»Dans votre lettre du 27 courant, vous me dites que vous n'avez qu'un désir, celui que je devienne votre amie à l'aide d'un échange de lettres. Croyez-vous sérieusement, monsieur, que cela soit possible? Je vous connais à peine, depuis quarante-neuf ans je vous ai revu vendredi passé quelques instants; je ne puis donc apprécier ni vos goûts, ni votre caractère, ni vos qualités, seules choses qui sont la base de l'amitié. Quand il y a entre deux individus les mêmes manières de voir et de sentir, alors la sympathie peut naître et arriver; mais, quand on est séparés, une correspondance ne peut suffire pour établir ce que vous attendez de moi; pour ma part je le crois impossible. Du reste, je dois vous avouer que je suis extrêmement paresseuse pour écrire, j'ai l'esprit aussi engourdi que les doigts; j'ai une peine extrême à remplir à cet égard mes obligations indispensables. Je ne pourrais donc vous promettre de commencer avec vous une correspondance qui pût être suivie, je manquerais trop souvent à ma promesse pour ne pas vous en avertir d'avance. S'il vous est agréable de m'écrire quelquefois, je recevrai vos lettres, mais n'attendez pas mes réponses exactement ni promptement.
»Vous désirez aussi que je vous dise «venez me voir;» cela n'est pas possible, pas plus que de vous dire «vous me trouverez seule.» Le hasard, vendredi, a voulu que je fusse seule pour vous recevoir; quand je serai à Genève avec mon fils et sa femme, si, quand vous vous présenterez chez eux, je suis seule, je vous recevrai, mais s'ils m'entourent au moment de votre visite, il vous faudra subir leur présence, car je trouverais fort inconvenant qu'il en fût autrement.
»C'est avec toute la franchise et la sincérité qui sont le fond de mon caractère que je vous ai tracé ce que je pense et ce que je sens. Je crois devoir encore vous dire qu'il est des illusions, des rêves, qu'il faut savoir abandonner quand les cheveux blancs sont arrivés, et avec eux le désenchantement de tous sentiments nouveaux, même ceux de l'amitié, qui ne peuvent avoir du charme que lorsqu'ils sont nés de relations suivies et dans les heureux jours de la jeunesse. Ce n'est pas, selon moi, au moment où le poids des années se fait sentir, où leur nombre nous a apporté l'expérience de toutes les déceptions, qu'il faut commencer des relations. Je vous avoue que pour moi j'en suis là. Mon avenir se raccourcit tous les jours; à quoi bon former des relations qu'aujourd'hui voit naître et que demain peut faire évanouir? Ce n'est que se créer des regrets»Ne voyez, monsieur, dans tout ce que je viens de vous dire, aucune intention de ma part de blesser les souvenirs que vous avez pour moi; je les respecte et je suis touchée de leur persistance. Vous êtes encore bien jeune par le cœur; pour moi il n'en est pas ainsi, je suis vieille tout de bon, je ne suis plus bonne à rien qu'à conserver, croyez-le, une large place pour vous dans mon souvenir. J'apprendrai toujours avec plaisir les triomphes que vous êtes appelé à avoir.
»Adieu, monsieur, je vous dis encore: recevez l'assurance de mes sentiments affectueux.
»EST. F******.
»J'ai reçu hier matin les volumes que vous avez eu la bonté de m'envoyer; je vous en remercie mille fois.»
2e LETTRE
«Paris, 2 octobre 1864.
»Madame,
»Votre lettre est un chef-d'œuvre de triste raison. J'ai attendu jusqu'à ce jour pour y répondre, dans l'espoir d'arriver à me rendre maître de l'accablante émotion qu'elle a produite en moi. Oui, vous dites vrai; vous ne devez pas former de nouvelles amitiés, vous devez éviter tout ce qui pourrait troubler votre existence, etc. Mais je ne l'eusse pas troublée, soyez-en certaine, et cette amitié que je sollicitais humblement pour un temps plus ou moins éloigné, ne vous fût jamais devenue à charge. (Avouez que ce mot de votre lettre a dû me paraître cruel!) Je me contente de ce que vous daignez m'accorder, quelques sentiments affectueux, une place dans vos souvenirs, et un peu d'intérêt pour les événements de ma carrière. Merci, madame. Je suis à vos pieds, je baise respectueusement vos mains. Vous me dites que je pourrai quelquefois, irrégulièrement, rarement, recevoir une réponse à mes lettres; merci encore pour votre promesse. Ce que je sollicite avec instances, avec larmes, c'est la possibilité d'avoir de vos nouvelles. Vous parlez si courageusement de la vieillesse et des ans, que j'oserai vous imiter. J'espère mourir le premier; que je puisse avec certitude vous envoyer un dernier adieu! Si c'est le contraire, que je sache que vous avez quitté ce triste monde... Que votre fils m'avertisse... pardon... Mes lettres ne doivent pas être adressées à l'aventure. Accordez-moi ce que vous accorderiez à tout indifférent, votre adresse à Genève.
»Je n'irai pas vous voir ce mois-ci à Lyon; évidemment cette visite vous paraîtrait indiscrète. Je n'irai pas non plus à Genève avant une année au moins; la crainte de vous importuner me retiendra. Mais, votre adresse, votre adresse! Aussitôt que vous la saurez, envoyez-la moi, par grâce. Si votre silence m'indique un impitoyable refus et une intention formelle de m'interdire la plus timide relation avec vous, si vous me mettez ainsi rudement à l'écart comme on le fait pour les êtres dangereux ou indignes, vous aurez porté à son comble un malheur qu'il vous eût été si facile d'adoucir. Alors, madame, que Dieu et votre conscience vous pardonnent! je resterai dans la froide nuit où vous m'aurez plongé, souffrant, désolé, et votre dévoué jusqu'à la mort.
hector berlioz.»
(Quel désordre et quelles contradictions dans cette lettre!)
2e RÉPONSE DE MADAME F*****
«Lyon, 14 octobre 1864.
»Monsieur,
»Ne sachant pas quand il me sera possible de vous écrire, je viens à la hâte tracer ces quelques lignes, afin que vous ne pensiez pas que j'ai l'intention de vous traiter comme un être dangereux ou indigne. Mon fils arrive demain soir chez moi, pour se marier le 19 courant. Je vais avoir pendant plusieurs jours ma maison remplie de monde, j'aurai mille préoccupations, comme mère et maîtresse de maison; il me sera donc impossible d'avoir des instants de liberté et de loisir. Aussitôt après le mariage de mon fils, je dois songer aux préparatifs de mon départ pour Genève, ce qui n'est pas pour moi une petite besogne, car ma santé ne me permet pas toujours de faire ce que je voudrais. Je partirai vers les premiers jours de novembre; quand je serai installée dans ma nouvelle résidence, je vous donnerai mon adresse, ce que je ne peux faire aujourd'hui, car je l'ignore. J'aurais attendu l'arrivée de mon fils pour la savoir, si je n'eusse pas craint que vous interprétassiez en mal mon long silence.
»Recevez, monsieur, l'assurance de mes souvenirs affectueux.
»EST. F******.»
3e LETTRE
«Paris, 15 octobre 1864.
»Madame,
»Oh! merci! merci! j'attendrai. Tous mes vœux pour le bonheur des nouveaux époux! Mille souhaits pour vous. Chère madame, que la joie la plus douce remplisse votre âme dans cette solennelle circonstance. Ah! vous êtes bonne!
»N'en doutez pas, mes adorations seront discrètes.
»Votre dévoué,
»hector berlioz.»
Après douze jours péniblement supportés, je reçus une lettre de faire part m'annonçant le mariage de M. Charles F******. L'adresse était de la main de sa mère, et cela me remplit d'une joie que bien peu de gens comprendront. J'étais au septième ciel. J'écrivis aussitôt.
4e LETTRE
«Paris, 28 octobre 1864.
»C'est beau la vie, quand certains sentiments l'illuminent!... Je reçois la lettre de faire part; l'adresse été écrite par vous, par vous, chère madame, je reconnais votre main!... C'est une pensée que vous avez eue pour l'exilé... Quel ange vous rendra le bien que vous m'avez fait?
»Oui, c'est beau la vie, mais la mort serait plus belle; être à vos pieds, la tête sur vos genoux, vos deux mains dans les miennes et finir ainsi!...
»hector berlioz.»
Mais les jours se succédaient et je ne recevais pas de nouvelles. J'avais fait prendre à Lyon des informations, et je savais que madame F****** était partie pour Genève depuis près de trois semaines. Avait-elle l'intention de me cacher son adresse, qu'elle m'avait formellement promise, et que je ne voulais pas connaître contre son gré?... Aurais-je la douleur de la voir ainsi manquer à sa parole?...
Pendant ces derniers jours d'anxiété j'en vins à croire, comme je l'ai dit plus haut, que je n'aurais plus même la consolation de lui écrire, et je me décourageai tout à fait. Mais un matin où je réfléchissais tristement au coin de mon feu, on vint m'apporter une carte sur laquelle je lus ces mots: M. et madame Charles F******. C'étaient son fils et sa bru, qu'elle avait engagés à me venir voir pendant un voyage qu'ils avaient dû faire à Paris. Quelle surprise! quel bonheur! Elle les avait envoyés! Je fus bouleversé à ne savoir quelle contenance faire, en retrouvant dans le jeune homme le portrait vivant de mademoiselle Estelle à dix-huit ans... La jeune femme paraissait consternée de mon émotion; son mari semblait moins surpris. Évidemment ils savaient tout, madame F****** leur avait montré mes lettres.
«—Elle était donc bien belle? s'écria tout d'un coup la jeune dame.
—Oh!...»
Alors M. F****** prenant la parole:
«—Oui, un jour, à l'âge de cinq ans, en voyant ma mère parée pour aller au bal, j'éprouvai une sorte d'éblouissement dont le souvenir dure encore.»
Je vins pourtant à bout de me dominer et de parler à mes deux aimables visiteurs à peu près raisonnablement. Madame Charles F****** est une créole hollandaise de l'île de Java: elle a habité Sumatra et Bornéo, elle sait le malais; elle a vu Brook, le rajah de Sarawak. Que de questions je lui aurais faites si j'eusse été dans mon état d'esprit habituel!
J'eus le plaisir de voir souvent les deux jeunes gens pendant leur séjour à Paris, et de leur procurer quelques distractions agréables. Nous parlions toujours d'elle, et quand nous fûmes un peu familiarisés, la jeune femme en vint à me gronder d'écrire à sa belle-mère comme je le faisais.
«—Vous l'effrayez, me dit-elle, ce n'est pas ainsi qu'il faut lui parler. Souvenez-vous qu'elle ne vous connaît presque pas, que vous êtes tous les deux d'un âge... Je conçois bien quelle me dise quelquefois tristement en me montrant vos lettres: «Que voulez-vous que je réponde à cela»? Il faut vous accoutumer à plus de calme, alors vos visites à Genève seront charmantes, et nous serons bien heureux de vous faire les honneurs de notre ville; car vous viendrez, nous comptons sur vous.
—Ah! certes, pouvez-vous en douter? puisque madame F****** me le permet.»
Je m'étudiai donc à la réserve et ne voulus même pas, quand les nouveaux mariés repartirent, leur donner une lettre pour leur mère. Seulement, comme il était question dans ce moment d'exécuter à l'un des concerts du Conservatoire mon second acte des Troyens, je lui envoyai un exemplaire du poëme, en la faisant prier de le lire, à la page marquée par des feuilles mortes, le 18 décembre, à deux heures et demie, au moment où l'on exécuterait ce fragment à Paris, Madame Charles F***** devant revenir, pour suivre la marche d'une affaire où son mari, qui ne pouvait quitter Genève, se trouvait intéressé, se faisait une fête d'assister à ce concert dont l'annonce produisait dans le monde musical une certaine sensation. Quinze jours encore se passèrent sans la voir revenir, sans recevoir de lettre, et je m'obstinai à ne pas écrire. Je n'en pouvais plus, quand enfin le 17, madame Charles F****** revint et m'apporta la lettre suivante:
«Genève, 16 décembre 1864.
»Monsieur,
»Je serais venue vous remercier plus tôt de l'accueil bienveillant que vous avez bien voulu faire à mon fils et à sa femme, si je n'avais été habituellement souffrante et par ce motif fort paresseuse. Cependant je ne veux pas laisser partir ma belle-fille sans qu'elle vous porte l'expression de ma gratitude pour tous les plaisirs que vous leur avez procurés et qui leur ont fait si agréablement passer leurs soirées. Suzanne se charge de vous mettre au courant de notre existence à Genève, où pour ma part je me trouverais aussi bien qu'à Lyon, si je n'avais au fond du cœur le regret de m'être éloignée de deux de mes fils, et de véritables amies qui m'affectionnaient, et que de mon côté j'aimais tendrement. Je vous remercie encore, monsieur, du libretto des Troyens que vous m'avez envoyé, et de l'attention délicate que vous y avez jointe en m'envoyant des feuilles des arbres de Meylan, qui me rappellent les beaux jours de ma jeunesse et des joies qui l'accompagnaient.
»Dimanche mon fils et moi, nous nous unirons en lisant votre œuvre, à vos succès et au plaisir qu'aura Suzanne d'entendre votre musique.
»Recevez, monsieur, l'assurance des sentiments affectueux que je vous envoie.
»EST. F******.»
Ce fut moi cette fois qui répondis:
«Paris, lundi 19 décembre 1864.
»En passant à Grenoble, au mois de septembre dernier, j'allai faire une visite à l'un de mes cousins qui se trouvait à Saint-Georges, hameau perdu dans les âpres montagnes de la rive gauche du Drac, et qu'habite la plus misérable population. La belle-sœur de mon cousin s'est dévouée au soulagement de tant de souffrances, elle est la gracieuse providence du pays. Le jour où j'arrivai à Saint-Georges, elle apprit qu'une chaumière assez éloignée était sans pain depuis trois semaines. Elle s'y rendit aussitôt, et s'adressant à la mère de famille:
»—Comment, Jeanne, vous êtes dans la peine et vous ne m'en faites rien dire! vous savez pourtant que nous avons la bonne volonté de vous aider autant que possible.
»—Oh! mademoiselle, nous ne manquons pas. Nous avons encore des pommes de terre et un peu de choux. C'est les enfants qui n'en veulent pas. Ils pleurent, ils crient, ils veulent du pain. Vous savez, les enfants, ça n'est pas raisonnable.
»—Eh bien, madame! chère madame, vous aussi vous avez fait en m'écrivant une bonne action. Je m'étais imposé une réserve absolue pour ne pas vous fatiguer de mes lettres, et j'attendais toujours le retour de votre belle-fille, pour avoir de vos nouvelles. Elle n'arrivait pas, et j'étouffais, comme un homme qui a la tête dans l'eau et ne veut pas l'en tirer... Vous le savez, les êtres tels que moi, ça n'est pas raisonnable.
»Et cependant, je ne sais que trop la vérité, croyez-le, je ne raisonne que trop, et je n'avais pas besoin des leçons que l'on vient de me donner à grands coups de couteau dans le cœur... Non, je veux avant tout ne pas vous troubler, ne pas vous causer le moindre ennui; je vous écrirai le plus rarement possible; vous me répondrez ou vous ne me répondrez pas. J'irai vous voir une fois l'an, comme on va faire une visite agréable seulement. Vous n'ignorez pas ce que je sens, et vous me saurez gré de tout ce que je pourrai vous cacher. . . . . . . . . . . . .
»Il me semble que vous êtes triste, et cela me cause un redoublement de...
»Mais je commence dès aujourd'hui à m'interdire un certain langage. Je vais vous parler de choses indifférentes.
»Vous savez peut-être déjà que l'exécution de mon acte des Troyens n'a pas eu lieu hier au Conservatoire. Le comité, en me tourmentant de plusieurs manières, en me demandant la suppression tantôt d'un morceau, tantôt d'un autre, m'a poussé à bout, ainsi que les chanteurs à qui l'on ôtait l'occasion de briller, et j'ai tout retiré.
»Je vous remercie d'avoir bien voulu à deux heures et demie, vous transporter en pensée dans la salle des concerts et faire des vœux pour les Troyens.
»Dans le moment même où l'on me tracassait ainsi à Paris, on fêtait mon jour de naissance (11 décembre), à Vienne, où l'on exécutait une partie de mon ouvrage la Damnation de Faust; et deux heures après, le maître de chapelle m'envoyait une dépêche télégraphique ainsi conçue: Mille choses pour votre fête. Chœur des soldats et des étudiants, exécuté au concert de Mannergesang Verein. Applaudissements immenses. Répété.
»La cordialité de ces artistes allemands m'a bien plus touché que mon succès. Et je suis sûr que vous le comprenez. La bonté, vertu cardinale!
»Le surlendemain, un inconnu de Paris, m'écrivait une fort belle lettre sur ma partition des Troyens, qu'il qualifie d'une façon que je n'ose vous redire.
»Mon fils vient d'arriver à Saint-Nazaire, de retour d'un pénible voyage au Mexique, où il a eu l'occasion de se distinguer. Le voilà deuxième capitaine du grand navire la Louisiane. Il m'apprend qu'il repartira prochainement, qu'il lui est impossible de venir à Paris. J'irai en conséquence l'embrasser à Saint-Nazaire. C'est un brave garçon, qui a le malheur de me ressembler en tout, et ne peut prendre son parti des platitudes et des horreurs de ce monde. Nous nous aimons comme deux jumeaux.
»Voilà pour le moment toutes les nouvelles de mon extérieur. Ma vieille belle-mère (que j'ai promis de ne jamais abandonner) est aux petits soins pour moi et ne me questionne jamais sur la cause de mes accès d'humeur sombre. Je lis, ou plutôt je relis Shakespeare, Virgile, Homère, Paul et Virginie, des relations de voyages; je m'ennuie, je souffre horriblement d'une névralgie qui me tient depuis neuf ans et contre laquelle tous les médecins ont perdu leur latin. Le soir quand les douleurs de cœur, de corps et d'esprit sont trop fortes, je prends trois gouttes de laudanum et je m'endors tant bien que mal. Si je suis moins malade et s'il me faut seulement la société de quelques amis, je vais dans une famille de mon voisinage, celle de M. Damcke, compositeur allemand d'un rare mérite, professeur savant, dont la femme est d'une bonté d'ange; deux cœurs d'or. Selon l'humeur où l'on me voit, on fait de la musique, on cause; ou bien on roule auprès du feu un grand canapé où je reste étendu toute la soirée sans parler, ruminant mes pensées amères... Voilà tout, madame. Je n'écris plus, je crois vous l'avoir dit, je ne compose plus. Le monde musical de Paris et de bien d'autres lieux, la façon dont les arts sont cultivés, dont les artistes sont protégés, dont les chefs-d'œuvre sont honorés, me donnent des nausées ou des accès de fureur. Cela semblerait prouver que je ne suis pas mort encore...
»J'espère avoir après-demain, l'honneur d'accompagner au Théâtre-Italien, madame Charles F****** (si charmante... malgré ses coups de couteau) et une dame russe de ses amies. Il s'agit d'assister, jusqu'au bout si l'on peut, à la deuxième représentation du Poliuto de Donizetti. Madame Charton (Paolina) me donnera une loge.
»Adieu, madame, puissiez-vous n'avoir que de douces pensées, le repos de l'âme, et goûter le bonheur que devrait vous donner la certitude d'être aimée de vos fils et de vos amis. Mais songez quelquefois aussi aux pauvres enfants qui ne sont pas raisonnables.
»Votre dévoué,
»hector berlioz.»
P.-S.—«Vous avez été bien généreuse d'engager les nouveaux mariés à me venir voir. J'ai été frappé de la ressemblance de M. Charles F****** avec mademoiselle Estelle, et je me suis oublié jusqu'à le lui dire, quoiqu'il soit peu convenable d'adresser à un homme de pareils compliments.»
Quelque temps après avoir reçu cette lettre, elle m'en écrivait une où se trouvaient ces mots: «Croyez que je ne suis pas sans pitié pour les enfants qui ne sont pas raisonnables. J'ai toujours trouvé que, pour leur rendre le calme et la raison, ce qu'il y avait de mieux, était de les distraire, de leur donner des images. Je prends la liberté de vous en envoyer une, qui vous rappellera la réalité du moment et détruira les illusions du passé.»
Elle m'envoyait son portrait!... Excellente, adorable femme!
Je m'arrête ici. Je crois maintenant pouvoir vivre plus tranquille. Je lui écrirai quelquefois; elle me répondra; j'irai la voir; je sais où elle est; on ne me laissera jamais ignorer les changements qui pourraient survenir dans son existence, son fils m'en a donné sa parole, et s'est engagé à m'en informer. Peu à peu, malgré sa crainte des nouvelles amitiés, peut-être verra-t-elle ses sentiments affectueux grandir lentement pour moi. Déjà je puis apprécier l'amélioration survenue dans ma vie. Le passé n'est pas entièrement passé. Mon ciel n'est plus vide. D'un œil attendri je contemple mon étoile qui semble au loin doucement me sourire. Elle ne m'aime pas, il est vrai, pourquoi m'aimerait-elle? mais elle aurait pu m'ignorer toujours, et elle sait que je l'adore.
Il faut me consoler d'avoir été connu d'elle trop tard, comme je me console de n'avoir pas connu Virgile, que j'eusse tant aimé, ou Gluck, ou Beethoven... ou Shakespeare... qui m'eût aimé peut-être. (Il est vrai que je ne m'en console pas.). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Laquelle des deux puissances peut élever l'homme aux plus sublimes hauteurs, l'amour ou la musique?... C'est un grand problème. Pourtant il me semble qu'on devrait dire ceci: L'amour ne peut pas donner une idée de la musique, la musique peut en donner une de l'amour... Pourquoi séparer l'un de l'autre? Ce sont les deux ailes de l'âme.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En voyant de quelle façon certaines gens entendent l'amour, et ce qu'ils cherchent dans les créations de l'art, je pense toujours involontairement aux porcs qui, de leur ignoble grouin, fouillent la terre au milieu des plus belles fleurs, et au pied des grands chênes, dans l'espoir d'y trouver les truffes dont ils sont friands.
Mais tâchons de ne plus songer à l'art..... Stella! Stella! je pourrai mourir maintenant sans amertume et sans colère.
1er janvier 1865.
FIN
la vie n'est q'une ombre qui passe, etc.
Life's but a walking shadow; a poor player,
That struts and frets his hour upon the stage,
And then is heard no more; it is a tale
Told by an idiot, foul of sound and fury,
Signifying nothing.
Shakespeare. (Macbeth.)
IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGERE, 20, PARIS.—4242-3-04.—(Encre Lorilleux) 10962-12-03.—Imprimerie de Poissy—Lejay fils et Lemoro.
NOTES:
[1] Mémoire sur les maladies chroniques, les évacuations sanguines et l'acupuncture. Paris, chez Crouillebois.
[2] La Fontaine, Les deux pigeons.
[3] Madame Dugazon.
[4] Qu'il appelle le corps sonore, comme si les cordes sonores étaient les seuls corps vibrants dans l'univers; ou mieux encore, comme si la théorie de leurs vibrations était applicable à la résonnance de tous les autres corps sonores.
[5] L'inscription gravée dans l'intérieur de la boîte d'or que reçut Lesueur après la première représentation de cet opéra est ainsi conçue: L'Empereur Napoléon à l'auteur des Bardes.
[6] Les surintendants présidaient seulement à l'exécution de leurs œuvres; mais ne dirigeaient point personnellement.
[7] Je ne compris point alors pourquoi. À coup sûr, Lesueur, demandant à la chapelle royale tout entière de venir à l'église de Saint-Roch ou ailleurs, exécuter l'ouvrage d'un de ses élèves, eût été parfaitement accueilli.—Mais il craignit sans doute que mes condisciples ne réclamassent à leur tour une faveur semblable, et dès lors l'abus devenait évident.
[8] Il paraît que j'avais en outre prié M. de Chateaubriand de me recommander aux puissances du jour. Quand on prend du galon, dit le proverbe, on n'en saurait trop prendre.
[9] Je l'ai détruit aussi plus tard.
[10] Il me coûta cent dix francs. J'ai déjà dit que je ne jouai pas du piano; pourtant j'aime à en avoir un pour y plaquer des accords de temps en temps. D'ailleurs, je me plais dans la société des instruments de musique, et, si j'étais assez riche, j'aurais toujours autour de moi, en travaillant, un grand piano à queue, deux ou trois harpes d'Érard, des trompettes de Sax, et une collection de basses et de violons de Stradivarius.
[11] Et sans grosse caisse.
[12] Cette ressemblance entre mes opinions et celles de M. Ingres, au sujet de plusieurs opéras sérieux italiens de Rossini, n'est pas la seule dont je puisse m'honorer. Elle n'empêche pas néanmoins l'illustre auteur du martyre de Saint-Symphorien de me regarder comme un musicien abominable, un monstre, un brigand, un antechrist. Mais je lui pardonne sincèrement à cause de son admiration pour Gluck. L'enthousiasme serait donc le contraire de l'amour; il nous fait aimer les gens qui aiment ce que nous aimons, même quand ils nous haïssent!
[13] Morceau célèbre autrefois et fort curieux d'un opéra de Rameau, Hippolyte et Aricie.
[14] Acteur et actrice de l'Opéra qui créèrent les rôles de Colin et de Colette dans le Devin.
[15] Le Devin du village, depuis cette soirée de joyeuse mémoire, n'a plus reparu à l'Opéra.
[16] Il n'y a des cymbales que dans le chœur des Scythes: «Les dieux apaisent leur courroux.» Le ballet en question étant d'un tout autre caractère, est en conséquence, instrumenté différemment.
[17] Tant pis pour celui qui avait donne l'ordre.
[18] Léon de Boissieux, mon condisciple au petit séminaire de la Côte. Il a compté un instant parmi les illustrations du billard de Paris.
[19] Il s'appelait Le Tessier. Je ne l'ai jamais revu.
[20] Depuis que ceci a été écrit, la mise en scène d'Obéron au Théâtre-Lyrique, est venue me donner un démenti à cette opinion. Ce chef-d'œuvre a produit une très-grande sensation; le succès en a été immense.—Le public parisien aurait donc fait en musique de notables progrès.
[21] Le chœur: Per voi risplende il giorno.
[22] La partition des Mystères d'Isis et celle de Robin des Bois sont imprimées, elles se trouvent toutes les deux à la bibliothèque du Conservatoire de Paris.
[23] Et non pas Lachnitz; il est important de ne pas mal orthographier le nom d'un si grand homme.
[24] Il n'y a presque pas une partition de ces maîtres qu'il n'ait retravaillée à sa façon; je crois qu'il est fou.
[25] Je dirai comment.
[26] La plus jeune des filles du roi Lear.
[27] La 2me symphonie, en ré majeur.
[28] Depuis vingt ans on exécute au Conservatoire la symphonie en ut mineur, et jamais Habeneck n'a voulu, au début du scherzo, laisser jouer les contre-basses. Il trouve qu'elles n'y produisent pas un bon effet... Leçon à Beethoven...
[29] Et ils n'y manquent pas.
[30] Je trouve même l'épithète de honteuse insuffisante pour flétrir ce passage. Mozart a commis là contre la passion, contre le sentiment, contre le bon goût et le bon sens, un des crimes les plus odieux et las plus insensés que l'on puisse citer dans l'histoire de l'art.
[31] Victor Hugo, Chants du crépuscule.
[32] Pischeck s'accompagnant lui-même, réaliserait l'idéal de l'exécution de cette élégie.
[33] C'est précisément dans ce morceau que le pianiste de l'Institut était demeuré accroché.
[34] Elles sont aujourd'hui changées tout à fait. L'Empereur vient de supprimer cet article du règlement de l'Institut, et ce n'est plus maintenant l'Académie des Beaux-Arts qui donne le prix de composition musicale. 1865.
[35] Méhul est en effet de Givet, mais je doute qu'il fût né à l'époque où Pingard prétend avoir parlé de lui à Levaillant.
[36] L'urne. Le brave Pingard s'est toujours obstiné à appeler ainsi ce vase d'élections.
[37] Célèbre acteur de l'Opéra-Comique qui fut le type des galants chevaliers français de l'Empire.
[38] Jean de Paris.
[39] Jambes d'Auguste Barbier.
[40] Expression d'Auguste Barbier.
«N'oublions pas ces champs dont la poussière
Est teinte encor du sang de nos guerriers.»
[42] Compositeur lauréat de l'Institut qui m'avait précédé à Rome. L'Académie, n'ayant point décerné de premier prix en 1829, en donna deux en 1830. Monfort obtint ainsi le prix arriéré qui lui donnait droit à la pension pendant quatre ans.
[43] Ceci se rapporte, on le devine, à mon aimable consolatrice. Sa digne mère, qui savait parfaitement à quoi s'en tenir là-dessus, m'accusait d'être venu porter le trouble dans sa famille et m'annonçait le mariage de sa fille avec M. P***.
[44] Ce manuscrit est entre les mains de mon ami J. d'Ortigue, avec l'inscription raturée.
[45] «Si quelqu'un t'offense, je te vengerai.»—Cette statue célèbre est sur la place du Grand-Duc où se trouve aussi la poste.
[46] Barbare! barbare! Le Pape est un barbare comme presque tous les autres souverains. Le peuple romain est barbare comme tous les autres peuples.
[47] Les théâtres ne sont ouverts à Rome que pendant quatre mois de l'année.
[48] La plupart des ouvrages que j'admirais étaient alors mis à l'index par la censure papale.
[49] Je l'ai vue un soir, chez M. Vernet, avec ses longs cheveux blancs tombant autour de sa figure mélancolique, comme les branches d'un saule pleureur: trois jours après je vis sa charge en terre, dans l'atelier de Dantan.
[50] Ce fut dans une de ces excursions équestres faites dans la plaine de Rome avec Félix Mendelssohn, que je lui exprimai mon étonnement de ce que personne encore n'avait songé à écrire un scherzo sur l'étincelant petit poème de Shakespeare, La Fée Mab. Il s'en montra également surpris, et je me repentis aussitôt de lui en avoir donné l'idée. Je craignis ensuite pendant plusieurs années d'apprendre qu'il avait traité ce sujet. Il eût sans doute ainsi rendu impossible ou au moins fort imprudente la double tentative* que j'ai faite dans ma symphonie de Roméo et Juliette. Heureusement pour moi il n'y songea pas.
Il y a en effet un scherzetto vocal et un scherzo instrumental sur la fée Mab, dans cette symphonie.
[51] Les Parisiens, sous ce rapport, sont encore bien dignes des Romains de 1831. M. Léon Halévy, frère du célèbre compositeur, vient d'adresser au journal des Débats une lettre pleine de bon sens et de bons sentiments, dans laquelle il demande la suppression de l'ignoble fête célébrée au carnaval autour du Bœuf gras que l'on promène par les rues pendant trois jours, pour l'amener enfin exténué à l'abattoir, où on l'égorge en grande pompe.
Cette éloquente protestation m'a vivement ému, et je n'ai pu m'empêcher d'écrire à l'auteur le billet suivant:
Monsieur,
Permettez-moi de vous serrer la main pour votre admirable lettre sur le Bœuf gras, publiée ce matin par le journal des Débats. Non, vous n'êtes pas ridicule, gardez-vous de le croire; et en tout cas, mieux vaut mille fois paraître ainsi ridicule aux yeux des esprits superficiels, que grossier et barbare aux yeux des gens de cœur, en restant indifférent devant des spectacles tels que celui si justement stigmatisé par vous, et qui font de l'homme soi-disant civilisé le plus lâche et le plus atroce des animaux malfaisants.
Recevez l'assurance de mes sentiments distingués et de ma sympathie.
7 mars 1865.
[52] M. Beyle, qui a écrit une Vie de Rossini sous le pseudonyme de Stendahl et les plus irritantes stupidités sur la musique, dont il croyait avoir le sentiment.
[53] Petite monnaie romaine.
[54] Je fumais alors, je n'avais pas encore découvert que l'excitation causée par le tabac est une chose pour moi prodigieusement désagréable.
[55] Ceci est un mensonge et résulte de la tendance qu'ont toujours les artistes à écrire des phrases qu'ils croient à effet. Je n'ai jamais donné de coups de pied à Crispino; Flacheron est même le seul d'entre nous qui se soit permis avec lui une telle liberté.
[56] Qui caractérisait alors les Italiens.
[57] J'avais écrit les paroles parlées et chantées de cet ouvrage qui sert de conclusion à la Symphonie fantastique, en revenant de Nice, et pendant le trajet que je fis à pied, de Sienne à Montefiascone.
[58] Le vrai nom de l'île est Nisita, mais je l'ignorais alors.
[59] Isidore Flacheron.
[60] Faute de pouvoir prononcer mon nom, les Subiacois me désignaient toujours de la sorte.
[61] Aujourd'hui madame Flacheron.
[62] Assassiner quelqu'un.
[63] Que Shakespeare appelle Volumnia.
[64] L*** était un grand séducteur de femmes de chambre; et il prétendait qu'un moyen sûr de se faire aimer d'elles, c'était d'avoir toujours l'air un peu triste et un pantalon blanc.
[65] J'aimerais mieux.
[66] Il faut en excepter une partie de celle de Bellini et de ses imitateurs dont le caractère est au contraire essentiellement désolé et l'accent gémissant ou hurlant. Ces maîtres ne reviennent au style absurde que de temps en temps et pour n'en pas laisser perdre entièrement la tradition. Je n'aurai pas non plus l'injustice de comprendre dans la catégorie des œuvres dont l'expression est fausse, plusieurs parties de la Lucia di Lammermoor de Donizetti. Le grand morceau d'ensemble du finale du deuxième acte et la scène de la mort d'Edgard sont d'un pathétique admirable. Je ne connais pas encore les œuvres de Verdi.
[67] J'y ai depuis lors adapté des paroles françaises, réservant l'emploi de la langue inconnue pour le pandœmonium de la damnation de Faust seulement.
[68] On n'exécutait pas Lélio dramatiquement, ainsi qu'on l'a fait plus tard en Allemagne, il faut un théâtre pour cela, mais seulement comme une composition de concerts mêlée de monologues.
[69] C'était un mot que j'avais recueilli de la bouche même de Fétis.
[70] Il est mort depuis dix ou douze ans, mais il vaut mieux ne pas le nommer.
[71] N'est-il pas étrange qu'à cette époque, pendant que j'écrivais ce grand ouvrage et étant marié avec miss Smithson, j'aie par deux fois fait le même rêve? J'étais dans le petit jardin de madame Gautier, à Meylan, assis au pied d'un charmant acacia-parasol; mais seul, mademoiselle Estelle n'y était pas; et je me disais: «Où est-elle? où est-elle?» Qui expliquera cela? Les marins peut-être, et les savants, qui ont étudié les mouvements de l'aiguille aimantée, et qui savent que le cœur de certains hommes en a de semblables....
[72] Et pourtant c'était un excellent homme plein de bonnes intentions.
[73] Je l'avais bien dit qu'il saurait mon nom quelque jour.
[74] On m'y donne cent francs par feuilleton, à peu près quatorze cents francs par an.
[75] Je ne pouvais conduire moi-même les répétitions de Cellini. En France dans les théâtres, les auteurs n'ont pas le droit de diriger leurs propres ouvrages.
[76] Il ne faut pas oublier que ceci fut écrit en 1850. Depuis lors l'opéra de Benvenuto Cellini, un peu modifié dans le poëme, a été mis en scène avec succès à Weimar, où il est souvent représenté sous la direction de Liszt. La partition de piano et chant a en outre été publiée avec texte allemand et français chez Mayer, à Brunswick, en 1858.
Elle a même été publiée à Paris, chez Choudens, en 1865.
[77] Depuis que ceci a été écrit, les quatre premières parties de Roméo et Juliette ont pourtant été entendues à Londres sous ma direction; et jamais plus brillant accueil ne leur fait nulle part par le public.
[78] Ce mot, que j'employai sur les affiches pour la première fois à Paris, est devenu le titre banal des plus grotesques exhibitions: nous avons maintenant des festivals de danse ou de musique dans les moindres guinguettes, avec trois violons, une caisse et deux cornets à pistons.
[79] Léon Gatayes.
[80] Habeneck et Girard.
[81] M. A. Morel est un de mes meilleurs amis, et l'un des plus excellents musiciens que je connaisse. Ses compositions ont un mérite réel.
[82] Le nom de Strauss est célèbre aujourd'hui dans toute l'Europe dansante; il est attaché à une foule de valses capricieuses, piquantes, d'un rhythme neuf, d'une désinvolture gracieusement originale, qui ont fait le tour du monde. On conçoit donc qu'on tienne beaucoup à ne pas voir de telles valses contrefaites, un pareil nom contreporté.
Or, voici ce qui arrive. Il y a un Strauss à Paris, ce Strauss a un frère; il y a un Strauss à Vienne, mais ce Strauss n'a point de frère! c'est la seule différence qui existe entre les deux Strauss. De là des quiproquos fort désagréables pour notre Strauss, qui dirige avec une verve digne de son nom les bals de l'Opéra-Comique et tous les bals particuliers donnés par l'aristocratie. Dernièrement, à l'ambassade d'Autriche, un Viennois, quelque faux Viennois à coup sûr, aborde Strauss et lui dit en langue autrichienne: Eh! bonjour, mon cher Strauss; que je suis aise de vous voir! Vous ne me reconnaissez pas!—Non, monsieur.—Oh! je vous reconnais bien, moi, quoique vous ayez un peu engraissé, il n'y a d'ailleurs que vous pour écrire de pareilles valses. Vous seul pouvez diriger et composer ainsi un orchestre de danse, il n'y a qu'un Strauss.—Vous êtes bien bon; mais je vous assure que le Strauss de Vienne a aussi du talent.—Comment! le Strauss de Vienne? Mais c'est vous; il n'y en pas d'autre. Je vous connais bien; vous êtes pâle, il est pâle; vous parlez autrichien; il parle autrichien; vous faites des airs de danse ravissants.—Oui.—Vous accentuez toujours le temps faible, dans la mesure à trois temps.—Oh! le temps faible, c'est mon fort!—Vous avez écrit une valse intitulée le Diamant?—Étincelante!—Vous parlez hébreu?—Very well.—Et anglais?—Not at all.—C'est cela même, vous êtes Strauss; d'ailleurs votre nom est sur l'affiche?—Monsieur, encore une fois, je ne suis pas le Strauss de Vienne; il n'est pas le seul qui sache syncoper une valse et rhythmer une mélodie à contre-mesure. Je suis le Strauss de Paris; mon frère, qui joue très-bien du violon et que voilà là-bas, est également Strauss. Le Strauss de Vienne est Strauss. Ce sont trois Strauss.—Non, il n'y a qu'un Strauss, vous voulez me mystifier.» Là-dessus le Viennois incrédule, de laisser notre Strauss fort irrité et très en peine de faire constater son identité; tellement qu'il est venu me trouver afin que je le débarrasse de cette sosimie. Donc pour cela faire, j'affirme que le Strauss de Paris, très-pâle, parlant à merveille l'autrichien et l'hébreu, et assez mal le français et pas du tout l'anglais, écrivant des valses entraînantes, pleines de délicieuses coquetteries rhythmiques, instrumentées on ne peut mieux, conduisant d'un air triste, mais avec un talent incontestable, son joyeux orchestre de bal; j'affirme, dis-je, que ce Strauss habite Paris depuis fort longtemps, qu'il a, depuis dix ans, joué de l'alto à tous mes concerts; qu'il fait partie de l'orchestre du Théâtre-Italien; qu'il va tous les étés gagner beaucoup d'argent à Aix, à Genève, à Mayence, à Munich, partout excepté à Vienne, où il s'abstient d'aller par égard pour l'autre Strauss, qui pourtant, lui, est venu une fois à Paris.
En conséquence, les Viennois n'ont qu'à se le tenir pour dit, garder leur Strauss et nous laisser le nôtre. Que chacun rende enfin à Strauss ce qui n'est pas à Strauss, et qu'on n'attribue plus à Strauss ce qui est à Strauss; autrement on finirait, telle est la force des préventions, par dire que le strass de Strauss, vaut mieux que le diamant de Strauss, et que le diamant de Strauss n'est que du strass.
[83] Il n'y avait pas alors la multitude de chemins de fer dont l'Allemagne est sillonnée aujourd'hui.
[84] Vivier, le spirituel mystificateur; artiste excentrique, mais artiste d'un mérite réel et doué de qualités musicales fort rares.
[85] Encore un Strauss! mais celui-là ne fait pas de valses.
[86] J'ai pu faire en Allemagne, beaucoup d'observations sur les diverses résonnances des cloches; et j'ai vu, à n'en pouvoir douter, que la nature se riait encore, à cet égard, des théories de nos écoles. Certains professeurs ont soutenu que les cors sonores ne faisaient tous résonner que la tierce majeure; un mathématicien est venu dans ces derniers temps, affirmant que les cloches faisaient toutes entendre, au contraire, la tierce mineure; et il se trouva en réalité qu'elles donnent harmoniquement toutes sortes d'intervalles. Les unes font retentir la tierce mineure, les autres la quarte; une des cloches de Weimar sonne la septième mineure et l'octave successivement (son fondamental fa, résonnance fa octave, mi bémol septième); d'autres même produisent la quarte augmentée. Évidemment la résonnance harmonique des cloches dépend de la forme que le fondeur leur a donnée, des divers degrés d'épaisseur du métal à certains points de leur courbure, et des accidents secrets de la fonte et du coulage.
[87] (25 mai 1864.) Je viens de voir dans le volume des lettres de Félix Mendelssohn, publié récemment par son frère, en quoi consistait son amitié romaine pour moi. Il dit à sa mère en me désignant clairement: «*** est une vraie caricature, sans une étincelle de talent, etc. etc..... j'ai parfois des envies de le dévorer.»—Quand il écrivit cette lettre, Mendelssohn avait vingt et un ans, ne connaissait pas une partition de moi; je n'avais encore produit que la première esquisse de ma Symphonie fantastique qu'il n'avait pas lue, et ce fut seulement peu de jours avant son départ de Rome que je lui montrai l'ouverture du Roi Lear que je venais de terminer.
[88] Et voilà peut-être ce qui lui donnait des envies de me dévorer (1864).
[89] Je ne connaissais pas encore, quand j'écrivis ces lignes, sa ravissante partition le Songe d'une nuit d'été.
[90] Massues de sauvages.
[91] Les femmes.
[92] Les Européens, les blancs.
[93] À la répétition, Schuman, sortant de son mutisme habituel, me dit: Cet offertorium surpasse tout. Mendelssohn, lui, me fit compliment sur une entrée de contre-basse qui se trouve dans l'accompagnement de ma romance l'Absence, que l'on chantait aussi dans ce concert.
[94] Cher aux malades, mais illustre parmi les savants.
[95] Hier, mademoiselle, en proie à un accès de cette philosophie, je me trouvais dans une maison où l'on a la manie des autographes. La reine du salon ne manqua pas de me prier d'écrire quelque chose sur son album. «Mais je vous en prie, ajouta-t-elle, pas de banalités.» Cette recommandation m'irrita, et j'écrivis aussitôt:
«La peine de mort est une très-mauvaise chose, car, si elle n'existait pas, j'aurais probablement déjà tué beaucoup de gens, et nous n'aurions pas à l'heure qu'il est tant de ces gredins de crétins, fléaux de l'art et des artistes.»
On rit beaucoup de mon aphorisme, croyant que je n'en pensais pas un mot.
[96] Mademoiselle Bertin m'a assuré dernièrement que je la calomniais en comptant Cimarosa parmi ses compositeurs favoris. Je dois donc reconnaître mon erreur, en regrettant de l'avoir commise. En tout cas, ce n'est pas, je le suppose, une calomnie bien grave et l'on peut s'en consoler.
[97] Non, cela ne sera pas permis. J'ai eu tort d'écrire cela. Gluck connaissait aussi bien que Meyerbeer l'effet de deux cordes à l'unisson, et s'il ne l'a pas voulu employer, personne n'a mission de l'introduire dans son œuvre. Au reste Meyerbeer a ajouté dans Armide d'autres effets, tels que celui des trombones du duo: «Esprits de haine et de rage!» qu'on ne peut assez blâmer; ce sont d'incroyables erreurs. Spontini les citait un jour devant moi et me reprochait de ne les avoir pas signalées. Et lui aussi pourtant, il a ajouté des instruments à vent à l'orchestre d'Iphigénie en Tauride... Et oubliant qu'il avait eu cette faiblesse, il s'écriait une autre fois: «C'est affreux! on m'instrumentera donc aussi moi, quand je serai mort?...»
[98] Aux deux dernières exécutions du Requiem dans l'église de Saint-Eustache à Paris, ce passage a pourtant enfin été rendu sans faute.
[99] En italien coglionorie.
[100] Spohr était maître de chapelle à Cassel.
[101] Il fut tailleur lui-même, m'a-t-on dit.
[102] Joachim est maintenant le premier violoniste de l'Allemagne, peut-être de l'Europe, et un artiste complet.
[103] Malheureux Becher! j'apprends qu'il s'est follement jeté dans la fournaise de la dernière insurrection de Vienne, qu'il a été pris, jugé, condamné et fusillé!...
[104] Ce bâton est en vermeil; il porte le nom des nombreux souscripteurs qui me l'offrirent; une branche de laurier l'entoure et sur ses feuilles sont inscrits les titres de mes partitions. L'Empereur, après avoir assisté à l'un de mes concerts que je donnais dans la salle des Redoutes, m'envoya cent ducats (1,100 francs). En revanche, il chargea quelqu'un de me transmettre ce singulier compliment:
«Dites à Berlioz que je me suis bien amusé.»
[105] (6 mars 1861.) Je viens d'envoyer en Hongrie cette partition. Une société de jeunes Hongrois m'a adressé il y a quelques semaines une couronne d'argent d'un travail exquis, portant, sur un écusson aux armes de la ville de Gior (en allemand Raab) ces mots: À Hector Berlioz la jeunesse de Gior. Ce présent était accompagné d'une lettre à laquelle j'ai répondu:
«Messieurs,
J'ai reçu votre beau présent et la lettre flatteuse qui l'accompagnait. Ce témoignage de sympathie, venu d'un pays dont j'ai conservé un si cher souvenir, m'a vivement touché. L'effet de mon ouvrage est dû sans doute aux sentiments que réveille votre thème national en vous, qu'il doit conduire à la vie (selon votre poétique expression) en vous de qui l'on peut dire avec Virgile:
..............Furor iraque mente
Præcipitant, pulchrumque mori succurrit in armis.
Mais si vous avez trouvé dans ma musique une étincelle seulement de l'enthousiasme qui brûle les nobles âmes hongroises, je dois m'estimer trop heureux et considérer ce succès comme l'un des plus rares qu'un artiste puisse obtenir.
Recevez, messieurs, avec l'expression de ma gratitude, mes cordiales salutations.
Votre tout dévoué,
hector berlioz.»
14 février 1861
[106] M. Duplantys.
[107] M. le vicomte Sosthène de Larochefoucault.
[108] M. Buloz.
[109] M. de Custine.
[110] Beatrix Cenci.
[111] Je ne connais pas encore l'organisation intérieure du Conservatoire de Bruxelles, habilement dirigé par M. Fétis; je sais seulement qu'il est un des plus considérables.
[112] Habeneck, en dirigeant les concerts du Conservatoire, se servait d'une simple partie de premier violon; et, en cela ses successeurs n'ont pas manqué de l'imiter.
[113] Homme d'affaires de Liszt.
[114] Celui de Marlow par exemple, et l'opéra de Spohr, qui ni l'un ni l'autre, ne ressemblent au Faust de Gœthe.
[115] Je n'y ai pas tenu; après avoir écrit l'Enfance du Christ, je n'ai pas su résister à la tentation de faire entendre à Paris cet ouvrage, dont le succès a été spontané, très-grand et même calomnieux pour mes compositions antérieures. J'ai ainsi donné, dans la salle de Herz, plusieurs concerts qui, au lieu de me ruiner, comme firent les exécutions de Faust m'ont rapporté quelques milliers de francs (1858).
[116] En 1854 un critique de Dresde a protesté solennellement contre cette chanson, assurant que les étudiants allemands étaient des jeunes gens de bonnes mœurs, incapables de courir les grisettes au clair de lune. Ce même homme naïf, dans le même article, ne m'accusait-il pas de calomnier Méphistophélès, en le faisant tromper Faust. «Le Méphistophélès allemand, disait-il, est honnête et il remplit les clauses du traité qu'il a fait signer à Faust; tandis que dans l'ouvrage de M. Berlioz, il conduit Faust à l'abîme en lui faisant croire qu'il le mène à la prison de Marguerite. C'est une indignité!...» N'est-ce pas, que c'est indigne... de ma part?... ainsi me voilà convaincu d'avoir calomnié l'esprit du mal et du mensonge, d'être pire qu'un démon, de ne pas valoir le diable.
Cette charmante critique a fait la joie de la ville de Dresde pendant longtemps, et je crois qu'on en rit encore à l'heure qu'il est.
[117] Expression d'Othello en parlant d'Iago.
[118] Elle l'a été avec un quart de succès. Quant au poëme, achevé enfin par Scribe et Germain Delavigne, il a paru si platement monotone, que je dois m'estimer heureux de ne l'avoir pas conservé.
[119] Tout cela est détruit aujourd'hui, à l'exception des deux airs.
[120] Non pas deux nièces, je me trompe, mais deux petites-filles.
[121] Sa petite-fille.
[122] Amour dédaigné. Expression de Shakespeare dans Hamlet.
[123] Je n'y suis jamais allé. J'ai su seulement, il y a cinq ans, que madame F****** habitait Lyon. Vit-elle encore?... je n'ose m'en informer. (Février 1854.)
Elle vit toujours, je le sais. (Août 1854.)
[124] Allusion de J. Janin au chœur du convoi funèbre dans ma symphonie de Roméo et Juliette, où ces mots sont en effet constamment psalmodiés.
[125] Tis the last rose of summer left blooming alone. (Thomas Moore.)
[126] Il y a dans cette presse comme dans celle de Paris, des hommes à idées fixes qui, à l'aspect seul de mon nom sur une affiche ou sur un journal, entrent en fureur, comme les taureaux quand on leur présente un drapeau rouge, m'attribuent un petit monde d'absurdités éclos dans leur petit cerveau, croient entendre dans mes ouvrages ce qui n'y est pas, et n'entendent pas ce qui s'y trouve, combattent avec une noble ardeur des moulins à vent, et qui, si on leur demandait leur avis sur l'accord parfait de ré majeur en les prévenant qu'il est écrit par moi, s'écrieraient avec indignation: «Cet accord est détestable!» Ces pauvres diables sont des maniaques, il y en a, il y en eut partout et en tout temps de pareils.
[127] Hélas! non je n'ai pas résisté. Je viens d'achever la poëme et la musique des Troyens, opéra en cinq actes. Que deviendra cet immense ouvrage?... (1858.)
[128] J'avais pourtant, il y a quelques années, consenti à écrire une œuvre de ce genre. Carvalho le directeur du Théâtre-Lyrique et qui est aujourd'hui fort de mes amis s'était engagé par écrit à me donner, à une époque désignée, un libretto que je devais mettre en musique pour son théâtre. Un dédit de dix mille francs était stipulé dans le traité. Quand le moment fut venu, Carvalho ne se souvenait déjà plus de cet engagement, en conséquence la promesse ne fut pas mieux tenue que tant d'autres et, a partir de ce jour, etc, etc.
[129] Je crois l'avoir dit ailleurs, et je le répète: Meyerbeer a non-seulement le bonheur d'avoir du talent, mais, au plus haut degré, le talent d'avoir du bonheur.
[130] La plus ridicule bamboche théâtrale est répétée au moins pendant un mois presque chaque jour, et j'ai dû produire en public ma symphonie de Roméo et Juliette après quatre répétitions, et tant d'autres ouvrages après deux répétitions seulement.
[131] Depuis que ces lignes furent écrites, M. Bénazet, le directeur des jeux, m'a engagé plusieurs fois à venir organiser et diriger le festival annuel de Bade, en mettant à ma disposition pour exécuter mes œuvres, tout ce que je pouvais demander. Sa générosité en pareil cas, a dépassé de beaucoup ce qu'ont jamais fait pour moi les souverains de l'Europe dont j'ai le plus à me louer. «Je vous donne carte blanche, m'a-t-il dit encore cette année, faites venir d'où vous voudrez les artistes dont vous avez besoin, offrez-leur des appointements qui puissent les satisfaire, j'approuve tout d'avance.»
[132] Le roi de Hanovre est aveugle.
[133] Je n'ai jamais vu Henriette dans ce rôle qui fut une des plus sublimes manifestations de son talent; mais elle m'en a récité quelquefois des scènes (!!!!). D'ailleurs, je l'avais devinée.
[134] Faux amis d'Hamlet.
[135] Freluquet de cour, dans Hamlet.
[136] Adieu, mes... amis!
[137] Il s'est bien gardé d'en profiter; son livre est rempli de contes absurdes et d'extravagantes appréciations.
[138] Elles sont revenues maintenant, et l'opposition est plus acharnée que jamais. (1864.)
[139] C'était M. le baron de Donop, chambellan du prince de Lippe-Dettmold.
[140] Le poëme lyrique des Troyens n'était pas encore alors divisé en deux opéras, il n'en formait qu'un dont la durée était de cinq heures.
[141] Alphonse Royer.
[142] Deuxième partie du poëme lyrique des Troyens, à laquelle j'ajoutai une introduction instrumentale (le Lamento) et un prologue.
[143] Aspasie avait trop d'esprit.
[144] Directeur des jeux de Bade.
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