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Mémoires de madame de Rémusat (1/3) / publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Chapter 30: (1803.)
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About This Book

The author, a lady who served at the imperial court, records personal memories and close observations of the emperor, the empress, and the household, offering intimate portraits and anecdotes of daily palace life. She balances filial affection and critical independence, explaining hesitations about publication while delivering frank moral judgments on characters and ceremonies. The narrative mixes concrete scenes with reflective commentary on power, protocol, and the private costs of public rule. Readers encounter an interior account that complements public histories by privileging impressions, small details, and the social dynamics that shaped an era.

Je ne connaissais point M. de Talleyrand, et ce que j'avais entendu dire de lui me donnait de grandes préventions. Mais dès lors je fus frappée de l'élégance de ses manières, si bien en contraste avec les formes rudes des militaires dont je me voyais environnée. Il demeurait toujours au milieu d'eux avec le caractère indélébile d'un grand seigneur. Il imposait par le dédain de son silence, par sa politesse protectrice, dont personne ne pouvait se défendre. Il s'arrogeait seul le droit de railler des gens que la finesse de ses plaisanteries effarouchait. M. de Talleyrand, plus factice que qui que ce soit, a su se faire comme un caractère naturel d'une foule d'habitudes prises à dessein; il les a conservées dans toutes les situations, comme si elles avaient eu la puissance d'une vraie nature. Sa manière, constamment légère, de traiter les plus grandes choses lui a presque toujours été utile, mais elle a souvent nui à ce qu'il a fait.

Je fus plusieurs années sans avoir de relations avec lui; je m'en défiais vaguement, mais je m'amusais à l'entendre et à le regarder agir avec une aisance, particulière à lui, qui donne une grâce infinie à toutes ses manières, tandis que chez un autre elle choquerait comme une affectation.

L'hiver de cette année (1803) fut très brillant. Le premier consul commença à vouloir qu'on donnât des fêtes; il voulut aussi s'occuper de la restauration des théâtres. Il en confia l'administration à ses préfets du palais. M. de Rémusat eut la Comédie-Française; on remit à la scène une foule d'ouvrages que la politique républicaine avait écartés. Peu à peu on semblait reprendre toutes les habitudes de la vie sociale. C'était un moyen adroit d'amener ceux qui la savaient à venir s'y replacer. C'était reformer des liens entre les hommes civilisés. Tout ce système fut suivi avec une grande habileté. Les opinions d'opposition s'affaiblissaient journellement. Les royalistes, déjoués au 18 fructidor, ne perdaient point l'espérance que Bonaparte, après avoir rétabli l'ordre, comprît dans tous les retours qu'il créait jusqu'à celui de la maison de Bourbon, et, s'ils s'étaient trompés sur ce point, du moins ils lui savaient gré de l'ordre qu'il rétablissait, et ne craignaient point d'envisager un coup hardi, qui, venant à s'emparer de sa personne et laissant vide inopinément une place que personne autre que lui ne pourrait désormais remplir, amènerait facilement cette démonstration que le souverain légitime devait être son plus naturel successeur.

Cette secrète pensée d'un parti, généralement confiant dans ce qu'il espère et toujours imprudent dans ce qu'il tente, ranimait des correspondances secrètes avec nos princes, quelques tentatives des émigrés, des mouvements produits chez les Vendéens, que Bonaparte surveillait en silence.

D'un autre côté, les gens épris du gouvernement fédératif voyaient avec inquiétude l'autorité consulaire tendre vers une centralisation qui ramenait peu à peu à des idées de royauté. Ceux-là s'unissaient assez bien avec le petit nombre des individus qui, malgré les écarts et les égarements où la cause de la liberté avait entraîné quelques-uns de ses partisans, s'obstinaient en leur conscience à voir dans la révolution française une secousse utile, et qui craignaient que Bonaparte ne vînt à bout d'en paralyser les mouvements. On entendait parfois au Tribunat sur ce sujet certaines paroles qui, toutes modérées qu'elles étaient, indiquaient aux projets secrets de Bonaparte une autre espèce d'antagonistes que les royalistes. Enfin il y avait encore les francs jacobins, qu'il fallait contenir, et puis ces militaires dressés sur leurs prétentions, qui s'étonnaient qu'on voulût créer ou reconnaître d'autres droits que les leurs. Toutes les émotions de ces différents partis étaient exactement rapportées à Bonaparte, qui manoeuvrait prudemment entre elles. Il marchait doucement vers son but, que bien peu de gens alors devinaient. Il tenait tout le monde tendu sur une portion de sa conduite, qui demeurait dans le vague. Il savait à son gré attirer et détourner l'attention, exciter alternativement les approbations de l'un ou de l'autre côté, inquiéter ou rassurer selon qu'il lui était nécessaire, se jouer de la surprise ou de l'espérance. Il voyait surtout dans les Français des enfants mobiles qu'on détourne de leurs intérêts par la vue d'un jouet nouveau. Sa position comme premier consul lui était avantageuse parce que, indéterminée qu'elle était, elle échappait plus ou moins aux inquiétudes qu'elle inspirait à certaines gens. Plus tard, le rang positif d'empereur lui a enlevé cet avantage: c'est alors qu'après avoir découvert son secret à la France, il ne lui est plus resté, pour la distraire de l'impression qu'elle en avait reçu, que ce funeste appât de gloire militaire qu'il a lancé au milieu d'elle. De là ses guerres sans cesse renaissantes, de là ses conquêtes interminables; car, à tout prix, il sentait le besoin de nous occuper. Et de là, si l'on veut bien y regarder, l'obligation qui lui fut imposée par son système de pousser sa destinée, de refuser la paix soit à Dresde, soit même à Châtillon; car Bonaparte sentait bien qu'il serait perdu infailliblement du jour où son repos forcé nous permettrait de réfléchir et sur lui et sur nous.

On trouvera, dans le Moniteur de la fin de 1802 ou du commencement de 1803, un dialogue entre un Français enthousiaste de la constitution anglaise et un Anglais soi-disant raisonnable qui, après avoir démontré qu'il n'y a point de constitution à proprement parler en Angleterre, mais seulement des institutions toutes plus ou moins adaptées à la situation du pays et au caractère des habitants, s'efforce de prouver que ces mêmes institutions n'auraient pu être données aux Français sans d'assez graves inconvénients. Par ces moyens et d'autres semblables, Bonaparte cherchait à contenir ce désir de la liberté, toujours prêt à renaître chez les Français.

Vers la fin de 1802, on apprit à Paris la mort du général Leclerc, qui avait succombé à la fièvre jaune à Saint-Domingue. Au mois de janvier, sa jeune et jolie veuve revint en France. Elle était dès lors attaquée d'un mal assez grave qui l'a toujours poursuivie; mais, quoique affaiblie et souffrante, et revêtue du triste costume de deuil, elle me parut la plus charmante personne que j'eusse vue, de ma vie. Bonaparte l'exhorta fort à ne point abuser de sa liberté pour retomber dans les excès qui avaient, je crois, été cause de son départ pour Saint-Domingue; mais elle ne tarda pas à tenir peu de compte de la parole qu'elle lui donna dans ce moment.

Cette mort du général Leclerc donna lieu à un petit embarras qui, par la manière dont il se termina, parut encore un pas vers le rétablissement de ces différents usages qui peu à peu frayaient la route au retour des habitudes monarchiques. Bonaparte prit le deuil, ainsi que madame Bonaparte, et nous reçûmes l'ordre de le porter. Cela était déjà assez marquant; mais il fut question que les ambassadeurs vinssent aux Tuileries complimenter le consul et sa femme sur cette perte. On leur représenta que la politesse exigeait qu'ils fussent en deuil pour cette visite. Ils se réunirent pour en délibérer, et, n'ayant pas le temps de demander des ordres à leur cour, ils se déterminèrent à se rendre à l'invitation qu'ils reçurent, en s'appuyant sur les égards d'usage en pareil cas. Ils vinrent donc au palais vêtus de noir, et furent reçus en cérémonie. Depuis le mois de décembre 1802, un ambassadeur d'Angleterre, lord Whithwort, avait remplacé le chargé d'affaires. On se livrait à la confiance d'une paix durable; les relations de France et d'Angleterre se multipliaient journellement, et cependant les gens un peu plus instruits prévoyaient incessamment entre les deux gouvernements des causes de discussions nouvelles. Dans le parlement britannique, il avait été question de la part que le gouvernement français prenait à la nouvelle constitution donnée aux Suisses, et ici le Moniteur, tout à fait officiel, paraissait avec quelques articles dans lesquels on se plaignait de certaines mesures prises à Londres contre plusieurs Français. Cependant tout à Paris en apparence, et particulièrement aux Tuileries, semblait livré aux plaisirs et aux fêtes. L'intérieur du château était paisible, lorsque tout à coup une fantaisie du premier consul pour une belle et jeune actrice du Théâtre-Français vint troubler madame Bonaparte, et donner lieu à des scènes assez vives.

Deux actrices remarquables (mesdemoiselles Duchesnois et Georges) avaient débuté en même temps à peu près dans la tragédie, l'une fort laide, mais distinguée par un talent qui lui conquit bien des suffrages; l'autre médiocre, mais d'une extrême beauté28. Le public de Paris s'échauffa pour l'une ou pour l'autre, mais en général le succès du talent l'emporta sur celui de la beauté. Bonaparte au contraire fut séduit par la dernière, et madame Bonaparte apprit assez vite par le secret espionnage de ses valets que mademoiselle Georges avait été, durant quelques soirées, introduite secrètement dans un petit appartement écarté du château. Cette découverte lui inspira une vive inquiétude; elle m'en fit part avec une émotion extrême, et commença à répandre beaucoup de larmes qui me parurent plus abondantes que cette occasion passagère ne le méritait. Je crus devoir lui représenter que la douceur et la patience me semblaient le seul remède à un chagrin que le temps ne manquerait pas de dissiper, et ce fut dans les entretiens que nous eûmes à cette occasion qu'elle commença à me donner sur son époux des notions qui m'étaient encore tout à fait inconnues. Le mécontentement qu'elle éprouvait me fit penser cependant qu'il y avait quelque exagération dans l'amertume de ses plaintes. À l'entendre, «il n'avait aucun principe de morale, il dissimulait alors le vice de ses penchants, parce qu'il craignait qu'ils ne lui fissent tort; mais, si on le laissait s'y livrer en paix sans lui en faire la moindre plainte, peu à peu on le verrait s'abandonner aux passions les plus honteuses. N'avait-il pas séduit ses soeurs, les unes après les autres? Ne se croyait-il pas placé dans le monde de manière à satisfaire toutes ses fantaisies? Et puis sa famille ne profiterait-elle pas de ses faiblesses pour l'habituer peu à peu à changer la vie intime et conjugale qu'il menait encore, et l'éloigner de toute relation avec sa femme?» Et, à la suite d'une pareille intrigue, elle voyait toujours suspendu sur sa tête ce redoutable divorce dont il avait déjà été quelquefois question. «C'est un grand malheur, pour moi, ajoutait-elle, que je n'aie pas donné un fils à Bonaparte. Ce sera toujours un moyen dont la haine s'emparera pour troubler mon repos.--Mais, madame, lui disais-je, il me semble que l'enfant de madame votre fille répare fort ce malheur; le premier consul l'aime, et peut-être finira par l'adopter.--Hélas! répondit-elle, ce serait là l'objet de mes souhaits; mais le caractère jaloux et ombrageux de Louis Bonaparte s'y opposera toujours. Sa famille lui a malignement fait part des bruits outrageants qui ont été répandus sur la conduite de ma fille et sur la naissance de son fils. La haine donne cet enfant à Bonaparte, et cela suffit pour que Louis ne consente jamais à un arrangement avec lui. Vous voyez comme il se tient à l'écart, et comme ma fille est obligée de veiller sur la moindre de ses actions. D'ailleurs, indépendamment des hautes considérations qui m'engagent à ne point souffrir les écarts de Bonaparte, ses infidélités sont toujours pour moi le signal de mille contrariétés qu'il me faut supporter.»

Note 28: (retour) Voici quel souvenir mon père avait gardé de la rivalité et du talent de ces deux actrices célèbres: «La liaison de l'empereur avec mademoiselle Georges fit quelque bruit. La société, j'en ai moi-même souvenir, était très animée sur cette controverse touchant le mérite respectif des deux tragédiennes. On se disputait vivement après chaque représentation de l'une ou de l'autre. Les connaisseurs, et en général les salons, étaient pour mademoiselle Duchesnois. Elle avait cependant assez peu de talent, et jouait sans intelligence. Mais elle avait de la passion, de la sensibilité, une voix touchante qui faisait pleurer. C'est, je crois, pour elle qu'a été inventée cette expression de théâtre: «avoir des larmes dans la voix». Ma mère et ma tante (madame de Nansouty) étaient fort prononcées pour mademoiselle Duchesnois, au point de rompre des lances contre mon père lui-même, qui était obligé administrativement à l'impartialité. Ce sont ces discussions sur l'art dramatique, entretenues par la facilité que les fonctions de mon père nous donnaient de suivre tous les événements du monde théâtral, qui éveillèrent de très bonne heure en moi un certain goût, un certain esprit de littérature et de conversation, qui n'étaient guère de mon âge. On me mena, très jeune, à la tragédie, et j'ai vu presque dans leurs débuts ces deux Melpomènes. On disait que l'une était si bonne, qu'elle en était belle; l'autre si belle, qu'elle en était bonne. Cette dernière, très jeune alors, se fiant à l'empire de ses charmes, travaillait peu, et un organe peu flexible, une certaine lourdeur dans la prononciation, ne lui permettaient pas d'arriver facilement aux effets d'une diction savante. Je crois cependant qu'elle avait au fond plus d'esprit que sa rivale, et qu'en prodiguant son talent à des genres dramatiques bien divers, elle l'a tout à la fois compromis et développé, et elle a mérité une partie de la réputation qu'on a essayé de lui faire dans sa vieillesse.» (P. R.)

Et, en effet, j'ai toujours remarqué que, dès que le premier consul s'occupait d'une autre femme, soit que le despotisme de son caractère lui fît trouver étrange que sa femme même ne se soumît point à approuver cet usage de l'indépendance en toutes choses qu'il voulait conserver exclusivement pour lui, soit que la nature lui eût accordé une si faible portion d'affections aimantes qu'elles étaient toutes absorbées par la personne instantanément préférée, et qu'il ne lui restât pas la plus légère bienveillance à répartir sur toute autre, il était dur, violent, sans pitié pour sa femme, dès qu'il avait une maîtresse. Il ne tardait pas à le lui apprendre, et à lui montrer une surprise presque sauvage de ce qu'elle n'approuvait pas qu'il se livrât à des distractions qu'il démontrait, pour ainsi dire mathématiquement, lui être permises et nécessaires. «Je ne suis pas un homme comme un autre, disait-il, et les lois de morale ou de convenance ne peuvent être faites pour moi.» De pareilles déclarations excitaient le mécontentement, les pleurs, les plaintes de madame Bonaparte. Son époux y répondait quelquefois par des violences dont je n'oserais détailler les excès, jusqu'au moment où, sa nouvelle fantaisie s'évanouissant, tout à coup, il sentait renaître sa tendresse pour sa femme. Alors il était ému de ses peines, remplaçait ses injures par des caresses qui n'avaient guère plus de mesure que ses violences, et, comme elle était douce et mobile, elle rentrait dans sa sécurité.

Mais, tant que durait l'orage, je me trouvais, moi, très embarrassée souvent des étranges confidences qu'il me fallait recevoir, et même des démarches auxquelles il me fallait prendre part. Je me rappelle, entre autres, ce qui m'arriva un soir, et la frayeur un peu ridicule que j'éprouvai, dont j'ai depuis ri à part moi.

C'était durant cet hiver. Bonaparte avait encore l'habitude de venir, tous les soirs, partager le lit de sa femme; elle avait eu l'adresse de lui persuader que sa sûreté personnelle était intéressée à cette intimité. «Elle avait, disait-elle, un sommeil fort léger, et, s'il arrivait qu'on essayât de tenter quelque entreprise nocturne sur lui, elle serait là pour appeler à l'instant le secours dont il aurait besoin.» Le soir, elle ne se retirait guère que lorsqu'on l'avertissait que Bonaparte était couché. Mais, lorsqu'il fut pris de cette fantaisie pour mademoiselle Georges, il la fit venir assez tard, quand l'heure de son travail était passée, et ne descendit plus ces jours-là que fort avant dans la nuit. Un soir, madame Bonaparte, plus pressée que de coutume par sa jalouse inquiétude, m'avait gardée près d'elle, et m'entretenait vivement de ses chagrins. Il était une heure du matin, nous étions seules dans son salon, le plus profond silence régnait aux Tuileries. Tout à coup elle se lève. «Je n'y peux plus tenir, me dit-elle; mademoiselle Georges est sûrement là-haut, je veux les surprendre.» Passablement troublée de cette résolution subite, je fis ce que je pus pour l'en détourner et je ne pus en venir à bout. «Suivez-moi, me dit-elle, nous monterons ensemble.» Alors je lui représentai qu'un pareil espionnage, étant même sans convenance de sa part, serait intolérable de la mienne, et qu'en cas de la découverte qu'elle prétendait faire, je serais sûrement de trop à la scène qui s'ensuivrait. Elle ne voulut entendre à rien, elle me reprocha de l'abandonner dans ses peines, et elle me pressa si vivement, que, malgré ma répugnance, je cédai à sa volonté, me disant d'ailleurs intérieurement que notre course n'aboutirait à rien, et que, sans doute, les précautions étaient prises au premier étage contre toute surprise.

Nous voilà donc marchant silencieusement l'une et l'autre, madame Bonaparte, la première, animée à l'excès, moi derrière, montant lentement un escalier dérobé qui conduisait chez Bonaparte, et très honteuse du rôle qu'on me faisait jouer. Au milieu de notre course, un léger bruit se fit entendre. Madame Bonaparte se retourna. «C'est peut-être, me dit-elle, Rustan, le mameluk de Bonaparte, qui garde la porte. Ce malheureux est capable de nous égorger toutes deux.» À cette parole, je fus saisie d'un effroi qui, tout ridicule qu'il était sans doute, ne me permit pas d'en entendre davantage, et, sans songer que je laissais madame Bonaparte dans une complète obscurité, je descendis avec la bougie que je tenais à la main, et je revins aussi vite que je pus dans le salon. Elle me suivit peu de minutes après, étonnée de ma fuite subite. Quand elle revit mon visage effaré, elle se mit à rire et moi aussi, et nous renonçâmes à notre entreprise. Je la quittai en lui disant que je croyais que l'étrange peur qu'elle m'avait faite lui avait été utile, et que je me savais bon gré d'y avoir cédé.

Cette jalousie, qui altérait la douce humeur de madame Bonaparte, ne fut bientôt plus un mystère pour personne. Elle me mit dans les embarras d'une confidente sans crédit sur l'esprit de celle qui la consulte, et me donna quelquefois l'apparence d'une personne qui partage les mécontentements dont elle est le témoin. Bonaparte crut d'abord qu'une femme devait entrer vivement dans les sentiments éprouvés par une autre femme, et il témoigna quelque humeur de ce que je me trouvais au fait de ce qui se passait dans le plus intime de son intérieur. D'un autre côté, le public de Paris prenait de plus en plus parti pour la laide actrice. La belle était souvent accueillie par des sifflets. M. de Rémusat tâchait d'accorder une protection égale à ces deux débutantes; mais ce qu'il faisait pour l'une ou pour l'autre était presque également pris avec mécontentement, soit par le parterre, soit par le consul. Toutes ces pauvretés nous donnèrent quelque tracas. Bonaparte, sans livrer à M. de Rémusat le secret de son intérêt, se plaignit à lui, et lui témoigna qu'il consentirait à ce que je devinsse la confidente de sa femme, pourvu que je ne lui donnasse que des conseils raisonnables. Mon mari me présenta comme une personne posée, élevée à toutes les convenances, et qui ne pouvait en aucun cas échauffer l'imagination de madame Bonaparte. Le consul, qui était encore en disposition de bienveillance pour nous, consentit à penser à cette occasion du bien de moi; mais alors ce fut un autre inconvénient: il me prit en tiers quelquefois dans ses disputes conjugales, et voulut s'appuyer de ce qu'il appelait ma raison pour traiter de folie les vivacités jalouses dont il était fatigué. Comme je n'avais point encore l'habitude de dissimuler ma pensée, lorsqu'il m'entretenait de l'ennui que lui donnaient toutes ces scènes, je lui répondais tout sincèrement que je plaignais beaucoup madame Bonaparte, soit qu'elle souffrît à tort ou à raison, qu'il me semblait qu'il devait l'excuser plus qu'un autre; mais, en même temps, j'avouais qu'elle me semblait manquer à sa dignité, quand elle cherchait dans l'espionnage de ses valets la preuve de l'infidélité qu'elle soupçonnait. Le consul ne manquait point de redire à madame Bonaparte que je la blâmais, et alors je me trouvais en butte à des explications sans fin entre le mari et la femme, dans lesquelles j'apportais toute la vivacité de mon âge, et le dévouement que j'avais pour tous deux.

Tout cela produisit une suite de paroles et de petites scènes, dont les détails se sont effacés de ma mémoire, où je vis Bonaparte tour à tour impérieux, dur, défiant à l'excès, puis tout à coup ému, amolli, presque doux, et réparant avec assez de grâce des torts dont il convenait, et auxquels il ne renonçait pas pourtant. Je me souviens qu'un jour, pour rompre le tête-à-tête qui le gênait sans doute, m'ayant gardée à dîner en tiers avec sa femme, fort échauffée précisément parce qu'il lui avait déclaré que désormais il habiterait la nuit un appartement séparé, il s'avisa de me prendre pour juge dans cette étrange question: si un mari était obligé de céder à cette fantaisie d'une femme qui voudrait n'avoir jamais d'autre lit que le sien? J'étais assez peu préparée à répondre, et je savais que madame Bonaparte ne me pardonnerait pas de ne pas décider pour elle. Je tâchai d'éluder la réponse, et de me tenir sur ce qu'il n'était guère possible, ni même bien décent, que je me mêlasse de déterminer ce fait. Mais Bonaparte, qui aimait assez d'ailleurs à embarrasser, me poursuivit vivement. Alors je ne trouvai d'autre parti, pour m'en tirer, que de dire que je ne savais pas trop précisément où devaient s'arrêter les exigences d'une femme et les complaisances d'un mari; mais qu'il me semblait que tout ce qui donnerait à croire que le premier consul changeait quelque chose dans sa manière de vivre ferait toujours tenir des propos fâcheux, et que le moindre mouvement qui arriverait dans le château nous ferait tous beaucoup parler. Bonaparte se mit à rire, et me tirant l'oreille: «Allons, me dit-il, vous êtes femme, et vous vous entendez toutes.»

Mais il ne s'en tint pas moins à ce qu'il avait résolu, et, depuis cette époque, il s'arrangea pour habiter un appartement différent. Cependant il reprit peu à peu des manières plus affectueuses avec elle, et elle, de son côté, plus tranquille, se rendit au conseil que je ne cessais de lui donner de dédaigner une rivalité indigne d'elle. «Il serait bien assez temps, lui disais-je, de vous affliger, si c'était parmi les femmes qui vous entourent que le consul fît un choix, ce serait alors que vous auriez de vrais chagrins, et moi plus d'un tracas.» Deux ans après, ma prédiction ne fut que trop réalisée, et particulièrement pour moi.


CHAPITRE II.

(1803.)

Retour aux habitudes de la monarchie.--M. de Fontanes.--Madame d'Houdetot.--Bruits de guerre.--Réunion du Corps législatif.--Départ de l'ambassadeur d'Angleterre.--M. Maret.--Le maréchal Berthier.--Voyage du premier consul en Belgique.--Accident de voiture.--Fêtes d'Amiens.

À ce léger orage près, l'hiver se passa paisiblement. Quelques institutions nouvelles marquèrent encore le retour de l'ordre. Les lycées furent organisés, on redonna des robes et quelque importance aux magistrats. On réunit tous les tableaux français au Louvre sous le nom de Muséum, et M. Denon fut chargé de la surintendance de ce nouvel établissement. Des pensions et des récompenses commencèrent à être accordées à des gens de lettres, et, pour ce dernier article, M. de Fontanes était souvent consulté. Bonaparte aimait à causer avec lui; ces conversations étaient en général fort amusantes. Le consul se plaisait à attaquer le goût pur et classique de M. de Fontanes et celui-ci défendait nos chefs-d'oeuvre français avec une grande force qui lui donnait, aux yeux des assistants, la réputation d'une sorte de courage; car il y avait déjà dans cette cour des gens si façonnés au métier de courtisan, qu'on leur paraissait un vrai Romain quand on osait encore admirer Mérope ou Mithridate, puisque le maître avait déclaré qu'il n'aimait ni l'un ni l'autre de ces ouvrages. Et cependant il paraissait s'amuser fort de ces controverses littéraires. Il eut même un moment l'intention de se procurer le plaisir d'en avoir deux fois par semaine, en faisant inviter certains hommes de lettres à venir passer la soirée chez madame Bonaparte. M. de Rémusat, qui connaissait à Paris un assez bon nombre d'hommes distingués, fut chargé de les réunir au château. Quelques académiciens et quelques littérateurs connus furent donc invités un soir. Bonaparte était en bonne humeur; il causa très bien, laissa causer, fut aimable et animé; moi, j'étais charmée qu'il se montrât tel. J'avais fort le désir qu'il plût à ceux qui ne le connaissaient pas, et qu'il détruisît, en se montrant davantage, certaines préventions qui commençaient à naître contre lui. Comme, lorsqu'il le voulait, le tact de son esprit était très fin, il démêla, entre autres, assez vite la nature de celui du vieil abbé Morellet29, homme droit, positif, marchant toujours nettement de conséquence en conséquence, et ne voulant jamais reconnaître le pouvoir de l'imagination sur la marche d'aucune des idées humaines. Bonaparte se plut à contrarier ce système. En laissant aller sa propre imagination à tout l'essor qu'elle voulut prendre, et dans ce cas elle le menait loin, il aborda tous les sujets, s'éleva très haut, se perdit quelquefois, se divertit fort de la fatigue qu'il donnait à l'esprit de l'abbé, et fut réellement très intéressant. Le lendemain, il parla avec plaisir de cette soirée et déclara qu'il en voulait encore de semblables. Une pareille réunion fut donc fixée à quelques jours de là. Je ne sais plus quel est le personnage qui commença à s'exprimer avec assez de force sur la liberté de penser et d'écrire, et sur les avantages qu'elle avait pour les nations. Cela amena un genre de discussion un peu plus gêné que la première fois, et le consul demeura dans de longs silences qui jetèrent le froid dans l'assemblée. Enfin, dans une troisième soirée, il parut plus tard, il était rêveur, distrait, sombre, et ne laissa échapper que quelques paroles rares et coupées. Tout le monde se tut et s'ennuya; et, le lendemain, le premier consul nous dit qu'il ne voyait rien à tirer de tous ces gens de lettres, qu'on ne gagnerait point à les admettre dans l'intimité, et qu'il ne voulait plus qu'on les invitât. Il ne pouvait supporter aucune contrainte, et celle de se montrer affable et de bonne humeur à jour et à moment fixes lui parut promptement une gêne qu'il s'empressa de secouer.

Note 29: (retour) L'abbé Morellet, très lié avec madame d'Houdetot et madame de Vergennes, était l'abbé de ce nom, fort connu à la fin du xviiie siècle, et que Voltaire appelait l'abbé Mord-les. Il est mort le 12 janvier 1819. (P. R.)

Dans cet hiver moururent deux académiciens distingués, MM. de la Harpe et de Saint-Lambert. Je regrettai fort le dernier, parce que j'étais très attachée à madame d'Houdetot, avec laquelle il était lié depuis quarante ans, et chez laquelle il mourut. La maison de cette aimable vieille réunissait la plus agréable et la meilleure société de Paris. J'y allais fort souvent, et j'y trouvais les restes d'un temps qui alors semblait s'échapper sans retour, je veux dire celui où on savait causer d'une manière agréable et instructive. Madame d'Houdetot, étrangère par son âge et par le plus charmant caractère à tout esprit de parti, jouissait du repos qui nous était rendu, et en profitait pour réunir chez elle les débris de la bonne compagnie de Paris, qui venait avec empressement soigner et amuser sa vieillesse. J'aimais fort à aller chez elle me reposer de la contrainte tendue où l'exemple des autres, et l'expérience que je commençais à acquérir, me tenaient dans le salon des Tuileries.

Cependant on commençait à murmurer tout bas que la guerre pourrait bien se rallumer avec les Anglais. Des lettres secrètes sur quelques entreprises tentées dans la Vendée furent publiées. On semblait y accuser le gouvernement anglais de les soutenir, et Georges Cadoudal y était nommé comme agent entre ce gouvernement et les chouans. On parlait en même temps de M. d'André, qui, disait-on, avait pénétré en France secrètement, après avoir déjà une fois, avant le 18 fructidor, essayé de servir l'agence royale. Sur ces entrefaites, on assembla le Corps législatif. Le compte qui lui fut rendu de l'état de la République était remarquable et fut remarqué. L'état de paix avec toutes les puissances, le conclusum donné à Ratisbonne sur le nouveau partage de l'Allemagne et reconnu par tous les souverains, la constitution acceptée par les Suisses, le concordat, l'instruction publique dirigée, la formation de l'Institut30, la justice mieux dispensée, l'amélioration des finances, le Code civil, dont une partie fut soumise à cette assemblée, les différents travaux commencés en même temps sur nos frontières et en France, les projets pour Anvers, le mont Cenis, les bords du Rhin et le canal de l'Ourcq, l'acquisition de l'île d'Elbe, Saint-Domingue qui tenait encore, des projets de loi nombreux sur les contributions indirectes, sur la formation des chambres de commerce, sur l'exercice de la médecine et sur les manufactures, tout cela offrait un tableau satisfaisant et honorable pour le gouvernement. À la fin de ce rapport, on avait pourtant glissé quelques mots sur la possibilité d'une rupture avec l'Angleterre et sur la nécessité de fortifier l'armée. Ni le Corps législatif, ni le Tribunat ne s'opposèrent à rien, et des approbations, après tout méritées à cette époque, furent données à tant de travaux si heureusement commencés.

Note 30: (retour) Il serait plus exact de dire que le premier consul réorganisa l'Institut en supprimant la classe des sciences morales et politiques, le 23 janvier 1803. Cette classe ne fut rétablie qu'après 1830. (P. R.)

Les premiers jours de mars, des plaintes assez amères parurent dans nos journaux sur la publication de quelques libelles qui avaient cours en Angleterre contre le premier consul. Il n'y avait pas beaucoup de bonne foi à s'irriter contre ce qui échappe aux presses anglaises, qui ont toute liberté, mais ce n'était qu'un prétexte; l'occupation de Malte et notre intervention dans le gouvernement de la Suisse étaient les véritables occasions de rupture. Le 8 mars 1803, une lettre du roi d'Angleterre au Parlement annonça des discussions importantes entre les deux gouvernements et se plaignit de l'armement qui se préparait dans les ports de la Hollande. Dans ce même temps, nous fûmes témoins de cette scène dont j'ai parlé où Bonaparte feignit, ou se laissa emporter devant tous les ambassadeurs à une colère violente. Peu de temps après, il quitta Paris et s'établit à Saint-Cloud.

Les affaires publiques ne le captivaient pas tellement qu'il ne pensât à la même époque à faire écrire, par l'un de ses préfets du palais, une lettre de compliment au célèbre musicien Paesiello sur l'opéra de Proserpine, qu'il venait de donner à Paris. Le premier consul se montrait fort jaloux d'attirer ici tous les gens distingués de tous les pays, et il les payait très largement.

Peu de temps après, la rupture entre la France et l'Angleterre éclata, et l'ambassadeur anglais, devant la porte duquel se rassemblait tous les jours une grande foule de monde, pour se rassurer ou s'inquiéter selon les préparatifs de départ qu'on pourrait apercevoir dans sa cour, partit tout à coup. M. de Talleyrand porta au Sénat une communication des motifs qui forçaient à la guerre. Le Sénat répondit qu'il ne pouvait qu'applaudir à la modération unie à la fermeté du premier consul, et il envoya une députation qui porta à Saint-Cloud les témoignages de sa reconnaissance et de son dévouement. M. de Vaublanc, parlant au Corps législatif, dit avec enthousiasme: «Quel chef des nations montra jamais un plus grand amour pour la paix! S'il était possible de séparer l'histoire des négociations du premier consul de celle de ses exploits, on croirait lire la vie d'un magistrat paisible qui n'est occupé que des moyens d'affermir la paix.» Le Tribunat émit le voeu qu'il fût pris des mesures énergiques, et, après ces différents actes d'admiration et de soumission, la session du Corps législatif se termina.

Ce fut alors que nous vîmes paraître pour la première fois ces notes violentes et injurieuses contre le gouvernement anglais, qui se multiplièrent tant dans la suite, et qui répondaient avec trop de soin aux articles des feuilles périodiques et libres qui courent chaque jour à Londres. Bonaparte dictait souvent le fond de ces notes que M. Maret rédigeait ensuite; mais il en résultait que le souverain d'un grand empire se mettait en quelque sorte en défi de paroles avec des journalistes, et manquait à sa propre dignité en se montrant trop irascible contre les railleries de ces feuilles passagères dont il eût mieux fait cent fois de dédaigner les attaques. Il ne fut pas difficile aux journalistes anglais de savoir à quel point le premier consul, et un peu plus tard l'empereur de France, était blessé des plaisanteries qu'ils se permettaient sur son compte, et alors ils redoublèrent d'activité pour le poursuivre. Combien de fois il nous est arrivé de le voir sombre et d'humeur difficile, et d'entendre dire à madame Bonaparte que c'était parce qu'il avait lu quelque article du Courrier ou du Sun dirigé contre lui? Il essaya de soulever une sorte de guerre de plume entre les différents journaux anglais; il soudoya à Londres des écrivains, dépensa beaucoup d'argent, et ne trompa personne, ni en France, ni en Angleterre. Je disais à ce sujet qu'il dictait souvent des notes du Moniteur: Bonaparte avait une singulière manière de dicter. Jamais il n'écrivait rien de sa main. Son écriture, mal formée, était indéchiffrable pour les autres, comme pour lui. Son orthographe était fort défectueuse. Il manquait totalement de patience pour toute action manuelle quelle qu'elle fût; et l'extrême activité de son esprit, et l'habitude de l'obéissance à la minute, à la seconde, ne lui permettaient aucun des exercices où il eût nécessairement fallu qu'une partie de lui même se soumît à l'autre. Les gens qui rédigeaient sous lui, M. Bourrienne d'abord, ensuite M. Maret et son secrétaire intime Menneval, s'étaient fait une sorte d'écriture d'abréviation pour tâcher que leur plume allât aussi vite que sa pensée. Il dictait en marchant à grands pas dans son cabinet. S'il était animé, son langage alors était entremêlé d'imprécations violentes, et même de jurements, qu'on supprimait en écrivant, et qui avaient au moins l'avantage de donner un peu de temps pour le rejoindre. Il ne répétait point ce qu'il avait dit une fois, quand même on ne l'avait point entendu, et c'était un malheur pour le secrétaire; car il se souvenait fort bien de ce qu'il avait dit, et s'apercevait des omissions. Un jour, il venait de lire une tragédie manuscrite qui lui avait été remise; elle l'avait assez frappé pour lui inspirer la fantaisie d'y faire quelques changements. «Prenez un encrier et du papier, dit-il à M. de Rémusat, et écrivez ce que je vais vous dire.» Et, sans presque donner à mon mari le temps de s'établir devant une table, le voilà dictant avec une telle rapidité que M. de Rémusat, quoique habitué à une écriture très rapide, suait à grosses gouttes en s'efforçant de le suivre. Bonaparte s'apercevait très bien de la peine qu'il avait et s'interrompait de temps en temps pour dire: «Allons, tâchez de me comprendre, car je ne recommencerai pas.» Il se faisait toujours un petit amusement du malaise dans lequel il vous mettait. Son grand principe général, auquel il donnait toute espèce d'applications dans les plus grandes choses comme dans les plus petites, était qu'on n'avait de zèle que lorsqu'on était inquiet.

Heureusement qu'il oublia de redemander la feuille d'observations qu'il avait dictée, car nous avons souvent essayé, M. de Rémusat et moi, de la relire et il ne nous a jamais été possible d'en déchiffrer un mot. M. Maret, secrétaire d'État, quoique d'un esprit fort médiocre (à la vérité, Bonaparte ne haïssait pas les gens médiocres, parce qu'il disait qu'il avait assez d'esprit pour leur donner ce qui leur manquait), M. Maret, dis-je, finit par acquérir un assez grand crédit, parce qu'il parvint à une extrême facilité de rédaction. Il s'accoutuma à comprendre, à interpréter ce premier jet de la pensée de Bonaparte, et, sans se permettre jamais une observation, il sut la rapporter fidèlement, telle qu'elle sortait de son cerveau. Ce qui achève aussi d'expliquer son succès auprès de son maître, c'est qu'il se livra, ou feignit de se livrer, à un dévouement sans bornes qu'il témoignait par une admiration complète, dont Bonaparte ne put se défendre d'être flatté. Ce ministre poussa même si loin la recherche de la flatterie qu'on assurait que, lorsqu'il voyageait avec l'empereur, il avait soin de laisser à sa femme des modèles de lettres qu'elle copiait soigneusement et dans lesquelles elle se plaignait de ce que son mari était si exclusivement dévoué à son maître, qu'elle ne pouvait s'empêcher d'en concevoir de la jalousie. Et comme, durant les voyages, les courriers remettaient toutes les lettres chez l'empereur même, qui s'amusait souvent à les décacheter, ces plaintes adroites produisaient très directement l'effet qu'on s'en était promis.

Lorsque M. Maret fut ministre des affaires étrangères, il se garda bien de suivre l'exemple de M. de Talleyrand, qui disait souvent que, dans cette place, c'était surtout avec Bonaparte lui-même qu'il fallait négocier. Mais au contraire, entrant dans toutes ses passions, toujours surpris que les souverains étrangers osassent s'irriter quand on les insultait et s'efforçassent d'opposer quelque résistance à leur ruine, il affermissait sa fortune souvent aux dépens de l'Europe, dont un ministre désintéressé et habile eût essayé de prendre les justes intérêts. Il avait, pour ainsi dire, toujours un courrier tout prêt chez lui, pour aller porter à chaque souverain les premiers accents de colère qui échappaient à Bonaparte lorsqu'il apprenait quelque nouvelle qui l'enflammait. Cette coupable complaisance a été, au reste, quelquefois nuisible à son maître. Elle a causé plus d'une rupture dont on s'est repenti, après la première violence passée, et peut-être même a-t-elle contribué à la chute de Bonaparte; car, lors de la dernière année de son règne, tandis qu'il hésitait à Dresde sur le parti qu'il devait prendre, Maret retarda de huit jours la retraite si nécessaire, en n'osant pas avoir le courage d'apprendre à l'empereur la défection de la Bavière, dont il était si important qu'il fût instruit31.

Note 31: (retour) Le devoir de l'éditeur le plus consciencieux n'est point d'expliquer, de justifier et encore moins de contredire les assertions ou les suppositions de l'auteur dont il publie les souvenirs. Il est évident qu'un certain nombre des jugements exprimés ici sont personnels ou représentent l'opinion publique à ce moment de notre histoire. Tout en prenant la responsabilité de ce qu'il imprime, l'éditeur n'est pas absolument solidaire de toutes les opinions, et il n'est pas nécessaire d'opposer en toute occasion une opinion à une opinion ni un document nouveau ou une histoire récente à une impression contemporaine des faits. Ainsi M. Maret, par exemple, mérite plus d'un reproche, mais l'accusation d'avoir eu la lâcheté de ne point faire connaître, à temps, à l'empereur la défection de la Bavière en 1813, peut être une de ces imputations que le mépris de M. de Talleyrand prodiguait à l'un des plus mesquins de ses successeurs. On sait qu'il disait: «Je n'ai jamais connu qu'un homme aussi bête que M. le duc de Bassano, c'était M. Maret.» Il est probable que M. Maret sut en effet le traité de la Bavière avec la coalition dès son arrivée à Leipzig, en octobre 1813, mais qu'il n'y attacha pas grande importance, ou n'osa point en parler à un maître chaque jour moins capable d'entendre la vérité, et de penser aux choses qui lui déplaisaient. Le duc de Bassano était le ministre le moins propre à le prémunir contre cette fatale tendance. Il avait un mélange de servilité sincère et d'admiration aveugle qui faisaient de lui un courtisan plutôt qu'un ministre. Voici ce que mon père pensait de lui: «Ce n'était ni un homme nul ni un méchant homme, mais il était de ces gens dont la médiocrité, en bien comme en mal, peut être aussi pernicieuse que la stupidité et la scélératesse. Il avait peu d'esprit; sa suffisance, sa morgue de grand seigneur improvisé et d'homme d'État parvenu atteignaient au ridicule. Avec une certaine frivolité pesante, sa dignité bourgeoise, son affectation vulgaire, il n'annonçait pas ce qu'il valait réellement. Une grande aptitude au travail, une rédaction facile, une intelligence prompte et assez juste du matériel et du superficiel des affaires, une mémoire fidèle dans les détails, l'habitude d'expédier beaucoup de choses à la fois, enfin le talent de s'anéantir lui-même pour s'identifier complètement avec l'idée, ou même avec le sentiment de ce qu'on lui dictait, en faisaient un instrument utile, ou plutôt commode, et, au second ou au troisième rang dans un ministère, il aurait bien servi. Il n'aimait, par penchant, ni le mal, ni l'injustice. Les violences contre les personnes n'étaient pas de son goût. On assure qu'il en a empêché quelques-unes. Enfin il était réellement attaché à l'empereur, et n'a essayé, à ma connaissance, de conjurer par aucune bassesse les maux que cet attachement a plus tard attirés sur lui. Mais, plein de confiance en lui-même, avide de faveur, jaloux de son crédit, enflé de son rang et de son pouvoir, il voyait en ennemi le mérite, l'indépendance, tout ce qui pouvait lui porter ombrage, tout ce qui ne servait pas son ambition, tout ce qui ne flattait pas sa vanité, tout ce qui ne courtisait pas sa grandeur. La conservation de sa position auprès de l'empereur était devenue son unique pensée et comme son principal devoir. Lui complaire en tout était toute son étude et toute sa politique. Le système napoléonien, tel que l'empereur le professait, était pour lui la vérité officielle et la vérité officielle était pour lui toute la vérité. Il ne comprenait plus le reste, et il l'aurait compris qu'il n'en aurait rien dit.» Voici ce que dit de lui M. Beugnot dans ses Mémoires, publiés il y a peu d'années par son petit-fils: «M. Maret a le coeur excellent, il est donc disposé par sa nature à tout ce qui est bien. Son esprit est cultivé, et, s'il n'eût pas été enlevé aux lettres par les affaires, il eût été un littérateur estimable sinon de premier ordre. Son talent capital consiste dans une singulière facilité à reproduire les idées d'autrui, et il l'a tellement exercé dans la rédaction du Moniteur, et de quelques ouvrages du même genre, que son esprit s'y est comme absorbé. L'abbé Sieyès lui procura dans l'origine la place de secrétaire du consulat. Au début il déplaisait au premier consul, précisément par les qualités qui, depuis, le lui ont rendu si cher, son obséquiosité, son empressement, sa propension à disparaître devant l'esprit des autres; mais à mesure que le premier consul avait attiré à lui l'autorité, et qu'il avait pris l'habitude de la manier sans partage, il s'était réconcilié avec le secrétaire du consulat. Le despotisme de l'un comme la faveur de l'autre croissaient dans la même proportion.» (Mémoires du comte Beugnot, tome II, p. 316.) M. le baron Ernouf a publié récemment une apologie du duc de Bassano, sous ce titre: Maret, duc de Bassano, in-8. Paris, Charpentier, 1878.--Ces opinions, diverses sans être contradictoires, démontrent que l'influence du duc de Bassano n'a pas toujours été utile au bien public dans les conseils de l'empereur; mais il était de ceux qui pensent qu'une révélation désagréable ou un conseil contrariant sont plus nuisibles à ceux qui les apportent qu'utiles à ceux qui les reçoivent. Ceux-là se font une loi de ménager plutôt les faiblesses que la situation de leurs maîtres, et de servir leurs passions plutôt que leurs intérêts. Ces flatteurs sont détestables sans doute, mais la source première de leurs fautes est toujours dans le pouvoir absolu. C'est parce que le monarque est tout-puissant qu'il est dangereux de lui déplaire. Toute platitude, comme toute justice émane du roi. (P. R.)

C'est peut-être ici le cas de raconter une anecdote relative à M. de Talleyrand, qui prouve à quel point cet habile ministre savait comment il fallait agir avec Bonaparte, et combien aussi il était maître de lui-même.

La paix se traitait à Amiens entre l'Angleterre et la France, au printemps de 1802. Quelques nouvelles difficultés survenues entre les plénipotentiaires donnaient certaine inquiétude. Le premier consul attendait avec impatience le courrier. Il arrive, et apporte au ministre des affaires étrangères la signature tant désirée. M. de Talleyrand la met dans sa poche, et se rend auprès du consul. Il paraît devant lui avec ce visage impassible qu'il conserve dans toute occasion. Il demeure une heure entière, faisant passer en revue à Bonaparte un grand nombre d'affaires importantes, et, quand le travail fut fini: «À présent, dit-il en souriant, je vais vous faire un grand plaisir, le traité est signé, et le voilà.» Bonaparte demeura stupéfait de cette manière de l'annoncer. «Et comment, demanda-t-il, ne me l'avez-vous pas dit tout de suite?--Ah! lui répondit M. de Talleyrand, parce que vous ne m'auriez plus écouté sur tout le reste. Quand vous êtes heureux, vous n'êtes pas abordable.» Cette force dans le silence frappa le consul et ne le fâcha point, ajoutait M. de Talleyrand, parce qu'il conclut sur-le-champ à quel point il en pourrait tirer parti.

Un autre homme de cette cour, plus dévoué de coeur à Bonaparte, mais tout aussi complet, dans les démonstrations d'admiration pour lui, fut le maréchal Berthier, prince de Wagram. Il avait fait la campagne d'Égypte, et là il s'était fortement attaché à son général. Il lui voua même une si grande amitié, que Bonaparte ne put, quelque peu sensible qu'il fût à ce qui venait du coeur, s'empêcher d'y répondre quelquefois. Mais les sentiments entre eux demeurèrent fort inégaux, et devinrent pour le puissant une occasion d'exiger tous les dévouements qui viennent à la suite d'une sincère affection. Un jour, M. de Talleyrand causait avec Bonaparte devenu empereur. «En vérité, lui disait celui-ci, je ne puis comprendre comment il a pu s'établir entre Berthier et moi une relation qui ait quelque apparence d'amitié. Je ne m'amuse guère aux sentiments inutiles, et Berthier est si médiocre, que je ne sais pourquoi je m'amuserais à l'aimer; et cependant, au fond, quand rien ne m'en détourne, je crois que je ne suis pas tout à fait sans quelque penchant pour lui.--Si vous l'aimez, répondit M. de Talleyrand, savez-vous pourquoi? C'est qu'il croit en vous!»

Toutes ces différentes anecdotes, que j'écris à mesure que je me les rappelle, je ne les ai sues que bien plus tard, et lorsque mes relations plus intimes avec M. de Talleyrand m'ont dévoilé les principaux traits du caractère de Bonaparte. Dans les premières années, j'étais parfaitement trompée sur lui, et très heureuse de l'être. Je lui trouvais de l'esprit, je le voyais assez disposé à réparer les torts passagers qu'il avait à l'égard de sa femme; je considérais avec plaisir cette amitié de Berthier; il caressait devant moi ce petit Napoléon qu'il semblait aimer; je me le figurais accessible à des sentiments doux et naturels, et ma jeune imagination le parait à bon marché de toutes les qualités qu'elle avait besoin de lui trouver. Il est juste de dire aussi que l'excès du pouvoir l'a enivré, que ses passions se sont exaspérées par la facilité avec laquelle il a pu les satisfaire, et que, jeune et encore incertain de son avenir, il hésitait plus souvent entre montrer certains vices, et du moins affecter quelques vertus.

Après la déclaration de guerre à l'Angleterre, je ne sais qui, le premier, donna à Bonaparte l'idée première de l'entreprise des bateaux plats. Je ne pourrais pas même assurer s'il en embrassa l'espérance de bonne foi, ou s'il ne s'en fit pas une occasion de réunir et de fortifier son armée qu'il rassembla au camp de Boulogne. Au reste, tant de gens répétèrent que cette descente était possible, qu'il se pourrait qu'il pensât que sa fortune lui devait un pareil succès. Tout à coup d'énormes travaux furent commencés dans nos ports et dans quelques villes de la Belgique; l'armée marcha sur les côtes; les généraux Soult et Ney furent envoyés, pour la commander, sur différents points. Toutes les imaginations parurent tournées vers la conquête de l'Angleterre, au point que les Anglais eux-mêmes ne furent pas sans inquiétude, et se crurent obligés de faire quelques préparatifs de défense. On s'efforça d'animer l'esprit public par des ouvrages dramatiques contre les Anglais; on fit représenter sur nos théâtres des traits de la vie de Guillaume le Conquérant. Et cependant, on faisait facilement la conquête du Hanovre; mais alors commençait ce blocus de nos ports qui nous a fait tant de mal.

Dans l'été de cette année, un voyage en Belgique fut résolu. Le premier consul exigea qu'il fût fait avec une grande magnificence. Il eut peu de peine à persuader à madame Bonaparte de porter tout ce qui contribuerait à frapper les peuples auxquels elle allait se montrer. Madame Talhouet et moi, nous fûmes choisies, et le consul me donna trente mille francs pour les dépenses qu'il nous ordonnait. Il partit le 24 juin 1803, avec un cortège de plusieurs voitures, deux généraux de sa garde, ses aides de camp, Duroc, deux préfets du palais, M. de Rémusat et un Piémontais nommé Salmatoris, et rien ne fut épargné pour rendre ce voyage pompeux.

Avant de commencer cette tournée, nous allâmes passer un jour à Mortefontaine. Cette terre avait été achetée par Joseph Bonaparte. Toute la famille s'y réunit; il s'y passa une assez étrange aventure.

On avait employé la matinée à parcourir les jardins qui sont fort beaux. À l'heure du dîner, il fut question du cérémonial des places. La mère des Bonapartes était aussi à Mortefontaine. Joseph prévint son frère que, pour passer dans la salle à manger, il allait donner la main à sa mère, la mettre à sa droite, et que madame Bonaparte n'aurait que sa gauche. Le consul se blessa de ce cérémonial qui mettait sa femme à la seconde place, et crut devoir ordonner à son frère de mettre leur mère en seconde ligne. Joseph résista, et rien ne put le faire consentir à céder. Lorsqu'on vint annoncer qu'on avait servi, Joseph prit la main de sa mère, et Lucien conduisit madame Bonaparte. Le consul, irrité de la résistance, traversa le salon brusquement, prit le bras de sa femme, passa devant tout le monde, la mit à ses côtés, et, se retournant vers moi, il m'appela hautement, et m'ordonna de m'asseoir près de lui. L'assemblée demeura interdite; moi, je l'étais encore plus que tous, et madame Joseph Bonaparte32, à qui l'on devait tout naturellement une politesse, se trouva au bout de la table, comme si elle n'eût point fait partie de la famille. On pense bien que cet arrangement jeta de la gêne au milieu du repas. Les frères étaient mécontents, madame Bonaparte attristée, et moi très embarrassée de mon évidence. Pendant le dîner, Bonaparte n'adressa la parole à personne de sa famille, il s'occupa de sa femme, causa avec moi et choisit même ce moment pour m'apprendre qu'il avait rendu le matin au vicomte de Vergennes, mon cousin, des bois séquestrés depuis longtemps par suite d'émigration, et qui n'avaient point été vendus. Je fus fort touchée de cette marque de sa bienveillance, mais je fus intérieurement bien fâchée qu'il eût choisi un pareil moment pour m'en instruire, parce que les expressions de la reconnaissance que plus tard je lui eusse adressées avec plaisir, et la joie que je ressentais de cet événement me donnaient, pour qui nous regardait, une certaine apparence d'aisance avec lui qui contrastait trop fortement avec l'état de gêne où je me trouvais réellement. Le reste de la journée se passa froidement, comme on se l'imagine bien, et nous partîmes le lendemain.

Note 32: (retour) Joseph Bonaparte avait épousé mademoiselle Julie Clary, fille d'un négociant de Marseille. (P. R.)

Un accident qui nous arriva dès le début de notre voyage me donna encore une occasion d'ajouter quelque chose à cet attachement que j'aimais tant à éprouver pour le premier consul et sa femme. Il voyageait dans la même voiture qu'elle avec l'un des généraux de sa garde. Devant lui était une première voiture qui conduisait Duroc et trois aides de camp. Derrière lui, une troisième pour madame Talhouet, M. de Rémusat et moi. Deux autres suivaient encore. À quelques lieues de Compiègne, où nous avions visité une école militaire en allant vers Amiens, les postillons qui nous conduisaient nous emportèrent tout à coup avec une telle rapidité, que nous fûmes versés violemment. Madame Talhouet reçut une blessure à la tête; M. de Rémusat et moi, nous ne reçûmes que quelques contusions. On nous tira avec assez de peine de la voiture brisée. On rendit compte de cet accident au premier consul qui était en avant. Il fit arrêter sa voiture. Madame Bonaparte, épouvantée, montra une grande inquiétude pour moi, et le consul s'empressa de nous joindre dans une chaumière où l'on nous avait conduits. J'étais si troublée que, dès que j'aperçus Bonaparte, je lui demandai presque en pleurant de me renvoyer à Paris; j'avais déjà pour les voyages tout le dégoût du pigeon de la Fontaine, et, dans mon émotion, je m'écriais que je voulais retourner près de ma mère et de mes enfants.

Bonaparte m'adressa quelques paroles pour me calmer; mais, voyant que, dans le premier moment, il n'en viendrait pas à bout, il mit mon bras sous le sien, donna des ordres pour que madame Talhouet fût placée dans l'une des voitures, et, après s'être assuré que M. de Rémusat n'avait éprouvé aucun accident, il me conduisit, effarée comme j'étais, à son carrosse, et m'y fit monter avec lui. Nous repartîmes, et il mit du soin à calmer sa femme et moi, nous invita gaiement à nous embrasser et à pleurer, «parce que, disait-il, cela soulage les femmes;» et peu à peu il parvint à me distraire, par une conversation animée, de l'effroi que j'éprouvais à continuer ce voyage. Madame Bonaparte ayant parlé de la douleur de ma mère s'il m'était arrivé quelque chose, il me fit plusieurs questions sur elle, me parut savoir très bien la considération dont elle jouissait dans le monde. C'était ce motif qui causait une grande partie de ses soins pour moi; dans ce temps où tant de gens encore se refusaient aux avances qu'il croyait devoir leur faire, il avait été flatté que ma mère consentît à me placer dans son palais. À cette époque, j'étais pour lui presque une grande dame, dont il espérait que l'exemple serait suivi.

Le soir de cette journée, nous arrivâmes à Amiens, où nous fûmes reçus avec un enthousiasme impossible à dépeindre. Nous vîmes le moment où les chevaux de la voiture seraient dételés pour être remplacés par les habitants qui voulaient la conduire. Je fus d'autant plus émue de ce spectacle qu'il m'était absolument nouveau. Hélas! depuis que j'étais en âge de regarder autour de moi, je n'avais vu que des scènes publiques de terreur et de désolation; je n'avais guère entendu, de la part du peuple, que des cris de haine et de menace, et cette joie des habitants d'Amiens, ces guirlandes qui couronnaient notre route, ces arcs de triomphe dressés en l'honneur de celui qui était représenté sur toutes les devises comme le restaurateur de la France, cette foule qui se pressait pour le voir, ces bénédictions trop générales pour avoir été prescrites, tout cela m'émut si vivement, que je ne pus retenir mes larmes; madame Bonaparte elle-même en répandit, et je vis les yeux de Bonaparte se rougir un instant.