevideo s’étaient réfugiés tous les partisans des Espagnols, appuyés d’une armée de quatre mille hommes. Artigas, soutenu par l’alliance de Buenos-Ayres, mit le siége devant la ville.

Mais une armée portugaise vint en aide aux Espagnols et débloqua Montevideo.

En 1812, nouveau siége de Montevideo. Le général Rondeau pour Buenos-Ayres, et Artigas pour les patriotes montevidéens, ont réuni leurs forces et sont revenus envelopper la ville.

Le siége dura vingt-trois mois; puis, enfin, une capitulation livra le siége de la future république Orientale aux assiégeants, commandés alors par le général Alvear.

Comment le général en chef était-il Alvear et non Artigas? Nous allons le dire.

C’est qu’au bout de vingt mois de siége, après trois ans de contact entre les hommes de Buenos-Ayres et ceux de Montevideo, les dissemblances d’habitudes, de mœurs, je dirais presque de race, qui avaient été d’abord de simples causes de dissentiment, étaient peu à peu devenues des motifs de haine.

Artigas, comme Achille, s’était donc retiré sous sa tente, ou plutôt il emportait sa tente avec lui. Il avait disparu dans ces profondeurs de la prairie, si bien connues de sa jeunesse, au temps qu’il faisait le métier de contrebandier.

Le général Alvear l’avait remplacé, et se trouvait, lors de la reddition de Montevideo, général en chef des Porteños.

C’est ainsi qu’on appelle dans le pays les hommes de Buenos-Ayres, tandis qu’on appelle les Montevidéens les Orientaux.

Tâchons de faire comprendre ici les différences nombreuses qui existent entre les Porteños et les Orientaux.

L’homme de Buenos-Ayres, fixé dans le pays depuis trois cents ans dans la personne de son aïeul, a perdu, dès la fin du premier siècle de sa translation en Amérique, toutes les traditions de la mère patrie, c’est-à-dire de l’Espagne. Ses intérêts ressortent du sol; sa vie s’y est attachée. Les habitants de Buenos-Ayres sont presque aussi Américains aujourd’hui que l’étaient autrefois les Indiens, qu’ils ont conquis et auxquels ils se sont substitués.

L’homme de Montevideo, au contraire, fixé depuis un siècle à peine dans le pays,—toujours dans la personne de son aïeul, bien entendu,—l’homme de Montevideo n’a pas eu le temps d’oublier qu’il est fils, petit-fils, arrière-petit-fils d’Espagnol. Il a le sentiment de sa nationalité nouvelle, mais sans avoir oublié les traditions de la vieille Europe, à laquelle il tient par la civilisation; tandis que l’homme de la campagne de Buenos-Ayres s’en éloigne tous les jours pour rentrer dans la barbarie.

Le pays non plus n’est pas sans influence sur ce mouvement, rétrograde d’un côté, progressif de l’autre.

La population de Buenos-Ayres, répandue sur des landes immenses, avec des habitations très-éloignées les unes des autres, dans des contrées dépourvues d’eau, manquant de bois, tristes d’aspect,—la population habitant des chaumières mal construites, puise dans cet isolement, dans ces privations, dans ces distances, un caractère sombre, misérable, querelleur. Ses tendances remontent vers l’Indien sauvage des frontières du pays, avec lequel elle fait commerce de plumes d’autruche, de manteaux pour le cheval, et de bois de lances, toutes choses qu’il apporte des pays où la civilisation n’a pas pénétré, de centres inconnus des Européens, et qu’il échange contre de l’eau-de-vie, du tabac, qu’il emporte vers ces grandes plaines des pampas dont il a pris le nom, ou auxquelles il a peut-être donné le sien.

La population de Montevideo, tout au contraire, occupe un beau pays, qu’arrosent des ruisseaux, que coupent des vallées. Elle n’a pas de grands bois, elle ne possède pas de vastes forêts, comme l’Amérique du Nord, c’est vrai; mais, au fond de chacune de ses vallées, elle a des ruisseaux ombragés par le quebrocho à l’écorce de fer, par l’ubajai, par le sauce aux riches rameaux. En outre, elle est bien logée, bien nourrie. Ses maisons, villas, fermes ou métairies, sont rapprochées les unes des autres; et son caractère, ouvert et hospitalier, est enclin à cette civilisation dont le voisinage de la mer lui apporte incessamment le parfum sur les ailes du vent qui vient d’Europe.

Pour la population de Buenos-Ayres, le type de la perfection est l’Indien à cheval.

Pour l’homme de la campagne de Montevideo, c’est l’Européen, sanglé dans son habit, ficelé dans sa cravate, emprisonné entre ses sous-pieds et ses bretelles.

L’homme de Buenos-Ayres a la prétention d’être le premier en élégance. Il s’échauffe et s’apaise facilement. Il a plus d’imagination que les Montevidéens. Les premiers poëtes que l’Amérique a connus sont nés à Buenos-Ayres. Varela et Lofinur, Dominguez et Marmol, sont des poëtes porteños.

L’homme de Montevideo est moins poétique, mais plus calme et plus ferme dans ses résolutions et dans ses projets. Si son rival a la prétention d’être le premier en élégance, il a celle d’être le premier en courage. Parmi ses poëtes, on trouve les noms d’Hidalgo, de Berro, de Figuerta, de Juan-Carlos Gomez.

De leur côté, les femmes de Buenos-Ayres ont la prétention d’être les plus belles femmes de l’Amérique méridionale, depuis le détroit de Lemaire jusqu’à la rivière des Amazones.

Peut-être, en effet, le visage des femmes de Montevideo est-il moins éclatant que celui de leurs voisines, mais leurs formes sont merveilleuses, mais leurs pieds, leurs mains et leurs tournures semblent être directement empruntées soit à Séville, soit à Grenade.

Ainsi, entre les deux pays:

Rivalité de courage et d’élégance pour les hommes;

Rivalité de beauté, de grâce et de tournure pour les femmes;

Rivalité de talent pour les poëtes, ces hermaphrodites de la société, irritables comme des hommes, capricieux comme des femmes, et, avec tout cela, naïfs parfois comme des enfants.

Il y avait, on le voit par tout ce que nous venons de dire, des causes suffisantes de rupture entre les hommes de Buenos-Ayres et ceux de Montevideo, entre Artigas et Alvear.

Ce fut non-seulement une séparation, mais une haine; non-seulement une haine, mais une guerre.

Tous les éléments d’antipathie furent soulevés contre les hommes de Buenos-Ayres par l’ancien chef de contrebandiers. Peu lui importaient désormais les moyens, pourvu qu’il arrivât à son but; et son but était de chasser du pays les Porteños.

Ce fut alors qu’Artigas, réunissant tout ce que le pays lui offrait de ressources, se mit à la tête de ces bohémiens de l’Amérique que l’on appelle les gauchos.

C’était la guerre sainte, en quelque sorte, que faisait Artigas. Aussi rien ne put-il lui résister, ni l’armée de Buenos-Ayres, ni le parti espagnol, qui comprenait que la rentrée d’Artigas à Montevideo, c’était la substitution de la force brutale à l’intelligence.

Ceux qui avaient prévu ce retour à la barbarie ne s’étaient pas trompés.—Pour la première fois, des hommes vagabonds, incivilisés, sans organisation, se voyaient réunis en corps d’armée et avaient un général. Ainsi, avec Artigas dictateur commence une période qui a quelque analogie avec le sans-culottisme de 1793. Montevideo va voir passer le règne de l’homme aux pieds nus, aux calzoncillos flottants, à la chiripa écossaise, au poncho déchiré recouvrant tout cela, et au chapeau posé sur l’oreille et assuré par le barbijo.

Alors Montevideo devient le témoin de scènes inouïes, grotesques, quelquefois terribles. Souvent les premières classes de la société sont réduites à l’impuissance d’action; Artigas, moins la cruauté et plus le courage, devint alors ce que fut plus tard Rosas.

Si désastreux qu’il fût, le dictatoriat d’Artigas eut cependant son côté brillant et national. Ce côté, ce fut la lutte de Montevideo contre Buenos-Ayres, qu’Artigas battit sans cesse, et dont il finit par repousser entièrement l’influence, et sa résistance opiniâtre à l’armée portugaise qui envahit le pays en 1815.

Le prétexte de cette invasion fut le désordre de l’administration d’Artigas, et la nécessité de sauver les peuples voisins de désordres pareils, que pouvait faire naître en eux la contagion de l’exemple. Ces désordres avaient, au sein du pays même, doublé l’opposition que faisait le parti de la civilisation. Les classes élevées, surtout, appelaient de tous leurs vœux une victoire qui substituât la domination portugaise à cette domination nationale qui entraînait avec elle la licence et la brutale tyrannie de la force matérielle.—Cependant, malgré cette sourde conspiration à l’intérieur, malgré les attaques des Porteños et des Portugais, Artigas résista quatre ans, livra trois batailles rangées à l’ennemi, et, vaincu enfin, ou plutôt écrasé en détail, se retira dans l’Entre-Rios, c’est-à-dire de l’autre côté de l’Uruguay.—Là, tout fugitif qu’il était, Artigas représentait encore, sinon par ses forces, du moins par son nom, une puissance redoutable, lorsque Ramire, son lieutenant, se révolta, souleva contre lui les trois quarts des hommes qui lui restaient, le battit de façon à lui ôter tout espoir de reconquérir sa position perdue, et le força de sortir de ce pays, où, comme Antée, il semblait reprendre des forces toutes les fois qu’il touchait la terre.

Ce fut alors que, pareil à une de ces trombes qui s’évaporent après avoir laissé la désolation et les ruines sur son passage, Artigas disparut et s’enfonça dans le Paraguay, où, comme nous l’avons dit, en 1848, à l’époque où Garibaldi défendait Montevideo, il vivait encore, âgé de quatre-vingt-treize à quatre-vingt-quatorze ans, jouissant de toutes ses facultés intellectuelles, et presque de toutes ses forces.

Artigas vaincu, rien ne fit plus opposition à la domination portugaise. Elle s’établit dans le pays, et le baron da Laguna, Français d’origine, fut son représentant en 1825. En 1825, Montevideo, comme toutes les possessions portugaises, fut cédé au Brésil.

Montevideo fut alors occupé par une armée de huit mille hommes, et tout semblait assurer sa possession paisible à l’empereur.

C’est alors qu’un Montevidéen proscrit, qui habitait Buenos-Ayres, réunit trente-deux compagnons proscrits comme lui, et décida avec eux qu’il rendrait la liberté à la patrie, ou qu’il mourrait.

Cette poignée de patriotes s’embarqua sur deux canots, et mit pied à terre à l’Arenal-Grande.

Le chef qui les commandait avait nom Juan-Antonio Lavalleja.

Lavalleja avait d’avance noué des intrigues avec un propriétaire du pays, qui devait, au moment de son débarquement, lui tenir des chevaux prêts. Aussi, à peine eut-il pris terre qu’il envoya un message à cet homme; mais celui-ci fit répondre que tout était découvert, que les chevaux avaient été enlevés, et que s’il avait un conseil à donner à Lavalleja et à ses compagnons, c’était de se rembarquer et de retourner au plus tôt à Buenos-Ayres.

Mais Lavalleja répondit qu’il était parti dans l’intention d’aller plus en avant, et non de retourner en arrière; en conséquence, il donna l’ordre aux rameurs de regagner sans lui Buenos-Ayres, et le 19 avril il prit, lui et ses trente hommes, possession du territoire de Montevideo, au nom de la liberté.

Le lendemain, la petite troupe, qui avait fait une razzia de chevaux, razzia à laquelle, au reste, la plupart des propriétaires avaient prêté leur concours,—le lendemain, la petite troupe, déjà en marche sur la capitale, fut rencontrée par un détachement de deux cents cavaliers. Parmi ces deux cents cavaliers, quarante étaient Brésiliens et cent soixante Orientaux.

Cette troupe était commandée par un ancien frère d’armes de Lavalleja, le colonel Julien Laguna. Lavalleja pouvait éviter le combat, mais, tout au contraire, il marcha droit aux deux cents cavaliers. Seulement, avant d’en venir aux mains, Lavalleja demanda une entrevue à Laguna.

—Que voulez-vous et que cherchez-vous dans le pays? demanda Laguna venant de lui-même au-devant de Lavalleja.

—Je viens délivrer Montevideo de la domination étrangère, répondit Lavalleja. Si vous êtes pour moi, venez avec moi. Si vous êtes contre moi, rendez-moi vos armes, ou préparez-vous à combattre.

—Je ne sais pas ce que veulent dire ces mots rendre ses armes, répondit Laguna, et j’espère que personne ne me l’apprendra jamais.

—Alors, allez vous mettre à la tête de vos hommes, et voyons pour quelle cause Dieu sera.

—J’y vais, répondit Laguna.

Et il partit au galop pour rejoindre ses soldats.

Mais, au même moment, Lavalleja déploya le drapeau national, bleu, blanc et rouge, comme le nôtre, et aussitôt les cent soixante Orientaux passèrent de son côté.

Les quarante Brésiliens furent faits prisonniers.

La marche de Lavalleja sur Montevideo devint dès lors une marche triomphale, dont le résultat fut que la république Orientale, proclamée par la volonté et l’enthousiasme de tout un peuple, prit rang parmi les nations.