M. de Talleyrand disait quelquefois à mon mari: «Je vous plains, car vous êtes chargé d'amuser l'inamusable.» Ce divertissement et le concert ne duraient pas plus d'une heure et demie. Ensuite, on allait souper dans la galerie de Diane, et là, la beauté de la galerie, l'éclat des lustres, la somptuosité des tables, le luxe de l'argenterie et des cristaux joint à celui des convives, donnaient à ce repas quelque chose qui, réellement, tenait de ce que nous lisons dans les contes de fées. Il y manquait cependant, je ne dirai point cette sorte d'aisance qui ne doit pas se trouver dans une cour, mais cette sécurité que chacun aurait pu y apporter, si le pouvoir qui présidait à tout cela eût voulu joindre un peu de bienveillance à la majesté dont il était environné. Mais on le craignait partout, et, dans une fête comme ailleurs, on démêlait toujours sur le visage de chacun quelque chose de ce secret effroi qu'il aimait à inspirer.
J'ai parlé tout à l'heure de la famille de madame Bonaparte. Celle-ci fit venir à Paris, dès les premières années de son élévation, quatre neveux et une nièce qu'elle avait à la Martinique. C'étaient MM. et mademoiselle de Tascher. On plaça les jeunes gens dans le service, et la jeune personne fut logée aux Tuileries. Celle-ci ne manquait point de beauté; mais le changement de climat altéra sa santé, ce qui la mit hors d'état de se marier comme l'eût voulu l'empereur. Il pensa d'abord à elle pour épouser le prince de Bade; ensuite, il la destina, pendant un temps, à un prince de la maison d'Espagne. Enfin, on l'a mariée au fils du duc de ***, dont toute la famille était belge. Ce mariage, fort désiré par cette famille qui en espérait de grands avantages, a mal réussi. Les deux époux ne se sont jamais convenu. Leur mésintelligence les a séparés d'abord sans éclat. Après le divorce, les de ***, trompés dans leur ambition, ont alors paru mécontents de cette alliance, et, depuis le retour du roi, le mariage a été complètement cassé. Madame de *** vit aujourd'hui à Paris très obscurément. L'aîné de ses frères, après avoir demeuré deux ou trois ans en France, sans se laisser éblouir de l'honneur d'avoir une tante impératrice, ennuyé de la représentation de la cour, sans goût pour le service militaire, atteint du regret de son pays, demanda et obtint la permission de retourner modestement dans les colonies. Il y porta de l'argent, et, sans doute, en y menant une vie paisible, il se sera depuis, plus d'une fois, applaudi de ce philosophique départ.
Un autre frère fut attaché à Joseph Bonaparte; il demeura en Espagne à son service militaire. Il a épousé mademoiselle Clary, fille d'un négociant de Marseille, nièce de madame Joseph Bonaparte61. Un troisième frère fut marié à la fille de la princesse de la Leyen. Il est en Allemagne avec elle. Le quatrième frère était infirme, il demeurait avec sa soeur; je ne sais ce qu'il est devenu.
Les Beauharnais ont aussi profité de l'élévation de madame Bonaparte, et ne cessaient de se presser autour d'elle. J'ai dit comme elle avait marié la fille du marquis de Beauharnais à M. de la Valette. Le marquis fut longtemps ambassadeur en Espagne; il est en France aujourd'hui. Le comte de Beauharnais, fils de celle qui a fait des vers et des romans62, avait épousé en premières noces mademoiselle de Lezay-Marnesia. De ce mariage, il eut une fille qui demeura, après la mort de sa mère, auprès d'une vieille tante religieuse. Le comte de Beauharnais, s'étant remarié, ne paraissait guère songer à cette jeune fille. Bonaparte le fit sénateur. M. de Lezay-Marnesia, oncle de la jeune Stéphanie, la ramena tout à coup de Languedoc; elle avait alors quatorze ou quinze ans. Il la présenta à madame Bonaparte, qui la trouva jolie, et fine dans toutes ses manières. Elle la fit entrer dans la pension de madame Campan, d'où elle sortit en 1806, pour être tout à coup adoptée par l'empereur, déclarée princesse impériale, et mariée, peu après, au prince héréditaire de Bade. Elle avait alors dix-sept ans, une figure agréable, de l'esprit naturel, de la gaieté, même un peu d'enfantillage qui lui allait bien, un son de voix charmant, un joli teint, des yeux bleus animés, et des cheveux d'un beau blond.
Le prince de Bade ne tarda point à devenir amoureux d'elle; mais, d'abord, il ne fut guère aimé. Il était jeune mais très gros, d'une figure commune et sans expression; il parlait peu, semblait gêné dans toute son allure et s'endormait un peu partout. La jeune Stéphanie, vive, piquante, éblouie d'ailleurs de son sort, fière de l'adoption de l'empereur, qu'elle regardait alors comme le premier souverain du monde, avec quelque raison, crut faire au prince de Bade beaucoup d'honneur en lui donnant sa main. On essaya en vain de redresser ses idées sur ce mariage; elle montrait une grande soumission à le faire, quand on voudrait; mais elle répondait toujours que la fille de Napoléon aurait pu épouser des fils de rois et des rois. Cette petite vanité, accompagnée de plaisanteries piquantes auxquelles ses dix-sept ans donnaient de la grâce, ne déplut point à l'empereur, et finit par l'amuser. Il prit un peu plus à gré sa fille adoptive qu'il ne l'eût fallu, et, précisément au moment de la marier, il devint assez publiquement amoureux d'elle. Cette conquête acheva de tourner la tête à la nouvelle princesse, et la rendit encore plus hautaine à l'égard de son futur époux, qui cherchait en vain les moyens de lui plaire63.
Note 63: (retour) Voici le décret, rendu le 3 mars 1806, par lequel l'empereur assignait un rang considérable à cette jeune femme: «Notre intention étant que la princesse Stéphanie Napoléon notre fille, jouisse de toutes les prérogatives dues à son rang: Dans tous les cercles, fêtes, et à table, elle se placera à nos côtés; et, dans le cas où nous ne nous y trouverions pas, elle sera placée à la droite de Sa Majesté l'impératrice.» Le lendemain, 4 mars, le mariage était annoncé au Sénat en ces termes: «Sénateurs, voulant donner une preuve de l'affection que nous avons pour la princesse Stéphanie Beauharnais, nièce de notre épouse bien-aimée, nous l'avons fiancée avec le prince Charles, prince héréditaire de Bade; et nous avons jugé convenable, dans cette circonstance, d'adopter ladite princesse Stéphanie Napoléon comme notre fille. Cette union, résultat de l'amitié qui nous lie depuis plusieurs années à l'électeur de Bade, nous a aussi paru conforme à notre politique et au bien de nos peuples. Nos départements du Rhin verront avec plaisir une alliance qui sera pour eux un nouveau motif de cultiver leurs relations de commerce et de bon voisinage avec les sujets de l'électeur. Les qualités distinguées du prince Charles de Bade, et l'affection particulière qu'il nous a montrée dans toutes les circonstances, nous sont un sûr garant du bonheur de notre fille. Accoutumé à vous voir partager tout ce qui nous intéresse, nous avons pensé ne pas devoir tarder davantage à vous donner connaissance d'une alliance qui nous est très agréable.» (P. R.)
Aussitôt que l'empereur eut annoncé au Sénat la nouvelle de ce mariage, la jeune Stéphanie fut logée aux Tuileries, dans un appartement particulier; elle y reçut les députations des corps de l'État. Dans celle du Sénat, on avait nommé M. de Beauharnais, son père, dont la situation se trouvait assez bizarre. Elle reçut tous ces compliments sans embarras, et répondit à tous fort bien.
Devenue fille du souverain, et d'ailleurs très en faveur, l'empereur ordonna qu'elle passât partout immédiatement après l'impératrice, prenant le pas sur toute la famille. Madame Murat ne manqua pas d'en éprouver un déplaisir extrême. Elle la haïssait cordialement, et son orgueil et sa jalousie ne purent se dissimuler. La jeune personne en riait comme de tout le reste, et elle en faisait rire l'empereur, déterminé à s'égayer de tout ce qu'elle disait. L'impératrice devint assez mécontente de cette nouvelle fantaisie de son époux. Elle parla sérieusement à sa nièce, et lui montra le tort qu'elle se ferait, si elle ne résistait avec évidence aux efforts que tentait Bonaparte pour achever de la séduire. Mademoiselle de Beauharnais écouta les conseils de sa tante avec quelque docilité; elle la fit confidente des entreprises, quelquefois un peu vives, de son père adoptif, et promit de se conduire avec réserve. Ces confidences renouvelèrent les anciens démêlés du ménage impérial. Bonaparte, toujours le même, ne dissimula point à sa femme son penchant, et, trop sûr de son pouvoir, il trouvait assez mauvais que le prince de Bade pût s'aviser de se blesser de ce qui se passait sous ses yeux. Cependant la crainte d'un éclat, et le nombre des regards attachés sur les différends de tant de personnages en vue, le rendirent plus prudent. D'un autre côté, la jeune fille, qui ne voulait que s'amuser, montra plus de résistance qu'on ne l'avait cru d'abord. Mais elle haïssait alors franchement son époux. Le soir de son mariage, il fut impossible de la déterminer à le recevoir dans son appartement. Peu de temps après, la cour alla à Saint-Cloud, le jeune ménage aussi; et rien ne pouvait décider la princesse à permettre à son mari d'approcher d'elle. Il passait la nuit sur un fauteuil dans sa chambre, priant, pressant avec instance, et s'endormant ensuite sans avoir rien obtenu. Il se plaignait à l'impératrice, qui grondait sa nièce. L'empereur la soutenait, et reprenait toutes ses espérances. Tout cela avait un assez mauvais effet. Enfin, l'empereur le sentit; au bout de quelque temps, distrait par la gravité de ses affaires, fatigué des importunités de sa femme, frappé du mécontentement du jeune prince, et persuadé qu'il avait affaire à une jeune personne qui ne voulait se donner avec lui que le plaisir d'un peu de coquetterie, il consentit au départ du prince de Bade. Celui-ci emmena donc sa femme, qui répandit beaucoup de larmes en quittant la France, envisageant la principauté de Bade comme une terre d'exil. Arrivée dans ses États, elle y fut reçue assez froidement par le prince régnant; elle vécut longtemps en mauvaise intelligence avec son époux. On fut obligé d'envoyer de France des négociateurs secrets pour lui faire comprendre l'importance qu'il y avait pour elle à devenir la mère d'un prince, héréditaire à son tour. Elle se soumit; mais le prince, refroidi par tant de résistance, ne lui témoignait guère de tendresse, et ce mariage paraissait devoir les rendre tous deux malheureux. Il n'en fut pas ainsi cependant, et nous verrons plus tard que la princesse de Bade, ayant acquis avec les années plus de raison, prit enfin l'attitude qu'elle devait avoir, et, par sa bonne conduite, vint à bout de regagner l'affection du prince, et de jouir des avantages d'une union qu'elle avait d'abord si singulièrement méconnue64.
Je n'ai point encore dit que, parmi les plaisirs qu'on se donnait quelquefois à cette cour, il faut compter ceux de la comédie, qu'on jouait à la Malmaison. Cela avait été assez fréquent dans la première année du consulat. Le prince Eugène et sa soeur avaient de vrais talents, et cela les amusait beaucoup. À cette époque, Bonaparte s'intéressait assez à ces représentations, données devant une assemblée peu nombreuse. On bâtit une jolie salle à la Malmaison, et nous y jouâmes plusieurs fois. Mais, peu à peu, le rang où la famille se trouva montée ne permit plus guère ce genre de plaisir, et on finit par ne se le permettre qu'à certaines occasions, comme à la fête de l'impératrice. Quand l'empereur revint de Vienne, madame Louis Bonaparte imagina de faire faire un petit vaudeville de circonstance, où nous jouâmes tous et chantâmes des couplets. On avait invité assez de monde, et la Malmaison fut illuminée d'une manière charmante. C'était quelque chose d'imposant que de paraître en scène devant un pareil auditoire; mais l'empereur se montra assez bien disposé. Nous jouâmes bien; madame Louis eut et devait avoir un grand succès; les couplets étaient jolis, les louanges assez délicates, la soirée réussit parfaitement65.
Note 65: (retour) Cette représentation pourrait bien avoir été donnée un peu plus tard que cela n'est dit ici. Du moins, quand Barré, Radet et Desfontaines, les grands vaudevillistes du temps, firent jouer devant le public de Paris la pièce dont il s'agit, ils l'appelèrent la Colonne de Rosbach. Ils semblaient l'avoir faite en l'honneur de la campagne d'Iéna. Il est vrai que les auteurs pouvaient, sans travail, transporter leur à-propos de la guerre de 1805 à la campagne de Prusse. Ni les courtisans ni les vaudevillistes n'y regardent de si près. Ce qui est certain, c'est que le rôle de la vieille Alsacienne est bien tel que ma grand'mère le raconte. Les princesses étaient ses filles, ou ses nièces. Cette Alsacienne se montrait pleine d'enthousiasme pour l'empereur, et chantait ce couplet, que la merveilleuse mémoire de mon père ne lui permettait pas d'oublier, et que je retiens après lui:Air: J'ai vu partout dans mes voyages.
Ce qui dans le jour m'intéresse,
La nuit occupe mon repos.
Ainsi donc je rêve sans cesse
À la gloire de mon héros.
Les songes, dit-on, sont des fables,
Mais, quand c'est de lui qu'il s'agit,
J'en fais que l'on trouve incroyables,
Et sa valeur les accomplit.
On peut trouver dans les Mémoires de Bourrienne des détails sur les représentations de la Malmaison. Le vaudeville était fort à la mode à cette cour. C'était toute la littérature de la jeunesse de beaucoup de personnages du temps.
(P. R.)
Il était assez curieux de voir de quel ton chacun se disait le soir: «L'empereur a ri, l'empereur a applaudi...» et comme nous nous en félicitions! Moi, particulièrement, qui ne l'abordais plus qu'avec une certaine réserve, je me retrouvai tout à coup dans une meilleure position vis-à-vis de lui, par la manière dont j'avais rempli le rôle d'une vieille paysanne qui rêvait toujours que son héros ferait des choses incroyables, et qui voyait les événements surpasser ce qu'elle avait rêvé. Après le spectacle, il me fit quelques compliments; nous avions tous joué de coeur, et il semblait un peu ému. Quand il m'arrivait de le voir ainsi, saisi comme à l'improviste par une sorte de détente et d'attendrissement, il me prenait des envies de lui dire: «Eh bien, laissez-vous faire et consentez quelquefois à sentir et à penser comme un autre.» J'éprouvais, dans ces occasions trop rares, un vrai soulagement; il semblait qu'une espérance nouvelle vînt tout à coup se raviver en moi. Ah! que les grands sont facilement maîtres de nous, et par combien peu de frais ils pourraient se faire aimer!
Peut-être cette réflexion m'est-elle déjà échappée; mais je l'ai faite si souvent pendant douze années de ma vie, elle me presse encore tellement aujourd'hui, quand j'interroge mes souvenirs, qu'il n'est pas extraordinaire qu'elle m'échappe plus d'une fois.
CHAPITRE XIX.
La cour de l'empereur.--Maison ecclésiastique.--Maison militaire.--Les maréchaux.--Les femmes.--Delille.--Chateaubriand.--Madame de Staël.--Madame de Genlis.--Les romans.--La littérature.--Les arts.
Avant de reprendre la suite des événements, j'ai envie de m'arrêter un peu sur les noms des personnages qui, dans ce temps, composaient la cour, ou qui occupaient quelque rang distingué dans l'État. Je ne pourrais pas cependant prétendre à faire une suite de portraits qui eussent des différences bien piquantes. On sait que le despotisme est le plus grand des niveleurs. Il impose à la pensée, il détermine les actions et les paroles; et, par lui, la règle à laquelle chacun est soumis se trouve si bien observée, qu'elle appareille tous les extérieurs, et peut-être même quelques-unes des impressions.
Je me souviens que, durant l'hiver de 1814, l'impératrice Marie-Louise recevait tous les soirs un grand nombre de personnes. On venait s'informer chez elle des nouvelles de l'armée, dont chacun était vivement occupé. Au moment où l'empereur, poursuivant le général prussien Blücher du côté de Château-Thierry, laissa à l'armée autrichienne le loisir de s'avancer jusque sur Fontainebleau, on se crut, à Paris, près de tomber au pouvoir des étrangers. Beaucoup de gens s'étaient réunis chez l'impératrice; on s'y interrogeait avec anxiété. Vers la fin de la soirée, M. de Talleyrand vint chez moi, au sortir des Tuileries. Il me conta l'inquiétude dont il venait d'être témoin, et me dit ensuite: «Quel homme, madame, que celui qui a amené le comte de Montesquiou et le conseiller d'État Boulay (de la Meurthe66) à éprouver la même inquiétude, et à la témoigner par les mêmes paroles!» Il avait trouvé chez l'impératrice ces deux personnes, qui lui avaient paru d'une pâleur pareille, et qui redoutaient également les événements qu'ils commençaient à prévoir67.
Note 67: (retour) Mon père, relisant dans les derniers temps de sa vie ces Mémoires, qu'il se décidait à publier, a écrit, à propos de cette conversation, la note suivante:«L'observation de M. de Talleyrand peut bien avoir été faite dans une soirée à une partie de laquelle j'ai assisté. Je n'ai pas entendu l'observation, mais je me rappelle que ma mère nous la redit alors. Elle était même plus développée qu'elle n'est ici. Un soir, dans les deux premiers mois de 1814 ou plutôt des derniers mois de 1813, par un jour de congé, j'avais été au spectacle, et, en rentrant, je trouvai dans le petit salon de l'entresol de ma mère, place Louis XV, n° 6, elle, mon père, M. Pasquier et M. de Talleyrand. Celui-ci parlait et décrivait, à peu près sans être interrompu, la situation, si déplorable alors, des affaires. Il ne s'interrompit pas en me voyant entrer; on ne me fit pas signe de me retirer, et j'écoutai avec un vif intérêt. M. de Talleyrand, cette fois, parlait bien, avec force et simplicité; il passait en revue tous les pouvoirs et les hommes du moment, concluant que tout était désespéré, mais l'attribuant moins à la situation même, qu'aux dispositions de l'empereur et à celles des gens qui l'entouraient, en montrant que la raison, l'indépendance, le courage et la force de position manquaient presque partout, ou n'étaient réunis chez personne à un degré suffisant pour arrêter l'Empire et son maître, sur le penchant de leur ruine. C'est une des rares occasions que j'ai eues de voir M. de Talleyrand dans un de ses bons moments, chose qui ne m'est arrivée que deux ou trois fois dans ma vie. Celle-là était la première que j'entendais vraiment parler politique. Cette conversation était, je crois, destinée à M. Pasquier, qui écoutait avec plus de déférence que d'assentiment. Il me semblait qu'il n'était pas fort content, ni du fond où il reconnaissait à regret beaucoup de vrai, ni de l'obligation où il s'était trouvé d'entendre pareille confidence.» (P. R.)
Ainsi, à quelques exceptions près, soit que le hasard n'eût point rassemblé autour de l'empereur des caractères bien marquants, soit par cette uniformité de conduite dont je viens de parler, je ne puis trouver dans ma mémoire un grand nombre de particularités purement personnelles qui méritent d'être conservées. Les principaux personnages étant à part, et suffisamment déterminés parles événements qu'il me reste à raconter, je n'ai guère à rapporter que les noms des autres, ou les costumes dont ils étaient revêtus, comme les emplois qui leur furent confiés. C'est une dure chose à supporter que le mépris universel de l'humanité dans le souverain auquel on est attaché. Il attriste l'esprit, décourage l'âme, et force chacun à se renfermer dans les attributions purement matérielles d'une charge qui devient un métier. Chacun des hommes qui composaient la cour et le gouvernement de l'empereur avait sans doute une nature d'esprit et des sentiments particuliers. Quelques-uns exerçaient silencieusement des vertus, quelques autres cachaient des défauts ou même des vices; mais les uns et les autres n'apparaissaient qu'au commandement, et malheureusement pour les hommes de ce temps. Bonaparte croyant tirer un plus grand parti du mal que du bien, c'étaient les mauvaises parties de la nature humaine qu'on pouvait le plus avantageusement découvrir. Il aimait à apercevoir les côtés faibles, dont il s'emparait. Là où il ne voyait point de vices, il encourageait les faiblesses, ou, faute de mieux, il excitait la peur, afin de se trouver toujours et constamment le plus fort. Ainsi, il aimait assez que Cambacérès, au travers de certaines qualités vraiment distinguées, laissât percer un assez sot orgueil, et se donnât la réputation d'une sorte de licence de moeurs, qui balançait la justice qu'on rendait à ses lumières et à son équité naturelle. Il ne se plaignait nullement de la molle immoralité de M. de Talleyrand, de sa légère insouciance, du peu de prix qu'il attachait à l'estime publique. Il s'égayait sur ce qu'il appelait la niaiserie du prince de Neuchatel, sur la flatterie servile de M. Maret. Il tirait parti de cette soif d'argent qu'il dévoilait lui-même dans Savary, et de la sécheresse du caractère de Duroc. Il ne craignait point de rappeler que Fouché avait été jacobin, et souvent même il disait en souriant: «Aujourd'hui, la seule différence, c'est qu'il est un jacobin enrichi; mais c'est tout ce qu'il me faut.»
Ses ministres ne furent, devant lui et pour lui, que des commis plus ou moins actifs, et «dont je ne saurais que faire, disait-il encore, s'ils n'avaient une certaine médiocrité d'esprit ou de caractère». Enfin, si on s'était senti vraiment supérieur par quelque côté, il eût fallu s'efforcer de le dissimuler, et peut-être que, le sentiment du danger avertissant chacun, on a généralement affecté des faiblesses ou des nullités qu'on n'avait point réellement.
De là l'embarras qu'éprouveront ceux qui écriront des mémoires sur cette époque; de là, sans doute, l'accusation, non méritée mais plausible, qu'on inventera contre eux, d'un air de malveillance répandu dans leurs jugements, d'une complaisance soutenue pour eux-mêmes, et d'une extrême sévérité à l'égard des autres. Chacun dira son propre secret, sans avoir pu découvrir celui de son voisin. La nature humaine n'est pourtant pas si viciée, mais elle est généralement un peu faible, et, dans l'état de société, son gouvernement seul peut la fortifier.
La maison ecclésiastique de l'empereur était sans influence. On lui disait la messe chaque dimanche, et c'était tout. J'ai déjà parlé du cardinal Fesch. Vers 1807, nous vîmes paraître à la cour M. de Pradt, évêque de Poitiers et, depuis, archevêque de Malines. Il avait de l'esprit et de l'intrigue, un langage à la fois verbeux et piquant toutefois, passablement de bavardage, de la libéralité dans les opinions, une manière trop cynique de les exprimer. Il fut mêlé à beaucoup de choses, sans jamais trop réussir à rien. Il enveloppait l'empereur lui-même par ses paroles; peut-être donnait-il de bons conseils; mais, quand il obtenait d'en être nommé l'exécuteur, tout se trouvait gâté. La confiance et l'estime publique reculaient devant lui.
L'abbé de Broglie, évoque de Gand, obtint à bon marché les honneurs de la persécution.
L'abbé de Boulogne, évêque de Troyes, se montra tout aussi ardent à préconiser le despotisme qu'on le voit aujourd'hui animé à s'efforcer de se tirer de l'inaction où l'a réduit heureusement le gouvernement constitutionnel du roi68.
Bonaparte se servait du clergé, mais il n'aimait pas les prêtres. Il avait contre eux des préventions philosophiques et un peu révolutionnaires. Je ne sais s'il était déiste ou athée. Il se moquait assez volontiers dans son intimité de ce qui touchait la religion, et je crois, d'ailleurs, qu'il donnait trop d'attention à ce qui se passait dans ce monde pour s'occuper beaucoup de l'autre. J'oserais dire que l'immortalité de son nom lui paraissait d'une bien autre importance que celle de son âme. Il se sentait une certaine aversion contre les dévots, et il n'en parlait jamais qu'en les taxant d'hypocrisie. Quand les prêtres en Espagne eurent soulevé les peuples contre lui, quand il éprouva une résistance honorable de la part des évêques de France, quand il vit la cause du pape embrassée par beaucoup de monde, il fut tout à fait confondu, et il lui arriva de dire plus d'une fois: «Je croyais les hommes plus avancés qu'ils ne le sont réellement.»
La maison militaire de l'empereur était considérable; mais, hors du temps de guerre, elle avait auprès de lui des attributions qui prenaient une forme civile. Dans le palais des Tuileries, il craignait les souvenirs du champ de bataille; il dépaysa toutes les prétentions. Il fit des généraux chambellans; plus tard, il les força de ne paraître autour de lui qu'en habit de fantaisie brodé et d'échanger leur sabre contre une épée de cour. Cette transformation déplut à beaucoup d'entre eux, mais il fallut obéir, et, de loup, s'efforcer de devenir berger. Il y avait, au reste, une pensée raisonnable dans cette volonté. L'éclat des armes eût en quelque sorte assommé les autres classes qu'il fallait séduire; les moeurs soldatesques se trouvaient forcément adoucies, et, de plus, certains maréchaux récalcitrants perdirent un peu de leurs forces, en cherchant à acquérir de belles manières. Ils attrapaient dans cet apprentissage une légère teinte de ridicule; Bonaparte y trouvait encore son compte.
Je crois pouvoir affirmer que l'empereur n'aimait aucun de ses maréchaux. Il disait assez volontiers du mal d'eux, et quelquefois du mal assez grave. Il les accusait tous d'une grande avidité, qu'il entretenait à dessein par des largesses infinies. Un jour, il les passa en revue devant moi; il prononça contre Davout cette espèce d'arrêt dont je crois avoir déjà parlé: «Davout est un homme à qui je puis donner de la gloire, il ne saura jamais la porter.» En parlant du maréchal Ney: «Il y a, disait-il, en lui une disposition ingrate et factieuse. Si je devais mourir de la main d'un maréchal, il y a à parier que ce serait de la sienne.» Il m'est resté, de ses discours, que Moncey, Brune, Bessières, Victor, Oudinot ne lui apparaissaient que comme des hommes médiocres, destinés pour toute leur vie à n'être que des soldats titrés; Masséna, un homme un peu usé, dont on voyait qu'il avait été jaloux. Soult l'inquiétait quelquefois. Habile, rude, orgueilleux, il négociait avec son maître, et disputait ses conditions. L'empereur imposait à Augereau, qui avait plus de rusticité que de vraie fermeté dans les manières. Il connaissait et blessait assez impunément les prétentions vaniteuses de Marmont, ainsi que la mauvaise humeur habituelle de Macdonald. Lannes avait été son camarade, quelquefois ce maréchal voulait s'en souvenir; on le rappelait à l'ordre avec ménagement. Bernadotte montrait plus d'esprit que les autres, il se plaignait sans cesse, et, à la vérité, il était souvent assez maltraité.
Toutefois la manière dont l'empereur contenait, satisfaisait ou choquait impunément des hommes si altiers, si enflés de leur gloire, était fort remarquable. D'autres diront avec quelle habileté il sut les employer à l'armée, et comme il tira d'eux de nouveaux rayons pour sa gloire en s'emparant de la leur, et sachant très réellement se montrer supérieur à tous.
Je n'entrerai point dans la nomenclature des chambellans. L'Almanach impérial peut me suppléer à cet égard. Ils furent peu à peu portés à un nombre considérable. Ils étaient pris dans tous les ordres, dans toutes les classes. Les plus assidus, les plus silencieux furent ceux qui réussirent le mieux; leur métier était assez pénible et fort ennuyeux. Plus on approchait de la personne de l'empereur, plus la vie devenait désagréable. Les gens qui n'ont eu de commerce avec lui que par les affaires n'ont pas une idée entière de ses inconvénients; il a toujours mieux valu avoir à traiter avec son esprit qu'avec son caractère.
Je n'aurai pas non plus beaucoup à conter des femmes de cette époque. Bonaparte répétait souvent ces paroles: «Il faut que les femmes ne soient rien à ma cour; elles ne m'aimeront point, mais j'y gagnerai du repos.» Il tint parole. Nous ornions ses fêtes, c'était à peu près notre seul emploi. Cependant, comme la beauté a des droits pour n'être jamais oubliée, il me semble que quelques-unes de nos dames du palais méritent qu'on les indique ici. Madame de Motteville, dans ses Mémoires, s'arrête quelquefois pour signaler les plus belles femmes de son temps. Je ne veux pas passer sous silence celles du mien.
À la tête de la maison de l'impératrice se trouvait madame de la Rochefoucauld. C'était une petite femme contrefaite, point jolie, mais dont le visage ne manquait pas d'agréments. Elle avait de grands yeux bleus, ornés de deux sourcils noirs qui lui allaient très bien; de la vivacité, de la hardiesse et de l'esprit de conversation; un peu de sécheresse, mais, au fond, de la bonté, de l'indépendance et de la gaieté dans l'esprit. Elle n'aimait ni ne haïssait personne à la cour, vivait bien avec tous, ne regardait sérieusement à rien. Elle pensait avoir fait honneur à Bonaparte en entrant dans sa cour, et, à force de le dire, elle vint à bout de le persuader, ce qui fit qu'on eut pour elle des égards. Elle s'occupait beaucoup du soin de réparer sa fortune, qui était fort délabrée; elle obtint plusieurs ambassades pour son mari, et maria sa fille au cadet des princes de la maison Borghèse. L'empereur trouvait qu'elle manquait de dignité, et il n'avait point tort; mais il éprouvait quelque embarras devant elle, parce qu'elle lui répondait assez vertement, et qu'il n'avait nulle idée du ton qu'il faut conserver avec une femme. L'impératrice la craignait un peu; sa légèreté habituelle avait comme une sorte de nuance impérieuse. Elle conserva, au milieu de cette cour, une grande fidélité à d'anciens amis qui avaient des opinions opposées, si ce n'est aux siennes, du moins à celles qu'on devait lui supposer, vu le rang qui la décorait. Elle était belle-fille du duc de Liancourt; elle a quitté la cour au moment du divorce; elle est morte à Paris, depuis la Restauration.
Madame de la Valette, dame d'atours, était fille du marquis de Beauharnais. La petite vérole, qui avait un peu gâté son teint, lui laissait encore un visage agréable, quoiqu'il eût peu de mouvement. Sa douceur tenait de la nonchalance; une petite pointe de vanité courte la préoccupait souvent. Son esprit avait peu d'étendue, sa conduite était régulière. Comme dame d'atours, elle n'exerçait aucune fonction, parce que madame Bonaparte ne voulait point qu'on se mêlât de ce qui concernait sa toilette. En vain, l'empereur voulait exiger que madame de la Valette réglât les comptes, ordonnât les dépenses, se mît à la tête des achats; il fallait céder sur ce point, et renoncer à apporter de l'ordre dans tout cela. Madame de la Valette ne se sentait pas la force de défendre, à l'égard de sa tante, les droits de sa place. Elle se bornait donc à remplacer madame de la Rochefoucauld, quand la maladie éloignait celle-ci de la cour. Tout le monde sait ce que le malheur et l'amour conjugal ont développé en elle de courage et d'énergie.
En tête des dames du palais, on mettait madame de Luçay, comme la plus ancienne de toutes. En 1806, elle n'était déjà plus de la première jeunesse. C'est une douce et simple personne, de même que son mari, qui fut préfet du palais. Elle a marié sa fille au fils cadet du comte de Ségur, et l'a perdue depuis.
Mon nom arrivait ordinairement après. J'ai envie de me dessiner un peu moi-même; je crois que je dirai assez bien la vérité. J'avais vingt-trois ans, quand j'arrivai à cette cour. Je n'étais point jolie, cependant je ne manquais pas d'agréments. La grande parure m'allait bien, mes yeux étaient beaux, mes cheveux noirs, mes dents belles, mon nez et mon visage trop forts pour une taille assez agréable, mais un peu petite. Je passais à la cour pour une personne d'esprit, c'était presque un tort. Au fait, je n'en manquais point, non plus que de raison; mais il y a beaucoup dans mon âme, et un peu dans ma tête, un certain degré de chaleur qui précipite mes paroles et mes actions, et me fait faire des fautes qu'une personne, moins raisonnable peut-être, et plus froide, éviterait. On se trompa assez souvent sur moi à cette cour. J'étais active, on me crut intrigante. J'étais curieuse de connaître les personnages importants, on me taxa d'ambition. Je suis trop capable de dévouement aux personnes et aux choses qui me paraissent droites, pour mériter la première accusation, et ma fidélité à des amis malheureux répond à la seconde. Madame Bonaparte se fiait un peu plus à moi qu'à une autre, elle m'a compromise; on s'en aperçut assez vite, et personne ne m'envia beaucoup l'avantage onéreux de ses confidences. L'empereur, qui commença par m'aimer assez, causa plus d'inquiétude. Je ne tirai guère parti de cette bienveillance. Ce sentiment toutefois me flattait, et m'inspira de la reconnaissance; je cherchai à lui plaire tant que je l'aimai. Dès que je fus détrompée sur son compte, je reculai; la feinte est absolument hors de mon caractère.
J'apportai à la cour un trop grand fonds de curiosité. Cette cour me paraissait un théâtre si étrange, que je regardais attentivement, et que je questionnais pour me rendre compte. On pensa souvent que c'était pour agir; dans les palais, on ne croit à aucune action gratis. Le cui bono s'y répète sur tous les tons69.
Le mouvement de mon esprit m'a bien aussi exposée quelquefois. Il ne manquait cependant pas d'ordre, mais j'étais fort jeune, très naturelle parce que j'avais été très heureuse; rien en moi n'était encore assez posé; et mes bonnes qualités m'ont quelquefois nui comme mes défauts. Au milieu de tout cela, j'ai trouvé des gens qui m'ont aimée et à qui, sous quelque régime que je me trouve, je conserverai un tendre souvenir. Un peu plus tard, je finis par souffrir de mes espérances trompées, de mes affections déçues, des erreurs de quelques-uns de mes calculs. De plus, ma santé s'altéra; je fus fatiguée de cette vie agitée, dégoûtée de ce que j'entrevoyais, désenchantée sur les hommes, éclairée sur les choses. Je m'éloignai, heureuse de retrouver dans mon intérieur des sentiments et des jouissances qui ne me trompaient point. J'aimais mon mari, ma mère, mes enfants, mes amis; je n'eusse point voulu renoncer à la douceur de leur commerce; je gardai au travers des devoirs si nombreux et si puérils de ma place, une sorte de liberté. Enfin, on s'aperçut trop quand j'aimais et quand j'avais cessé d'aimer. C'était la plus haute maladresse dont on pût se rendre coupable envers Bonaparte. Ce qu'il craignait le plus au monde, c'est que près de lui on exerçât, on apportât seulement la faculté de le juger.
Madame de Canisy, née Canisy, petite-nièce de M. de Brienne, ancien archevêque de Sens, était parfaitement belle, quand elle parut à cette cour. Grande, bien faite, avec des cheveux et des yeux fort noirs, de jolies dents, un nez aquilin et régulier, le teint un peu brun et animé, sa beauté avait quelque chose d'imposant, même d'un peu altier.
Madame Maret était très belle; son visage régulier était aussi fort joli. Elle paraissait vivre en grande intelligence avec son mari. M. Maret lui a soufflé une partie de son ambition. J'ai rarement vu une vanité plus naïve et plus inquiète. Elle se montrait jalouse de toute privauté, ne tolérait la supériorité de rang que chez les princesses. Née obscurément, elle ambitionnait les distinctions les plus élevées. Quand l'empereur accorda le titre de comtesse à toutes les dames du palais, madame Maret fut comme humiliée de cette parité: elle s'entêta à ne point porter ce titre, et demeura simplement madame Maret, jusqu'au moment où son mari obtint le titre de duc de Bassano. Elle et madame Savary furent les femmes les plus élégantes de notre cour. La dépense de leur toilette a, dit-on, passé la somme de cinquante mille francs par an. Madame Maret ne trouvait point que l'impératrice la distinguât assez des autres; elle se ligua souvent avec les Bonapartes contre elle. On la craignait et on se défiait d'elle avec assez de raison. Elle redisait une foule de choses qui, par son mari, arrivaient à l'empereur et qui nuisaient beaucoup. Elle et M. Maret eussent voulu qu'on leur fît une véritable cour, et bien des gens se prêtaient à cette fantaisie. Comme je me montrai assez loin d'y vouloir consentir, madame Maret me prit en éloignement, et elle m'a suscité un assez bon nombre de petites traverses.
Qui voulait nuire auprès de Bonaparte était à peu près sûr de réussir. Il ne doutait jamais du mal. Il n'aimait point madame Maret, il la jugeait trop sévèrement, mais il acceptait cependant tout ce qu'il savait lui arriver par elle. Je la crois une des personnes qui auront le plus souffert de la chute de ce grand échafaudage impérial qui nous a tous, plus ou moins, mis à terre. Pendant le premier séjour du roi à Paris, de 1814 à 1815, on a fortement accusé, et avec assez de fondement, M. le duc de Bassano d'avoir conservé une correspondance secrète avec l'empereur à l'île d'Elbe, et de l'avoir tenu au courant de l'état des choses en France; ce qui lui fit croire qu'il pouvait encore une fois s'offrir aux Français pour les gouverner. Napoléon revint donc, et son arrivée subite croisa et contrecarra la révolution que préparaient Fouché et Carnot.
Ceux-ci, forcés d'accepter Bonaparte, le contraignirent pendant les Cent-Jours à régner dans le système qu'ils lui imposaient. L'empereur voulut reprendre près de lui M. Maret, auquel il avait tant de motifs de se fier; mais Fouché et Carnot le repoussèrent vivement, comme un homme inutile, et qui ne se montrerait dans les affaires que la créature dévouée à son maître. Et ce qui donne une idée de l'état de garrottement dans lequel, à cette époque, ces hommes révolutionnaires tinrent le lion muselé, c'est que Carnot osa répondre ces paroles à la proposition que fit l'empereur d'introduire M. Maret dans le ministère: «Non, assurément non; les Français ne veulent point voir deux Blacas dans une année,» faisant allusion au comte de Blacas, que le roi avait ramené d'Angleterre, et qui avait près de lui tout le crédit d'un favori.
À la seconde chute de Bonaparte, M. et madame Maret s'empressèrent de quitter Paris. Le mari a été banni, ils se sont retirés à Berlin. Depuis quelques mois, madame Maret, de retour à Paris, travaille à obtenir le rappel de son mari. Il se pourrait qu'elle l'obtînt de la bonté du roi70.
La vanité du rang n'était pas, au reste, renfermée dans la seule madame Maret. Nous en avons vu la maréchale Ney aussi fortement atteinte. Nièce de madame Campan, première femme de chambre de la reine, fille de madame Auguié, aussi femme de chambre, assez médiocrement élevée, bonne et douce femme, mais un peu enivrée des dignités qui peu à peu la décorèrent, elle nous donna bien de temps à autre le spectacle de l'étalage d'une foule de prétentions qui, après tout, ne choquaient point trop chez elle, parce qu'elles s'appuyaient sur la grande réputation militaire de son mari. L'orgueil de celui-ci avait quelque chose d'assez rude, et justifiait celui de sa femme, qui l'avait adopté comme un bien de communauté. Madame Ney, depuis duchesse d'Elchingen, plus tard princesse de la Moskowa, était au fond très bonne personne, incapable de dire ou faire mal, peut-être aussi assez peu capable de dire ou faire bien, paisible, et jouissant, surtout avec ses inférieurs, des vanités de son rang. Elle s'affligea réellement, lors de la Restauration, de certains changements de sa situation, du dédain des dames de la cour du roi; elle rapportait ses plaintes à son mari, et peut-être n'a-t-elle pas peu contribué à l'irriter contre un nouvel état de choses qui ne le déplaçait pas précisément, mais qui les exposait à de petites humiliations journalières, très indépendantes de la volonté royale. Depuis la mort de son mari, elle s'est retirée en Italie avec trois ou quatre garçons et une fortune bien moins considérable qu'on ne l'eût supposé. Elle avait pris l'habitude d'un extrême luxe: je l'ai vue aller aux eaux avec une maison entière, afin d'être servie à son gré: un lit, des meubles à elle, une argenterie de voyage faite tout exprès, une suite de fourgons, nombre de courriers, disant que la femme d'un maréchal de France ne pouvait voyager autrement. Sa maison était une des plus somptueusement meublées; elle lui coûta, d'achat et d'ameublement, onze cent mille francs. La maréchale Ney était maigre, grande; elle avait des traits un peu forts, de beaux yeux, une physionomie douce et agréable, une très jolie voix.
Parmi nos belles femmes, on remarquait encore la maréchale Lannes, depuis duchesse de Montebello. Son visage a quelque chose de virginal; ses traits sont doux et réguliers, son teint d'un blanc charmant. Sage, bonne épouse, excellente mère, elle fut toujours froide, assez sèche et silencieuse dans le monde. L'empereur la donna pour dame d'honneur à l'archiduchesse, qui la prit en passion et qu'elle a gouvernée. Après l'avoir accompagnée lors de son retour à Vienne, elle est revenue à Paris, où elle vit paisiblement, entièrement occupée de ses enfants.
Le nombre des dames du palais, peu à peu, devint considérable, et, en somme, il se trouve très peu à dire sur tant de femmes qui jouèrent toutes un si faible rôle. J'ai parlé de mesdames de Montmorency, de Mortemart, de Chevreuse. Il ne me resterait qu'à nommer mesdames de Talhouet, Lauriston, de Colbert, Marescot, etc., bonnes, douces, simples personnes, et d'un extérieur ordinaire, ou qui n'étaient plus jeunes. Il en serait de même d'une foule d'Italiennes et de Belges qui venaient passer à Paris les deux mois de leur service, et qui se montraient, à peu près toutes, silencieuses et dépaysées. En général, on avait assez égard à la beauté ou à la jeunesse dans le choix des dames du palais: elles étaient toujours mises avec une extrême recherche. Quelques-unes vivaient silencieusement et indifféremment dans cette cour, d'autres y recevaient des hommages avec plus ou moins de facilité et de plaisir. Tout se passait sans bruit, parce que Bonaparte n'aimait que celui qu'il faisait. Et encore lui prenait-il, soit pour lui, soit pour les autres, certaines fantaisies de pruderie. Il ne se souciait, autour de lui, ni des démonstrations de l'amitié, ni des vivacités de la haine. Dans une vie si pleine, si ordonnée, si disciplinée, il n'y avait pas beaucoup de chances pour l'une ni pour l'autre.
Parmi les personnes dont l'empereur avait composé les maisons de sa famille, il se trouvait aussi des femmes distinguées; mais, à la cour, elles avaient encore moins d'importance que nous.
Auprès de sa mère, on vivait, je crois, fort ennuyeusement; paisiblement et simplement auprès de madame Joseph Bonaparte. Madame Louis Bonaparte s'entourait de ses compagnes de pension, et conservait avec elles, autant qu'elle le pouvait, la familiarité de leurs jeunes années. Chez madame Murat, tout était réglé, même un peu guindé, mais prescrit avec ordre et justice. L'opinion publique a cru pouvoir juger légèrement ce qui se passait chez la princesse Borghèse; sa conduite jetait un reflet fâcheux sur les jeunes et jolies femmes qui formaient sa cour.
Il ne sera peut-être pas inutile de s'arrêter aussi quelques moments sur les personnages distingués dans les lettres et dans les arts, et sur les ouvrages qui parurent depuis la fondation du Consulat jusqu'à cette année 1806. Parmi les premiers, j'en trouve quatre d'abord dont je puis parler avec un peu de détail71.
Jacques Delille, que nous connaissons plus habituellement sous le titre de l'abbé de Delille, avait vu s'écouler les plus belles années de sa vie dans les temps qui ont précédé notre Révolution. Il unissait à l'éclat d'un grand talent les agréments d'un esprit aimable et d'un caractère plein de charme. Il acquit dans le monde le titre d'abbé, parce qu'autrefois il suffisait pour donner un rang; il l'a quitté depuis la Révolution, pour épouser une personne point mal née, médiocre, assez peu agréable, mais dont les soins lui étaient devenus nécessaires. Accueilli toujours par la meilleure compagnie de Paris, très bien traité de la reine Marie-Antoinette, comblé de bontés par Mgr le comte d'Artois, il ne connut guère que les douceurs de l'état d'homme de lettres. Il fut aimé, fêté, soigné; il avait une grâce et une fine naïveté d'esprit tout à fait remarquables. Rien n'était comparable à la magie de sa diction; quand il récitait des vers, on se disputait le plaisir de l'entendre. Les scènes sanglantes de la Révolution effarouchèrent cette âme jeune et douce; il émigra, et reçut partout en Europe un accueil qui consola son exil. Cependant, quand Bonaparte eut rétabli l'ordre en France, M. Delille désira d'y rentrer, et il vint à Paris avec sa femme, déjà âgé, presque aveugle, mais toujours parfaitement aimable et chargé de beaux ouvrages qu'il tenait à publier dans sa patrie. On le rechercha de nouveau, les gens de lettres se pressèrent autour de lui, Bonaparte lui fit faire quelques avances. La chaire dans laquelle il professait avec beaucoup de talent les principes de la littérature française lui fut rendue, des pensions lui furent offertes, comme prix de quelques vers louangeurs. Mais M. Delille, voulant conserver la liberté de ses souvenirs, qui l'attachaient irrévocablement à la maison de Bourbon, se retira dans un quartier écarté, échappa aux caresses et aux offres, et, se livrant exclusivement au travail, il répondit à tout par ses vers de l'Homme des champs: