CHAPITRE XXIII.
(1807.)
Retour de l'impératrice à Paris.--La famille impériale.--Junot.--Fouché.--La reine de Hollande.--Levée des conscrits de 1808.--Spectacles de la cour.--Lettre de l'empereur.--Siège de Danzig.--Mort de l'impératrice d'Autriche.--Mort du fils de la reine Hortense.--M. Decazes.--Insensibilité de l'empereur.
Après la bataille d'Eylau, les deux armées, contraintes de suspendre leur marche, par le désordre que produisit un épouvantable dégel, entrèrent dans leurs quartiers d'hiver. L'armée fut cantonnée près de Marienwerder, et l'empereur s'établit dans un château, près d'Osterode47.
L'impératrice était revenue à Paris, à la fin de janvier. Elle y apportait assez de tristesse, une inquiétude vague, un peu de mécontentement de la portion de la cour qui l'avait accompagnée à Mayence, et toujours cette crainte habituelle qui ne la quittait pas dans l'absence de l'empereur, car elle redoutait toujours le jugement qu'il porterait de ses moindres démarches. Elle me témoigna beaucoup d'amitié, avec sa grâce accoutumée. Quelques-uns de ceux qui l'entouraient prétendaient que, dans sa tristesse, il y avait un peu de la préoccupation d'un sentiment tendre qu'elle éprouvait, depuis un an, pour un jeune écuyer de l'empereur, alors absent comme lui. Je n'ai jamais rien approfondi sur ce point, et n'ai reçu d'elle aucune confidence; mais, au contraire, je la voyais inquiète de ce qu'elle avait appris, par quelques Polonaises alors à Paris, de la liaison de l'empereur avec une jeune femme de leur pays. L'attachement qu'elle portait à son mari se compliquait toujours beaucoup de la crainte du divorce, et de tous ses sentiments, celui-là était, je crois, chez elle, ce qui lui parlait le plus haut. Quelquefois, elle essayait dans ses lettres de glisser deux ou trois mots à ce sujet, auxquels elle n'obtenait aucune réponse48.
Note 48: (retour) La correspondance de l'empereur, publiée sous le règne de Napoléon III, a fait connaître quelques-unes de ces réponses que l'impératrice Joséphine ne montrait point à sa confidente. Voici, par exemple, un passage de la lettre du 31 décembre 1806: «J'ai bien ri en recevant tes dernières lettres. Tu te fais des belles de la grande Pologne une idée qu'elles ne méritent pas... J'ai reçu ta lettre dans une mauvaise grange, ayant de la boue, du vent, et de la paille pour tout lit.» Il écrivait aussi, quelques jours plus tard, de Varsovie, le 19 janvier 1807: «Mon amie, je suis désespéré du ton de tes lettres et de ce qui me revient: je te défends de pleurer, d'être chagrine et inquiète; je veux que tu sois gaie, aimable et heureuse.» (P. R.)
Toutefois, elle s'efforçait de satisfaire aux volontés de l'empereur. Elle donnait et acceptait des fêtes, trouvant toujours une distraction à tous ses soucis, dans le plaisir d'étaler une brillante parure. Elle traitait ses belles-soeurs avec froideur, mais avec prudence; elle recevait beaucoup de monde, avec bonne grâce, et se faisait remarquer par l'insignifiance prescrite et bienveillante de ses paroles.
Une fois, je lui proposai d'aller au spectacle pour se procurer quelque distraction. Mais elle me répondit que ce divertissement ne l'amusait point assez pour qu'elle le prît incognito, et qu'elle n'oserait point se montrer publiquement au théâtre. «Pourquoi, lui dis-je, madame? Il me semble que les applaudissements que vous recevriez satisferaient l'empereur.--Vous le connaissez bien peu, me dit-elle. Si on me recevait trop bien, je suis certaine qu'il serait jaloux de cette espèce de triomphe qu'il n'aurait pas partagé. Quand on m'applaudit, il aime à prendre sa part de mon succès, et je le blesserais en en cherchant un qu'il ne pourrait pas partager avec moi.»
L'inquiétude de l'impératrice Joséphine s'excitait aussi lorsqu'elle remarquait autour d'elle quelque entente entre plusieurs personnes, qu'alors elle croyait toujours unies pour lui nuire. Bonaparte lui avait inspiré quelque chose de sa défiance habituelle. Elle ne craignait nullement madame Joseph Bonaparte, qui, quoique alors reine de Naples, vivait obscurément au palais du Luxembourg, et répugnait à quitter son repos pour prendre place sur le trône. Les deux princes, archichancelier et architrésorier de l'Empire, tous deux craintifs et réservés, lui faisaient une cour respectueuse, et ne lui inspiraient aucun soupçon. La princesse Borghèse, alliant toujours l'état d'une femme malade avec les amusements de la galanterie, n'entrait guère qu'à la suite de sa famille dans toute entreprise d'intrigue. Mais la grande-duchesse de Berg excitait la jalousie et les inquiétudes de sa belle-soeur. Logée magnifiquement au palais de l'Élysée-Bourbon, dans tout l'éclat d'une beauté qu'elle soutenait par la plus brillante élégance, impérieuse dans ses prétentions, mais affable dans ses manières, quand elle le croyait nécessaire, caressante même avec les hommes qu'elle voulait séduire, peu délicate sur les inventions, quand il s'agissait de nuire, détestant l'impératrice, mais sachant à merveille se rendre maîtresse d'elle-même, elle pouvait, en effet, justifier ses inquiétudes. À cette époque, elle désirait, comme je l'ai dit, le trône de Pologne, et elle cherchait à former dans les hauts personnages du gouvernement des liaisons qui lui fussent utiles. Le général Junot, gouverneur de Paris, devint fort amoureux d'elle; soit penchant, soit calcul, cette affection lui servit à faire que le gouverneur de Paris, dans la part de police qu'il avait, et qui faisait matière à sa correspondance avec l'empereur, ne rendait que de bons comptes de la grande-duchesse de Berg.
Une autre liaison, où l'amour n'entra pour rien, mais qui lui fut souvent utile, fut celle qui lui attacha assez bien Fouché. Celui-ci était à peu près brouillé avec M. de Talleyrand, que madame Murat n'aimait guère non plus. Elle cherchait à se soutenir, et surtout à élever son mari malgré lui; elle insinuait souvent au ministre de la police que M. de Talleyrand arriverait à l'éloigner, et elle le liait à elle par une foule de petites confidences. Cette intimité donnait des tracas journaliers à ma pauvre impératrice, qui, toute craintive, observait avec soin ses moindres paroles et ses moindres actions. La société de Paris n'entrait guère dans tous ces petits secrets de cour, et ne prenait, il faut l'avouer, aucun intérêt aux personnages qui la composaient. Nous apparaissions tous, et nous étions en effet, comme une parade vivante dressée pour environner l'empereur d'une pompe qu'il croyait nécessaire. La conviction où l'on était du peu d'influence qu'on avait sur lui, portait la multitude à se soucier peu de ce qui se passait autour de lui. Chacun savait d'avance que sa volonté seule finirait toujours par déterminer toutes choses.
Cependant, les souverains, parents ou alliés de l'empereur, envoyaient incessamment des députations en Pologne pour le féliciter de ses succès. On partait de Naples, d'Amsterdam, de Milan, pour porter à Varsovie les nouveaux hommages des différents États. Le royaume de Naples n'était troublé que par les mouvements de la Calabre, mais c'était assez pour le tenir sur le qui-vive. Le nouveau roi, un peu enclin au plaisir, était loin de fonder d'une manière assez ferme le plan que l'empereur avait conçu à l'égard des royautés qu'il avait faites. L'empereur se plaignait aussi de son frère Louis, et ce mécontentement faisait honneur à celui-ci. Au reste, l'intérieur de ce dernier devenait de jour en jour plus pénible. Madame Louis, après avoir joui d'un peu de liberté à Mayence, eut peine sans doute à rentrer sous la triste surveillance à laquelle elle était soumise près de son époux. Peut-être sa tristesse, qu'elle dissimula mal, arriva-t-elle à l'aigrir encore; mais, s'envenimant tous deux, ils finirent par vivre séparés dans le palais: elle, renfermée avec deux ou trois de ses dames; lui, livré à ses affaires et ne dissimulant point qu'il eût à se plaindre de sa femme. Il pensait qu'il ne fallait point laisser les Hollandais conclure contre lui de sa mésintelligence conjugale. On ne sait où une pareille situation les eût conduits tous deux, sans le malheur qui vint tomber sur eux, et qui les rapprocha, par le regret commun de ce qu'ils avaient perdu49.
Vers la fin de cet hiver, il arriva à Paris un ordre de l'empereur de faire rappeler, dans les journaux, à tous les hommes distingués dans les sciences et les arts, que la loi, datée d'Aix-la-Chapelle du 24 fructidor an xii50, sur les prix décennaux, devait avoir son exécution, à la date de vingt mois après celle où l'on était alors. Cette loi promettait des récompenses considérables à tout auteur d'un grand ouvrage utile ou distingué, dans quelque genre que ce fût. Les prix devaient être accordés de dix ans en dix ans, à dater du 18 brumaire, et le jury, chargé de juger, devait être formé de plusieurs membres de l'Institut. Cette fondation avait de la grandeur; on verra plus tard comme elle s'écroula, par suite d'un mouvement de mauvaise humeur de Bonaparte.
Au mois de mars, la vice-reine accoucha d'une fille, et l'impératrice jouit beaucoup de se voir grand'mère d'une petite princesse, parente de tout ce qu'il y avait de plus puissant en Europe.
Tandis que la rigueur de la saison suspendait la guerre des deux côtés, l'empereur n'épargnait rien pour que son armée, au printemps, se montrât plus formidable que jamais. Les royaumes d'Italie et de Naples envoyaient de nouveaux contingents. Des hommes, nés dans les riants climats de ces belles contrées, se voyaient transportés, tout à coup, sur les bords sauvages de la Vistule, et pouvaient s'étonner de cette dure transplantation, jusqu'au moment où des soldats partirent de Cadix à pied, pour aller périr sous les murs de Moscou, prouvant, par l'effort d'une telle marche, à la fois de quel courage et de quelle force un homme est capable, et jusqu'à quel point peut être portée la puissance de la volonté humaine. On reformait l'armée; des pages de promotions remplissaient nos journaux, et il est assez curieux, au milieu de tous ces décrets militaires, d'en trouver un, toujours daté d'Osterode, qui nomme des évêques à des sièges vacants, soit de France, soit d'Italie.
Mais, malgré nos victoires, ou peut-être à cause de nos victoires, notre armée avait essuyé des pertes considérables. L'extrême humidité du climat, d'ailleurs, causait des maladies; la Russie paraissait déterminée à faire les plus grands efforts; l'empereur sentait que cette campagne, puisqu'elle durait, devait être décisive, et, ne trouvant pas que les nombreux bataillons qu'on lui avait envoyés lui offrissent encore une garantie suffisante du succès, il osa compter sur l'étendue de son pouvoir et sur notre soumission, et, après avoir, à la fin de décembre 1806, levé la conscription de 1807, dans le mois d'avril, il demanda au Sénat celle de 1808. Le rapport du prince de Neuchatel, qui fut inséré dans le Moniteur, annonçait que l'armée s'était grossie dans l'année des cent soixante mille hommes des deux conscriptions de 1806 et 1807; il comptait seize mille hommes mis à la retraite pour cause de maladies ou d'ancienneté, et sans s'embarrasser du raisonnement qu'on était trop certain que personne n'oserait faire, par suite du système qui cachait toujours les pertes que nous coûtaient nos victoires, on portait celles de toute la campagne seulement à quatorze mille hommes. Ainsi donc, l'augmentation de l'armée ne se trouvait que de cent trente mille hommes effectifs, et la prévoyance exigeait que les quatre-vingt mille hommes de la conscription de 1808 fussent levés, et exercés dans leurs propres départements. «Plus tard, disait le rapport, il faudrait qu'elle marchât sur-le-champ; levée six mois plus tôt, elle gagnera de la force et de l'instruction, et saura mieux se défendre.»
Le conseiller d'État, Régnault de Saint-Jean d'Angely, qui fut chargé de porter le message impérial au Sénat, s'arrêta dans son discours sur cette partie du rapport, et invita les sénateurs à reconnaître la bonté paternelle de l'empereur qui ne voulait point que les nouveaux conscrits affrontassent les grands travaux de la guerre, avant de s'être familiarisés avec eux. La lettre de l'empereur annonçait que l'Europe entière s'armait de nouveau; elle portait à deux cent mille hommes la levée extraordinaire ordonnée en Angleterre; elle proclamait le désir de la paix, à condition que la passion ne suggérerait point aux Anglais le désir de ne voir leur prospérité que dans notre abaissement.
Le Sénat rendit le décret demandé, et vota une adresse de félicitations et de remerciements à l'empereur. Sans doute il dut sourire, en la recevant.
Il faudrait que l'âme des hommes qui gouvernent par le pouvoir absolu eût été favorisée de facultés bien généreuses pour résister à la tentation de mépriser l'espèce humaine, tentation trop bien justifiée après tout, par la soumission qu'on leur témoigne. Quand Bonaparte voyait toute une nation lui livrer son sang et ses trésors, pour satisfaire une insatiable ambition, quand les hommes éclairés de cette nation consentaient à décorer, par la pompe de leurs phrases, ses actes d'envahissement sur les volontés humaines, pouvait-il regarder l'univers autrement que sous l'aspect d'un champ ouvert au premier qui entreprendrait de l'exploiter? Ne lui eût-il pas fallu une grandeur vraiment héroïque, pour s'apercevoir que la contrainte seule dictait alors les paroles de l'adulation, et le dévouement aveugle des citoyens isolés par le despotisme de ses institutions, et décimés ensuite par les actes de son pouvoir? Il faut pourtant dire qu'à défaut de cette générosité de sentiments, qui manquait à Bonaparte, un calcul observateur de sa raison aurait pu lui démontrer que l'obéissance animée avec laquelle les Français se rendaient, à son ordre, sur le champ de bataille, n'était qu'un égarement de cette énergie nationale excitée chez un grand peuple par une grande révolution. Le cri de la liberté avait éveillé de généreuses ardeurs. Le désordre qui s'en était suivi les rendait craintives de pousser à bout leur entreprise. L'empereur saisissait habilement ce moment d'hésitation pour les rallier au profit de sa gloire. Si j'osais me servir d'une expression commune qui me semble assez bien rendre ma pensée, je dirais que, depuis trente ans, l'énergie française a été portée à un tel excès de développement que la plus grande partie de nos citoyens, dans quelque classe que ce soit, a paru poursuivie du besoin d'avoir vécu, ou, à défaut de la vie, d'avoir pu mourir pour quelque chose. Au reste, il est vraisemblable, par une foule de circonstances, que Bonaparte n'a pas toujours méconnu le génie du peuple qu'il était appelé à gouverner, mais qu'il s'est senti la force de le maîtriser en le dirigeant, disons mieux, en l'égarant à son avantage.
Toutefois, combien il commençait dès lors à devenir pénible de le servir, lorsque l'on conservait au dedans quelques-unes des facultés qui, par l'effet d'une sorte d'instinct, avertissent l'âme des émotions qu'elle est destinée à supporter! Que de réflexions tristes je me souviens que, mon mari et moi, nous faisions, au milieu de la pompe et des jouissances que nous procurait la situation, peut-être enviée, dans laquelle nous nous trouvions! Je l'ai déjà dit, nous étions arrivés pauvres auprès du premier consul, ses largesses plutôt vendues que données nous avaient environnés du luxe qu'il savait si bien prescrire. Jeune encore, je me voyais à portée de satisfaire les goûts de mon âge, et de jouir des plaisirs d'un état brillant. J'habitais une belle maison, je me parais de diamants, je pouvais chaque jour varier mon élégante toilette, attirer à ma table une société choisie; tous les spectacles m'étaient ouverts; il ne se donnait pas une fête à Paris où je ne fusse conviée; et cependant, dès cette époque, je ne sais quel nuage sombre venait oppresser mon imagination. Souvent, au retour des Tuileries, au sortir d'un cercle somptueux, encore toute parée des livrées du luxe, peut-être ajouterai-je de la servitude, mon mari et moi, nous nous entretenions sérieusement de ce qui se passait autour de nous. Une secrète inquiétude de l'avenir, une défiance toujours croissante de notre maître, nous pressait tous deux. Sans bien savoir ce que nous redoutions, nous commencions à nous avouer que nous avions quelque chose à redouter. Le vague avertissement d'une plus noble direction de nos pensées flétrissait le cours de celles où notre destinée fausse semblait nous entraîner. «Je ne suis pas fait, me disait mon mari, pour cette vie oisive et resserrée d'une cour.»--«Je ne me sens pas appelée, lui disais-je, à n'admirer que ce qui coûte tant de sang et de larmes.» La gloire militaire nous fatiguait; nous frémissions de la féroce sévérité qu'elle inspire souvent à ceux qu'elle décore, et peut-être la répugnance qu'elle parvenait à nous causer était-elle une sorte de pressentiment du prix auquel Bonaparte mettrait la grandeur qu'il imposait à la France.
À ces sentiments pénibles se joignait encore la crainte, que ressent toute âme droite, de se voir forcée de ne plus aimer celui qu'on doit toujours servir. C'était là une de mes peines intérieures. Je m'attachais, avec la vivacité de mon âge et de mon imagination, à l'admiration que je voulais conserver pour l'empereur; je cherchais de bonne foi à me tromper sur son compte; j'épiais les occasions où il répondait à ce que j'eusse souhaité de lui. Ce combat était pénible et inégal; et pourtant, quand il a cessé, j'ai bien plus souffert encore.
Lorsque, en 1814, nombre de gens se sont étonnés de l'ardeur avec laquelle je pressais de tous mes voeux la chute du fondateur de ma fortune, et le retour de ceux qui devaient la détruire; lorsqu'ils ont taxé d'ingratitude notre prompt abandon de la cause de l'empereur, et qu'ils ont honoré de leur surprise la patience avec laquelle nous avons supporté les pertes complètes que nous avons faites, c'est qu'ils ne pouvaient lire dans nos âmes, c'est qu'ils ignoraient les impressions qu'elles avaient reçues de longue main. Le retour du roi nous ruinait, mais il mettait à l'aise nos pensées et nos sentiments. Il nous annonçait un avenir qui permettrait à notre enfant de se livrer aux nobles inspirations de sa jeunesse. «Mon fils, me disait son père, sera pauvre peut-être, mais il ne sera point contraint et froissé comme nous.» On ne sait pas assez dans le monde, c'est-à-dire dans la société réglée et factice d'une grande ville, la jouissance qui s'attache à une position qui vous permet le développement complet de vos impressions, la liberté de toutes vos pensées.
Le jour de Saint-Joseph51, les deux princesses Borghèse et Caroline52 voulurent donner une petite fête à l'impératrice. Une grande assemblée fut conviée; on représenta une petite comédie, ou vaudeville, pleine de couplets à la gloire de l'empereur et à la louange de la bonté et de la grâce de la personne fêtée. Les deux princesses étaient jolies comme des anges. Elles représentaient des bergères; le général Junot jouait le rôle d'un militaire revenant de l'armée, amoureux d'une des deux jeunes filles. Cette situation paraissait leur convenir beaucoup, soit dans la représentation, soit ailleurs. Mais les deux soeurs de Bonaparte, toutes ses soeurs qu'elles étaient, toutes princesses qu'elles étaient devenues, chantaient très faux. Elles s'en apercevaient l'une à l'égard de l'autre, et se moquaient mutuellement de leurs prétentions pareilles. Ma soeur et moi, nous jouions un rôle dans la pièce. Je m'amusai fort, durant les répétitions, de l'aigreur réciproque des deux soeurs, qui ne s'aimaient guère, et de l'embarras dans lequel l'auteur et le musicien se trouvaient. Tous deux mettaient une grande importance à leur ouvrage; ils s'affligeaient d'entendre défigurer leurs vers et leurs chansons; ils n'osaient se plaindre, faisaient des remontrances en tremblant; mais, tout autour, on se hâtait de leur imposer silence.
On comprend que la représentation fut froide. L'impératrice, peu sensible aux louanges que ses deux belles-soeurs lui adressaient sans empressement, se ressouvint que, sur ce même théâtre, quelques années auparavant, elle avait vu ses enfants jeunes, gais, affectueux, émouvoir Bonaparte lui-même, en lui offrant leurs bouquets. Elle me confia que, durant toute la pièce, ce souvenir l'avait oppressée. Cette année, elle était séparée de l'empereur, inquiète pour lui, agitée pour elle-même, loin de son fils et de sa fille. Elle s'apercevait que, dans sa fortune, à la prendre du jour seulement où elle était montée sur le trône, elle avait déjà un passé à regretter.
À l'occasion de sa fête, l'empereur lui écrivit très tendrement: «Je m'ennuie fort d'être loin de toi, disait-il. L'âpreté de ces climats retombe sur mon âme; nous désirons tous Paris, ce Paris qu'on regrette partout, et pour lequel on ne cesse de courir après la gloire; et tout cela, Joséphine, au bout du compte, afin d'être applaudi au retour, par le parterre de l'Opéra. Dès que le printemps paraîtra, j'espère bien laver la tête aux Russes, et ensuite, mesdames, nous irons vers vous, et vous nous donnerez des couronnes.»
Pendant l'hiver, on commença le siège de Danzig. Il passa par la tête de Bonaparte de donner de la gloire (suivant son expression) à Savary. En général, la réputation militaire de celui-ci n'était pas en grand honneur à l'armée; mais il servait l'empereur d'une autre manière. Il était ardent aux récompenses. L'empereur prévoyait l'obligation de le décorer quelque jour, pour l'employer dans quelque occasion qui pourrait naître; il lui attribua je ne sais quel avantage sur les Russes, et lui donna le grand cordon de la Légion d'honneur. Les militaires n'approuvèrent guère cette faveur; mais Bonaparte les déjouait, eux, comme les autres, et l'indépendance du mérite était une de celles qu'il poursuivait le plus.
Il ne quittait guère son quartier général d'Osterode53 que pour inspecter les divers cantonnements; il y travaillait beaucoup. Il faisait des décrets sur tout. Il écrivit54 à M. de Champagny, ministre de l'intérieur, une lettre dont il fut question dans le Moniteur, et qui lui prescrivait d'annoncer à l'Institut qu'on lui donnerait une statue de d'Alembert, comme étant celui des mathématiciens français qui a le plus contribué à l'avancement des sciences55.
Note 55: (retour) Voici la lettre de l'empereur: «Monsieur Champagny, voulant faire placer dans la salle des séances de l'Institut la statue de d'Alembert, celui des mathématiciens français qui, dans le siècle dernier, a le plus contribué à l'avancement de cette première des sciences, nous désirons que vous fassiez connaître cette résolution à la première classe de l'Institut, qui y verra une preuve de notre estime, et de la volonté constante où nous sommes d'accorder des récompenses et de l'encouragement aux travaux de cette compagnie, qui importe tant à la prospérité et au bien de nos peuples.--Osterode, 18 mars 1807.» (P R.)
Les bulletins ne rendaient compte que de la position de l'armée et de la santé de l'empereur, qui, disait-on toujours, était excellente. Il faisait souvent quarante lieues à cheval par jour. Il accordait toujours de nombreux avancements dans son armée, qui se trouvaient rapportés dans le Moniteur, pêle-mêle et sous la même date, avec les nominations de quelques évêques.
À cette époque mourut l'impératrice d'Autriche, à l'âge de trente-quatre ans. Elle laissa quatre princes et cinq princesses. Les princes de Bavière, de Bade, et quelques autres de la Confédération du Rhin, séjournaient à l'armée et faisaient leur cour à l'empereur. Quand il avait terminé ses affaires, il assistait à des concerts que lui donnait le musicien Paër, qu'il avait trouvé à Berlin, qu'il attacha à sa musique et qu'il ramena à Paris. M. de Talleyrand, dont sans doute la société lui était d'une grande ressource, le quittait cependant souvent pour aller tenir un grand état à Varsovie, s'y entendre avec la noblesse, et l'entretenir dans les espérances qu'on voulait qu'elle conservât. Ce fut à Varsovie que M. de Talleyrand traita pour l'empereur, avec les ambassadeurs de la Porte et ceux de la Perse, auxquels Bonaparte donna le spectacle des manoeuvres d'une partie de son armée. On y signa aussi une suspension d'armes entre la France et la Suède.
La question du monseigneur ayant été décidée, le cardinal Maury fut admis à l'Institut et y prononça pour son discours de réception l'éloge de l'abbé de Radonvilliers. Un monde énorme s'était porté à cette séance. Le cardinal ne répondit guère à la curiosité du public. Son discours fut long et ennuyeux, et on conclut assez justement que son talent s'était absolument usé. Ses mandements, et une passion qu'il prêcha depuis, n'ont point démenti cette opinion.
Le 5 mai, l'impératrice fut frappée d'un coup très sensible par la mort de son petit-fils Napoléon. Cet enfant avait été enlevé à ses parents en peu de jours par la maladie qu'on appelle le croup. On ne peut se figurer le désespoir dans lequel tomba la reine de Hollande. On fut obligé de l'arracher de force du cadavre de son fils, auquel elle s'était attachée. Louis Bonaparte, également affligé et épouvanté de l'état de sa femme, la soigna alors avec beaucoup d'attachement, et ce malheur amena entre eux un rapprochement sincère, mais qui ne fut que momentané. La reine, par moments, tombait dans un égarement complet, appelant son fils et la mort à grands cris, sans reconnaître aucune des personnes qui l'approchaient. Quand la raison lui revenait un peu, elle gardait un profond silence, indifférente à ce qu'on lui disait. Cependant, quelquefois, elle remerciait doucement son mari de ses soins, d'un ton qui indiquait le regret qu'il eût fallu un tel malheur pour changer leurs relations. Ce fut dans une de ces occasions que Louis, fidèle à son caractère bizarre et jaloux, se trouvant près du lit de sa femme et lui promettant qu'à l'avenir il s'appliquerait à consoler sa vie, lui demanda toutefois l'aveu des torts qu'il lui supposait: «Confiez-moi vos faiblesses, lui dit-il, je vous les pardonne toutes; nous allons recommencer un nouvel avenir qui effacera pour jamais le passé.» La reine lui répondait avec toute la solennité de la douleur et de l'espoir qu'elle avait de mourir, que, prête à rendre son âme à Dieu, elle n'aurait pas à lui porter l'ombre même d'une pensée coupable. Le roi, toujours incrédule, lui demandait d'en proférer le serment, et, après l'avoir obtenu, ne pouvant se déterminer à y prêter confiance, recommençait ses singulières instances, et avec une telle importunité, que sa femme, quelquefois épuisée de sa déchirante douleur, des paroles qu'il lui fallait répondre et de cette persécution, se sentant évanouir lui disait: «Donnez-moi du repos, je ne vous échapperai point; demain, nous reprendrons l'entretien.» En parlant ainsi, elle perdait connaissance de nouveau56.
Dès que la nouvelle de cette mort fut arrivée à Paris, on dépêcha un courrier à l'empereur; madame Murat partit sur-le-champ pour la Haye, et, peu de jours après, l'impératrice se rendit à Bruxelles, où Louis amena lui-même sa femme et son jeune fils, pour les remettre aux mains de leur mère. Il montra encore une douleur amère, et une grande occupation de la reine Hortense, dont la tête était encore presque égarée. Il fut décidé qu'après un repos de quelques jours à la Malmaison on l'enverrait passer plusieurs mois dans les Pyrénées, où son royal époux irait plus tard la rejoindre. Après une journée de séjour au château de Laeken, près de Bruxelles, le roi retourna en Hollande, et l'impératrice, sa fille, son second fils qu'il fallut bien alors appeler Napoléon, et la grande duchesse de Berg, qui n'était guère propre à consoler deux personnes qu'elle haïssait tant revinrent à Paris. M. de Rémusat, qui avait accompagné l'impératrice dans ce triste voyage, me raconta, au retour, les soins de Louis pour sa femme, et me dit qu'il avait cru s'apercevoir que madame Murat les voyait avec déplaisance.
Madame Louis Bonaparte demeura très renfermée, et toujours abattue, à la Malmaison, pendant quinze jours. Vers la fin de mai, elle partit pour les eaux de Cauterets. Elle se montrait insensible à tout, ne versant pas une larme, ne dormant point, ne prononçant aucune parole, serrant la main quand on lui parlait, et, chaque jour, à l'heure où son fils était mort, tombant dans une crise violente. Je n'ai jamais vu une douleur qui fît plus de mal à regarder. Elle était pâle, sans mouvement, le regard fixe; on pleurait en l'approchant, alors elle vous adressait ce peu de mots: «Pourquoi pleurez-vous? Il est mort, je le sais bien; mais je vous assure que je ne souffre pas, je ne sens rien du tout57.»
Note 57: (retour) Cette peinture de la douleur de la reine Hortense n'a rien d'exagéré, car voici ce que mon grand-père écrivait à sa femme, de Bruxelles, où il avait accompagné l'impératrice, le 16 mai 1807: «Le roi et la reine sont arrivés hier au soir. L'entrevue avec l'impératrice n'a été douloureuse que pour elle, et comment ne l'aurait-elle pas été? Figurez-vous, mon amie, que la reine, dont la santé est d'ailleurs assez bonne, est absolument dans l'état où l'on nous représente Nina sur le théâtre. Elle n'a qu'une idée, celle de la perte qu'elle a faite; elle ne parle que d'une chose, c'est de lui. Pas une larme, mais un calme froid, des yeux presque fixes, un silence presque absolu sur tout, et ne parlant que pour déchirer ceux qui l'entendent. Voit-elle quelqu'un qu'elle a vu autrefois avec son fils, elle le regarde avec un air de honte et d'intérêt, et, d'une voix très basse: «Vous le savez, dit-elle, il est mort.» En arrivant auprès de sa mère, elle lui dit: «Il n'y a pas longtemps qu'il était ici avec moi; je le tenais là sur mes genoux.» M'apercevant quelques moments après, elle me fait signe de m'avancer: «Vous vous rappelez Mayence? Il jouait la comédie avec nous.» Elle entend dix heures sonner, elle se retourne vers une de ses dames: «Tu sais, dit-elle, c'est à dix heures qu'il est mort.» Voilà comme elle rompt le silence, presque continuel, qu'elle garde. Avec cela, elle est bonne, sensée, pleine de raison; elle connaît parfaitement son état, elle en parle même. Elle est heureuse, dit-elle, «d'être tombée dans l'insensibilité: elle aurait trop souffert autrement». On lui demande si elle a été émue en revoyant sa mère. «Non, dit-elle; mais je suis bien aise de l'avoir vue.» On lui dit combien elle est affectée de son peu d'émotion en la revoyant: «Oh! mon Dieu, dit-elle, qu'elle ne s'en fâche pas: je suis comme cela.» Sur tout ce qu'on lui demande, autre que l'objet de sa peine: «Ça m'est égal, dit elle, comme vous voudrez.» Elle croit qu'elle a besoin d'être seule à sa douleur, elle ne veut cependant pas voir les lieux qui lui rappellent son fils.» Je laisse aux habiles le soin de rechercher s'il n'y avait pas quelque affectation dans la douleur ainsi exprimée par l'ancienne élève de madame Campan. Il est difficile pourtant de n'en être pas touché. (P. R.)
Dans ce voyage, une violente tempête la tira de cette torpeur, par une commotion très forte. Il avait fait de l'orage précisément le jour de la mort de son fils. Lorsque, cette autre fois, le tonnerre éclata, elle l'écouta attentivement; ses éclats redoublant, elle eut une violente attaque de nerfs qui fut suivie d'un déluge de pleurs; et, de cet instant, elle reprit toutes ses facultés de souffrir et de sentir, et se livra à une douleur profonde qui, depuis, ne s'est jamais entièrement apaisée. Quoique je ne puisse continuer à rapporter ce qui la concerne qu'en empiétant sur le temps, je terminerai pourtant tout de suite ce récit. Arrivée dans les montagnes avec une petite cour très resserrée, elle s'efforça de se fuir elle-même, en épuisant ses forces par des marches continuelles. Presque toujours dans un état d'exaltation, elle parcourait les vallées des Pyrénées, gravissait les rochers, tentait les ascensions les plus difficiles, et ne semblait, m'a-t-on dit, occupée qu'à échapper à elle-même. Le hasard lui fit rencontrer à Cauterets M. Decazes, jeune alors, fort inconnu, et, comme la reine, sous le poids d'un regret douloureux. Il avait perdu sa jeune femme58, il était malade et accablé. Ces deux personnes se rencontrèrent et s'entendirent dans leurs larmes. Il est très vraisemblable que madame Louis, trop malheureuse pour observer des convenances qu'elle eût dû respecter, dans le rang où elle était placée, refusant son approche aux indifférents, fut plus accessible à un homme affligé comme elle. M. Decazes était jeune, d'une assez belle figure; l'oisiveté de la vie des eaux et les discours inconsidérés de la médisance attachèrent quelque importance à cette relation. La reine était trop hors d'un état ordinaire pour s'apercevoir de quoi que ce soit. Elle n'avait autour d'elle que des jeunes personnes dévouées, inquiètes de sa santé, et soigneuses de lui procurer le plus léger soulagement. Cependant des lettres furent écrites à Paris, et on y prononça quelques paroles légères sur la reine et M. Decazes.
Le roi Louis, à la fin de l'été, alla rejoindre sa femme dans le midi de la France. Il paraît que la vue de cette pauvre mère et du seul fils qui lui restait lui causèrent de l'attendrissement. L'entrevue fut affectueuse de part et d'autre. Les époux, qui, depuis longtemps, avaient cessé d'avoir entre eux aucun rapprochement, vécurent alors dans une complète intimité qui a produit la naissance de leur troisième fils59. Il est vraisemblable que, si Louis fût retourné sur-le-champ à la Haye, ce raccommodement aurait eu de longues suites; mais il revint avec sa femme à Paris, et son union blessa et inquiéta vivement madame Murat. Au moment de ce retour, j'ai souvent entendu dire à l'impératrice que sa fille était profondément touchée du chagrin de son mari, qu'elle répétait que, souffrant, attristé, il avait formé un nouveau lien avec elle, et qu'elle sentait qu'elle pouvait lui pardonner le passé. Mais madame Murat, du moins l'impératrice le croyait ainsi et sur des rapports assez certains, jeta de nouvelles inquiétudes dans l'esprit de son frère. Elle lui raconta, sans paraître les croire, les discours tenus sur les rencontres de la reine avec M. Decazes; elle poussa même son récit jusqu'à lui apprendre qu'on en concluait des soupçons sur les causes de sa nouvelle grossesse. Il n'en fallait pas tant pour ramener la jalouse défiance de Louis60. Je ne pourrais plus dire aujourd'hui s'il avait vu M. Decazes dans les Pyrénées, ou si seulement sa femme avait parlé de lui; car, comme elle ne mettait aucune importance à cette rencontre, elle racontait souvent, devant témoins, combien elle avait été touchée de cette conformité de douleur, et disait que, malgré sa propre peine, l'état de cet époux désolé lui avait fait pitié.
Note 60: (retour) M. Decazes fut placé par Louis Bonaparte lui-même auprès de madame Bonaparte la mère, dans un petit poste assez secondaire. On ne le voyait jamais à la cour, ni dans le grand monde. Qui lui eût dit alors que, quelques années après, il serait pair de France et favori de Louis XVIII?
Dans le même temps, l'impératrice, effrayée de l'état de maigreur de sa fille, craignant pour elle la fatigue d'un nouveau voyage et le climat de la Hollande, pressait souvent l'empereur, alors de retour, d'obtenir de son frère qu'il laissât sa femme accoucher à Paris. L'empereur l'obtint en effet, en l'ordonnant. Louis, mécontent, aigri, malheureux sans doute aussi de se voir forcé de retourner seul dans les tristes brouillards de son royaume, harcelé par son inquiétude naturelle, reprit ses soupçons et sa mauvaise humeur, dont il accabla sa femme de nouveau. Celle-ci eut d'abord assez de peine à les comprendre; mais, quand elle se vit en butte à de nouveaux outrages, quand elle comprit que l'on n'avait pas respecté son malheur, et qu'on l'avait crue capable d'une intrigue galante au moment où elle savait qu'elle n'avait aspiré qu'à mourir, elle tomba dans un complet découragement. Indifférente au présent, à l'avenir, à tous liens, à l'estime comme à la haine, elle voua à son mari un mépris que peut-être elle laissa trop voir, et elle ne pensa plus qu'à s'efforcer de multiplier les occasions de vivre séparée de lui. Tout ce que je raconte se passa dans l'automne de 1807; quand j'aurai gagné ce temps, je pourrai revenir encore sur quelques détails relatifs à cette malheureuse femme.
L'impératrice versa beaucoup de larmes sur la mort de son petit-fils. Outre la tendresse très vive qu'elle portait à cet enfant, qui annonçait un aimable caractère, elle voyait sa position ébranlée par cette mort. Les enfants de Louis lui paraissaient devoir réparer auprès de l'empereur le tort de sa stérilité, et ce terrible divorce qui était si souvent l'objet de son inquiétude, lui semblait devenir moins douteux après une pareille perte. Elle me confia ses émotions secrètes dans ce temps, et j'eus beaucoup de peine à rendre un peu de calme à ses esprits.
On se rappelle encore aujourd'hui l'impression que fit le beau discours de M. de Fontanes, qui sut si bien enchâsser ce malheur dans une des plus nobles et des plus remarquables descriptions des prospérités de Bonaparte61. Celui-ci avait ordonné que les drapeaux conquis dans cette campagne, et l'épée du grand Frédéric, fussent portés en grande pompe aux Invalides. Un Te Deum devait être chanté, un discours prononcé en présence des grands dignitaires, des ministres, du Sénat et des invalides eux-mêmes. La cérémonie, qui eut lieu le 17 mai 1807, fut imposante, et le discours de M. de Fontanes est un monument qui perpétuera pour nous le souvenir de ces nobles dépouilles, reprises, depuis, par leur premier possesseur. On admira comment l'orateur avait agrandi encore son héros en dédaignant d'insulter au vaincu, combien ses éloges portaient sur ce qui est vraiment héroïque. On ajoutait que ces louanges pourraient, à la rigueur, passer pour des conseils, et la soumission et la crainte étaient telles alors, que M. de Fontanes parut avoir déployé du courage.
Note 61: (retour) Ce discours et le trait qui le termine sont rapportés dans la première partie de cet ouvrage. Je n'ai pas cru devoir éviter cette répétition, car les nouveaux détails donnés ici sont intéressants. Je joins à ces détails, et pour faire mieux connaître encore l'intérieur du ménage du roi et de la reine de Hollande, la lettre suivante, écrite au roi par son frère et datée de Finckestein, le 4 avril 1807, un mois Vous êtes trop, vous, dans votre intérieur, et pas assez dans votre administration. Je ne vous dirais pas tout cela sans l'intérêt que je vous porte. Rendez heureuse la mère de vos enfants; vous n'avez qu'un moyen: c'est de lui témoigner beaucoup d'estime et de confiance. Malheureusement, vous avez une femme trop vertueuse; si vous aviez une femme coquette, elle vous mènerait par le bout du nez. Mais vous avez une femme fière, que la seule idée que vous puissiez avoir mauvaise opinion d'elle révolte et afflige. Il vous aurait fallu une femme comme j'en connais à Paris. Elle vous aurait joué sous jambe, et vous aurait tenu à ses genoux. Ce n'est pas ma faute, je l'ai souvent dit à votre femme.» Dans cette lettre, si remplie de ces traits de sagacité et de vulgarité que Napoléon portait dans l'appréciation des choses ordinaires de la vie, on remarquera l'identité de son jugement avec celui de l'auteur de ces Mémoires, sur la cause et le caractère des discordes conjugales qui les occupent. Le roi Louis est trop raide, trop austère, trop jaloux, sa femme n'a que les goûts naturels de la jeunesse et de l'imagination. Son mari la méconnaît, l'humilie, l'attriste et l'offense. Survient la mort du jeune prince, à peu près avant la mort de l'enfant: «Vos querelles avec la reine percent dans le public. Ayez donc, dans votre intérieur, ce caractère paternel et efféminé que vous montrez dans le gouvernement, et ayez dans les affaires ce rigorisme que vous montrez dans votre ménage. Vous traitez une jeune femme comme on mènerait un régiment... Vous avez la meilleure femme, et la plus vertueuse, et vous la rendez malheureuse. Laissez-la danser tant qu'elle veut, c'est de son âge. J'ai une femme qui a quarante ans; du champ de bataille, je lui écris d'aller au bal. Et vous voulez qu'une femme de vingt ans qui voit passer sa vie, qui en a toutes les illusions, vive dans un cloître, soit comme une nourrice toujours à laver son enfant! et ce malheur, également ressenti des deux parts, rapproche les époux par une douleur commune. Cette douleur se prolonge, et devient, pendant un temps, la pensée dominante de la reine et même de sa mère. Dans ses lettres, Napoléon se montre affligé, et bientôt ennuyé de leur constante tristesse. Il y a un mélange curieux d'une bonté affectueuse et d'une impérieuse personnalité dans la manière dont il les console, ou leur ordonne de se consoler. J'ai cité quelques-unes de ces lettres. En voici une autre, écrite de Friedland, le 16 juin 1807: «Ma fille, j'ai reçu votre lettre datée d'Orléans. Vos peines me touchent, mais je voudrais vous savoir plus de courage. Vivre, c'est souffrir, et l'honnête homme combat toujours pour rester maître de lui. Je n'aime pas à vous voir injuste pour le petit Napoléon-Louis, et envers tous vos amis. Votre mère et moi avions l'espoir d'être plus que nous ne sommes dans votre coeur. J'ai remporté une grande victoire le 14 juin. Je me porte bien et je vous aime beaucoup.» On voit combien ces jugements de l'empereur et de la dame du palais de Joséphine sont contradictoires avec l'opinion qui a prévalu sur la reine Hortense, et qui ne semble pas reposer uniquement sur des suppositions. (P. R.)
Dans la péroraison de ce discours, il représenta le héros entouré de la pompe de ses victoires, et la dédaignant pour pleurer un enfant.
Mais le héros ne pleura point. Il reçut d'abord une impression pénible de cette mort, dont il chercha à se débarrasser le plus tôt qu'il put. M. de Talleyrand m'a conté, depuis, que le lendemain du jour où il avait appris cette nouvelle, l'empereur causait d'un air fort dégagé, et qu'au moment où il allait donner audience aux grands de la cour de Varsovie qui venaient le complimenter sur cette perte, lui (M. de Talleyrand) fut obligé de l'avertir de prendre un maintien triste, en se permettant de lui reprocher sa trop grande insouciance, à quoi l'empereur répondit: «Qu'il n'avait pas le temps de s'amuser à sentir et à regretter, comme les autres hommes.»