«D’abord, dit-il en parlant de lui-même, on m’enleva mes livres, qui se composaient d’une Bible, d’un recueil de prières chrétiennes, et d’une Histoire des capucins illustres du Piémont; puis on me mit les fers aux pieds, et on me conduisit dans un autre cachot plus humide, plus noir, plus sordide que le premier, avec fenêtres à doubles barreaux et portes à doubles cadenas: ce cachot attenait à celui du pauvre Vochieri; quelques gerçures mal réparées permettaient que je plongeasse la vue de ma prison dans la sienne, et une faible lumière, filtrant chez lui, me permettait de l’entrevoir. Il était couché sur un misérable banc avec les fers aux pieds; deux gardes se tenaient à ses côtés, le sabre nu; un factionnaire, armé d’un fusil, gardait la porte. Il se faisait, dans ce sombre cachot, un terrible silence: les soldats semblaient plus consternés que le prisonnier lui-même; de temps en temps, deux capucins venaient le voir et l’exhorter. Je l’eus ainsi devant les yeux, ne pouvant m’empêcher de le regarder, quelque douleur que j’éprouvasse de le voir ainsi pendant une semaine entière. Enfin, un jour, on l’emmena: on le conduisait à la mort.»
Mais ce que ne raconte pas le prisonnier, car il ne pouvait pas le savoir, c’est que Vochieri fut conduit à la mort par le chemin le plus long; il est vrai que ce chemin passait devant sa maison, et que sa maison était habitée par sa sœur, sa femme et ses deux enfants. On espérait qu’à la vue de tout ce qu’il aimait au monde, le courage du condamné faiblirait et qu’il ferait des révélations.
Mais lui, souriant tristement:
—Ils ont oublié, dit-il, qu’il y avait quelque chose au monde que j’aimais mieux que sœur, femme et enfants: c’est l’Italie. Vive l’Italie!
Puis, se tournant vers les gardes-chiourmes qui allaient le fusiller au lieu de soldats, il dit ce seul mot: «Marchons!»
Un quart d’heure après, il tombait percé de six balles.
Maintenant, Charles-Albert était de la famille des rois de la Sainte-Alliance, comme le pape, comme le roi de Naples, comme François IV et comme Ferdinand VII: il avait les mains rouges du sang de son peuple.
Il y avait alors, à Nice, un jeune homme qui regardait couler tout ce sang, en se faisant à lui-même le serment de consacrer sa vie au culte de cette liberté, pour laquelle tombaient tant de martyrs.
Ce jeune homme, alors âgé de vingt-six ans, était Joseph Garibaldi.
Laissons-le parler et raconter lui-même les merveilleux événements de son aventureuse existence.
Alex. Dumas.
MÉMOIRES
DE
JOSEPH GARIBALDI
I
MES PARENTS
Je suis né à Nice le 22 juillet 1807, non-seulement dans la même maison, mais dans la chambre même où naquit Masséna. L’illustre maréchal était, comme on le sait, fils d’un boulanger. Le rez-de-chaussée de la maison est encore aujourd’hui une boulangerie.
Mais, avant de parler de moi, que l’on me permette de dire un mot de mes excellents parents, dont le caractère honorable et la profonde tendresse eurent tant d’influence sur mon éducation et sur mes dispositions physiques.
Mon père Dominique Garibaldi, né à Chiavari, était fils de marin et marin lui-même; ses yeux en s’ouvrant virent la mer, sur laquelle il devait passer à peu près toute sa vie. Certes, il était loin d’avoir les connaissances qui sont l’apanage de quelques hommes de son état, et surtout des hommes de notre époque. Il avait fait son éducation maritime, non dans une école spéciale, mais sur les bâtiments de mon grand-père. Plus tard, il avait commandé un bâtiment à lui, et s’était toujours tiré honorablement d’affaire. Sa fortune avait subi nombre d’accidents, les uns heureux, les autres malheureux, et souvent j’ai entendu dire qu’il eût pu nous laisser plus riches qu’il ne l’a fait.
Mais, quant à cela, peu importe. Il était bien libre, pauvre père, de dépenser comme il l’entendait un argent si laborieusement gagné, et je ne lui en suis pas moins reconnaissant du peu qu’il m’a laissé. Au reste, il y a une chose qui ne fait aucun doute dans mon esprit, c’est que, de tout l’argent qu’il a jeté au vent, celui qui a glissé de ses mains avec le plus de plaisir est celui qu’il a employé à mon éducation, quoique cette éducation fût une lourde charge pour l’état de sa fortune.
Que l’on n’aille pas croire cependant que mon éducation fut le moins du monde aristocratique. Non, mon père ne me fit apprendre ni la gymnastique, ni les armes, ni l’équitation. J’appris la gymnastique en grimpant dans les haubans et en me laissant glisser le long des cordages; l’escrime, en défendant ma tête, et en essayant de fendre de mon mieux la tête des autres; et l’équitation, en prenant exemple des premiers cavaliers du monde, c’est-à-dire des Gauchos.
Le seul exercice de ma jeunesse—et pour celui-là non plus je n’eus pas de maître—fut la natation. Quand et comment appris-je à nager, je ne m’en souviens pas; il me semble que je l’ai toujours su, et que je suis né amphibie.—Aussi, malgré le peu d’entraînement que tous ceux qui me connaissent savent que j’ai à faire mon éloge, je dirai tout simplement, sans que je croie qu’il y ait à se vanter de cela, que je suis un des plus rudes nageurs qui existent. Il ne faut donc me savoir aucun gré, étant connue la confiance que j’ai en moi, de n’avoir jamais hésité de me jeter à l’eau pour sauver la vie d’un de mes semblables.
Au reste, si mon père ne me fit pas apprendre tous ces exercices, ce fut plutôt la faute des temps que la sienne. A cette triste époque, les prêtres étaient les maîtres absolus du Piémont, et leurs constants efforts, leur travail assidu tendaient plutôt à faire, des jeunes gens, des moines inutiles et fainéants, que des citoyens aptes à servir notre malheureux pays. En outre, l’amour profond que nous portait mon pauvre père lui faisait redouter jusqu’à l’ombre de toute étude pouvant devenir plus tard un danger pour nous.
Quant à ma mère, Rosa Ragiundo, je le déclare avec orgueil, c’était le modèle des femmes. Certes, tout fils doit dire de sa mère ce que je dis de la mienne; mais nul ne le dira avec plus de conviction que moi.
Une des amertumes de ma vie, et ce n’est pas la moindre, a été et sera de n’avoir pas pu la rendre heureuse; mais, tout au contraire, d’avoir attristé et endolori les derniers jours de son existence! Dieu seul peut savoir les angoisses que lui a données mon aventureuse carrière, car Dieu seul sait l’immensité de la tendresse qu’elle avait pour moi. S’il y a quelque bon sentiment dans mon âme, j’avoue hautement que c’est d’elle que je le tiens. Son angélique caractère ne pouvait faire autrement que d’avoir son reflet en moi. N’est-ce pas à sa pitié pour le malheur, à sa compassion pour les souffrances que je dois ce grand amour, je dirai plus, cette profonde charité pour la patrie; charité qui m’a valu l’affection et la sympathie de mes malheureux concitoyens. Je ne suis certes pas superstitieux; cependant j’affirmerai ceci, c’est que, dans les circonstances les plus terribles de ma vie, quand l’Océan rugissait sous la carène et contre les flancs de mon vaisseau, qu’il soulevait comme un liége; quand les boulets sifflaient à mes oreilles comme le vent de la tempête; quand les balles pleuvaient autour de moi comme la grêle, je la voyais constamment agenouillée, ensevelie dans sa prière, courbée aux pieds du Très-Haut, et moi, ce qui me donnait ce courage dont on s’est étonné parfois, c’est la conviction qu’il ne pouvait m’arriver aucun malheur, quand une si sainte femme, quand un pareil ange priait pour moi.
II
MES PREMIÈRES ANNÉES
Je passai les premières années de ma jeunesse comme les passent tous les enfants, au milieu des rires et des pleurs, plus ami du plaisir que du travail, du divertissement que de l’étude; si bien que je ne profitai pas, comme j’eusse dû le faire si j’eusse été plus sage, des sacrifices que mes parents faisaient pour moi. Rien d’extraordinaire ne m’arriva dans ma jeunesse. J’eus bon cœur. C’était un don de Dieu et de ma mère, et les élans de ce bon cœur, je les ai toujours voluptueusement satisfaits. J’avais une profonde pitié pour tout ce qui était petit, faible et souffrant. Cette pitié s’étendait jusqu’aux animaux, ou plutôt commençait aux animaux. Je me rappelle qu’un jour je trouvai un grillon et le portai dans ma chambre; là, en jouant avec lui et en le touchant avec cette maladresse, ou plutôt avec cette brutalité de l’enfance, je lui arrachai une patte; ma douleur fut telle, que je restai plusieurs heures enfermé et pleurant amèrement.
Une autre fois, allant à la chasse avec un de mes cousins, dans le Var, je m’arrêtai sur le bord d’un fossé profond où les blanchisseuses avaient coutume de laver leur linge, et où une pauvre femme lavait le sien. Je ne sais comment cela se fit, mais elle tomba à l’eau. Tout petit que j’étais,—j’avais à peine huit ans,—je me lançai à l’eau et la sauvai. Je raconte cela pour prouver combien est naturel en moi ce sentiment qui me porte à secourir mon semblable, et combien j’ai peu de mérite à y céder.
Parmi les maîtres que j’ai eus dans cette période de ma vie, je conserve une reconnaissance particulière au père Giovanni et à M. Arena.
Avec le premier, je profitai peu, étant bien plus disposé à jouer et à vagabonder, comme je l’ai déjà dit, qu’à travailler. Il m’est resté surtout le remords de n’avoir pas étudié l’anglais, comme j’aurais pu le faire, remords qui renaquit en moi dans toutes les circonstances—et ces circonstances furent fréquentes—où je me trouvai avec des Anglais. En outre, le père Giovanni étant de la maison, et en quelque sorte de la famille, mes leçons souffraient de la trop grande familiarité que j’avais prise avec lui. Au second, excellent maître, je dois le peu que je sais; mais je lui dois surtout une éternelle reconnaissance, pour m’avoir initié à ma langue maternelle par la constante lecture de l’histoire romaine.
La faute de ne pas instruire les enfants dans la langue et dans les choses de la patrie est fréquemment commise en Italie, et particulièrement à Nice, où le voisinage de la France influe sur l’éducation. Je dois donc à cette première lecture de notre histoire et à la persistance que mettait mon frère aîné Angelo à m’en recommander l’étude, ainsi que celle de notre belle langue, le peu que je suis parvenu à acquérir de science historique et de facilité à m’exprimer en parlant.
Je terminerai cette première période de ma vie par le récit d’un fait qui, quoique de peu d’importance, donnera une idée de ma disposition à la vie d’aventures.
Fatigué de l’école et souffrant de mon existence sédentaire, je proposai un jour à quelques-uns de mes compagnons de nous enfuir à Gênes. A peine dite, la chose fut faite. Nous détachâmes un bateau de pêche, et nous voilà voguant vers l’Orient. Nous étions déjà à la hauteur de Monaco, quand un corsaire, envoyé par mon excellent père, nous captura et nous réintégra, tout honteux, dans nos maisons respectives. Un abbé, qui nous avait vus, nous avait dénoncés: de là vient probablement mon peu de sympathie pour les abbés.
Mes compagnons d’aventure étaient, je me le rappelle, César Parodi, Rafaello de Andreis et Celestino Bermond.
III
MES PREMIERS VOYAGES
«O printemps, jeunesse de l’année! ô jeunesse, printemps de la vie!» a dit Métastase; j’ajouterai: Comme tout s’embellit au soleil de la jeunesse et du printemps!
C’est éclairée par ce magique soleil que tu m’apparus, ô belle Costanza, premier navire sur lequel je sillonnai la mer. Tes robustes flancs, ta mâture élevée et légère, ton pont spacieux, tout, jusqu’au buste de femme qui s’allongeait à ton avant, restera à jamais gravé dans ma mémoire avec l’ineffaçable burin de ma jeune imagination! Comme tes matelots, belle et chère Costanza, s’inclinaient gracieusement sur leurs rames, véritables types de nos intrépides Liguriens! Avec quelle joie je me hasardais sur le balcon pour écouter leurs chants populaires et leurs chœurs harmonieux! Ils chantaient des chants d’amour; nul ne leur en enseignait d’autres alors; si insignifiants qu’ils fussent, ils m’attendrissaient, ils m’enivraient. Oh! si ces chants eussent été pour la patrie, ils m’eussent exalté, ils m’eussent rendu fou! Mais qui donc leur eût dit alors qu’il y avait une Italie? qui leur eût appris que nous avions une patrie à venger ou à affranchir? Non, non! nous fûmes élevés et nous grandîmes comme des juifs, dans cette croyance que la vie n’avait qu’un but: faire fortune.
Et pendant ce temps, où je regardais, joyeux, de la rue, le bâtiment sur lequel j’allais m’embarquer, ma mère préparait en pleurant mon trousseau de voyage.
Mais c’était ma vocation que de courir les mers; mon père s’y était opposé tant qu’il avait pu. Le désir de cet excellent homme eût été que je suivisse une carrière paisible et sans dangers, que je me fisse prêtre, avocat ou médecin; mais ma persistance l’emporta; son amour fléchit devant ma juvénile obstination, et je m’embarquai sur le brigantin la Costanza, capitaine Angelo Pesante, le plus hardi chef de mer que j’aie jamais connu. Si notre marine avait pris l’accroissement que l’on pouvait espérer, le capitaine Pesante aurait eu droit au commandement d’un de nos premiers bâtiments de guerre, et nul n’aurait été plus ferme capitaine que lui. Pesante n’a jamais commandé une flotte; mais qu’on s’en rapporte à lui, il en aura bientôt créé une, depuis les barques jusqu’aux vaisseaux à trois ponts; que la chose arrive jamais, qu’il obtienne alors cette mission, et il y aura, j’en réponds, profit et gloire pour la patrie.
Je fis mon premier voyage à Odessa; ces voyages, depuis, sont devenus si communs et si faciles, qu’il est inutile d’en faire le récit.
Mon second voyage fut à Rome, mais, cette fois, avec mon père; il avait eu de telles inquiétudes pendant ma première absence, qu’il avait décidé, puisque je voulais absolument voyager, que je voyagerais avec lui.
Nous montions sa propre tartane: la Santa Reparata.
A Rome! quelle joie d’aller à Rome! J’ai dit comment, par les conseils de mon frère et par les soins de mon digne professeur, mes études s’étaient tournées de ce côté. Rome! qu’était-ce pour moi, fervent adepte de l’antiquité, sinon la capitale du monde? Reine détrônée! mais ses ruines immenses, gigantesques, sublimes, desquelles sort, spectre lumineux, la mémoire de tout ce qui fut grand dans le passé.
Non-seulement la capitale du monde, mais le berceau de cette religion sainte qui a brisé les chaînes des esclaves, qui a ennobli l’humanité, jusqu’à elle foulée aux pieds; de cette religion dont les premiers, dont les vrais apôtres, ont été les instituteurs des nations, les émancipateurs des peuples, mais dont les successeurs dégénérés, abâtardis, trafiquants, véritables fléaux de l’Italie, ont vendu leur mère, mieux que cela, notre mère à tous, à l’étranger; non! non! la Rome que je voyais dans ma jeunesse n’était pas seulement la Rome du passé, c’était aussi la Rome de l’avenir, portant dans son sein l’idée régénératrice d’un peuple poursuivi par la jalousie des puissances, parce qu’il est né grand, parce qu’il a marché à la tête des nations, guidées par lui à la civilisation.
Rome! Oh! quand je pensais à son malheur, à son abaissement, à son martyre, elle me devenait sainte et chère au-dessus de toutes choses. Je l’aimais de toutes les ferveurs de mon âme, non-seulement dans les combats superbes de sa grandeur, pendant tant de siècles, mais encore dans les plus petits événements, que je recueillais dans mon cœur comme un précieux dépôt.
Et loin de s’amoindrir, mon amour pour Rome s’est accru par l’éloignement et par l’exil. Souvent, bien souvent, de l’autre côté des mers, à trois mille lieues d’elle, je demandais au Tout-Puissant de la revoir. Enfin, Rome était pour moi l’Italie, parce que je ne vois l’Italie que dans la réunion de ses membres épars, et que Rome est pour moi le seul et unique symbole de l’unité italienne.
IV
MON INITIATION
Pendant quelque temps, je fis le cabotage avec mon père; puis j’allai à Cagliari, sur le brigantin l’Enea, capitaine Joseph Gervino.
Pendant ce voyage, je fus témoin d’un effroyable sinistre, qui laissera dans ma vie un éternel souvenir. En revenant de Cagliari, à la hauteur du cap de Nolé, nous marchions en compagnie de quelques bâtiments, parmi lesquels se trouvait une charmante felouque catalane. Après deux ou trois jours de beau temps, nous sentîmes quelques bouffées de ce vent que nos marins ont appelé le libieno, parce que avant d’arriver à la Méditerranée, il a passé sur le désert Libyen. Sous son haleine, la mer ne tarda pas à grossir, et lui-même se mit à souffler bientôt si furieusement, qu’il nous poussa invinciblement sur Vado. La felouque catalane dont j’ai déjà parlé, commença par se comporter admirablement, et je n’hésiterai point à dire qu’il n’était pas un de nous qui, voyant le temps qu’il allait faire par celui qu’il faisait déjà, n’eût préféré être à bord de cette felouque que d’être sur le sien. Mais le pauvre bâtiment était appelé à nous offrir promptement un bien douloureux spectacle; une vague terrible le chavira, et nous ne vîmes bientôt plus sur la pente de son pont que quelques malheureux nous tendant les mains, mais qui bientôt furent emportés par une vague plus terrible encore que la première.—La catastrophe avait lieu vers notre jardin de droite, et il nous était matériellement impossible de secourir les malheureux naufragés. Les autres barques qui nous suivaient se trouvèrent dans la même impossibilité. Neuf individus de la même famille périrent donc misérablement à notre vue. Quelques larmes tombèrent des yeux les plus endurcis, mais furent bientôt séchées par le sentiment de notre propre péril. Mais, comme si les divinités mauvaises eussent été apaisées par ce sacrifice humain, les autres barques arrivèrent sans accident à Vado.
De Vado, je partis pour Gênes, et, de Gênes, je revins à Nice.
Alors je commençai une série de voyages dans le Levant, et pendant le cours desquels nous fûmes trois fois pris et dépouillés par les mêmes pirates. La chose arriva deux fois dans le même voyage, ce qui rendit les seconds pirates furieux, attendu qu’ils ne trouvaient plus rien à nous prendre. Ce fut dans ces attaques que je commençai à me familiariser avec le danger, et à m’apercevoir que, sans être Nelson, Dieu merci! je pouvais, comme lui, demander: «Qu’est-ce que la peur?»
Pendant un de ces voyages sur le brigantin la Cortese, capitaine Barlasemeria, je restai malade à Constantinople. Le bâtiment fut forcé de mettre à la voile, et, la maladie se prolongeant plus que je n’avais cru, je me trouvai fort resserré à l’endroit de l’argent. Dans quelque situation désastreuse où je me sois trouvé, de quelque perte que j’aie été menacé, je me suis toujours assez peu préoccupé de ma détresse, car j’ai toujours eu la bonne fortune de rencontrer quelque âme charitable qui s’intéressait à mon sort.
Parmi ces âmes charitables, il y en a une que je n’oublierai jamais: c’est la bonne madame Louise Sauvaigo, de Nice, bonne créature qui m’a convaincu que les deux femmes les plus parfaites du monde étaient ma mère et elle. Elle faisait le bonheur d’un mari, excellent homme, et, avec une admirable intelligence, l’éducation de toute la petite famille.
A quel propos ai-je parlé d’elle ici? Je n’en sais rien. Si fait, je le sais; c’est que, écrivant pour satisfaire au besoin de mon cœur, mon cœur m’a dicté ce que je viens d’écrire.
La guerre alors déclarée entre la Porte et la Russie contribua à prolonger mon séjour dans la capitale de l’empire turc. Pendant cette période, et au moment où je ne savais comment je vivrais le lendemain, j’entrai comme précepteur dans la maison de la veuve Tenioni. Cet emploi m’avait été octroyé sur la recommandation de M. Diego, docteur en médecine, que je remercie ici du service qu’il m’a rendu. J’y restai plusieurs mois, après lesquels je me remis à naviguer, en m’embarquant sur le brigantin Notre-Dame de Grâce, capitaine Casabona.
Ce fut le premier bâtiment où je commandai comme capitaine.
Je ne m’appesantirai point sur mes autres voyages; je dirai seulement que, toujours tourmenté d’un profond instinct de patriotisme, dans aucune circonstance de ma vie je ne cessai de demander, soit des hommes, soit des événements, soit même des livres qui m’initiassent aux mystères de la résurrection de l’Italie; mais, jusqu’à l’âge de vingt-quatre ans, cette recherche fut vaine, et je me fatiguai inutilement.
Enfin, dans un voyage à Tangarog, je trouvai sur mon bord un patriote italien qui, le premier, me donna quelque notion de la façon dont marchaient les choses en Italie.
Il y avait une lueur pour notre malheureux pays.
Je le déclare hautement, Christophe Colomb ne fut pas plus heureux lorsque, perdu au milieu de l’Atlantique, menacé par ses compagnons, auxquels il avait demandé trois jours, il entendit, vers la fin de la troisième journée, crier: «Terre!» que je ne le fus, moi, en entendant prononcer le mot patrie, et en voyant à l’horizon s’allumer le premier phare par la révolution française de 1830.
Il y avait donc des hommes qui s’occupaient de la rédemption de l’Italie.
Lors d’un autre voyage que je fis à bord de la Clorinde, ce bâtiment transportait à Constantinople une section des saint-simoniens, conduits par Émile Barrault.
J’avais peu entendu parler de la secte de Saint-Simon; seulement, je savais que ces hommes étaient les apôtres persécutés d’une religion nouvelle. Je me rapprochai de leur chef et m’ouvris à lui comme patriote italien.
Alors, pendant ces nuits transparentes de l’Orient, qui, ainsi que le dit Chateaubriand, ne sont pas les ténèbres, mais seulement l’absence du jour, sous ce ciel tout constellé d’étoiles, sur cette mer dont l’âpre brise semble pleine d’aspirations généreuses, nous discutâmes, non-seulement les étroites questions de nationalité dans lesquelles s’était jusqu’alors enfermé mon patriotisme,—questions restreintes à l’Italie, à des discussions de province à province,—mais encore la grande question de l’humanité.
D’abord l’apôtre me prouva que l’homme qui défend sa patrie ou qui attaque la patrie des autres, n’est qu’un soldat pieux dans la première hypothèse,—injuste dans la seconde;—mais que l’homme qui, se faisant cosmopolite, adopte la seconde pour patrie, et va offrir son épée et son sang à tout peuple qui lutte contre la tyrannie, est plus qu’un soldat: c’est un héros.
Il se fit alors dans mon esprit des lueurs étranges, à la clarté desquelles je vis, dans un navire, non plus le véhicule chargé d’échanger les produits d’un pays contre ceux d’un autre, mais le messager ailé portant la parole du Seigneur et l’épée de l’archange. J’étais parti avide d’émotions, curieux de choses nouvelles, et me demandant si cette vocation irrésistible que j’avais cru tout simplement d’abord être celle d’un capitaine au long cours, n’avait pas pour moi des horizons encore inaperçus.
Ces horizons, je les entrevoyais à travers le vague et lointain brouillard de l’avenir.
V
LES ÉVÉNEMENTS DE SAINT-JULIEN
Le bâtiment sur lequel je revins cette fois d’Orient avait pour destination le port de Marseille.
En arrivant à Marseille, j’y appris la révolution avortée du Piémont et les fusillades de Chambéry, d’Alexandrie et de Gênes.
A Marseille, je me liai avec un nommé Cové.—Cové me mena chez Mazzini.
J’étais loin de me douter alors de la longue communauté de principes qui m’unirait un jour à ce dernier. Nul ne connaissait encore le persistant, l’obstiné penseur à qui l’Italie nouvelle doit sa laborieuse régénération, et que rien ne décourage dans l’œuvre sainte qu’il a entreprise, pas même l’ingratitude.
Ce n’est point à moi à formuler une opinion sur Mazzini; mais qu’il me soit permis de dire qu’après lui avoir posé sur la tête la couronne de laurier qu’il méritait, on lui enfonce sur la tête une couronne d’épines qu’il ne mérite pas.
A la chute d’Andrea Vacchieri, Mazzini avait poussé un véritable cri de guerre.
Il avait écrit dans la Jeune Italie:
«Italiens! le jour est venu, si nous voulons rester dignes de notre nom, de mêler notre sang à celui des martyrs piémontais.»
On ne criait pas impunément ces choses-là en France en 1833. Quelque temps après que je lui eus été présenté et que je lui eus dit qu’il pouvait compter sur moi, Mazzini, l’éternel proscrit, avait été obligé de quitter la France et de se retirer à Genève.
En effet, à ce moment-là, le parti républicain paraissait complétement anéanti en France. C’était un an à peine après le 5 juin, quelques mois après le procès des combattants du cloître Saint-Merri.
Mazzini, cet homme de conviction pour lequel les obstacles n’existent pas, avait choisi ce moment pour risquer une nouvelle tentative.
Les patriotes avaient répondu qu’ils étaient prêts, mais ils demandaient un chef.
On pensa à Ramorino, tout resplendissant encore de ses luttes en Pologne.
Mazzini n’approuvait pas ce choix; son esprit, à la fois actif et profond, le mettait en garde contre le prestige des grands noms; mais la majorité voulait Ramorino: Mazzini céda.
Appelé à Genève, Ramorino accepta le commandement de l’expédition. Dans la première conférence avec Mazzini, il fut convenu que deux colonnes républicaines se porteraient sur le Piémont, l’une par la Savoie, l’autre par Genève.
Ramorino reçut quarante mille francs pour subvenir aux frais de l’expédition, et partit avec un secrétaire de Mazzini, qui avait mission de veiller sur le général[4]. Tout cela se passait en septembre 1833; l’expédition devait avoir lieu en octobre.
[4] Ces événements, qui se passaient sur un point où n’était pas Garibaldi, et qui ne sont rapportés ici que comme explications historiques, sont empruntés à l’ouvrage d’Angelo Brofferio sur le Piémont.
Mais Ramorino fit traîner les choses tellement en longueur, qu’il ne fut prêt qu’en janvier 1834.
Mazzini, malgré toutes les tergiversations du général polonais, avait tenu ferme.
Enfin, le 31 janvier, Ramorino, mis en demeure par Mazzini, se réunissait à lui à Genève, avec deux autres généraux et un aide de camp.
La conférence fut triste et troublée par de sombres augures.—Mazzini proposa d’occuper militairement le village de Saint-Julien, où se trouvaient réunis les patriotes savoyards et les républicains français, qui restaient ralliés au mouvement.
C’était de là qu’on lèverait l’étendard de l’insurrection.
Ramorino consentit à la proposition de Mazzini. Les deux colonnes se mettraient en marche le même jour: l’une partirait de Carange, l’autre de Nyons; la dernière traverserait le lac pour se joindre à la première sur la route de San Juliano.
Ramorino gardait le commandement de la première colonne; la seconde était donnée au Polonais Grabsky.
Le gouvernement génevois, craignant de se brouiller d’un côté avec la France, de l’autre avec le Piémont, voyait de mauvais œil ce mouvement.—Il voulut s’opposer au départ de la colonne de Carange, que commandait Ramorino; mais le peuple se souleva, et force fut au gouvernement de laisser la colonne se mettre en route.
Il n’en fut point de même avec celle qui partait de Nyons.
Deux barques mirent à la voile, portant, l’une des hommes, l’autre des armes.
Un bateau à vapeur du gouvernement, lancé à leur poursuite, séquestra les armes et arrêta les hommes.
Ramorino, ne voyant pas arriver la colonne qui devait se joindre à lui, au lieu de poursuivre sa marche sur San-Juliano, se mit à côtoyer le lac.
Longtemps on marcha sans savoir où l’on allait: nul ne connaissait les desseins du général; le froid était intense, les chemins étaient déplorables.
A part quelques Polonais, la colonne était composée de volontaires italiens, impatients de combattre, mais se lassant facilement de la longueur et des difficultés du chemin.
Le drapeau italien traversait quelques pauvres villages; aucune voix amie ne le saluait; on ne rencontrait sur la route que des curieux ou des indifférents.
Fatigué de ses longs travaux, Mazzini, qui avait déposé la plume pour le fusil, suivait la colonne; brûlé d’une fièvre ardente, à demi mort, il se traînait par l’âpre chemin, la douleur écrite au front.
Déjà plusieurs fois il avait demandé à Ramorino quelles étaient ses intentions, et quelle route il suivait.
Et à chaque fois les réponses du général l’avaient mal satisfait.
On arriva à Carra, et l’on s’y arrêta pour passer la nuit; Mazzini et Ramorino étaient tous deux dans la même chambre.
Ramorino était près du feu, enveloppé dans son manteau; Mazzini fixait sur lui son regard sombre et soupçonneux.
Tout à coup, de sa voix sonore, rendue plus vibrante encore par la fièvre:
—Ce n’est point en suivant ce chemin que nous avons l’espérance de rencontrer l’ennemi, dit-il, Nous devons aller où nous avons nos preuves à faire. Si la victoire est impossible, prouvons au moins à l’Italie que nous savons mourir.
—Le temps ni l’occasion ne nous manqueront jamais, répondit le général, pour affronter des risques inutiles, et je regarderais comme un crime d’exposer inutilement la fleur de la jeunesse italienne.
—Il n’y a pas de religion sans martyrs, répliqua Mazzini; fondons la nôtre, fût-ce avec notre sang.
Mazzini achevait à peine ces paroles, que le bruit de la fusillade retentit.
Ramorino bondit sur ses pieds. Mazzini saisit une carabine, en remerciant Dieu de leur avoir enfin fait rencontrer l’ennemi.
Mais c’était le dernier effort de son énergie: la fièvre le dévorait; ses compagnons, courant dans la nuit, lui apparaissaient comme des fantômes; ses tempes bourdonnaient; la terre tournait sous ses pieds; il tomba évanoui.
Lorsqu’il revint à lui, il était en Suisse, où à grand’peine ses compagnons l’avaient rapporté: la fusillade de Carra était une fausse alerte.
Ramorino dès lors déclara que tout était perdu, refusa d’aller plus loin, et ordonna la retraite.
Pendant ce temps, une colonne de cent hommes, de laquelle faisaient partie un certain nombre de républicains français, partait de Grenoble et traversait les frontières de la Savoie.
Mais le préfet français avertit les autorités sardes; les républicains furent attaqués la nuit, à l’improviste, près des grottes des Échelles, et dispersés après un combat d’une heure.
Dans ce combat, les soldats sardes firent deux prisonniers: Angelo Volontieri et Joseph Borrel. Conduits volontairement à Chambéry et condamnés à mort, ils furent fusillés sur le même sol où fumait encore le sang d’Effico Tolla.
Ce fut ainsi que se termina cette malheureuse expédition, qui fut appelée en France l’échauffourée de Saint-Julien.
VI
LE DIEU DES BONNES GENS
J’avais reçu ma tâche à accomplir dans le mouvement qui devait avoir lieu, et je l’avais acceptée sans la discuter.
J’étais entré au service de l’État, comme matelot de première classe, sur la frégate l’Eurydice.—Ma mission était d’y faire des prosélytes à la Révolution, et je m’en étais acquitté de mon mieux.
Dans le cas où le mouvement réussirait, je devais, moi et mes compagnons, m’emparer de la frégate et la mettre à la disposition des républicains.
Mais je n’avais pas voulu, dans l’ardeur que je ressentais, me prêter à ce rôle.—J’avais entendu dire qu’un mouvement devait s’opérer à Gênes, et que, dans ce mouvement, on devait s’emparer de la caserne des gendarmes, située sur la place de Sarzana. Je laissai à mes compagnons le soin de s’emparer du bâtiment, et à l’heure où devait éclater le mouvement à Gênes, je mis un canot à la mer, et me fis descendre à la Douane. De là, en deux bonds, je fus sur la place de Sarzana, où, comme je l’ai dit, était située la caserne.
Là, j’attendis une heure à peu près; mais aucun rassemblement ne se forma.—Bientôt on entendit dire que l’affaire avait échoué, et que les républicains étaient en fuite.
On ajoutait que des arrestations venaient d’être faites.
Comme je ne m’étais engagé dans la marine sarde que pour servir le mouvement républicain qui se préparait, je jugeai inutile de retourner à bord de l’Eurydice, et je songeai à la fuite.
Au moment où je faisais ces réflexions, des troupes, prévenues sans doute du projet qu’avaient les républicains de s’emparer de la caserne de gendarmerie, commencèrent à cerner la place.
Je compris qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Je me réfugiai chez une fruitière, et lui avouai la situation dans laquelle je me trouvais.
L’excellente femme n’hésita point: elle me cacha dans son arrière-boutique, me procura un déguisement d’homme de la campagne, et le soir, vers huit heures, du même pas dont j’aurais été à la promenade, je sortis de Gênes par la porte de la Lanterne, commençant ainsi cette vie d’exil, de lutte et de persécution que je n’ai, selon toute probabilité, pas encore entièrement parcourue.
C’était le 5 février 1834.
Sans suivre aucune route, je me dirigeai vers la montagne. J’avais force jardins à traverser, force murs à franchir. Par bonheur, j’étais familier avec ces sortes d’exercices, et, après une heure de gymnastique, j’étais hors du dernier jardin, de l’autre côté du dernier mur.
Me guidant sur Cassiopée, je gagnai les montagnes de Sestri. Au bout de dix jours ou plutôt de dix nuits, j’arrivai à Nice, où j’allai droit à la maison de ma tante, place de la Victoire, désirant faire prévenir ma mère, afin de ne pas trop l’effrayer.
Là, je me reposai un jour, et, la nuit suivante, je me remis en route, accompagné de deux amis, Joseph Janu et Ange Gustavini.
Arrivés au Var, nous le trouvâmes grossi par les pluies; mais, pour un nageur comme moi, ce n’était point un obstacle. Je le traversai moitié à pied, moitié à la nage.
Mes deux amis étaient restés de l’autre côté du fleuve. Je leur fis un signe d’adieu.
J’étais sauvé, ou à peu près, comme on va le voir.
Dans cette confiance, j’allai droit à un corps de garde de douaniers. Je leur dis qui j’étais, et pourquoi j’avais quitté Gênes.
Les douaniers me déclarèrent que j’étais leur prisonnier jusqu’à nouvel ordre, et que, cet ordre, ils allaient le demander à Paris.
Pensant que je trouverais bientôt une occasion de m’échapper, je ne fis aucune résistance. Je me laissai conduire à Grasse et de Grasse à Draguignan.
A Draguignan, on me mit dans une chambre du premier étage, dont la fenêtre ouverte donnait sur un jardin.
Je m’approchai de la fenêtre comme pour regarder le paysage;—de la fenêtre au sol, il n’y avait qu’une quinzaine de pieds.—Je m’élançai, et tandis que les douaniers, moins lestes ou tenant plus à leurs jambes que moi, faisaient le grand tour par l’escalier, je gagnai le chemin, et du chemin je me jetai dans la montagne.
Je ne connaissais pas la route; mais j’étais marin. Si la terre me manquait, il me restait le ciel, ce grand livre où j’étais habitué à lire mon chemin. Je m’orientai à l’aide des étoiles, et me dirigeai sur Marseille.
Le lendemain au soir, j’arrivai dans un village dont je n’ai jamais su le nom, ayant eu autre chose à faire que de le demander.
J’entrai dans une auberge. Un jeune homme et une jeune femme se chauffaient près de la table, qui n’attendait plus que le souper.
Je demandai quelque chose à manger; depuis la veille, je n’avais rien pris.
Le souper était bon,—le vin du pays agréable,—le feu réchauffant. Je ressentis un de ces moments de bien-être comme on en éprouve après un péril passé, et quand on croit n’avoir plus rien à craindre.
Mon hôte me félicita sur mon bon appétit et mon visage joyeux.
Je lui dis que mon appétit n’avait rien d’étonnant, car je n’avais pas mangé depuis dix-huit heures. Quant à mon visage joyeux, l’explication n’en était pas moins simple:—dans mon pays, je venais d’échapper probablement à la mort,—en France, à la prison.
M’étant avancé jusque-là, je ne pouvais pas faire un secret du reste.—Mon hôte paraissait si franc, sa femme paraissait si bonne, que je leur racontai tout.
Alors, à mon grand étonnement, je vis la figure de mon hôte s’assombrir.
—Eh bien, lui demandai-je, qu’avez-vous?
—J’ai qu’après l’aveu que vous venez de me faire, me répondit-il, je me crois, en bonne conscience, obligé de vous arrêter.
Je me mis à rire, ne voulant pas avoir l’air de prendre l’ouverture au sérieux. D’ailleurs, un contre un, il n’y avait pas homme au monde que je craignisse.
—Bon! lui dis-je, m’arrêter; il sera toujours temps de m’arrêter au dessert. Laissez-moi achever mon souper,—quitte à vous le payer double,—j’ai encore faim.
Et je continuai de manger sans paraître autrement inquiet.
Mais bientôt je m’aperçus que, si mon hôte avait besoin d’aide pour accomplir le projet qu’il m’avait manifesté, l’aide ne lui manquerait pas.
Son auberge était le rendez-vous de la jeunesse du village; chaque soir, on y venait boire, fumer, chercher des nouvelles, parler politique.
La société accoutumée se réunit peu à peu, et bientôt il y eut dans l’auberge une dizaine de jeunes gens;—les jeunes gens jouaient aux cartes.
L’hôte ne parlait plus de m’arrêter, mais cependant ne me perdait pas de vue.
Il est vrai que, n’ayant pas le moindre petit paquet, ma garde-robe ne pouvait pas répondre de mon écot.
J’avais quelques écus dans ma poche, je les fis sonner; leur cliquetis parut quelque peu tranquilliser l’aubergiste.
Je choisis le moment où l’un des buveurs venait d’achever, au milieu des bravos, une chanson qui avait eu le plus grand succès,—et, un verre à la main:
—A mon tour, dis-je.
Et je me mis à entonner le Dieu des bonnes gens.
Si je n’avais pas eu une autre vocation, j’eusse pu me faire chanteur; j’ai une voix de ténor qui, si elle eût été travaillée, eût pu acquérir une certaine étendue.
Les vers de Béranger, la franchise avec laquelle ils étaient chantés, la fraternité du refrain, la popularité du poëte enlevèrent tous les auditeurs.
On me fit répéter deux ou trois couplets, on m’embrassa au dernier, on cria: «Vive Béranger! vive la France! vive l’Italie!»
Après un pareil succès, il ne pouvait plus être question de m’arrêter; mon hôte n’en souffla plus mot, de sorte que je n’ai jamais su s’il avait parlé sérieusement ou fait une plaisanterie.
On passa la nuit à chanter, à jouer, à boire; puis le lendemain, au point du jour, toute la bande joyeuse s’offrit pour me faire la conduite, honneur que j’acceptai, bien entendu; nous ne nous séparâmes qu’au bout de six milles.
Certes, Béranger est mort sans savoir le service qu’il m’avait rendu.