CHAPITRE X.
(décembre 1804.)
Arrivée du pape à Paris.--Plébiscite.--Mariage de l'impératrice Joséphine.--Le couronnement.--Fêtes au Champ-de-Mars, à l'Opéra, etc.--Cercles de l'impératrice.
Il est vraisemblable qu'on ne détermina le pape à venir en France qu'en lui présentant les avantages et les concessions qu'il retirerait pour le rétablissement de la religion d'une pareille complaisance. Il arriva à Fontainebleau, déterminé à se prêter à tout ce qu'on exigerait de lui et qu'il pourrait se permettre; et, malgré la supériorité que pensait avoir sur lui le vainqueur qui l'avait contraint à ce grand déplacement, et le peu de dispositions que toute cette cour eût à éprouver du respect pour un souverain qui ne comptait point l'épée au nombre de ses ornements royaux, il imposa à tout le monde par la dignité de ses manières et la gravité de son maintien.
L'empereur alla au-devant de lui de quelques lieues, et, quand les voitures se rencontrèrent, il mit pied à terre ainsi que Sa Sainteté. Tous deux s'embrassèrent, et remontèrent dans le même carrosse, l'empereur montant le premier pour donner la droite au pape (dit le Moniteur de ce jour), et ils revinrent ensemble au château.
Le pape était arrivé un dimanche6, à midi. Après avoir pris quelque repos dans son appartement, où l'avaient conduit le grand chambellan (c'est-à-dire M. de Talleyrand), le grand maréchal et le grand maître des cérémonies, il alla faire une visite à l'empereur, qui le reçut en dehors de son cabinet, et qui, au bout d'un entretien d'une demi-heure, le reconduisit jusqu'à la salle dite alors des grands officiers. L'impératrice avait reçu l'ordre de le faire asseoir à sa droite.
Après ces visites, le prince Louis, les ministres, l'archichancelier et l'architrésorier, le cardinal Fesch et les grands officiers qui se trouvaient à Fontainebleau furent présentés au pape. Il reçut tout le monde avec bonté et politesse. Il dîna ensuite avec l'empereur, et se retira de bonne heure pour prendre du repos.
Le pape, à cette époque, était âgé de soixante-deux ans. Sa taille parut assez haute, sa figure belle, grave et bienveillante. Il était entouré d'un nombreux cortège de prêtres italiens qui furent loin d'imposer comme lui, et dont les manières vives, communes et étranges ne pouvaient entrer en comparaison avec la bonne tenue ordinaire au clergé français. Le château de Fontainebleau offrait en ce moment un aspect bizarre, par le mélange de personnages variés dont il était habité: souverains, princes, militaires, prêtres, femmes, tout était à peu près pêle-mêle, dans les différents salons où l'on se réunissait, à des heures indiquées. Dès le lendemain, Sa Sainteté reçut toutes les personnes de la cour qui se présentèrent chez elle. Nous fûmes tous admis à l'honneur de lui baiser la main, et de recevoir sa bénédiction. Sa présence, en pareil lieu et pour une si grande occasion, me causa une assez forte émotion.
Ce même lundi, les visites entre les souverains recommencèrent. Quand le pape fut venu pour la seconde fois chez l'impératrice, celle-ci exécuta le plan secret qu'elle avait formé, et lui confia qu'elle n'était point mariée à l'église. Sa Sainteté, après l'avoir félicitée des actes de bonté auxquels elle employait sa puissance, et l'appelant toujours du nom de sa fille, lui promit d'exiger de l'empereur qu'il fît précéder son couronnement d'une cérémonie nécessaire à la légitimité de son union avec elle, et, en effet, l'empereur se trouva forcé de consentir à ce qu'il avait éludé jusqu'alors. Ce fut au retour à Paris que le cardinal Fesch le maria, comme je le dirai tout à l'heure.
Dans la soirée du lundi, on avait fait venir quelques chanteurs pour exécuter un concert dans les appartements de l'impératrice. Mais le pape refusa d'y assister, et se retira au moment où on allait commencer.
À cette époque, le goût de l'empereur pour madame de X... commença à se faire sentir au dedans de lui. Soit que la satisfaction qu'il éprouvait du succès des projets qu'il avait formés lui donnât une joie qui éclaircissait son humeur, soit que son amour naissant lui inspirât quelque désir de plaire, il parut, durant le petit voyage de Fontainebleau, serein et d'un abord plus facile que de coutume. Quand le pape était retiré, il demeurait chez l'impératrice, et causait de préférence avec les femmes qui s'y trouvaient. Sa femme, frappée de son changement, et très avisée sur tout ce qui pouvait éveiller sa jalousie, soupçonna que quelque nouvelle fantaisie en était la cause; mais elle ne put encore découvrir le véritable objet de sa préoccupation parce qu'il mit assez d'adresse à s'occuper de nous toutes, tour à tour; et madame de X..., montrant une extrême réserve, ne parut pas voir, dans ce moment, si elle était le but caché de cette galanterie générale que l'empereur affecta assez bien de partager entre nous. Quelques personnes eurent même l'idée que la maréchale Ney allait recevoir ses hommages. Elle est fille de M. Auguié, ancien receveur général des finances, et de madame Auguié, femme de chambre de la dernière reine. Elle avait été élevée par madame Campan, sa tante, et se trouvait par cela même compagne et amie de madame Louis Bonaparte. Elle avait alors vingt-deux ou vingt-trois ans; son visage et sa personne étaient assez agréables, quoiqu'un peu trop maigres. Elle avait peu d'usage du monde, une extrême timidité, et elle ne pensait nullement à attirer les regards de l'empereur, dont elle avait une extrême peur.
Pendant notre séjour à Fontainebleau, parut dans le Moniteur le sénatus-consulte qui, vu la vérification faite par une commission du Sénat des registres des votes émis sur la question de l'empire, reconnaissait Bonaparte et sa famille comme appelés au trône de France.
Le total général des votants se montait à 3,574,898. Pour le oui, 3,572,329; pour le non, 2,569.
La cour retourna à Paris le jeudi 29 novembre. L'empereur et le pape revinrent dans la même voiture, et Sa Sainteté fut logée au pavillon de Flore, l'empereur ayant nommé une partie de sa maison pour le servir.
Dans les premiers jours de sa présence à Paris, le pape ne trouva pas dans les habitants le respect auquel on devait s'attendre. Une vive curiosité poussait la foule sur son passage, quand il visitait les églises, et sous son balcon, aux heures où il s'y montrait pour donner sa bénédiction. Mais, peu à peu, les récits que faisaient ceux qui l'approchaient de la dignité de ses manières, quelques paroles nobles et touchantes qu'il prononça en diverses occasions et qui furent répétées, et l'aplomb avec lequel il soutenait une situation si étrange pour le chef de la chrétienté, produisirent un changement marqué, même chez les classes inférieures du peuple. Bientôt la terrasse des Tuileries se vit couverte, durant toutes les matinées, d'un monde immense qui l'appelait à grands cris, et qui s'agenouillait devant sa bénédiction. On avait permis que la galerie du Louvre se remplît à certaines heures de la journée, et alors le pape la parcourait et y bénissait ceux qui s'y trouvaient. Nombre de mères lui présentaient leurs enfants, qu'il accueillait avec une bienveillance particulière. Un jour, un homme, connu par ses opinions antireligieuses, se trouvait dans cette galerie, et, voulant satisfaire seulement une vaine curiosité, se tenait à l'écart comme pour éviter d'être béni. Le pape, s'approchant de lui et devinant sa secrète et hostile intention, lui adressa ces paroles d'un ton doux: «Pourquoi me fuir, monsieur? La bénédiction d'un vieillard a-t-elle quelque danger?»
Bientôt tout Paris retentit des louanges du pape, et bientôt aussi l'empereur commença à en être jaloux. Il prit quelques arrangements qui obligèrent Sa Sainteté à se refuser à l'empressement trop vif des fidèles, et le pape, qui pénétra l'inquiétude dont il était l'objet, redoubla de réserve, sans jamais laisser paraître la moindre apparence du plus petit orgueil humain.
Deux jours avant le couronnement, M. de Rémusat, qui en même temps que premier chambellan était aussi maître de la garde-robe, et qui, par cette raison, se trouvait chargé de tous les préparatifs des costumes impériaux, allant porter à l'impératrice son élégant diadème qui venait d'être achevé, la trouva dans un état de satisfaction qu'elle avait peine à dissimuler publiquement. Prenant mon mari à part, elle lui confia que, dans la matinée de cette journée, un autel avait été préparé dans le cabinet de l'empereur, et que le cardinal Fesch l'avait mariée en présence de deux aides de camp. Après la cérémonie, elle avait exigé du cardinal une attestation par écrit de ce mariage. Elle la conserva toujours avec soin, et jamais, quelques efforts que l'empereur ait faits pour l'obtenir, elle n'a consenti à s'en dessaisir.
On a dit, depuis, que tout mariage religieux qui n'a point pour témoin le curé de la paroisse où il est célébré renferme, par cela même, une cause de nullité, et que c'est à dessein qu'on se réserva ce moyen de rupture pour l'avenir. Il faudrait, dans ce cas, que le cardinal lui-même eût consenti à cette fraude. Cependant la conduite qu'il tint dans la suite ne le donne point à penser, car, lors des scènes assez vives auxquelles le divorce a donné lieu, l'impératrice alla quelquefois jusqu'à menacer son époux de publier l'attestation qu'elle avait entre les mains, et le cardinal Fesch, consulté alors, répondait toujours qu'elle était en bonne forme, et que sa conscience ne lui permettrait pas de nier que le mariage n'eût été consacré de manière qu'on ne pouvait le rompre que par un acte arbitraire d'autorité.
Après le divorce, l'empereur voulut ravoir encore cette pièce dont je parle; le cardinal conseilla à l'impératrice de ne pas s'en dessaisir. Ce qui prouvera à quel point était poussée la défiance entre tous les personnages de cette famille, c'est que l'impératrice, tout en profitant d'un conseil qui lui plaisait, me disait alors qu'il lui arrivait quelquefois de croire que le cardinal ne le lui donnait que de concert avec l'empereur, qui eût voulu la pousser à quelque éclat, afin d'avoir une occasion de la renvoyer de France. Cependant l'oncle et le neveu étaient brouillés alors, par suite des affaires du pape.
Enfin, le 2 décembre, la cérémonie du couronnement eut lieu. Il serait assez difficile d'en décrire toute la pompe et d'entrer dans les détails de cette journée. Le temps était froid, mais sec et beau; les rues de Paris pleines de monde; le peuple plus curieux qu'empressé; la garde sous les armes et parfaitement belle.
Le pape précéda l'empereur de plusieurs heures, et montra une patience admirable, en demeurant longtemps assis sur le trône qui lui avait été préparé dans l'église, sans se plaindre du froid ni de la longueur des heures qui se passèrent avant l'arrivée du cortège. L'église Notre-Dame était décorée avec goût et magnificence. Dans le fond de l'église, on avait élevé un trône pompeux pour l'empereur, où il pouvait paraître entouré de toute sa cour. Avant le départ pour Notre-Dame, nous fûmes introduites dans l'appartement de l'impératrice. Nos toilettes étaient fort brillantes, mais leur éclat pâlissait devant celui de la famille impériale. L'impératrice, surtout, resplendissante de diamants, coiffée de mille boucles comme au temps de Louis XIV, semblait n'avoir que vingt-cinq ans7. Elle était vêtue d'une robe et d'un manteau de cour de satin blanc, brodés en or et en argent mélangés. Elle avait un bandeau de diamants, un collier, des boucles d'oreilles et une ceinture du plus grand prix, et tout cela était porté avec sa grâce ordinaire. Ses belles-soeurs brillaient aussi d'un nombre infini de pierres précieuses, et l'empereur, nous examinant toutes les unes après les autres, souriait à ce luxe, qui était, comme tout le reste, une création subite de sa volonté.
Lui-même aussi portait un costume brillant. Ne devant revêtir qu'à l'église ses habits impériaux, il avait un habit français de velours rouge brodé en or, une écharpe blanche, un manteau court semé d'abeilles, un chapeau retroussé par devant avec une agrafe de diamants et surmonté de plumes blanches, le collier de la Légion d'honneur en diamants. Toute cette toilette lui allait fort bien. La cour entière était en manteau de velours brodé d'argent. Nous nous faisions un peu spectacle les uns aux autres, il faut en convenir; mais ce spectacle était réellement beau.
L'empereur monta, dans une voiture à sept glaces toute dorée, avec sa femme et ses deux frères, Joseph et Louis. Chacun, ensuite, se rendit à la voiture qui lui était désignée, et ce nombreux cortège alla, au pas, jusqu'à Notre-Dame. Les acclamations ne manquèrent pas sur notre passage. Elles n'avaient point cet élan d'enthousiasme qu'aurait pu désirer un souverain jaloux de recevoir les témoignages d'amour de ses sujets; mais elles pouvaient satisfaire la vanité d'un maître orgueilleux et point sensible.
Arrivé à Notre-Dame, l'empereur demeura quelque temps à l'archevêché pour y revêtir ses grands habits, qui paraissaient l'écraser un peu. Sa petite taille se fondait sous cet énorme manteau d'hermine. Une simple couronne de laurier ceignait sa tête; il ressemblait à une médaille antique. Mais il était d'une pâleur extrême, véritablement ému, et l'expression de ses regards paraissait sévère et un peu troublée.
Toute la cérémonie fut très imposante et belle. Le moment où l'impératrice fut couronnée excita un mouvement général d'admiration, non pour cet acte en lui-même, mais elle avait si bonne grâce, elle marcha si bien vers l'autel, elle s'agenouilla d'une manière si élégante et en même temps si simple, qu'elle satisfit tous les regards. Quand il fallut marcher de l'autel au trône, elle eut un moment d'altercation avec ses belles-soeurs qui portaient son manteau avec tant de répugnance, que je vis l'instant où la nouvelle impératrice ne pourrait point avancer. L'empereur, qui s'en aperçut, adressa à ses soeurs quelques mots secs et fermes qui mirent tout le monde en mouvement.
Le pape, durant toute cette cérémonie, eut toujours un peu l'air d'une victime résignée, mais résignée noblement par sa volonté et pour une grande utilité.
Vers deux ou trois heures, nous reprîmes en cortège le chemin des Tuileries, et nous n'y rentrâmes qu'à la nuit, qui vient de bonne heure au mois de décembre, éclairés par les illuminations et par un nombre infini de torches qui nous accompagnaient. Nous dînâmes au château, chez le grand maréchal, et, après, l'empereur voulut recevoir un moment les personnes de la cour qui ne s'étaient point retirées. Il était gai et charmé de la cérémonie; il nous trouvait toutes jolies, se récriait sur l'agrément que donne la parure aux femmes, et nous disait en riant: «C'est à moi, mesdames, que vous devez d'être si charmantes.» Il n'avait point voulu que l'impératrice ôtât sa couronne, quoiqu'elle eût dîné en tête à tête avec lui, et il la complimentait sur la manière dont elle portait le diadème; enfin il nous congédia.
Quand je rentrai chez moi, je trouvai un assez grand nombre de mes amis et de personnes de ma connaissance, qui, demeurant étrangers à toutes ces brillantes nouveautés, s'étaient rassemblés pour se donner l'amusement de me voir dans mes nouveaux atours. Dans le détail comme dans l'ensemble de cette journée, tout ce qui se passa servit de spectacle à la ville de Paris; mais on applaudit en général, parce qu'il faut convenir que la représentation fut magnifique.
Pendant un mois, un nombre infini de fêtes et de réjouissances suivirent. Le 5 décembre, l'empereur se rendit au Champ-de-Mars avec le même cortège que celui du 2, et il distribua les aigles à nombre de régiments. L'enthousiasme des soldats fut bien plus vif que celui du peuple. Le mauvais temps nuisit à cette seconde journée; il pleuvait à verse; une foule de monde couvrait cependant les gradins du Champ-de-Mars. «Si la situation des spectateurs était pénible, il n'en est pas un qui ne trouvât un dédommagement dans le sentiment qui l'y faisait demeurer, et dans l'expression des voeux que ses acclamations manifestaient de la manière la plus éclatante.» Voilà comme M. Maret rendait compte de cette pluie dans le Moniteur.
Une des flatteries les plus communes dans tous les temps, quoiqu'elle soit la plus ridicule, c'est celle qui tend à faire croire que le besoin qu'un roi a du soleil arrive à avoir de l'influence sur sa présence. J'ai vu, au château des Tuileries, l'opinion comme établie que l'empereur n'avait qu'à déterminer une revue ou une chasse à tel ou tel jour, et que le ciel, ce jour-là, ne manquerait pas d'être serein. On remarquait avec assez de bruit chaque fois que cela arrivait, et on glissait sur les temps de brouillard et de pluie. On voit au reste que c'était la même chose sous Louis XIV. Je voudrais, pour l'honneur des souverains, qu'ils reçussent avec tant de froideur, je dirais presque de dégoût, cette puérile flatterie, que personne ne s'avisât plus d'en essayer l'effet. Il ne fut pourtant pas possible de dire qu'il n'avait pas plu au Champ-de-Mars pendant la distribution des aigles; mais combien ai-je vu de gens qui assuraient, le lendemain, que la pluie ne les avait pas mouillés!
On avait élevé pour la famille impériale et sa suite un grand échafaudage, sur lequel était le trône recouvert du mieux qu'on avait pu, à cause du mauvais temps. Les toiles et les tentures furent promptement percées. L'impératrice fut forcée de se retirer avec sa fille, qui relevait de couches, et leurs belles-soeurs, à l'exception de madame Murat, qui demeura courageusement exposée au mauvais temps, quoique légèrement vêtue. Elle s'accoutumait dès lors «à supporter, disait-elle en riant, les contraintes inévitables du trône».
Ce même jour, il y eut aux Tuileries un banquet somptueux. Dans la galerie de Diane, sous un dais éclatant, on dressa une table pour le pape, l'empereur, l'impératrice et le prince archichancelier de l'empire germanique. L'impératrice avait l'empereur à sa droite et le pape à sa gauche. Ils étaient servis par les grands officiers. Plus bas, une table pour les princes, parmi lesquels était le prince héréditaire de Bade; une autre, pour les ministres; une, pour les dames et les officiers de la maison impériale; le tout servi avec un grand luxe; une belle musique pendant le repas; ensuite un cercle nombreux, un concert auquel le pape voulut bien assister, et un ballet exécuté au milieu du grand salon des Tuileries par les danseurs de l'Opéra. À l'instant où commença le ballet, le pape se retira. On joua à la fin de la soirée, et l'empereur, en se retirant, donna le signal du départ de tout le monde.
Le jeu à la cour de l'empereur entrait seulement dans le cérémonial. Il ne voulut jamais qu'on jouât d'argent chez lui; on faisait des parties de whist et de loto; on se mettait à une table pour avoir une contenance; mais, le plus souvent, on tenait les cartes sans les regarder, et on causait. L'impératrice aimait à jouer, même sans argent, et faisait réellement un whist. Sa partie, ainsi que celle des princesses, était établie dans le salon qu'on appelait le cabinet de l'empereur, et qui précède la galerie de Diane. Elle jouait avec les plus grands personnages qui se trouvaient dans le cercle, étrangers, ambassadeurs, ou français. Les deux dames de semaine du palais demeuraient assises derrière elle, un chambellan près de son fauteuil. Tandis qu'elle jouait, toutes les personnes qui remplissaient les salons venaient, les unes après les autres, lui faire une révérence. Les soeurs et les frères de Bonaparte jouaient et faisaient inviter à leurs parties par leurs chambellans; de même sa mère, qu'on appela Madame Mère, qu'on fit princesse, et à qui on donna une maison. Tout le reste de la cour jouait dans les autres salons. L'empereur se promenait partout, parlait à droite et à gauche, précédé de quelques chambellans qui annonçaient sa présence. Quand il approchait, il se faisait un grand silence, on demeurait sans bouger, les femmes se levaient et attendaient les paroles insignifiantes, et assez souvent peu obligeantes, qu'il allait leur adresser. Il ne se souvenait jamais d'un nom, et presque toujours la première question était: «Comment vous appelez-vous?» Il n'y avait pas une femme qui ne fût charmée de le voir s'éloigner de la place où elle était.
Ceci me rappelle une assez jolie anecdote relative à Grétry. Comme membre de l'Institut, il se rendait souvent aux audiences du dimanche, et il était arrivé déjà plus d'une fois à l'empereur, qui s'était accoutumé à reconnaître son visage, de s'approcher de lui presque machinalement en lui demandant son nom. Un jour, Grétry, fatigué de cette éternelle question, et peut-être un peu blessé de n'avoir pas produit un souvenir plus durable, à l'instant où l'empereur lui disait avec la brusquerie ordinaire de son interrogation: «Et vous, qui êtes-vous donc?» Grétry répondit avec un peu d'impatience: «Sire, toujours Grétry.» Depuis ce temps, l'empereur le reconnut parfaitement.
L'impératrice, au contraire, avait une mémoire admirable pour les noms et les petites circonstances particulières de chacun.
Les cercles se passèrent longtemps comme je viens de le conter. Plus tard, on y ajouta des concerts et des ballets, tels que ceux qu'on avait imaginés à l'occasion du couronnement, et ensuite des spectacles; je dirai tout cela dans son temps. Dans ces brillantes assemblées, l'empereur voulut qu'on donnât aux dames du palais des places particulières; ces petites préséances excitèrent de petites humeurs qui enfantèrent de grandes haines, comme il arrive dans les cours. La vanité est toujours, de toutes les faiblesses humaines, celle qui reprend le plus vite son métier.
À cette époque, l'empereur ne s'épargna aucune cérémonie; il les aimait, surtout parce qu'elles faisaient partie de ses créations; il les compliquait toujours un peu par sa précipitation naturelle, dont il avait peine à se défendre, et par la crainte extrême qu'on éprouvait que tout ne se fît point à sa fantaisie. Un jour, placé sur son trône, environné des grands officiers, des maréchaux et du Sénat, il reçut les révérences de tous les préfets et de tous les présidents des collèges électoraux. Dans une seconde audience qu'il donna aux premiers, il leur recommanda fortement d'exécuter la conscription: «Sans elle, leur dit-il (et ses paroles furent insérées dans le Moniteur), il ne peut y avoir ni puissance ni indépendance nationales.» Il nourrissait sans doute dès lors le projet de placer sur sa tête la couronne d'Italie, et sentait que ses projets devaient finir par allumer la guerre. D'ailleurs l'impossibilité de la descente en Angleterre, quoiqu'on en continuât les préparatifs, lui était démontrée, et bientôt il lui faudrait employer son armée, dont la présence pouvait être un poids pour la France. Il eut au milieu de cela une petite occasion d'humeur contre les Parisiens. Il avait ordonné à Chénier une tragédie qui pût être donnée à l'occasion du couronnement. Chénier avait traité le sujet de Cyrus, et le cinquième acte de son ouvrage représentait assez fidèlement, en effet, le couronnement de ce prince et la cérémonie de Notre-Dame. La pièce était médiocre, les applications commandées et trop indiquées. Le parterre parisien, toujours indépendant, siffla l'ouvrage et se permit même de rire au moment de l'installation sur le trône. L'empereur fut mécontent; il bouda mon mari, chargé de l'administration de ce théâtre, comme s'il eût dû lui répondre de l'approbation du public, et, dès lors, ce même public apprit par quel côté faible il pourrait se venger, au théâtre, du silence qui, partout ailleurs, lui était rigoureusement imposé.
Le Sénat donna aussi une belle fête; plus tard, le Corps législatif l'imita. Le 16, on en célébra une magnifique qui endetta la ville de Paris pour plusieurs années. Grand festin, feu d'artifice, bal, service de vermeil, et toilette de vermeil aussi, offerts à l'empereur et à l'impératrice, harangues, légendes flatteuses à outrance inscrites partout. On a beaucoup parlé des éloges prodigués à Louis XIV sous son règne; je suis sûre qu'en les réunissant tous ils ne feraient pas la dixième partie de ceux qu'a reçus Bonaparte. Je me rappelle que, dans une autre fête donnée encore à l'empereur par la ville quelques années après, comme on était à bout d'inscriptions, on inventa de mettre en lettres d'or, au-dessus du trône où il devait s'asseoir, ces paroles de l'Écriture: «Ego sum qui sum!» et personne ne s'en montra scandalisé.
La France, aussi, fut dévouée pendant ce temps aux fêtes et aux réjouissances, on frappa des médailles qui furent distribuées avec profusion. Enfin les maréchaux donnèrent aussi leur fête, dans la salle de l'Opéra. Cette fête coûta dix mille francs à chaque maréchal. On avait mis le théâtre de plain-pied avec la salle; les loges étaient décorées de gaze d'argent, éclairées de lustres brillants et ornées de femmes très parées; la famille impériale sur une estrade; on dansait dans cette grande enceinte. La profusion des fleurs et des diamants, la richesse des costumes, la magnificence de la cour donnèrent à cette fête beaucoup d'éclat. Il n'est pas une d'entre nous qui ne fît de grandes dépenses pour toutes ces cérémonies. On accorda aux dames du palais dix mille francs pour les en dédommager; cet argent fut loin de nous suffire. Les dépenses du couronnement se montèrent à quatre millions.
Les princes et les étrangers de marque qui se trouvaient à Paris faisaient une cour assidue à nos souverains, et, de son côté, l'empereur mettait assez de grâce à leur faire les honneurs de Paris. Le prince Louis de Bade était alors fort jeune, assez embarrassé de sa personne, et se mettant peu en évidence. Le prince primat était un homme de plus de soixante ans, aimable, gai, un tant soit peu bavard, connaissant bien la France et Paris, qu'il avait habité dans sa jeunesse, amateur des lettres, et lié avec les anciens académiciens. Ils étaient admis, et quelques autres encore, aux petits cercles qui se tenaient chez l'impératrice. Durant cet hiver, une ou deux fois par semaine, on invitait une cinquantaine de femmes et un bon nombre d'hommes à souper aux Tuileries. On s'y rendait à huit heures, dans une toilette recherchée, mais sans habit de cour. On jouait dans le salon du rez-de-chaussée qui est aujourd'hui celui de Madame. Quand Bonaparte arrivait, on passait dans une salle où des chanteurs italiens donnaient un concert qui durait une demi-heure; ensuite on rentrait dans le salon et on reprenait les parties; l'empereur allant et venant, causant ou jouant, selon sa fantaisie. À onze heures, on servait un grand et élégant souper; les femmes seules s'y asseyaient. Le fauteuil de Bonaparte demeurait vide; il tournait autour de la table, ne mangeait rien, et, le souper fini, il se retirait. À ces petites soirées étaient toujours invités les princes et princesses, les grands officiers de l'Empire, deux ou trois ministres et quelques maréchaux, des généraux, des sénateurs et des conseillers d'État avec leurs femmes. Il y avait là de grands assauts de toilettes; l'impératrice y paraissait toujours, ainsi que ses belles-soeurs, avec une parure nouvelle, et beaucoup de perles et de pierreries. Elle a eu dans son écrin pour un million de perles. On commençait alors à porter beaucoup d'étoffes lamées en or et en argent. Pendant cet hiver, la mode des turbans s'établit à la cour; on les faisait avec de la mousseline, blanche ou de couleur, semée d'or ou bien avec des étoffes turques très brillantes. Les vêtements peu à peu prirent aussi une forme orientale; nous mettions sur des robes de mousseline richement brodées, de petites robes courtes, ouvertes par devant, en étoffe de couleur, les bras, les épaules et la poitrine découverts. Souvent, pendant cette saison, il arriva que l'empereur, de plus en plus amoureux comme je le dirai plus bas, et cherchant à dissimuler sa préférence en s'occupant de toutes les femmes, semblait n'être à l'aise qu'au milieu d'elles; et chacun des hommes de la cour, s'apercevant que sa présence le gênait, se retirait dans un autre salon voisin de celui où on se tenait. Alors nous pouvions assez bien figurer un harem; j'en fis un soir la plaisanterie à Bonaparte; il était en belle humeur et s'en amusa; mais cela ne plut nullement à l'impératrice.
Pendant ce temps, le pape, qui vivait fort retiré le soir, employait ses matinées à visiter les églises, les hôpitaux et les établissements publics. Il alla officier à Notre-Dame, et une foule considérable fut admise à lui baiser les pieds. Il parcourut Versailles, les environs de Paris, fut reçu d'une manière touchante aux Invalides, et c'est alors qu'il commença à produire plus d'effet que l'empereur ne l'eût voulu.
J'entendais dire à cette époque que Sa Sainteté désirait fort de retourner à Rome. Je ne sais pourquoi l'empereur le retenait toujours, je n'en n'ai pas pu éclaircir le motif.
Le pape était toujours vêtu de blanc; il avait une robe de moine, parce que d'abord il avait été moine. Cette robe était de laine, et, par-dessus, une sorte de camisole en mousseline garnie de dentelle qui faisait un assez étrange effet. Sa calotte était de laine blanche.
À la fin de décembre, le Corps législatif fut ouvert en grande cérémonie; on s'y évertua en discours sur l'importance et le bonheur du grand événement qui venait de se passer; et on y fit encore un rapport beau et vrai de l'état prospère de la France.
Cependant, les demandes se multipliaient pour obtenir des places à la nouvelle cour; l'empereur accéda à quelques-unes. Il prit aussi des sénateurs parmi les présidents des collèges électoraux. Il fit Marmont colonel général des chasseurs à cheval, et il distribua le grand cordon de la Légion d'honneur à Cambacérès, à Lebrun, aux maréchaux, au cardinal Fesch, à MM. Duroc, de Caulaincourt, de Talleyrand, de Ségur, et à plusieurs ministres, au grand juge, à M. Gaudin et à M. Portalis, ministre des cultes. Ces nominations, ces faveurs, ces promotions tenaient tout le monde en haleine. Dès ce moment, le mouvement fut donné; on s'accoutuma à désirer, à attendre, à voir incessamment quelque nouveauté; chaque jour produisit un petit incident, inattendu dans le détail, mais prévu par l'habitude que nous prîmes tous de voir toujours quelque chose. Depuis, l'empereur a étendu à toute la nation, à toute l'Europe, ce système d'éveiller sans cesse l'ambition, la curiosité et l'espérance; ce n'a pas été un des secrets les moins habiles de son gouvernement.
CHAPITRE XI.
(1807.)
L'empereur amoureux.--Madame de X...--Madame de Damas.--Confidences de l'impératrice.--Intrigues de palais.--Murat est élevé au rang de prince.
L'impératrice ne pouvait s'empêcher de se plaindre secrètement quelquefois, en voyant que son fils n'avait aucune part aux promotions qui se faisaient journellement; mais elle avait le très bon goût de renfermer son mécontentement à cet égard, et Eugène conservait au milieu de cette cour une attitude naturelle et paisible qui lui faisait honneur, et qui contrastait avec la jalouse impatience de Murat. L'épouse de celui-ci harcelait sans cesse l'empereur, pour qu'il donnât enfin à son mari un rang qui le tirât de pair d'avec les maréchaux, parmi lesquels il s'irritait de se voir confondu. Pendant l'hiver, ce ménage sut habilement profiter de la faiblesse de l'empereur, et acquit des droits à ses dons en le servant soigneusement, comme nous allons le voir, dans ses nouvelles amours.
J'ai dit déjà qu'Eugène était assez occupé de madame de X... Cette jeune femme, alors âgée de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, était blonde et blanche; ses yeux bleus avaient toutes les impressions qu'elle voulait leur donner, hors celle de la franchise, parce que je crois que les habitudes de son caractère la portaient à une assez grande dissimulation. Son nez aquilin était un peu long, sa bouche charmante, ornée de belles dents qu'elle montrait beaucoup. Sa taille moyenne avait de l'élégance, mais manquait un peu d'embonpoint; son pied était petit, et elle dansait à merveille. Elle ne montrait pas un esprit bien remarquable, mais elle ne manquait point de finesse; elle était calme, un peu sèche, et difficile à émouvoir, et encore plus à troubler.
L'impératrice avait commencé par la traiter avec beaucoup de distinction; elle louait sa figure, approuvait toujours sa toilette, la cajolait de préférence à d'autres, à cause de son fils, et contribua peut-être à la faire remarquer à son époux. Celui-ci s'en occupa dès le voyage de Fontainebleau. Madame Murat, qui devina la première le goût naissant de son frère, chercha à s'emparer de la confiance de cette jeune femme, et elle y réussit assez pour la mettre promptement en défiance de l'impératrice. Murat, par suite, je crois, d'un arrangement très intérieur, feignait d'être amoureux de madame de X..., et donna ainsi le change pendant quelque temps aux observations de la cour.
L'impératrice, qui ne doutait pas de la nouvelle préoccupation de l'empereur, mais qui n'en pouvait deviner l'objet, soupçonna d'abord, comme je l'ai dit, la maréchale Ney, à qui, en effet, il adressait assez souvent la parole; et, pendant quelques jours, la pauvre maréchale devint l'objet des regards et de la mauvaise humeur de sa patronne. Je recevais, comme de coutume, la confidence de cette jalouse inquiétude, et je ne voyais rien encore qui la justifiât.
L'impératrice se plaignait à madame Louis Bonaparte de ce qu'elle appelait la perfidie de la maréchale; cette dernière fut sermonnée et interrogée; et, après avoir assuré qu'elle n'éprouvait réellement qu'une sorte de peur vis-à-vis de l'empereur, elle avoua qu'il avait paru quelquefois s'occuper d'elle, et que madame de X... lui avait fait son compliment sur la grande conquête qu'elle était au moment de faire. Ce récit éclaira tout à coup l'impératrice. Plus attentive, elle vit la vérité, découvrit que Murat ne feignait de l'amour que pour se charger de porter les déclarations de l'empereur. Elle trouva, dans la déférence qu'elle vit à Duroc pour madame de X..., une preuve des sentiments de son maître, et dans la conduite de madame Murat un plan assez bien ourdi contre sa propre tranquillité. Dès lors, on vit l'empereur plus souvent dans l'appartement de sa femme. Presque tous les soirs, il redescendait au rez-de-chaussée, et ses regards et quelques paroles instruisirent également et l'impératrice et l'objet de sa préférence. Si sa femme se rendait au spectacle dans une petite loge, car l'empereur n'aimait point qu'elle parût en public sans lui, il venait l'y joindre tout à coup; et, de jour en jour moins maître de lui, il paraissait plus occupé. Madame de X... conservait une apparence froide, mais elle usait de toutes les ressources de la coquetterie féminine. Sa toilette était de plus en plus recherchée, son sourire plus fin, ses regards plus manégés, et bientôt il fut assez facile de deviner tout ce qui se passait. L'impératrice soupçonna que madame Murat avait favorisé chez elle de secrètes entrevues. Elle m'assura un peu plus tard qu'elle en avait la certitude. Alors elle éclata en plaintes et en larmes selon sa coutume, et je me vis encore une fois obligée de recevoir des confidences qui me compromettaient, et de recommencer des sermons qui n'étaient guère écoutés.
L'impératrice voulut tenter des explications qui furent très mal reçues. Son mari prit de l'humeur, la traita durement, lui reprocha de s'opposer à ses moindres distractions, lui imposa silence, et, tandis qu'en public elle dévorait ses peines et paraissait triste et abattue, lui, gai, ouvert, animé plus que nous ne l'avions vu encore, s'occupait de nous toutes, et nous prodiguait les expressions de sa sauvage galanterie. Dans ces réunions chez l'impératrice dont j'ai parlé tout à l'heure, il paraissait en vrai sultan. Il se plaçait à une table de jeu, faisait appeler pour sa partie assez ordinairement sa soeur Caroline, madame de X... et moi; et, tenant à peine les cartes, il commençait avec nous des dissertations, sentimentales à sa manière, où il mettait plus d'esprit que de sensibilité, quelquefois du mauvais goût, mais assez d'exaltation. Dans ces entretiens, madame de X..., fort réservée et craignant peut-être que je ne la découvrisse, ne répondait que par monosyllabes. Madame Murat y prenait peu d'intérêt, marchant à son but et se souciant peu du détail. Quant à moi, ces conversations m'amusaient, et j'y répondais avec toute la liberté d'esprit dont j'avais l'avantage sur ces trois autres personnes plus ou moins préoccupées. Quelquefois, sans nommer qui que ce fût, Bonaparte commençait à disserter sur la jalousie, et alors il était facile de voir quelles applications il voulait faire à sa femme; je le comprenais et je la défendais de mon mieux, gaiement, et en évitant de la désigner; et alors je voyais assez clairement que madame de X... et madame Murat m'en savaient mauvais gré.
Dans ces soirées, madame Bonaparte, jouant assez tristement à un autre bout du salon, nous regardait de loin, et souffrait de ces entretiens qui l'inquiétaient toujours. Quoiqu'elle eût bien des raisons de compter sur moi, comme elle était naturellement défiante, quelquefois elle craignait que je ne la sacrifiasse à l'envie de plaire à l'empereur, et, du moins, elle me savait mauvais gré de ne pas témoigner un blâme pour sa conduite. Tantôt elle me demandait d'aller le trouver et de lui parler fortement sur le tort qu'elle prétendait que sa nouvelle liaison lui faisait dans le monde; tantôt elle m'engageait à faire épier madame de X... dans sa propre maison, où elle savait que Bonaparte se rendait quelquefois le soir; ou bien elle me faisait écrire, en sa présence, des lettres anonymes pleines de reproches, que je composais devant elle pour lui plaire, et pour qu'elle ne les fît pas faire à d'autres, et que j'avais soin de brûler, après l'avoir assurée que je les avais envoyées. Ses domestiques affidés étaient employés à découvrir les preuves de ce qu'elle cherchait. Des ouvriers de marchands favoris étaient dans sa confidence, et je souffrais d'autant plus de ces imprudences, que j'appris peu après que madame Murat mettait sur mon compte les découvertes que faisait l'impératrice, et m'accusait d'un assez vilain métier, dont assurément je n'étais nullement capable.
Madame Bonaparte souffrait d'autant plus que son fils éprouvait un chagrin assez vif de ce qui se passait. Madame de X..., qui, d'abord, par coquetterie, goût ou vanité, l'avait assez bien écouté, depuis sa nouvelle et plus éclatante conquête, évitait jusqu'aux moindres apparences d'aucune relation avec lui. Peut-être se vantait-elle à l'empereur de l'amour qu'elle inspirait à Eugène. Ce qui est certain, c'est que ce dernier était froidement traité par son beau-père. L'impératrice s'en montrait irritée; madame Louis s'en affligeait, mais dissimulait ses secrètes impressions, Eugène souffrait et se renfermait dans une apparence calme qui donnait heureusement peu de prise sur lui.
On voit que, dans tout cela, se retrouvait encore la haine éternelle des Bonapartes et des Beauharnais, dans laquelle il était de ma destinée, quelque modérée que je fusse, de me voir toujours froissée. J'ai bien fait cette expérience, c'est que tout, ou presque tout, est hasard dans les cours. La prudence humaine n'est point de force à s'y défendre, et je ne sais pas de moyens d'échapper aux interprétations, à moins que le souverain lui-même ne se montre point accessible aux soupçons; mais, loin de là, l'empereur accueillait tous les rapports, et même avait une sorte de crédulité pour accepter tous ceux qui étaient malveillants, de quelque genre qu'ils fussent. Le plus sûr moyen d'acquérir sa faveur était de lui conter tous les on dit, de lui dénoncer toutes les conduites; voilà pourquoi M. de Rémusat, placé très près de lui, ne l'a jamais obtenue; c'est qu'il s'est refusé à ce métier que Duroc lui indiquait souvent.
Un soir, l'empereur, outré d'une scène violente qu'il avait eue avec sa femme et dans laquelle, poussée à bout, celle-ci lui avait déclaré qu'elle finirait par défendre à madame de X... l'entrée de son appartement, s'adressa à M. de Rémusat et se plaignit de ce que je n'employais pas le crédit que j'avais sur elle à modérer la vivacité de ses imprudences. Il finit par lui dire qu'il voulait m'entretenir en particulier, et que je n'avais qu'à lui demander une audience. M. de Rémusat me rendit cet ordre, et, en effet, dans la journée du lendemain, je demandai l'audience qui fut fixée à la matinée suivante.
On avait préparé une grande chasse pour ce jour-là. L'impératrice était partie d'avance avec les princes étrangers et attendait l'empereur au bois de Boulogne; j'arrivai comme l'empereur allait monter en voiture, sa suite était toute rassemblée; il rentra dans son cabinet pour me recevoir, au grand étonnement de la cour, pour qui tout faisait événement.
Il commença par se plaindre amèrement du trouble de son intérieur, il se déchaîna contre les femmes en général, et contre la sienne surtout. Il me reprocha de favoriser son espionnage, et m'accusa de mille faits qui m'étaient étrangers, suite des rapports qu'on lui avait faits. Je reconnus dans ses récits les mauvais offices de madame Murat, et ce qui me fit le plus de peine, c'est que je démêlai aussi que l'impératrice, pour appuyer ses plaintes, m'avait quelquefois nommée et, m'avait prêté ce qu'elle avait dit ou pensé. Cela, et les paroles de l'empereur, m'émut un peu, et les larmes me vinrent aux yeux. L'empereur, qui s'en aperçut, repoussa rudement la peine qu'il me faisait, avec cette phrase qui lui était ordinaire et que j'ai déjà citée: «Les femmes ont toujours deux moyens habiles de faire effet: le rouge et les larmes.» Dans ce moment, ces paroles prononcées avec un ton ironique, et dans l'intention de me déconcerter, produisirent l'effet contraire; elles m'irritèrent et me donnèrent la force de lui répondre: «Non, sire, il arrive aussi que, lorsqu'on est injustement accusée, on ne peut s'empêcher de pleurer d'indignation.»
Il faut rendre cette justice à l'empereur, c'est qu'il n'était guère frappé d'une manière fâcheuse pour vous quand on lui montrait quelque fermeté, soit que, n'en rencontrant pas souvent dans les autres, il fût moins préparé à y répondre, soit que la justesse de son esprit approuvât ce qu'on avait ressenti justement.
Le sentiment un peu vif que j'éprouvais ne lui déplut pas. «Si vous n'approuvez point, me dit-il, l'inquisition qu'exerce contre moi l'impératrice, comment n'avez-vous pas assez de crédit sur elle pour la retenir? Elle nous humilie tous deux par l'espionnage dont elle m'environne; elle fournit des armes à ses ennemis. Puisque vous êtes dans sa confidence, il faut que vous m'en répondiez, et je me prendrai à vous de toutes ses fautes.» Il s'égaya un peu en prononçant ces mots; alors je lui représentai que j'aimais tendrement l'impératrice, que j'étais incapable de la guider dans une route inconvenante; mais qu'on ne pouvait guère avoir de crédit sur une personne passionnée. Je lui dis encore qu'il ne mettait nulle adresse dans sa manière d'agir avec elle, que soit qu'elle le soupçonnât à tort ou à raison, il la brusquait, et la traitait trop rudement.
Je n'osais pas blâmer l'impératrice dans ce que sa conduite avait de réellement blâmable, parce que je savais qu'il ne manquerait pas de rapporter à sa femme tout ce que j'aurais dit. Je finis par l'assurer que, pendant quelque temps, je me tiendrais à l'écart du palais, et qu'il verrait si les choses en iraient mieux. Alors, il entreprit de me prouver «qu'il n'était ni ne pouvait être amoureux, qu'il n'avait-pas plus regardé madame de X... qu'une autre; que l'amour était fait pour des caractères autres que le sien, que la politique l'absorbait tout entier; qu'il ne voulait nullement dans sa cour de l'empire des femmes, qu'elles avaient fait tort à Henri IV et à Louis XIV; que son métier, à lui, était bien plus sérieux que celui de ces princes, et que les Français étaient devenus trop graves pour pardonner à leur souverain des liaisons affichées et des maîtresses en titre».
Il parla un peu légèrement de la conduite passée de sa femme, ajoutant qu'elle n'avait pas le droit de se montrer sévère. Je crus pouvoir l'arrêter sur ce discours, et il ne s'en fâcha point. Enfin il me questionna sur les gens qui servaient d'espions à l'impératrice; je lui répondis toujours que je n'en connaissais point. Là-dessus, il me reprocha de ne pas lui être assez dévouée. J'essayai de lui prouver que je lui étais plus sincèrement attachée que ceux qui lui rapportaient tant de petites choses peu dignes d'être écoutées. Cette conversation se termina mieux qu'elle n'avait commencé; je crus voir que je lui avais laissé une assez bonne impression sur moi.
L'entretien avait été fort long. L'impératrice, qui s'ennuyait au bois de Boulogne, avait envoyé un valet à cheval pour savoir ce qui arrêtait son époux. On lui avait rapporté qu'il était enfermé avec moi. Son inquiétude devint très vive; elle revint aux Tuileries; et, comme elle ne m'y trouva plus, elle envoya chez moi madame de Talhouet, chargée de s'informer de ce qui s'était passé. Pour obéir aux ordres de l'empereur, je répondis qu'il n'avait été question que de demandes relatives à M. de Rémusat.
Le soir, le général Savary donnait un petit bal où l'empereur avait promis d'assister. Pendant cet hiver, il cherchait toutes les occasions de réunions; il s'y montrait gai, et même y dansait un peu, et assez gauchement. J'arrivai chez madame Savary, un peu avant la cour; je vis venir au-devant de moi le grand maréchal Duroc, qui me donna le bras jusqu'à ma place; le maître de la maison me fit nombre de politesses. La longue audience que j'avais eue le matin donnait à penser; on me soignait comme une personne en faveur, ou dans les grandes confidences. Je souriais intérieurement de ces précautions de courtisans. L'empereur arriva avec sa femme; en parcourant le cercle, il s'arrêta devant moi, et me parla d'une manière obligeante. L'impératrice avait les yeux sur nous, et mourait d'inquiétude; madame Murat paraissait surprise, madame de X..., un peu troublée. Tout cela m'amusait; je ne prévis pas ce qui allait en résulter. Le lendemain, l'impératrice me fit mille questions auxquelles je n'eus garde de répondre; elle se blessa, prétendit que je la sacrifiais à l'empereur, que j'allais du côté du crédit, que je ne l'aimais pas mieux qu'une autre; elle m'affligea profondément. Je rapportais à mon excellente mère tous mes secrets chagrins; j'acquérais une pénible expérience, et j'étais encore assez jeune pour que ce ne fût pas sans verser des larmes. Ma mère me consolait et me conseillait de me tenir à l'écart, ce que je fis; mais cela ne me servit guère. L'empereur ne manqua point de me faire parler, et de s'appuyer des opinions qu'il me prêta, en reprochant à sa femme ses imprudences; l'impératrice me traita froidement; je vis qu'elle évitait de me parler, et, de mon côté, je crus ne pas devoir chercher ses confidences.
L'empereur, qui aimait à brouiller, voyant notre refroidissement, ne m'en traita que mieux; mais madame de X..., à qui on avait persuadé qu'elle ne devait pas m'aimer, inquiète de cette petite faveur dans laquelle je paraissais être, peut-être me faisant l'honneur d'un peu de jalousie, chercha les moyens de me nuire, et, comme toutes les choses de ce monde ne s'arrangent que trop bien, quand il s'agit du mal, elle en trouva une occasion qui lui réussit parfaitement.
D'un autre côté, Eugène et madame Louis se persuadèrent que j'avais trahi leur mère en la dénonçant, et cela par suite de l'ambition de mon mari, qui aimait mieux la faveur du maître que celle de la maîtresse. M. de Rémusat se tenait fort étranger à toutes ces manoeuvres, mais, en fait d'ambition, auprès des habitants des cours, ce qui est vraisemblable est toujours vrai. Eugène, qui avait de l'amitié pour mon mari, s'éloigna de lui. Comme courtisans, notre situation n'eût pas été mauvaise, mais nous n'étions qu'honnêtes gens, nous prîmes, l'un et l'autre, du chagrin, et nous ne voulûmes faire aucun profit honteux.
Il me reste à dire comment madame de X... parvint à frapper le dernier coup. Parmi les personnes avec lesquelles, ma mère et moi, nous étions liées était madame la comtesse Charles de Damas, dont la fille mariée au comte de Vogué était l'amie de ma soeur, et en assez intime relation avec moi. Madame de Damas avait des opinions royalistes fort exaltées; elle les énonçait assez imprudemment, et même on l'avait accusée, après l'événement du 3 nivôse (la machine infernale), d'avoir caché des chouans qui se trouvaient compromis. Dans l'automne de 1804, madame de Damas ayant été dénoncée pour quelques mauvais propos, fut exilée à quarante lieues de Paris. Cette sévérité mit au désespoir la mère et la fille près d'accoucher. Témoin de leurs larmes et partageant leur peine, je portai à l'impératrice mon chagrin; elle en parla à son mari, qui voulut bien m'écouter, et qui finit par m'accorder la révocation de son arrêt. Madame de Damas, vive et tendre, proclama le service que je lui avais rendu, et enchaînée par la reconnaissance qu'elle devait à l'impératrice, effrayée du danger qu'elle avait couru, devint plus prudente dans ses paroles. Elle ne me parlait jamais des affaires publiques, et ménageait ma situation, comme je respectais ses sentiments. Il se trouva qu'elle avait une ennemie dans la marquise de..., celle qui avait fait tant de bruit à la cour et dans le monde d'autrefois par la vivacité de ses reparties. Madame de... était bien avec madame de X... Elle parvint à pénétrer sa liaison avec l'empereur; elle en arracha la confidence, et son esprit actif et un peu intrigant voulut diriger madame de X... dans la conduite que devait tenir la maîtresse d'un souverain. Il fut question de moi entre elles; et madame de..., voyant éternellement les intrigues de Versailles dans les incidents de la cour de l'empereur, s'imagina vraisemblablement que j'avais le projet de supplanter la nouvelle favorite. Comme on m'accordait un peu d'esprit dans le monde, et que la réputation de ma mère sur ce point paraît fort la mienne, on en conclut que je devais être portée à l'intrigue. Madame de..., voulant jouer un tour à madame de Damas et me faire tort tout en même temps, parla d'elle à madame de X... comme d'une personne plus exaltée que jamais dans son royalisme, prête à entretenir des correspondances secrètes, et profitant de l'indulgence qu'on lui avait témoignée pour agir contre l'empereur autant qu'elle le pourrait. Ma liaison avec elle fut présentée comme plus intime encore qu'elle ne l'était. Tous ces discours, rapportés à l'empereur, l'aigrirent contre moi; il cessa de m'appeler à son jeu et de me parler; il ne me fit inviter à aucune des chasses ou des parties de la Malmaison qu'on faisait de temps en temps, et je fus bientôt en disgrâce, sans pouvoir deviner quelle en était la cause; car j'avais vécu assez renfermée et solitaire, ma santé s'altérant beaucoup. Mon mari et moi, nous étions trop unis pour que la défaveur ne fût pas pour l'un comme pour l'autre, et, maltraités tous deux, nous ne comprenions rien à ce qui nous arrivait.
Le refroidissement de l'empereur me rendit la confiance de sa femme, qui me reprit avec la même légèreté qu'elle m'avait quittée, et sans explications. Je commençais à la connaître assez pour en comprendre l'inutilité. Elle me découvrit le secret de l'humeur de l'empereur, et sut de lui-même que c'était par madame de... et madame de X... que ces dénonciations lui étaient arrivées. Il en était venu au point d'avouer à sa femme qu'il était amoureux, et de lui signifier qu'on le laissât tranquille dans sa liaison, ajoutant, pour la tranquilliser, que ce serait une fantaisie passagère qu'on irriterait en la tourmentant, et qui durerait d'autant moins qu'on la laisserait aller.
L'impératrice avait donc pris, à peu près, le parti de la résignation; seulement elle n'adressait point la parole à madame de X..., mais celle-ci ne s'en souciait guère, et voyait avec une indifférence un peu impudente les troubles dont elle était la cause. D'ailleurs, dirigée par madame Murat, elle satisfaisait les goûts de l'empereur en lui disant beaucoup de mal d'une infinité de personnes. Sa faveur a fait assez de victimes, et a encore aigri le caractère si naturellement soupçonneux de l'empereur.
Je pris le parti de le voir, quand je sus le nouveau tort dont j'étais accusée; mais, cette fois, toute sa manière fut sévère avec moi. Il me reprocha de n'être liée qu'avec ses ennemis, d'avoir soutenu les Polignac, de me faire l'agent des aristocrates. «Je voulais faire de vous, me dit-il, une grande dame, élever très haut votre fortune; mais tout cela ne peut être le prix que d'un dévouement absolu. Il faut que vous rompiez avec vos anciennes liaisons, que, la première fois que madame de Damas sera chez vous, vous la fassiez mettre à la porte de votre salon, en lui signifiant que vous ne pouvez vivre avec mes ennemis, et, alors, je croirai à votre attachement.» Je n'essayai point de lui démontrer combien cette manière d'agir était étrangère à mes habitudes; mais je m'engageai à voir moins souvent madame de Damas, dont j'entrepris pourtant de justifier la conduite, du moins depuis la grâce qu'elle avait obtenue. Il me traita fort mal, il était profondément prévenu. Je vis que je ne pouvais espérer que du temps qu'il fût détrompé.
Peu de jours après, madame de Damas fut de nouveau exilée. Elle était assez malade et au lit; l'empereur lui envoya Corvisart pour avérer si, en effet, elle ne pouvait pas être transportée. Corvisart était mon ami, et il se prêta à répondre comme je le désirais; mais, enfin, sa santé se remit, et elle quitta Paris. Elle n'a pu y revenir que longtemps après. Je n'allai plus chez elle, elle ne vint plus chez moi; mais elle m'a toujours conservé de l'amitié, et comprit fort bien les motifs de la conduite que je fus forcée de tenir avec elle. Le comte Charles de Damas, rentré des pays étrangers, loyal, simple, et moins imprudent que sa femme, ne fut jamais tourmenté par la police, qui surveilla toujours madame de Damas. Mais, quelques années plus tard, l'empereur fit signifier à madame de Vogué qu'elle devait se faire présenter; ce fut sous le règne de l'archiduchesse.
Cependant les Bonapartes triomphaient; Eugène, l'objet de leur perpétuelle jalousie, était réellement maltraité, et donnait une secrète inquiétude à l'empereur. Tout à coup, vers la fin de janvier, par le temps le plus rigoureux, il reçut l'ordre de partir pour l'Italie avec son régiment. Cet ordre devait être exécuté dans les vingt-quatre heures. Eugène ne douta point que sa disgrâce ne fût complète. Madame Bonaparte la crut l'ouvrage de madame de X...; elle pleura beaucoup, mais son fils exigea d'elle positivement qu'elle ne fît aucune réclamation. Il prit congé de l'empereur qui le traita froidement, et, le lendemain, nous apprîmes que le régiment des guides de la garde était parti, son colonel en tête, marchant avec lui, malgré la saison, à petites journées.
Madame Louis Bonaparte, me parlant de cette rigueur, jouissait pourtant de la soumission de son frère. «Si l'empereur, me disait-elle, avait exigé pareille chose d'un des siens, vous verriez le bruit et les réclamations; mais, ici, il n'a été prononcé aucune parole, et je crois que Bonaparte sera frappé de cette obéissance.» Il le fut en effet, et surtout de la maligne joie de ses frères et soeurs. Il aimait à déjouer; il avait éloigné son beau-fils dans un mouvement de jalousie, mais il voulut aussitôt récompenser sa bonne conduite, et, le 1er février 1805, le Sénat reçut deux lettres de l'empereur.8 Dans l'une, il annonçait l'élévation du maréchal Murat au rang de prince, grand amiral de l'Empire; c'était la récompense de ses complaisances récentes, et le résultat des fréquentes intercessions de madame Murat. Dans l'autre lettre, qui était affectueuse et flatteuse pour le prince Eugène, celui-ci était créé archichancelier d'État; c'était encore une des grandes charges de l'Empire. Eugène apprit cette promotion à quelques lieues de Lyon, où le courrier le trouva à cheval, devant son régiment, couvert de la neige qui tombait par torrents.
Note 8: (retour) Voici les deux messages que l'empereur adressait, le même jour, 12 pluviôse an XIII (1er février 1805) au Sénat conservateur: «Sénateurs, nous avons nommé grand amiral de l'Empire notre beau-frère, le maréchal Murat. Nous avons voulu reconnaître, non seulement les services qu'il a rendus à la patrie et l'attachement particulier qu'il a montré à notre personne dans toutes les circonstances de sa vie, mais rendre aussi ce qui est dû à l'éclat et à la dignité de notre couronne, en élevant au rang de prince une personne qui nous est de si près attachée par les liens du sang.--Sénateurs, nous avons nommé notre beau-fils, Eugène Beauharnais, archichancelier d'État de l'Empire. De tous les actes de notre pouvoir, il n'en est aucun qui soit plus doux à notre coeur. Élevé par nos soins et sous nos yeux, depuis son enfance, il s'est rendu digne d'imiter, et, avec l'aide de Dieu, de surpasser, un jour, les exemples et les leçons que nous lui avons donnés. Quoique jeune encore, nous le considérons, dès aujourd'hui, par l'expérience que nous en avois faite dans les plus grandes circonstances, comme un des soutiens de notre trône et un des plus habiles défenseurs de la patrie. Au milieu des sollicitudes et des amertumes du haut rang où nous sommes placé, notre coeur a eu besoin de trouver des affections douces dans la tendresse et la consolante amitié de cet enfant de notre adoption; consolation nécessaire sans doute à tous les hommes, mais plus éminemment à nous, dont tous les instants sont dévoués aux affaires des peuples. Notre bénédiction paternelle accompagnera ce jeune prince dans toute sa carrière, et, secondé par la Providence, il sera un jour digne de l'approbation de la postérité.» (P. R.)
Avant de parler du grand événement qui nous donna un spectacle nouveau, et qui, sans doute, fut la cause de la guerre qui éclata dans l'automne de cette année, l'adjonction de la couronne d'Italie à celle de France, je veux terminer tout ce qui a rapport à madame de X...
Elle paraissait de plus en plus l'objet de la préoccupation de l'empereur, et, à mesure qu'elle était plus sûre de son empire, elle négligeait davantage d'observer sa conduite à l'égard de l'impératrice, et semblait s'amuser de ses peines. La cour fit un petit voyage à la Malmaison, où la contrainte fut plus que jamais mise de côté. L'empereur, au grand étonnement de ceux qui le voyaient, se promenait dans les jardins avec madame de X... et la jeune madame Savary, dont on ne craignait ni les rapports, ni la surveillance, et donnait à ses affaires moins de temps que de coutume. L'impératrice demeurait dans sa chambre, répandant beaucoup de larmes, dévorée d'inquiétude, ne rêvant plus que maîtresses en titre, que disgrâce, oubli d'elle-même, et peut-être à la fin divorce, objet toujours renaissant de ses inquiétudes. Elle n'avait plus la force de faire des scènes inutiles; mais seulement sa tristesse déposait pour sa souffrance secrète et finit par toucher son époux. Soit qu'elle réveillât la tendresse qu'il lui portait, soit que son amour satisfait s'affaiblît peu à peu, soit enfin qu'il fût honteux du pouvoir que ce sentiment exerçait sur lui, il arriva enfin ce que précisément il avait prévu lui-même. Tout à coup, se trouvant seul avec sa femme, un jour, et la voyant prête à pleurer sur quelques mots qu'il lui adressait, il reprit avec elle le ton affectueux qu'il avait quelquefois, et, la mettant dans la plus intime confidence de tout ce qui s'était passé, il lui avoua qu'il avait été fort amoureux, mais que cela était fini. Il ajouta qu'il croyait s'apercevoir qu'on avait voulu le gouverner; il lui confia que madame de X... lui avait fait une foule de révélations assez malignes; il poussa ses aveux jusqu'à des confidences intimes qui manquaient à toutes les lois de la plus simple délicatesse, et finit par demander à l'impératrice de l'aider à rompre une liaison qui ne lui plaisait plus.
L'impératrice n'était nullement vindicative; cette justice lui doit être rendue. Dès qu'elle vit qu'elle n'avait plus rien à craindre, son courroux s'éteignit. Charmée, d'ailleurs, d'être hors de son inquiétude, elle ne s'avisa d'aucune sévérité envers l'empereur, et redevint pour lui cette épouse facile et indulgente qui lui pardonnait toujours à si bon marché. Elle s'opposa à ce qu'aucun éclat fût fait à cette occasion, et même assura son mari que, s'il allait changer de manières avec madame de X..., elle, de son côté, en changerait aussi, et s'efforcerait de la soutenir, et de couvrir le tort qu'un tel éclat pourrait lui faire dans le monde. Elle se réserva seulement le droit d'un entretien avec elle. Et, en effet, la faisant venir, elle lui parla assez sincèrement, lui représenta le risque qu'elle avait couru, voulut mettre sur le compte de sa jeunesse et de son imprudence les apparences de sa légèreté, et, lui recommandant plus de prudence à l'avenir, elle lui promit l'oubli du passé.
Dans cette conversation, madame de X... se montra parfaitement maîtresse d'elle-même; niant avec sang-froid qu'elle méritât de pareils avertissements, ne laissant voir aucune émotion, encore moins aucune reconnaissance, et, devant toute la cour qui eut pendant quelque temps les yeux sur elle, elle conserva une attitude froide et contenue, qui prouva que son coeur n'était pas fortement intéressé à la liaison qui venait de se rompre, et aussi qu'elle avait un empire remarquable sur ses secrètes impressions, car il est bien difficile de ne pas croire qu'au moins sa vanité ne fût profondément blessée. L'empereur, qui, je l'ai déjà dit, craignait pour lui les apparences du moindre joug, mit une sorte d'affectation à faire paraître que celui sous lequel il avait plié un moment, était rompu. Il oublia, à l'égard de madame de X..., jusqu'aux démonstrations de la politesse; il ne la regardait plus, parlait d'elle légèrement, soit à madame Bonaparte qui ne pouvait se refuser au plaisir de répéter ce qu'il disait, soit à quelques-uns des hommes qui étaient dans son intimité, s'appliquant à présenter ses sentiments comme une fantaisie passagère, dont il racontait les différentes phases avec une sincérité peu décente. Il rougissait d'avoir été amoureux, parce que c'était avouer qu'il avait été soumis à une puissance supérieure à la sienne.
Cette conduite me convainquit de cette vérité que souvent j'avais adressée à l'impératrice pour la consoler: c'est qu'il pouvait être beau et satisfaisant d'être la femme d'un tel homme, et que, du moins, l'orgueil y trouvait des occasions de jouissances, mais qu'il serait toujours pénible et infructueux d'être sa maîtresse, et qu'il n'était pas de nature à dédommager une femme faible et sensible des sacrifices qu'elle lui ferait, ou à laisser à une femme ambitieuse les moyens d'exercer son pouvoir.
Avec madame de X..., tomba encore, pour ce moment, le crédit des Bonapartes et de Murat; car l'empereur, rendu à sa femme, reprit sa confiance en elle, et alors il apprit d'elle toutes les petites intrigues dont elle avait été la victime, et dont lui-même avait été l'objet. Je regagnai quelque chose à ce changement; cependant l'impression donnée ne s'effaça point tout à fait, et il conserva toujours l'idée que M. de Rémusat et moi étions incapables de cette sorte de dévouement qu'il exigeait, et qui demande le sacrifice des goûts et des convenances. Peut-être avait-il raison de prétendre à celui des goûts, et faudrait-il renoncer à vivre dans une cour, lorsqu'on n'y apporte pas l'intention d'en faire le cercle unique de ses pensées et de ses actions. Mais ni mon mari ni moi n'avions en nous-mêmes ce qui donne une telle disposition. J'ai toujours eu besoin de m'attacher par les sentiments là où je suis forcée de vivre, et mon coeur, à cette époque, était déjà trop froissé pour que je ne trouvasse pas de la contrainte aux devoirs qui m'étaient imposés. L'empereur commençait à n'être plus pour moi l'homme que j'avais rêvé; il m'inspirait déjà plus de crainte que d'intérêt, et, à mesure que j'étais plus attentive à lui obéir, je sentais que mon âme blessée se repliait sur des illusions détruites, et souffrait d'avance des vérités qu'elle pressentait. Le mouvement du sol sur lequel nous marchions nous troublait, M. de Rémusat et moi, et lui surtout se voyait avec résignation, mais avec dégoût, dévoué à une vie qui lui déplaisait extrêmement.
Quand je me rappelle ces agitations, combien je me trouve heureuse, aujourd'hui, de voir mon mari, paisible et satisfait, à la tête de l'administration d'une belle province, remplissant dignement les devoirs d'un bon citoyen, utile à son pays9! Quel plus digne emploi des facultés d'un homme éclairé dans son esprit, noble dans ses sentiments! quel contraste avec ce métier si dangereux, si minutieux, si près du ridicule, qu'il faut exercer dans les cours, et cela sans se donner un instant de relâche! Et je dis dans les cours, car elles se ressemblent toutes. Sans doute, la différence du caractère des souverains influe sur l'existence des gens qui l'entourent; il y a des nuances entre le service exigé par Louis XIV, notre roi Louis XVIII, l'empereur Alexandre, ou Bonaparte. Mais, si les maîtres diffèrent, les courtisans sont partout les mêmes; les passions restent semblables, puisque la vanité en est toujours le secret mobile. Les jalousies, le désir de supplanter, la crainte de se voir arrêter dans son chemin, les préférences, tout cela donne et donnera toujours les mêmes agitations, et je suis intimement convaincue, pour le passé comme pour l'avenir, qu'un homme, vivant dans un palais, qui veut y conserver les facultés de penser et de sentir, y doit être presque continuellement malheureux.
Vers la fin de cet hiver, notre cour fut encore augmentée. Un nombre infini de personnes, parmi lesquelles j'en pourrais nommer qui se montrent aujourd'hui très implacables envers ceux qui ont servi l'empereur, se pressaient alors pour obtenir sa faveur. L'impératrice, M. de Talleyrand et M. de Rémusat recevaient des demandes et présentaient à Bonaparte des listes considérables, qui le faisaient sourire, quand il voyait sur la même colonne les noms de certains hommes jusque-là libéraux dans leurs opinions, de militaires qui avaient paru jaloux de son élévation, et de gentilshommes qui, après s'être moqués de ce qu'ils appelaient nos parades royales, sollicitaient tous la préférence, pour en faire partie. On accéda à quelques demandes. Mesdames de Turenne, de Montalivet, de Bouillé, Devaux et Marescot furent nommées dames du palais; MM. Hédouville, de Croÿ, de Mercy d'Argenteau, de Tournon et de Bondy, chambellans de l'empereur; MM. de Béarn, de Courtomer, et le prince de Gavre, chambellans de l'impératrice; M. de Canisy, écuyer; M. de Beausset, préfet du palais, etc.
Cette cour nombreuse se trouva bientôt composée d'éléments étrangers les uns aux autres, mais tous nivelés par la crainte du maître. Il y avait peu de rivalités entre les femmes; elles ne se connaissaient point, ne se liaient point entre elles; madame Bonaparte les traitait toutes également; madame de la Rochefoucauld, légère et facile, ne se montrait jalouse d'aucun crédit. La dame d'atours n'était que bonne et silencieuse. Je reculais de jour en jour devant l'amitié un peu dangereuse de l'impératrice, et il faut en convenir, en général, la partie de la cour qui l'environnait, grâce à l'égalité de son caractère et à l'aménité de ses manières, n'a guère éprouvé de troubles et de jalousies.
Il n'en fut pas de même autour de l'empereur; mais c'est que lui-même cherchait à entretenir l'inquiétude. Par exemple, M. de Talleyrand, après avoir un peu nui à la position de M. de Rémusat, non par aucune intention personnelle, mais pour satisfaire les nouveaux venus à qui mon mari inspirait de la jalousie, se trouvant ensuite en relation avec lui, commença à l'apprécier ce qu'il valait, et à lui montrer quelque intérêt. Bonaparte s'en aperçut, et, comme l'ombre d'une liaison l'effarouchait, et que, sur ce point, ses précautions étaient minutieuses, prenant une fois avec mon mari un ton de bonhomie qui ne lui était pas ordinaire:
«Prenez-y garde, lui dit-il, M. de Talleyrand semble se rapprocher de vous; mais j'ai la certitude qu'il vous veut du mal.--Et pourquoi M. de Talleyrand me voudrait-il du mal?» me disait mon mari, en me rapportant ces paroles. Et cependant, sans en comprendre les motifs, cela nous mettait en défiance, et c'est tout ce qu'on avait voulu.
Voilà donc, à peu près, l'état de la cour de l'empereur au printemps de 1805. Maintenant, je vais revenir sur mes pas, et rendre compte des grandes déterminations prises, relativement à la couronne d'Italie.