[4] Comme Medici n’assistait pas à l’expédition de Palestrina, la plupart de ces détails sont empruntés à Émile Dandolo.
Le 10, nous nous arrêtâmes à Palestrina, et nous campâmes dans les prés. Les Napolitains paraissaient avoir perdu le goût de nous attaquer, et couronnaient les collines d’Albano et de Frascati, se rapprochant peu à peu de Rome.
Garibaldi, qui craignait un assaut combiné des Napolitains et des Français, se mit le même soir en marche pour revenir sur Rome; nous passâmes en silence, et dans un ordre parfait, à deux milles du camp ennemi, par des sentiers presque impraticables, sans qu’aucun accident troublât la tranquillité d’une marche magnifique.
Enfin, dans la matinée du 12, nous arrivâmes à Rome, ayant fait pendant la nuit, vingt-huit milles sans nous arrêter un instant; nous avions le plus grand besoin de repos; beaucoup d’entre nous, croyant partir pour une campagne de quelques heures seulement, n’avaient pris, pour être plus légers, ni marmite, ni sac, ni linge.
Mais, la nuit venue, au lieu de nous reposer, nous fûmes forcés de reprendre nos fusils; une alarme fut donnée à la ville: le bruit courut que les Français attaquaient le Monte-Mario; nous sortîmes précipitamment par la porte Angelica, nous échangeâmes quelques coups de fusil avec les Français, et nous dormîmes au bord d’un fossé, la main sur nos armes.
G. Medici.
XVI
COMBAT DE VELLETRI
A partir de ce moment, les notes laissées pour nous par Garibaldi, au moment où il partait pour la Sicile, nous permettent de lui rendre la parole et de lui remettre la plume à la main.
* *
Le 12 mai, l’Assemblée constituante romaine, à la nouvelle de l’héroïque défense de Bologne, rendait ce décret:
«Rome, 12 mai 1849.
»L’Assemblée constituante, au nom de Dieu et du peuple,
»Décrète:
»ARTICLE UNIQUE.
»L’héroïque peuple de Bologne est déclaré avoir bien mérité de la patrie, de la République, et être le digne émule de son frère, le peuple romain.»
Le même jour où tombait Bologne, l’ambassadeur extraordinaire de la république française, Ferdinand de Lesseps, entrait à Rome avec Michel Accursi, envoyé de la république romaine à Paris.
Grâce aux bons offices de l’ambassadeur français, l’armistice dont il était question depuis quinze jours, et contre lequel je m’étais si fort élevé dans la journée du 1er mai, était conclu.
Le gouvernement romain résolut de profiter de cette trêve pour se débarrasser de l’armée napolitaine; sans qu’elle fût positivement à craindre, il est toujours gênant d’avoir vingt mille hommes et trente-six pièces de canon sur ses épaules.
Je me trompe, elle n’en avait plus que trente-trois, puisque nous en avions ramené trois de Palestrina.
A cette occasion, le gouvernement jugea à propos de faire deux généraux de division, l’un, d’un colonel, l’autre, d’un général de brigade; le premier fut Roselli, le second, moi.
Il nomma Roselli général de l’expédition.
Quelques amis me poussaient à ne pas accepter cette position secondaire sous un homme qui, la veille encore, était mon inférieur.
Mais j’avoue que j’ai toujours été inaccessible à ces questions d’amour-propre; qu’on m’eût donné, fût-ce comme simple soldat, l’occasion de tirer l’épée contre l’ennemi de mon pays, j’eusse servi comme bersagliere. J’acceptai donc, avec reconnaissance, de servir comme général de division.
Le 16 mai, au soir, toute l’armée de la République, c’est-à-dire dix mille hommes et douze pièces de canon, sortit des murs de Rome par la porte San-Giovanni.
Parmi ces dix mille hommes, il y en avait mille de cavalerie.
En route, on s’aperçut que le corps de Manara, qui avait été désigné pour faire partie de l’expédition, manquait.
On envoya un officier d’état-major pour s’informer d’où venait que Manara, d’habitude le premier lorsqu’il s’agissait de marcher à l’ennemi, était cette fois le dernier.
On n’avait oublié qu’une chose: c’était de le prévenir. On le trouva furieux; il croyait avoir été seul écarté de l’expédition.
Nous passâmes le Teverone sur la route de Tivoli; là, nous appuyâmes à droite et arrivâmes, vers les onze heures du matin, à Zagarola, après une marche des plus fatigantes pour nos hommes. Quoique nous n’eussions pas fait beaucoup de chemin, nous avions marché seize heures. Cela tenait à la profondeur de la colonne. Nous avions une poussière intolérable. En outre, à certains endroits, la route était si étroite, que nous dûmes passer un à un.
En arrivant à Zagarola, nous ne trouvâmes ni pain ni viande; la division napolitaine avait mis bon ordre à la chose; elle avait tout mangé et, à peu près, tout bu.
L’état-major avait oublié de prévoir le cas.
Par bonheur, j’avais pris avec moi quelques têtes de bétail; mes hommes en prirent d’autres au lasso; on tua, on écartela, on fit rôtir et l’on mangea.
Il est vrai que, lorsque je me plaignis de ce manque de prévoyance qui avait failli faire mourir de faim l’expédition, il me fut répondu qu’on eût craint, en réunissant des vivres, de donner l’éveil à l’ennemi.
Très-bien!
Nous restâmes à peu près trente heures dans cette bourgade, d’où nous partîmes sans pain, comme nous y étions arrivés.
Le 18 mai, l’ordre de départ fut donné à une heure de l’après-midi; mais on ne se mit réellement en marche qu’à six heures du soir. Ces sortes de haltes sont plus fatigantes que des marches forcées.
Enfin, à six heures, je pus me remettre à la tête de la brigade d’avant-garde, et je partis pour Valmontone. Les autres brigades me suivaient. J’avais ordonné le plus grand silence dans les rangs, la plus grande surveillance en tête et sur les flancs. J’avais reçu l’avis que l’armée napolitaine était campée à Velletri avec dix-neuf à vingt mille hommes, dont deux régiments suisses et trente pièces de canon.
On disait que le roi de Naples en personne se trouvait dans la ville.
En effet, les royaux occupaient Velletri, Albano et Frascati; leurs avant-postes venaient jusqu’à Fratocchi. Ils avaient leur aile gauche protégée par la mer, leur aile droite appuyée aux Apennins; après que j’eus abandonné Palestrina, ils l’avaient occupée, et dominaient ainsi la vallée où se trouvait le seul chemin praticable à une armée venant de Rome pour les attaquer. Ils pouvaient donc nous opposer une résistance sérieuse; puis ils avaient sur nous l’avantage de la position, l’avantage du nombre, l’avantage des canons et celui de la cavalerie.
Mais l’heureux résultat de la première entreprise était une promesse du sort pour la seconde. Les troupes du roi de Naples, d’ailleurs, étaient complétement démoralisées, et, on le sait, en guerre, le moral est tout.
Pour contraindre l’ennemi à la retraite ou à une bataille, on avait pensé qu’il fallait s’emparer rapidement de la vallée, occuper une position de flanc qui menaçât les communications de l’armée napolitaine avec Naples; Monte-Fortino avait été choisi pour devenir ce point stratégique. Maîtres en effet de ce point, nous pouvions nous jeter sur Citerna et fermer aux royaux le chemin de leur frontière, nous emparer de Velletri, si, par hasard, ils l’abandonnaient pour nous tourner, ou, enfin, nous lancer avec toutes nos forces sur le corps le plus faible de l’ennemi, si l’ennemi commettait la faute de se diviser.
A la brune, nous atteignîmes un passage très-étroit qui débouche près de Valmontone; nous en eûmes pour deux heures. Le régiment Manara, aidé d’un escadron de dragons et de deux pièces de canon, fut chargé d’appuyer l’avant-garde.
Nous arrivâmes à dix heures; les ténèbres étaient épaisses, le lieu du campement mauvais; on fut obligé d’envoyer chercher de l’eau à un mille.
Le 18, nous continuâmes notre marche avec la même rapidité; de même que la veille, nous avions trouvé Palestrina et Valmontone abandonnées par l’ennemi, nous trouvâmes libre Monte-Fortino, qu’il était si facile de nous disputer.
Toute l’armée bourbonienne était en pleine retraite sur Velletri.
Le matin du 19, je quittai la position de Monte-Fortino pour marcher sur Velletri avec la légion italienne, le 3e bataillon du 3e régiment d’infanterie romaine, et quelques cavaliers commandés par le brave Marina; en tout, quinze cents hommes, à peu près.
J’avais à mes côtés Ugo Bassi, qui, toujours désarmé, mais cavalier excellent, me servant d’officier d’ordonnance, me répétait sans cesse au milieu du feu:
—Général! par grâce, envoyez-moi où il y a du danger, au lieu d’y envoyer quelqu’un plus utile que moi.
Arrivé en vue de Velletri, j’envoyai un détachement avec ordre de s’avancer jusque sous les murs de la ville, afin qu’il reconnût les lieux, et, attirant l’ennemi, lui fît, s’il était possible, prendre l’offensive.
Je n’espérais certes pas, avec mes quinze cents hommes, battre les vingt mille hommes du roi de Naples; mais j’espérais, le combat engagé, les attirer à moi, et donner alors, en les occupant, au gros de notre armée le temps d’arriver et de prendre part à la bataille.
Sur les hauteurs qui flanquent le chemin conduisant à Velletri, je plaçai la moitié de ma légion, deux ou trois cents hommes au centre, la moitié du bataillon à droite, et la poignée de cavaliers, commandés par Marina, sur la route même.
Je gardai le reste de mes hommes en seconde ligne comme réserve.
L’ennemi, voyant notre petit nombre, ne tarda point à nous attaquer; le premier, un régiment de chasseurs à pied sortit des murs, et, s’éparpillant, commença un feu de tirailleurs contre nos avant-postes.
Nos avant-postes, selon l’ordre qu’ils avaient reçu, battirent en retraite.
Les chasseurs napolitains furent alors suivis de quelques bataillons de ligne et d’un corps nombreux de cavalerie.
Leur choc fut violent, mais ne dura pas. Arrivés à demi-portée de fusil de nos hommes, le feu parfaitement calme et bien dirigé de ceux-ci les arrêta court.
Depuis une demi-heure déjà le feu était engagé.
A ce moment, l’ennemi lança sur la route deux escadrons de chasseurs à cheval; une charge désespérée de ceux-ci devait décider de la victoire.
Je me mis alors à la tête de mes cinquante ou soixante cavaliers, et nous chargeâmes cinq cents hommes.
Les Napolitains, emportés par leur élan, nous passèrent sur le corps. Je fus renversé, jeté à dix pas de mon cheval; je me relevai et restai au milieu de la mêlée, frappant de mon mieux pour ne pas être frappé.
Mon cheval avait fait comme moi: il s’était relevé. Je m’élançai sur son dos, et me fis reconnaître de nos hommes, qui pouvaient me croire mort, en mettant mon chapeau au bout de mon sabre et en l’agitant. D’ailleurs, j’étais bien reconnaissable, étant le seul vêtu d’un puncho blanc à doublure rouge.
De grands cris accueillirent ma résurrection.
Dans sa fougue, la charge de cavaliers napolitains avait pénétré jusqu’à notre réserve, tandis que les bataillons de ligne, serrés en colonne, les suivaient. Cette ardeur même les perdit; car, n’ayant plus leurs flancs protégés par le régiment de chasseurs à pied, trouvant les nôtres embusqués sur toutes les collines de droite et de gauche, notre réserve en tête, ils se présentèrent comme une cible aux coups de nos soldats.
Je fis en ce moment demander du renfort au général en chef, lui disant que je croyais la bataille bien engagée.
On me répondit qu’on ne pouvait pas m’en envoyer, les soldats n’ayant pas mangé la soupe.
Je résolus alors de faire ce que je pourrais avec mes propres forces, par malheur toujours insuffisantes dans les circonstances décisives.
Je fis sonner la charge sur toute la ligne; nous étions quinze cents contre cinq mille.
Au même instant, nos deux pièces de canon furent mises en batterie et tonnèrent; le feu des tirailleurs redoubla, et mes quarante ou cinquante lanciers, conduits par Marina, s’élancèrent sur trois ou quatre mille hommes d’infanterie.
Cependant Manara, qui était à deux milles de nous, à peu près, entendait notre feu et faisait demander au général en chef la permission de marcher au canon.
Au bout d’une heure, on la lui accorda.
Ces braves jeunes gens arrivèrent au pas de course par la grande route, sous le feu de l’artillerie ennemie. Quand ils atteignirent notre arrière-garde, celle-ci s’ouvrit pour les laisser passer. Ils défilérent au son des trompettes et au milieu d’un enthousiasme admirable. A la vue de ces jeunes gens, petits, bruns, vigoureux; à la vue de leurs noirs panaches flottant au vent, le cri de Vivent les bersaglieri! s’élança de toutes les bouches. Ils répondirent par le cri de Vive Garibaldi! et entrèrent en ligne.
Dans ce moment, l’ennemi était repoussé de position en position, et se retirait sous les canons de la place, dont la plus grande partie, placés à droite de la porte, étaient appuyés à un couvent; deux des pièces enfilaient la grande route, les autres tiraient sur le flanc gauche de notre colonne, où les tirailleurs étaient éparpillés; mais, vu la nature du terrain, qui offrait à mes hommes de nombreux bossellements derrière lesquels ils pouvaient se cacher, elles ne leur faisaient pas grand mal.
A peine arrivé sur le champ de bataille, Manara me chercha des yeux. Il m’eut bientôt reconnu à mon puncho blanc; il mit son cheval au galop pour arriver à moi; mais, en chemin, il fut arrêté par un incident que je rapporte ici, parce qu’il peint admirablement l’esprit de nos hommes.
En passant devant la musique, qui jouait un air gai, une vingtaine de ses hommes n’avaient pu résister à l’influence de cet air, et, sous les balles et la mitraille des Napolitains, ils s’étaient mis à danser.
Au moment où Manara lui-même, sous une grêle de balles, les regardait en riant, un boulet de canon emportait deux danseurs.
A cet accident, il se fit une légère pause.
Mais Manara s’écria:
—Eh bien, la musique?
La musique reprit, et la danse recommença avec plus d’ardeur qu’auparavant.
De mon côté, voyant arriver les bersaglieri, j’avais envoyé Ugo Bassi pour dire à Manara de venir me parler.
Son premier mot fut pour demander si je n’étais pas blessé.
—Je crois, répondit Ugo Bassi, que le général a reçu deux balles, l’une à la main et l’autre au pied; mais, comme il ne se plaint pas, probablement ses blessures ne sont pas dangereuses.
En effet, j’avais reçu deux égratignures, dont je ne m’occupai que le soir, quand je n’eus pas autre chose à faire.
Manara me raconta la scène à laquelle il venait d’assister.
—Est-ce qu’avec de pareils hommes, me demanda-t-il, nous ne pouvons pas essayer d’emporter Velletri d’assaut?
Je me mis à rire. Emporter, avec deux mille hommes et deux pièces de canon, une ville perchée, comme un nid d’aigle, au haut d’une montagne et défendue par vingt mille hommes et trente pièces de canon!
Mais tel était l’esprit de cette brave jeunesse, qu’elle ne voyait rien d’impossible.
J’envoyai de nouveaux messagers au quartier général. Si j’avais eu cinq mille hommes seulement, j’eusse tenté l’affaire, tant étaient grands l’enthousiasme de mes hommes et le découragement des Napolitains.
A droite de la porte, on voyait à l’œil nu une espèce de brèche dans la muraille; cette brèche était bouchée par des fascines, mais quelques boulets de canon l’eussent rendue praticable; des colonnes d’attaque, sous la protection d’arbres nombreux, semés aux flancs de la colline, pouvaient arriver jusqu’à cette brèche; les sapeurs de tous les corps, abattant les obstacles, eussent fait le reste.
Deux attaques simulées eussent protégé l’attaque principale.
Au lieu de cela, il fallut se contenter de laisser nos bersaglieri s’amuser à tirailler avec les hommes des remparts, tandis que, du couvent des capucins, deux régiments suisses faisaient sur eux un effroyable feu d’artillerie.
Enfin, le général en chef se décida à venir à mon secours avec toute l’armée; mais, lorsqu’il arriva, le moment favorable était passé. Comme je ne doutais pas que l’ennemi n’évacuât la ville pendant la nuit, ayant eu la nouvelle que le roi était déjà parti avec six mille hommes, je proposai d’envoyer un fort détachement du côté de la porte de Naples, et de peser sur le flanc de l’ennemi, au moment où il se retirerait en désordre; la crainte de nous affaiblir outre mesure empêcha ce plan d’être exécuté.
Vers minuit, voulant savoir à quoi m’en tenir, j’ordonnai à Manara d’envoyer un officier, avec quarante hommes dont il fût sûr, jusque sous les murailles de Velletri, jusque dans Velletri même, s’il était possible.
Manara transmit mon ordre au sous-lieutenant Émile Dandolo, qui prit quarante hommes, et qui s’avança, dans l’obscurité, du côté de la ville.
Deux paysans qu’il rencontra lui assurèrent que la ville avait été abandonnée.
Dandolo et ses hommes s’avancèrent alors jusqu’à la porte; aucune sentinelle ne la gardait.
Brisée par nos boulets, elle avait été barricadée. Les bersaglieri escaladèrent la barricade et se trouvèrent dans la ville.
Elle était bien réellement déserte. Dandolo fit quelques prisonniers qui s’étaient attardés, et, par eux et par les gens de la ville qu’il réveilla, il sut tout ce que j’avais besoin de savoir, c’est-à-dire qu’à peine la nuit venue, les Napolitains avaient commencé à se mettre en retraite, mais si précipitamment et avec un tel désordre, qu’ils avaient laissé la plus grande partie de leurs blessés.
Au point du jour, je me mis à leur poursuite; mais il me fut impossible de les rejoindre. D’ailleurs, pendant que j’étais sur la grande route de Terracine, je reçus l’ordre de me réunir à la colonne, dont moitié retournait à Rome, tandis que l’autre moitié était destinée à délivrer Frosinone des volontaires de Zucchi qui l’infestaient.
Ce fut ainsi que l’ennemi nous échappa, qu’une journée qui pouvait être décisive enregistra un simple avantage.
Il y eut, dans cette journée, quatre choses que l’on ne sut pas faire:
On ne sut pas m’envoyer des renforts quand j’en demandais.
On ne sut pas donner l’assaut quand on m’eut rejoint.
On ne sut pas empêcher la retraite des Napolitains.
On ne sut pas inquiéter les fuyards.
XVII
3 JUIN
Je rentrai à Rome le 24 mai, au milieu d’une foule immense, qui me saluait avec des cris de folle joie.
Pendant ce temps, les Autrichiens menaçaient Ancône; déjà un premier corps de quatre mille hommes était parti de Rome, pour aller à la défense des légations et des Marches.
Il était question d’en envoyer un second; mais, avant de lui faire quitter Rome, le général Roselli crut de son devoir, et pour la sûreté de Rome, d’écrire au duc de Reggio la lettre suivante:
«Citoyen général,
»Mon intime conviction est que l’armée de la république romaine combattra un jour aux côtés de celle de la république française pour soutenir les droits les plus sacrés des peuples. Cette conviction m’entraîne à vous faire des propositions que vous accepterez, je l’espère. Il est à ma connaissance qu’un traité a été signé entre le gouvernement et le ministre plénipotentiaire de France, traité qui n’a pas reçu votre approbation.
»Je n’entre pas dans les mystères de la politique, mais je m’adresse à vous en qualité de général en chef de l’armée romaine. Les Autrichiens sont en marche; ils tentent de concentrer leurs forces à Foligno; de là, appuyant leur aile droite au territoire de la Toscane, ils ont dessein de s’avancer par la vallée du Tibre et d’opérer, par les Abruzzes, leur jonction avec les Napolitains. Je ne crois pas que vous puissiez voir avec indifférence un pareil plan se réaliser.
»Je crois devoir vous communiquer mes suppositions sur les mouvements des Autrichiens, surtout au moment où votre attitude indécise paralyse nos forces et peut assurer un succès à l’ennemi. Ces raisons me paraissent assez puissantes pour que je vous demande un armistice illimité et la notification des hostilités quinze jours avant leur reprise.
»Général, cet armistice, je le crois nécessaire pour sauver ma patrie, et je le demande au nom de l’honneur de l’armée et de la république française.
»Dans le cas où les Autrichiens présenteraient leurs têtes de colonne à Civita-Castellana, c’est sur l’armée française que, devant l’histoire, retomberait cette responsabilité de nous avoir forcés de diviser nos forces, dans un moment où elles nous sont si précieuses, et d’avoir, ainsi faisant, assuré les progrès des ennemis de la France.
»J’ai l’honneur de vous demander, général, une prompte réponse, en vous priant de recevoir le salut de la fraternité.
»Roselli.»
Le général français répondit:
«Général,
»Les ordres de mon gouvernement sont positifs; ils me prescrivent d’entrer à Rome le plus tôt possible. J’ai dénoncé à l’autorité romaine l’armistice verbal que, sur les instances de M. de Lesseps, j’ai consenti à accorder momentanément. J’ai fait prévenir, par écrit, nos avant-postes, que les deux armées étaient en droit de recommencer les hostilités.
»Seulement, pour donner à vos nationaux qui voudraient quitter Rome, et sur la demande de M. le chancelier de l’ambassade de France, la possibilité de le faire avec facilité, je diffère l’attaque de la place jusqu’au lundi matin au moins.
»Recevez, général, l’assurance de ma haute considération.
»Le général en chef du corps d’armée de la Méditerranée,
»Oudinot, duc de Reggio.»
Selon cette assurance, l’attaque ne devait commencer que le 4 juin.
Il est vrai qu’un auteur français, Folard, a dit dans ses commentaires sur Polybe:
«Un général qui s’endort sur la foi d’un traité se réveille dupe.»
Le 3 juin, vers trois heures, je me réveillai au bruit du canon.
Je logeais via Carroze, no 59, avec deux amis à moi: Orrigoni, dont j’ai déjà dit un mot, je crois, et Daverio, dont j’ai eu aussi l’occasion de parler, le même qui, à Velletri, commandait la compagnie des enfants.
Tous deux, à ce bruit inattendu, bondirent de leur lit en même temps que moi.
Daverio était très-souffrant d’un abcès; je lui ordonnai de rester à la maison.
Quant à Orrigoni, je n’avais aucune raison de l’empêcher de venir avec moi.
Je sautai à cheval, lui laissant la liberté de me rejoindre où et quand il voudrait, et je m’élançai au galop vers la porte Saint-Pancrace.
Je trouvai tout en feu. Voici ce qui était arrivé:
Nos avant-postes de la villa Pamphili consistaient en deux compagnies de bersaglieri bolonais et en deux cents hommes du 6e régiment.
Au moment où minuit sonnait et où, par conséquent, on entrait dans la journée du 3 juin, une colonne française se glissa, au milieu de l’obscurité, vers la villa Pamphili.
—Qui vive? cria la sentinelle, avertie par des bruits de pas.
—Viva l’Italia! répondit une voix.
La sentinelle crut avoir affaire à des compatriotes; elle se laissa approcher et fut désarmée.
La colonne s’élança dans la villa Pamphili.
Tout ce qu’elle rencontra fut frappé, tué ou fait prisonnier.
Quelques hommes sautèrent par les fenêtres dans le jardin, puis, une fois dans le jardin, du haut en bas des murs.
Les plus pressés se retirèrent derrière le couvent Saint-Pancrace, en criant: «Aux armes!»
Les autres coururent dans la direction des villas Valentini et Corsini.
Comme la villa Pamphili, elles furent enlevées par surprise, non cependant sans faire quelque résistance.
Les cris de ceux qui s’étaient réfugiés derrière Saint-Pancrace, les coups de fusil tirés par les défenseurs de la villa Corsini et de la villa Valentini avaient éveillé les canonniers.
Au moment où ils virent la villa Corsini et la villa Valentini occupées par les Français, ils dirigèrent leur feu sur ces deux maisons de campagne.
Le bruit du canon éveilla le tambour et les cloches.
Donnons une idée du champ de bataille où va se jouer le destin de cette terrible journée.
De la porte Saint-Pancrace part une route qui conduit directement au Vascello; cette route a deux cent cinquante pas de longueur, environ.
Puis le chemin se divise.
Le rameau principal descend à droite, longeant les jardins de la villa Corsini, environnés de murs, et va rejoindre la grande route de Civita-Vecchia.
Le rameau secondaire, cessant d’être un chemin public pour devenir une allée de jardin, conduit directement à la villa Corsini, distante de trois cents mètres. Cette allée est flanquée, de chaque côté, par de hautes et épaisses haies de myrtes.
Un troisième rameau tourne à gauche, et, comme le premier, côtoie, du côté opposé, la haute muraille du jardin Corsini.
La villa Vascello est une grande et massive fabrique à trois étages, environnée de jardins et de murs. A cinquante pas d’elle se trouve une petite maison, de laquelle on peut faire feu contre les fenêtres de la villa Corsini.
Sur le chemin à gauche, à cent pas de l’endroit où il se sépare de la route, il y a deux petites maisons, l’une derrière le jardin même de la villa Corsini, l’autre à vingt pas plus avant.
La villa Corsini, placée sur une éminence, domine tous les environs; la position en est très-forte, attendu que, si on l’attaque tout simplement et sans faire quelques ouvrages d’approche, on est forcé de passer par la grille qui se trouve à l’extrémité du jardin et de subir, avant d’arriver à la villa, le feu concentré que l’ennemi, abrité par les haies, par les vases, par les parapets, par les statues et par la maison même, fait sur le point où les murs du jardin viennent se rejoindre à angle aigu, ne laissant entre eux d’autre ouverture que celle de la porte.
Ce terrain est partout très-accidenté et, au delà de la villa Corsini, présente beaucoup de points favorables à l’ennemi, qui, couché dans ses plis ou abrité par des bouquets de bois, peut placer des réserves à l’abri du feu des assaillants, en supposant qu’il soit forcé de quitter la maison.
Quand j’arrivai à la porte Saint-Pancrace, la villa Pamphili, la villa Corsini et la villa Valentini étaient prises.
Le Vascello seul était resté en notre pouvoir.
Or, la villa Corsini prise, c’était pour nous une perte énorme; tant que nous étions maîtres de la villa Corsini, les Français ne pouvaient pas tirer leurs parallèles.
A tout prix, il fallait donc la reprendre; c’était pour Rome une question de vie et de mort.
Les feux se croisaient entre les canonniers des remparts, les hommes du Vascello et les Français de la villa Corsini et de la villa Valentini.
Mais ce n’était ni une fusillade, ni une canonnade qu’il fallait, c’était un assaut, un assaut terrible mais victorieux, qui nous rendît la villa Corsini.
Je m’élançai au milieu de la route, m’inquiétant peu si mon puncho blanc et mon chapeau à plumes allaient servir de cible aux tirailleurs français, et, de la voix et du geste, j’appelai tous les hommes disposés à me suivre.
Officiers et soldats semblèrent sortir de dessous terre.
En un instant, j’eus auprès de moi Nino Bixio, mon officier d’ordonnance; Daverio, que je croyais, d’après mon ordre, resté via Carroze; Marina, le commandant ordinaire de mes lanciers; enfin Sacchi et Marochetti, mes vieux compagnons de guerre de Montevideo. Ils rallièrent les débris des bersaglieri bolonais, se mirent à la tête de la légion italienne, et s’élancèrent les premiers, entraînant les autres après eux.
Rien ne put arrêter leur élan: la villa Corsini fut reprise; mais, avant d’y arriver, tant d’hommes étaient restés sur la route qu’il avait fallu parcourir, que ceux qui y étaient entrés ne purent résister aux nombreuses colonnes qui vinrent les assaillir.
Ils furent obligés de reculer.
Mais, pendant cette charge, d’autres étaient venus, d’autres se joignirent à eux; les chefs, furieux de leur échec, demandaient à marcher de nouveau. Marina, qui avait reçu une balle à travers le bras, levait ce bras ensanglanté, en criant: «En avant!» Je livrai, pour seconder ces vaillants soldats, tout ce que je pus d’hommes du Vascello; la charge sonna, et la villa Corsini fut reprise.
Un quart d’heure après, elle était reperdue et nous coûtait un sang précieux.
Marina, comme je l’ai dit, était blessé au bras; Nino Bixio avait reçu une balle dans le flanc; Daverio était tué.
Au moment où j’exigeais de Marina qu’il allât se faire panser, où je faisais emporter Bixio, Manara, qui était accouru du campo Vaccino, malgré les ordres contradictoires qu’il avait reçus, était déjà près de moi.
—Fais sortir tes hommes, lui dis-je; tu vois bien qu’il faut que nous reprenions cette bicoque.
Sa première compagnie, commandée par le capitaine Ferrari, ancien aide de camp du général Durando, était déjà déployée en tirailleurs hors de la porte Saint-Pancrace. Ferrari était un brave qui avait fait avec nous la double campagne de Palestrina et de Velletri; à Palestrina, il avait été blessé d’un coup de baïonnette à la jambe, mais il était guéri.
Manara fit sonner le rappel à son trompette; Ferrari rallia ses hommes et vint prendre les ordres de son colonel.
Il fit mettre la baïonnette au bout du fusil, fit sonner la charge et s’élança en avant.
Au moment où il arriva à la grille, c’est-à-dire à trois cents mètres du casino, une grêle de balles commença à pleuvoir sur lui et ses hommes.
Il n’en continua pas moins de s’avancer, tête baissée, sur la villa, qui grondait et jetait des flammes comme un volcan, lorsque son lieutenant Mangiagalli, le tirant par le bas de sa tunique, lui cria:
—Capitaine! mais, capitaine, vous ne voyez donc pas que nous ne sommes plus que nous deux?
Ferrari, pour la première fois, regarda en arrière: vingt-huit de ses hommes, sur quatre-vingts, étaient couchés autour de lui, tués ou blessés.
Les autres avaient battu en retraite.
Mangiagalli et lui en firent autant.
Manara était furieux que, sous mes yeux, le reste de sa compagnie eût abandonné ses deux officiers.
Il appela la seconde compagnie, commandée par le capitaine Henri Dandolo, noble et riche Milanais de race vénitienne, comme l’indique son nom ducal. Il y réunit les débris de la première, et cria:
—En avant, les Lombards! Il s’agit de se faire tuer ou de reprendre cette villa. Songez que Garibaldi vous regarde.
Ferrari fit signe qu’il avait un mot à dire.
—Allons, parle! fit Manara.
—Général, me dit Ferrari, ce que je vais vous dire n’est pas dans l’espérance de diminuer le danger, mais dans celle de réussir. Je connais les localités, j’en sors, et vous avez vu que j’ai plus hésité à en sortir qu’à y entrer.
Je lui fis de la tête un signe d’assentiment.
—Eh bien, voici ce que je propose: au lieu de suivre l’allée et d’attaquer de front, nous nous glisserons, la compagnie Dandolo à gauche, la mienne à droite, derrière les haies de myrtes. Une pierre, jetée par moi à la compagnie Dandolo, lui apprendra que mes hommes sont prêts; une pierre, lancée de son côté, sera sa réponse; alors nos huit trompettes sonneront à la fois, et nous nous élancerons à l’assaut, du pied même de la terrasse.
—Faites comme vous voudrez, répondis-je, mais reprenez-moi cette bicoque.
Ferrari partit à la tête de sa compagnie, et Dandolo à la tête de la sienne.
Je les fis suivre par le capitaine Hoffstetter et par une cinquantaine d’étudiants, chargés d’occuper la maison de gauche dont j’ai déjà parlé, et qui fut plus tard connue sous le nom de la maison brûlée.
Au bout de dix minutes, j’entendis les trompettes et, presque aussitôt, la fusillade.
Voici ce qui se passait:
Les deux compagnies, protégées par les haies et par les vignes, avaient, en effet, pénétré, comme l’espérait Ferrari, sans être vues ni entendues, jusqu’à une quarantaine de pas de la terrasse.
Là, les signaux avaient été échangés, les trompettes avaient retenti, et mes braves bersaglieri s’étaient élancés à l’assaut.
Mais, de la terrasse, du grand salon du premier étage, de l’escalier circulaire qui y conduisait, de toutes les fenêtres enfin, un feu effroyable était sorti.
Dandolo avait été renversé, le corps traversé d’une balle; le lieutenant Sylva était blessé près du capitaine Ferrari; le sous-lieutenant Mancini recevait, presque en même temps, deux balles, l’une à la cuisse, l’autre au bras.
Et cependant, conduits par leur capitaine Ferrari, Dandolo étant tué, les bersaglieri, par un suprême effort, continuaient de marcher en avant; ils avaient escaladé la terrasse et repoussé les Français jusqu’à l’escalier circulaire de la villa.
Là moururent leurs efforts; ils avaient les Français à la fois de front et sur les flancs; on tirait sur eux presque à bout portant, et chaque balle renversait son homme.
Je les voyais s’acharner et tomber inutilement; je compris qu’ils se feraient tuer jusqu’au dernier sans résultat.
Je fis sonner la retraite.
J’avais deux mille hommes, les Français en avaient vingt mille; je prenais le casino Corsini avec une compagnie, ils le reprenaient avec un régiment.
C’est que, comme moi, les Français comprenaient parfaitement l’importance de la position.
Mes bersaglieri revinrent à moi; ils avaient laissé quarante morts dans le jardin de la villa; presque tous étaient blessés.
Il fallait attendre de nouvelles troupes.
J’envoyai Orrigoni et Ugo Bassi parcourir la ville, avec charge de m’envoyer tout ce qu’ils rencontreraient; je voulais, pour l’acquit de ma conscience, tenter un dernier, un suprême effort.
Je fis mettre les hommes à l’abri derrière le Vascello.
Au bout d’une heure, à peu près, m’arrivèrent, pêle-mêle, des compagnies de la ligne, des étudiants, des douaniers, le reste des bersaglieri lombards, et des fragments de différents corps.
Au milieu d’eux était Marina à cheval, avec une vingtaine de lanciers qu’il me ramenait.
Il était allé se faire panser et revenait prendre part à l’action.
Alors, je sortis du Vascello avec un petit groupe de dragons; à ma vue, les cris de «Vive l’Italie! Vive la république romaine!» éclatèrent, le canon tonna des murailles, et les boulets, passant au-dessus de notre tête, annoncèrent aux Français une nouvelle attaque; et, tous ensemble, sans ordre, pêle-mêle, Marina à la tête de ses lanciers, Manara à la tête de ses bersaglieri, moi à la tête de tous, nous nous élançâmes sur, je ne dirai pas l’imprenable, mais l’intenable villa.
Arrivés à la porte, tous ne purent entrer; le torrent s’écoula à droite et à gauche; ceux qui furent écartés ainsi se répandirent en tirailleurs aux deux flancs du casino; d’autres escaladèrent les murs et sautèrent dans le jardin de la villa; d’autres, enfin, poussèrent jusqu’à la villa Valentini, la prirent et y firent des prisonniers.
Là, je vis se passer sous mes yeux une chose incroyable: Marina, suivi de ses lanciers, faisait tête de colonne; l’intrépide cavalier dévora le terrain, franchit la terrasse et, arrivé au pied de l’escalier, mettant ses éperons dans le ventre de son cheval, il lui fit sauter les degrés au galop, si bien qu’un instant il apparut, sur le palier qui conduisait au grand salon, pareil à une statue équestre.
Cette apothéose ne dura qu’une minute; une fusillade à bout portant renversa le cavalier; le cheval tomba sur lui, percé de neuf balles.
Manara venait par derrière, conduisant une charge à la baïonnette, à laquelle rien ne résista; un instant, la villa Corsini fut à nous.
L’instant fut court, mais sublime.
Les Français, réunissant toutes leurs réserves, donnèrent tous ensemble; avant même que j’eusse pu réparer le désordre inséparable de la victoire, le combat recommença plus acharné, plus sanglant, plus mortel: je vis repasser près de moi, repoussés par ces deux puissances irrésistibles de la guerre, le fer et le feu, ceux que j’avais vus passer un instant auparavant. On emportait les blessés, parmi eux le brave capitaine Rozat.
—J’ai mon compte, me dit-il en passant devant moi.
Il me montra sa poitrine ensanglantée.
J’ai vu de bien terribles combats, j’ai vu nos combats de Rio-Grande, j’ai vu la Boyada, j’ai vu le Salto San-Antonio, je n’ai rien vu de pareil à la boucherie de la villa Corsini.
Je sortis le dernier, mon puncho criblé de balles, mais sans une seule blessure.
Dix minutes après, nous étions rentrés dans le Vascello, dans la ligne de maisons qui nous appartenaient, et le feu recommençait de toutes les fenêtres sur la villa Corsini.
Il n’y avait plus rien à faire.
Cependant, le soir, une centaine d’hommes, conduits par Émile Dandolo, le frère du mort, et par Goffredo Mameli, jeune poëte génois de la plus grande espérance, vinrent me demander de faire une dernière tentative.
—Faites, leur dis-je, pauvres enfants; c’est peut-être Dieu qui vous inspire.
Ils partirent et revinrent, après avoir perdu la moitié des leurs.
Émile Dandolo avait la cuisse traversée; Mameli était blessé à la jambe.
Nous avions fait des pertes terribles.
La légion italienne avait, morts ou blessés, cinq cents hommes hors de combat.
Les bersaglieri, qui n’avaient eu que six cents hommes engagés, eurent cent cinquante morts.
Toutes les autres pertes furent dans la même proportion. La perte entière de ma division de quatre mille hommes fut de mille, parmi lesquels cent officiers.
Le soir, Bertani, dans son rapport, me compta cent quatre-vingts officiers blessés, tant à la villa Corsini qu’à la porte du Peuple; les bersaglieri seuls eurent deux officiers tués et onze blessés.
Les officiers tués furent: le colonel Daverio, le colonel Marina, le colonel Pollini, le major Ramorino, l’adjudant-major Peralta, le lieutenant Bonnet, le lieutenant Cavalleri, Emmanuel, le sous-lieutenant Grani, le capitaine Dandolo, le lieutenant Scarani, le capitaine Davio, le lieutenant Sarete, le lieutenant Cazzaniga.
Il y eut, dans cette journée, des traits de courage et de dévouement admirables.
Dans la dernière charge, Ferrari et Mangiagalli, qui n’avaient pas pu entrer avec nous, se jetèrent, avec quelques hommes qui les suivirent, sur la villa Valentini.
Là, ils eurent à surmonter la résistance la plus acharnée: ils combattirent d’escalier en escalier, de chambre en chambre, non plus avec les fusils,—les fusils étaient devenus inutiles, mais avec le sabre. Celui de Mangiagalli se brisa à la moitié de la lame; mais, avec le tronçon, il continua de frapper et frappa si bien, Ferrari frappant de son côté, qu’ils restèrent maîtres de la villa Valentini.
Le sergent-fourrier Monfrini, âgé de dix-huit ans, avait eu la main droite percée d’un coup de baïonnette; il alla se faire panser et, un instant après, revint prendre son rang.
—Que viens-tu faire ici? lui cria Manara. Blessé comme tu l’es, tu n’es bon à rien.
—Je vous demande pardon, mon colonel, répondit Monfrini, je fais nombre.
Ce brave jeune homme fut tué.
Le lieutenant Bronzelli, sachant que son soldat d’ordonnance, auquel il portait une grande affection, était tombé mort à la villa Corsini, prit quatre hommes résolus, rentra la nuit dans la villa et enleva le cadavre de son ami, qu’il enterra religieusement.
Un soldat milanais, d’Alla Longa, vit tomber le caporal Fiorani, blessé à mort; c’était au moment où nous étions repoussés. Il ne voulait pas laisser son corps aux mains des Français. Il le chargea mourant sur ses épaules. Au bout de vingt pas, une balle l’atteignit lui-même, et il tomba mort près du mourant.
La douleur du lieutenant Émile Dandolo attrista toute l’armée. J’ai dit qu’il était, avec Mameli, venu me demander de faire une dernière charge, et que je leur avais accordé leur demande.
Dandolo pénétra dans la villa Corsini, mais il ne s’occupa que d’une chose, de son frère; il le croyait blessé seulement ou prisonnier. Au milieu du feu, il cria à ses compagnons: «Voyez-vous mon frère?» et, ne s’inquiétant pas de lui-même, il s’approchait des blessés et des morts, interrogeant les blessés, examinant les morts.
Sur ces entrefaites, il reçut une balle à travers la cuisse et tomba.
Ses compagnons l’emportèrent.
Conduit à l’ambulance, il y fut pansé; une fois pansé, il prit un bâton pour se soutenir et, tout en boitant, se remit à la recherche de son frère. Il entra dans la maison où était Ferrari; là aussi était le cadavre d’Henri Dandolo. Ferrari, se sentant trop faible pour assister aux éclats d’une douleur comme celle qu’il pressentait, jeta un manteau sur le mort.
Émile entra, interrogea, insista; tous répondirent qu’Henri Dandolo avait été blessé; que, selon toute probabilité, il était prisonnier; mais nul ne voulut dire qu’il était mort.
Enfin, comme il fallait que, tôt ou tard, Émile Dandolo sût la fatale nouvelle, on décida, à force d’instances, Manara à la lui annoncer. Au moment où le jeune lieutenant passait devant une des petites cassines prises par les Français, Manara lui fit signe d’entrer.
Tous ceux qui étaient dans la chambre s’éloignèrent.
—Ne cherche pas ton frère plus longtemps, mon pauvre ami, lui dit Manara en lui prenant la main; c’est moi qui désormais serai ton frère.
Émile tomba immédiatement à terre, foudroyé plus encore par la terrible nouvelle qu’affaibli par le sang perdu et par la douleur de sa blessure.
Deux jeunes filles se trouvèrent tout à coup en face de leur père, que l’on rapportait mort; l’une d’elles tomba évanouie sur le cadavre et se releva folle.
Une mère, voyant son fils expirer, ne put verser une larme; seulement, trois jours après, elle était morte.
Tout au contraire, un père, dont je cacherai le nom pour ne pas le dénoncer à la haine des prêtres, ayant son premier fils frappé et près de mourir, m’amena le second, âgé de treize ans, en me disant:
—Apprends-lui à venger son frère.
Son aïeul, le vieil Horace, n’eût pas fait mieux.
XVIII
LE SIÉGE
Craignant un assaut pour le lendemain, je chargeai Giaccomo Medici de la défense de toute notre ligne avancée, qui se composait maintenant du Vascello et de trois ou quatre baraques reprises par nous sur les Français.
Puis je passai la nuit à organiser nos moyens de défense.
Il ne s’agissait plus de sauver Rome. Du moment où une armée de quarante mille hommes, traînant trente-six pièces de canon de siége, peut faire ses travaux d’approche, la prise d’une ville n’est plus qu’une question de temps.
Il faut un jour ou l’autre qu’elle tombe; le seul espoir qui lui reste est de tomber glorieusement.
J’établis, le même soir, mon quartier général dans le casino Savorelli, qui, s’élevant par-dessus les remparts, domine la porte Saint-Pancrace et permet de voir tout ce qui se passe dans le Vascello, dans la villa Corsini et dans la villa Valentini.
Il est vrai que j’étais à une demi-portée de carabine des tirailleurs français. Mais qui ne risque rien n’a rien.
Je chargeai un brave carettiere de me trouver des travailleurs et de s’occuper de toutes les petites douceurs dont mes hommes pouvaient avoir besoin pendant la fatigue, verre de vin et goutte d’eau-de-vie. C’était un brave patriote qui, plus tard, paya cher son patriotisme; il s’appelait Ciceravacchio de son surnom, et de son nom Angelo Brunetto.
Jamais il ne voulut recevoir un sou, ni pour ses travaux ni pour ses fournitures.
Il y a des hommes en ce monde dans l’âme desquels Dieu souffle une dose plus grande de perfectibilité. Dans les jours tranquilles, ils travaillent au soulagement ou à l’instruction de l’humanité, et ils s’efforcent à rendre facile la marche du progrès; alors ils s’appellent Gutenberg, Vincent de Paul, Galilée, Vico, Rousseau, Volta, Filangieri, Franklin.
En temps de calamité, on les voit tout à coup surgir, guider les masses et s’exposer avec fermeté au choc des fortunes contraires. Alors la reconnaissance du monde les désigne sous les noms d’Arnoldo de Mescia, de Savonarole, de Cola di Riezzo, de Masaniello, de Joseph de Lesi et de Ciceravacchio.
Ces hommes-là naissent toujours pauvres dans la classe populaire, de cette classe qui, dans les époques désastreuses, est toujours la privilégiée de la souffrance; mais, en gémissant, elle médite; en rêvant, elle espère; en souffrant, elle travaille.
Angelo Brunetto, je l’ai dit, était un de ces êtres; rien ne lui a manqué pour la consécration de la mission reçue, pas même le martyre.
Pendant tout le siége de Rome, il fut le drapeau vivant du peuple. Applaudi, recherché, accueilli par ses compagnons comme une autorité, il était le véritable primus inter pares; mais, malgré ses triomphes, il n’en resta pas moins modeste, vivant comme il avait toujours vécu; franc, loyal, honnête, il devait son aisance à son travail, l’affection de ses concitoyens à son affable probité, et l’estime du pape lui-même, auquel il rendit de grands services au jour des émeutes, à sa charité pour les puissants, une des vertus les plus rares chez les faibles, quand ils sont appelés à prendre la place des forts.
Il était né à Rome en 1802, dans le quartier de Rijutta. Comme il était gros, gras et rubicond dans son enfance, sa mère lui donna le sobriquet de Ciceravacchio, ce qui, dans le patois du peuple romain, veut dire florissant, plein de santé.
En grandissant, cette vigueur promise par l’enfant se développa chez l’homme. C’était le titre que Brunetto reproduisait le plus fréquemment. Il avait, lorsque je le connus en 1849, toute une barbe blonde qui commençait à grisonner, des cheveux longs et bouclés, le cou gros et court, la poitrine large, la taille haute, le port assuré. Jamais un malheureux, entrant chez lui la main étendue, n’en sortit la main vide; mais aussi, jamais ne vit-on son nom sur ces listes de souscription bien plus destinées à glorifier les souscripteurs qu’à soulager les malheureux.
Dans les inondations du Tibre, toujours si fréquentes à Rome, le premier toujours il se faisait batelier pour porter des vivres et des paroles de consolation à ses compatriotes emprisonnés par les flots. Le brave homme m’adorait. Quand j’avais besoin de travailleurs pour les officiers du génie, je n’avais qu’à lui faire un signe: il arrivait avec deux cents, trois cents, quatre cents hommes; je lui donnais, sur le ministère, des bons dont il ne toucha point un seul. A mon départ de Rome, il me suivit avec ses deux enfants, prit, avec Ugo Bassi, terre à la Messola, puis s’achemina avec ses deux fils dans une direction opposée à la mienne.
A sa date, je raconterai son double martyre comme père et comme citoyen.
J’ai nommé deux ou trois fois notre chapelain Ugo Bassi. Consacrons aussi quelques pages à celui-là. Elles sont à leur place le soir et la nuit d’une bataille qui avait donné une si rude besogne à sa douce piété.
Pour nos blessés, Ugo Bassi, jeune, beau, éloquent, était véritablement l’ange de la mort.
Il avait tout à la fois la naïveté d’un enfant, la foi d’un martyr, la science d’un érudit, le courage calme d’un héros.
Il était né à Cento, d’un père Bolonais, mais, comme André Chénier, d’une mère Grecque. Son prénom était Joseph; mais, en se faisant barnabite, il s’était imposé celui de Ugo, en souvenir, sans doute, de notre poëte patriote Ugo Foscolo.
Il était donc de race latine et hellénique à la fois, les deux races les plus belles et les plus intelligentes du monde. Il avait les cheveux bruns et roulés en anneaux naturels, les yeux brillants comme le soleil, tantôt calmes, tantôt fulgurants, la bouche souriante, le cou blanc et long, les membres agiles et robustes, le cœur de feu pour la gloire et le danger, les instincts doux et honnêtes, l’esprit élevé, chaud, rapide, fait à la fois pour les pieuses contemplations de l’anachorète et les ardeurs irrésistibles de l’apostolat.
Ses études furent, non point un labeur, mais une conquête. Il enleva au pas de course la littérature, la science des arts, et, comme le miroir de toute science, il savait par cœur le poëme entier de Dante. Six mois lui suffirent pour apprendre le grec; quant au latin, il le parlait comme sa langue maternelle et faisait des vers dans le genre de ceux d’Horace; il écrivait au courant de la plume l’anglais et le français, et, quand les événements le conduisaient au milieu de nos combats, il portait constamment sur lui Shakspeare et Byron. Le tragique anglais et le poëte qui mourut à Missolonghi écoutaient les patriotiques pulsations de son cœur.
Il était, en outre, peintre et musicien.
De même que j’avais cru au pape Pie IX, Ugo Bassi y crut de son côté.
Pie IX succédait à Grégoire XVI, Pie IX donnait l’amnistie, Pie IX promettait des réformes, Pie IX était porté au ciel par tous les Italiens, admiré par les étrangers, imité par les autres princes de l’Italie.
Le 25 mars 1848, la croisade partit de Rome; les augures paraissaient annoncer tous l’unification de l’Italie.
Sa route fut un triomphe perpétuel. Des champs les plus lointains accourait la dure race latine. Elle venait chercher et reportait l’heureuse nouvelle que l’Italie était arrivée au jour de la résurrection, et que son peuple, au front à la fois mouillé de sueur et de sang, allait enfin être libre.
Ugo Bassi était à Ancône, où il prêchait le carême. La première légion de volontaires y arriva; Ugo la harangua sur la place, et, prenant argument du malheureux état dans lequel il voyait leurs armes et leurs vêtements, il idéalisa de sa puissante parole leur misère, dont nos ennemis faisaient une raillerie.
Deux jours après, il se joignait à la croisade, et partait avec elle, comme deuxième chapelain des volontaires romains.
Bassi, comme Gavazzi, son ami, était la providence de l’armée. Non-seulement son éloquence poussait les Italiens à l’amour de l’Italie et au dévouement pour elle, mais encore elle tirait des coffres les plus rebelles de nombreuses et riches offrandes. A Bologne, il fit des miracles: les riches donnaient de l’argent par milliers; les femmes, leurs bijoux, leurs boucles d’oreilles, leurs bagues.
Une jeune fille, n’ayant rien à lui donner, coupa sa magnifique chevelure et la lui offrit.
Il avait assisté à tous nos combats et à tous nos dévouements, à Cornuda, à Trévise, à Venise.
Sœur de charité, apôtre, soldat intrépide, ce fut surtout au combat de Trévise, où mourut son ami et son compatriote, le général Guidotti, qu’il montra toutes les vertus de son cœur. Une balle lui mutila la main, le bras gauche, et lui ouvrit une large blessure dans la poitrine. Encore pâle et souffrant de cette cruelle blessure, on le vit, au combat de Mestre, un drapeau à la main, montant le premier et sans armes à l’assaut du palais Bianchini.
Bassi accompagna la légion italienne dans toutes ses pérégrinations. Sa parole puissante fascinait les masses, et, si Dieu avait marqué un terme aux malheurs de l’Italie, la voix de Bassi, comme celle de saint Bernard, eût entraîné les populations sur les champs de bataille. Si l’Italie jamais vient à l’union, que Dieu lui rende la parole d’un Ugo Bassi! Quand Rome fut tombée, quand il ne me resta plus que l’exil, la faim, la misère, Ugo n’hésita point un instant à m’accompagner. Je le reçus dans ma barque à Cesenatia, et il partagea avec moi le dernier sourire du destin, son sourire d’adieu!
Dans cette barque, que je guidai moi-même, étaient Anita, Ugo Bassi, Ciceravacchio et ses deux fils. Tous sont morts, et de quelle façon! O morts sacrés, je raconterai votre martyre!
Le nom d’Ugo Bassi sera le mot d’ordre des Italiens au jour de la délivrance.
Mais je me suis laissé entraîner bien loin de mon but.
Revenons au siége de Rome.
Dans la nuit du 4 juin, tandis que nos adversaires simulaient une attaque sur la porte Saint-Pancrace, la tranchée fut ouverte à trois cents mètres de la place, et deux batteries de siége furent dressées, l’une à cent mètres en arrière de la parallèle, pour éteindre le feu du bastion no 6, l’autre à la droite de la parallèle, pour faire face à la batterie romaine de Vestaccio et de Saint-Alexis. La parallèle s’appuyait à droite à des hauteurs inattaquables, à gauche à la villa Pamphili.
Dès le point du jour, j’avais fait appeler Manara, et je l’avais prié de résigner son titre de colonel des bersaglieri, pour accepter le grade de mon chef d’état-major. C’était lui demander un grand sacrifice, je le savais; mais Manara était plus apte que qui que ce fût à cette fonction. Il était d’une valeur exemplaire, d’une rare tranquillité d’âme au milieu du danger, d’un coup d’œil sûr dans le combat; il avait fait de ses bersaglieri les troupes les mieux disciplinées de l’armée. Il parlait quatre langues; enfin, son aspect avait cette dignité qui convient aux grades élevés. Il accepta.
Le reste de mon état-major se composait des majors Cenni et Bueno, des capitaines Caroni et Davio, de deux Français, excellents officiers, nommés Pilhes et Laviron; du capitaine Ceccadi, qui, pendant ses services en Espagne et en Afrique, avait mérité la croix d’Espagne et la croix de la Légion d’honneur; de Silco et de Stagnetti, qui, à Palestrina, conduisait les émigrés; du lieutenant de cavalerie Gili, du courrier Giannuzzi, et finalement d’un membre de l’Assemblée, le capitaine Cessi.
Manara organisa d’abord l’état-major dans l’intérieur: tout le monde voulait demeurer avec moi à la villa Savorelli; nous avions la vue de la campagne, et rien ne se passait qui ne fût sous nos yeux.
Il est vrai que la distraction n’était pas sans danger. Comme on savait que la villa Savorelli était mon quartier général, boulets, obus et balles, tout était pour moi. C’était surtout lorsque je montais, pour mieux voir, sur le petit belvédère qui dominait la maison, que la chose devenait curieuse. C’était une véritable grêle de balles, et je n’ai jamais entendu tempête avec pareils sifflements. La maison, secouée par les boulets, remuait comme dans un tremblement de terre. Souvent, pour donner du travail aux artilleurs et aux tirailleurs français, je me faisais servir à déjeuner sur ce belvédère, qui n’avait d’autre protection qu’un petit parapet en bois. Alors j’avais, je vous en réponds, une musique qui me dispensait de faire venir celle du régiment.
Ce fut bien pis quand je ne sais quel mauvais plaisant de l’état-major s’amusa à arborer au paratonnerre qui surmontait la petite terrasse une bannière, où étaient écrits en grosses lettres ces mots: