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Mémoires de Garibaldi, tome 2/2 cover

Mémoires de Garibaldi, tome 2/2

Chapter 12: XI ENCORE MONTEVIDEO
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About This Book

A first-person memoir recounts a sequence of campaigns and personal adventures, emphasizing naval engagements, hazardous river passages, and arduous retreats. Vivid action episodes describe combats, improvised defenses, escapes under pursuit, and the casualties and hardships suffered by fighters. Interwoven reflections address honor, leadership, solidarity among companions, and the moral choices faced in extremity. The work balances tactical and travelogue detail with introspective commentary, providing an immediate, episodic portrayal of conflict, endurance, and survival.

Il m’embrassa le premier, et voulut embrasser tous les autres après moi.

Anzani, lui aussi, avait eu son combat: il avait été, avec ses quelques hommes, attaqué par l’ennemi, qui, avant l’engagement, l’avait sommé de se rendre, lui disant que nous étions tous morts ou prisonniers.

Mais Anzani avait répondu:

—Les Italiens ne se rendent pas; décampez tous tant que vous êtes, ou je vous foudroie avec mes escadrons. Tant que j’aurai un de mes compagnons avec moi, nous combattrons ensemble, et, quand je serai seul, alors je mettrai le feu aux poudres, et me ferai sauter, et vous avec moi.

L’ennemi n’en demanda pas davantage, il se retira. Aussi, mes hommes, qui retrouvaient tout en abondance au Salto, disaient-ils en s’adressant à moi:

—Tu nous as sauvés une première fois; mais Anzani nous a sauvés une seconde!

Le lendemain, j’écrivis cette lettre à la commission de la légion italienne à Montevideo:

«Frères,

»Avant-hier, nous avons eu, dans les champs de San-Antonio, à une lieue et demie de la ville, le plus terrible et le plus glorieux de nos combats. Les quatre compagnies de notre légion et une vingtaine d’hommes de cavalerie, réfugiés sous notre protection, non-seulement se sont défendus contre douze cents hommes de Servando Gomez, mais ont entièrement détruit l’infanterie ennemie, qui les avait assaillis au nombre de trois cents hommes. Le feu, commencé à midi, a fini à minuit.

»Ni le nombre des ennemis, ni ses charges répétées, ni sa masse de cavalerie, ni les attaques de ses fusiliers à pied, n’ont rien pu sur nous; quoique nous n’eussions d’autre abri qu’un hangar en ruine soutenu par quatre piliers, les légionnaires ont constamment repoussé les assauts des ennemis acharnés; tous les officiers se sont faits soldats dans cette journée; Anzani, qui était resté au Salto et auquel l’ennemi intima l’ordre de se rendre, répondit la mèche à la main et le pied sur la sainte-barbe de la batterie, quoique l’ennemi l’eût assuré que nous étions tous morts ou prisonniers.

»Nous avons eu trente morts et cinquante blessés; tous les officiers ont été frappés, moins Scarone, Saccarello aîné et Traversi, tous légèrement.

»Je ne donnerais pas aujourd’hui mon nom de légionnaire italien pour un monde d’or.

»A minuit, nous nous sommes mis en retraite sur le Salto; nous restions un peu plus de cent légionnaires sains et saufs. Ceux qui n’étaient que légèrement atteints marchaient en tête, contenant l’ennemi quand il s’émancipait par trop.

»Ah! c’est une affaire qui mérite d’être coulée en bronze!

»Adieu! je vous écrirai plus longuement une autre fois.

»Votre Giuseppe Garibaldi.

»P. S. Les officiers blessés sont: Casana, Marochetti, Beruti, Remorini, Saccarello jeune, Sacchi, Grafigna et Rodi.»

Ce fut notre dernière grande affaire à Montevideo.

IX
J’ÉCRIS AU PAPE

Ce fut vers ce temps que j’appris, à Montevideo, l’exaltation au pontificat de Pie IX.

On sait quels furent les commencements de ce règne.

Comme beaucoup d’autres, je crus à une ère de liberté pour l’Italie.

Je résolus aussitôt, pour seconder le saint-père dans les généreuses résolutions dont il était animé, de lui offrir mon bras et celui de mes compagnons d’armes.

Ceux qui croient à une opposition systématique de ma part à la papauté verront, par la lettre qui va suivre, qu’il n’en était rien; mon dévouement était à la cause de la liberté en général, sur quelque point du globe que cette liberté se fît jour.

On comprendra cependant que je donnasse la préférence à mon pays, et que je fusse prêt à servir sous celui qui paraissait appelé à être le messie politique de l’Italie.

Nous crûmes, Anzani et moi, que ce sublime rôle était réservé à Pie IX, et nous écrivîmes au nonce du pape la lettre suivante, le priant de transmettre à Sa Sainteté nos vœux et ceux de nos légionnaires:

«Très-illustre et très-respectable seigneur,

»Du moment où nous sont arrivées les premières nouvelles de l’exaltation du souverain pontife Pie IX et de l’amnistie qu’il concédait aux pauvres proscrits, nous avons, avec une attention et un intérêt toujours croissants, compté les pas que le chef suprême de l’Église a faits sur la route de la gloire et de la liberté. Les louanges dont l’écho arrive jusqu’à nous de l’autre côté des mers, le frémissement avec lequel l’Italie accueille la convocation des députés et y applaudit, les sages concessions faites à l’imprimerie, l’institution de la garde civique, l’impulsion donnée à l’instruction populaire et à l’industrie, sans compter tant de soins, tous dirigés vers l’amélioration et le bien-être des classes pauvres et vers la formation d’une administration nouvelle, tout, enfin, nous a convaincus que venait enfin de sortir, du sein de notre patrie, l’homme qui, comprenant les besoins de son siècle, avait su, selon les préceptes de notre auguste religion, toujours nouveaux, toujours immortels, et sans déroger à leur autorité, se plier cependant à l’exigence des temps; et nous, quoique tous ces progrès fussent sans influence sur nous-mêmes, nous les avons néanmoins suivis de loin, en accompagnant de nos applaudissements et de nos vœux le concert universel de l’Italie et de toute la chrétienté; mais, quand, il y a quelques jours, nous avons appris l’attentat sacrilége au moyen duquel une faction fomentée et soutenue par l’étranger,—n’étant point encore fatiguée, après un si long temps, de déchirer notre pauvre patrie,—se proposait de renverser l’ordre de choses aujourd’hui existant, il nous a semblé que l’admiration et l’enthousiasme pour le souverain pontife étaient un trop faible tribut et qu’un plus grand devoir nous était imposé.

»Nous qui vous écrivons, très-illustre et très-respectable seigneur, nous sommes ceux qui, toujours animés de ce même esprit qui nous a fait affronter l’exil, avons pris les armes à Montevideo, pour une cause qui nous paraissait juste, et réuni quelques centaines d’hommes, nos compatriotes, qui étaient venus ici, espérant y trouver des jours moins tourmentés que ceux que nous subissions dans notre patrie.

»Or, voilà cinq années que, pendant le siége qui enveloppe les murailles de cette ville, chacun de nous a été mis à même de faire preuve de résignation et de courage; et, grâce à la Providence et à cet antique esprit qui enflamme encore notre sang italien, notre légion a eu occasion de se distinguer, et, chaque fois que s’est présentée cette occasion, elle ne l’a pas laissée échapper; si bien que—je crois qu’il est permis de le dire sans vanité—elle a, sur le chemin de l’honneur, dépassé tous les autres corps qui étaient ses rivaux et ses émules.

»Donc, si, aujourd’hui, les bras qui ont quelque usage des armes sont acceptés par Sa Sainteté, inutile de dire que, bien plus volontiers que jamais, nous les consacrerons au service de celui qui fait tant pour la patrie et pour l’Église.

»Nous nous tiendrons donc pour heureux, si nous pouvons venir en aide à l’œuvre rédemptrice de Pie IX, nous et nos compagnons, au nom desquels nous vous portons la parole, et nous ne croirons pas la payer trop cher de tout notre sang.

»Si Votre illustre et respectable Seigneurie pense que notre offre puisse être agréable au souverain pontife, qu’elle la dépose au pied de son trône.

»Ce n’est point la puérile prétention que notre bras soit nécessaire qui nous fait l’offrir; nous savons trop bien que le trône de saint Pierre repose sur des bases que ne peuvent ni ébranler ni raffermir les secours humains, et que, d’ailleurs, le nouvel ordre de choses compte de nombreux défenseurs qui sauront vigoureusement repousser les injustes agressions de ses ennemis; mais, comme l’œuvre doit être répartie parmi les bons, et le dur travail donné aux forts, faites-nous l’honneur de nous compter parmi ceux-là.

»En attendant, nous remercions la Providence d’avoir préservé Sa Sainteté des machinations dei tristi, et nous faisons des vœux ardents pour qu’elle lui accorde de nombreuses années pour le bonheur de la chrétienté et de l’Italie.

»Il ne nous reste plus maintenant qu’à prier Votre illustre et très-vénérable Seigneurie de nous pardonner le dérangement que nous lui causons, et de vouloir bien agréer les sentiments de notre parfaite estime et du profond respect avec lequel nous sommes de Sa très-illustre et très-respectable Seigneurie les bien dévoués serviteurs.

»G. Garibaldi,

»F. Anzani.

»Montevideo, 12 octobre 1847.»

Nous attendîmes vainement; aucune nouvelle ne nous arriva, ni du nonce ni de Sa Sainteté. Ce fut alors que nous prîmes la résolution d’aller en Italie avec une partie de notre légion.

Mon intention était d’y seconder la Révolution là où elle était déjà en armes, et de la susciter où elle était encore endormie, dans les Abruzzes, par exemple.

Seulement, aucun de nous n’avait le premier sou pour faire la traversée.

X
JE REVIENS EN EUROPE—MORT D’ANZANI

J’eus recours à un moyen qui réussit toujours près des cœurs généreux: j’ouvris une souscription parmi mes compatriotes.

La chose commençait à marcher, lorsque quelques mauvais esprits essayèrent de soulever parmi les légionnaires un parti contre moi, en intimidant ceux qui étaient disposés à me suivre. On insinuait à ces pauvres gens que je les conduisais à une mort certaine, que l’entreprise que je rêvais était impossible, et qu’un sort pareil à celui des frères Bandiera leur était réservé. Il en résulta que les plus timides se retirèrent, et que je restai avec quatre-vingt-cinq hommes, et encore, sur ces quatre-vingt-cinq, vingt-neuf nous abandonnèrent-ils, une fois embarqués.

Par bonheur, ceux qui demeuraient avec moi étaient les plus vaillants, survivants presque tous de notre combat de San-Antonio. En outre, j’avais quelques Orientaux confiants dans ma fortune et, parmi eux, mon pauvre nègre Aguyar, qui fut tué au siége de Rome.

J’ai dit que j’avais provoqué, parmi les Italiens, une souscription pour aider à notre départ. La plus forte partie de cette souscription avait été fournie par Étienne Antonini, Génois établi à Montevideo.

Le gouvernement, de son côté, offrit de nous aider de tout son pouvoir; mais je le savais si pauvre, que je ne voulus accepter de lui que deux canons et huit cents fusils, que je fis transporter sur notre brick.

Au moment du départ, il nous arriva, avec le commandant du Biponte-Gazolo, de Nervi, la même chose qui arriva aux Français, lors de la croisade de Baudouin avec les Vénitiens, ceux-ci ayant promis de les transporter en terre sainte: c’est que son exigence fut telle, qu’il fallut tout vendre, jusqu’à nos chemises, pour le satisfaire, si bien que, pendant la traversée, quelques-uns restèrent couchés faute d’habits pour se vêtir.

Nous étions déjà à trois cents lieues des côtes, à peu près à la hauteur des bouches de l’Orénoque, et je m’amusais avec Orrigoni à harponner des marsouins sur le beaupré, quand tout à coup j’entendis retentir le cri «Au feu!»

Sauter du beaupré sur la poulaine, de la poulaine sur le pont, et me laisser couler par le panneau, fut l’affaire d’une seconde.

En faisant une distribution de vivres, le distributeur avait eu l’imprudence de tirer de l’eau-de-vie d’un baril avec une chandelle à la main; l’eau-de-vie avait pris feu, celui qui la tirait avait perdu la tête, et, au lieu de refermer le baril, avait laissé l’eau-de-vie couler à flots; la soute aux vivres, séparée de la sainte-barbe par une planche épaisse d’un pouce à peine, était un véritable lac de feu.

C’est là que je vis combien les hommes les plus braves sont accessibles à la peur, quand le danger se présente à eux sous un aspect autre que celui dont ils ont l’habitude.

Tous ces hommes, qui étaient des héros sur le champ de bataille, se heurtaient, couraient, perdaient la tête, tremblants et effarés comme des enfants.

Au bout de dix minutes, aidé d’Anzani, qui avait quitté son lit au premier cri d’alarme, j’avais éteint le feu.

Le pauvre Anzani, en effet, gardait le lit, non pas qu’il fût tout à fait dénué de vêtements, mais parce qu’il était déjà violemment atteint de la maladie dont il devait mourir en arrivant à Gênes, c’est-à-dire d’une phthisie pulmonaire.

Cet homme admirable, auquel son plus mortel ennemi, s’il avait pu avoir un ennemi, n’aurait pas su trouver un seul défaut, après avoir consacré sa vie à la cause de la liberté, voulait que ses derniers moments fussent encore utiles à ses compagnons d’armes; tous les jours, on l’aidait à monter sur le pont; quand il ne put plus y monter, il s’y fit porter, et, là, couché sur un matelas, souvent s’appuyant sur moi, il donnait des leçons de stratégie aux légionnaires, rassemblés autour de lui à l’arrière du bâtiment.

C’était un véritable dictionnaire des sciences que le pauvre Anzani; il me serait aussi difficile d’énumérer les choses qu’il savait que de trouver une chose qu’il ne sût pas.

A Palo, à cinq milles environ d’Alicante, nous descendîmes à terre pour acheter une chèvre et des oranges à Anzani.

Ce fut là que nous sûmes, par le vice-consul sarde, une partie des événements qui se passaient en Italie.

Nous apprîmes que la constitution piémontaise avait été proclamée et que les cinq glorieuses journées de Milan avaient eu lieu,—toutes choses que nous ne pouvions pas savoir lors de notre départ de Montevideo, c’est-à-dire le 27 mars 1848.

Le vice-consul nous dit qu’il avait vu passer des bâtiments italiens avec le drapeau tricolore. Il ne m’en fallut pas davantage pour me décider à arborer l’étendard de l’indépendance. J’amenai le pavillon de Montevideo, sous lequel nous naviguions, et je hissai immédiatement, à la corne de notre bâtiment, le drapeau sarde, improvisé avec un demi-drap de lit, une casaque rouge et le reste des parements verts de notre uniforme de bord.

On se rappelle que notre uniforme était la blouse rouge à parements verts, lisérés de blanc.

Le 24 juin, jour de la Saint-Jean, nous arrivâmes en vue de Nice. Beaucoup étaient d’avis que nous ne devions pas débarquer sans plus amples renseignements.

Je risquais plus que personne, puisque j’étais encore sous le coup d’une condamnation à mort.

Je n’hésitai pas cependant,—ou, plutôt, je n’eusse pas hésité, car, reconnu par des hommes qui montaient une embarcation, mon nom se répandit aussitôt, et à peine mon nom fut-il répandu, que Nice tout entière se précipita vers le port, et qu’il fallut, au milieu des acclamations, accepter les fêtes qui nous étaient offertes de tous les côtés. Dès que l’on sut que j’étais à Nice, et que j’avais traversé l’Océan pour venir en aide à la liberté italienne, les volontaires accoururent de toutes parts.

Mais j’avais, pour le moment, des vues que je croyais meilleures.

De même que j’avais cru dans le pape Pie IX, je croyais dans le roi Charles-Albert; au lieu de me préoccuper de Medici, que j’avais expédié, comme je l’ai dit, à Via-Reggio, pour y organiser l’insurrection, trouvant l’insurrection organisée et le roi de Piémont à sa tête, je crus que ce que j’avais de mieux à faire était d’aller lui offrir mes services.

Je dis adieu à mon pauvre Anzani, adieu d’autant plus douloureux que nous savions tous deux que nous ne devions plus nous revoir, et je me rembarquai pour Gênes, d’où je gagnai le quartier général du roi Charles-Albert.

L’événement me prouva que j’avais eu tort. Nous nous quittâmes, le roi et moi, mécontents l’un de l’autre, et je revins à Turin, où j’appris la mort d’Anzani.

Je perdais la moitié de mon cœur.

L’Italie perdait un de ses enfants les plus distingués.

O Italie! Italie! mère infortunée! quel deuil pour toi le jour où ce brave parmi les braves, ce loyal parmi les loyaux, ferma les yeux pour toujours à la lumière de ton beau soleil!

A la mort d’un homme comme Anzani, je te le dis, ô Italie! la nation qui lui a donné naissance doit, du plus profond de ses entrailles, pousser un cri de douleur, et, si elle ne pleure pas, si elle ne se lamente pas comme Rachel dans Rama, cette nation n’est digne ni de sympathie ni de pitié, elle qui n’aura eu ni sympathie ni pitié pour ses plus généreux martyrs.

Oh! martyr, cent fois martyr fut notre bien-aimé Anzani, et la torture la plus cruelle soufferte par ce vaillant fut de toucher la terre natale, pauvre moribond, et de ne pas finir comme il avait vécu, en combattant pour elle, pour son honneur, pour sa régénération.

O Anzani! si un génie pareil au tien avait présidé aux combats de la Lombardie, à la bataille de Novare, au siége de Rome, l’étranger ne souillerait plus la terre natale et ne foulerait pas insolemment les ossements de nos preux!

La légion italienne, on l’a vu, avait peu fait avant l’arrivée d’Anzani; lui venu, sous ses auspices, elle parcourut une carrière de gloire à rendre jalouses les nations les plus vantées.

Parmi tous les militaires, les soldats, les combattants, parmi tous les hommes portant le mousquet ou l’épée enfin, que j’ai connus, je n’en sais pas un qui puisse égaler Anzani dans les dons de la nature, dans les inspirations du courage, dans les applications de la science. Il avait la valeur bouillante de Massena, le sang-froid de Daverio, la sérénité, la bravoure et le tempérament guerrier de Manara[2].

[2] Le lecteur ne connaît pas encore ces trois autres martyrs de la liberté italienne; mais bientôt il fera connaissance avec eux. Garibaldi, qui n’écrivait pas pour être imprimé, parle, en quelque sorte, à lui-même, et non aux lecteurs.

A. D.

Les connaissances militaires d’Anzani, sa science de toutes choses, n’étaient égalées par personne. Doué d’une mémoire sans pareille, il parlait avec une précision inouïe des choses passées, ces choses passées remontassent-elles à l’antiquité.

Dans les dernières années de sa vie, son caractère s’était sensiblement altéré; il était devenu âcre, irascible, intolérant, et, pauvre Anzani, ce n’était pas sans motif qu’il avait ainsi changé! Tourmenté presque constamment par des douleurs, suites de ses nombreuses blessures et de la vie orageuse qu’il avait menée pendant tant d’années, il traînait une intolérable existence, une existence de martyr.

Je laisse à une main plus habile que la mienne le soin de tracer la vie militaire d’Anzani, digne d’occuper les veilles d’un écrivain éminent. En Italie, en Grèce, en Portugal, en Espagne, en Amérique, on retrouvera, en suivant ses traces, les documents de la vie d’un héros.

Le journal de la légion italienne de Montevideo, tenu par Anzani, n’est qu’un épisode de sa vie. Il fut l’âme de cette légion, dressée, conduite, administrée par lui, et avec laquelle il s’était identifié.

O Italie! quand le Tout-Puissant aura marqué le terme de tes malheurs, il te donnera des Anzani pour guider tes fils à l’extermination de ceux qui te vilipendent et te tyrannisent!

G. G.

XI
ENCORE MONTEVIDEO

Avant de commencer le récit de la campagne de Lombardie, exécutée par Garibaldi en 1848, disons, à propos de Montevideo, tout ce que lui, dans sa modestie, n’a pas pu dire, racontons tout ce qu’il n’a pas pu raconter.

*
*  *

On se rappelle le combat du 24 avril 1844, le périlleux passage de la Boyada; on sait de quelle façon les légionnaires italiens s’y comportèrent.

L’officier qui faisait le rapport au général Paz se contenta, à propos des légionnaires, de lui dire:

—Ils se sont battus comme des tigres.

—Ce n’est pas étonnant, répondit le général Paz, ils sont commandés par un lion.

*
*  *

Après la bataille de San-Antonio, l’amiral Lainé, qui commandait la station de la Plata, frappé d’étonnement par ce merveilleux fait d’armes, écrivit à Garibaldi la lettre suivante, dont l’autographe est entre les mains de G.-B. Cuneo, ami de Garibaldi. L’amiral Lainé montait la frégate l’Africaine.

«Je vous félicite, mon cher général, d’avoir si puissamment contribué, par votre intelligente et intrépide conduite, à l’accomplissement du fait d’armes dont se seraient enorgueillis les soldats de la grande armée qui, pour un moment, domina l’Europe.

»Je vous félicite également pour la simplicité et la modestie qui rendent plus précieuse la lecture de la relation dans laquelle vous donnez les plus minutieux détails d’un fait d’armes duquel on peut, sans crainte, vous attribuer tout l’honneur.

»Au reste, cette modestie vous a captivé les sympathies des personnes aptes à apprécier convenablement ce que vous êtes arrivé à faire depuis six mois, personnes parmi lesquelles il faut compter, au premier rang, notre ministre plénipotentiaire, l’honorable baron Deffaudis, qui honore votre caractère et dans lequel vous avez un chaud défenseur, surtout lorsqu’il s’agit d’écrire à Paris dans le but d’y détruire les impressions défavorables que peuvent faire naître certains articles de journaux, rédigés par des personnes peu habituées à dire la vérité, même lorsqu’elles racontent des faits arrivés sous leurs propres yeux.

»Recevez, général, l’assurance de mon estime.

»Lainé.»

Ce ne fut pas tout que d’avoir écrit à Garibaldi, l’amiral Lainé voulut lui porter ses compliments en personne. Il se fit débarquer à Montevideo et se rendit dans la rue du Portone, où habitait Garibaldi. Ce logement, aussi pauvre que celui du dernier légionnaire, ne fermait point et était, jour et nuit, ouvert à tout le monde, particulièrement au vent et à la pluie, comme me le disait Garibaldi en me racontant cette anecdote.

Or, il était nuit; l’amiral Lainé poussa la porte et, comme la maison n’était pas éclairée, il se heurta contre une chaise.

—Holà! dit-il, faut-il absolument que l’on se casse le cou lorsqu’on vient voir Garibaldi?

—Hé! femme, cria Garibaldi à son tour, sans reconnaître la voix de l’amiral, n’entends-tu pas qu’il y a quelqu’un dans l’antichambre? Éclaire.

—Et avec quoi veux-tu que j’éclaire! répondit Anita, ne sais-tu pas qu’il n’y a pas deux sous à la maison pour acheter une chandelle?

—C’est vrai, répondit philosophiquement Garibaldi.

Et il se leva; et, allant ouvrir la porte de la pièce où il était:

—Par ici, dit-il, par ici!—afin que sa voix, à défaut de lumière, guidât le visiteur.

L’amiral Lainé entra; l’obscurité était telle, qu’il fut obligé de se nommer pour que Garibaldi sût à qui il avait affaire.

—Amiral, dit-il, vous m’excuserez, mais, quand j’ai fait mon traité avec la république de Montevideo, j’ai oublié, parmi les rations qui nous sont dues, de spécifier une ration de chandelles. Or, comme vous l’a dit Anita, la maison, n’ayant pas eu deux sous pour acheter une chandelle, reste dans l’obscurité. Par bonheur, je présume que vous venez pour causer avec moi et non pour me voir.

L’amiral, en effet, causa avec Garibaldi, mais ne le vit pas.

En sortant, il se rendit chez le général Pacheco y Obes, ministre de la guerre, et lui raconta ce qui venait de lui arriver.

Le ministre de la guerre, qui venait de rendre le décret qu’on va lire, prit aussitôt cent patagons (cinq cents francs) et les envoya à Garibaldi.

Garibaldi ne voulut pas blesser son ami Pacheco en les refusant; mais, le lendemain, au point du jour, prenant les cent patagons, il alla les distribuer aux veuves et aux enfants des soldats tués au Salto San-Antonio, ne conservant pour lui que ce qu’il en fallait pour acheter une livre de chandelles, qu’il invita sa femme à économiser, pour le cas où l’amiral Lainé viendrait lui faire une seconde visite.

Voici le décret que rédigeait Pacheco y Obes, lorsque l’amiral Lainé était venu faire un appel à sa munificence:

ORDRE GÉNÉRAL

«Pour donner à nos preux compagnons d’armes qui se sont immortalisés dans les champs de San-Antonio, une haute preuve de l’estime dans laquelle les tient l’armée qu’ils ont illustrée comme eux dans ce mémorable combat;

»Le ministre de la guerre décide:

»1º Le 15 courant, jour désigné par l’autorité pour remettre à la légion italienne copie du décret suivant, il y aura une grande parade de la garnison, qui se réunira dans la rue du Marché, appuyant sa droite à la petite place du même nom et dans l’ordre qu’indiquera l’état-major.

»2º La légion italienne se réunira sur la place de la Constitution, tournant le dos à la cathédrale, et, là, elle recevra la susdite copie, qui lui sera remise par une députation présidée par le colonel Francesco Tages, et composée d’un chef, d’un officier, d’un sergent et d’un soldat de chaque corps.

»3º La députation, rentrée dans ses corps respectifs, se dirigera avec eux vers la place indiquée en défilant en colonne d’honneur devant la légion italienne, et cela tandis que les chefs de corps salueront du cri de Vive la Patrie! vivent le général Garibaldi et ses braves compagnons!

»4º Les régiments devront être en ligne à dix heures du matin.

»5º Il sera donné copie authentique de cet ordre du jour à la légion italienne et au général Garibaldi.

»Pacheco y Obes.»

Le décret portait:

1º Que les mots suivants seraient inscrits en lettres d’or sur la bannière de la légion italienne:

Action du 8 février 1846 de la légion italienne aux ordres de Garibaldi.

2º Que la légion italienne aurait la préséance dans toutes les parades;

3º Que les noms des morts tombés dans cette rencontre seraient inscrits sur un tableau placé dans la salle du gouvernement;

4º Que tous les légionnaires porteraient pour marque distinctive, au bras gauche, un écu sur lequel une couronne entourerait l’inscription suivante:

Invincibili combatterono, 8 febraio 1846.

En outre, Garibaldi, voulant donner une suprême attestation de sa sympathie et de sa reconnaissance aux légionnaires qui étaient tombés en combattant à ses côtés, dans la journée du 8 février, fit élever sur le champ de bataille une grande croix qui portait sur une de ses faces cette inscription:

Aux XXXVI Italiens morts le 8 février MDCCCXLVI.

Et de l’autre côté:

CLXXXIV Italiens dans le champ San-Antonio.

*
*  *

Si pauvre que fût Garibaldi, il trouva cependant, un jour, un légionnaire plus pauvre que lui.

Ce légionnaire n’avait pas de chemise.

Garibaldi l’emmena dans un coin, ôta sa chemise et la lui donna.

En rentrant chez lui, il en demanda une autre à Anita.

Mais Anita, secouant la tête:

—Tu sais bien, dit-elle, que tu n’en avais qu’une; tu l’as donnée, tant pis pour toi!

Et ce fut Garibaldi qui resta à son tour sans chemise, jusqu’à ce qu’Anzani lui en eût donné une.

Mais c’est qu’aussi Garibaldi était incorrigible.

Un jour, ayant capturé un navire ennemi, il partagea le butin avec ses compagnons.

Les parts faites, il appela à lui ses hommes, les uns après les autres, et les interrogea sur l’état de leur famille.

Aux plus besoigneux il faisait une part sur la sienne, disant:

—Prenez ceci, c’est pour vos enfants.

Il y avait, en outre, une forte somme d’argent à bord; mais Garibaldi l’envoya au trésor de Montevideo, n’en voulant pas toucher un centime.

Quelque temps après, la part de prise était si bien partie, qu’il ne restait plus que trois sous à la maison.

Ces trois sous sont l’objet d’une anecdote que m’a racontée Garibaldi lui-même.

Un jour, il entendit sa petite fille Teresita pousser de grands cris.

Il adorait l’enfant; il courut voir ce dont il s’agissait.

L’enfant avait roulé du haut en bas de l’escalier; elle avait la figure en sang.

Garibaldi, ne sachant comment la consoler, avisa trois sous qui formaient toute la fortune de la maison et que l’on réservait pour les grandes circonstances.

Il prit ces trois sous, et sortit pour acheter quelque jouet qui pût consoler l’enfant.

A la porte, il rencontra un émissaire du président Joaquin Souarez, qui le cherchait de la part de son maître pour une communication importante.

Garibaldi se rendit aussitôt chez le président, oubliant le motif qui l’avait fait sortir et tenant machinalement les trois sous dans sa main.

La conférence dura deux heures; il s’agissait, en effet, de choses importantes.

Garibaldi, au bout de ces deux heures, rentra chez lui; l’enfant était calmée, mais Anita était fort inquiète.

—On a volé la bourse! lui dit-elle dès qu’elle le vit.

Garibaldi pensa alors aux trois sous qu’il avait toujours dans la main.

C’était lui le voleur.

XII
CAMPAGNE DE LOMBARDIE

Maintenant, nous allons, avec l’aide d’un ami de Garibaldi, du brave colonel Medici, que l’on jugera, d’ailleurs, par la simplicité de ses paroles, reprendre notre récit où Garibaldi l’a interrompu.

Son départ pour la Sicile nous forcerait d’arrêter ici ses Mémoires, si Medici ne se chargait de les continuer.

Et, nous l’avouons, cette manière de parler de Garibaldi nous plaît mieux que de le laisser parler lui-même de lui-même.

En effet, lorsque Garibaldi raconte, il oublie sans cesse la part qu’il a prise aux actions qu’il narre pour exalter celle qu’y ont prise ses compagnons. Or, puisque c’est spécialement de lui que nous nous occupons, mieux vaut, pour le voir dans son véritable jour, qu’il y soit placé par un autre que lui-même.

Nous allons donc laisser le colonel Medici raconter la campagne de Lombardie en 1848.

*
*  *

Je partis de Londres pour Montevideo vers la moitié de l’année 1846.

Aucun motif politique ni commercial ne m’appelait dans l’Amérique du Sud: j’y allais pour ma santé.

Les médecins me croyaient atteint de phthisie pulmonaire; mes opinions libérales m’avaient fait exiler de l’Italie; je me décidai à traverser la mer.

J’arrivai à Montevideo sept ou huit mois après l’affaire du Salto San-Antonio. La réputation de la légion italienne était dans toute son efflorescence. Garibaldi était alors le héros du moment. Je fis connaissance avec lui, je le priai de me recevoir dans sa légion: il y consentit.

Le lendemain, j’avais revêtu la blouse rouge aux parements verts, et je me disais avec orgueil:

—Je suis soldat de Garibaldi!

Bientôt je me liai plus intimement avec lui. Il me prit en amitié, puis en confiance, et, lorsque tout fut décidé pour son départ, un mois avant qu’il quittât Montevideo, je partis sur un paquebot faisant voile pour le Havre.

J’avais ses instructions, instructions claires et précises, comme toutes celles que donne Garibaldi.

J’étais chargé d’aller en Piémont et en Toscane et d’y voir plusieurs hommes éminents, et, entre autres, Fanti, Guerazzi et Beluomini, le fils du général.

J’avais l’adresse de Guerazzi, caché près de Pistoia.

Aidé de ces puissants auxiliaires, je devais organiser l’insurrection; Garibaldi, en débarquant à Via-Reggio, la trouverait prête; nous nous emparerions de Lucques et nous marcherions où serait l’espérance.

Je traversai Paris lors de l’émeute du 15 mai; je passai en Italie, et, au bout d’un mois, j’avais trois cents hommes prêts à marcher où je les conduirais, fût-ce en enfer.

Ce fut alors que j’appris que Garibaldi était débarqué à Nice.

Mon premier sentiment fut d’être vivement blessé qu’il eût ainsi oublié ce qui était convenu entre nous.

J’appris bientôt que Garibaldi avait quitté Nice et y avait laissé Anzani mourant.

J’aimais beaucoup Anzani; tout le monde l’aimait.

Je courus à Nice; Anzani était encore vivant.

Je le fis transporter à Gênes, où il reçut l’hospitalité de l’agonie au palais du marquis Gavotto, dans l’appartement qu’y occupait le peintre Gallino.

Je m’établis à son chevet et ne le quittai plus.

Il était préoccupé, plus que cela n’en valait la peine, de ma bouderie contre Garibaldi. Souvent il m’en parlait; un jour, il me prit la main et, avec un accent prophétique qui avait l’air d’avoir son inspiration dans un autre monde:

—Medici, me dit-il, ne sois pas sévère pour Garibaldi; c’est un homme qui a reçu du ciel une telle fortune, qu’il est bien de l’appuyer et de la suivre. L’avenir de l’Italie est en lui; c’est un prédestiné. Je me suis plus d’une fois brouillé avec lui; mais, convaincu de sa mission, je suis toujours revenu à lui le premier.

Ces mots me frappèrent comme nous frappent les dernières paroles d’un mourant, et bien souvent, depuis, je les ai entendus bruire à mon oreille.

Anzani était philosophe et pratiquait peu les devoirs matériels de la religion. Cependant, au moment de mourir, et comme on lui demandait s’il ne voulait pas voir un prêtre:

—Oui, répondit-il, faites-en venir un.

Et, comme je m’étonnais de cet acte, que j’appelais une faiblesse:

—Mon ami, me dit-il, l’Italie attend beaucoup en ce moment de deux hommes, de Pie IX et de Garibaldi. Eh bien, il ne faut pas que l’on accuse les hommes revenus avec Garibaldi d’être des hérétiques.

Sur quoi, il reçut les sacrements.

La même nuit, vers trois heures du matin, il mourut entre mes bras sans avoir perdu un instant sa connaissance, sans avoir eu une minute de délire.

Ses derniers mots furent:

—N’oublie pas ma recommandation à propos de Garibaldi.

Et il rendit le dernier soupir.

Le corps et les papiers d’Anzani furent remis à son frère, homme entièrement dévoué au parti autrichien.

Le corps fut ramené à Alzate, patrie d’Anzani, et le cadavre de cet homme qui, six mois auparavant, n’eût pas trouvé, dans toute l’Italie, une pierre où poser sa tête, eut une marche triomphale.

Lorsqu’on apprit sa mort à Montevideo, ce fut un deuil général dans la légion; on lui chanta un Requiem, et le docteur Bartolomeo Udicine, médecin et chirurgien de la légion, prononça une oraison funèbre.

Quant à Garibaldi, pour faire autant que possible revivre son souvenir lors de l’organisation des bataillons de volontaires lombards, il nomma le premier bataillon: bataillon Anzani.

Après la mort d’Anzani, j’étais parti pour Turin.

Un jour, le hasard fit qu’en me promenant sous les arcades, je me trouvai face à face avec Garibaldi.

A sa vue, la recommandation d’Anzani me revint à la mémoire; il est vrai qu’elle était secondée par la profonde et respectueuse tendresse que je portais à Garibaldi.

Nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre.

Puis, après nous être tendrement embrassés, le souvenir de la patrie nous revint à tous deux en même temps.

—Eh bien, qu’allons-nous faire? nous demandâmes-nous.

—Mais, vous, lui demandai-je, ne venez-vous point de Roverbella? n’avez-vous point été offrir votre épée à Charles-Albert?

Sa lèvre se plissa dédaigneusement.

—Ces gens-là, me dit-il, ne sont pas dignes que des cœurs comme les nôtres leur fassent soumission. Pas d’hommes, mon cher Medici: la patrie toujours, rien que la patrie!

Comme il ne paraissait pas disposé à me donner les détails de son entrevue avec Charles-Albert, je cessai de l’interroger.

Plus tard, j’appris que le roi Charles-Albert l’avait reçu plus que froidement, le renvoyant à Turin pour qu’il y attendît les ordres de son ministre de la guerre, M. Ricci.

M. Ricci avait daigné se souvenir que Garibaldi attendait ses ordres, l’avait fait venir et lui avait dit:

—Je vous conseille fortement de partir pour Venise; là, vous prendrez le commandement de quelques petites barques, et vous pourrez, comme corsaire, être très-utile aux Vénitiens. Je crois que votre place est là et non ailleurs.

Garibaldi ne répondit point à M. Ricci; seulement, au lieu de s’en aller à Venise, il resta à Turin.

Voilà pourquoi je le rencontrai sous les arcades.

—-Eh bien, qu’allons-nous faire? nous demandâmes-nous derechef.

Avec les hommes de la trempe de Garibaldi, les résolutions sont bientôt prises.

Nous résolûmes d’aller à Milan, et nous partîmes le même soir.

Le moment était bon; on venait d’y recevoir la nouvelle des premiers revers de l’armée piémontaise.

Le gouvernement provisoire donna à Garibaldi le titre de général, et l’autorisa à organiser des bataillons de volontaires lombards.

Garibaldi et moi (sous ses ordres), nous nous mîmes à l’instant même à la besogne.

Nous fûmes tout d’abord rejoints par un bataillon de volontaires de Vicence, qui nous arrivait tout organisé de Pavie.

C’était un noyau.

Garibaldi créait le bataillon Anzani, qu’il eut bientôt porté au complet.

Moi, j’avais charge de discipliner toute cette jeunesse des barricades qui, pendant les cinq jours, avec trois cents fusils et quatre ou cinq cents hommes, avait chassé de Milan Radetzki et ses vingt mille soldats.

Mais nous éprouvions les mêmes difficultés que Garibaldi éprouva en 1859.

Ces corps de volontaires, qui représentent l’esprit de la Révolution, inquiètent toujours les gouvernements.

Un seul mot donnera une idée de l’esprit du nôtre.

C’était Mazzini qui en était le porte-drapeau, et une de ses compagnies s’appelait la compagnie Medici.

Aussi commença-t-on par nous refuser des armes: un homme à lunettes, occupant une place importante au ministère, dit tout haut que c’étaient des armes perdues et que Garibaldi était un sabreur, et pas autre chose.

Nous répondîmes que c’était bien; que, quant aux armes, nous nous en procurerions, mais qu’on voulût bien nous donner, au moins, des uniformes.

On nous répondit qu’il n’y avait pas d’uniformes; mais on nous ouvrit les magasins où se trouvaient des habits autrichiens, hongrois et croates.

C’était une assez bonne plaisanterie à l’endroit de gens qui demandaient à se faire tuer en allant combattre les Croates, les Hongrois et les Autrichiens.

Tous ces jeunes gens, qui appartenaient aux premières familles de Milan, dont quelques-unes étaient millionnaires, refusèrent avec indignation.

Cependant il fallut se décider; on ne pouvait pas combattre, les uns en frac, les autres en redingote; nous prîmes les habits de toile des soldats autrichiens, ceux qu’on appelle ritters, et nous en fîmes des espèces de blouses.

C’était à mourir de rire: nous avions l’air d’un régiment de cuisiniers. Il eût fallu avoir l’œil bien exercé pour reconnaître, sous cette toile grossière, la jeunesse dorée de Milan.

Pendant qu’on retaillait les habits à la mesure de chacun, on se procurait des fusils et des munitions par tous les moyens possibles.

Enfin, une fois armés et habillés, nous nous mîmes en marche sur Bergame, en chantant des hymnes patriotiques.

Quant à moi, j’avais sous mes ordres environ cent quatre-vingts jeunes gens, presque tous, je l’ai dit, des premières familles de Milan.

Nous arrivâmes à Bergame, où nous fûmes rejoints par Mazzini, qui venait prendre sa place dans nos rangs et qui y fut reçu avec acclamation.

Là, un régiment de Bergamasques, conscrits réguliers de l’armée piémontaise, se joignit à nous, traînant à sa suite deux canons appartenant à la garde nationale.

A peine étions-nous arrivés, qu’un ordre du comité de Milan nous rappela; le comité se composait de Fanti, de Maestri et de Restelli.

L’ordre portait que nous eussions à revenir à marche forcée.

Nous obéîmes, et commençâmes notre retour sur Milan.

Mais, arrivés à Monza, nous apprîmes, à la fois, que Milan avait capitulé et qu’un corps de cavaliers autrichiens était détaché à notre poursuite.

Garibaldi ordonna aussitôt la retraite sur Como; notre jeu était de nous rapprocher autant que possible des frontières suisses.

Garibaldi me plaça à l’arrière-garde pour soutenir la retraite.

Nous étions très-fatigués de la marche forcée que nous venions de faire. Nous n’avions pas eu le temps de manger à Monza, nous tombions de faim et de lassitude; nos hommes se retirèrent en désordre et complétement démoralisés.

Le résultat de cette démoralisation fut que, arrivés à Como, la désertion se mit parmi nous.

Sur cinq mille hommes qu’avait Garibaldi, quatre mille deux cents passèrent en Suisse; nous restâmes avec huit cents.

Garibaldi, comme s’il avait toujours ses cinq mille hommes, prit, avec son calme habituel, position à la Camerlata, point de jonction de plusieurs routes en avant de Como.

Là, il met en batterie ses deux pièces de canon et expédie des courriers à Manara, à Griffini, à Durando, à d’Apice, enfin à tous les chefs de corps volontaires de la haute Lombardie, les invitant à se mettre d’accord avec lui dans les fortes positions qu’ils occupaient, positions d’autant plus sûres, et tenables jusqu’au dernier moment, qu’elles étaient appuyées à la Suisse.

L’invitation demeura sans résultat.

Alors Garibaldi se retira de Camerlata sur ce même San-Fermo où, en 1859, nous battîmes si complétement les Autrichiens.

Mais, avant de prendre position sur la place de San-Fermo, il nous réunit et nous harangua.—Les harangues de Garibaldi, vives, pittoresques, entraînantes, ont la véritable éloquence du soldat. Il nous dit qu’il fallait continuer la guerre en partisans, par bandes, que cette guerre était la plus sûre et la moins dangereuse, qu’il s’agissait seulement d’avoir confiance dans le chef et de s’appuyer sur ses compagnons.

Malgré cette chaleureuse allocution, de nouvelles désertions eurent lieu pendant la nuit, et, le lendemain, notre troupe se trouvait réduite à quatre ou cinq cents hommes.

Garibaldi, à son grand regret, se décide à rentrer en Piémont; mais, au moment de traverser la frontière, une honte le prend. Cette retraite sans combat répugne à son courage; il s’arrête à Castelletto sur le Tessin, m’ordonne de parcourir les environs et de lui ramener le plus de déserteurs possible. Je vais jusqu’à Lugano, je ramène trois cents hommes; nous nous comptons, nous sommes sept cent cinquante. Garibaldi trouve le nombre suffisant pour marcher contre les Autrichiens.

Le 12 août, il fait sa fameuse proclamation, dans laquelle il déclare que Charles-Albert est un traître, que les Italiens ne peuvent plus et ne doivent plus se fier à lui, et que tout patriote doit regarder comme un devoir de faire la guerre pour son compte.

Cette proclamation faite, au moment où, de tous côtés, on bat en retraite, nous seuls marchons en avant, et Garibaldi, avec sept cent cinquante hommes, fait un mouvement offensif contre l’armée autrichienne.

Nous marchons sur Arona; nous nous emparons de deux bateaux à vapeur et de quelques petites embarcations.

Nous commençons l’embarquement; il dure jusqu’au soir, et, le lendemain, au point du jour, nous arrivons à Luino.

Garibaldi était malade; il avait une fièvre intermittente contre les accès de laquelle il essayait vainement de lutter.

Pris par un de ces accès, il entra à l’auberge de la Bécasse, maison isolée en avant de Luino, et séparée du village par une petite rivière sur laquelle est jeté un pont; puis il me fit appeler.

—Medici, me dit-il, j’ai absolument besoin de deux heures de repos; remplace-moi et veille sur nous.

L’auberge de la Bécasse était mal choisie pour un fiévreux qui voulait dormir tranquille. C’était la sentinelle avancée de Luino, la première maison qui dût être attaquée par l’ennemi, en supposant l’ennemi dans les environs.

Nous n’avions aucune nouvelle des mouvements des Autrichiens, nous ne savions pas si nous étions à dix lieues d’eux ou à un kilomètre. Je n’en dis pas moins à Garibaldi de dormir tranquille, l’assurant que j’allais prendre mes précautions pour que son sommeil ne fût pas troublé. Cette promesse faite, je sortis; les fusils étaient en faisceaux de l’autre côté du pont, nos hommes campés entre le pont et Luino.

Je plaçai des sentinelles en avant de l’auberge de la Bécasse, et j’envoyai des paysans explorer les environs.

Au bout d’une demi-heure, mes batteurs d’estrade revinrent tout effarés, en criant:

—Les Autrichiens! les Autrichiens!

Je me précipitai dans la chambre de Garibaldi en poussant le même cri:

—Les Autrichiens!

Garibaldi était en plein accès de fièvre; il sauta à bas de son lit, en m’ordonnant de faire battre le rappel et de réunir nos hommes; de sa fenêtre, il découvrait la campagne et nous rejoindrait quand il serait temps.

En effet, dix minutes après, il était au milieu de nous.

Il divisa notre petite troupe en deux colonnes; l’une, barrant la route, fut destinée à faire face aux Autrichiens; l’autre, prenant une position de flanc, empêchait que nous ne fussions tournés, et même pouvait attaquer.

Les Autrichiens parurent bientôt sur la grande route; nous évaluâmes qu’ils pouvaient être mille à douze cents; ils s’emparèrent immédiatement de la Bécasse.

Garibaldi donna aussitôt à la colonne qui fermait la grande route l’ordre de l’attaque; cette colonne, qui se composait de quatre cents hommes, en attaqua résolument douze cents.

C’est l’habitude de Garibaldi de ne jamais compter ni les ennemis ni ses propres hommes; on est en face de l’ennemi: donc, on doit attaquer l’ennemi.

Il faut avouer que, presque toujours, cette tactique lui réussit.

Cependant, les Autrichiens tenant bon, Garibaldi jugea qu’il devenait nécessaire d’engager toutes ses forces; il appela la colonne de flanc et renouvela l’attaque.

J’avais devant moi un mur, que j’escaladai avec ma compagnie; je me trouvai dans le jardin; les Autrichiens faisaient feu par toutes les ouvertures de l’auberge.

Mais nous nous ruâmes au milieu des balles, nous attaquâmes à la baïonnette, et, par toutes ces ouvertures, qui, un instant auparavant, vomissaient le feu, nous entrâmes.

Les Autrichiens se retirèrent en pleine déroute.

Garibaldi avait dirigé l’attaque à cheval, en avant du pont, à cinquante pas de l’auberge, au milieu du feu; c’était un miracle, qu’exposé comme une cible au feu de l’ennemi, aucune balle ne l’eût atteint.

Dès qu’il vit les Autrichiens en fuite, il me cria de les poursuivre avec ma compagnie.

La désertion l’avait réduite à une centaine d’hommes, à peu près, et, avec mes cent hommes, je me mis à la poursuite de onze cents.

Il n’y avait pas grand mérite: les Autrichiens semblaient pris d’une véritable panique; ils se sauvaient, jetant fusils, sacs et gibernes; ils coururent jusqu’à Varèse.

Ils laissaient dans la Bécasse une centaine de morts et de blessés, et dans nos mains quatre-vingts prisonniers.

J’entendis dire qu’ils s’étaient arrêtés à Germiniada; je revins sur Germiniada, ils en étaient déjà partis. Je me mis sur leurs traces; mais, si bien que je courusse, je ne pus les rejoindre.

Pendant la nuit, la nouvelle arriva qu’un second corps autrichien, plus considérable que le premier, marchait sur nous. Garibaldi m’ordonna de tenir à Germiniada; je fis, à l’instant même, faire des barricades et créneler les maisons.

Nous avions une telle habitude de ces sortes de fortifications, qu’il ne nous fallait guère qu’une heure pour mettre la dernière bicoque en état de soutenir un siége.

La nouvelle était fausse.

Garibaldi envoya deux ou trois compagnies dans différentes directions; puis, à leur retour, réunissant tout son monde, il donna l’ordre de marcher sur Guerla et, de là, sur Varèse, où il fut reçu en triomphe.

Nous avancions droit sur Radetzki.

A Varèse, nous occupâmes la hauteur de Buimo-di-Sopra, qui domine Varèse et qui assurait notre retraite.

Là, Garibaldi fit fusiller un espion des Autrichiens.

Cet espion devait donner des renseignements sur nos forces à trois grosses colonnes autrichiennes dirigées contre nous.

L’une marchait sur Como, l’autre sur Varèse; la troisième se séparait des deux autres et se dirigeait sur Luino.

Il était évident que le plan des Autrichiens était de se placer entre Garibaldi et Lugano, et de lui couper toute retraite, soit sur le Piémont, soit sur la Suisse.

Nous partîmes alors de Buimo pour Arcisate.

D’Arcisate, Garibaldi me détacha avec ma compagnie, qui faisait toujours le service d’avant-garde, sur Viggia.

Arrivé là avec mes cent hommes, je reçus l’ordre de me porter immédiatement contre les Autrichiens.

La première colonne dont j’eus connaissance était la division d’Aspre, forte de cinq mille hommes.

Ce fut ce même général d’Aspre qui fit depuis les massacres de Livourne.

En conséquence de l’ordre reçu, je me préparai au combat, et, pour le livrer dans la meilleure situation possible, je m’emparai de trois petits villages formant triangle: Catzone, Ligurno et Rodero.

Ces trois villages gardaient toutes les routes venant de Como.

Derrière ces villages se trouvait une forte position, San-Maffeo, rocher inexpugnable, duquel je n’avais, en quelque sorte, qu’à me laisser rouler pour descendre en Suisse, c’est-à-dire en pays neutre.

J’avais divisé mes cent hommes en trois détachements; chaque détachement occupait un village.

J’occupai Ligurno.

J’y étais arrivé pendant la nuit avec quarante hommes, et m’y étais fortifié du mieux que j’avais pu.

Au point du jour, les Autrichiens m’attaquèrent.

Ils s’étaient d’abord emparés de Rodero, qu’ils avaient trouvé abandonné; pendant la nuit, sa garnison s’était retirée en Suisse. Je restais avec soixante-huit hommes.

Je rappelai les trente hommes que j’avais à Catzone, et, au pas de course, je gagnai San-Maffeo; là, je pouvais tenir.

A peine y étais-je établi, que je fus attaqué; de Rodero, le canon autrichien nous envoyait des boulets et des fusées à la congrève.

Je jetai les yeux autour de nous: le pied de la montagne était complétement entouré par la cavalerie.

Nous ne résolûmes pas moins de nous défendre vigoureusement.

Les Autrichiens montèrent à l’assaut de la montagne; la fusillade commença. Par malheur, chacun de nous n’avait qu’une vingtaine de cartouches, et nos fusils étaient plus que médiocres.

Au bruit de notre fusillade, les montagnes de la Suisse voisines de San-Maffeo se couvrirent de curieux. Cinq ou six Tessinois, armés de leurs carabines, n’y purent pas tenir; ils vinrent nous rejoindre et firent avec nous le coup de feu en amateurs.

Je gardai ma position et soutins le combat jusqu’à ce que mes hommes eussent brûlé leurs dernières cartouches.

J’espérais toujours que Garibaldi entendrait le canon des Autrichiens et viendrait au feu; mais Garibaldi avait autre chose à faire que de nous secourir; il venait d’apprendre que les Autrichiens s’avançaient sur Luino, et il marchait à leur rencontre.

Toutes mes cartouches brûlées, je pensai qu’il était temps de songer à la retraite. Guidés par nos Tessinois, nous prîmes, à travers les rochers, un chemin connu des seuls habitants du pays.

Une heure après, nous étions en Suisse.

Je me retirai avec mes hommes dans un petit bois; les habitants nous prêtèrent des caisses où nous cachâmes nos fusils, afin de les y retrouver à la prochaine occasion.

Nous avions tenu plus de quatre heures, soixante-huit hommes contre cinq mille.

Le général d’Aspre fit mettre dans tous les journaux qu’il avait soutenu un combat acharné contre l’armée de Garibaldi, qu’il avait mise en complète déroute.

Il n’y a que les Autrichiens pour faire de ces sortes de plaisanteries!

XIII
SUITE DE LA CAMPAGNE DE LOMBARDIE

Garibaldi marchait, comme je l’ai dit, sur Luino; mais, avant d’y arriver, il reçut la nouvelle que Luino était déjà occupé par les Autrichiens, en même temps que la colonne d’Aspre, après sa grande victoire sur nous, s’emparait d’Arcisate.

La retraite de Garibaldi sur la Suisse devenait dès lors très-difficile. Il se décida donc à marcher droit à Morazzone, position très-forte et, par conséquent, très-avantageuse.

D’ailleurs, le bruit du canon qu’il avait entendu lui avait fait venir l’eau à la bouche.

A peine y fut-il campé, qu’il se vit complétement entouré par cinq mille Autrichiens.

Il avait cinq cents hommes avec lui.

Pendant toute une journée, avec ses cinq cents hommes, il soutint l’attaque des cinq mille Autrichiens. La nuit venue, il forma ses hommes en colonnes serrées, et s’élança sur l’ennemi à la baïonnette,

Favorisé par l’obscurité, il fit une sanglante trouée, et se retrouva en rase campagne.

A une lieue de Morazzone, il licencia ses hommes, leur donna rendez-vous à Lugano, et, à pied, avec un guide déguisé en paysan, il partit pour la Suisse.

Un matin, j’appris à Lugano que Garibaldi, que l’on disait tué, ou tout au moins pris à Morazzone, était arrivé dans un village voisin.

Alors les paroles prophétiques d’Anzani me revinrent à la mémoire.

Je courus à Garibaldi; je le trouvai dans son lit, brisé, moulu, parlant à peine. Il venait de faire une marche de seize heures, et n’avait échappé aux Autrichiens que par miracle.

Sa première question en me voyant fut:

—As-tu ta compagnie prête?

—Oui, lui répondis-je.

—Eh bien, laisse-moi dormir cette nuit; demain, nous rallierons nos hommes et nous recommencerons.

Je ne pus m’empêcher de rire; il était évident que, le lendemain, il serait courbaturé à ne pas remuer une jambe.

Le lendemain, à mon grand étonnement, Garibaldi était sur pied; l’âme et le corps sont de pair chez cet homme, tous deux sont de bronze.

Mais il n’y avait plus rien à faire; la campagne de Garibaldi en Lombardie était finie.

Alors Garibaldi rentra en Piémont, et revint à Gênes.

Là, il reçut les propositions que lui apportait une députation sicilienne.

Ces propositions étaient de s’embarquer pour la Sicile et d’y soutenir la cause de la Révolution.

Il les accepta d’abord et se rendit avec trois cents hommes à Livourne; mais, là, apprenant ce qui se passait à Rome, il abandonna l’idée de son expédition de Sicile, et partit pour Rome.

C’est là que nous le retrouverons bientôt.

Quant à moi, resté à Lugano avec ma compagnie, qui, ayant rallié quelques déserteurs, se trouvait être de quatre-vingts hommes, il me fut permis de me tenir avec eux dans un dépôt.

Nos armes étaient toujours cachées et à portée de notre main.

Pendant ce moment de repos, nous organisâmes, pour ne pas perdre notre temps, une insurrection en Lombardie.

Le gouvernement suisse en fut prévenu, et fit occuper le canton du Tessin par les contingents fédéraux.

On résolut alors de m’interner.

Je fus, avec deux cents hommes, la plupart ayant servi sous Garibaldi, les autres ayant servi avec moi, envoyé à Bellinzona, où l’on nous garda dans une caserne, comme dangereux et pouvant violer la frontière.

Le projet ne continua pas moins de marcher.

Les généraux Ascioni et d’Apice devaient partir de Lugano, et se diriger sur Como par la vallée d’Intelvi.

Quant à moi, je devais partir de Bellinzona, traverser le passage du Jorio, un des plus élevés et des plus difficiles de la frontière, descendre sur le lac de Como et appeler les habitants aux armes. Après quoi, avec ma troupe, je me réunirais aux deux généraux.

Comme nous étions gardés à vue, la chose était assez difficile à exécuter.

Sur une hauteur dominant Bellinzona sont les ruines d’un vieux château ayant, autrefois, appartenu aux Visconti.

C’est là que j’avais fait déposer nos armes et les munitions que j’avais pu me procurer depuis.

J’avais en tout deux cent cinquante hommes. Je les divisai en huit ou dix bandes qui devaient, par plusieurs routes, et en évitant la surveillance des troupes, se réunir au château.

Contre toute attente, la chose réussit complétement.

Chacun se trouva au rendez-vous sans avoir rencontré aucun empêchement; j’armai tout mon monde et me trouvai prêt à partir pour la montagne, c’est-à-dire à traverser la frontière.

Tout à coup, j’entendis battre la générale; les troupes se disposaient à marcher à ma poursuite.

Mais alors les habitants, qui m’avaient pris en grande amitié, se soulevèrent en ma faveur et menacèrent, si le tambour ne se taisait pas, de sonner le tocsin et de faire des barricades.

Délivré de ce souci, je donnai à mes hommes l’ordre de se mettre en marche; nous étions à la fin d’octobre, la bise soufflait et nous promettait une nuit de tempête.

Nous marchâmes toute la nuit contre le vent, le visage fouetté par la neige. Le jour vint, et nous marchâmes tout le jour; il fallait traverser la cime couverte de neige du Jorio; l’hiver avait rendu les passages impraticables; nous les franchîmes cependant, avec la neige presque toujours jusqu’au-dessus des genoux, souvent jusqu’aux aisselles.

Après des peines infinies, nous arrivâmes enfin au sommet; mais, là, un ennemi plus terrible que tous ceux que nous avions vaincus jusqu’alors nous attendait: la tourmente.

En un instant, nous fûmes complétement aveuglés et nous ne vîmes plus à dix pas autour de nous.

Je dis alors à mes hommes de se serrer les uns contre les autres, de marcher sur une seule file et de me suivre en avançant le plus vite possible. Trois restent en arrière, tombent pour ne plus se relever, sont ensevelis sous la neige et dorment, ou veillent peut-être, au sommet du Jorio.

Je marchais le premier, sans suivre aucune route tracée, sans savoir où j’allais, me fiant à notre bonne fortune, quand tout à coup je m’arrête; le rocher manquait sous mes pieds; un pas de plus, je tombais dans le précipice!

Je fis faire halte, ordonnant que chacun restât à sa place jusqu’au jour.

Seul alors, avec un guide, je cherchai un chemin toute la nuit; à chaque instant, la terre, ou plutôt la neige, manquait sous nous, ou bien le pied nous glissait. C’est par miracle que ni l’un ni l’autre de nous deux ne fut enseveli—ou tué dans sa chute.

Enfin, au point du jour, nous arrivâmes près de quelques cabanes abandonnées. Cependant, comme elles offraient un abri, je voulus retourner vers mes hommes.

Mais alors les forces me manquèrent, et je tombai brisé par la fatigue et roidi par le froid.

Mon guide me porta dans une des cabanes, parvint à allumer du feu et me fit revenir à moi.

Pendant ce temps, le bonheur voulut que mes hommes suivissent le même chemin que j’avais suivi, de sorte que, deux heures après, ils m’avaient rejoint.

Nous nous remîmes en route et descendîmes à Gravedona, sur le lac de Como.

Arrivé là, je me mis, après une halte d’une demi-journée, en marche pour rejoindre les deux généraux avec lesquels j’avais rendez-vous, et qui, pendant mon passage, avaient dû faire un soulèvement.

Mais les deux généraux, au lieu de battre les Autrichiens, avaient été battus, et j’allai donner de la tête contre la division Wohlgemuth, qui occupait déjà le val d’Intelvi, et contre des bateaux à vapeur pleins d’Autrichiens.

Alors, je pris un chemin de traverse, j’entrai dans le val Menaggio et j’occupai, à son extrémité, Portezzo, sur le lac de Lugano, me réservant, pour ma retraite, le val Cavarnia, qui aboutissait à la frontière suisse.

La position était magnifique; j’étais en communication avec Lugano, d’où je pouvais recevoir des hommes et des munitions; mais personne ne vint me rejoindre, et j’y restai huit jours inutilement.

Au bout de ce temps, les Autrichiens concentrèrent leurs forces et marchèrent sur Portezzo. Je me retirai dans le val Cavarnia, et fis halte dans la montagne de San-Lucio, qui sépare la Lombardie de la Suisse. Je comptais, si l’on m’attaquait, en faire autant qu’à San-Maffeo.

Mais il n’y eut que quelques coups de fusil échangés.

Deux de mes hommes moururent de leurs blessures.

Il n’y avait rien à faire; tous les passages étaient couverts de neige; l’hiver devenait de plus en plus rigoureux; je rentrai en Suisse; je cachai mes fusils, et me cachai ensuite moi-même.

Par malheur, j’étais plus difficile à cacher qu’un fusil, et, comme j’étais fort compromis, il s’agissait pour moi, non plus d’un simple internement, mais de la prison; trop heureux si, une fois arrêté, les autorités suisses ne me livraient pas aux Autrichiens.