CHAPITRE XV.
(1805.)
Bataille d'Austerlitz.--L'empereur Alexandre.--Négociations.--Le prince Charles.--M. d'André.--Disgrâce de M. de Rémusat.--Duroc.--Savary.--Traité de paix.
L'arrivée de l'armée russe, et la rigueur des conditions imposées par le vainqueur, avaient déterminé l'empereur d'Autriche à tenter encore une fois la voie des armes. Ayant donc rassemblé ses forces et joint l'empereur Alexandre, il attendait Bonaparte qui marchait de son côté pour le rencontrer. Ces deux armées immenses se joignirent en Moravie, près du petit village d'Austerlitz, jusque alors inconnu, et devenu à jamais célèbre par une si mémorable victoire. Ce fut le 1er décembre que Bonaparte résolut de livrer bataille le lendemain, anniversaire de son couronnement.
Le prince Dolgorouki avait été envoyé à notre quartier général par le czar, pour offrir des propositions de paix qui, si l'empereur a dit vrai dans ses bulletins, ne pouvaient guère être écoutées par un vainqueur, maître de la capitale de son ennemi. À l'en croire, on exigeait la reddition de la Belgique, et que la couronne de Fer passât sur une autre tête. On fit parcourir à l'envoyé une partie de l'armée qu'on avait, exprès, laissée dans le désordre, et il fut trompé, et trompa les empereurs dans les récits qu'il leur fit.
Le bulletin, qui rend compte de ces deux journées du 1er et du 2 décembre, rapporte que l'empereur, vers le soir, rentrant dans son bivouac, dit: «Voilà la plus belle soirée de ma vie. Mais je regrette de penser que je perdrai bon nombre de ces braves gens. Je sens, au mal que cela me fait, qu'ils sont véritablement mes enfants; et en vérité, je me reproche ce sentiment, car je crains qu'il puisse me rendre inhabile à faire la guerre.»
Le lendemain, en haranguant ses soldats: «Il faut, leur dit-il, finir cette campagne par un coup de tonnerre. Si la France ne peut arriver à la paix qu'aux conditions proposées par l'aide de camp Dolgorouki, la Russie ne les obtiendrait pas, quand même son armée serait campée sur les hauteurs de Montmartre.» Il était écrit, cependant, que ces mêmes armées y camperaient un jour, en effet, et qu'Alexandre verrait à Belleville un messager de Napoléon venir lui offrir telle paix qu'il voudrait lui dicter.
Je ne copierai point ici le récit de cette bataille qui a fait un honneur réel à nos armes; on le trouvera dans le Moniteur, et l'empereur de Russie, avec cette noble sincérité qui le caractérisé, a dit qu'on ne pouvait rien comparer aux dispositions prises par l'empereur pour le succès de cette journée, à l'habileté de ses généraux, et à l'ardeur du soldat français. L'élite des trois nations se battit avec acharnement; les deux empereurs furent obligés de fuir, pour éviter d'être pris, et sans les conférences du lendemain, il paraît que la retraite de celui de Russie eût été fort difficile.
L'empereur dicta, presque sur le champ de bataille, le récit de tout ce qui se passa le 1er, le 2 et le 3. Il en écrivit même une partie, et ce rapport fait avec précipitation, mais cependant détaillé et très curieux encore aujourd'hui, par l'esprit dans lequel il fut conçu, gros de vingt-cinq pages, couvert de ratures, de renvois, sans ordre, et souvent sans clarté, fut envoyé à Vienne à M. Maret, avec l'ordre de le rédiger promptement pour le dépêcher au Moniteur de Paris.
Aussitôt que M. Maret eut reçu ce paquet, il se hâta de le communiquer à M. de Talleyrand et à M. de Rémusat. Tous trois, qui habitaient alors le palais de l'empereur d'Autriche, se renfermèrent dans l'appartement même de l'impératrice, que M. de Talleyrand occupait, pour le déchiffrer et le mettre en ordre. L'écriture de l'empereur, toujours fort difficile à lire et souvent sans orthographe, rendait ce travail assez long. Ensuite, il fallait rétablir l'ordre des faits, et changer des expressions trop incorrectes contre d'autres plus convenables, et, d'après l'avis de M. de Talleyrand et à la grande terreur de M. Maret, retrancher des paroles par trop humiliantes pour les souverains étrangers, et des éloges si directs, qu'on pouvait s'étonner que Bonaparte se les fût donnés lui-même.
Cependant, on eut soin de conserver certaines phrases soulignées et auxquelles par conséquent il paraissait mettre de l'importance. Ce travail dura plusieurs heures, et intéressa M. de Rémusat, en lui donnant le moyen d'observer quelle différence de système, pour servir l'empereur, suivaient les deux ministres avec lesquels il se trouvait.
Après la bataille, l'empereur François avait demandé une entrevue qui se passa au bivouac. «C'est, disait Bonaparte, le seul palais que j'habite depuis deux mois.--Vous en tirez si bon parti, répondait l'empereur d'Autriche, qu'il doit vous plaire.»
On assure (rapporte encore le bulletin) que l'empereur a dit en parlant de l'empereur d'Autriche: «Cet homme me fait faire une faute, car j'aurais pu suivre ma victoire, et prendre toute l'armée russe et autrichienne; mais, enfin, quelques larmes de moins seront versées.»
Il paraît clair, par ce bulletin même, que le czar y est ménagé. Voici comment on rend compte de la visite que l'aide de camp Savary fut chargé de lui rendre:
«L'aide de camp de l'empereur avait accompagné l'empereur d'Allemagne, après l'entrevue, pour savoir si l'empereur de Russie adhérait à la capitulation. Il a trouvé les débris de l'armée russe sans artillerie, ni bagages, et dans un épouvantable désordre. Il était minuit; le général Meerfeld avait été repoussé de Goeding par le maréchal Davout, l'armée russe était cernée, pas un homme ne pouvait s'échapper. Le prince Czartoryski introduisit le général Savary près de l'empereur.
«--Dites à votre maître, lui cria ce prince, que je m'en vais; qu'il a fait hier des miracles; que cette journée a accru mon admiration pour lui; que c'est un prédestiné du ciel; qu'il faut à mon armée cent ans pour égaler la sienne. Mais puis-je me retirer avec sûreté?--Oui, sire, lui dit le général, si Votre Majesté ratifie ce que les deux empereurs de France et d'Allemagne ont arrêté dans leur entrevue.--Et qu'est-ce?--Que l'armée de Votre Majesté se retirera chez elle par les journées d'étapes qui seront réglées par l'empereur, et qu'elle évacuera l'Allemagne et la Pologne autrichienne. À cette condition, j'ai ordre de l'empereur de me rendre à nos avant-postes qui vous ont déjà tourné, et d'y donner des ordres pour protéger votre retraite, l'empereur voulant respecter l'ami du premier consul.--Quelle garantie faut-il pour cela?--Sire, votre parole.--Je vous la donne.»
»Cet aide de camp partit sur-le-champ au grand galop, se rendit auprès du maréchal Davout auquel il donna l'ordre de cesser tout mouvement et de rester tranquille. Puisse cette générosité de l'empereur de France ne pas être aussitôt oubliée en Russie que le beau procédé de l'empereur qui renvoya six mille hommes à l'empereur Paul, avec tant de grâce et de marques d'estime pour lui!»
Le général Savary avait causé une heure avec l'empereur de Russie, et l'avait trouvé tel que doit être un homme de coeur et de sens, quelques revers d'ailleurs qu'il ait éprouvés.
Ce monarque lui demanda des détails sur la journée: «Vous étiez inférieurs à moi, lui dit-il, et cependant vous étiez supérieurs sur tous les points d'attaque.--Sire, répondit le général, c'est l'art de la guerre et le fruit de quinze ans de gloire. C'est la quarantième bataille que donne l'empereur.--Cela est vrai, c'est un grand homme de guerre. Pour moi, c'est la première fois que je vois le feu. Je n'ai jamais eu la prétention de me mesurer avec lui.--Sire, quand vous aurez de l'expérience, vous le surpasserez peut-être.--Je m'en vais donc dans ma capitale; j'étais venu au secours de l'empereur d'Allemagne, il m'a fait dire qu'il est content; je le suis aussi27.»
Note 27: (retour) Toutes ces anecdotes sont rapportées dans les trentième et trente et unième bulletins de la grande armée, datés d'Austerlitz, 12 et 14 frimaire an XIV (3 et 5 décembre 1806), pages 543 et 555 du vol. XI de la correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l'empereur Napoléon III. (P. R.)
On s'est souvent demandé, dans ce temps-là, par quelle raison l'empereur, en effet, ne poussa point la victoire, et consentit à la paix après cette bataille, car cette raison donnée dans le Moniteur, de quelques larmes de moins qui seraient versées, ne fut sûrement pas le vrai motif de sa réserve.
Faut-il conclure que la journée d'Austerlitz lui coûta assez pour lui inspirer de la répugnance à en risquer une semblable, et que l'armée russe n'était pas si complètement défaite qu'il voulut le faire croire? Ou bien que, cette fois encore, comme il disait lui-même, lorsqu'on lui demandait pourquoi il avait mis un terme à la marche victorieuse, lors du traité de Leoben: «C'est que je jouais au vingt et un, et je me suis tenu à vingt»? Faut-il penser que Bonaparte, empereur depuis un an seulement, n'osait point encore sacrifier le sang des peuples, comme il l'a fait depuis, et que, surtout à cette époque, plein de confiance en M. de Talleyrand, il cédait plus volontiers à la politique modérée de son ministre? Peut-être aussi crut-il avoir, par cette campagne, plus affaibli qu'il ne le fit réellement la puissance autrichienne; car il lui arriva de dire, quand il fut de retour à Munich: «J'ai encore laissé trop de sujets à l'empereur François.»
Quels qu'aient été ses motifs, il faut lui savoir gré de cet esprit de modération qu'il sut conserver au milieu d'une armée échauffée par la victoire, et qui se montrait en ce moment très ardente à prolonger la guerre. Les maréchaux, et tous les officiers qui entouraient l'empereur, s'efforçaient de le pousser à continuer la campagne; sûrs de vaincre partout, ils demandaient de nouveaux combats, et en ébranlant les intentions de leur chef, ils suscitèrent à M. de Talleyrand tous les embarras qu'il avait prévus.
Ce ministre, mandé au quartier général, eut à combattre la disposition de l'armée. Seul, il soutint qu'il fallait conclure la paix, que la puissance autrichienne était nécessaire à la balance de l'Europe; et, dès cette époque, il disait: «Quand vous aurez affaibli les forces du centre, comment empêcherez-vous celles des extrémités, les Russes, par exemple, de se ruer sur elles?» À cela, on lui répondait par des intérêts particuliers, par un désir personnel et insatiable de toutes les chances de fortune que la continuation de la guerre pouvait offrir, et quelques-uns, connaissant assez bien le caractère de l'empereur, disaient: «Si nous ne terminons pas cette affaire sur-le-champ, vous nous verrez plus tard commencer une nouvelle campagne.» Quant à lui, agité par des opinions si diverses, mû par le goût des batailles qu'il avait encore, excité par sa défiance qui ne le quittait jamais, il laissait voir à M. de Talleyrand, quelquefois, le soupçon qu'il n'eût quelque intelligence secrète avec le ministère autrichien, et qu'il ne lui sacrifiât les intérêts de la France. M. de Talleyrand répondait avec cette fermeté qu'il sait mettre dans les grandes affaires, quand il a pris un parti: «Vous vous trompez. C'est à l'intérêt de la France que je veux sacrifier l'intérêt de vos généraux dont je ne fais aucun cas. Songez que vous vous rabaissez en disant comme eux, et que vous valez assez pour n'être pas seulement militaire.»
Cette manière d'élever Bonaparte en dépréciant autour de lui ses anciens compagnons d'armes, flattait l'empereur, et c'est par une telle adresse qu'il finissait par l'amener à ses fins. Il parvint enfin à le déterminer à l'envoyer à Presbourg, où les négociations devaient avoir lieu; mais, ce qui est étrange et peut-être inouï, c'est que l'empereur, en donnant à M. de Talleyrand des pouvoirs pour traiter, ne craignit point de le tromper lui-même, et de lui préparer le plus grand embarras que jamais négociateur ait éprouvé. Lors de l'entrevue des deux empereurs après la bataille, l'empereur d'Autriche avait consenti à se dessaisir de l'État vénitien; mais il avait demandé que le Tyrol, dont la plus grande partie venait d'être conquise par Masséna, lui fût rendu, et l'empereur, peut-être, malgré tout son empire sur ses émotions, un peu troublé et comme détendu par la présence de ce souverain vaincu, venant discuter lui-même ses intérêts sur le champ de bataille où gisaient encore ses sujets immolés pour sa cause, n'avait pas pu se montrer inflexible. Il avait abandonné ce Tyrol qu'on lui demandait. Mais, dès que l'entrevue fut terminée, il s'en repentit, et en donnant à M. de Talleyrand les détails des engagements qu'il avait pris, il lui fit un secret de celui qui regardait cette province.
Cependant Bonaparte, après avoir vu partir son ministre pour Presbourg, revint à Vienne, s'établir dans le palais de Schönbrunn. Là, il s'occupa à passer en revue son armée, et à rétablir les pertes qu'il avait faites, en reformant les corps à mesure qu'ils venaient tous se soumettre à son inspection. Fier et satisfait de sa campagne, il se montra alors d'assez bonne humeur avec tout le monde, traita bien toute la partie de sa cour qu'il retrouva, et se complut à raconter les merveilles de cette guerre.
Une seule chose lui donnait quelquefois de légers éclairs de mauvaise humeur: Il s'étonnait du peu d'effet que sa présence produisait sur les Viennois, et de la peine qu'il avait à les attirer autour de lui, quoiqu'il les invitât à des spectacles et à des dîners au palais qu'il habitait. Il s'étonnait de leur attachement pour un souverain vaincu et bien inférieur à lui. Il lui arriva, une fois, d'en parler assez ouvertement à M. de Rémusat: «Vous avez passé, lui dit-il, quelque temps à Vienne, vous avez été à portée de les observer. Quel étrange peuple est-ce donc, qu'il se montre comme insensible à la gloire et aux revers?» M. de Rémusat, qui avait conçu une grande estime pour ce caractère dévoué et attaché des Viennois, en fit l'éloge dans sa réponse et peignit le dévouement à leur souverain dont il avait été témoin. «Mais, enfin, reprit Bonaparte, ils ont quelquefois parlé de moi; que disent-ils?--Sire, répondit M. de Rémusat; ils disent: «L'empereur Napoléon est un grand homme, il est vrai; mais notre empereur est parfaitement bon, et nous ne pouvons aimer que lui.» Ces sentiments, qui résistaient à l'infortune, ne pouvaient guère être compris par un homme qui ne trouvait de mérite que dans le succès. Quand, de retour à Paris, il apprit quelle touchante réception les Viennois avaient faite à leur empereur vaincu: «Quel peuple! s'écria-t-il. Si je rentrais ainsi dans Paris, certes je n'y serais pas reçu de cette manière.»
L'empereur était de retour depuis quelques jours, quand, à la grande surprise de tout le monde, on vit tout à coup revenir M. de Talleyrand. Les ministres autrichiens, à Presbourg, n'avaient pas manqué de lui parler du Tyrol28, et forcé alors de convenir qu'il n'avait aucune instruction à ce sujet, il venait en chercher, très mécontent de se voir joué de cette manière. Quand il en parla à l'empereur, celui-ci répondit que, dans un moment de complaisance, dont il se repentait, il avait consenti à la demande de l'empereur François, mais qu'il était parfaitement décidé à ne point tenir sa parole. M. de Rémusat, qui voyait beaucoup M. de Talleyrand alors, m'a dit souvent qu'il était réellement indigné. Non seulement il voyait la guerre prête à recommencer, mais encore le cabinet de France était entaché d'une perfidie dont une partie de la honte rejaillirait sur lui. Sa course à Presbourg ne serait plus que ridicule, montrerait le peu de crédit qu'il avait sur son maître, et détruirait cette considération personnelle qu'il s'appliquait toujours à conserver en Europe. Les maréchaux poussaient de nouveau leurs cris de guerre. Murat, Berthier, Maret, tous ces flatteurs de la passion de l'empereur, voyant de quel côté il penchait, le poussaient vers ce qu'ils appelaient la gloire. M. de Talleyrand avait à supporter les reproches de tout le monde, et souvent il disait avec amertume à mon mari: «Je ne trouve que vous ici qui me témoigniez de l'amitié; il s'en faut de bien peu que ces gens-là ne me regardent comme un traître.» Sa conduite et sa patience, à cette époque, doivent lui faire un honneur infini. Il vint à bout de ramener l'empereur à son opinion sur la nécessité de faire la paix, et après avoir tiré de lui la parole qu'il voulait, quoiqu'il ne pût jamais obtenir que le Tyrol fût rendu, il partit une seconde fois pour Presbourg plus content, et en faisant ses adieux à M. de Rémusat: «J'arrangerai, me dit-il, l'affaire du Tyrol, et je saurai bien à présent faire faire la paix à l'empereur, malgré lui.»
Pendant le séjour que Bonaparte fit à Schönbrunn, il reçut une lettre du prince Charles, qui lui mandait que, plein d'admiration pour sa personne, il désirait le voir et l'entretenir quelques moments. Bonaparte, flatté de cet hommage de la part d'un homme qui avait de la réputation en Europe, fixa pour le lieu de l'entrevue un petit rendez-vous de chasse situé à quelques lieues du palais, et il ordonna à M. de Rémusat de se joindre à ceux qui devaient l'accompagner, lui recommandant de porter avec lui une très riche épée: «Après notre conversation, lui dit-il, vous me la remettrez; je veux l'offrir au prince en le quittant.»
Quand l'empereur eut joint le prince en effet, ils furent renfermés ensemble quelque temps, et lorsqu'il sortit, mon mari s'approcha de lui, comme il en avait reçu l'ordre. Mais Bonaparte, le repoussant assez vivement, lui dit qu'il pouvait remporter l'épée; et quand il fut de retour à Schönbrunn, il parla du prince avec assez peu de considération, disant qu'il ne l'avait trouvé qu'un homme fort médiocre, ne lui paraissant pas digne du présent qu'il voulait lui faire29.
Je ne crois pas que je doive passer sous silence une circonstance personnelle à M. de Rémusat qui vint encore troubler la lueur de faveur que l'empereur semblait disposé à lui accorder. J'ai souvent remarqué que notre destinée avait semblé s'arranger toujours pour nous empêcher de profiter des avantages que notre position paraissait nous offrir, et, depuis, j'en ai souvent rendu grâce à la Providence qui, par là, nous a préservés d'une chute plus éclatante.
Dans les premières années du gouvernement consulaire, le parti du roi avait longtemps conservé l'espoir de voir rouvrir pour lui en France des chances favorables, et, plus d'une fois, il avait tenté de s'y conserver des intelligences. M. d'André, ancien député à l'Assemblée constituante, émigré, dévoué à cette cause, s'était chargé de plusieurs missions royalistes auprès de quelques souverains de l'Europe, missions dont Bonaparte était très bien informé. M. d'André, Provençal comme M. de Rémusat, son camarade de collège, et ainsi que lui magistrat avant la Révolution (il était conseiller au parlement d'Aix), sans avoir gardé de relations avec lui, ne pouvait lui être devenu étranger. Dans ce temps-là, découragé apparemment de ses démarches infructueuses, croyant la cause impériale absolument gagnée, fatigué d'une vie errante et de l'état de gêne qui en était la suite, il aspirait à rentrer dans son pays. Se trouvant en Hongrie, lors de la campagne de 1805, il envoya sa femme à Vienne et s'adressa au général Mathieu Dumas, qui avait été son ami, pour le prier de solliciter sa radiation. Ce général, un peu effrayé d'une pareille mission, promit cependant de tenter quelques démarches, mais il engagea madame d'André à voir M. de Rémusat pour l'intéresser dans cette affaire. Mon mari la vit arriver un matin chez lui; il la reçut comme la femme d'un ancien ami, fut touché de la situation où elle lui dépeignit M. d'André, et ne sachant pas toutes les particularités qui pouvaient rendre l'empereur implacable, croyant d'ailleurs que ses victoires, en consolidant son pouvoir, devaient le disposer à la clémence, il consentit à se charger de la demande de radiation. Sa qualité de maître de la garde-robe lui donnait le droit de s'introduire chez l'empereur pendant sa toilette. Il se hâta donc de descendre à son appartement, et le trouvant à moitié habillé et d'assez bonne humeur, il lui rendit compte de la visite qu'il venait de recevoir, et de la sollicitation qu'il osait lui faire.
Au seul nom de M. d'André, le visage de l'empereur devint extrêmement sombre: «Savez-vous, dit-il, que vous me parlez là d'un mortel ennemi?--Non, sire, reprit M. de Rémusat; j'ignore si Votre Majesté a réellement des raisons de se plaindre de lui; mais, dans ce cas, j'oserais demander sa grâce. M. d'André est pauvre et proscrit, il me paraît désirer d'aller vieillir tranquillement dans notre patrie commune.--Est-ce que vous avez des relations avec lui?--Aucune, sire.--Et pourquoi vous intéressez-vous à lui?--Sire, il est Provençal, il a été élevé avec moi au collège de Juilly, il a suivi la même carrière que moi, et il fut mon ami.--Vous êtes bien heureux, reprit l'empereur, en lançant un regard farouche, d'avoir de tels motifs pour excuse. Ne m'en parlez jamais, et sachez que, s'il était à Vienne et que je pusse m'emparer de sa personne, il serait pendu dans les vingt-quatre heures.» En achevant ces mots, l'empereur tourna le dos à M. de Rémusat.
L'empereur, partout où il se trouvait avec sa cour, avait coutume de donner chaque matin ce qui s'appelait son lever. Quand il était habillé, il passait dans un salon, et faisait appeler ce qu'on nommait le service. C'étaient les grands officiers de sa maison, M. de Rémusat comme maître de la garde-robe et premier chambellan, et les généraux de sa garde. Le second lever se composait des chambellans, des généraux de l'armée qui pouvaient se présenter, et, à Paris, du préfet de Paris, du préfet de police, des princes et des ministres. Quelquefois il recevait tout ce monde assez silencieusement, saluant et congédiant aussitôt. Il donnait des ordres, quand il était nécessaire, et, quelquefois aussi, ne craignait nullement de quereller tel ou tel dont il était mécontent, sans égard à l'embarras de recevoir et de faire des reproches devant tant de témoins.
Après avoir quitté M. de Rémusat, il fit donc approcher son lever, et, renvoyant tout le monde, il garda le général Savary assez longtemps. À la suite de cet entretien, Savary, retrouvant mon mari dans l'un des salons du palais, le prit à part et commença avec lui une conversation qui paraîtrait bien étrange à quiconque ne connaîtrait pas la naïveté de principes de ce général sur une certaine manière de se conduire.
«Venez, venez, dit-il à M. de Rémusat en l'abordant, que je vous fasse compliment sur l'occasion de fortune qui se présente à vous, et que je vous conseille fort de ne point laisser échapper. Vous avez risqué gros jeu tout à l'heure en parlant à l'empereur de M. d'André, mais tout peut se réparer. Où est-il?--Mais, je pense, en Hongrie; c'est du moins ce que m'a dit sa femme.--Ah bah! ne dissimulez point. L'empereur le croit à Vienne; il est persuadé que vous savez où il se cache, et il veut que vous le disiez.--Je vous atteste que je l'ignore très parfaitement. Je n'avais aucune correspondance avec lui; sa femme m'est venue voir aujourd'hui pour la première fois, elle m'a prié de parler à l'empereur pour son mari, je l'ai fait, et c'est tout.--Eh bien! s'il en est ainsi, envoyez-la chercher de nouveau. Elle ne se défiera pas de vous, faites-la causer, et tâchez de tirer d'elle le lieu de la retraite de son mari. Vous ne pouvez imaginer à quel point vous plairez à l'empereur par ce service que vous lui rendrez.»
M. de Rémusat, confondu au dernier point de ce qu'il entendait, ne put s'empêcher de témoigner la surprise qu'il éprouvait. «Quoi! disait-il, c'est à moi que vous faites une pareille proposition? J'ai dit à l'empereur que j'avais été l'ami de M. d'André; vous le savez aussi, et vous voulez que je le trahisse, que je le livre, et cela par le moyen de sa femme qui a cru pouvoir se fier à moi!» Savary, à son tour, fut étonné de l'indignation que paraissait éprouver M. de Rémusat. «Quel enfantillage! disait-il; mais songez donc que vous allez manquer votre fortune! L'empereur a eu plus d'une fois l'occasion de douter que vous lui fussiez dévoué comme il veut qu'on le soit; voici une occasion de dissiper ses soupçons, vous serez bien maladroit si vous la laissez échapper.»
La conversation dura longtemps sur ce ton. On pense bien que M. de Rémusat fut inébranlable; il assura à Savary que, loin de chercher madame d'André, il éviterait même de la recevoir, et il fit dire à celle-ci par le général Mathieu Dumas le mauvais succès de sa mission. Savary revint à la charge pendant toute la journée, en répétant cette phrase: «Vous manquez votre fortune, je vous avoue que je ne vous conçois pas.--À la bonne heure!» répondait M. de Rémusat.
En effet, l'empereur garda rancune de ce refus et reprit avec mon mari le ton sec et glacé qu'il avait toujours quand il était mécontent. M. de Rémusat le supporta avec tranquillité, et ne s'en plaignit qu'au grand maréchal du palais, Duroc. Celui-ci comprit mieux sa répugnance que Savary, mais il plaignit mon mari de ce hasard qui le compromettait aux yeux de son maître; il le complimenta sur sa conduite qui lui paraissait un acte du plus grand courage, car ne point obéir à l'empereur lui semblait la plus extraordinaire chose du monde.
C'était un singulier homme que Duroc. Son esprit n'était point étendu; son âme, c'est-à-dire ses sentiments et ses pensées, demeuraient toujours, et presque volontairement, dans un cercle rétréci, mais il ne manquait point d'habileté ni de lumières dans le détail. Plutôt soumis que dévoué à Bonaparte, il croyait que, lorsqu'on était placé auprès de lui, on avait suffisamment usé des facultés de la vie en les employant toutes à lui obéir ponctuellement. Pour ne manquer à rien de ce qui lui paraissait, dans ce genre, du strict devoir, il ne se permettait pas même une pensée qui fût hors des choses qui composaient ce qu'il avait à faire dans le poste qu'il occupait. Froid, silencieux, impénétrable sur tous les secrets qui lui étaient confiés, je crois qu'il s'était comme habitué à ne jamais réfléchir sur les ordres qu'il recevait. Il ne flattait point l'empereur, il ne cherchait point à lui plaire par des rapports, souvent inutiles, mais qui satisfaisaient sa défiance naturelle. Tel qu'un miroir fidèle, il réfléchissait à son maître tout ce qui se passait en sa présence, et de même il rapportait les paroles de celui-ci avec le même accent, et dans les mêmes termes, qu'il les avait entendues. Eût-on dû mourir à ses yeux des suites d'une commission qu'il eût reçue, il s'en acquittait avec une imperturbable exactitude. Je ne pense pas qu'il s'amusât à examiner si l'empereur était un grand homme ou non; c'était le maître, voilà tout. Sa soumission le rendait fort utile à l'empereur; l'intérieur du palais lui était confié, l'administration de la maison, toutes les dépenses; et tout cela était réglé avec un ordre infini et une extrême économie, accompagnés pourtant d'une grande magnificence.
Le grand maréchal Duroc avait épousé une petite espagnole fort riche, assez laide, qui ne manquait point d'esprit, fille d'un nommé Hervas, banquier espagnol, qui avait été employé dans quelque affaires diplomatiques secondaires, qui fut fait marquis d'Abruenara, et qui devint ministre en Espagne sous Joseph Bonaparte. Madame Duroc avait été élevée chez madame Campan, comme madame Louis Bonaparte et mesdames Savary, Davout, Ney, etc. Son mari vivait bien avec elle, mais sans aucune de ces intimités qui procurent souvent un épanchement si doux à ceux qui ont à supporter la gêne des cours. Il ne lui eût pas permis d'avoir une opinion sur rien de ce qui se passait sous ses veux, ni de former une liaison. Quant à lui, il n'en avait aucune. Je n'ai jamais vu personne plus inaccessible au besoin de l'amitié, au plaisir de la conversation; il n'avait aucune idée de la vie du monde; il ne savait ce que c'était que le goût des lettres ou des arts, et cette indifférence sur tout, cette ponctualité dans l'obéissance, sans montrer jamais ni ennui de l'assujettissement, ni la moindre apparence d'enthousiasme, en faisaient un caractère tout à part qu'il était vraiment curieux d'observer. Il jouissait à la cour d'une grande considération, ou du moins d'une extrême importance. Tout aboutissait à lui; il recevait les confidences de chacun, ne donnait guère son avis sur rien, encore moins un conseil; mais il écoutait attentivement, rapportait ce dont on l'avait chargé, et jamais il n'a donné la moindre preuve de malveillance, de même que la plus petite marque d'intérêt30
Note 30: (retour) «Ce portrait du duc de Frioul, a écrit mon père, est parfaitement conforme à l'opinion de tous les contemporains éclairés. Peu d'hommes ont été plus secs, plus froids, plus personnels, sans aucune mauvaise passion contre les autres. Sa justice, sa probité, sa sûreté étaient incomparables. C'était un administrateur d'un grand mérite. Mais une chose curieuse, que ma mère paraît avoir ignorée, et qui semble avérée, c'est qu'il n'aimait pas l'empereur, ou que du moins il le jugeait sévèrement. Dans les derniers temps, il était excédé de son caractère et surtout de son système, et, la veille ou le jour de sa mort, il l'avait encore laissé entendre, même à l'empereur. Le maréchal Marmont, qui l'a bien connu, a donné de lui une peinture qui présente tous les caractères de la vérité.» L'empereur avait toutefois pour lui un sentiment particulier qui, chez un tel homme, était presque de l'amitié, car voici ce qu'il écrivait, de Haynau, le 7 juin 1813, à madame de Montesquiou: «La mort du duc de Frioul m'a peiné. C'est depuis vingt ans la seule fois qu'il n'ait pas deviné ce qui pouvait me plaire.» (P. R.)
Bonaparte, qui avait un grand talent pour tirer des hommes ce qui lui était utile, aimait fort le service d'un personnage si complètement isolé. Il pouvait le grandir sans inconvénient; aussi l'a-t-il comblé de dignités et de richesses. Mais ses dons à Savary, qui furent aussi considérables, eurent un motif différent. «C'est un homme, disait-il, qu'il faut continuellement corrompre.» Et, chose étrange! malgré cette opinion, il ne laissait pas d'avoir confiance en lui, ou du moins de croire à ce qu'il venait lui raconter. À la vérité, il savait qu'il ne se refuserait à rien et, en parlant de lui, il disait encore quelquefois: «Si j'ordonnais à Savary de se défaire de sa femme et de ses enfants, je suis sûr qu'il ne balancerait pas.»
Ce Savary, l'objet de la terreur générale, malgré sa conduite, ses actions connues et cachées, n'était point foncièrement un méchant homme. Le goût de l'argent fut sa passion dominante. Sans aucun talent militaire, mal vu de ses valeureux camarades, il lui fallut songer à faire sa fortune par d'autres moyens que ceux qu'employaient ses compagnons d'armes31. Il vit un chemin ouvert dans sa fidélité à suivre le système de ruse et de dénonciations que Bonaparte favorisait, et s'y étant introduit une fois, il ne lui fut plus possible de penser à s'en retirer. Intrinsèquement, il était meilleur que sa réputation, c'est-à-dire qu'abandonné à son premier mouvement, il eût mieux valu que sa conduite. Il ne manquait point d'esprit naturel; il était accessible à quelque enthousiasme d'imagination, assez ignorant, mais avec le désir d'apprendre, et un instinct assez juste pour juger; plus menteur que faux, dur dans ses formes, mais très craintif au fond. Il avait des raisons pour connaître Bonaparte et trembler devant lui. Quand il a été ministre, il a osé se permettre cependant quelque ombre de résistance, et alors il s'est montré accessible à un certain désir de se raccommoder avec l'opinion publique. Comme tant d'autres, il doit peut-être au temps où il a vécu le développement de ses défauts, qui ont étouffé la meilleure partie de son caractère. L'empereur cultivait soigneusement chez les hommes toutes les passions honteuses; aussi, sous son règne, ont-elles plus particulièrement fructifié.
Note 31: (retour) Pendant cette campagne on lui avait mis dans les mains une assez grande caisse pleine d'or, pour payer la police qu'il faisait autour de l'empereur, dans l'armée et dans les villes conquises. Il s'acquittait de ce soin avec une extrême habileté. Il ne se disait nulle part un mot, il ne se faisait pas une action, dont il ne fût instruit.
Revenons. Les négociations de M. de Talleyrand avançaient peu à peu. Malgré tous les obstacles, il parvint par ses correspondances à déterminer l'empereur à la paix, et le Tyrol, cette pierre d'achoppement au traité, fut abandonné par l'empereur François au roi de Bavière. Quand Bonaparte fut brouillé avec M. de Talleyrand, quelques années après, il revenait, dans sa colère, sur ce traité, se plaignant que son ministre lui avait arraché sa victoire, et avait rendu nécessaire la seconde campagne d'Autriche, en laissant le souverain de ce pays encore trop puissant.
Avant de quitter Vienne, l'empereur eut encore le temps d'y recevoir une députation de quatre maires de la ville de Paris, qui venaient le féliciter de ses victoires. Peu après, il partit pour Munich, ayant annoncé qu'il allait mettre la couronne royale sur la tête de l'électeur de Bavière, et conclure le mariage du prince Eugène.
L'impératrice, à Munich depuis quelque temps, voyait avec une extrême joie une telle union qui allait donner à son fils de si grandes alliances avec les premières maisons de l'Europe. Elle eût fort désiré que madame Louis Bonaparte obtînt la permission de venir assister à cette cérémonie, mais son mari la refusa obstinément; et elle eut besoin de sa résignation ordinaire.
L'empereur, voulant peut-être montrer aussi aux étrangers quelqu'un de sa famille, manda à Munich madame Murat, qui y porta des sentiments fort mélangés. Le plaisir de se montrer, et d'être comptée pour quelque chose, était un peu gâté pour elle par l'élévation où elle voyait porter les Beauharnais, et elle eut, comme je le dirai plus bas, quelque peine à dissimuler son mécontentement.
M. de Talleyrand rejoignit la cour après avoir signé le traité, et, encore cette fois, la paix sembla être rendue à l'Europe, du moins pour quelque temps. Cette paix fut signée le 25 décembre 1805.
Par le traité, l'empereur d'Autriche reconnaissait l'empereur Napoléon comme roi d'Italie. Il abandonnait au royaume d'Italie les États vénitiens. Il reconnaissait pour rois les électeurs de Bavière et de Wurtemberg, abandonnant au premier plusieurs principautés et le Tyrol; au roi de Wurtemberg un assez grand nombre de villes; à l'électeur de Bade une partie du Brisgau.
L'empereur Napoléon s'engageait à obtenir du roi de Bavière la principauté de Wurtzbourg pour l'archiduc Ferdinand qui avait été grand-duc de Toscane. Les États vénitiens devaient être rendus sous le délai de quinze jours. Voilà quelles furent les conditions les plus importantes de ce traité.
CHAPITRE XVI.
(1805-1806.)
État de Paris pendant la guerre.--Cambacérès.--Le Brun.--Madame Louis Bonaparte.--Mariage d'Eugène de Beauharnais.--Bulletins et proclamations.--Goût de l'empereur pour la reine de Bavière.--Jalousie de l'impératrice.--M. de Nansouty.--Madame de ***.--Conquête de Naples.--La situation et le caractère de l'empereur.
J'ai dit quelles étaient la tristesse et la solitude à Paris, pendant cette campagne, et combien toutes les classes de la société souffraient du renouvellement de la guerre. L'argent était devenu de plus en plus rare; il arriva même à un tel degré de cherté que, me trouvant obligée d'en envoyer assez promptement à mon mari, je fus obligée, pour convertir un billet de mille francs en or, de perdre quatre-vingt-dix francs dessus. La malveillance ne laissait point échapper cette occasion de répandre et d'accroître encore l'inquiétude. Épouvantée de l'imprudence de certains discours et avertie par l'expérience passée, je me tenais à l'écart de tout, et je ne voyais avec soin que mes amis et les personnes qui ne pouvaient me compromettre.
Quand des princes ou princesses de la famille impériale recevaient, j'allais, comme les autres, leur faire ma cour, ainsi qu'à l'archichancelier Cambacérès, qui aurait su très mauvais gré à quiconque eût négligé de lui rendre visite. Il donnait de grands dîners, et recevait deux fois par semaine. Il occupait un hôtel situé sur le Carrousel, dont on a fait aujourd'hui l'hôtel des Cent-Suisses32. À sept heures du soir, la place du Carrousel se couvrait ordinairement d'une longue file de voitures dont Cambacérès, de sa fenêtre, contemplait avec une vraie joie le développement étendu. On était un assez longtemps à entrer dans la cour et à parvenir au pied de l'escalier. Dès la porte du premier salon, un huissier attentif proclamait votre nom à haute voix; ce nom était répété jusqu'à la porte de la pièce où se tenait Son Altesse. Là, se pressait une foule énorme; les femmes assises sur deux ou trois rangs; les hommes debout, serrés, faisant d'un angle à l'autre de ce salon une sorte de corridor au milieu duquel Cambacérès, couvert de cordons, portant le plus souvent tous ses ordres en diamants, coiffé d'une énorme perruque bien poudrée, se promenait gravement, débitant à droite et à gauche quelques phrases polies. Quand on était sûr qu'il vous avait aperçu, et surtout quand il vous avait parlé, on se retirait pour faire place à d'autres. Il fallait souvent demeurer encore très longtemps avant de retrouver sa voiture, et le meilleur moyen de lui faire sa cour était de lui dire, quand on le retrouvait une autre fois, quels embarras causaient, dans la place, la foule des carrosses qui se croisaient pour arriver chez lui.
On ne se pressait pas autant chez l'architrésorier Le Brun, qui paraissait mettre moins de prix à ces hommages extérieurs, et qui vivait avec assez de simplicité. Mais, s'il n'avait pas les ridicules de son collègue, il manquait de quelques-unes de ses qualités. Cambacérès avait de l'obligeance, il accueillait bien les requêtes, et quand il promettait de les appuyer, sa parole était sûre, on y pouvait compter. Le Brun songeait à ménager sa fortune, qui est devenue considérable. C'était un vieillard fort personnel, assez malin, et qui n'a été utile à personne.
La princesse de toute la famille que je fréquentais le plus était madame Louis Bonaparte. Le soir, on venait chez elle chercher des nouvelles. Dans le mois de décembre 1805, le bruit s'étant répandu que les Anglais pourraient bien tenter quelque descente sur les côtes de la Hollande, Louis Bonaparte reçut l'ordre d'aller parcourir ce pays, et d'inspecter l'armée du Nord. Son absence, qui donnait toujours un peu de liberté à sa femme, et de soulagement à toute sa maison, laquelle avait grand'peur de lui, permettait à madame Louis de passer ses soirées d'une manière assez agréable. On faisait de la musique chez elle, ou on dessinait sur une grande table placée au milieu de son salon. Madame Louis a toujours montré un grand goût pour les arts; elle a composé de jolies romances; elle peint très bien; elle aimait les artistes. Son seul tort, peut-être, était de ne pas donner à son intérieur toute la dignité qu'exigeait le rang où on l'avait élevée. Toujours intimement liée avec ses compagnes d'éducation, ainsi que les jeunes femmes qui la fréquentaient habituellement, elle avait dans les manières un petit reste des usages de sa pension qu'on a quelquefois remarqué et blâmé33.
Note 33: (retour) Ces sentiments pour la reine Hortense et ces impressions de ma grand'mère ont été très durables, car voici ce qu'elle écrivait à son mari quelques années plus tard, le 12 juillet 1812:«En parlant de la reine, je ne puis assez te dire quel charme je trouve à l'intimité de sa société. C'est vraiment un caractère angélique, et une personne complètement différente de ce qu'on croit. Elle est si vraie, si pure, si parfaitement ignorante du mal, il y a dans le fond de son âme une si douce mélancolie, elle paraît si résignée à l'avenir, qu'il est impossible de ne pas emporter d'elle une impression toute particulière. Sa santé n'est pas mauvaise, elle s'ennuie de cette pluie, parce qu'elle aime à marcher; elle lit beaucoup, et paraît vouloir réparer les torts de son éducation à certains égards. L'instituteur de ses enfants la fait travailler sérieusement, puis elle s'amuse du mal qu'elle prend, elle a raison. Cependant je voudrais que quelqu'un de plus éclairé dirigeât ses études. Il y a un âge où il faut plutôt apprendre pour penser que pour savoir, et l'histoire ne doit pas se montrer à vingt-cinq ans comme à dix.» (P. R.)
Après un assez long silence sur ce qui se passait à l'armée, ce qui causa une vive inquiétude, enfin, un soir, l'aide de camp de l'empereur, Le Brun, fils de l'architrésorier, dépêché du champ de bataille d'Austerlitz, vint apporter la nouvelle de la victoire, de l'armistice qui suivit, et des espérances fondées pour la paix. Cette nouvelle proclamée dans tous les spectacles, affichée partout dès le lendemain, produisit un grand effet, et dissipa la sombre apathie dans laquelle le peuple de Paris était plongé. Il fut impossible de n'être pas frappé d'un si grand succès, et de ne point se ranger, encore cette fois, du parti de la gloire et de la fortune. Les Français, entraînés par le récit d'une telle victoire, à laquelle rien ne manquait, puisqu'elle terminait la guerre, sentirent renaître leur enthousiasme, et, pour cette fois encore, on n'eut besoin de rien commander à l'allégresse publique. La nation s'identifia de nouveau aux succès de ses soldats. Je regarde cette époque comme l'apogée du bonheur de Bonaparte; car ses hauts faits furent alors adoptés par la majorité du peuple. Depuis, il a sans doute grandi en puissance et en autorité, mais il lui a fallu ordonner l'enthousiasme, et quoiqu'il soit quelquefois parvenu à le forcer, les efforts qu'il lui fallut faire ont dû gâter pour lui le prix des acclamations.
Au milieu des sentiments de joie et de véritable admiration que témoigna la ville de Paris, on pense bien que les grands corps de l'État et les fonctionnaires publics ne laissèrent point échapper cette occasion de rédiger en paroles pompeuses l'admiration générale. Quand on relit aujourd'hui froidement les discours qui furent alors prononcés dans le Sénat et dans le Tribunat, les harangues des préfets et des maires, les mandements des évêques, on se demande comment il eût été possible qu'une tête humaine ne fût pas un peu dérangée par l'excès de telles louanges. Toutes les gloires passées venaient se fondre devant celle de Bonaparte; les noms des plus grands hommes allaient devenir obscurs; la renommée rougirait désormais de tout ce qu'elle avait proclamé jusqu'à ce jour, etc., etc.
Le 31 décembre, le Tribunat s'assembla, et son président, Fabre de l'Aude, annonça le retour d'une députation qui avait été envoyée à l'empereur, et qui racontait les merveilles dont elle avait été témoin, et l'arrivée d'un grand nombre de drapeaux. L'empereur en donnait huit à la ville de Paris, huit au Tribunat, et cinquante-quatre au Sénat. C'était le Tribunat tout entier qui devait aller présenter ces derniers.
Après le discours du président, une foule de tribuns se précipitèrent vers la tribune pour émettre ce qu'on appelait des motions de voeux: l'un proposa qu'il fût frappé une médaille d'or; l'autre qu'on élevât un monument public, que l'empereur reçût comme au temps de l'ancienne Rome les honneurs du triomphe; que la ville de Paris sortît tout entière au-devant de lui. «La langue, disait un membre, ne fournit pas d'expressions assez fortes pour atteindre de si grands objets, ni pour rendre les émotions qu'ils font éprouver.»
Carrion-Nisas proposa qu'à la paix générale, l'épée que l'empereur portait à la bataille d'Austerlitz fût déposée et consacrée avec solennité. Chacun voulait enchérir sur le discours de l'autre, et cette séance, qui dura plusieurs heures, épuisa en effet tout ce que le langage de la flatterie peut inspirer à l'imagination. Et cependant, c'était ce même Tribunat qui inquiéta l'empereur, parce que son institution lui conservait une ombre de liberté, et qu'il crut plus tard devoir détruire, pour achever de consolider son despotisme jusque dans les moindres apparences. Quand l'empereur élimina le Tribunat, ce fut alors le mot consacré à cette mesure, il ne craignit pas de laisser échapper ces paroles: «Voilà ma dernière rupture avec la République.»
Le Tribunat devant, le 1er janvier de l'année 1806, porter au Sénat les drapeaux, décida qu'il proposerait en même temps le voeu de l'érection d'une colonne: Le Sénat s'empressa de convertir ce voeu en décret; il arrêta aussi que la lettre de l'empereur, qui avait accompagné l'envoi des drapeaux, serait gravée sur le marbre et placée dans la salle de ses séances, et les sénateurs se montrèrent à la hauteur des tribuns dans cette circonstance.
On commença bientôt à s'occuper des préparatifs des fêtes qui devaient avoir lieu au retour de l'empereur. M. de Rémusat m'envoya des ordres pour que les spectacles préparassent la remise des quelques ouvrages qui devaient prêter aux applications. Le Théâtre-Français choisit Gaston et Bayard; la police fit quelques légers changements aux vers qu'on ne pouvait prononcer34, et l'Opéra s'occupa d'un divertissement nouveau.
Cependant l'empereur, après avoir reçu la signature de la paix, quittait Vienne en laissant à ses habitants une proclamation pleine de paroles flatteuses pour eux et pour leur souverain, et il ajoutait:
«Je me suis peu montré parmi vous; non par dédain ou par un vain orgueil, mais je n'ai pas voulu distraire en vous aucun des sentiments que vous deviez au prince avec qui j'étais dans l'intention de faire une prompte paix.»
On a vu plus haut les vrais motifs qui avaient retenu l'empereur renfermé au château de Schönbrunn.
Quoique, en fait, l'armée française eût été contenue dans Vienne avec assez de discipline, sans doute les habitants virent avec une grande joie le départ des hôtes qu'il leur avait fallu recevoir, loger et nourrir avec soin. Si on veut une idée des ménagements que les vaincus se trouvaient forcés d'avoir pour nous, il suffira de dire que les généraux Junot35 et Bessières, logés hez le prince d'Esterhazy, recevaient chaque jour de Hongrie tout ce qui devait contribuer à rendre leur table délicate, et, entre autres tributs, du vin de Tokay. C'était le prince qui avait pour eux cette attention, et qui les défrayait de tout.
Note 35: (retour) Ce Junot, véritable officier de fortune, avait beaucoup d'esprit naturel. Un jour qu'on parlait devant lui des préventions de l'ancienne noblesse française. «Eh bien, disait-il, pourquoi donc tous ces gens-là se montrent-ils si jaloux de notre élévation? La seule différence entre eux et moi, c'est qu'ils sont des descendants, et que, moi, je suis un ancêtre.»
Je me souviens d'avoir entendu conter à M. de Rémusat que, lorsque l'empereur arriva à Vienne, on se hâta de visiter les caves du palais impérial pour y chercher du même vin de Tokay; mais on fut fort surpris de n'en pas trouver une seule bouteille; l'empereur François avait tout fait emporter avec soin.
L'empereur arriva à Munich le 31 décembre, et, le lendemain, proclama roi l'électeur de Bavière. Il fit part de cet événement au Sénat par une lettre, ainsi que de l'adoption qu'il faisait du prince Eugène et du mariage qu'il allait terminer, avant de retourner à Paris.
Le prince Eugène ne tarda point à se rendre à Munich, après avoir pris possession des États vénitiens, et rassuré, autant qu'il était en lui, ses nouveaux sujets par des proclamations dignes et mesurées.
L'empereur se crut obligé de donner aussi des éloges à l'armée d'Italie. On lit dans un bulletin: «Les peuples d'Italie ont montré beaucoup d'énergie. L'empereur a dit plusieurs fois: «Pourquoi mes peuples d'Italie ne paraîtraient-ils pas avec gloire sur la scène du monde? ils sont pleins d'esprit et de passion, dès lors il est facile de leur donner les qualités militaires.» Il fit encore quelques proclamations à ses soldats, toujours un peu boursouflées à sa manière; mais on dit qu'elles produisaient un grand effet sur l'armée. Il rendit un beau décret, surtout s'il a été exécuté:
«Nous adoptons, disait-il, les enfants des généraux, officiers et soldats, morts à la bataille d'Austerlitz. Ils seront élevés à Rambouillet et à Saint-Germain, placés et mariés par nous. Ils ajouteront à leurs noms celui de Napoléon...»
L'électeur, ou plutôt le roi de Bavière, est un prince cadet de la maison de Deux-Ponts, qui est arrivé à l'électorat par l'extinction de la branche de sa famille qui gouvernait la Bavière. Sous le règne de Louis XVI, il fut envoyé en France et mis au service de notre roi. Il obtint promptement un régiment, et demeura assez longtemps, soit à Paris, soit en garnison dans quelques-unes de nos villes. Il s'attacha à la France et y laissa des souvenirs de la bonté de son caractère et de la cordialité de ses manières. Il était connu sous le nom du prince Max. Il refusa cependant de se marier en France. Le prince de Condé lui ayant offert sa fille, son père et l'électeur de Deux-Ponts, son oncle, ne voulurent point de cette union, par la raison que le prince Max, n'étant point riche, serait sans doute forcé de faire quelques-unes de ses filles chanoinesses, et que la mésalliance que le sang de Louis XIV avait reçue de madame de Montespan pourrait empêcher certains chapitres de les recevoir.
Le droit de succession ayant appelé plus tard ce prince à l'électorat, il conserva toujours des souvenirs affectueux pour la France et de l'attachement pour les Français. Devenu roi par la puissance de l'empereur, il eut grand soin de lui témoigner sa reconnaissance par la plus brillante réception, et il accueillit les Français avec une extrême bonté. On imagine bien qu'il ne songea pas un moment à refuser l'union qu'on lui proposait pour sa fille. Cette princesse, âgée de dix-sept à dix-huit ans, joignait à tous les charmes d'une figure fort agréable, les qualités les plus attachantes. Aussi ce mariage, que la politique avait conclu, est devenu pour Eugène la source d'un bonheur que rien n'a troublé. La princesse Auguste de Bavière s'est attachée vivement à l'époux qu'on lui a donné; elle n'a pas peu contribué à lui gagner des coeurs en Italie. Belle, sage, pieuse et fort aimable, elle ne pouvait qu'être tendrement aimée du prince Eugène, et encore aujourd'hui, établis tous deux en Bavière, ils y jouissent des douceurs de la plus parfaite union36.
Note 36: (retour) Le prince Eugène de Beauharnais est mort en 1824. Voici de quelle façon l'empereur lui annonçait son mariage, dans une lettre datée de Munich, le 19 nivôse an XIV (31 décembre 1805): «Mon cousin, je suis arrivé à Munich. J'ai arrangé votre mariage avec la princesse Auguste. Il a été publié. Ce matin, cette princesse m'a fait une visite, et je l'ai entretenue fort longtemps. Elle est très jolie. Vous trouverez ci-joint son portrait sur une tasse, mais elle est beaucoup mieux.» L'affection que l'empereur avait pour le vice-roi d'Italie se porta tout entière sur cette princesse, qu'il avait, du premier jour, jugée si favorablement, et sa correspondance est remplie de sollicitude pour sa santé et son bonheur. Ainsi il lui écrivait de Stuttgard, le 17 janvier 1806: «Ma fille, la lettre que vous m'avez écrite est aussi aimable que vous. Les sentiments que je vous ai voués ne feront que s'augmenter tous les jours; je le sens au plaisir que j'ai de me ressouvenir de toutes vos belles qualités, et au besoin que j'éprouve d'être assuré fréquemment par vous-même que vous êtes contente de tout le monde, et heureuse par votre mari. Au milieu de toutes mes affaires, il n'y en aura jamais pour moi de plus chères que celles qui pourront assurer le honneur de mes enfants. Croyez, Auguste, que je vous aime comme un père, et que je compte que vous aurez pour moi toute la tendresse d'une fille. Ménagez-vous dans votre voyage, ainsi que dans le nouveau climat où vous arrivez, en prenant tout le repos convenable. Vous avez éprouvé bien du mouvement depuis un mois. Songez bien que je ne veux pas que vous soyez malade.» Enfin, quelques mois plus tard, il écrivait au prince Eugène:«Mon fils, vous travaillez trop; votre vie est trop monotone. Cela est bon pour vous, parce que le travail doit être pour vous un objet de délassement; mais vous avez une jeune femme, qui est grosse. Je pense que vous devez vous arranger pour passer la soirée avec elle, et vous faire une petite société. Que n'allez-vous au théâtre une fois par semaine, en grande loge? Je pense que vous devez avoir aussi un petit équipage de chasse, afin que vous puissiez chasser au moins une fois par semaine; j'affecterai volontiers dans le budget une somme pour cet objet. Il faut avoir plus de gaieté dans votre maison; cela est nécessaire pour le bonheur de votre femme et pour votre santé. On peut faire bien de la besogne en peu de temps. Je mène la vie que vous menez, mais j'ai une vieille femme qui n'a pas besoin de moi pour s'amuser; et j'ai aussi plus d'affaires; et cependant, il est vrai de dire que je prends plus de divertissement et de dissipation que vous n'en prenez. Une jeune femme a besoin d'être amusée, surtout dans la situation où elle se trouve. Vous aimiez jadis assez le plaisir; il faut revenir à vos goûts. Ce que vous ne feriez pas pour vous, il est convenable que vous le fassiez pour la princesse. Je viens de m'établir à Saint-Cloud. Stéphanie et le prince de Bade s'aiment assez. J'ai passé ces deux jours-ci chez le maréchal Bessières; nous avons joué comme des enfants de quinze ans. Vous aviez l'habitude de vous lever matin, il faut reprendre cette habitude. Cela ne gênerait pas la princesse si vous vous couchiez à onze heures avec elle; et, si vous finissez votre travail à six heures du soir, vous avez encore dix heures à travailler, en vous levant à sept ou huit heures.» (P. R.)
Quand l'empereur se trouva à Munich, il lui passa par la tête de se délasser des travaux qu'il avait eu à supporter pendant quelques mois, par une certaine fantaisie, moitié galante, moitié politique, à l'égard de la reine de Bavière. Cette princesse, seconde femme du roi, sans être très belle, avait une taille élégante et des manières agréables qui conservaient de la dignité. L'empereur feignit, je pense, d'être amoureux d'elle. Ceux qui assistaient à ce spectacle, disent qu'il était assez curieux de le voir aux prises avec son caractère cassant, ses habitudes un peu communes, et pourtant le désir de réussir auprès d'une princesse accoutumée à cette espèce d'étiquette dont on ne se départ guère en Allemagne, dans quelque occasion que ce soit. La reine de Bavière sut tenir en respect son étrange soupirant, et cependant parut s'amuser de ses hommages. L'impératrice la trouva un peu plus coquette qu'elle n'eût voulu, et tout ce manège lui inspira le désir de quitter promptement la cour de Bavière, et lui gâta le plaisir que devait lui causer le mariage de son fils.
En même temps, madame Murat s'avisa de trouver mauvais que la nouvelle vice-reine, devenue fille adoptive de Napoléon, prît le pas sur elle dans les cérémonies. Elle feignit d'être malade, pour éviter ce qui lui semblait un affront, et son frère fut obligé de se fâcher, pour l'empêcher de témoigner trop hautement son mécontentement. Si nous n'avions point été témoins de la promptitude avec laquelle certaines prétentions s'élèvent chez ceux que la fortune favorise, nous nous étonnerions de ces humeurs subites chez des princes ou des grands d'une date si nouvelle qu'ils auraient dû être peu accoutumés encore aux avantages et aux droits donnés par leur rang; mais ce spectacle s'est si souvent reproduit sous nos yeux, qu'il a fallu reconnaître que rien ne s'éveille et ne grandit si vite parmi les hommes que la vanité. Bonaparte, qui le savait d'avance, en a fait son plus sûr moyen de gouverner.
À Munich, il fit un grand nombre de promotions dans l'armée. Il donna un régiment de carabiniers à son beau-frère, le prince Borghèse. Il récompensa beaucoup d'officiers à l'aide de grades et de la Légion d'honneur. Il fit, entre autres, M. de Nansouty, mon beau-frère, grand officier de cet ordre. C'était un homme de courage, estimé de l'armée, simple, d'une probité et d'une délicatesse assez peu ordinaires, malheureusement, à nos chefs militaires. Il a laissé partout en pays étranger une réputation fort honorable pour sa famille37.
La cour militaire de l'empereur, encouragée par l'exemple de son maître, et animée comme lui par la victoire, se montra aussi très satisfaite de rejoindre les dames qui avaient accompagné l'impératrice. Il sembla que l'amour voulait avoir enfin sa part d'importance dans un monde qui jusqu'alors le négligeait assez; mais il faut convenir qu'on ne lui laissa jamais grand temps pour fonder son autorité, et il fut toujours un peu forcé d'y brusquer ses attaques. On peut dater de cette époque les sentiments qu'inspira la belle madame de C*** à M. de Caulaincourt. Elle avait été nommée dame du palais dans l'été de 1805. Mariée jeune à son cousin, qui était à cette époque écuyer de l'empereur, et qui la négligeait beaucoup, elle fixa les regards de la cour par son éclatante beauté. M. de Caulaincourt devint éperdument amoureux d'elle, et cet attachement, plus ou moins partagé pendant quelques années, le détourna de songer à se marier. Madame de C***, de plus en plus mécontente de son mari, a fini par profiter du divorce38; et lorsque le retour du roi a condamné M. de Caulaincourt, ou autrement le duc de Vicence, à une vie de retraite, elle a voulu partager son malheur, et elle l'a épousé.
J'ai dit que, durant cette campagne, l'empereur avait publié qu'il consentait à ce que nos troupes évacuassent le royaume de Naples. Mais il ne tarda pas à se brouiller de nouveau avec cette puissance, soit que le roi de Naples ne se montrât pas très exact dans l'exécution du traité conclu avec lui et qu'il demeurât sous l'influence des Anglais qui menaçaient toujours ses ports, soit que l'empereur voulût accomplir son projet de mettre l'Italie entière sous sa dépendance. Il pensait aussi, sans doute, qu'il était de sa politique de rejeter peu à peu la maison de Bourbon hors des trônes du continent. Quoi qu'il en soit, selon la coutume, sans avoir reçu aucune autre communication, la France apprit, par un ordre du jour daté du camp impérial de Schönbrunn le 6 nivôse an XIV39, que l'armée française marchait à la conquête du royaume de Naples, et serait commandée par Joseph Bonaparte qui s'y rendit en effet.
«Nous ne pardonnerons plus, disait cette proclamation. La dynastie de Naples a cessé de régner, son existence est incompatible avec le repos de l'Europe et l'honneur de ma couronne. Soldats, marchez... ne tardez pas à m'apprendre que l'Italie toute entière est soumise à mes lois, ou à celles de mes alliés40.»
Note 40: (retour) Voici cette proclamation qui a bien le sens indiqué dans ces mémoires, mais dont les expressions sont plus brutales encore: Soldats, depuis dix ans, j'ai tout fait pour sauver le roi de Naples, il a tout fait pour se perdre. Après les batailles de Dego, de Mondovi, de Lodi, il ne pouvait m'opposer qu'une faible résistance. Je me fiai aux paroles de ce prince, et je fus généreux envers lui.»Lorsque la seconde coalition fut dissoute à Marengo, le roi de Naples qui, le premier, avait commencé cette injuste guerre, abandonné à Lunéville par ses alliés, resta seul et sans défense. Il m'implora; je lui pardonnai une seconde fois. Il y a peu de mois, vous étiez aux portes de Naples. J'avais d'assez légitimes raisons de suspecter la trahison qui se méditait, et de venger les outrages qui m'avaient été faits. Je fus encore généreux. Je reconnus la neutralité de Naples; je vous ordonnai d'évacuer ce royaume; et, pour la troisième fois, la maison de Naples fut affermie et sauvée.
»Pardonnerons-nous une quatrième fois? Nous fierons-nous une quatrième fois à une cour sans foi, sans honneur, sans raison? Non! non! La dynastie de Naples a cessé de régner; son existence est incompatible avec le repos de l'Europe et l'honneur de ma couronne.
»Soldats, marchez, précipitez dans les flots, si tant est qu'ils vous attendent, ces débiles bataillons des tyrans des mers. Montrez au monde de quelle manière nous punissons les parjures. Ne tardez pas à m'apprendre que l'Italie tout entière est soumise à mes lois, ou à celles de mes alliés; que le plus beau pays de la terre est affranchi du joug des hommes les plus perfides; que la sainteté des traités est vengée, et que les manes de mes braves soldats égorgés dans les ports de Sicile à leur retour d'Égypte, après avoir échappé aux périls des naufrages, des déserts et des combats, sont enfin apaisés.» (P. R.)
C'est avec ce ton exécutoire que Bonaparte, venant de signer la paix, jetait les fondements d'une nouvelle guerre, offensait de nouveau les souverains de l'Europe, et animait la politique anglaise à lui susciter de nouveaux ennemis.
Le 25 janvier, la cour de Naples, pressée par un ennemi habile et vainqueur, s'embarqua pour Palerme, et abandonna sa capitale au nouveau souverain, qui devait bientôt en prendre possession. Cependant l'empereur, après avoir assisté le 14 janvier au mariage du prince Eugène, quitta Munich, reçut en traversant l'Allemagne les honneurs que partout on n'eût pas manqué de lui rendre, et arriva à Paris dans la nuit du 26 au 27 janvier.
J'ai cru devoir terminer ici ce qui a été pour moi la seconde époque de Bonaparte, parce que, ainsi que je le disais plus haut, je regarde la fin de cette première campagne comme le plus beau moment de sa gloire; et cela, parce que le peuple français consentit encore cette fois à en prendre sa part.
Rien peut-être, eu égard au temps et aux hommes, ne peut se comparer dans l'histoire au degré de puissance où l'empereur se trouvait élevé, après la paix de Tilsitt; mais alors, si l'Europe entière fléchissait devant lui, en France le prestige des victoires s'était singulièrement affaibli, et nos armées, quoique formées de nos citoyens, commençaient à nous devenir étrangères. L'empereur, qui souvent appréciait les choses avec une justesse mathématique, s'en aperçut bien; car, à son retour après ce traité, je lui ai ouï dire: «La gloire militaire qui vit si longtemps dans l'histoire est celle qui s'efface le plus vite pour les contemporains, Toutes nos dernières batailles ne font point en France la moitié de l'effet qu'a produit celle de Marengo.»
S'il eût poussé cette réflexion, il en eût conclu que le peuple que l'on gouverne a finalement besoin d'une gloire qui lui soit utile, et que l'admiration s'use pour ce qui n'a qu'un stérile éclat.
En 1806, soit à tort, soit à raison, on accusait encore la politique anglaise de nous susciter des ennemis. La supposant, à bon droit, jalouse de notre prospérité renaissante, nous ne croyions pas impossible qu'elle s'efforçât de nous troubler, quand même nous aurions, de bonne foi, montré toutes les apparences des intentions les plus modérées. Nous ne pensions pas que l'empereur fût coupable de la dernière rupture qui avait détruit le traité d'Amiens, et comme il paraissait impossible de parvenir de longtemps à égaler la puissance maritime des Anglais, il ne nous semblait pas hors de la bonne politique d'avoir cherché à balancer, par les constitutions données à l'Italie, c'est-à-dire par une grande influence continentale, celle que le commerce procurait à nos ennemis.
Dans cette disposition, les merveilles de cette campagne de trois mois devaient nous frapper fortement. L'empire d'Autriche conquis, les armées réunies des deux premiers souverains de l'Europe fuyant devant la nôtre, la retraite du czar, la demande de la paix faite par l'empereur François en personne, cette paix qui portait encore un caractère de modération, ces rois créés par nos victoires, ce mariage d'un simple gentilhomme français avec la fille d'une tête couronnée, enfin ce prompt retour du vainqueur qui permettait de concevoir l'espoir d'un solide repos, et peut-être ce besoin de conserver des illusions sur son maître, besoin inspiré par la vanité humaine qui n'aime point à rougir de celui auquel elle s'est soumise; tout cela excita de nouveau les admirations nationales, et ne favorisa que trop l'ambition du vainqueur.
En effet, l'empereur s'aperçut du progrès qu'il avait fait, et il conclut, avec quelque apparence de probabilité, que la gloire nous dédommagerait de toutes les pertes que le despotisme allait nous imposer. Il crut que les Français ne murmureraient point, pourvu que leur esclavage fût brillant, et que nous ferions volontiers échange de toutes les libertés que la Révolution nous avait si péniblement acquises, contre les succès éblouissants qu'il parviendrait à nous procurer. Enfin, et ce fut là le plus grand mal, il entrevit dans la guerre le moyen de nous distraire des réflexions que sa manière de gouverner devait tôt ou tard nous inspirer, et il se la réserva pour nous étourdir, ou du moins nous réduire au silence. Comme il y était très habile, il n'en craignait pas les chances, et quand il put la faire avec de si nombreuses armées et une artillerie si formidable, il n'y voyait plus guère de dangers qui lui fussent personnels; aussi, je me trompe peut-être, mais je crois qu'après la campagne d'Austerlitz, la guerre a plutôt encore été le résultat de son système que l'entraînement de son goût. La première, la véritable ambition de Napoléon a été le pouvoir, et il eût préféré la paix, si la paix avait dû accroître son autorité. Il y a dans l'esprit humain une tendance à perfectionner tout ce dont il s'occupe incessamment. L'empereur, toujours appliqué vers l'idée de grandir son pouvoir, l'a porté par tous les moyens possibles au plus haut degré, et, s'habituant à l'exercice continu de ses volontés, il devint bientôt de plus en plus ombrageux de la moindre opposition. Sa fortune renversant peu à peu devant lui toutes les phalanges européennes, il ne douta plus que son destin ne l'appelât à régler à son gré les intérêts de toutes les cours du continent. Dédaignant le mouvement général des opinions de son siècle, ne regardant plus la Révolution française, ce grand avertissement pour les rois, que comme un événement dont il pouvait exploiter les résultats à son profit, il parvint à mépriser ce cri de liberté que, par intervalles, les peuples avaient laissé échapper depuis vingt ans. Il crut, du moins, qu'il leur donnerait le change en achevant de détruire ce qui avait existé, pour le remplacer par des créations subites qui satisferaient, en apparence, cette ardeur pour l'égalité qu'il croyait, avec assez de fondement, la passion dominante du temps. Il tenta de faire de la Révolution française un simple jeu de fortune, une commotion inutile qui n'aurait déplacé que les individus. Combien de fois ne s'est-il pas servi de cette phrase spécieuse pour détourner les inquiétudes! «La Révolution française n'a rien à craindre, puisque c'est un soldat qui occupe le trône des Bourbons.» En même temps, il se présentait aux rois comme le protecteur des trônes: «car, disait-il, j'ai détruit les républiques.» Et cependant, son imagination rêvait je ne sais quel plan, à demi féodal, dont l'exécution, toujours dangereuse puisqu'elle le forçait à la guerre, eut encore l'inconvénient de diminuer l'intérêt qu'il devait prendre à la France. Notre pays ne lui apparut bientôt qu'une grande province de l'empire qu'il voulait soumettre à sa puissance. Moins occupé de notre prospérité que de notre grandeur, qui dans le fond n'était que la sienne, il conçut le projet de rendre chacun des souverains étrangers feudataire de sa propre souveraineté. Il crut y parvenir en établissant sa famille sur différents trônes qui ressortissaient alors véritablement de lui, et on se convaincra de son projet, si on veut lire attentivement la teneur des serments qu'il exigeait des rois ou des princes qu'il créait. «Je veux, disait-il quelquefois, arriver au point que les rois de l'Europe soient forcés d'avoir tous un palais dans l'enceinte de Paris; et qu'à l'époque du couronnement de l'empereur des Français, ils viennent l'habiter, assister à la cérémonie, et la rendre plus imposante par l'hommage qu'ils lui offriront.» Il me semble que c'était assez clairement annoncer l'intention de renouveler en 1806 l'empire de Charlemagne. Mais les temps étaient changés, et les lumières en s'étendant donnaient aux peuples des moyens de juger de la manière dont ils seraient gouvernés. Aussi l'empereur s'aperçut-il que jamais la noblesse ne pourrait reprendre sur eux le crédit qui fut autrefois souvent un obstacle à l'autorité de nos rois, et il conçut rapidement l'idée, que c'était aujourd'hui des empiétements populaires qu'il fallait se défendre, et que la disposition des esprits devait le porter à suivre la route inverse à celle que, depuis quelques siècles, ne cessaient de tracer les rois. En effet, si autrefois les grands avaient presque toujours gêné l'autorité royale, à présent cette même autorité avait besoin, au contraire, d'une création intermédiaire qui, dans le siècle libéral où nous nous trouvons, vînt tout naturellement se ranger autour du souverain, pour réprimer la marche des prétentions populaires devenues nationales. De là, le rétablissement d'une noblesse, les majorats, le retour de quelques privilèges toujours prudemment répartis entre le grand seigneur pris dans la véritable noblesse, et le bourgeois qu'une volonté impériale anoblissait.