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Mémoires de Garibaldi, tome 2/2 cover

Mémoires de Garibaldi, tome 2/2

Chapter 22: XX LA FIN
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About This Book

A first-person memoir recounts a sequence of campaigns and personal adventures, emphasizing naval engagements, hazardous river passages, and arduous retreats. Vivid action episodes describe combats, improvised defenses, escapes under pursuit, and the casualties and hardships suffered by fighters. Interwoven reflections address honor, leadership, solidarity among companions, and the moral choices faced in extremity. The work balances tactical and travelogue detail with introspective commentary, providing an immediate, episodic portrayal of conflict, endurance, and survival.

BONJOUR, CARDINAL OUDINOT!

Le quatrième ou cinquième jour que je donnais cette distraction aux tirailleurs et aux artilleurs français, le général Avezzana vint me voir, et, ne trouvant pas les fenêtres du salon à une hauteur suffisante, il me demanda si je n’avais pas quelque lieu plus élevé d’où il pût regarder dans la plaine.

Je le conduisis à mon belvédère.

Sans doute les Français voulurent lui faire honneur; car à peine y étions-nous, que la musique commença.

Le général regarda fort tranquillement les avant-postes ennemis, puis descendit sans rien dire.

Le lendemain, je trouvai mon belvédère blindé avec des sacs de terre. Je demandai qui avait donné cet ordre.

—Le ministre de la guerre, me répondit-on.

Il n’y avait pas moyen d’aller contre un ordre du ministre de la guerre.

Cette rage des artilleurs français de cribler mon pauvre quartier général de boulets, de balles et d’obus, amenait parfois des scènes amusantes.

Un jour, c’était le 6 ou 7 juin, je crois, mon ami Vecchi, qui était tout à la fois acteur et historien du drame que nous représentons, vint me voir à l’heure du dîner; comme j’avais du monde, je m’étais fait envoyer de Rome un dîner tout prêt, dans une caisse de fer-blanc. Je vis que l’aspect de notre menu tentait Vecchi. Je lui offris, en conséquence, de partager notre dîner. Le général Avezzana et Constantino Rita en étaient. Nous nous assîmes à terre dans le jardin. Les boulets secouaient tellement la maison, que, pour manger sur une table, il eût fallu un de ces appareils comme on en met sur les tables des navires, les jours de gros temps. Au beau milieu du dîner, une bombe tombe à un mètre de nous. Tout le monde décampe; Vecchi allait faire comme les autres, mais je le retins par le poignet; il était membre de l’Assemblée.

—Père conscrit, lui dis-je en riant, reste sur ta chaise curule!

La bombe éclata comme j’en étais sûr, c’est-à-dire du côté opposé à celui où nous étions; nous en fûmes quittes pour être couverts de poussière, nous et notre dîner.

Vecchi avait bien fait de profiter du repas que je lui avais offert; nous ne dînions pas tous les jours. Quelquefois les marmitons du restaurant, épouvantés par le bruit des mortiers français, par la fusillade des chasseurs de Vincennes, et surtout par les cadavres qu’ils rencontraient sur leur chemin, s’arrêtaient en route, n’osant aller plus loin; alors le premier venu s’emparait de notre festin et se l’adjugeait. Un jour, un de mes soldats, nommé Casanova, me fit à trois heures du matin un macaroni. Depuis quarante-huit heures, j’avais vécu d’une tasse de café au lait et de deux ou trois bouteilles de bière.

Au reste, c’était toujours à Vecchi qu’arrivaient les aventures dans le genre de celle que je viens de raconter. Un autre jour, comme il avait son rapport à me faire,—depuis deux jours, il était de garde avancée à la vigne Costabili, on nommait ainsi une des cassines que nous avions aux environs de la villa Corsini,—il me trouva dînant, à table. Cette fois, MM. les artilleurs avaient la bonté de me donner un peu de relâche. Devant moi était un risotto des plus appétissants. Je fis une place à Vecchi à côté de moi, et je l’invitai à partager mon dîner.

Mais, comme il allait s’asseoir, Manara l’arrêta.

—N’en fais rien, Vecchi, lui dit-il. Voilà trois jours de suite que les officiers invités par le général sont tués sans avoir le temps de faire leur digestion.

Et, en effet, Davio, Rozat et Panizzi venaient d’être tués dans les conditions signalées par Manara. Mais le fumet du risotto fut plus puissant que la menace de Manara.

—Bon! dit Vecchi, cela cadre à merveille avec une prédiction que l’on m’a faite.

—Laquelle? demanda Manara.

—Dans mon enfance, une bohémienne m’a tiré mon horoscope. Elle m’a prédit que je mourrais à Rome, à l’âge de trente-six ans et très-riche. En 1838, dans un voyage que je fis à pied de Naples à Salerne, près de Sarno, je poursuivis dans un champ de coton une gitana de dix-huit ans, dont je voulais absolument baiser les beaux yeux. Elle se défendit avec son couteau; j’opposai à l’arme offensive une arme défensive: c’était un bel écu tout neuf. En prenant l’écu, elle me prit la main, et m’annonça que je mourrais à Rome, à l’âge de trente-six ans et très-riche. Je suis dans ma trente-sixième année; sans être très-riche, je le suis trop pour un homme qui va mourir. Mais je suis fataliste comme un mahométan. Ce qui est écrit est écrit. Donnez-moi du risotto, général.

Nous rîmes de l’histoire de Vecchi. Mais Manara gardait son sérieux, en disant:

—C’est égal, Vecchi, je ne serai tranquille que quand la journée sera passée.

Puis, se retournant vers moi:

—Pour Dieu, général, dit-il, ne l’envoyez nulle part aujourd’hui!

Cela l’arrangeait ainsi; il était horriblement fatigué d’avoir veillé les deux nuits précédentes, et, après le dîner, il me demanda à se retirer pour prendre un peu de repos.

—Couche-toi sur mon lit, si tu veux, dit Manara, soit qu’il parlât sérieusement, soit qu’il poursuivît la plaisanterie. Au nom de Dieu, je ne veux pas que tu sortes!

Vecchi se jeta sur le lit de Manara.

Une heure après, je voyais des officiers français qui plaçaient des gabions dans la tranchée ouverte vis-à-vis de notre bastion. Je cherchai autour de moi un officier pour diriger contre eux le feu d’une douzaine de tirailleurs.

Je ne sais où j’avais envoyé tout mon monde, mais j’étais seul.

Je pensai au pauvre Vecchi, lequel dormait les poings fermés. J’avais conscience de le réveiller, mais les boulets faisaient un ravage horrible. Je le tirai par la jambe; il ouvrit les yeux.

—Allons, lui dis-je, voilà vingt-quatre heures que tu dors, la prédiction de Manara n’est plus à craindre. Prends-moi une douzaine des meilleurs tireurs et caresse-moi les côtes de ces gaillards-là.

Vecchi, qui est très-brave, ne se fit pas tirer l’oreille. Il prit douze bersaglieri amateurs, et alla s’embusquer avec eux derrière une barricade gabionnée qu’élevait, avec l’aide de sapeurs, un lieutenant d’ordonnance nommé Pozzio.

De là, il commença sur les Français un feu si meurtrier, qu’ils répondirent par des boulets de canon à ses balles ou plutôt à celles de ses bersaglieri.

Une demi-heure après, on vint me dire:

—Vous savez, général, le pauvre Vecchi est tué!

J’éprouvai un coup dans le cœur. J’étais cause de sa mort, et je me la reprochai. Mais, au bout d’une heure, à ma grande joie, je le vis revenir.

—Ah! pardieu! lui dis-je, laisse-moi t’embrasser, je te croyais mort!

—Je n’étais qu’enterré, me répondit-il.

—Comment?

Alors il me raconta qu’un boulet avait coupé un sac de terre, qui s’était répandu sur lui; qu’au même moment ce sac de terre, en se vidant, avait fait perdre leur aplomb aux autres, lesquels étaient tombés à dix ou douze sur sa tête et l’avaient littéralement enseveli.

Mais une chose était arrivée, plus pittoresque que ne l’eût été la mort même de Vecchi. Le même boulet qui l’avait enterré avait été frapper contre la muraille, et, en revenant, avait brisé les reins d’un jeune soldat. Le jeune soldat, placé sur une civière, avait croisé les mains sur sa poitrine, avait levé les yeux au ciel et avait rendu le dernier soupir.

On allait le porter à l’ambulance, lorsqu’un officier s’était précipité sur le cadavre et l’avait couvert de baisers.

Cet officier était Pozzio. Le jeune soldat était Colomba Antonietti, sa femme, qui l’avait suivi à Velletri et avait combattu à ses côtés le 3 juin.

Cela me rappela ma pauvre Anita, qui, elle aussi, était si calme au milieu du feu, et que, bon gré mal gré, j’avais laissée à Rieti.

Elle était enceinte et, au nom de l’enfant qu’elle portait, je l’avais décidée à se séparer de moi.

Le 7, il y eut trêve des deux côtés; c’était le jour de la Fête-Dieu.

Le 9, je commandai une grande sortie pour interrompre les travaux avancés des Français, travaux qui se prolongeaient vers le second bastion de gauche.

A cette fonction furent appelés les douaniers et un bataillon du 5e régiment.

Les bersaglieri, dans ce moment, faisaient le service des cassines, à gauche de la via Visellia, et étaient de garde aux bastions.

Le capitaine Rozat, le même que j’avais vu emporter de la villa Corsini, et qui, en passant près de moi, m’avait crié: «Général, j’ai mon compte!» le capitaine Rozat, dis-je, n’avait reçu qu’une balle morte qui s’était arrêtée sur une côte. Quoique, en bonne conscience, la contusion fût assez rude pour qu’il restât au lit, il s’était levé dès le surlendemain, et, ce jour-là, avait voulu absolument prendre le commandement de la 4e compagnie, destinée au second bastion.

Voyant que la garde de la tranchée malmenait les assaillants, Rozat prit une carabine, et, comme il était excellent tireur, il tira une quinzaine de coups dont plus de la moitié porta.

Ses hommes chargeaient, lui tirait.

Son adresse éveilla la rivalité de quelques chasseurs d’Afrique, qui commencèrent à lui rendre coup pour coup.

Une première balle lui enleva son chapeau; lui, alors, le ramassant, l’agita en l’air en criant:

—Vive l’Italie!

Mais, en ce moment même, une balle lui entra dans la bouche et, lui sortant par la nuque, éteignit ce cri.

Après deux jours d’agonie, il expira.

Dans la journée du 10 juin, je reçus avis du général Roselli que je devais prendre le commandement d’une grande sortie, se composant d’une moitié de l’armée romaine.

Elle devait avoir lieu par la porte Cavallegieri, et avait pour but de reprendre ou la villa Pamphili ou la villa Valentini.

En conséquence, le ministre de la guerre Avezzana me releva dans le commandement de la ligne San-Pancracio, et, avec la légion italienne et le régiment de bersaglieri, je me rendis à la place du Vatican, où devait se compléter, par les régiments Pasi et Mari et la légion polonaise, le corps destiné à cette importante opération.

Je passai à cheval devant le front de chaque corps, j’appelai les commandants au rapport, et leur communiquai le but de la tentative et la façon dont je comprenais l’attaque.

Je fis ensuite passer le mot d’ordre, distribuer les munitions, préparant tout pour l’heure désignée, tandis que les soldats, les yeux fixés sur la lune, la raillaient et l’injuriaient sur la lenteur avec laquelle elle faisait sa route.

Pour éviter une de ces erreurs nocturnes si communes dans ces sortes d’expéditions, où, confondant les amis avec les ennemis, on tire les uns sur les autres, j’ordonnai aux soldats de mettre leur chemise sur leur uniforme. Ce fut une manœuvre qui excita fort la joie du soldat, à cause de l’état dans lequel était, chez quelques-uns, le vêtement interne dont je faisais un vêtement extérieur.

A dix heures du soir, on ouvrit la porte, et la légion polonaise, commandée par Hoffstetter, qui a laissé un excellent journal du siége de Rome, sortit faisant l’avant-garde; venait ensuite la légion italienne, à la tête de laquelle était le colonel Manara. Elle était suivie des régiments de bersaglieri Passi et Masi.

Masi commandait l’arrière-garde.

A peine fus-je dans la campagne, que je reconnus avoir fait une fausse manœuvre en ordonnant de mettre les chemises sur les uniformes. Nos hommes étaient visibles comme en plein jour; ils n’eussent pas fait cent pas, que les Français auraient cru qu’ils allaient être attaqués par une armée de fantômes.

J’ordonnai d’enlever les chemises. Il va sans dire que pas un soldat ne prit la peine de remettre la sienne dans l’endroit d’où il l’avait tirée.

Je chevauchais sur le flanc de la légion italienne, lorsque quelques soldats qui portaient une échelle, passant près d’une villa, voulurent s’assurer qu’elle était bien réellement aussi abandonnée qu’elle en avait l’air. Ils dressèrent leur échelle contre une des fenêtres du premier étage. Le régiment s’arrêta pour voir le résultat de la perquisition, laissant l’avant-garde continuer le chemin.

Cinq ou six hommes montèrent à l’échelle.

Tout à coup, un échelon se brise sous les pieds de celui qui était le plus élevé; il tombe sur le second, le second tombe sur le troisième, et tous, avec un épouvantable fracas, tombent à terre.

Dans la chute, deux fusils partent.

L’avant-garde, commandée par Hoffstetter et par Sacchi, deux de mes plus braves officiers, se croit surprise par les Français qu’elle va pour surprendre. Elle est envahie par une terreur panique: elle se rompt derrière Hoffstetter et Sacchi, lesquels restent isolés avec une vingtaine d’hommes, et revient sur nous d’une course désespérée, renversant du choc tout ce qu’elle rencontre sur son chemin. Manara tente de les arrêter, mais inutilement. Je me jette au milieu d’eux, et frappe en jurant à droite, à gauche, avec mon fouet de gaucho. Rien n’y fait, et je crois que, de la même course, tous mes gaillards seraient rentrés dans Rome, si les bersaglieri, à la tête desquels étaient deux chefs de bataillon et le capitaine Ferrari, n’eussent croisé la baïonnette sur les fugitifs.

Après le bruit qu’avait fait toute cette échauffourée, on ne pouvait pas supposer que les Français ne fussent point sur leurs gardes. Il fallut donc renoncer à l’entreprise.

Quant à moi, j’étais las de frapper sur toute cette canaille, et je rentrai en disant à Manara:

—Cher ami, nous avons eu tort de ne pas mettre les braves bersaglieri à l’avant-garde.

En effet, c’étaient des hommes merveilleux que les bersaglieri, et dont Manara devait être et était fier à bon droit. Lorsque je lui faisais demander un détachement de ses soldats, Manara avait l’habitude de dire:

—Allons, quarante hommes de bonne volonté pour une expédition dans laquelle un quart sera tué et l’autre quart blessé.

Et, malgré le programme, tout le régiment se présentait, si bien que, pour ne pas faire de jaloux, il fallait les tirer au sort.

Le 12, à midi, un bataillon du régiment de l’Union travaillait à exécuter une contre-approche dans la vigne à gauche de la via Vitellia, quand les Français tentèrent de les troubler dans leur travail. Aussitôt les majors Lanzi et Panizzi firent prendre les armes aux travailleurs, au corps de garde, et, avec une témérité incroyable, se lancèrent sur le parapet de la parallèle française. Ils furent accueillis par un feu terrible. Panizzi tomba frappé mortellement. Pietro Lanzi se mit à la tête de ses Bolonais; mais en un instant il eut le même sort que son compagnon, et tomba frappé au bras et à la poitrine. Cependant les autres, conduits par l’officier Meloni, tenaient encore le terrain, impuissants à poursuivre l’attaque, mais criant de toutes leurs forces: «Vive l’Italie!» et donnant ainsi courage à leurs compagnons. Le régiment de l’Union combattit, ce jour-là, avec une admirable valeur: pour ne pas perdre leur temps à recharger leurs armes, ils frappaient tantôt avec la baïonnette, tantôt avec la crosse de leurs fusils. D’autres, comme les Ajax et les Diomède de l’Iliade, prenaient des pavés et les lançaient sur leurs adversaires.

L’exaspération était telle, que le capitaine polonais Vern, qui avait plusieurs croix sur la poitrine, et, parmi ces croix, celle de la Légion d’honneur, gagnée en Afrique, debout sur la barricade, frappant sa poitrine du plat de sa main, criait:

—Ici, ici, tirez ici, sur la croix de la Légion d’honneur!

Une balle le frappa à la tête.

—Plus bas, cria-t-il, plus bas, maladroits!

Une seconde balle l’atteignit; on l’emporta hors de la mêlée. Il en revint et, depuis, alla mourir en Grèce.

J’assistais de mon belvédère à cette affaire. Quoique peu prodigue d’éloges,—ceux qui me connaissent me rendront cette justice,—je crus devoir en faire un rapport au gouvernement.

Le 14 mai au matin, je le crois du moins,—j’écris sans aucun point de repère et je puis me tromper de date,—nous déjeunions à la villa Spada, dans une chambre du troisième étage, avec Sacchi, Bueno et Corcelli; nous étions tous en manches de chemise; moi, un peu soucieux, car je venais de condamner à mort un de nos officiers, un Napolitain qui, pris de terreur dans la nuit, avait abandonné son poste, lorsque nous entendons des pas pressés dans le corridor. La porte s’ouvre; je jette un cri: c’était Anita qui venait me rejoindre, conduite par Orrigoni.

Ces messieurs, reconnaissant ma femme, passent leurs habits et nous laissent.

—Savez-vous à quoi elle s’est amusée, en venant de la via della Corrizi, ici, général? me demanda Orrigoni.

—Non.

—A s’arrêter le long de Saint-Pierre in Montorio pour regarder la batterie française. Tenez, voyez la poussière qui nous couvre tous les deux: c’est celle qu’ont faite les boulets en frappant sur la muraille. Et, comme je lui disais: «Venez donc, mais venez donc! il est inutile de nous faire tuer ici,» elle a répondu: «Mon cher, pour des catholiques, comment trouvez-vous que les Français arrangent les églises?»

Chère Anita! je la serrais contre mon cœur. Il me semblait que tout allait maintenant marcher selon mes désirs.

Mon bon ange était revenu à mes côtés.

Je regrettai de ne pouvoir accorder à Anita la première demande qu’elle me fit, et qui était la grâce de l’officier napolitain; mais il fallait un exemple. Je ne pouvais pas donner de récompenses à Medici pour son admirable conduite au Vascello, je dus donner une punition au lâche pour sa lâcheté.

Il fut fusillé.

XIX
LA SURPRISE

Le 13 juin, les Français avaient commencé un terrible bombardement. Sept batteries, vomissant incessamment le feu, battaient en brèche la face droite du troisième bastion de gauche, la courtine et la face gauche du deuxième bastion. Les autres s’occupaient particulièrement de la villa Spada et de la villa Savorelli, qui menaçait à chaque instant de nous tomber sur la tête, si bien qu’à mon grand regret je me vis, le 20, forcé de transporter mon quartier général au palais Corsini.

Il était impossible que j’y restasse; j’étais trop éloigné des murailles.

Il est vrai que je croyais pouvoir être tranquille. Attaqué tous les jours, tous les jours Medici, que nous appelions l’infatigable, repoussait les attaques et conservait son Vascello et ses cassines.

Je ne saurais trop dire et redire à son éloge que je ne sais pas comment il y a réussi.

Le 20 juin, trois brèches étaient praticables, malgré tout ce que nous avions fait, Manara et moi, pour nous opposer à l’effet des projectiles.

Au reste, je me faisais une fête de l’assaut. C’étaient des adversaires dignes de nous que ceux que nous avions en face de nous. Nous leur avions déjà montré que les Italiens savaient se battre. J’espérais leur montrer là ce que c’était qu’une lutte au couteau et au poignard.

Dans la soirée du 21, le deuxième bataillon de l’Union était de garde au bastion de gauche et à la défense de la brèche, ainsi que deux compagnies du 1er régiment qui devaient être changées. Elles prolongèrent cependant leur service jusqu’au jour, pour meilleure défense du troisième bastion à gauche.

La première et la cinquième compagnie des bersaglieri étaient de service au Vascello; la sixième et la septième, de garde aux approches de gauche, hors de la porte San-Pancracio, d’où s’étendaient nos sentinelles, sur la droite, jusqu’aux murs du casino et à peu de pas de la parallèle française.

Ce service était horriblement dangereux. Il ne se faisait que de nuit, et, un peu avant le jour, tous les postes étaient retirés et la garde de nuit rentrait dans les murs.

Le major Calvandro avait la surveillance extérieure de cette ligne; le colonel Rossi, le service de ronde dans l’intérieur.

Après avoir disposé tous les avant-postes, le major était occupé à donner ses instructions aux capitaines Stambio et Morandoli quand, vers onze heures de la nuit, un certain bruit, pareil à celui de quelque chose qui se brise, se fit entendre vers les bastions nos 2 et 3.

Quelques coups de fusil suivirent ce bruit, et tout rentra dans la nuit et dans le silence.

Qu’était-il arrivé?

Que les Français s’étaient présentés tout à coup devant la brèche, non pas comme un ennemi qui monte à l’assaut, mais comme des soldats qui relèvent une garde.

D’où sortaient-ils? par où étaient-ils venus? quel chemin avaient-ils suivi? Voilà ce qu’il fut toujours impossible de savoir.

Beaucoup soupçonnèrent une trahison.

La sentinelle, interrogée, répondit que les Français étaient sortis de dessous terre et lui avaient ordonné de fuir.

Dans la même nuit, malgré une énergique résistance, le bastion no 7 et la courtine qui l’unit au bastion no 6 tomba, après un sanglant combat, aux mains des Français.

C’était justement le jour précédent que j’avais transporté mon quartier général de la villa Savorelli au palais Corsini. Presque aussitôt l’événement arrivé, je fus prévenu par l’adjudant-major Delai, appartenant au régiment de l’Union.

J’avoue que ma surprise fut grande, et que je ne fus pas des derniers à me ranger à l’avis de ceux qui croyaient à une trahison.

Suivi de Manara et du capitaine Hoffstetter, j’arrivai sur les lieux juste au moment où les bersaglieri, toujours éveillés et toujours prêts, se tenaient déjà réunis dans la rue qui conduit à San-Pancracio.

La légion italienne, prévenue, me suivait au pas de course; deux cohortes du colonel Sacchi venaient ensuite.

Sacchi envoya aussitôt une compagnie reconnaître les lieux; mais, arrivée au second bastion, elle fut contrainte, vu le nombre des Français, de se retirer dans la casa Gallicelli.

La terrible nouvelle était déjà répandue par la ville; le triumvirat, prévenu, fit sonner le tocsin. A ce bruit, chaque maison sembla rejeter ses habitants; en un instant, les rues se remplirent de monde.

Le général en chef Roselli, le ministre de la guerre, tout l’état-major et Marini lui-même accoururent au Janicule.

Le peuple en armes nous entourait et demandait à chasser les Français des murailles.

Le général Roselli et le ministre de la guerre étaient de cet avis; mais je me déclarai contre.

Je craignais la confusion que jetterait dans nos rangs toute cette multitude, l’irrégularité des mouvements, les paniques si communes de nuit chez les gens non habitués au feu, et même, comme nous l’avions vu dans, la nuit du 10, chez les gens qui y sont habitués.

Je demandai donc positivement que l’on attendît au matin.

Au matin, on verrait à quel ennemi l’on avait affaire, cet ennemi fût-il la trahison.

Le jour venu, toute ma division était prête, renforcée des régiments que le général Roselli mettait à ma disposition.

La compagnie des étudiants lombards, qui faisait partie de la légion Medici, était d’avant-garde.

La légion Medici elle-même avait reçu l’ordre de se joindre à nous.

Le canon de nos batteries, tourné sur les bastions occupés, tonnait à la fois de Saint-Pierre in Montorio, du bastion no 8 et de Saint-Alexis.

Les étudiants lombards marchèrent les premiers à l’assaut. Quoique foudroyés par le feu des Français, ils se précipitèrent à la baïonnette sur la grand’garde et sur les travailleurs, qu’ils forcèrent à se concentrer dans le casino Barberini.

Les braves jeunes gens étaient déjà sur le terre-plein du casino; mais je venais d’apprendre à quelles forces nous avions affaire. Je vis qu’un second 3 juin allait m’emporter une moitié de ces hommes que j’aimais comme mes enfants. Je n’avais aucun espoir de déloger les Français de leur position; j’allais commander une boucherie inutile.

Rome était perdue, mais elle était perdue après une merveilleuse, une splendide défense. La chute de Rome après un pareil siége était le triomphe de la démocratie dans toute l’Europe.

Puis il me restait cette idée, que je conservais quatre ou cinq mille défenseurs dévoués qui me connaissaient, que je connaissais, et qui répondraient à mon premier appel[5].

[5] La campagne de 1859 et l’expédition de Sicile prouvent que Garibaldi avait raison.

A. D.

Je donnai l’ordre de la retraite, promettant pour cinq heures du soir un autre assaut, que je ne comptais pas plus donner que le premier.

Les étudiants avaient été admirables. Je n’en citerai qu’un exemple.

Un peintre, le Milanais Juduno, fut rapporté percé de vingt-sept coups de baïonnette.

Bertani le sauva, et il se porte aujourd’hui admirablement.

Au reste, pour moi, tout était perdu, provisoirement du moins, non pas du moment que les Français étaient maîtres de nos brèches, mais du moment que le parti qui soutenait la république romaine à la constituante française était vaincu.

Supposez qu’en sacrifiant un millier de braves, j’eusse chassé les Français de leurs positions, comme je les avais chassés au 3 juin de leurs positions de la villa Corsini et de la villa Valentini, comme au 3 juin, ils eussent repris, à force de troupes fraîches, toutes les positions d’où je les chassais.

Et ici je n’avais pas les mêmes raisons de m’obstiner.

La villa Corsini, en notre pouvoir, empêchait les travaux d’approche.

Mais, une fois les travaux d’approche exécutés, une fois les brèches faites, qui pouvait empêcher la prise de Rome?

Rien.

Avant la nouvelle de la fuite de Ledru-Rollin et de ses amis en Angleterre, chaque jour où je prolongeai l’existence de Rome était un jour d’espérance.

Après cette nouvelle, la résistance n’était plus qu’un désespoir inutile.

Or, je crus que les Romains avaient assez fait en face du monde pour n’avoir pas besoin de recourir au désespoir.

Les puissances coalisées avaient enfermé la république romaine, c’est-à-dire toute la démocratie de la péninsule, dans les vieilles murailles d’Aurélien.

Nous n’avions plus qu’à rompre le cercle et à porter, comme Scipion, la guerre dans Carthage.

Notre Carthage à nous, c’est Naples.

C’est là qu’un jour nous nous retrouverons face à face, je l’espère, le despotisme et moi.

Dieu fasse ce jour prochain!

XX
LA FIN

D’ailleurs, nous étions surpris, mais pas encore vaincus.

A deux cents pas derrière les murailles s’élève l’antique enceinte Aurélienne. J’ordonnai qu’on la fortifiât du mieux possible. J’avais laissé de côté l’idée d’un assaut; mais je n’en voulais pas moins défendre le terrain pied à pied.

Une batterie de sept pièces fut placée sur le bastion n° 5, et mise, par nos travaux, à couvert du feu des Français.

Elle commença d’agir le 23 au matin, et, secondée par la batterie Saint-Alexis et celle de Saint-Pierre in Montorio, elle croisa de telle façon ses feux sur la brèche, que les Français furent forcés d’abandonner leurs travaux. Le but du génie français était, à peine maître de la brèche, d’établir sur la courtine 6 et 7 une batterie de canons. Notre œuvre, à nous, était d’empêcher cet établissement.

De là les efforts incroyables des Français, de là notre opposition obstinée. Dans la nuit du 23, les Français établirent leur batterie. Dans la matinée du 24, écrasés par nos canons, ils furent forcés de fermer les meurtrières. Ils pensèrent alors à élever deux nouvelles batteries sur les bastions 6 et 7, d’où ils pouvaient éteindre la batterie de Saint-Pierre in Montorio, défendue par ma légion.

En attendant, le général Oudinot, pour montrer, comme il l’avait dit dans ses bulletins, le culte qu’il avait voué à la cité monumentale, depuis le 21 faisait lancer des bombes sur tous les quartiers de la ville. C’était surtout pendant la nuit qu’il employait ce moyen de terreur. Beaucoup tombèrent dans le quartier Transteverin, beaucoup sur le Capitole, quelques-unes sur le Quirinal, sur la place d’Espagne, dans le Corso. Une de ces bombes tomba sur le temple qui couvre l’Hercule de Canova; mais la coupole résista. Une autre éclata dans le palais Spada, et endommagea la fameuse fresque de l’Aurore de Guido Reni. Une autre, plus impie encore, brisa le chapiteau d’une colonne du merveilleux petit temple de la Fortune virile, chef-d’œuvre respecté par les siècles.

Le triumvirat offrit aux familles populaires dont les maisons avaient été renversées un asile dans le palais Corsini.

La tenue du peuple romain dans ces jours d’épreuves fut digne des temps antiques. Tandis que la nuit, poursuivies par la grêle de projectiles qui brisaient les toits de leurs maisons, les mères fuyaient, emportant leurs enfants serrés contre leur poitrine, tandis que les airs s’emplissaient de cris et de lamentations, pas une voix ne parla de se rendre.

Au milieu de tous ces cris, un cri railleur s’élevait de temps en temps lorsqu’un boulet ou un obus renversait un pan de maison:

—Bénédiction du pape!

Le tir merveilleux de nos canons, pendant les journées des 25, 26 et 27 juin, fit taire les batteries élevées par les Français sur la courtine et les bastions occupés. Mais deux batteries françaises, l’une placée sur le bastion no 6 et l’autre hors des murs, ouvrirent le feu contre nos batteries de Sainte-Sabine et de Saint-Alexis. En outre, deux autres batteries placées, l’une sur la courtine et l’autre sur le bastion no 7, ouvrirent à leur tour le feu contre notre batterie de Saint-Pierre in Montorio.

Une cinquième batterie de brèche, placée au pied du bastion no 7 et, par conséquent, à couvert de notre feu, ouvrit le sien sur le flanc du bastion no 8. Une sixième batterie, placée devant l’église Saint-Pancrace, fouettait le bastion no 8 et mon quartier général, la villa Savorelli. Une septième batterie enfin, placée devant la villa Corsini, tonna à la fois contre la pointe Saint-Pancrace, contre la villa Savorelli et contre la muraille Aurélienne.

Je n’ai jamais vu une pareille tempête de flammes, une pareille grêle de mitraille.

Nos pauvres canons en étaient en quelque sorte suffoqués.

Et cependant, je ne puis dire que cela à l’éloge de Medici, le Vascello et les cassines étaient encore occupés.

Le siége du Vascello seul mériterait un historien.

Pendant la soirée du 28, les batteries françaises semblèrent se reposer un instant et reprendre haleine. Mais, dans la journée du 29, elles se remirent à tirer avec une nouvelle rage.

Rome était pleine d’un immense frémissement. La journée du 27 avait été terrible, nos pertes avaient été presque égales à celles du 3 juin. Les rues étaient jonchées d’hommes mutilés. Les travailleurs n’avaient pas plus tôt la pelle ou la pioche à la main, qu’ils étaient coupés en deux par les boulets ou mutilés par les obus.

Tous nos artilleurs, tous, entendez-vous bien, avaient été tués sur leurs canons. Le service de l’artillerie était fait par des soldats de la ligne.

Toute la garde nationale était sous les armes. Il y avait, chose inouïe, une réserve composée de blessés qui, tout ensanglantés, faisaient le service. Et, pendant ce temps, admirable contraste, calme et impassible, l’Assemblée, en permanence au Capitole, délibérait sous les boulets et les balles.

Tant qu’une de nos pièces de canon resta sur ses essieux, elle répondit.

Mais, le 29 au soir, la dernière fut démontée.

Notre feu s’éteignit.

La brèche, faite au bastion no 8 était praticable.

Le mur de la porte Saint-Pancrace et le bastion no 9 croulaient.

La nuit du 29 descendit donc sur Rome pareille à un linceul.

Pour empêcher la réparation de nos brèches, l’artillerie française tonna toute la nuit.

Ce fut une nuit terrible. La tempête du ciel se mêla à celle de la terre. Le tonnerre grondait, l’éclair se croisait avec les bombes; la foudre tomba en deux ou trois endroits, comme pour faire la ville sacrée.

Malgré la fête de Saint-Pierre, les deux armées avaient continué leur duel à mort.

La nuit venue, comme on s’attendait à une attaque dans les ténèbres, toute la ville fut illuminée, tout, jusqu’à la grande coupole du Vatican.

C’est, au reste, l’habitude à Rome, dans la soirée de la fête de Saint-Pierre.

Celui qui, pendant cette soirée, eût arrêté son regard sur la cité éternelle, eût vu un de ces spectacles que le regard de l’homme ne contemple qu’une fois dans le cours des siècles.

A ses pieds, il eût vu s’étendre une grande vallée pleine d’églises et de palais, coupée en deux par les détours du Tibre, qui semblait un Phlégéton; à gauche, un mont, le Capitole, sur la tour duquel flottait au vent le drapeau de la République; à droite, la silhouette sombre du Monte-Mario, où flottaient, au contraire, unis, les drapeaux des Français et du pape; au fond, la coupole de Michel-Ange, se dressant au milieu des nuages toute couronnée de lumière; enfin, comme cadre au tableau, le Janicule et toute la ligne de Saint-Pancrace, illuminée elle aussi, mais par l’éclair des canons et des mousquets.

Puis, à côté de cela, quelque chose de plus grand que le choc de la matière: la lutte du bon et du mauvais principe, du Seigneur et de Satan, d’Arimane et d’Oromaze; la lutte de la souveraineté du peuple contre le droit divin, de la liberté contre le despotisme, de la religion du Christ contre la religion des papes.

A minuit, le ciel s’éclaircit, le tonnerre et les canons se turent, et le silence succéda à l’infernal mugissement;—silence pendant lequel les Français s’approchaient de plus en plus des murailles et s’emparaient de la dernière brèche faite au bastion no 8.

A deux heures du matin, on entendit trois coups de canon, tirés à distance égale.

Les sentinelles crièrent alarme, les trompettes sonnèrent.

Les bersaglieri, toujours prêts, toujours infatigables, sortirent de la villa Spada et accoururent à la porte Saint-Pancrace, laissant deux compagnies de réserve pour garder la villa Spada. Ils enfonçaient jusqu’aux genoux dans la terre détrempée.

Je me mis à leur tête, l’épée nue, entonnant l’hymne populaire de l’Italie.

Dans ce moment, je l’avoue, complétement découragé sur l’avenir, je n’avais qu’un désir, me faire tuer.

Je me jetai avec eux sur les Français.

Que se passa-t-il alors? Je n’en sais rien[6]. Pendant deux heures, je frappai sans relâche. Quand vint le jour, j’étais couvert de sang. Je n’avais pas une seule blessure. C’était un miracle.

[6] Voici comment l’historien Vecchi, l’un des plus courageux défenseurs de Rome, décrit ce combat:

«Nous étions enfermés à la villa Spada, où nous soutenions un effroyable feu de mousquets et de carabines. Nous commencions à manquer de munitions, quand le général Garibaldi parut avec une colonne de légionnaires et quelques soldats du 6e régiment de ligne, commandés par Pasi, décidé qu’il était à frapper un dernier coup, non pas pour le salut, mais pour l’honneur de Rome. Réunis à nos compagnons, nous nous élançâmes sur la brèche, frappant avec des lances, des épées, des baïonnettes: la poudre et les balles manquaient. Les Français, étonnés de ce terrible choc, reculèrent d’abord; mais d’autres survinrent, en même temps que l’artillerie, pointée sur nous, commençait à nous enlever des files tout entières. L’enceinte Aurélienne fut prise et reprise; il n’y avait pas un endroit où poser le pied, si ce n’était sur un mort ou sur un blessé. Garibaldi, pendant cette nuit, fut plus grand que je ne l’avais jamais vu, plus grand que personne ne le vit jamais. Son épée était l’éclair; chaque homme frappé était un homme mort. Le sang d’un nouvel adversaire lavait le sang de celui qui venait de tomber. On eût dit Léonidas aux Thermopyles, Ferruccio au château de la Gavissana. Je tremblais de le voir tomber d’un instant à l’autre; mais non, il resta debout comme le Destin.»

C’est dans cette affaire que le lieutenant Morosini, pauvre enfant qui n’avait pas vingt ans et qui se battit comme un héros, fut tué en refusant de se rendre.

Au milieu de la sanglante mêlée m’arriva un message de l’Assemblée, elle m’invitait à me rendre au Capitole.

Je dois la vie à cet ordre. Je me fusse fait tuer.

En descendant vers la Longara avec Vecchi, lequel était membre de la Constituante, j’appris que mon pauvre nègre Aguyar venait d’être tué.

Il me tenait prêt un cheval de rechange, une balle lui avait traversé la tête. J’éprouvai une terrible douleur; je perdais bien autre chose qu’un serviteur, je perdais un ami.

Mazzini avait déjà annoncé à l’Assemblée le point où nous en étions.

Il ne restait que trois partis à prendre, avait-il dit:

Traiter avec les Français;

Défendre la ville de barricade en barricade;

Ou sortir de la ville, Assemblée, triumvirat et armée, en emportant avec soi le palladium de la liberté romaine.

Quand je parus à la porte de la salle, tous les députés se levèrent et applaudirent.

Je cherchai autour de moi et sur moi quelle chose devait éveiller leur enthousiasme à ce point.

J’étais couvert de sang, mes habits étaient percés de balles et de coups de baïonnette. Mon sabre, faussé à force de frapper, n’entrait plus qu’à moitié dans le fourreau.

On me cria:

—A la tribune! à la tribune!

J’y montai.

De tous côtés j’étais interrogé.

—Toute défense est désormais impossible, répondis-je, à moins que nous ne soyons décidés à faire de Rome une seconde Saragosse. Le 9 février, j’ai proposé une dictature militaire; elle seule pouvait mettre sur pied cent mille hommes armés. Les éléments vivaces existaient alors: il fallait les chercher, on les eût trouvés dans un homme courageux. A cette époque, l’audace fut repoussée, les petits moyens l’emportèrent. Je ne pouvais pas pousser l’argument plus avant. Je cédai. La modestie me retenait; car, je le sens, j’eusse été cet homme. Je faillis en cela au principe sacré qui est l’idole de mon cœur. Si l’on m’eût écouté, l’aigle romaine eût de nouveau fait son aire sur les tours du Capitole, et, avec mes braves, et mes braves savent mourir, on l’a vu, j’eusse changé la face de l’Italie. Mais à ce qui est fait il n’y a pas de remède. Regardons la tête haute l’incendie dont nous ne sommes plus les maîtres. Sortons de Rome avec tous les volontaires armés qui voudront nous suivre. Où nous serons, sera Rome. Je ne m’engage à rien; mais ce que peut faire un homme, je le ferai, et, réfugiée en nous, la patrie ne mourra point.

Cette proposition, déjà faite par Mazzini, fut repoussée.

Henri Cernuschi lui-même, le brave Cernuschi, un des héros des cinq journées milanaises, le président de la commission des barricades romaines, la repoussa.

Il me succéda à la tribune, et, les larmes aux yeux, la voix étouffée:

—Vous savez tous, dit-il, si je suis un ardent défenseur de la patrie et du peuple; eh bien, c’est moi qui vous le dis, nous n’avons plus un seul obstacle à opposer aux Français, et Rome et son bon peuple—les larmes l’étouffaient—doivent se résigner à l’occupation.

Après une courte délibération, l’Assemblée rendit le décret suivant: