CHAPITRE XXII.
(1806-1807.)
Mort du prince Louis de Prusse.--Bataille d'Iéna.--La reine de Prusse et l'empereur Alexandre.--L'empereur et la Révolution.--Vie de la cour à Mayence.--Vie de Paris.--Le maréchal Brune.--Prise de Lubeck.--La princesse de Hatzfeld.--Les auditeurs au conseil d'État.--Souffrances de l'armée.--Le roi de Saxe.--Bataille d'Eylau.
L'empereur avait quitté Bamberg, et se hâtait de voler au secours du roi de Saxe. Nos armées, réunies toujours avec cette étonnante promptitude qui déjouait toutes les combinaisons étrangères, marchaient au-devant de l'ennemi. Les premières affaires eurent lieu à Saalfeld, entre le maréchal Lannes et l'avant-garde du prince de Hohenlohe commandée par le prince Louis de Prusse. Ce dernier, brave jusqu'à l'imprudence, se battit en soldat; s'étant pris corps à corps avec un simple maréchal des logis, et refusant de se rendre, il tomba sur le champ de bataille, percé de coups. Sa mort ébranla la confiance des Prussiens, et anima celle de nos guerriers. «Si les derniers instants de sa vie, dit le bulletin impérial, ont été ceux d'un mauvais citoyen, sa mort est glorieuse et digne de regrets. Il est mort comme doit désirer de mourir tout bon soldat29.»
Note 29: (retour) Il paraît certain qu'il ne fut tué que pour avoir voulu sauver la vie à un de ses amis. Ceux qui l'ont approché disent qu'il n'avait qu'un défaut: c'était d'être jaloux de toute espèce de succès. Cette faiblesse est assez commune dans les princes; le mérite qui leur est utile a besoin souvent de se faire pardonner. Le prince Louis était neveu du roi de Prusse.
Je ne sais si ce prince a passé en Prusse pour avoir préféré sa propre gloire à l'intérêt de son pays, en excitant cette guerre. Peut-être était-il imprudent de la commencer alors, et sans doute il eût fallu le faire lors du soulèvement de la coalition de l'année précédente; pourtant le sentiment du prince Louis était encore, alors, partagé par une grande portion de sa nation.
Durant quelques jours, les bulletins rendirent compte de plusieurs affaires partielles qui n'étaient que le prélude de la grande bataille du 14 octobre. On y représentait la cour de Prusse dans un grand trouble, et on y donnait, en passant, un conseil tout despotique aux princes qui se jettent dans l'hésitation, en consultant la multitude sur les grands intérêts politiques, trop au-dessus de sa portée. Comme si les nations, au point où elles sont arrivées aujourd'hui, pouvaient consentir longtemps à confier à leurs chefs l'argent levé sur elles et les hommes pris dans leurs rangs, sans s'informer des causes de l'emploi qu'on fait et de l'un et des autres! Oui, sans doute, Bonaparte a arrêté d'une main de fer les progrès, révolutionnaires par leurs formes, libéraux et utiles dans les principes, que cette époque devait nécessairement faire faire aux hommes de toutes classes. Mais c'est peut-être parce qu'il a un moment élevé cette digue inattendue, qu'aujourd'hui les peuples paraissent montrer une disposition un peu trop précipitée à reconquérir tous leurs droits.
Le 14 octobre, les deux armées se joignirent et cette grande bataille, en peu d'heures, détermina le sort du roi de Prusse. Cette cavalerie si redoutable ne tint pas contre notre infanterie. La confusion des ordres en mit dans les manoeuvres; un grand nombre de Prussiens furent tués ou pris30; des généraux demeurèrent sur le champ de bataille; le prince de Brunswick fut blessé gravement, le roi obligé de fuir, enfin la déroute complète. Nos bulletins furent remplis des éloges du maréchal Davout, qui, en effet, contribua fort au succès de la journée, ce que l'empereur ne craignit pas d'avouer. Il n'était pas dans sa coutume de rendre toujours également justice à tous ses généraux. Lorsqu'à son retour l'impératrice l'interrogea sur les louanges qu'il avait fait imprimer relativement au maréchal Davout, dans cette occasion: «Eh! lui répondit-il en riant, je puis tant que je voudrai lui donner sans danger de la gloire, il ne sera jamais assez fort pour la porter.»
Note 30: (retour) Voici de quelle façon l'empereur rendait compte à l'impératrice de la bataille d'Iéna, sur le champ de bataille même, le 15 octobre 1806: «Mon amie, j'ai fait de belles manoeuvres contre les Prussiens. J'ai remporté hier une grande victoire. Ils étaient cent cinquante mille hommes; j'ai fait vingt mille prisonniers, pris cent pièces de canon, et des drapeaux. J'étais en présence et près du roi de Prusse; j'ai manqué de le prendre, ainsi que la reine. Je bivouaque depuis deux jours. Je me porte à merveille. Adieu, mon amie; porte-toi bien et aime-moi. Si Hortense est à Mayence, donne-lui un baiser, ainsi qu'à Napoléon et au petit.» (P. R.)
Il arriva, le soir de cette bataille, une aventure assez piquante à M. Eugène de Montesquiou31. Il était officier d'ordonnance; l'empereur l'envoya au roi de Prusse avec une lettre dont je parlerai plus bas. On le garda au quartier général prussien toute la journée; on n'y doutait point de la défaite des Français, on voulait l'en rendre témoin. Il fut, en effet, spectateur inactif mais agité de l'événement. Les généraux, et particulièrement Blücher32, affectaient de donner des ordres inquiétants devant lui. Vers le soir, ce jeune homme, entraîné par les fuyards, chercha à rejoindre notre armée. Dans sa course, il rencontra deux Français qui se joignirent à lui; à eux trois, ils vinrent à bout de s'emparer de dix-huit Prussiens débandés qu'ils ramenèrent en triomphe à l'empereur; cette petite prise l'amusa beaucoup.
La bataille d'Iéna fut suivie d'une de ces marches rapides que Bonaparte savait si bien imposer à son armée, dès qu'elle avait vaincu. Personne n'a jamais su mieux que lui profiter de la victoire; il étourdissait l'ennemi, en ne lui laissant pas le temps de respirer.
La ville d'Erfurt capitula le 16; le roi de Saxe fut un peu admonesté d'avoir cédé au roi de Prusse, en lui ouvrant ses États, et en prenant part au commencement de cette guerre, mais on lui renvoya ses prisonniers. Le général Clarke fut gouverneur d'Erfurt.
Tous les bulletins de cette époque ont un caractère plus remarquable que les autres. Bonaparte était irrité d'avoir été trompé par l'empereur Alexandre; il avait cru pouvoir compter sur l'éternelle neutralité de la Prusse; il se blessait de l'influence anglaise sur le continent; sa mauvaise humeur perçait à chacune des phrases qu'il dictait. Il attaquait tour à tour le gouvernement anglais, la noblesse prussienne qu'il voulait dénoncer au peuple, la jeune reine33, les femmes, etc. De grandes et belles expressions, souvent poétiques, venaient, sans transition, se perdre dans une suite d'injures grossières et communes. Il satisfaisait ses petites passions, mais il se dégradait dans ses opinions particulières, et surtout il choquait le bon goût parisien. Nous commencions à nous accoutumer aux miracles militaires, et la critique s'accrochait, pour ainsi dire, à la forme dans laquelle ils nous étaient transmis. Après tout, cette attention que donnent les peuples aux paroles des rois n'est pas si puérile qu'on le pense. Les paroles des souverains dévoilent souvent leur caractère encore plus que leurs actions, et, pour des sujets, le caractère du prince a la première de toutes les importances.
Le roi de Prusse, poussé l'épée dans les reins, demanda un armistice qui lui fut refusé, et cependant la ville de Leipzig fut prise. Les Français traversèrent le champ de bataille de Rosbach, et la colonne qui rappelait notre défaite fut enlevée et envoyée à Paris.
Le 22 octobre, M. de Lucchesini vint à notre quartier général. Il apporta une lettre du roi de Prusse, que le secret ordonné dans les affaires diplomatiques, disait le Moniteur34, ne permet point de publier. «Mais, ajoutait le journal, la réponse de l'empereur a été trouvée si belle, qu'il en a couru quelques copies, et nous allons donner celle qui est tombée dans nos mains.»
Toutes les déterminations de l'empereur, depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites, semblaient toujours appuyées sur cette raison de la fable de la Fontaine: Parce que je m'appelle Lion.
«Les Prussiens s'étonnent de l'activité de la poursuite; ces messieurs étaient sans doute accoutumés aux manoeuvres de la guerre de Sept ans.» Et, lorsqu'ils voulaient demander trois jours, pour enterrer leurs morts: «Songez aux vivants, a répondu l'empereur, et laissez-nous le soin d'enterrer les morts, il n'y a pas besoin de trêve pour cela35.»
Note 35: (retour) À cette époque M. Daru, intendant de la maison de l'empereur, fut nommé intendant de l'armée. La Prusse conserve aujourd'hui encore le souvenir de la manière sévère dont il leva partout les contributions. Il a laissé dans ce pays une réputation terrible, et, pourtant, qui l'aura connu, dira que c'est un homme dont les opinions ne sont point violentes, aimant les lettres, et qui s'est fait des amis. Mais, alors, la soumission paraissait le premier des devoirs. L'empereur la voulait dans le fond et dans la forme. Les qualités ou les vices des maîtres développent les unes ou les autres chez leurs sujets.
Le 24 octobre, l'empereur arriva à Potsdam. On pense bien qu'il visita Sans-Souci, et que les souvenirs du grand Frédéric durent se retrouver dans les bulletins. Le bel empereur et la jolie reine y reçurent encore de nouveaux affronts, ce qui nous annonça que la guerre avec la Russie suivrait celle avec la Prusse, et nous consterna à Paris. Les nouvelles étaient lues publiquement sur le théâtre, mais n'excitaient plus guère que quelques applaudissements gagnés. «La guerre, toujours la guerre, voilà donc où nous sommes réduits!» et cette parole, prononcée avec plus ou moins d'amertume, attristait les personnes attachées à l'empereur, et qui pourtant n'y pouvaient répondre.
Ce même jour, 25 octobre, la citadelle de Spandau se rendit.
On joignit à tous ces récits la lettre d'un prétendu soldat, écrite d'une ville du duché de Brunswick. On y louait avec enthousiasme la valeur française, on la représentait comme une suite du système militaire qui dirigeait nos armées: «Il n'est pas moins vrai, disait-on, qu'un soldat qui peut se dire: «Il n'est pas impossible que je devienne maréchal d'Empire, prince ou duc, ainsi que tout autre,» doit être encouragé par cette pensée. À Rosbach, c'était tout différent. Alors étaient à la tête de l'armée française des gens de qualité qui ne devaient leur rang qu'à la naissance et à la protection d'une Pompadour, et qui commandaient à des soi-disant soldats, sur la trace desquels, après leur défaite, on ne trouva que des bourses à cheveux et des sacs à poudre.»
Enfin, quand l'empereur fut entré dans Berlin, le 27 octobre, au milieu des plus nombreuses acclamations, il soulagea son mécontentement contre ceux des grands seigneurs prussiens qui se présentèrent à lui. «Mon frère, le roi de Prusse, dit-il, a cessé d'être roi, le jour où il n'a pas fait pendre le prince Louis, lorsqu'il a été assez osé pour aller casser les fenêtres de ses ministres36.» Il adressa ces dures paroles au comte de Nesch: «Je rendrai cette noblesse de cour si petite, qu'elle sera obligée de mendier son pain.»
En proférant et publiant ces paroles violentes, l'empereur, non seulement satisfaisait sa colère contre les instigateurs de cette guerre, mais encore il croyait remplir ainsi les engagements qu'il avait été forcé de prendre avec notre révolution. Quoiqu'il fût un contre-révolutionnaire déterminé, il lui fallait bien, de temps en temps, rendre quelque hommage aux idées qui, par une fatale déviation, avaient produit son avènement. Un désir égaré de l'égalité, un noble besoin de la liberté, furent les causes de nos discordes civiles, il le savait; mais, dévoré de la soif de commander, et évitant de nous encourager à cette liberté qui, si on vient à bout de la fonder, sera la plus honorable conquête de l'époque où nous vivons, dans le marché qu'il lui fallait conclure avec son temps, il se bornait à préconiser l'égalité. Premièrement, il sentait qu'il ne l'atteindrait plus. D'ailleurs, le désir immodéré du nivellement, excité par l'exaltation des parties les moins généreuses de notre nature, s'irrite à la vue d'une supériorité quelconque. Par cela même qu'il trouble notre raison, ce désir nous met dans un état dont un homme fort peut facilement profiter pour nous subjuguer. Tandis que l'amour de la liberté, au contraire, est un sentiment exempt de toute personnalité, qui tend vers la civilisation la plus parfaite. Il est donc prouvé qu'un souverain généreux devrait aujourd'hui cultiver ce beau penchant des peuples; mais il est reconnu que Bonaparte ne voulait grandir que son pouvoir. Pour y réussir, tantôt, oubliant son origine, il parlait et agissait comme un roi par la grâce de Dieu, et, pour ainsi dire, toutes ses paroles devenaient féodales; tantôt il se livrait à un certain jacobinisme, sachant bien qu'il y a despotisme partout où il y a exagération de système, et, alors, il insultait les rois légitimes, il flétrissait les souvenirs, il dénonçait la noblesse aux plébéiens de tout pays. Jamais il ne s'est avisé de constater nulle part les vrais droits des nations; et cette aristocratie modeste des lumières et d'une noble civilisation lui déplaisait bien plus, au fond, que celle des titres et des privilèges qu'il exploitait à son gré.
Le 29 octobre, M. de Talleyrand quitta Mayence, pour se rendre auprès de l'empereur, qui le mandait. M. de Rémusat le vit partir avec un extrême regret. Il trouvait de grands plaisirs dans sa conversation. L'oisiveté un peu solennelle de cette vie de cour les rendait alors nécessaires l'un à l'autre. M. de Talleyrand, ayant aperçu la sûreté du commerce de mon mari et l'étendue de ses lumières, quittait avec lui ses habitudes silencieuses, et lui livrait quelques-unes de ses opinions sur les événements, et sur leur maître commun. Aristocrate par goût, par système, par état, M. de Talleyrand ne trouvait point mauvais que Bonaparte contraignît la Révolution dans ce qu'il regardait comme ses exagérations; mais il eût souhaité que son caractère moins farouche, sa volonté moins passionnée, ne l'écartassent point de la route où il le dirigeait souvent, par des conseils mesurés et habiles. Particulièrement éclairé sur les situations politiques européennes, plus versé dans ce qu'on appelle le droit des gens que dans le vrai droit des nations, il s'expliquait avec une grande justesse sur la marche diplomatique qu'il eût désiré qu'on suivît. Dès lors, il s'effrayait de l'importance que la Russie pouvait prendre en Europe, il opinait sans cesse pour qu'on fondât une puissance indépendante, entre nous et les Russes, et il favorisait pour cela les désirs animés, quoique vagues, des Polonais. «C'est le royaume de Pologne, disait-il toujours, qu'il faut créer. Voilà le boulevard de notre indépendance; mais il ne faut pas le faire à demi.» Plein de ce système, il partit pour rejoindre l'empereur, bien déterminé à lui conseiller de mettre à profit sa brillante fortune.
Après son départ, M. de Rémusat me manda qu'il retombait dans un profond ennui. La cour de Mayence vivait ordonnée et monotone. L'impératrice y était, comme ailleurs, comme partout, douce, rangée, oisive, et craignant d'agir, parce qu'elle redoutait, de loin comme de près, de déplaire à son époux. Sa fille, heureuse d'échapper à son triste intérieur, remplissait ses journées de je ne sais quelles distractions un peu trop enfantines pour sa position et son rang37. Elle jouissait beaucoup, ainsi que sa mère, des heureuses dispositions de son jeune fils, alors plein de vie, de beauté, et fort développé pour son âge. Les princes d'Allemagne venaient faire leur cour à Mayence. On donnait de grands repas, on se promenait, on se parait avec soin, on souhaitait des nouvelles. La cour désirait revenir à Paris; l'impératrice demandait à aller à Berlin, et tout demeurait, là comme ailleurs, suspendu à la volonté d'un seul homme.
Note 37: (retour) Il est difficile de ne pas remarquer que la reine Hortense et sa cour s'amusaient un peu comme des pensionnaires. C'était une suite de la camaraderie de la maison de madame Campan. Louis Bonaparte, ou Napoléon III, semblait avoir hérité quelque chose de cela. Il avait, même fort loin de la jeunesse, un goût pour les jeux innocents, les colin-maillard, les farces de société, qui semble un peu étrange. C'est, dit-on, la seule chose qui le déridât, l'amusât, et lui donnât une sorte d'amabilité qu'il n'avait point dans les relations du monde et de la politique, où il portait une froideur extrême. (P. R.)
À Paris, la vie était morne mais paisible. L'absence de l'empereur semblait toujours apporter un peu de soulagement. On n'y parlait pas davantage, mais on paraissait mieux respirer, et cette allégeance se remarquait surtout dans ceux qui tenaient de plus près à son gouvernement. Mais, comme je l'ai déjà dit, l'impression des victoires s'usait de plus en plus, et des yeux exercés auraient dès lors deviné que ce n'étaient plus les succès de ce genre qui devaient exciter chez les peuples un enthousiasme durable.
L'armée du prince Eugène avançait aussi en Albanie, et le maréchal Marmont tenait tête aux Russes, qui s'ébranlaient de ce côté. Une nouvelle proclamation de l'empereur à ses soldats fut publiée. Cette proclamation annonçait la rupture avec la Russie et l'intention de marcher en avant, promettait de nouveaux triomphes, et déclarait tout l'amour que Bonaparte portait à son armée. Le maréchal Brune38, commandant l'armée de réserve demeurée à Boulogne, fit à cette occasion ce singulier ordre du jour qu'on imprima dans le Moniteur où tout s'imprimait, par ordre:
«Soldats, vous lirez quinze jours de suite dans vos chambrées la proclamation sublime de Sa Majesté l'empereur et roi à la grande armée. Vous l'apprendrez par coeur. Chacun de vous, attendri, répandra les larmes du courage, et sera pénétré de cet enthousiasme irrésistible qu'inspire l'héroïsme.» À Paris, personne ne fut attendri, et cette prolongation de la guerre nous consterna.
Cependant, l'empereur demeurait à Berlin, dont il avait fait son quartier général. Il annonçait dans ses bulletins que la grande et belle armée prussienne avait disparu, comme un brouillard d'automne, et il faisait achever par ses lieutenants la conquête de tous les États prussiens. On frappait en même temps une contribution de 150 millions; toutes les villes se rendaient peu à peu: Küstrin, Stettin, un peu plus tard Magdebourg. Lubeck, qui voulut résister, avait été prise d'assaut et horriblement pillée; on s'y battit dans toutes les rues, et je me souviens que le prince Borghèse, qui prit part à cet assaut, nous raconta le détail des cruautés que les soldats exercèrent dans cette malheureuse ville. «Le spectacle dont j'ai été témoin, nous disait-il, m'a donné une idée de l'état d'enivrement sanglant dans lequel la résistance d'abord, et la victoire après, peuvent mettre le soldat.» Et il ajoutait: «Dans un tel moment, tous les officiers sont soldats. Moi-même, j'étais hors de moi, j'éprouvais, comme tout le monde, une sorte d'ardeur égarée d'exercer ma force sur les individus et sur les choses. J'aurais honte aujourd'hui de me rappeler des horreurs absurdes. Au travers d'un pareil danger, quand il faut se faire jour avec le sabre, au milieu des flammes qui dévorent tout sous vos yeux, lorsque le bruit du canon, ou d'une continuelle mousqueterie, se mêle aux cris d'une multitude qui se presse, se cherche, ou se fuit, dans l'espace rétréci d'une rue, alors la tête se perd tout à fait. Il n'existe peut-être pas d'atrocité, il n'existe pas de folie dont on ne soit capable. On détruit sans profit pour personne, mais on cède à je ne sais quelle fièvre qui excite toutes les facultés les plus désordonnées.»
Après la prise de Lubeck, le maréchal Bernadotte y demeura quelque temps, en qualité de gouverneur, et ce fut à cette époque qu'il jeta les fondements de son élévation future. Il montra une extrême équité et un grand soin, pour adoucir les plaies que la guerre avait faites autour de lui; il maintint son armée dans une exacte discipline; il séduisit, il consola par la douceur de ses manières, et il laissa dans cette contrée une profonde admiration, et un véritable attachement pour lui.
Tandis que l'empereur séjournait à Berlin, le prince de Hatzfeld, qui y était demeuré, et qui, disent les bulletins, s'en reconnaissait gouverneur, avait une correspondance secrète avec le roi de Prusse, dans laquelle il rendait compte des mouvements de notre armée. Une de ses lettres fut saisie, et l'empereur ordonna qu'on l'arrêtât, et qu'on le fît passer devant une commission militaire. Sa femme, grosse et au désespoir, essaya de parvenir jusqu'à l'empereur, et, ayant obtenu une audience, se jeta à ses pieds. Il lui montra la lettre du prince; et, cette infortunée se livrant à l'excès de sa douleur, l'empereur, ému, la fit relever, et lui dit: «Vous avez dans les mains la pièce authentique sur laquelle votre mari peut être condamné. Suivez mon conseil, profitez de ce moment pour la brûler, et alors je serai sans moyen de le faire juger.» La princesse ne se le fit pas dire deux fois, et jeta le papier au milieu du feu, en arrosant de larmes les mains de l'empereur. Cette anecdote fit plus d'impression à Paris que les victoires39.
Note 39: (retour) Voici comment l'empereur raconte cette scène à l'impératrice: «J'ai reçu ta lettre où tu me parais fâchée du mal que je dis des femmes. Il est vrai que je hais les femmes intrigantes, au delà de tout. Je suis accoutumé à des femmes bonnes, douces, conciliantes; ce sont celles que j'aime. Si elles m'ont gâté, ce n'est pas ma faute, mais la tienne. Au reste, tu verras que j'ai été fort bon pour une, qui a été sensible et bonne, madame de Hatzfeld. Lorsque je lui ai montré la lettre de son mari, elle me dit en sanglotant, avec une profonde sensibilité, et naïvement: «Ah! c'est bien là son écriture!» Lorsqu'elle lisait, son accent allait à l'âme. Elle me fit peine, je lui dis: «Eh bien, madame, jetez cette lettre au feu, je ne serai plus assez puissant pour faire punir votre mari.» Elle brûla la lettre, et me parut bien heureuse. Son mari est, depuis, fort tranquille. Deux heures plus tard, il était perdu. Tu vois donc que j'aime les femmes bonnes, naïves et douces; mais c'est que celles-là seules te ressemblent.--Berlin, 6 novembre 1806, neuf heures du soir.» Tous ces récits s'accordent. On disait toutefois, dans le temps même, que l'empereur, après avoir eu des projets de rigueur, s'était aperçu que la lettre incriminée avait une date antérieure au moment où, selon le droit de la guerre, elle aurait pu être considérée comme un acte d'espionnage, et qu'alors toute la scène aurait été arrangée pour l'effet dramatique. D'autres ont dit que c'est madame de Hatzfeld elle-même qui, en jetant les yeux sur la lettre, aurait montré à l'empereur cette date, et qu'aussitôt il se serait écrié: «Oh! alors brûlez tout cela.» (P. R.)
Notre Sénat envoya une députation à Berlin, pour porter ses félicitations sur une si belle campagne. L'empereur chargea les envoyés de rapporter à Paris l'épée du grand Frédéric, le cordon de l'Aigle noir qu'il avait porté, et plusieurs drapeaux, «parmi lesquels, disait le Moniteur, il y en a plusieurs brodés des mains de la belle reine, beauté aussi funeste aux peuples de Prusse que le fut Hélène aux Troyens».
Nos généraux, chaque jour, envahissaient quelques pays de plus. Le roi de Hollande avait avancé jusque dans le Hanovre, qu'on reprenait de nouveau, lorsqu'on apprit qu'il était tout à coup retourné dans ses États, soit qu'il n'aimât point à ne faire la guerre que comme un des lieutenants de son frère, soit que Bonaparte aimât mieux que ses conquêtes fussent faites par ses propres généraux. Le maréchal Mortier soumit la ville de Hambourg, le 19 novembre, et le séquestre fut mis sévèrement sur l'énorme quantité de marchandises anglaises qui s'y trouvèrent. On fit partir de Paris un assez bon nombre de jeunes auditeurs au conseil d'État, tels que MM. d'Houdetot, de Tournon40, et autres, qui furent créés intendants de Berlin, de Bayreuth, et d'autres villes. À l'aide de ces jeunes et actifs proconsuls, les États conquis se trouvaient, sur-le-champ, administrés au profit du vainqueur, et la victoire était suivie immédiatement d'une organisation qui la mettait sur-le-champ à profit. L'empereur s'attachait la jeunesse, prise dans toutes les classes, en lui offrant des occasions d'agir, de se produire et d'exercer une autorité absolue. Aussi disait-il souvent: «Il n'y a point de conquête que je ne puisse entreprendre; car, à l'aide de mes soldats et de mes auditeurs, je prendrai et je régirai le monde.» On peut jeter un regard sur les habitudes et les idées despotiques que ces jeunes gens devaient rapporter dans leur propre pays, et comprendre de quel danger ces habitudes ont été ensuite, quand on leur a confié l'administration de quelque province française, que la plupart d'entre eux ont eu peine à ne pas régir à la façon des pays conquis. Enfin, cette jeunesse, appelée de bonne heure à de si importantes missions, inoccupée aujourd'hui, déchue de ses espérances par le resserrement de notre territoire, ronge avec impatience le frein de son oisiveté, et n'est pas un des moindres embarras que l'état de la France cause à son gouvernement présent.
La conquête de la Prusse s'acheva, et nos troupes entrèrent en Pologne. La saison était avancée; on n'avait point encore joint les Russes, mais on savait qu'ils approchaient. Tout annonçait une campagne difficile. Le froid n'était point rigoureux, mais la marche de nos soldats se trouvait embarrassée par les boues d'un pays marécageux, dans lesquelles hommes, canons, équipages, s'engloutissaient. Les détails de ce que l'armée eut à souffrir sont terribles à entendre. Souvent, on voyait des bataillons s'enfoncer dans les marais, y demeurer plongés jusqu'au milieu du corps, sans qu'il fût possible de les arracher à la mort lente qui les y attendait. L'empereur, déterminé à profiter de ses victoires, sentit cependant le besoin de faire prendre quelque repos à ses troupes, et il accepta avec empressement l'offre que lui fit le roi de Prusse d'une suspension d'armes qui nous tiendrait sur l'une des rives de la Vistule, tandis que les Prussiens demeuraient sur l'autre. Mais il est à croire que les conditions qu'il mit à cet armistice furent trop sévères, ou peut-être que la politique prussienne ne le proposa que pour gagner du temps et opérer une jonction avec les Russes; car on traîna la négociation en longueur, et l'empereur, instruit des mouvements du général russe Benningsen, partit tout à coup de Berlin, le 25 novembre, après avoir annoncé à son armée de nouveaux dangers et de nouveaux succès, par cette belle phrase qui terminait sa proclamation: «Qui donnerait aux Russes le droit de renverser de si justes desseins? Eux et nous, ne sommes-nous pas les soldats d'Austerlitz41?»
En même temps parut le fameux décret, daté de Berlin, précédé d'un long considérant, composé d'une vingtaine de griefs, qui proclamait les Îles-Britanniques en état de blocus. Ce décret n'était qu'une représaille des formes habituelles à l'Angleterre, qui, lorsqu'elle entre en état de guerre, déclare aussi ce même blocus universel, et, en vertu du droit qu'il lui donne, permet à ses vaisseaux la prise de tous les bâtiments qu'ils rencontrent, sur quelque mer que ce soit. Le décret de Berlin partageait l'empire du monde en deux, opposant la puissance continentale à la puissance maritime. Tout Anglais, trouvé, soit en France, soit dans les États occupés par nous ou sous notre influence, devenait prisonnier de guerre, et cette dure loi devait être notifiée à tous nos souverains alliés. Dès lors, il fut notoire que la lutte qui s'ouvrait entre le pouvoir despotique dans toutes ses extensions et, il faut le dire, dans toutes ses habiletés, et la force d'une constitution telle que celle qui régit et anime la nation anglaise, ne finirait que par la destruction complète de l'un des deux assaillants. Le despotisme a succombé, et, malgré ce qu'il nous en a coûté, il faut en rendre grâce à la Providence, pour le salut des peuples et l'instruction de la postérité.
Le 28 novembre, Murat fit son entrée à Varsovie; les Français y furent reçus avec enthousiasme par ceux des Polonais qui espéraient que leur liberté serait le fruit de nos conquêtes. On lisait dans le bulletin qui annonçait cette entrée: «Le trône de Pologne se rétablira-t-il? Dieu seul, qui tient dans ses mains les combinaisons des événements, est l'arbitre de ce grand problème politique.» Dès cette époque, la famille de Bonaparte commença à convoiter le trône de Pologne. Son frère Jérôme avait quelque espérance de l'obtenir. Murat, qui avait montré en toute occasion, dans cette campagne, sa brillante valeur, envoyé le premier à Varsovie, s'y présentant dans le costume toujours un peu théâtral qu'il préférait, et dont la toque couverte de plumes, les bottines de couleur, et les étoffes élégantes qui le drapaient, avaient quelque ressemblance avec l'habit des nobles Polonais, Murat, dis-je, entrevoyait des chances pour que ce grand pays fût un jour confié à sa domination. Sa femme, à Paris, en reçut quelques compliments qui peut-être ébranlèrent les déterminations de l'empereur, lequel n'aimait point qu'on le devançât en rien. J'ai vu l'impératrice espérer aussi la royauté polonaise pour son fils. Plus tard, quand l'empereur eut un fils naturel dont j'ignore aujourd'hui la destinée, ce fut vers cet enfant que les Polonais tournèrent les yeux. De plus habiles que moi dans les secrets de la diplomatie européenne diront pourquoi Bonaparte n'a fait qu'ébaucher ses plans en Pologne, malgré son penchant personnel, et malgré l'influence de M. de Talleyrand. Peut-être, seulement, que les événements se pressèrent et se choquèrent avec trop de précipitation, pour qu'on pût mettre à cette entreprise tous les soins et les efforts qu'elle méritait.
Depuis la campagne de Prusse, et après le traité de Tilsit, l'empereur s'est souvent repenti de n'avoir point poussé ses innovations européennes jusqu'au changement de toutes les dynasties. «On ne gagne rien, disait-il, à faire des mécontents auxquels on laisse encore quelque puissance. Les demi-mesures n'ont jamais de suites utiles, et les vieux rouages servent mal les machines nouvelles. Il fallait que je rendisse tous les rois complices de ma grandeur, mais, pour qu'ils ressortissent tous de moi, il eût été nécessaire qu'ils n'eussent point à m'opposer celle de leurs antécédents, avantage dont je me serais peu embarrassé, et qui ne valait point à mes yeux l'honneur de fonder une race nouvelle, mais qui pourtant a quelque empire sur les hommes. Ma bonté pour quelques souverains, ma faiblesse à l'égard des peuples qui auraient souffert, je ne sais quelle crainte de soulever un entier bouleversement m'ont retenu, et c'est un grand tort que je payerai cher, peut-être.»
Quand l'empereur parlait ainsi, il avait soin de s'appuyer sur la nécessité de renouveler toutes choses, nécessité imposée par la force de la Révolution. Mais, comme je l'ai déjà dit, au fond de sa pensée, il se croyait quitte envers elle, en changeant les frontières des États et les maîtres qui les régissaient. Un roi bourgeois, pris dans sa famille ou dans les rangs de son armée, lui paraissait devoir satisfaire, par son élévation subite, toutes les classes bourgeoises des sociétés modernes, et, pourvu que le despotisme que ce nouveau souverain exerçait tournât au profit de ses propres projets, il ne lui en demandait nullement raison. Il faut convenir, cependant, que, si ce que Bonaparte nommait l'esprit du siècle avait conduit les nations seulement à être gouvernées par des hommes que des hasards heureux auraient tirés de leur obscurité, ce n'était pas la peine de faire tant de fracas. Despote pour despote, celui qui peut s'appuyer sur les souvenirs de la grandeur de ses ancêtres blesse moins assurément l'orgueil humain, lorsqu'il exerce sa volonté en vertu de vieux droits consacrés par une gloire ancienne, ou même seulement dont la source se perd dans la nuit des temps.
Quoi qu'il en soit, à la fin de cette guerre, la Pologne ne retrouva sa liberté que dans la partie dont la Prusse s'était emparée. Les traités avec l'empereur de Russie, le besoin momentané du repos, la crainte d'exciter le mécontentement de l'Autriche en touchant à ses possessions, contraignirent les plans de Bonaparte. Peut-être l'exécution n'en était guère possible, mais, n'étant tentés qu'à demi, ils portaient sûrement avec eux la cause de leur destruction.
On a beaucoup discuté les avantages et les inconvénients du système continental à l'égard des Anglais. Je ne serais pas assez forte pour bien rapporter les objections que ce système souleva, comme les approbations que lui donnèrent des esprits qui paraissaient assez désintéressés. Encore moins oserais-je conclure au premier aperçu. Outre qu'un tel système imposait aux alliés de la France des conditions trop opposées à leur intérêt pour qu'ils s'y soumissent longtemps, comme, tout en favorisant et excitant l'industrie continentale, dont les avantages ne se font sentir que lentement, ce système gênait les jouissances et quelques-unes des nécessités journalières, il ne se fit sentir que comme un acte de despotisme. De plus, il fit passer dans l'esprit de tout Anglais l'aversion que Bonaparte inspirait au gouvernement britannique, parce que s'attaquer au commerce, c'est se prendre aux sources vitales de toutes les existences anglaises. Il fit donc la guerre contre nous absolument nationale chez nos ennemis, et en effet, de cette époque, les tentatives personnelles des Anglais devinrent très actives.
Cependant, j'ai entendu dire à des personnes éclairées que les suites de cette rigueur arriveraient à porter un coup fatal à la constitution d'Angleterre, et que c'était en cela surtout qu'il y avait avantage à la pousser. Le gouvernement anglais, obligé d'agir avec une promptitude égale à celle de son adversaire, empiétait peu à peu sur les droits nationaux, sans que les communes s'y opposassent, parce qu'elles étaient convaincues de la nécessité de la résistance. Le Parlement, moins jaloux de ses libertés, n'osait soulever aucune opposition; peu à peu les Anglais devenaient militaires; la dette publique s'augmentait pour fournir aux coalitions et à l'armée nationale; le pouvoir exécutif s'accoutumait à ces empiétements tolérés d'abord, et qu'il eût ensuite voulu conserver comme une conquête permise. Ainsi la situation, forcée et tendue, dans laquelle l'empereur mettait tous les gouvernements, altérait la constitution britannique, dont peut-être, si le système continental eût pu tenir longtemps, les Anglais n'auraient pu reconquérir les avantages que par des prétentions violentes ou des mouvements séditieux. C'était ce dont l'empereur se flattait secrètement; il s'efforçait de fomenter la révolte en Irlande; appui sur le continent de tous les pouvoirs absolus, il aidait et protégeait tant qu'il pouvait l'opposition anglaise, et les journaux qu'il payait à Londres ne cessaient d'animer les communes à la liberté.
J'ai vu plus tard M. de Talleyrand, épouvanté de cette lutte, me dire avec plus de chaleur qu'il n'a coutume d'en montrer dans la rédaction de son opinion: «Tremblez! insensés que vous êtes, des succès de l'empereur sur les Anglais! Car, si la constitution anglaise est détruite, mettez-vous bien dans la tête que la civilisation du monde sera ébranlée jusque dans ses fondements.»
L'empereur, avant de quitter Berlin, eut soin d'en faire partir quelques décrets, datés de cette ville, qui prouvaient qu'il avait, au milieu des camps, la force et le temps de penser à autre chose qu'à des combats. Tels furent quelques nominations de préfets, un décret sur l'organisation des bureaux maritimes, et un autre qui destinait l'emplacement de la Magdeleine, sur le boulevard, à un monument élevé à la gloire des armées françaises. Les plans de ce monument furent mis au concours par une circulaire du ministre de l'intérieur, imprimée partout. Il y eut aussi des promotions nombreuses dans l'armée, et une grande distribution de croix.
Le 25 novembre, l'empereur partit pour Posen. La difficulté des routes lui fit abandonner ses voitures pour arriver dans un chariot du pays; le grand maréchal du palais versa dans sa calèche, et se démit la clavicule. M. de Talleyrand éprouva le même accident, sans blessure, et, vu la difficulté de sa marche, il passa vingt-quatre heures sur une route, dans sa voiture renversée, jusqu'à ce qu'on eût trouvé d'autres moyens de le transporter. Il avait occasion, à cette époque, de répondre à une lettre que je lui avais écrite: «Je vous réponds, me mandait-il, du milieu des boues de la Pologne. Peut-être, l'année prochaine, vous écrirai-je des sables de je ne sais quel pays. Je me recommande à vos prières.» L'empereur n'était que trop porté par lui-même à dédaigner ces obstacles, auxquels il sacrifiait une partie de son armée. D'ailleurs, dans cette occasion, il fallait marcher. Les Russes avançaient toujours, et il ne voulait point les attendre en Prusse.
Le 2 décembre, le Sénat fut convoqué à Paris; l'archichancelier porta une lettre de l'empereur qui rendait compte de ses victoires, qui en promettait de nouvelles, et qui demandait un sénatus-consulte ordonnant, sur-le-champ, la levée des conscrits de 1807. Cette levée devait se faire, dans un temps ordinaire, au mois de septembre seulement. Une commission fut nommée pour la forme. Cette commission examina la demande dans une seule matinée, et, le surlendemain, c'est-à-dire le 4, le sénatus-consulte fut rendu.
Ce fut aussi à peu près dans ce temps, que nous eûmes la solution de la dispute élevée par l'Académie contre le cardinal Maury. La volonté de l'empereur trancha la question; un assez long article anonyme parut dans le Moniteur. Ces paroles le terminaient: «L'Académie n'aura sans doute aucun penchant à priver d'un droit acquis par l'usage un homme dont le talent éminent a le plus marqué dans nos dissensions civiles, et dont l'adoption était un pas de plus vers la concorde, et vers cet entier oubli des événements passés, seul moyen d'assurer la durée de la tranquillité qui nous a été rendue. Voilà un long article pour une chose en apparence fort peu importante; cependant l'éclat qu'on a voulu faire donne matière à de sérieuses réflexions. On voit à quelles fluctuations on serait exposé de nouveau, dans quelle incertitude on pourrait être replongé, si heureusement le sort de l'État n'était confié à un pilote dont le bras est ferme, dont la direction est fixe, et qui ne connaît qu'un seul but: le bonheur de la patrie42.»
Note 42: (retour) Il me paraît que la grave question élevée entre le cardinal Maury et l'Institut a été décidée définitivement contre la prétention du premier. Du moins, bien des années plus tard, M. de Salvandy a dit monsieur à l'évêque d'Orléans, en le recevant à l'Académie. Il a dû se décider par certains précédents, et la chose ne fit pas question. (P. R.)
Tandis que Bonaparte obligeait ses soldats à supporter, en continuant cette guerre, les terribles fatigues de tous les fléaux réunis contre eux, il ne laissait échapper aucune occasion de prouver que rien ne pouvait interrompre l'intérêt qu'il portait du milieu des camps à la marche non interrompue des habitudes civilisées. Un ordre du jour, daté de la grande armée, fut publié, conçu en ces termes: «De par l'empereur: L'université de Iéna, les professeurs, docteurs et étudiants, ses possessions, revenus et autres attributions quelconques, sont mis sous la sauvegarde spéciale des commandants des troupes françaises et alliées. Le cours des études sera continué. Les étudiants sont autorisés en conséquence à revenir à Iéna, que l'intention de l'empereur est de ménager autant qu'il sera possible.»
Le roi de Saxe, subjugué par la puissance du vainqueur, rompit son alliance avec la Prusse et fit un traité avec l'empereur. Ce prince, pendant un long règne, avait joui longtemps des douceurs de la paix et de l'ordre. Adoré de ses sujets, occupé de leur bonheur, il fallut la violence du terrible ouragan qui porta partout la fortune de Bonaparte, pour qu'il vît, tout à coup, les horreurs de la guerre désoler les paisibles campagnes de ses États. Trop faible pour résister au choc, il se soumit et chercha à les sauver, en acceptant les conditions du vainqueur. Mais sa fidélité dans les traités ne put pas le préserver, parce que, dans la suite, la Saxe fut forcément le théâtre sur lequel les souverains puissants qui l'entouraient se disputèrent plus d'une victoire.
Cependant, on s'attristait de plus en plus à Paris. Les bulletins ne contenaient que des récits vagues de combats sanglants et de peu de résultats. Il était facile de deviner, par quelques mots sur la rigueur de la saison et l'âpreté du pays où se faisait la guerre, quels obstacles nos soldats avaient à surmonter, et quelles étaient leurs souffrances. Les lettres particulières, quoique avec une réserve qui seule pouvait leur permettre de parvenir à leur destination, portaient toutes un caractère d'inquiétude et de tristesse. On s'efforçait de transformer en victoires les moindres marches de notre armée, mais l'empereur recueillait des difficultés même de ses premiers succès. Le décisif des affaires qui avaient ouvert cette campagne rendait les Parisiens difficiles sur ce qui se passait alors. On s'efforçait pourtant d'exciter un enthousiasme permanent. Les bulletins se lisaient avec solennité sur les théâtres; on tirait le canon des Invalides, dès qu'il arrivait une nouvelle de l'armée; des poètes gagés faisaient à la hâte des odes, des chants de victoire, des intermèdes représentés avec pompe à l'Opéra43, et le lendemain, des articles commandés rendaient compte de la vivacité des applaudissements44 .
L'impératrice agitée, oisive, ennuyée du séjour de Mayence, écrivait sans cesse pour obtenir la permission d'aller à Berlin. L'empereur fut au moment de céder à ses instances, et j'éprouvai un vif chagrin quand M. de Rémusat me manda que, vraisemblablement, il allait s'éloigner encore. Mais l'arrivée des Russes, et l'obligation de se montrer en Pologne, obligèrent Bonaparte à changer de pensée. D'ailleurs, on lui écrivait que Paris était morne, et que les marchands s'y plaignaient du tort que leur faisait l'inquiétude générale. Alors il donna l'ordre à sa femme de retourner aux Tuileries, de déployer la pompe accoutumée de la cour, et nous reçûmes, tous et toutes, la consigne de nous amuser avec éclat45.
Note 43: (retour) L'empereur reproche souvent cette hâte à ceux qui étaient chargés de célébrer sa gloire sur les théâtres de Paris. Ainsi, il écrit de Berlin à Cambacérès, le 21 novembre 1806: «Si l'armée tâche d'honorer la nation autant qu'elle le peut, il faut avouer que les gens de lettres font tout pour la déshonorer. J'ai lu hier les mauvais vers qui ont été chantés à l'Opéra. En vérité, c'est tout à fait une dérision. Comment souffrez-vous qu'on chante des impromptus à l'Opéra? Cela n'est bon qu'au Vaudeville. Témoignez-en mon mécontentement à M. de Luçay. M. de Luçay et le ministre de l'intérieur pouvaient bien s'occuper de faire faire quelque chose de passable; mais, pour cela, il faut ne vouloir le jouer que trois mois après qu'on l'a demandé. On se plaint que nous n'ayons pas de littérature; c'est la faute du ministre de l'intérieur. Il est ridicule de commander une églogue à un poète, comme on commande une robe de mousseline.» Il voulait apparemment qu'on prévît la victoire d'Iéna ou celle d'Eylau trois mois à l'avance. M. de Luçay, chambellan, était chargé des théâtres en l'absence du surintendant, premier chambellan, retenu à Mayence, comme on l'a vu plus haut. (P. R.)
Pendant ce temps, il se détermina, après quelques affaires partielles, à prendre des quartiers d'hiver; mais les Russes, plus accoutumés aux sévérités de la saison et du pays, ne le lui permirent pas, et, après avoir mesuré leurs forces dans quelques combats sanglants, dont nous payâmes cher le succès, les deux armées se joignirent près du village de Preussich-Eylau qui a donné son nom à cette sanglante bataille. Les cheveux se dressent sur la tête, au récit de cette terrible journée. Le froid était vif, la neige tombait en abondance, l'opposition des éléments ne fit qu'augmenter de part et d'autre le féroce courage des soldats. On se battit douze heures, sans qu'aucun des deux côtés pût s'attribuer la victoire. Les pertes furent immenses. Vers le soir, les Russes firent leur retraite en bon ordre, laissant sur le champ de bataille un nombre considérable de leurs blessés. Les deux souverains, russe et français, ordonnèrent des Te Deum. Le fait est que cette horrible boucherie n'eut aucun résultat, et l'empereur a dit, depuis, que, si l'armée russe l'avait attaqué encore dès le lendemain, il est très vraisemblable qu'il eût été battu. Mais ce lui fut un motif d'autant plus fort de faire sonner très haut la bataille. Il écrivit aux évêques, fit part au Sénat de son prétendu succès, démentit dans tous ses journaux les journaux étrangers, et cacha, tant qu'il put, les récits des pertes que nous avions faites. On a raconté qu'il visita lui-même le champ de bataille, et que cet épouvantable spectacle lui fit une grande impression. Ce qui porte à le croire, c'est que le bulletin qui rend compte de l'affaire est fait avec une extrême simplicité, et n'a aucune ressemblance avec les autres, où il avait coutume de se placer lui-même dans une attitude un peu théâtrale. À son retour, il fit faire par le peintre Gros un très beau tableau qui le représente au milieu des morts et des mourants, levant les yeux au ciel, comme pour y chercher de la résignation au spectacle douloureux dont il est témoin. L'expression que l'artiste a donnée à son visage est parfaitement belle; je l'ai souvent considérée avec émotion, souhaitant intérieurement avec toute la force d'une âme qui voulait encore s'attacher à lui, qu'elle eût été, en effet, celle qu'on avait remarquée dans ses traits à cette occasion46.
M. Denon, directeur du Musée, et l'un des plus obséquieux serviteurs de l'empereur, le suivait toujours dans ses campagnes pour choisir dans chaque ville conquise les choses rares qui pouvaient contribuer à augmenter les trésors de cette grande et belle collection. Il exécutait sa commission avec une exactitude qui tenait, disait-on, de la rapacité, et on l'accusa de ne point s'oublier dans l'enlèvement des dépouilles. Les soldats de notre armée ne le connaissaient que sous le nom de l'huissier priseur. Après la bataille d'Eylau, se trouvant à Varsovie, il reçut l'ordre de faire faire un monument de cette journée. Plus elle avait été douteuse, plus l'empereur tenait à la constater comme une victoire. Denon écrivit à Paris un récit poétique de la visite que l'empereur avait rendue aux blessés. Bien des gens ont prétendu que ce tableau ne représentait qu'un mensonge à peu près pareil à la visite des pestiférés de Jaffa. Mais pourquoi croire que Bonaparte fût toujours incapable d'éprouver un sentiment humain? Le sujet était livré au concours des premiers peintres; un grand nombre composèrent des dessins; celui de Gros réunit tous les suffrages, et le choix tomba sur lui.
La bataille d'Eylau se donna le 10 février 1807.