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Mémoires de madame de Rémusat (1/3) / publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Chapter 13: IV.
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About This Book

The author, a lady who served at the imperial court, records personal memories and close observations of the emperor, the empress, and the household, offering intimate portraits and anecdotes of daily palace life. She balances filial affection and critical independence, explaining hesitations about publication while delivering frank moral judgments on characters and ceremonies. The narrative mixes concrete scenes with reflective commentary on power, protocol, and the private costs of public rule. Readers encounter an interior account that complements public histories by privileging impressions, small details, and the social dynamics that shaped an era.


SÉNAT CONSERVATEUR.

«Luxembourg, le 29 avril.



»J'ai envie de commencer le portrait de Clari.--Clari n'est point ce que l'on nomme une beauté; tout le monde s'accorde à dire qu'elle est une femme agréable. Elle a vingt-huit ou vingt-neuf ans; elle n'est ni plus ni moins fraîche qu'on ne doit l'être à vingt-huit ans. Sa taille est bien, sa démarche est simple et gracieuse. Clari n'est point maigre; elle n'est faible que ce qu'il faut pour être délicate. Son teint n'est point éclatant; mais elle a l'avantage particulier de paraître plus blanche à proportion de ce qu'elle est éclairée d'un jour plus brillant. Serait-ce l'emblème de Clari tout entière, qui, plus connue, paraît toujours meilleure et plus aimable?

»Clari a de grands yeux noirs; de longues paupières lui donnent un mélange de tendresse et de vivacité, qui est sensible même quand son âme se repose et ne veut rien exprimer. Mais ces moments sont rares. Beaucoup d'idées, une perception vive, une imagination mobile, une sensibilité exquise, une bienveillance constante sont exprimées dans son regard. Pour en donner une idée, il faudrait peindre l'âme qui s'y peint elle-même, et alors Clari serait la plus belle personne que l'on pût connaître. Je ne suis pas assez versé dans les règles du dessin pour assurer si les traits de Clari sont tous réguliers. Je crois que son nez est trop gros; mais je sais qu'elle a de beaux yeux, de belles lèvres et de belles dents. Ses cheveux cachent ordinairement une grande partie de son front, et c'est dommage. Deux fossettes formées par son sourire le rendent aussi piquant qu'il est doux. Sa toilette est souvent négligée; jamais elle n'est de mauvais goût, et toujours elle est d'une grande propreté. Cette propreté fait partie du système d'ordre ou de décence dont Clari ne s'écarte jamais. Clari n'est point riche; mais, modérée dans ses goûts, supérieure aux fantaisies, elle méprise la dépense; jamais elle ne s'est aperçue des bornes de sa fortune que par l'obligation de mettre des restrictions à sa bienfaisance. Mais, outre l'art de donner, elle a mille autres moyens d'obliger. Toujours prête à relever les bonnes actions, à excuser les torts, tout son esprit est employé en bienveillance. Personne autant que Clari ne montre combien la bienveillance spirituelle est supérieure à tout l'esprit et à tout le talent de ceux qui ne produisent que sévérité, critique et moquerie. Clari est plus ingénieuse, plus piquante dans sa manière favorable de juger, que la malignité ne peut l'être dans l'art savant des insinuations et des réticences. Clari justifie toujours celui qu'elle défend, sans offenser jamais celui qu'elle réfute. L'esprit de Clari est fort étendu et fort orné; je ne connais à personne une meilleure conversation; lorsqu'elle veut bien paraître instruite, elle donne une marque de confiance et d'amitié.--Le mari de Clari sait qu'il a à lui un trésor, et il a le bon esprit d'en savoir jouir. Clari est une bonne mère, c'est la récompense de sa vie... La séance est finie; la suite aux élections de l'année prochaine.»

L'empereur voyait avec déplaisir cette intimité entre le grand chambellan et le premier chambellan, et l'on trouvera dans ces Mémoires la preuve qu'il chercha plus d'une fois à les désunir. Il réussit même assez longtemps à les mettre en défiance l'un de l'autre. Mais l'intimité était parfaite précisément au moment où M. de Talleyrand tombait en disgrâce. On sait quels motifs honorables pour celui-ci avaient amené entre lui et son maître une scène violente en janvier 1809, au moment de la guerre d'Espagne, commencement des malheurs de l'Empire, et conséquence des fautes de l'empereur. MM. de Talleyrand et Fouché avaient exprimé, ou du moins fait pressentir, l'opinion publique en voie de désapprobation et de défiance: «Dans tout l'Empire, a dit M. Thiers5 la haine commençait à remplacer l'amour.» Ce changement s'opérait dans l'âme des fonctionnaires comme dans celle des citoyens. M. de Montesquiou d'ailleurs, membre du Corps législatif, qui succédait à M. de Talleyrand dans sa place de cour, était un personnage moins considérable que celui-ci, lequel laissait au premier chambellan ce que ses fonctions avaient de pénible, mais aussi d'agréable ou d'honorifique. C'était une diminution de position que de perdre un supérieur dont la grande importance relevait celui qui venait après lui. En vérité, cette époque est étrange.

Note 5: (retour) Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XI, p. 312.

Ce même Talleyrand, disgracié comme ministre et comme titulaire d'une des grandes charges de cour, n'avait pas perdu la confiance de l'empereur. Celui-ci l'appelait par accès auprès de lui, lui livrant avec sincérité le secret de la question ou de la circonstance sur laquelle il voulait ses conseils. Ces consultations se renouvelèrent jusqu'à la fin, même aux époques où il parlait de le mettre à Vincennes. En revanche, M. de Talleyrand, entrant dans ses vues, le conseillait loyalement, et tout se passait entre eux comme si de rien n'était.

La politique et la grandeur de sa situation donnaient à M. de Talleyrand des privilèges et des consolations que ne pouvaient avoir un chambellan et une dame du palais. En s'attachant au pouvoir absolu d'une façon si étroite, on ne prévoit pas qu'un jour viendra où les sentiments entreront en lutte avec les intérêts, et les devoirs avec les devoirs. On oublie qu'il y a des principes de gouvernement, et que des garanties constitutionnelles doivent les protéger; on cède au désir naturel d'être quelque chose dans l'État, de servir le pouvoir établi; on ne regarde pas à la nature et aux conditions de ce pouvoir. Pourvu qu'il n'exige rien de contraire à la conscience, on le sert dans la sphère où l'on est par lui placé. Mais il arrive un moment où, sans qu'il exige de vous rien de neuf, il a poussé si loin l'extravagance, la violence et l'injustice, qu'il en coûte de le servir, même en choses innocentes, et qu'on reste obligé aux devoirs de l'obéissance, en ayant dans l'âme l'indignation, la douleur, et bientôt peut-être le désir de sa chute. Il y a, dira-t-on, un parti fort simple à prendre: qu'on donne sa démission. Mais on craint d'étonner, de scandaliser, de n'être ni compris ni approuvé par l'opinion. D'ailleurs nulle solidarité ne lie le serviteur de l'État à la conduite du chef de l'État. N'ayant point de droits, il semble qu'on n'ait point de devoirs. On ne saurait rien empêcher, on ne craint pas d'avoir rien à expier. C'est ainsi qu'on pensait sous Louis XIV et qu'on pense dans une grande partie de l'Europe; c'est ainsi qu'on pensait sous Napoléon, qu'on penserait encore peut-être... Honte et malheur au pouvoir absolu! Il retranche de vrais scrupules et de vrais devoirs aux honnêtes gens.


IV.

On entrevoit, en germe tout au moins, dans la correspondance de M. et de Mme de Rémusat, une partie de ces sentiments, et tout contribuait à leur ouvrir les yeux. Les rapports directs avec l'empereur devenaient de plus en plus rares, et sa séduction, encore puissante, atténuait moins les impressions que donnait sa politique. Le divorce rendit aussi à madame de Rémusat une partie de la liberté de son temps et de son jugement. Elle suivait l'impératrice Joséphine dans sa disgrâce, ce qui n'était point fait pour relever son crédit à la cour. Son mari même quitta bientôt une de ses places, celle de grand-maître de la garde-robe, dans une circonstance que ces Mémoires racontent, et la froideur s'en accrut. J'emploie à dessein ce mot de froideur; car on a allégué, dans des libelles écrits contre mon père, que sa famille eut alors des torts sérieux dont l'empereur fut très irrité. Il n'en est rien, et la meilleure preuve est que, cessant d'être grand-maître, M. de Rémusat resta chambellan et surintendant des théâtres. Il n'abandonnait que la plus minutieuse et la plus assujettissante de ses charges. Il est vrai qu'il perdait ainsi la confiance et l'intimité qu'amène la vie commune de tous les jours. Mais il y gagnait d'être plus libre, de vivre davantage dans le monde et dans sa famille, et cette vie nouvelle, moins renfermée dans les salons des Tuileries et de Saint-Cloud, donna à la femme et au mari plus de clairvoyance et d'indépendance pour juger la politique de leur souverain. Il leur devint plus facile, avant les derniers désastres, les conseils et les pronostics de M. de Talleyrand demandait, de prévoir la chute de l'Empire, et de choisir par la pensée entre les solutions possibles du problème posé par les faits. On ne pouvait espérer que l'empereur se contenterait d'une paix humiliante pour lui plus que pour la France; l'Europe n'était même plus d'humeur à lui accorder la faveur d'un pareil affront. On songeait donc naturellement à la rentrée des Bourbons, malgré les inconvénients dont on se rendait imparfaitement compte. Les salons de Paris n'étaient pas précisément royalistes, mais contre-révolutionnaires. En ce temps-là, on n'avait pas encore inventé de faire des Bonaparte les chefs du parti conservateur et catholique. C'était assurément prendre une bien grande résolution que de revenir aux Bourbons, et on ne le faisait pas sans des déchirements, des inquiétudes, des anxiétés de toute espèce. Mon père avait gardé du spectacle que présentait en 1814 sa famille si simple, si honnête, si modeste au fond, un souvenir cruel qu'il considérait comme la plus grande leçon politique, et cet enseignement a contribué, autant que ses propres réflexions, à le décider en faveur des situations simples et des convictions fondées sur le droit.

Voici d'ailleurs comment il a décrit et jugé les sentiments qu'il trouvait autour de lui au moment de la chute de l'Empire:

«C'était la pure politique qui avait amené ma famille à la Restauration. Mon père, entre autres, ne me parut pas un seul moment dans une autre disposition que celle d'un homme qui fait une chose nécessaire, et qui en accepte volontairement les conséquences. Ces conséquences, il eût été puéril de se les dissimuler et de prétendre les éviter entièrement; seulement on aurait pu les mieux combattre, ou tâcher de les atténuer davantage. Ma mère, un peu plus émue en sa qualité de femme, un peu plus accessible au sentimentalisme bourbonien, se laissait plus aller au mouvement du moment. Il y a, dans tout grand mouvement politique, quelque chose d'entraînant qui commande la sympathie, à moins qu'on n'en soit préservé par une inimitié de parti. Cette sympathie désintéressée, jointe au goût de la déclamation, est pour une bonne part dans les platitudes qui déshonorent tous les changements de gouvernement. Cette même sympathie fut cependant, dès l'origine, combattue chez ma mère par le spectacle de l'exagération des sentiments, des opinions et des paroles... Le côté humiliant, insolent, de la Restauration, et de toute restauration, est ce qui m'en choque le plus; mais, si les royalistes n'en avaient abusé, on le leur aurait passé en grande partie. Ce qu'en ce genre ont supporté de très honnêtes gens est étrange. Je sais encore bon gré à mon père d'avoir, dès les premiers jours, relevé assez vivement une personne qui, dans notre salon, soutenait dans toute son âpreté la pure doctrine de la légitimité. Cependant il fallait bien l'accepter, au moins sous une forme plus politique. Le mot même fut, je crois, accrédité, surtout par M. de Talleyrand, et de là un cortège inévitable de conséquences qui ne tardèrent pas à se dérouler.»

Ce n'est pas là seulement de la part de mon père un jugement historique; il commençait dès lors, tout jeune qu'il était, à penser par lui-même et à diriger, tout au moins à éclairer les opinions de ses parents. Il me sera donné de publier bientôt les souvenirs de sa jeunesse, de sorte qu'il n'est pas nécessaire d'y insister ici. Il faut pourtant un peu parler de lui à propos des Mémoires de sa mère, auxquels il n'a pas été si étranger qu'on le pourrait croire. Dans ce bref récit, je n'ai point parlé d'un des traits caractéristiques et touchants de celle dont je raconte la vie. Elle était une mère admirable, soigneuse et tendre. Son fils Charles, né le 24 ventôse an V (14 mars 1797), paraît lui avoir donné dès le premier jour les espérances qu'il a tenues, et lui inspirait le goût qu'il ressentit lui-même, à mesure que l'âge et la raison lui venaient. Elle avait eu un second fils, Albert, né cinq ans plus tard, mort en 1830, et dont le développement et les facultés ont toujours été incomplets. Il est resté enfant jusqu'à sa fin. Elle avait pour celui-ci une tendre pitié, et ces soins constants qu'on doit admirer, même chez une mère. Mais la vraie passion était pour l'aîné, et jamais affection filiale ou maternelle n'a été fondée sur des analogies plus évidentes dans la nature de l'esprit et la façon de sentir. Ses lettres sont remplies des expressions de la plus ingénieuse et de la plus spirituelle tendresse. Il n'est pas inutile, pour expliquer ce qui va suivre, de donner ici une des lettres qu'elle écrivait à ce fils, alors âgé de seize ans. Il me semble qu'on en concevra une opinion favorable à tous deux:

«Vichy, 15 juillet 1813.



«J'ai été assez souffrante d'un violent mal de gorge depuis quelques jours, et je me suis fort ennuyée, mon enfant; aujourd'hui, je me trouve un peu mieux, et je vais m'amuser à vous écrire. Aussi bien vous me grondez de mon silence, et vous me jetez à la tête vos quatre lettres depuis trop longtemps. Je ne veux plus être en reste avec vous, et celle-ci, je crois, me mettra en état de vous gronder à mon tour, si l'occasion s'en présente.

»Mon cher ami, je vous suis pas à pas dans vos travaux, et je vous vois bien occupé dans ce mois de juillet, tandis que je mène une vie si monotone. Je sais aussi à peu près tout ce que vous dites et faites les jeudis et les dimanches. Madame de Grasse6 me raconte ses petites causeries avec vous, et m'amuse de tout cela. Par exemple, elle m'a conté que, l'autre jour, vous lui aviez dit du bien de moi, et que, lorsque nous causons ensemble, vous êtes quelquefois tenté de me trouver trop d'esprit. En vérité, ce n'est pas cette crainte qui doit vous arrêter, parce que vous avez assurément au moins, mon cher enfant, autant d'esprit que moi; je vous le dis franchement, parce que cet avantage, tout avantage qu'il est, a besoin ordinairement d'être appuyé sur beaucoup d'autres choses, et que, dans ce cas, en vous le disant, c'est plutôt vous avertir que vous louer. Si ma conversation tourne souvent avec vous un peu gravement, prenez-vous-en à mon métier de mère, que j'achève encore avec vous; à quelques bonnes pensées que je crois découvrir dans ma tête, et que je veux faire passer dans la vôtre; au bon emploi que je veux faire du temps que je vois courir, et prêt à vous emporter loin de moi. Quand je croirai être arrivée au moment de l'abdication de tous les avertissements, alors nous causerons mieux ensemble l'un et l'autre pour notre plaisir, échangeant nos réflexions, nos remarques, nos opinions sur les uns et les autres, et cela franchement, sans craindre de se fâcher mutuellement, enfin dans toutes les formes d'une amitié fort sincère et tout unie de part et d'autre; car je me figure qu'elle peut très bien exister entre une mère et son fils. Il n'y a pas entre votre âge et le mien un assez long espace pour que je ne comprenne votre jeunesse, et que je ne partage quelques-unes de vos impressions. Les têtes de femme demeurent longtemps jeunes, et dans celles des mères il y a toujours un côté qui se trouve avoir justement l'âge de leur enfant.

Note 6: (retour) Madame de Grasse était la veuve d'un émigré qui demeurait dans la maison de ma grand'mère, et qui était fort liée avec elle. Son fils, le comte Gustave de Grasse, a été lieutenant-colonel dans la garde royale, et a toujours vécu dans la plus étroite intimité avec mon père jusqu'à sa mort en 1859, malgré de grandes différences dans les opinions et les habitudes.

»Madame de Grasse m'a dit aussi que vous aviez quelque envie pendant ces vacances de vous amuser à écrire quelques-unes de vos impressions sur bien des choses. Je trouve que vous avez raison; cela vous divertira à revoir dans quelques années. Votre père dira que je veux vous rendre écrivassier comme moi, car il est sans façon, monsieur votre père; mais cela m'est égal. Il me semble qu'il n'y a nul mal à s'accoutumer à rédiger ses idées, à écrire seulement pour soi, et que le goût et le style se forment de cette manière. Parce qu'il est, lui, un maudit paresseux qui n'écrit qu'une lettre en huit jours..., il est vrai qu'elle est bien aimable, mais enfin c'est peu,... suffit! qu'il ne me fasse pas parler.

»Dans ma retraite, j'ai eu, moi, la fantaisie de faire votre portrait, et, si je n'avais pas eu mal à la gorge, je l'aurais essayé. Je crois qu'en y pensant, et en trouvant que, pour n'être point fade, et enfin pour être vraie, il fallait bien indiquer quelques défauts, le mal que j'étais obligée de dire de vous m'a prise au gosier, et que c'est là ce qui m'a donné une esquinancie, parce que je n'ai jamais pu le mettre au dehors. En attendant ce portrait, et en vous dévidant avec soin, je vous ai trouvé bien des qualités tout établies, quelques-unes qui commencent à poindre, et puis de petits engorgements qui empêchent certains biens de paraître. Je vous demande pardon de me servir d'un style de médecine: c'est que je suis dans un pays où il n'est question que d'engorgements, et du moyen de les faire passer. Je vous défilerai tout cela un jour que je serai en train, et seulement aujourd'hui je ne toucherai qu'à un point. Voici ce qu'il me semble par rapport avec ce que vous êtes vis-à-vis des autres: Vous avez de la politesse, même plus qu'on n'en a souvent, à votre âge, et beaucoup de bonne grâce dans l'accueil, dans les formes, dans la manière d'écouter. Conservez cela. Madame de Sévigné dit que le silence approbatif annonce toujours beaucoup d'esprit dans la jeunesse. «Mais, ma mère, où en voulez-vous venir? Vous m'avez promis un défaut, et, jusqu'à présent, je ne vois rien qui y ressemble. Tout père frappe à côté. Allons donc, ma mère, au fait!» En un moment, mon fils, m'y voici: Vous oubliez que j'ai mal à la gorge, et que je ne puis parler que doucement. Enfin, vous êtes donc poli. Si on vous invite à saisir l'occasion de faire quelque chose qui doive plaire à ceux que vous aimez, vous y consentez volontiers. Si on vous montre cette occasion, une certaine paresse, un certain amour de vous-même vous fait un peu balancer, et enfin à vous tout seul vous ne cherchez guère cette occasion, parce que vous craignez de vous gêner. Entendez-vous bien ces subtilités? Tant que vous êtes un peu sous ma main, je vous pousse, je vous parle; mais bientôt il faudra que vous parliez tout seul, et je voudrais que vous parlassiez un peu des autres, malgré le bruit que vous fait votre jeunesse, qui, en effet, a bien le droit de crier un peu haut. Je ne sais si ce que je vous ai dit est clair. Comme mes idées passent au travers d'un mal de tête, de trois cataplasmes dont je suis entourée, et que je n'ai point aiguisé mon esprit avec Albert depuis quatre jours, il se pourrait qu'il y eût un peu d'esquinancie dans mes discours. Vous vous en tirerez comme vous pourrez. Enfin, le fait est que vous êtes fort poli extérieurement, et que je voudrais que vous le fussiez aussi intérieurement, c'est-à-dire bienveillant. La bienveillance est la politesse du coeur. Mais en voilà assez...


»Votre petit frère figure joliment au bal. Il devient tout champêtre ici. Il pêche le matin, se promène, connaît mieux que vous les arbres et les différentes cultures, et, le soir, il figure avec de grosses bergères d'Auvergne auxquelles il fait toutes les petites mines que vous savez.

»Adieu, cher enfant; je vous quitte parce que mon papier finit, car je m'amusais de toutes ces pauvretés qui me tirent un peu de mon ennui; mais il faut cependant ne pas vous assommer en vous en donnant trop à la fois. Veuillez bien présenter mes hommages respectueux à Griffon7; faites bien tous mes compliments à M. Leclerc.»

Note 7: (retour) Griffon est un petit chien.--M. Leclerc est le membre de l'Institut, doyen de la faculté des lettres, mort il y a peu d'années. Il était alors professeur au lycée Napoléon, et donnait des répétitions à mon père.

C'est sur ce ton de confiance, de tendresse et de goût que s'écrivaient la mère et le fils, bien jeune encore. Un an plus tard, en 1814, celui-ci sortait du collège, tenait ce que son jeune âge avait promis, et prenait naturellement une plus grande place dans la vie et les occupations de ses parents. Ses opinions mêmes devaient de plus en plus agir sur les leurs, et d'autant mieux que rien ne les séparait d'une manière absolue.

Il était seulement plus positif et plus hardi qu'eux, moins gêné par des souvenirs ou des affections. Il ne regrettait pas l'empereur, et, si touché qu'il fût par les souffrances de l'armée française, il voyait la chute de l'Empire avec indifférence, sinon avec joie. C'était pour lui, comme pour la plupart des jeunes gens distingués de sa génération, une délivrance. Il saisissait avec avidité les premières idées d'ordre constitutionnel qui faisaient leur rentrée avec les Bourbons. Mais l'apparition des royalistes de salon le frappait par le ridicule; beaucoup de choses et de mots qu'on remettait en honneur8 lui semblaient des niaiseries; les injures contre l'empereur et les hommes de l'Empire le révoltaient, mais ni ses parents ni lui, encore qu'un peu défiants du nouveau régime, n'avaient une malveillance systématique contre ce qui se passait. Les malheurs, ou du moins les ennuis personnels qui en étaient la conséquence: la privation des emplois, la nécessité de vendre, et fort mal, une bibliothèque qui était la joie de mon grand-père, et qui a laissé une trace dans la mémoire des amateurs, mille autres contrariétés, ne les empêchaient point de se sentir délivrés. Ils étaient tout près de réaliser une parole célèbre de l'empereur. Celui-ci, en pleine puissance, demandait aux personnes qui se trouvaient autour de lui ce qu'on dirait après sa mort, et chacun s'empressait à un compliment ou à une flatterie. Il les interrompit en disant: «Comment! vous êtes embarrassés pour savoir ce qu'on dira? On dira: «Ouf!»

Note 8: (retour) Dans une autre publication, les impressions et les sentiments de mon père seront décrits par lui-même, de sorte qu'il est inutile d'insister ici. On me permettra toutefois de donner, comme exemple de ce qu'il pensait alors, de ce qu'il a pensé toujours, une des chansons qu'il faisait en ce temps-là, car ce n'est un secret pour personne qu'il écrivait et chantait de jolies chansons qui avaient grand succès dans le monde. Ceux qui ont l'habitude ou le talent de ces compositions savent combien les auteurs en sont sincères, et plus qu'en tout autre écrit peut-être, on voit là sous une forme piquante, le fond même des idées d'un écrivain. Mon père a lui-même écrit quelque part que l'on retrouverait dans le recueil de ses chansons le germe, sinon le développement, de la plupart de ses idées. Il en est qui répondaient à un sentiment si intime, qu'il ne les chantait qu'à lui-même, et ne les montrait à personne. La poésie, légère ou sérieuse, est une confidente à laquelle on ne peut rien cacher quand l'habitude est prise de se confier à elle. Voici donc une de ses chansons politiques du commencement de la Restauration. Je ne la donne point, comme une des meilleures au point de vue de l'art, mais comme un renseignement. Et pourtant il est difficile de n'en pas remarquer le tour aisé et la finesse, rares pour un jeune homme de dix-huit ans:

LA MARQUISE OU L'ANCIEN RÉGIME

AIR: Croyez-moi, buvons à longs traits.

Ainsi parlait une marquise,

Une marquise d'autrefois,

Qui fit sa première sottise

En mil sept cent cinquante-trois.

«Ah! disait-elle, quand j'y pense,

Je voudrais m'y revoir encor:

C'était vraiment le siècle d'or,

Moins le costume et l'innocence.


Croyez-moi, c'était le bon temps:

Que je vous plains d'avoir vingt ans!


Mise au couvent selon l'usage,

Grâce aux leçons du tentateur,

De mes questions avant l'âge

J'effrayais notre directeur.

Un frère de soeur Cunégonde,

Le marquis, venait au parloir.

Il m'apprit ce qu'il faut savoir

Pour se présenter dans le monde.


Croyez-moi, c'était le bon temps:

Que je vous plains d'avoir vingt ans!


Il fit tant que, par convenance,

À m'épouser il fut réduit.

Je n'ai pas gardé souvenance

D'avoir vu son bonnet de nuit


«Vous n'avez pas vu le bon temps;

Que je vous plains d'avoir vingt ans!»

C'était un seigneur à la mode.

Pour lui je n'avais aucun goût,

Et lui ne m'aimait pas du tout....

Je n'ai rien vu de si commode.


Mes enfants, c'était le bon temps:

Que je vous plains d'avoir vingt ans!


Ce que j'ai vu ne peut se rendre.

Ah! les hommes sont bien tombés.

Tenez, je ne puis pas comprendre

Comment on se passe d'abbés.

Que j'ai vu d'âmes bien conduites

Par leur galante piété!

Sans eux j'aurais bien regretté

Qu'on ait supprimé les jésuites.


Mes enfants, c'était le bon temps:

Que je vous plains d'avoir vingt ans!


C'est un sot métier, sur mon âme,

Que d'être jolie aujourd'hui.

Je vois plus d'une jeune femme

Sécher de sagesse et d'ennui.

Plus d'un grand mois après la noce,

J'ai vu, certes j'en ai bien ri,

J'ai vu ma nièce et son mari

Tous deux dans le même carrosse!

Vous n'avez pas vu le bon temps:

Que je vous plains d'avoir vingt ans!


Hélas! des plaisirs domestiques

Ignorant la solidité,

Petits esprits démocratiques,

Vous radotez de liberté.

Cette liberté qu'on encense

N'est rien qu'un rêve dangereux.

Ah! de mon temps, pour être heureux

C'était assez de la licence.


Croyez-moi, c'était le bon temps:

Que je vous plains d'avoir vingt ans!


Mais, sous un règne légitime,

Dédaignant de vaines clameurs,

Reprenez à l'ancien régime

Ses lois, afin d'avoir ses moeurs.

Alors, comme dans ma jeunesse,

Un chacun sera bon chrétien.

Vous voyez, je m'amusais bien,

Et n'ai jamais manqué la messe.


Croyez-moi, c'était le bon temps!

Que je vous plains d'avoir vingt ans!


V.

Il était difficile de songer aux intérêts personnels, et de ne pas être occupé ou distrait uniquement par le spectacle que donnaient la France et l'Europe. La curiosité devait prévaloir sur l'ambition dans la famille telle qu'on la peut concevoir. Mon grand-père pensait pourtant à entrer dans l'administration, et reprenait ses projets, toujours déçus, du conseil d'État; mais il y mettait la même négligence ou indifférence. S'il y fût entré, il n'aurait fait qu'imiter la plupart des anciens fonctionnaires de l'Empire, car l'opposition bonapartiste n'a commencé que vers la fin. Les membres mêmes de la famille impériale avaient des relations suivies et amicales avec le nouveau régime, ou plutôt avec l'ancien régime restauré. L'impératrice Joséphine fut traitée avec égards, et l'empereur Alexandre la venait voir souvent à la Malmaison. Elle désirait se faire une situation digne et convenable, confiait à sa dame du palais qu'elle voulait demander pour son fils Eugène le titre de connétable, ce qui était peu connaître l'esprit de la Restauration. La reine Hortense, qui devait plus tard être l'ennemie acharnée des Bourbons, et entrer dans de nombreuses conspirations, obtint le duché de Saint-Leu, dont elle voulut remercier le roi Louis XVIII. Tous les projets de ce genre d'ailleurs furent bientôt abandonnés; car l'impératrice Joséphine fut subitement enlevée par un mal de gorge gangreneux en mai 1814, et le dernier lien qui rattachait les miens à la famille Bonaparte fut à jamais rompu.

Les Bourbons toutefois semblèrent prendre à tache d'irriter, de décourager ceux que leur gouvernement aurait dû rallier, et peu à peu s'établissait l'opinion que leur règne serait peu durable, et que la France, alors surtout plus passionnée pour l'égalité que pour la liberté, demanderait à reprendre ce joug que l'on croyait brisé, et que les jours reviendraient d'éclat et de misère. Ce ne fut donc pas avec autant d'étonnement qu'on le pourrait croire que mon grand-père revint un jour chez lui, annonçant qu'il venait d'apprendre d'un de ses amis que l'empereur, échappé de l'île d'Elbe, avait débarqué à Cannes. Les événements historiques étonnent plus ceux qui en entendent le récit que les témoins. Il semble qu'une sorte de pressentiment s'ajoute à toutes les inductions de la logique. Ceux-là surtout qui avaient vu de près ce grand homme le devaient croire capable de venir mettre de nouveau en péril, par une égoïste et grandiose fantaisie, et les Français et la France. C'était pourtant une grande aventure, et qui obligeait chacun à songer non seulement à l'avenir politique, mais encore à l'avenir personnel. Même ceux qui n'avaient, comme M. de Rémusat, témoigné d'aucune façon publique de leurs sentiments, et qui ne demandaient que le repos et l'obscurité, pouvaient avoir tout à craindre, et devaient tout prévoir. L'incertitude ne fut pas longue, et, avant même que l'empereur fût entré dans Paris, M. Réal venait annoncer à M. de Rémusat qu'il était exilé avec douze ou quinze personnes, au nombre desquelles se trouvait M. Pasquier.

Un événement plus grave que l'exil, et qui a laissé dans le souvenir de mon père une trace plus profonde, s'était passé entre la nouvelle du débarquement de Napoléon et son arrivée aux Tuileries. Le lendemain même du jour où ce débarquement était public, madame de Nansouty était accourue chez sa soeur, tout effrayée et troublée des récits qu'on lui faisait, des persécutions auxquelles seraient exposés les ennemis de l'empereur, vindicatif et tout-puissant. Elle lui dit qu'on allait exercer toutes les inquisitions d'une police rigoureuse, que M. Pasquier craignait d'être inquiété, et qu'il fallait se débarrasser de tout ce que la maison pouvait contenir de suspect. Ma grand'mère, qui d'elle-même peut-être n'y eût pas pensé, se troubla en songeant que chez elle on trouverait un manuscrit tout fait pour compromettre son mari, sa soeur, son beau-frère, ses amis. Elle poursuivait en effet dans le plus grand secret depuis bien des années, peut-être depuis son entrée à la cour, des Mémoires écrits chaque jour sous l'impression des événements et des conversations. Elle y racontait presque tout ce qu'elle avait vu et entendu. À Paris, à Saint-Cloud, à la Malmaison, elle avait pris, depuis douze ans, l'habitude de tracer des éphémérides où, mêlés avec les événements, les mouvements du caractère et de l'esprit tenaient la plus grande place. Ce journal avait la forme d'une correspondance intime. C'était une série de lettres écrites de la cour à une amie à laquelle on ne cachait rien. L'auteur sentait tout le prix de cet ouvrage, ou plutôt ces lettres fictives lui rappelaient sa vie tout entière, ses plus chers et ses plus douloureux souvenirs. Comment risquer, pour ce qui pouvait ne paraître qu'un amour-propre littéraire ou sentimental, le repos, la liberté, la vie même de tous les siens? Personne ne connaissait l'existence de cet écrit, sauf son mari et madame Chéron, femme du préfet de ce nom, très ancienne et fidèle amie. Elle songea à celle-ci, qui avait déjà gardé ce dangereux manuscrit, et courut la chercher. Malheureusement madame Chéron était absente, et ne devait de longtemps rentrer. Que faire? Ma grand'mère rentra tout émue et, sans réflexion ni délai, jeta dans le feu tous ses cahiers. Mon père entra dans la chambre tandis qu'elle brûlait les dernières feuilles avec quelque lenteur afin que la flamme ne fût pas trop vive. Il avait alors dix-sept ans, et m'a souvent raconté cette scène, dont le souvenir lui était très pénible. Il crut d'abord que ce n'était là qu'une copie des Mémoires qu'il n'avait point lus, et que l'original précieux restait caché quelque part. Il lança lui-même le dernier cahier dans les flammes sans y attacher une grande importance: «Peu de gestes, me disait-il, quand j'ai su la vérité, ont laissé de plus cruels regrets dans une âme.»

Ces regrets dès le premier moment furent si vifs chez l'auteur et chez son fils, car ils comprirent immédiatement que ce sacrifice cruel était inutile, que, durant des années, ils n'en purent parler même entre eux, ni surtout à mon grand-père. Celui-ci prit très philosophiquement son exil, qui ne lui interdisait pas le séjour de la France, mais seulement Paris et les environs. Il décida que tous iraient passer l'orage en Languedoc. Il avait là une terre rachetée par lui aux héritiers de M. de Bastard, aïeul de sa femme, et dont l'administration était depuis longtemps négligée. Ils partirent donc tous pour Lafitte, où mon père devait vivre plus tard tant de mois, tant d'années, tantôt au milieu de l'agitation politique, tantôt y retrouvant une vie laborieuse et douce, tantôt s'y reposant d'un nouvel exil, car le mal que devait faire le pouvoir absolu aux bons citoyens ne devait point se borner à cette année 1815, et les Napoléon sont revenus en France de plus loin que de l'île d'Elbe.

Mon grand-père partit le 13 mars pour Lafitte, où sa famille le rejoignit peu de jours après. C'est là qu'ils passèrent les trois mois de ce règne plus court, mais plus funeste encore que l'autre, et que l'on a appelé les Cent-Jours; c'est là que mon père a commencé sa carrière d'écrivain, ne composant pas encore des oeuvres personnelles, mais traduisant Pope, Cicéron et Tacite. Ses seuls écrits originaux étaient ses chansons. Ils vivaient tranquilles, unis, presque heureux, attendant la fin de cette tragédie dont le dénouement était prévu, et la nouvelle de la bataille de Waterloo vint les y trouver. En même temps que l'abdication de Napoléon, ils apprenaient que M. de Rémusat était nommé préfet de la Haute-Garonne, par ordonnance du 12 juillet 1815. Cet emploi convenait parfaitement au mari, en le faisant rentrer dans l'administration qu'il aimait, sans l'obliger à la parade des cours, mais plaisait moins à la femme, qui regrettait Paris et ses amitiés, et redoutait les agitations de la ville de Toulouse livrée à la violence du royalisme du Midi, à la terreur blanche, comme on disait alors. Le nouveau préfet s'y rendit aussitôt, et y apprit en arrivant l'assassinat du général Hamel, qui avait pourtant arboré le drapeau blanc au Capitole. Tant est grande l'injustice et la violence des partis, même triomphants, surtout triomphants! Mais, si intéressant que soit cet épisode de nos troubles civils, il n'est pas nécessaire d'y insister. Il s'agit ici non du préfet, mais surtout de madame de Rémusat. Celle-ci, un peu inquiète des événements, et, peut-être, craignant la vivacité des opinions de son fils, médiocrement compatibles avec une situation officielle, permit à celui-ci de revenir à Paris, ce qui lui convenait fort. Alors commença entre eux une correspondance qui les fera tous deux mieux connaître, et en apprendra peut-être plus sur l'auteur de ces Mémoires que ces Mémoires mêmes.

C'est pourtant de cet ouvrage seulement qu'il s'agit ici, et il n'est pas nécessaire de raconter en détail les mois, même les années qui suivirent cette année 1815. Inaugurée dans un jour sanglant, l'administration du département fut très difficile pendant dix-neuf mois. Tandis qu'à Paris, le fils, vivant dans une société très libérale, arrivait à un royalisme constitutionnel très avancé, qui n'était plus guère que tolérant envers les Bourbons, le père subissait d'une société fort différente un effet tout semblable, et, par ses actes et ses propos, se plaçait au premier rang parmi les fonctionnaires les moins royalistes, les plus libéraux, du gouvernement royal. Il était modéré, ami des lois, équitable, point déclamateur, point aristocrate, point dévot. La ville de Toulouse était à peu près le contraire de tout cela; il y réussit cependant, et y a laissé de bons souvenirs qui disparaissent peu à peu avec les hommes, mais dont mon père a plus d'une fois retrouvé la trace. Ces premiers temps de liberté constitutionnelle, même en une province peu destinée à en pratiquer hardiment les théories, sont curieux. À la lueur de cette liberté s'éclairait ce que l'Empire avait laissé dans l'ombre. Tout renaissait: les opinions, les sentiments, les rancunes, les passions, la vie enfin. Le gouvernement des Bourbons était représenté par un prêtre marié, M. de Talleyrand, et un jacobin régicide, M. Fouché, mais ce n'était pas encore assez pour résister à la faction réactionnaire de ce temps-là, et la politique libérale ne triompha que par l'avènement du ministère de MM. Decazes, Pasquier, Molé et Royer-Collard, et par l'ordonnance célèbre du 5 septembre. Cette politique nouvelle devait naturellement profiter à ceux qui l'avaient pratiquée d'avance, et l'on ne sut pas mauvais gré au préfet de l'échec des libéraux dans les élections de la Haute-Garonne. Dès que le ministère se fut consolidé, et que M. Lainé eut succédé à M. de Vaublanc, mon grand-père fut nommé préfet de Lille, et voici comment mon père, dans une lettre déjà citée, rapporte les effets de ces événements sur les opinions de ma grand'mère:

«La nomination de mon père à Lille ramena ma mère au sein du grand mouvement de l'esprit public, mouvement qui allait bientôt se prononcer comme il ne l'avait point fait peut-être depuis 1789. Son esprit, sa raison, tous ses sentiments et toutes ses croyances allaient faire un grand pas. L'Empire, après lui avoir donné d'abord la curiosité et l'intelligence des grandes affaires de ce monde, lui avait donné plus tard le principe d'un mouvement propre vers un but moral, en lui inspirant l'horreur de la tyrannie. De là un goût vague pour un gouvernement régulier fondé sur la loi, la raison et l'esprit national; de là une certaine acceptation des formes de la constitution d'Angleterre. Son séjour à Toulouse et la réaction de 1815 lui donnèrent une connaissance des réalités sociales qu'on n'acquiert jamais dans les salons de Paris, l'intelligence des résultats et même des causes de la Révolution, l'instinct des besoins et des sentiments de la nation. Elle comprit d'une manière générale où étaient l'appui solide, la force, la vie, le droit. Elle sut qu'il existait une France nouvelle, et quelle elle était, et que c'était pour cette France et par elle qu'il fallait gouverner.»


VI.

Le séjour à Lille fut interrompu par quelques voyages à Paris, où ma grand'mère retrouvait son fils, qui préludait par des plaisirs de société aux succès plus littéraires qu'il devait obtenir quelques mois plus tard. C'était d'ailleurs déjà écrire et composer que d'envoyer sans cesse à sa mère des lettres de politique et de littérature. Celle-ci avait plus de loisirs à Lille qu'à Paris, et, quoique sa santé fût toujours faible, elle reprit le goût des travaux de l'esprit. Jusque-là, elle n'avait guère écrit que ses Mémoires brûlés, et à peine s'était-elle essayée à quelques courtes nouvelles ou petits articles. Elle tenta, dans l'oisiveté de la province, un roman par lettres intitulé: les Lettres espagnoles, ou l'Ambitieux. Tandis qu'elle y travaillait avec goût et succès, en 1818, parurent les Considérations sur la révolution française, ouvrage posthume de madame de Staël, et elle en ressentit la plus vive impression. Après soixante ans écoulés, on se rend mal raison de l'effet extraordinaire d'un tel ouvrage, conversation éloquente sur les principes de la Révolution. Les opinions de l'auteur, très nouvelles alors, ne sont plus pour nous que d'excellents et nobles lieux communs, dont la vérité est partout admise. Il n'en était pas de même au lendemain de l'Empire. Tout était nouveau alors, et les fils, troublés par vingt ans de tyrannie, avaient besoin d'apprendre ce que savaient si bien leurs pères de 1789. Ce qui frappa surtout ma grand'mère, ce sont les pages véhémentes où l'auteur se livre à sa haine un peu déclamatoire contre Napoléon. Elle éprouvait bien quelques sentiments analogues; mais elle ne pouvait oublier qu'elle avait pensé d'une façon tant soit peu différente. Les personnes qui aiment à écrire sont bien aisément tentées d'expliquer sur le papier leur conduite et leurs sentiments. C'est une manière de les mieux comprendre. Elle fut prise du désir de porter le jour dans ses souvenirs, d'exposer ce qu'avait été l'Empire pour elle, comment elle l'avait aimé et admiré, puis jugé et redouté, puis suspecté et haï, puis enfin abandonné. Les Mémoires qu'elle avait détruits en 1815 auraient été la plus naïve et la plus exacte exposition de cette succession de faits, de situations et de sentiments. On ne pouvait songer à les reproduire; mais il était possible d'en faire d'autres auxquels une mémoire fidèle et une conscience honnête pouvaient donner autant de sincérité. Tout animée à ce projet, elle écrivait à son fils, le 27 mai 1818:

«J'ai été prise hier d'une lubie nouvelle. Vous saurez maintenant que je m'éveille tous les jours à six heures, et que j'écris depuis lors très exactement jusqu'à neuf heures et demie. J'étais donc sur mon séant, avec tous les cahiers de mon Ambitieux autour de moi. Mais quelques chapitres de madame de Staël me trottaient par l'esprit. Tout à coup je jette le roman de côté, je prends un papier blanc; me voilà mordue du besoin de parler de Bonaparte; me voilà contant la mort du duc d'Enghien, cette terrible semaine que j'ai passée à la Malmaison; et, comme je suis une personne d'émotion, au bout de quelques lignes, il me semble que je suis encore à ce temps; les faits et les paroles me reviennent comme d'eux-mêmes; j'ai écrit vingt pages entre hier et aujourd'hui, cela m'a assez fortement remuée.»

La même occasion qui réveillait les impressions de la mère, éveillait les opinions et les goûts littéraires du fils, et, tandis qu'il publiait dans les Archives9 un article sur le livre de madame de Staël, le premier qu'il ait imprimé, il écrivait à sa mère les lignes qui suivent, le même jour 27 mai 1818. Les deux lettres se sont croisées en route, comme on dit.

Note 9: (retour) Archives philosophiques, politiques et littéraires, t. V. Paris, 1818. Mon père a réimprimé cet article dans le recueil intitulé: Critiques et Études littéraires, ou Passé et Présent, par Ch. de Rémusat, 2 vol. in-18. Paris, 1857.

«Honneur aux gens de bonne foi! Ce livre, ma mère, a réveillé très vivement mon regret que vous ayez brûlé vos Mémoires; mais je me suis dit aussi qu'il faut y suppléer. Vous le devez, à vous, à nous, à la vérité. Relisez d'anciens almanachs, prenez le Moniteur page à page, relisez et redemandez vos anciennes lettres écrites à vos amis, et surtout à mon père. Tâchez de retrouver, non pas les détails des événements, mais surtout vos impressions à propos des événements. Replacez-vous dans les opinions que vous n'avez plus, dans les illusions que vous avez perdues; retrouvez vos erreurs mêmes. Montrez-vous, comme tant de personnes honorables et raisonnables, indignée et dégoûtée des horreurs de la Révolution, entraînée par une aversion naturelle mais peu raisonnée, séduite par un enthousiasme, au fond très patriotique, pour un homme. Dites que nous étions tous alors devenus comme étrangers à la politique. Nous ne redoutions nullement l'empire d'un seul, nous courions au-devant. Montrez ensuite l'homme de ce temps-là se corrompant, ou se découvrant, à mesure qu'il croissait en puissance. Faites voir par quelle triste nécessité, à mesure que vous perdiez une illusion sur lui, vous tombiez davantage dans sa dépendance, et comment moins vous lui obéissiez de coeur, plus il a fallu lui obéir de fait; comment enfin, après avoir cru à la justesse de sa politique parce que vous vous trompiez sur sa personne, une fois désabusée sur son caractère, vous avez commencé à l'être sur son système, et comment l'indignation morale vous a conduite peu à peu à ce que j'appellerai une haine politique. Voilà ce que je vous demande en grâce de faire, ma mère. Vous m'entendrez, n'est-ce pas? et vous le ferez.»

Deux jours après, le 30 mai, ma grand'mère répondait à son fils:

«N'admirez-vous pas comme nous nous entendons? Je lis donc ce livre; je suis frappée comme vous; je regrette ces pauvres Mémoires sur nouveaux frais, et je me mets à écrire sans trop savoir où cela me mènera; car, mon cher enfant, c'est une entreprise réellement un peu forte que celle qui me tente, et que vous me prescrivez. Je vais donc voir cependant à me rappeler certaines époques, d'abord sans ordre ni suite, comme les choses me reviendront. Vous pouvez vous fier à moi pour être vraie. Hier, j'étais seule devant mon secrétaire. Je cherchais dans mon souvenir les premiers moments de mon arrivée près de ce malheureux homme. Je sentais de nouveau une foule de choses, et ce que vous appelez si bien ma haine politique était toute prête à s'effacer pour faire place à mes illusions premières.»

Quelques jours plus tard, le 8 juin 1818, elle insistait sur les difficultés de sa tâche:

«Savez-vous que j'ai besoin de tout mon courage pour faire ce que vous m'avez prescrit? Je ressemble un peu à une personne qui aurait passé dix ans aux galères, et à qui on demanderait le journal de la manière dont elle y employait son temps. Aujourd'hui, mon imagination se flétrit quand elle revient sur tous ces souvenirs. J'éprouve quelque chose de pénible et de mes illusions passées, et de mes sentiments présents. Vous avez raison de dire que j'ai l'âme vraie; mais il s'ensuit que je ne sens pas impunément comme tant d'autres, et je vous assure que, depuis huit jours, je sors toute mélancolique de ce bureau où vous et madame de Staël m'avez placée. Je ne pourrais, du reste, dire à un autre que vous mes secrètes impressions. On ne m'entendrait pas, et on se moquerait de moi.»

Enfin, le 28 septembre et le 8 octobre de la même année, elle écrivait à son fils:

«Si j'étais homme, bien certainement je donnerais une part de ma vie à étudier la Ligue; mais, comme je ne suis qu'une femme, je me borne à brocher des paroles sur celui que vous savez. Quel homme! quel homme, mon fils! Il m'épouvante à retracer; c'est un malheur pour moi que d'avoir été trop jeune, quand je vivais auprès de lui. Je ne pensais pas assez sur ce que je voyais, et, aujourd'hui que nous avons marché, mon temps et moi, mes souvenirs me remuent davantage que ne faisaient les événements.--Si vous venez... vous trouverez, je crois, que je n'ai pas trop perdu mon temps cet été. J'ai bien écrit déjà près de cinq cents pages, et j'en écrirai bien davantage; la besogne s'allonge à mesure que je m'y mets. Il faudrait ensuite beaucoup de temps et de patience pour ordonner tout cela; je n'aurai jamais peut-être ni l'un ni l'autre; ce sera votre affaire quand je ne serai plus de ce monde...»

«Votre père, écrivait-elle encore, dit qu'il ne connaît personne à qui je puisse montrer ce que j'écris. Il prétend que personne ne pousse plus loin que moi le talent d'être vraie, c'est son expression. Or donc, je n'écris pour personne. Un jour, vous trouverez cela dans mon inventaire, et vous en ferez ce que vous voudrez.»--«Mais savez-vous (8 octobre 1818) une réflexion qui me travaille quelquefois? Je me dis: «S'il arrivait qu'un jour mon fils publiât tout cela, que penserait-on de moi?» Il me prend une inquiétude qu'on ne me crût mauvaise, ou du moins malveillante. Je sue à chercher des occasions de louer. Mais cet homme a été si assommateur de la vertu, et nous, nous étions si abaissés, que bien souvent le découragement prend à mon âme, et le cri de la vérité me presse.»

On voit, par ces fragments de lettres, sous l'empire de quels sentiments les Mémoires ont été conçus et écrits. Ce n'a été ni un passe-temps littéraire, ni un plaisir d'imagination, ni l'effet d'une prétention d'écrivain, ni l'essai d'une apologie intéressée; mais la passion de la vérité, le spectacle politique que l'auteur avait sous les yeux, l'influence d'un fils chaque jour mieux affermi dans les opinions libérales qui devaient faire le charme et l'honneur de sa vie, lui ont donné le courage de poursuivre cette oeuvre pendant plus de deux années. Elle avait compris cette noble politique qui place les droits des hommes au-dessus des droits de l'État. Ce n'est pas tout. Comme il arrive aux personnes fortement attachées à une oeuvre intellectuelle, tout s'animait et s'éclairait à ses yeux, et jamais elle n'avait mené une vie si active. À travers les maux d'une santé chancelante, elle venait sans cesse de Lille à Paris, jouait le rôle d'Elmire, du Tartufe, à Champlâtreux chez M. Molé, s'occupait d'un ouvrage sur les femmes du xviie siècle, qui est devenu son Essai sur l'éducation des femmes, donnait des notes à Dupuytren pour un éloge de Corvisart, publiait même une nouvelle dans le Lycée français10.

Note 10: (retour) Lycée français ou Mélange de littérature et de critique, t. III, p. 281 (1820).

Au milieu du bonheur complet que lui donnaient le repos de la vie et l'activité d'esprit, les succès administratifs de son mari, et les succès littéraires de son fils, sa santé fut gravement atteinte, d'abord par une maladie des yeux, qui, sans menacer absolument la vue, devint pénible et gênante, puis par une irritation générale dont la muqueuse de l'estomac était le principal siège; après quelques alternatives de crises et de bien-être, son fils la ramena à Paris le 28 novembre 1821, très troublée, très souffrante, dans un état inquiétant pour ceux qui l'aimaient, mais qui ne paraissait pas aux médecins présenter un danger prochain. Broussais seul était sombre sur l'avenir, et frappa dès ce jour mon père par cette puissance d'induction à laquelle il a dû ses découvertes et ses erreurs. Les premiers temps de son retour furent pourtant occupés par elle aux travaux de littérature et d'histoire, aux conversations politiques qui réunissaient près d'elle un grand nombre d'hommes d'État. Elle put encore s'intéresser à la chute du ministère du duc Decazes, et prévoir que l'arrivée aux affaires de M. de Villèle, c'est-à-dire des ultras, des réactionnaires, comme on dirait aujourd'hui, rendrait impossible à son mari de conserver la préfecture de Lille. Celui-ci fut en effet révoqué le 9 janvier 1822. Mais avant ce jour, elle était morte subitement dans la nuit du 16 décembre 1821, à l'âge de quarante et un ans.

Elle a laissé à son fils une douleur qui ne s'est jamais effacée, à ses amis le souvenir d'une femme très distinguée et très bonne. Nul d'entre eux ne survit aujourd'hui, et nous avons vu disparaître les derniers: M. Pasquier, M. Molé, M. Guizot, M. Leclerc. En me conformant au désir, à la volonté de mon père, je lui rends aujourd'hui le meilleur hommage, par la publication de ces Mémoires inachevés, qu'à l'exception de quelques chapitres elle n'a pu revoir ni corriger. L'ouvrage devait se diviser en cinq parties correspondant à cinq époques. Elle n'en a traité que trois, qui remplissent l'intervalle de 1802 au commencement de 1808, c'est-à-dire depuis son entrée à la cour jusqu'au début de la guerre d'Espagne. Les parties qui manquent auraient décrit le temps qui s'écoula entre cette guerre et le divorce (1808-1809), et enfin les cinq années suivantes, terminées par la chute de l'empereur. Il serait puéril de ne pas prévoir qu'une telle publication peut attirer à l'auteur et à l'éditeur des insinuations, des désobligeances, ou des violences politiques. Au lieu de s'intéresser à l'analogie des opinions de trois générations qui s'y peuvent retrouver, et de remarquer la différence des temps, on relèvera les contradictions apparentes. On s'étonnera qu'on puisse être chambellan, ou dame du palais, et si peu servile, si libéral et si peu froissé par le 18 brumaire, si patriote et si peu bonapartiste, si séduit par le génie et si sévère pour ses fautes, si clairvoyant sur la plupart des membres de la famille impériale, si indulgent ou si aveugle pour d'autres qui n'ont pourtant pas laissé une trace moins funeste dans notre histoire nationale. Il sera difficile pourtant de ne pas rendre justice à la sincérité, à l'honnêteté, à l'esprit de l'auteur. Il sera impossible de ne pas devenir en le lisant plus sévère pour le pouvoir absolu, moins dupe de ses sophismes et de son apparente prospérité! C'est, quant à moi, ce que j'en veux surtout retenir, et il aurait suffi pour toute préface à ce récit d'écrire ces mots que disait mon père, il y a soixante ans, lorsqu'il lisait madame de Staël, et demandait à sa mère de raconter ces années cruelles: «Honneur aux gens de bonne foi!»
PAUL DE RÉMUSAT.