CHAPITRE XXV.
1807.
Tracasseries de cour.--Société de M. de Talleyrand.--Le général Rapp.--Le général Clarke.--Session du Corps législatif.--Discours de l'empereur.--Fêtes du 15 août.--Mariage de Jérôme Bonaparte.--Mort de Le Brun.--L'abbé Delille.--M. de Chateaubriand.--Dissolution du Tribunat.--Voyage à Fontainebleau.
Quand l'empereur arriva à Paris, le 27 juillet 1807, j'étais encore à Aix-la-Chapelle, où je commençais à m'inquiéter de la disposition dans laquelle il serait revenu. J'ai dit que c'était le mal habituel de sa cour, à chacun de ses retours. Je ne pouvais guère m'en informer, car on n'osait livrer ses secrets à ses correspondants; ce fut donc seulement à mon arrivée que je connus quelques détails.
L'empereur rapportait un peu d'enflure de son inconcevable fortune. On s'aperçut promptement combien son imagination agrandissait encore l'espace qui se trouvait entre lui et tout autre personnage. De plus, il se montrait plus impatient que jamais contre ce qu'il appelait les propos du faubourg Saint-Germain. La première fois qu'il revit M. de Rémusat, il lui adressa des reproches pour n'avoir point donné, dans quelques lettres écrites au grand maréchal du palais Duroc, des détails sur les personnes de la société de Paris.
«Vous êtes à portée, lui disait-il, par vos relations, de savoir ce qui se dit dans nombre de salons. Il serait de votre devoir de m'en rendre compte. Je ne peux accepter les petites considérations qui vous retiennent.» À ces paroles, M. de Rémusat répondait qu'il retiendrait fort peu de choses, parce qu'il était tout naturel qu'on s'observât devant lui, et qu'il eût répugné à donner une si grave importance à des discours légers qui auraient entraîné des suites fâcheuses pour ceux qui les avaient proférés, souvent sans intention vraiment hostile. Alors l'empereur haussait les épaules, tournait le dos, et ensuite il disait à Duroc ou à Savary: «J'en suis bien fâché, mais Rémusat n'avancera guère, car il n'est point à moi comme je l'entends.»
On pourrait au moins conclure qu'un homme d'honneur, décidé à manquer sa fortune plutôt que de la payer par le sacrifice de sa délicatesse, aurait trouvé dans ce marché la certitude de se voir à l'abri des querelles qui suivent ce qu'on appelle, à la cour comme à la ville, des caquets. Mais il n'en était pas ainsi: Bonaparte n'aimait le repos pour personne, et il savait admirablement compromettre celui qui s'efforçait le plus de vivre en paix.
On se souvient que, durant le séjour de l'impératrice à Mayence, quelques-unes des dames de sa cour, madame de la Rochefoucauld en tête, s'étaient permis de blâmer assez amèrement la guerre de Prusse, de plaindre le prince Louis, et surtout cette belle reine si durement insultée. L'impératrice, mécontente de toutes ces libertés, les avait écrites à son époux, en lui demandant instamment de ne jamais laisser connaître qu'elle l'en eût entretenu. Elle le confia à M. de Rémusat, qui lui en fit quelques reproches, mais lui en garda le secret. M. de Talleyrand, quand il rejoignit l'empereur, lui raconta aussi ce qui s'était dit à Mayence, plutôt dans l'intention de l'amuser que par un projet d'hostilité contre la dame d'honneur, qui ne lui déplaisait ni ne lui plaisait. Bonaparte rapporta donc un assez grand fonds de mauvaise humeur contre elle, et, la première fois qu'il la vit, il lui reprocha ses opinions et ses discours avec sa violence accoutumée. Madame de la Rochefoucauld, assez troublée d'une scène qu'elle n'attendait point, nia, faute de meilleure excuse, tout ce dont on l'accusait. L'empereur la poursuivit par des paroles positives, et, lorsqu'elle lui demanda qui avait fait ce beau rapport, il nomma sur-le-champ M. de Rémusat. À ce nom, madame de la Rochefoucauld fut atterrée. Elle avait assez d'amitié pour mon mari et pour moi, elle croyait avec raison pouvoir se fier à notre discrétion, et souvent elle nous avait livré ses secrètes pensées. Elle éprouva donc une extrême surprise et un juste mécontentement, d'autant qu'elle était elle-même sincère personne, et incapable pour son compte de cette bassesse dont on lui montrait mon mari coupable.
Prévenue de cette manière, elle se garda bien de chercher une explication; mais elle prit avec M. de Rémusat une contenance froide et gênée, dont pendant longtemps mon mari ne put deviner la cause. Quelques mois plus tard, seulement, des circonstances relatives au divorce ayant amené des conversations entre madame de la Rochefoucauld et nous, elle interrogea mon mari sur ce que je viens de raconter, et elle fut éclairée sur la vérité de cette aventure. Quand elle put parler en liberté à l'impératrice, celle-ci se garda bien de la détromper, et laissa flotter les soupçons sur mon mari, ajoutant seulement que M. de Talleyrand pouvait en avoir dit plus que lui. Madame de la Rochefoucauld était amie assez intime de M. de Ségur, grand maître des cérémonies; elle lui confia sa peine, et cela jeta quelque froideur entre lui et nous, en même temps que cela dressa aussi M. de Ségur contre M. de Talleyrand. La finesse quelquefois amère de ses railleries liguait encore contre lui tous les gens médiocres, aux dépens desquels il s'amusait impitoyablement. Ils s'en sont vengés dès qu'ils l'ont pu. L'empereur ne borna point ses reproches aux personnes de sa cour; il se plaignait aussi de la haute société de Paris. Il reprocha à M. Fouché de n'avoir point exercé une surveillance exacte; il exila des femmes, fit menacer des gens distingués, et insinua que, pour éviter les suites de son courroux, il fallait du moins réparer les imprudences commises, par des démarches qui prouveraient qu'on reconnaissait sa puissance. À la suite de ces provocations, un grand nombre de personnes se crurent obligées de se faire présenter; quelques-unes saisirent le prétexte de leur sûreté, et la pompe de sa cour en fut augmentée.
Comme il était dans son goût de marquer toujours sa présence par une agitation particulière, il n'épargna pas non plus sa famille. Il gronda sévèrement, quoique fort inutilement, sa soeur Pauline sur ses galanteries accoutumées, que le prince Borghèse voyait, au reste, ou voulait paraître voir, avec indifférence. Il ne dissimula point à sa soeur Caroline qu'il n'ignorait pas non plus les mouvements secrets de son ambition. Celle-ci supporta avec son habileté éprouvée une inévitable bourrasque, l'amenant peu à peu à reconnaître qu'elle n'était pas bien coupable, avec le sang qui coulait dans ses veines, de désirer une élévation supérieure, et prenant soin d'environner sa justification de toutes ses séductions accoutumées. Quand il eut ainsi réveillé tout son monde, comme il le disait lui-même, satisfait d'avoir excité cette petite terreur, il parut oublier ce qui s'était passé, et reprit son train de vie ordinaire.
M. de Talleyrand, qui revint après lui, témoigna à M. de Rémusat un grand plaisir à le retrouver. Ce fut alors qu'il prit l'habitude de venir me voir assez souvent, et que notre liaison commença à être plus intime. Je me souviens que d'abord, malgré la disposition affectueuse que sa bienveillance m'inspirait, et malgré l'extrême plaisir que me procurait sa conversation, j'éprouvai, pendant, un assez long temps, un peu d'embarras en sa présence. M. de Talleyrand avait la réputation méritée d'un homme de beaucoup d'esprit; il était un très grand personnage; mais on disait que son goût était difficile, son humeur un peu moqueuse. Ses manières toujours soigneusement polies tiennent les personnes auxquelles il s'adresse dans une situation un tant soit peu inférieure. Cependant, comme les usages de la société, en France, donnent toujours importance et liberté aux femmes, elles sont encore maîtresses, avec M. de Talleyrand, qui les aime et ne s'en défie point, de rapprocher les rangs. Mais beaucoup d'entre elles ne l'ont pas fait à son égard. Le désir de lui plaire les a souvent subjuguées. Elles vivent près de lui dans une sorte de servage, qu'on exprimerait fort bien par cette phrase ordinaire dans le monde, en disant qu'elles l'ont beaucoup gâté. Enfin, comme il est peu confiant, blasé sur une infinité de choses, indifférent à nombre d'autres, difficilement ému, qui veut le conquérir, le fixer ou seulement l'amuser, entreprend un travail difficile.
Tout ce que je savais de lui, et ce que je découvrais en le fréquentant, me mettait à la gêne devant lui. J'étais touchée de son amitié, je n'osais le lui dire; je craignais de l'entretenir des préoccupations habituelles de mon âme, parce que mes sentiments devaient, dans mon idée, exciter sa raillerie. Je ne lui adressais aucune question sur ses affaires ou sur les affaires, pour qu'il ne m'accusât d'aucune curiosité. Un peu tendue devant lui, je tenais mon esprit en haleine, quelquefois de manière à éprouver une fatigue réelle. Je l'écoutais bien attentivement, afin, si je ne pouvais toujours lui bien répondre, de lui procurer au moins le plaisir d'être bien entendu; car ma petite vanité était satisfaite, j'en conviens, du goût qu'il paraissait prendre pour moi. Quand j'y pense aujourd'hui, je trouve que c'était une plaisante chose que l'état d'angoisse et de plaisir que j'éprouvais lorsque les deux battants de ma chambre s'ouvraient, et qu'on m'annonçait: «Le prince de Bénévent.» Quelquefois, je suais à grosses gouttes des efforts que je faisais pour rendre mes paroles toutes piquantes, et sans doute, comme il arrive toujours quand on se contraint, j'étais sûrement moins aimable qu'en m'abandonnant à mon naturel; car on conserve ainsi du moins tous les avantages que donnent le vrai et l'accord de la parole, du geste et du maintien. Habituellement sérieuse, et disposée aux émotions vives, je cherchais à me contraindre pour répondre à cette légèreté avec laquelle il passait d'un sujet à un autre. Foncièrement bonne femme, ennemie des discours malicieux, j'avais toujours un sourire de commande aux ordres de tous ses bons mots. Il commença donc par exercer sur moi son empire accoutumé, et, si notre liaison eût duré sur ce ton, je ne lui aurais apparu que comme une femme de plus grossissant cette espèce de cour qui l'environnait, et qui s'évertuait à applaudir à ses faiblesses, à encourager les mauvaises parties de son caractère. Sans doute il eût fini par s'éloigner de moi, parce que j'aurais fait moins habilement un métier qui me convenait si peu. Je dirai plus tard le douloureux événement qui remit mon esprit dans son état naturel, et qui me donna occasion de lui vouer l'attachement sincère que je lui ai toujours conservé. On ne tarda point à la cour à s'apercevoir de cette nouvelle intimité. L'empereur n'en témoigna d'abord nul mécontentement. M. de Talleyrand n'était pas sans crédit sur lui: les opinions qu'il énonça, en parlant de M. de Rémusat, nous furent utiles, et nous nous aperçûmes, à quelques paroles, que notre considération personnelle avait gagné. L'impératrice, à peu près craintive de tout, me caressa davantage, pensant que je pourrais servir ses intérêts auprès de M. de Talleyrand. Les ennemis qu'il avait à la cour eurent les yeux sur nous; mais, comme il était puissant, on nous témoigna de plus grands égards. Sa société nombreuse commença à regarder avec curiosité un homme simple, doux, habituellement silencieux, jamais flatteur, incapable d'intrigue, dont M. de Talleyrand louait l'esprit et paraissait rechercher la conversation. On examina aussi cette petite femme de vingt-sept ans, médiocrement jolie, froide et réservée dans le monde, que rien d'éclatant ne dénonçait, dévouée aux habitudes d'une vie pure et morale, et qu'un si grand personnage s'amusait à mettre en évidence. Il aura fallu vraisemblablement que M. de Talleyrand, s'ennuyant à cette époque, ait trouvé quelque chose de nouveau, et peut-être de piquant, à gagner les affections de deux personnes si étrangères au cercle des idées qui l'avaient dirigé dans sa vie; que, fatigué de l'état de contrainte où il lui fallait vivre, la sûreté de notre commerce l'ait quelquefois soulagé, et que, peu à peu, les sentiments très dévoués que nous lui avons hautement témoignés, quand sa disgrâce ébranla toute notre position, aient fait une amitié solide d'une liaison qui ne lui parut d'abord qu'un amusement assez neuf pour lui. Alors, attirée davantage dans sa maison, que nous ne fréquentions point auparavant, je fis connaissance avec une portion de la société que je n'avais guère connue. On voyait chez M. de Talleyrand un monde énorme: beaucoup d'étrangers qui le courtisaient attentivement, des hommes de toute sorte, des grands seigneurs de l'ancien ordre de choses, des nouveaux, assez étonnés de se rencontrer; des gens marquant par une célébrité quelle qu'elle fût, laquelle ne marchait pas toujours avec une bonne réputation; des femmes connues aussi de cette manière, dont il faut dire que peut-être il avait été plus souvent l'amant que l'ami, et qui conservaient avec lui le genre de relation qui était le plus de son goût. Dans son salon, on voyait d'abord sa femme, dont la beauté s'effaçait de jour en jour, par suite d'un excessif embonpoint. Elle était toujours richement parée, occupant de droit le haut bout du cercle, mais à peu près étrangère à tout le monde. M. de Talleyrand ne semblait jamais s'apercevoir de sa présence; il ne lui parlait point, l'écoutait encore moins, et, je le pense, souffrait intérieurement, mais avec résignation, le poids dont sa faiblesse l'avait chargé par cet étrange mariage. Elle allait peu à la cour; l'empereur la recevait mal; on ne l'y comptait pour rien; il ne passait pas par la tête de M. de Talleyrand de s'en plaindre, ni de se soucier des distractions qu'on l'accusait de chercher à l'ennui de son oisiveté, en accueillant les soins de quelques étrangers. Bonaparte en plaisantait quelquefois M. de Talleyrand, qui répondait avec insouciance et laissait tomber la conversation.
Madame de Talleyrand avait coutume de prendre en aversion tous les amis, ou amies, de son mari. Il est vraisemblable qu'elle ne fit aucune exception en ma faveur; mais je me tins toujours avec elle dans la réserve d'une telle politesse, je me mêlai si peu de son intérieur, que je ne me trouvai dans aucun contact avec elle. Je vis dans ce même salon quelques vieilles amies de M. de Talleyrand, qui commencèrent à m'examiner avec une curiosité qui m'amusa: la duchesse de Luynes, la princesse de Vaudemont, toutes deux excellentes, l'aimant solidement, vraies avec lui, et qui me traitèrent fort bien, parce qu'elles s'aperçurent que ma liaison était très simple et dépourvue d'intrigue; la vicomtesse de Laval, plus inquiète, assez malveillante, et qui, je crois, me jugea un peu sévèrement; la princesse de Lieskiewitz, soeur du prince Poniatowski. Celle-ci venait de faire connaissance avec M. de Talleyrand à Varsovie, et l'avait suivi à Paris. La pauvre femme, malgré ses quarante-cinq ans et un oeil de verre, avait le malheur d'éprouver un sentiment passionné pour lui, dont il se montrait fatigué, et qui la tenait éveillée sur ses moindres préférences. Il se pourrait bien qu'elle m'ait fait l'honneur d'un peu de jalousie. Plus tard, la princesse de X... éprouva la même infirmité, car c'en était une réelle d'avoir de l'amour pour M. de Talleyrand. On rencontrait là encore la duchesse de Fleury, fort spirituelle, qui avait rompu, par un divorce, son mariage avec M. de Montrond76; mesdames de Bellegarde, qui n'avaient dans le monde d'autre importance que celle d'une grande liberté de conversation; madame de K...., que M. de Talleyrand soignait, pour conserver une bonne relation avec le grand écuyer; madame de Brignole, dame du palais, Génoise aimable et très élégante dans toutes ses habitudes; madame de Souza, qui avait été d'abord madame de Flahault, femme d'esprit, liée dans sa première jeunesse à M. de Talleyrand, conservant son amitié, auteur de plusieurs jolis romans, et femme, à cette époque, de M. de Souza, qui avait été ambassadeur de Portugal; enfin toutes les ambassadrices, les princesses étrangères qui venaient à Paris, et un nombre infini de tout ce que l'Europe offrait de distingué.
Note 76: (retour) Ce Montrond est un joueur de profession, d'un esprit très piquant, amusant M. de Talleyrand, et nuisant, par son intimité, à sa considération; toujours en opposition au gouvernement, exilé par l'empereur, et que M. de Talleyrand défendit avec une obstination qui eût mérité d'être mieux appliquée.La duchesse de Fleury est morte après avoir repris son nom de jeune fille, et se faisant appeler: la comtesse Aimée de Coigny. C'est pour elle qu'André Chénier a fait l'ode à la Jeune Captive. (P. R.)
Je m'amusais assez de cette espèce de lanterne magique. Cependant, comme mon instinct m'avertissait que je n'y pourrais former aucune liaison, j'y conservais toujours le ton de la cérémonie, et j'aimais beaucoup mieux voir M. de Talleyrand au simple coin de mon feu. Ma société, à moi, fut un peu surprise de l'y voir arriver plus souvent; je puis dire même que quelques-uns de mes amis s'en inquiétèrent. Il inspirait généralement de la défiance. Lancé dans de grandes affaires, il pouvait se trouver exposé, et nous perdre facilement à sa suite. Nous ne partagions pas trop, peut-être pas assez, cette prévoyance de quelques personnes. La place de premier chambellan mettant M. de Rémusat en rapport avec lui, il nous était commode que cette relation fût agréable; nous n'entrions dans aucune affaire sérieuse; nous ne pensions pas à tirer parti de son crédit. Les gens désintéressés sont sujets à se tromper sur ce point. Ils croient qu'on doit deviner, ou voir du moins, ce qui se passe au dedans d'eux, et, parce qu'ils ne mettent aucune complication dans leur conduite, ils ne prévoient pas qu'on leur en supposera le projet. C'était une vraie faute de conserver alors la prétention d'être jugé ce qu'on est réellement.
Quand l'empereur retrouva à Saint-Cloud le second enfant de Louis, il le caressa assez affectueusement, et l'impératrice recommença à concevoir l'espérance qu'il pourrait bien voir dans celui-ci, comme dans l'autre, un héritier. Frappé de la promptitude avec laquelle ce jeune enfant avait été enlevé, il fit ouvrir un concours pour les recherches sur la maladie appelée le croup, promettant un prix de douze mille francs. Cela fit paraître quelques ouvrages utiles.
La pacification de l'Europe ne ramena point d'abord toute l'armée en France. Premièrement, le roi de Suède, entraîné par les séductions du gouvernement anglais, et malgré l'opposition de sa nation, dénonça la rupture de son armistice avec nous. Treize jours après la signature de celui de Tilsit, il se fit une petite guerre partielle en Poméranie. Le maréchal Mortier commanda cette expédition; il entra dans Stralsund, et força le roi de Suède à s'embarquer et à fuir. Les Anglais envoyèrent une flotte considérable dans la Baltique, et, ayant attaqué le Danemark, ils firent le siège de Copenhague, dont ils parvinrent un peu plus tard à se rendre maîtres. Ces divers événements furent consignés dans le Moniteur, avec des notes où les Anglais furent attaqués comme de coutume, et les aberrations d'esprit du roi de Suède furent dénoncées à l'Europe77.
En parlant des subsides que le gouvernement anglais donnait aux Suédois pour entretenir la guerre, l'empereur, dans ces notes, s'exprime en ces termes: «Braves et malheureux Suédois, voilà un argent qui vous cause bien des maux! Si l'Angleterre devait payer le tort qu'elle fait à votre commerce, à votre honneur, le sang qu'elle vous a coûté, qu'elle vous coûte! Mais vous le sentez, il faut vous plaindre d'avoir perdu tous vos privilèges, votre considération, et de vous trouver sans défense et sans organes, soumis aux fantaisies d'un prince malade.»
Le général Rapp78 fut laissé à Danzig en qualité de gouverneur avec une garnison. Il était fort brave et fort brave homme; un peu soldat dans toutes ses manières, dévoué, franc, assez indifférent à ce qui se passait autour de lui, à tout ce qui n'avait point rapport à l'ordre qu'on lui donnait. Il a servi son maître avec beaucoup d'attachement; il a failli se faire tuer pour lui plus d'une fois, sans s'être imaginé d'examiner le moins du monde quelles qualités et quels vices composaient son caractère.
L'empereur se crut obligé de soutenir aussi la nouvelle constitution établie en Pologne par le roi de Saxe, d'une garnison considérable qui fut jointe à celle des Polonais. Le maréchal Davout eut le commandement de ce cantonnement. En laissant ainsi ses troupes en Europe, Bonaparte imposait à ses alliés, tenait le soldat en haleine et ménageait la France, qui aurait souffert de la présence de tant d'hommes armés ramenés dans son sein. Sa politique envahissante le forçait de demeurer toujours prêt; d'ailleurs, pour que l'armée fût complètement à lui, il était important de la tenir loin de ses foyers. Il parvint parfaitement à la dénaturer, de manière qu'elle lui fût dévouée sans aucune réserve, qu'elle perdît tout souvenir national, et qu'elle ne connût plus que son chef, la victoire, et cet esprit de rapine qui, pour le soldat, décore tous les dangers. Elle amassa peu à peu, sur cette patrie qu'elle ne connaissait plus, ces haines et ces vengeances qui excitèrent la croisade européenne dont nous avons été victimes en 1813 et 1814.
À son retour, l'empereur fut environné de flatteries nouvelles. On s'épuisa à chercher des formules de louanges, qu'il écoutait avec une supériorité dédaigneuse. On ne peut guère douter cependant que cette indifférence ne fût affectée, car il aimait la louange dans quelque bouche qu'elle fût, et même on l'a vu plus d'une fois s'en montrer dupe. Il est des hommes qui ont eu sur lui une sorte de crédit, tout simplement parce qu'ils étaient inépuisables dans leurs compliments. Une admiration soutenue, même exprimée un peu niaisement, avait toujours du succès.
Le 10 août, il fit annoncer au Sénat l'élévation de M. de Talleyrand à la dignité de vice-grand électeur, et du maréchal Berthier à celle de vice-grand connétable. Le général Clarke remplaça le second au ministère de la guerre, et y trouva l'occasion de développer encore plus que par le passé cette dévotieuse admiration dont je parle. La préoccupation habituelle de l'empereur sur toutes les matières de la guerre, l'intelligence que le major général de l'armée Berthier y apportait, l'administration solide du général Dejean, ministre du matériel, ne rendaient pas nécessaire chez M. Clarke une étendue de talent dont il n'eût guère été capable. Exact, intègre, complètement soumis, il suffisait à ce qu'on exigeait de lui. MM. de Champagny et Cretet obtinrent les deux ministères dont j'ai parlé, et le conseiller d'État Régnault fut secrétaire d'État de la famille impériale.
Cependant, on apprenait chaque matin de nouvelles promotions militaires, des distributions de récompenses, des créations de places, enfin tout ce qui tient l'ambition, l'avidité et la vanité en haleine. Le Corps législatif s'ouvrit. M. de Fontanes, nommé président comme de coutume, prononça, comme de coutume aussi, un noble discours sur la situation vraiment radieuse de la France. Un nombre infini de lois régulatrices furent portées à la sanction de cette assemblée, un budget qui annonçait un état de finances florissant, et enfin le tableau des travaux de tout genre ordonnés, ou entrepris, ou terminés, sur tous les points de l'empire. L'argent des contributions levées sur l'Europe payait tout, et la France se voyait incessamment embellie sans la moindre augmentation de ses impôts. L'empereur, parlant au Corps législatif et s'adressant aux Français, leur rendait compte de ses victoires, parlait de 5179 officiers et de 123 000 sous-officiers et soldats faits prisonniers dans cette guerre, de la conquête entière de la Prusse, de ses soldats campés sur les bords de la Vistule, de la chute de la puissance anglaise, qu'il annonçait devoir être la suite de tant de succès, et finissait par donner une marque de sa satisfaction à cette nation qui l'avait si fidèlement servi, pour lui amasser tant de triomphes. «Français, disait-il, je suis content, vous êtes un bon et grand peuple.»
Cette ouverture du Corps législatif faisait toujours une belle cérémonie. La salle en avait été décorée avec luxe, les costumes des députés étaient brillants, ceux de la cour qui environnait l'empereur magnifiques, et lui, ce jour-là, resplendissait d'or et de diamants. Quoiqu'il mît toujours un peu de précipitation dans tout cérémonial, cependant la pompe qu'il aimait remplaçait assez bien cette dignité qui manquait, faute de calme, à presque toutes les scènes d'apparat. Bonaparte dans une cérémonie, marchant vers le trône qu'on lui avait préparé, semblait toujours s'y élancer. Ce n'était point un souverain légitime qui prenait paisiblement le siège royal dont il eût reçu le legs du droit de ses ancêtres; mais un maître puissant qui semblait, chaque fois qu'il plaçait la couronne sur sa tête, se rappeler la devise italienne qu'il avait prononcée une fois à Milan: Gare à qui voudra la toucher!
Ce qui déparait Bonaparte, lorsqu'il se trouvait ainsi dans une évidence de ce genre, c'était le vice habituel de sa prononciation. Ordinairement, il faisait rédiger le discours qu'il voulait prononcer; c'était, je crois, M. Maret le plus souvent, quelquefois M. Vignaud, ou même M. de Fontanes qui s'en chargeaient. Après, il essayait de l'apprendre par coeur, mais il y réussissait peu, la moindre contrainte lui étant insupportable. Il se décidait toujours en définitive à lire son discours, qu'on avait soin de lui copier en très gros caractères, car il avait très peu l'habitude de lire une écriture, et n'aurait rien compris à la sienne. Ensuite, il se faisait apprendre à prononcer les mots; mais il oubliait, en parlant, la leçon qu'il avait reçue, et, d'un son de voix un peu sourd, d'une bouche à peine ouverte, il lisait ses paroles avec un accent encore plus étrange qu'étranger, qui avait quelque chose de désagréable, et même de vulgaire. J'ai souvent entendu dire à un grand nombre de personnes qu'elles ne pouvaient se défendre d'une impression pénible en l'écoutant parler en public. Ce témoignage irrécusable, donné par son accent, de son étrangeté à l'égard de la nation, frappait l'oreille et la pensée désagréablement. J'ai moi-même éprouvé quelquefois cette sensation involontaire.
Le 15 août, les fêtes furent magnifiques. Dans l'intérieur du palais, la cour, étincelante de pierreries, assista au concert et au ballet qui le suivit. Les salons des Tuileries étaient remplis d'une foule éclatante et toute dorée; les ambassadeurs et les plus grands seigneurs de toute l'Europe, des princes, plusieurs rois qui, tout nouveaux qu'ils étaient, apparaissaient avec un éclat propre à rehausser celui d'une fête; des femmes brillantes de parure et de beauté; les premiers musiciens du monde, tout ce que les ballets de l'Opéra offraient de plus gracieux, un festin splendide, composaient une pompe tout à fait orientale.
Des jeux publics et des réjouissances furent accordées à la ville de Paris. Ses habitants, naturellement joyeux quand ils sont rassemblés, empressés de courir là où l'on est sûr de trouver du monde, se pressaient dans les rues, aux illuminations, autour des feux d'artifice, et montraient partout une gaieté inspirée par le plaisir et la beauté de la saison. Nulle part on n'entendait des cris à la louange de l'empereur. Il ne semblait pas qu'on pensât à lui en jouissant des amusements qu'il procurait; mais chacun en prenait sa part avec son caractère et sa disposition personnelle, et ce caractère et cette disposition font des Français le peuple le plus léger, peut-être, mais le plus aimable du monde. J'ai vu des Anglais assister à ces réjouissances, et s'étonner du bon ordre, de la franche gaieté, de l'accord qui s'établit et se communique à pareil jour entre toutes les classes des citoyens. Chacun, occupé de son divertissement, ne cherche point à nuire à celui du voisin; nulle querelle, aucune impatience, point d'ivresse dégoûtante et dangereuse. Des femmes, des enfants se trouvent impunément au milieu d'une foule, et s'y voient ménagés. On s'aide pour s'amuser en commun; on se fait part de son plaisir sans se connaître; on chante ou on rit ensemble, sans s'être jamais vu. À de telles journées, un roi peu attentif pourrait facilement se tromper. Cette hilarité, toute de tempérament, éveillée passagèrement par des objets extérieurs, peut être prise pour l'expression des sentiments d'un peuple heureux et attaché. Mais, si les souverains destinés à régner sur les Français tiennent à ne point s'abuser, c'est bien plus leur conscience qu'ils interrogeront que les cris populaires, pour savoir s'ils inspirent l'amour, et s'ils donnent du bonheur à leurs sujets. Au reste, la flatterie des cours est encore admirable à cet égard. Combien n'ai-je pas vu de gens venant conter à l'empereur ce mouvement animé du peuple dans les lieux publics de Paris, et le lui présenter comme le témoignage de sa reconnaissance! Je n'oserais pas dire qu'il ne s'y laissa pas quelquefois tromper. Le plus souvent, cependant, il ne s'en montrait point ému. Bonaparte ne recevait guère de communication des autres, et particulièrement la joie lui était si étrangère!
Dans ce mois d'août, on vit arriver à la cour une assez grande quantité de princes d'Allemagne. Quelques-uns venaient pour voir l'empereur, d'autres pour solliciter quelque faveur, ou quelque liberté utile à leurs petits États. Le prince primat de la confédération du Rhin arriva à cette époque; il devait faire la célébration du mariage de la princesse Catherine de Wurtemberg. Celle-ci arriva le 21 août. Elle était, je crois, âgée d'à peu près vingt ans; son visage était agréable; son embonpoint, un peu fort, semblait annoncer qu'elle tiendrait de son père, qui était si gros, qu'il ne pouvait s'asseoir que sur des sièges particuliers, et qu'il mangeait toujours sur une table qu'on cintrait de manière que, pour s'en approcher, il pût introduire son ventre dans le demi-cercle qu'on avait pratiqué. Ce roi de Wurtemberg, homme de beaucoup d'esprit, passait pour le plus méchant prince de l'Europe. Ses sujets le détestaient; on a dit même qu'ils avaient tenté de se défaire de lui plusieurs fois. Il est mort aujourd'hui.
Le mariage de cette princesse et du roi de Westphalie79 se fit aux Tuileries, avec une grande magnificence. La cérémonie civile se passa dans la galerie de Diane, comme celle du mariage de la princesse de Bade, et, le dimanche 23, la célébration se fit à huit heures du matin dans la chapelle des Tuileries, en présence de toute la cour.
Le prince et la jeune princesse de Bade étaient venus aussi à Paris. Nous la trouvâmes embellie; l'empereur n'en parut plus occupé; je parlerai d'elle un peu plus bas. Le roi et la reine de Hollande arrivèrent à la fin d'août. Ils paraissaient en bonne intelligence, mais tristes encore de la perte qu'ils avaient faite. La reine était fort maigre, souffrante d'un commencement de grossesse. Elle ne fut pas demeurée un peu de temps à Paris que l'on recommença à jeter des semences d'inquiétude dans l'esprit de son époux. On ne craignit pas, comme je l'ai dit déjà, de noircir la vie que cette malheureuse femme avait menée aux eaux; son malheur, les larmes qu'elle répandait encore, son air abattu, l'état de sa santé ne purent désarmer ses ennemis. Elle racontait souvent les courses qu'elle avait faites dans les montagnes, et le soulagement que le spectacle de cette sauvage nature avait apporté à ses maux. Elle disait la rencontre qu'elle avait faite du jeune M. Decazes, le désespoir dans lequel il paraissait plongé, la pitié qu'il lui avait faite. Ses récits étaient simples et naïfs; la calomnie s'en empara, et l'on réveilla l'esprit soupçonneux de Louis. Il éprouvait le désir naturel, mais un peu personnel, de ramener sa femme et son fils en Hollande; madame Louis montrait toute la soumission qu'il exigeait; mais l'impératrice, effrayée de l'état de dépérissement de sa fille, fit faire des consultations de médecins qui tous déclarèrent que le climat hollandais pouvait encore altérer la santé d'une femme grosse dont la poitrine s'attaquait un peu. L'empereur décida que, jusqu'à nouvel ordre, il garderait près de lui sa belle-fille et son jeune enfant. Le roi se soumit avec mécontentement, et sut très mauvais gré à sa femme d'une décision qu'elle n'avait point sollicitée, mais qui, je le crois, au fond, satisfaisait ses secrets désirs, et l'accord disparut de ce ménage. Madame Hortense, véritablement offensée cette fois du retour des soupçons jaloux de son mari, sentit mourir pour jamais l'intérêt qu'il lui inspirait de nouveau, et elle le prit alors dans une véritable haine: «De cette époque, m'a-t-elle dit souvent, j'ai compris que mes malheurs seraient sans remède; je regardai ma vie comme entièrement détruite; j'eus en horreur les grandeurs, le trône; je maudis souvent ce que tant de gens appelaient ma fortune; je me sentis étrangère à toutes les jouissances de la vie, privée de toutes ses illusions, à peu près morte à tout ce qui se passait autour de moi.»
Vers ce temps, l'Académie française perdit deux de ses membres les plus distingués: le poète le Brun, qui a laissé de belles odes et la réputation d'un talent très poétique; M. Dureau de la Malle, traducteur estimé de Tacite, homme d'esprit, ami intime de l'abbé Delille. Celui-ci vivait paisiblement, jouissant d'une fortune médiocre, entouré d'amis, recherché de la société, et abandonné à son repos et à la liberté par l'empereur lui-même, qui avait renoncé à le conquérir. Il publiait de temps en temps quelques-uns de ses ouvrages et recueillait dans la bienveillance qu'on leur témoignait le prix de son aimable caractère, et d'une vie douce qu'aucune pensée amère, qu'aucune action hostile n'avait troublée. M. Delille, professeur au Collège de France, recevait les appointements d'une chaire de littérature que le poète Legouvé faisait pour lui. C'était le seul don qu'il eût voulu accepter de Bonaparte. Il s'attachait à conserver un souvenir honorable de celle qu'il appelait sa bienfaitrice80. On savait qu'il composerait un poème où il parlerait d'elle, du roi, des émigrés; personne ne lui en savait mauvais gré. Un gouvernement toujours assez jaloux d'effacer de tels souvenirs, les respectait en lui, et n'eût osé s'entacher de la honteuse persécution d'un vieillard aimable, reconnaissant et si généralement aimé.
Les deux places vacantes à l'Académie occupèrent un moment les salons de Paris. On parla quelque peu de M. de Chateaubriand. L'empereur était aigri contre lui, et le jeune écrivain, marchant dans une ligne qui lui donnait de la célébrité, l'appuyait sur un parti et ne lui faisait point cependant courir de vrais dangers, se maintenait dans une opposition qui s'accrut de la mauvaise humeur qu'elle inspira à l'empereur. L'Académie française, assez imbue alors des principes d'une incrédulité un peu révolutionnaire, et surtout philosophique à la manière du siècle dernier, se dressait aussi contre le choix d'un homme qui avait pris un étendard religieux pour bannière de son talent. Cependant les personnes qui le fréquentaient disaient que les habitudes de sa vie n'étaient pas tout à fait en harmonie avec les préceptes dont il ornait ses compositions. On lui reprochait un orgueil excessif. Les femmes, exaltées par la nature de son talent, sa manière un peu étrange, sa belle figure, sa réputation, le soignaient à l'envi, et il ne se montrait nullement insensible à leurs avances. Cette vanité extrême, cette opinion qu'il avait de lui-même ont fait croire encore que, si l'empereur l'eût un peu caressé, il aurait pu parvenir à se l'acquérir en mettant seulement au marché le prix très élevé dont son amour-propre eût voulu qu'on payât son dévouement81.
Note 81: (retour) Il continuait à publier dans les journaux des fragments de l'itinéraire de son voyage qu'on lisait avec empressement. L'esprit de parti s'accordait avec le goût pour les accueillir. C'était une petite guerre qu'il faisait à Bonaparte et qui déplaisait à celui-ci, comme toute espèce d'opposition.
Les travaux du Corps législatif continuaient en silence; il ratifiait peu à peu toutes les lois émanées du conseil d'État, et l'organisation administrative du pouvoir de l'empereur s'achevait sans trouver d'opposition. Certain par la force de son propre génie, par l'habileté éprouvée des membres de ce conseil d'État, de régir la France avec cette apparence légale qui la réduisait au silence et qui plaisait à son esprit naturellement ami de l'ordre, ne voyant dans les restes du corps nommé le Tribunat qu'un foyer d'opposition qui, toute faible qu'elle était, pouvait le gêner quelquefois, il résolut d'en achever la destruction déjà fort avancée par la diminution du nombre de ceux qui le composaient, diminution opérée sous le Consulat82. Il fit donc rendre par le Sénat un sénatus-consulte qui faisait passer tous les tribuns dans le Corps législatif, et aussitôt la session de celui-ci fut terminée. Les discours tenus à la dernière séance du Tribunat sont assez remarquables. On s'étonne que des hommes consentent à se jouer mutuellement cette espèce de comédie les uns aux autres, et pourtant il faut avouer que l'habitude faisait que tout cela ne frappait plus beaucoup. D'abord M. Bérenger, le conseiller d'État, parut avec quelques-uns de ses collègues, et, commençant par rappeler tous les services que le Tribunat avait rendus à la France, il dit ensuite que la nouvelle décision donnerait au Corps législatif la plénitude d'une importance qui garantit les droits nationaux. Le président répond, pour le Tribunat tout entier, que cette détermination est reçue avec respect et confiance par chacun de ses membres, qui en comprennent parfaitement les avantages positifs. Ensuite un tribun (M. Carrion-Nisas) fait la motion de composer une adresse dans laquelle on remerciera l'empereur des témoignages d'estime et de bienveillance qu'il a bien voulu donner au Tribunat; et, ajoutant qu'il se croit l'interprète des coeurs de chacun de ses collègues, il propose de porter au pied du trône, pour dernier acte d'une honorable existence, une adresse qui frappe les peuples de cette idée politique, que les tribuns ont reçu l'acte du Sénat sans regrets, sans inquiétudes pour la patrie, et que leurs sentiments d'amour pour le monarque vivront éternellement en eux. Cette proposition fut adoptée à l'unanimité. Le président du Tribunat, Fabre de l'Aude, fut nommé sénateur.
Dans ce temps, l'empereur organisa la cour des comptes, et sa mauvaise humeur contre M. Barbé-Marbois étant passée, il le rappela et lui donna la présidence de cette cour.
Ce fut dans le mois de septembre que l'empereur d'Autriche se remaria avec sa cousine germaine, fille de feu l'archiduc Ferdinand de Milan. Peu après, son frère, le grand-duc de Wurtzbourg, auparavant et aujourd'hui grand-duc de Toscane, vint à Paris. La cour se grossissait de jour en jour par l'arrivée d'un nombre considérable de grands personnages. Vers la fin de septembre, on détermina un voyage de Fontainebleau, où devait se déployer la plus grande magnificence. On allait célébrer des fêtes pour le mariage de la reine de Westphalie; l'élite des acteurs de Paris et des musiciens devait s'y transporter; la cour reçut l'ordre d'y étaler la plus grande parure. Chacun des princes ou princesses de la famille impériale, y transportant une partie de sa maison, y devait avoir une table particulière, ainsi que quelques grands dignitaires et ceux des ministres qui suivraient l'empereur.
Le 21 septembre, Bonaparte partit avec l'impératrice, et, les jours suivants, on vit arriver à Fontainebleau la reine de Hollande, la reine de Naples, le roi et la reine de Westphalie, le grand-duc et la grande-duchesse de Berg, la princesse Pauline, Madame mère, le grand-duc et la grande-duchesse de Bade, le prince primat, le grand-duc de Wurtzbourg; les princes de Mecklembourg et de Saxe-Cobourg, une infinité d'autres encore: M. de Talleyrand, qui devait tenir une maison ainsi que le prince de Neuchatel; le ministre des affaires étrangères; le secrétaire d'État Maret; les grands officiers de la maison impériale, les ministres du royaume d'Italie, un certain nombre de maréchaux nommés du voyage, M. de Rémusat, plusieurs chambellans, les dames d'honneur et d'atours, quelques-unes des dames du palais. Tout ce monde était convié par une lettre du grand maréchal Duroc. J'arrivai des eaux d'Aix-la-Chapelle dans ce temps-là, et, étant comprise dans cette liste, après avoir passé quelques jours à Paris pour voir ma mère et mes enfants, et faire mes préparatifs de toilette, je rejoignis la cour et mon mari à Fontainebleau.
Le 20 septembre, le maréchal Lannes avait été nommé colonel général des Suisses.
CHAPITRE XXVI.
(1807.)
Puissance de l'empereur.--Résistance des Anglais.--Vie de l'empereur à Fontainebleau.--Spectacles.--Talma.--Le roi Jérôme.--La princesse de Bade.--La grande-duchesse de Berg.--La princesse Borghèse.--Cambacérès.--Les princes étrangers.--Affaires d'Espagne.--Prévisions de M. de Talleyrand.--M. de Rémusat est nommé surintendant des théâtres.--Fortune et gêne des maréchaux.
Qu'on suppose un individu, ignorant de tout antécédent, jeté tout à coup dans Fontainebleau83, au temps dont je parle, il n'est pas douteux qu'ébloui par la magnificence qu'on déploya dans cette royale habitation, et que frappé de l'air d'autorité du maître et de l'obséquieuse révérence des grands personnages qui l'entouraient, il n'eût vu ou cru voir un souverain paisiblement assis sur le plus grand trône du monde par tous les droits réunis de la puissance et de la légitimité. Bonaparte était alors roi pour tous, et pour lui-même; il oubliait le passé, il ne redoutait point l'avenir; il marchait d'un pas ferme, sans prévoir aucun obstacle, ou du moins avec la certitude qu'il détruirait facilement ceux qui se dresseraient devant lui. Il lui paraissait, il nous paraissait à tous, qu'il ne pouvait plus tomber que par un événement si imprévu, si étrange, et qui produirait une catastrophe si universelle, qu'une foule d'intérêts d'ordre et de repos étaient solennellement engagés à sa conservation. En effet, maître ou ami de tous les rois du continent, allié de plusieurs par des traités ou des mariages à l'étranger, sûr de l'Europe par les nouveaux partages qu'il avait faits, ayant jusqu'aux frontières les plus reculées des garnisons importantes qui lui garantissaient l'exécution de ses volontés, dépositaire absolu de toutes les ressources de la France, riche d'un trésor immense, dans la force de l'âge84, admiré, craint et surtout scrupuleusement obéi, il semblait qu'il eût tout surmonté. Mais un ver rongeur se cachait sourdement au sein d'une telle gloire. La révolution française, ouvrage insurmontable des temps, n'avait point soulevé les âmes à l'intention d'affermir le pouvoir arbitraire. Les lumières du siècle, les progrès des saines idées, l'esprit de liberté, combattaient sourdement contre lui et devaient renverser ce brillant échafaudage d'une autorité fondée en opposition avec la marche irrésistible de l'esprit humain. Le foyer de cette liberté existait en Angleterre. Le bonheur des nations a voulu qu'il se trouvât défendu par une barrière que les armes de Bonaparte n'ont pu franchir. Quelques lieues de mer ont protégé la civilisation du monde et empêché que, comprimée partout, elle ne se vît forcée d'abandonner pour longtemps le champ de bataille à qui ne l'eût jamais totalement vaincue, mais à qui l'eût étouffée, peut-être pour la durée de toute une génération.
Note 83: (retour) Ce voyage de Fontainebleau, qui dura deux mois à peu près, est l'un des épisodes intéressants de la vie de cour sous l'Empire. L'empereur n'a jamais consacré, je crois, un si long espace de temps à cette vie, dans ses plaisirs ou dans son éclat, ou plutôt dans un séjour semblable; l'Empire devenait pour la première fois une cour véritable. Partout ailleurs, ce qu'on appelait ainsi n'était qu'une parade, un défilé ou les hommes figuraient plus pour leur uniforme que pour leur personne. Ici, comme auprès de Louis XIV et de Louis XV, on vivait ensemble, et, malgré la froideur de l'étiquette et la peur du maître, la nature devait se faire jour et se trahir. Il y avait des intérêts, des passions, des intrigues, des faiblesses, des trahisons, une vraie cour, en un mot. Je ne cherche pas à juger le talent de l'auteur à décrire ces nuances, et je borne mon devoir d'éditeur à écrire des notes plutôt explicatives qu'approbatives. On me pardonnera toutefois, puisque le public a si bien prouvé par son empressement le cas qu'il faisait de ces mémoires, de dire que mon père avait devancé le jugement de l'opinion, et n'hésitait pas à comparer l'oeuvre de sa mère aux plus grands modèles. Voici ce qu'il pensait de la peinture de la cour à Fontainebleau: «Ce chapitre, qui ne contient nul événement, est, sans contredit, l'un des plus remarquables de cet ouvrage. Dans quelques parties il y a trop de réflexions, et qui se répètent. Si ma mère eût revu cet ouvrage, elle eût resserré et supprimé. Je demeure convaincu, cependant, que le texte doit rester tel qu'il est, et que, dans ces entretiens de l'auteur avec lui-même, dans ce retour complaisant sur ses souvenirs, on apprend à le connaître et à prendre confiance en lui. Mais ce chapitre-ci mérite un éloge plus absolu. Comme dans Saint-Simon, la peinture attentive, étudiée, sans cesse repassée des choses et des personnes, des moeurs, des formes, des allures, des relations, s'empare de l'esprit, et le fait vivre dans le monde qu'elle lui retrace. Je ne sais rien dans Saint-Simon de supérieur au tableau de la cour à la mort du grand Dauphin. C'est le récit d'une seule nuit de Versailles, et il tient le quart d'un volume. Il me semble qu'il y a dans ce chapitre quelque chose du même mérite, et, quoique ce séjour à Fontainebleau n'ait point été marqué par un événement distinct qui pût être regardé comme une crise, telle que la mort du Dauphin, la vivacité de l'imagination dans la fidélité de la mémoire donne à ce tableau de la cour de l'empereur cette vérité saisissante qui supplée à la réalité.» (P. R.)
Le gouvernement anglais, jaloux d'une puissance si colossale, malgré le mauvais succès de tant d'entreprises, toujours vaincu, jamais découragé, trouvait sans cesse de nouvelles ressources contre l'empereur dans le sentiment national qui animait la nation. Celle-ci se voyait attaquée dans sa prépondérance et dans ses intérêts. Son orgueil et son industrie, également irrités des obstacles qu'on lui suscitait, se prêtaient à tous les sacrifices que ses ministres sollicitaient d'elle. D'énormes subsides furent votés pour l'augmentation d'un service maritime qui devait produire un blocus continental de toute l'Europe. Les rois, craintifs devant la force de notre artillerie, se soumettaient à ce système prohibitif que nous exigions d'eux; mais les peuples souffraient; les jouissances de la vie sociale, les nécessités qu'enfante l'aisance, les besoins sans cesse renaissants de mille agréments matériels, partout combattaient pour les Anglais. On murmurait à Pétersbourg, sur toutes les côtes de la Baltique, en Hollande, dans les ports de France, et le mécontentement qui n'osait s'exprimer, en se concentrant sous la crainte, jetait dans les esprits des racines d'autant plus profondes, qu'elles devaient s'y fortifier longtemps, avant qu'il osât se montrer au dehors. Il en paraissait pourtant quelque chose, par intervalles, dans les menaces ou les reproches que nous apprenions tout à coup que notre gouvernement adressait à ses alliés. Renfermés en France, dans une ignorance complète de ce qui se passait au dehors, sans communications, du moins intellectuelles, avec les autres nations, défiants des articles commandés de nos ternes journaux, nous pouvions conclure cependant quelquefois, de certaines lignes du Moniteur, que les volontés impériales se trouvaient éludées par les besoins des peuples. L'empereur avait amèrement reproché à son frère Louis d'exécuter trop mollement ses ordres en Hollande. Il l'y renvoya en lui intimant fortement sa volonté d'être scrupuleusement obéi.
«La Hollande, disait le Moniteur, depuis les nouvelles mesures qu'elle a prises, ne correspondra plus avec l'Angleterre. Il faut que le commerce anglais trouve tout le continent fermé, et que ces ennemis des nations soient mis hors du droit commun. Il est des peuples qui ne savent que se plaindre; il faut savoir souffrir avec courage, prendre tous les moyens de nuire à l'ennemi commun, et l'obliger à reconnaître les principes qui dirigent toutes les nations du continent. Si la Hollande avait pris ses mesures depuis le blocus, peut-être l'Angleterre aurait déjà fait la paix.»
Une autre fois on s'efforçait de flétrir, aux yeux de tous, ce qu'on appelait l'envahissement de nos libertés continentales. Le gouvernement anglais se voyait comparé, dans sa politique, à Marat. «Qu'est-ce que celui-ci a fait de plus atroce? disait-on. C'est de présenter au monde le spectacle d'une guerre perpétuelle. Les meneurs oligarques qui dirigent la politique anglaise finiront comme tous les hommes furibonds et exagérés; ils seront l'opprobre de leur pays, et la haine des nations.»
Quand l'empereur dictait de pareilles injures contre le gouvernement oligarchique, il caressait à son profit les idées démocratiques qu'il savait bien exister sourdement dans la nation. En se servant de quelques-unes de nos phrases révolutionnaires, il croyait satisfaire suffisamment les opinions qui les avaient inspirées. L'égalité, rien que l'égalité, voilà quel était son mot de ralliement entre la Révolution et lui. Il n'en craignait point les suites pour lui-même; il savait qu'il excitait ces vanités qui peuvent fausser les dispositions les plus généreuses; il détournait de la liberté, comme je l'ai dit souvent; il étourdissait tous les partis, dénaturait toutes les paroles, effarouchait la raison. Quelque force que lui donnât son glaive, il le soutenait encore par le secours des sophismes et prouvait que c'était en connaissance de cause qu'il déviait de la marche indiquée par le mouvement des idées, en s'aidant encore de la puissance de la parole pour nous égarer. Ce qui fait de Bonaparte un des hommes les plus supérieurs qui aient existé, ce qui le met à part, en tête de tous les puissants appelés à régir les autres hommes, c'est qu'il a parfaitement connu son temps et qu'il l'a toujours combattu. C'est volontairement qu'il a choisi une route difficile et contraire à son époque. Il ne le cachait point; il disait souvent que lui seul arrêtait la Révolution, qu'après lui elle reprendrait sa marche. Il s'allia avec elle pour l'opprimer, mais il présuma trop de sa force. Habile à reprendre ses avantages, elle a su enfin le vaincre et le repousser.
Les Anglais, à cette époque, alarmés de la condescendance avec laquelle le czar, encore plus séduit que vaincu, abondait dans le système de l'empereur, attentifs aux troubles qui commençaient à se manifester en Suède, inquiets du dévouement que nous témoignait le Danemark et qui devait leur fermer le détroit du Sund, firent un armement considérable et réunirent leurs forces pour bombarder Copenhague. Ils vinrent même à bout de prendre la ville. Le prince royal, fort de l'amour de ses peuples, se défendit vaillamment, et lutta même après avoir perdu sa capitale. Les Anglais se virent forcés de l'évacuer et de s'en tenir, là comme ailleurs, au blocus général. L'opposition en Angleterre éclata contre cette expédition. L'empereur, ignorant de la constitution anglaise, se flatta que les débats assez vifs du Parlement lui seraient utiles. Peu accoutumé à l'opposition, il jugeait du danger de celle d'Angleterre d'après l'effet qu'elle eût produit en France, si elle s'y fût manifestée avec la même violence qu'il remarquait dans les journaux de Londres; et souvent il croyait le gouvernement anglais perdu, en repaissant son impatience des phrases animées du Morning Chronicle. Mais son espoir se trouvait toujours déçu. L'opposition tonnait; les remontrances s'évaporaient en fumée, et le ministère emportait toujours des moyens de plus de continuer cette lutte nécessaire. Rien n'a plus causé de mouvements de colère à l'empereur que ces débats du Parlement, et les attaques violentes contre sa personne que la liberté de la presse enfantait contre lui. En vain il usait de cette liberté pour payer à Londres des écrivains qui imprimaient aussi très impunément ce qu'il voulait; ces combats de plume n'avançaient rien; on répondait à ses injures par des injures qui arrivaient à Paris. Il fallait les traduire, les lui livrer; on tremblait en les mettant sous ses yeux; sa colère, soit qu'elle éclatât, soit qu'elle fût concentrée, paraissait également redoutable, et malheur à qui avait affaire à lui immédiatement après qu'il venait de lire les journaux anglais!
Nous nous apercevions toujours par quelque bourrasque de cette mauvaise humeur. C'est bien alors qu'il fallait plaindre ceux dont la mission était d'ordonner de ses amusements. C'est alors que je puis bien dire que le supplice de M. de Rémusat commençait. J'en parlerai avec plus de détails, en rendant compte de la vie qu'on mena à Fontainebleau.
Dès que les personnes comprises dans ce voyage y furent réunies, on les soumit toutes à une espèce de règlement qu'on leur fit connaître. Les différentes soirées de la semaine se devaient passer chez différents grands personnages. L'empereur devait recevoir un soir chez lui. On y entendrait de la musique et on y jouerait après. Deux autres jours il y aurait spectacle; une autre fois, bal chez la grande-duchesse de Berg, un autre bal chez la princesse Borghèse; enfin cercle et jeu chez l'impératrice. Les princes et les ministres devaient donner à dîner et inviter tour à tour les conviés au voyage; le grand maréchal de même, ayant une table de vingt-cinq couverts tous les jours; la dame d'honneur de même, et enfin à une dernière table dînait tout ce qui n'avait pas reçu une invitation. Princes et rois ne pouvaient dîner chez l'empereur qu'invités par lui; il se réservait la liberté du tête-à-tête avec sa femme, et il choisissait qui lui plaisait. On chassait à jours fixes, et de même on était invité pour accompagner la chasse, soit à cheval, soit dans un grand nombre de très élégantes calèches. Il passa par la tête de l'empereur de vouloir que les femmes eussent un costume de chasse. L'impératrice s'y prêta volontiers. Le fameux marchand de modes, Leroi, fut appelé au conseil, on détermina un costume très brillant. Chaque princesse avait une couleur différente pour elle et sa maison. Le costume de l'impératrice était en velours amarante brodé en or, avec une toque brodée d'or et couronnée de plumes blanches, et toutes les dames du palais furent vêtues de couleur amarante. La reine de Hollande choisit le bleu et argent; madame Murat, la couleur de rose et argent aussi; la princesse Borghèse, le lilas, de même brodé en argent. C'était toujours une sorte de tunique ou redingote en velours, courte, sur une robe de satin blanc brodée, des bottines de velours pareilles à la robe, ainsi que la toque, une écharpe blanche. L'empereur et tous les hommes portaient un habit vert, galonné en or et argent. Ces brillants costumes, portés soit à cheval, soit en calèche, et toujours en cortège très nombreux, faisaient au travers de la belle forêt de Fontainebleau un effet charmant.
L'empereur aimait la chasse plutôt pour l'exercice qu'elle lui faisait faire que pour ce plaisir en lui-même. Il ne se prêtait point toujours à suivre le cerf bien régulièrement, et, se lançant au galop, s'abandonnait à la route qui se présentait devant lui. Quelquefois il oubliait le motif pour lequel on parcourait la forêt et il en suivait les sinuosités, en paraissant s'abandonner à la fantaisie de son cheval, et livré à d'assez longues rêveries. Il montait à cheval avec habitude, mais sans grâce. On lui dressait des chevaux arabes qu'il préférait, parce qu'ils s'arrêtent à l'instant, et que, partant tout à coup, sans tenir sa bride, il fût tombé souvent si on n'avait pris les précautions nécessaires. Il aimait à descendre au galop des côtes rapides, au risque de faire rompre le col à ceux qui le suivaient. Il a fait quelques chutes, dont on ne parlait jamais, parce que cela lui aurait déplu. Je lui ai vu, un peu avant ce temps, la manie de mener aussi des attelages à des calèches ou à des bogheis. Il n'était pas bien sûr d'être alors dans la voiture qu'il conduisait, car il ne prenait aucune précaution pour les tournants ou pour éviter les endroits difficiles. Il prétendait toujours vaincre tout obstacle, et il eût rougi de reculer. Une fois, à Saint-Cloud, il s'avisa de vouloir conduire quatre chevaux à grandes guides. Il passa une grille si maladroitement, se trouvant emporté dès le premier instant, qu'il versa la voiture, où se trouvaient l'impératrice et quelques personnes, sans aucun accident grave, heureusement. Il en fut quitte pour avoir pendant trois semaines le poignet foulé. Depuis ce temps il renonça à mener lui-même, disant en riant que, dans les moindres choses, il fallait que chacun fît son métier. Quoiqu'il ne prît pas grand intérêt au succès d'une chasse, cependant il grondait assez fortement lorsqu'on ne réussissait point à prendre le cerf. Il se fâchait si on lui représentait que lui-même, en changeant de route, avait contribué à égarer les chiens; le moindre non-succès lui causait toujours surprise et impatience.
Il travaillait beaucoup à Fontainebleau, comme partout. Il se levait à sept heures, donnait son lever, déjeunait seul, et, les jours où l'on ne chassait point, il demeurait dans son cabinet, ou tenait ses conseils jusqu'à cinq ou six heures. Les ministres, les conseillers d'État venaient de Paris, comme si on était à Saint-Cloud; il n'entrait pas beaucoup dans la raison de la distance, jusqu'au point que, manifestant le désir qu'on lui fît sa cour le dimanche après la messe, comme cela se passait à Saint-Cloud, on partait de Paris dans la nuit pour arriver le matin à l'heure prescrite. On se tenait alors dans l'une des galeries de Fontainebleau qu'il parcourait à son gré, ne pensant pas toujours à payer d'une parole ou d'un regard la fatigue et le dérangement d'un pareil voyage.
Tandis qu'il demeurait la matinée dans son cabinet, l'impératrice, toujours élégamment parée, déjeunait avec sa fille et ses dames, et ensuite, se tenant dans son salon, y recevait les visites des personnes qui habitaient le château. Celles d'entre nous qui s'en souciaient pouvaient y faire quelque ouvrage, et cela n'était pas inutile pour soutenir la fatigue d'une conversation oiseuse et insignifiante. Madame Bonaparte n'aimait pas à être seule et n'avait le goût d'aucune occupation. À quatre heures on la quittait; elle vaquait alors à sa toilette, et nous à la nôtre; c'était toujours une grande affaire. Un assez bon nombre de marchands de Paris avaient transporté à Fontainebleau leurs plus belles marchandises, et ils en trouvaient facilement le débit, en se présentant dans tous nos appartements. Entre cinq et six heures, il arrivait assez fréquemment que l'empereur passait dans l'appartement de sa femme, et qu'il montait en calèche, seul avec elle, pour se promener avant son dîner. On dînait à six heures, ensuite on se rendait au spectacle, ou chez la personne qui devait, à tel jour, se charger du plaisir de la soirée.
Les princes, maréchaux, grands officiers ou chambellans qui avaient les entrées, pouvaient se présenter chez l'impératrice. On frappait à la porte, le chambellan de service annonçait; l'empereur disait: Qu'il entre! et on entrait. Si c'était une femme, elle s'asseyait en silence; un homme demeurait debout contre la muraille, à la suite des personnes qu'il trouvait déjà dans le salon. L'empereur s'y promenait ordinairement en long et en large; quelquefois silencieusement et rêvant, sans se soucier de ce qui l'entourait, quelquefois faisant une question qui recevait une réponse courte, ou bien entamant la conversation, c'est-à-dire l'occasion de parler à peu près seul, car on éprouvait toujours, et alors plus que jamais, quelque embarras à lui répondre. Il ne savait et, je crois, ne voulait mettre personne à l'aise, craignant la moindre apparence de familiarité, et inspirant à chacun l'inquiétude de s'entendre dire, devant témoins, quelque parole désobligeante. Les cercles se passaient de la même manière. On s'ennuyait autour de lui, et il s'ennuyait lui-même; il s'en plaignait souvent, s'en prenant à chacun de ce silence terne et contraint qu'il imposait. Quelquefois il disait: «C'est chose singulière, j'ai rassemblé à Fontainebleau beaucoup de monde, j'ai voulu qu'on s'amusât, j'ai réglé tous les plaisirs, et les visages sont allongés, et chacun a l'air bien fatigué et triste.--C'est, lui répondait M. de Talleyrand, que le plaisir ne se mène point au tambour, et qu'ici, comme à l'armée, vous avez toujours l'air de dire à chacun de nous: «Allons, messieurs et mesdames, en avant, marche!» Il ne s'irritait point de ces paroles, il était alors fort en train. M. de Talleyrand passait de longues heures avec lui, et il lui laissait le droit de tout lui dire. Mais, dans un salon rempli de quarante personnes, M. de Talleyrand se tenait en aussi grand silence que tout le monde.
De toute la cour, la personne que, dans ces voyages, le soin de ses plaisirs agitait davantage était sans aucune comparaison M. de Rémusat. Les fêtes et spectacles étaient dans les attributions du grand chambellan, et M. de Rémusat, en sa qualité de premier chambellan, avait la responsabilité de tout ce travail. Ce mot convient parfaitement; car la volonté impérieuse et difficile de Bonaparte rendait cette sorte de métier assez pénible. «Je vous plains, lui disait M. de Talleyrand: il vous faut amuser l'inamusable.»
L'empereur voulait deux spectacles par semaine, et qu'ils fussent toujours variés. Les acteurs de la Comédie-Française en faisaient seuls les frais, conjointement avec quelques représentations d'opéras italiens. On ne jouait guère que des tragédies, souvent Corneille, quelques pièces de Racine, et rarement Voltaire, dont Bonaparte n'aimait point le théâtre. Après avoir approuvé d'avance un répertoire réglé pour le voyage, et positivement signifié qu'on voulait pour Fontainebleau les meilleurs acteurs de la troupe, il entendait que les représentations de Paris ne fussent point interrompues; les précautions étaient prises. Tout à coup, par suite d'une fantaisie bien plutôt que d'un désir, il détruisait l'ordre qu'il avait consenti, demandait une autre pièce ou un autre comédien, et cela le matin même du jour où il fallait les lui procurer. Il n'écoutait jamais une observation; le plus souvent il en eût pris quelque humeur, et la chance la plus satisfaisante était qu'il dît en souriant: «Bah! avec un peu de peine, vous en viendrez à bout; je le veux, c'est à vous de trouver le moyen de le faire.» Dès que l'empereur avait proféré cet irrévocable je le veux, ce mot se répétait en écho dans tout le palais. Duroc, Savary surtout, le prononçaient du même ton que lui; M. de Rémusat le répétait à tous les comédiens, étourdis des efforts de mémoire ou du dérangement subit auquel on les soumettait. Les courriers partaient pour aller chercher à toute bride les hommes ou les choses nécessaires. La journée se passait en sottes petites agitations, dans la crainte qu'un accident, ou une maladie, ou quelque circonstance imprévue ne s'opposât à l'exécution de l'ordre donné, et mon mari, venant chercher dans ma chambre un moment de repos, soupirait un peu en pensant qu'un homme raisonnable se voyait forcé d'user sa patience et les combinaisons de son esprit à de telles pauvretés, devenues importantes par les suites qu'elles pouvaient avoir. Il faut avoir vécu dans les cours pour savoir à quel point les plus petites choses prennent de la gravité, et combien le mécontentement du maître, même quand il s'agit de niaiseries, est désagréable à porter. Les rois sont assez sujets à le témoigner devant tout le monde, et il est insupportable de recevoir une plainte ou une brusquerie en présence de tant de gens auxquels on sert de spectacle. Bonaparte, plus roi que qui que ce soit, grondait durement, souvent hors de propos, humiliant son monde, menaçant pour un motif léger. La crainte qu'il excitait était communicative, et le bruit de quelques-unes de ses paroles dures avait un long retentissement.
Enfin, lorsqu'à grand'peine on était parvenu à le contenter, il ne faut pas croire qu'il témoignât jamais cette satisfaction. Son silence était alors son plus beau, et ce dont il fallait s'arranger. Il arrivait au spectacle souvent préoccupé, irrité de la lecture de quelque journal anglais, ou seulement fatigué de la chasse; il rêvait ou s'endormait. On n'applaudissait point devant lui; la représentation silencieuse était extrêmement froide. La cour s'ennuyait mortellement de ces éternelles tragédies; les jeunes femmes s'y endormaient; on quittait le spectacle triste et mécontent. L'empereur s'apercevait de cette impression; il en prenait de l'humeur, s'attaquait à son premier chambellan, blâmait les acteurs, aurait voulu qu'on en trouvât d'autres, quoiqu'il eût les meilleurs, et ordonnait quelques autres représentations pour les jours suivants, qui éprouvaient à peu près le même sort. Il était bien rare qu'il en fût autrement, et, il faut en convenir, c'était chose vraiment désagréable. Le jour de spectacle à Fontainebleau, j'éprouvais toujours un souci qui me devenait une sorte de petit supplice sans cesse renaissant; la frivolité du fond et l'importance des suites en rendaient le poids plus importun.
L'empereur aimait assez le talent de Talma. Il se persuadait qu'il l'aimait beaucoup; je crois qu'il savait encore plus qu'il est grand acteur, qu'il ne le sentait. Il n'y avait pas en lui ce qui fait qu'on se complaît dans la représentation d'une fiction de théâtre. Il manquait d'instruction; ensuite, il était trop rarement désoccupé, trop fortement entrepris par sa situation réelle pour prêter attention à la conduite d'un ouvrage, au développement d'une passion feinte. Il se montrait, parfois, ému transitoirement d'une scène ou même d'un mot prononcé avec talent; mais cette émotion nuisait au reste de son plaisir, parce qu'il eût voulu qu'elle se prolongeât dans toute sa force, et qu'il ne faisait nul cas des impressions secondaires, ou plus douces, que produisent encore la beauté du vers ou l'accord que le talent d'un comédien apporte dans un rôle entier. En général, il trouvait notre théâtre français froid, nos acteurs trop mesurés, et il s'en prenait toujours aux autres de l'impossibilité presque complète où il se trouvait de se plaire là où la multitude acceptait un divertissement. Il en était de même sur l'article de la musique. Peu sensible aux arts, il savait leur prix par son esprit, et, leur demandant plus qu'ils ne pouvaient lui donner, il se plaignait de n'avoir pas senti ce que sa nature ne permettait pas qu'il éprouvât.
On avait attiré à la cour les premiers chanteurs de l'Italie. Il les payait largement, mettait sa vanité à les enlever aux autres souverains; mais il les écoutait tristement, et rarement avec intérêt. M. de Rémusat imagina d'animer les concerts qu'on lui donnait par une sorte de représentation des morceaux de chant qu'on exécutait en sa présence. Les concerts furent quelquefois donnés sur le théâtre. Ils étaient composés des plus belles scènes des opéras italiens. Les chanteurs les exécutaient en costumes, et les jouaient réellement; la décoration représentait le lieu de la scène où se passait l'action du morceau de chant. Tout cela était monté avec grand soin, et, comme tout le reste, manquait à peu près son effet. Mais il faut dire que, si tant de soins étaient perdus pour son plaisir, la pompe de tant de spectacles et de divertissements variés le flattait néanmoins, car elle rentrait dans sa politique, et il aimait à étaler devant cette foule d'étrangers qui l'entouraient une supériorité qui se retrouvait en tout.
Cette même disposition rêveuse et mécontente, qu'il portait partout, jetait un voile sombre sur les cercles et les bals de Fontainebleau. Vers huit heures du soir, la cour excessivement parée se rendait chez la princesse qui devait recevoir à tel jour. On se plaçait en cercle; on se regardait sans se parler. On attendait Leurs Majestés. L'impératrice arrivait la première, parcourait gracieusement le salon, et ensuite prenait sa place et attendait comme les autres en silence l'arrivée de l'empereur. Il entrait enfin, il allait s'asseoir près d'elle; il regardait danser; son visage était loin d'encourager le plaisir, aussi le plaisir ne se mêlait-il guère à de pareilles réunions. Pendant ces contredanses, quelquefois, il se promenait entre les rangs des dames pour leur adresser des paroles assez insignifiantes qui le plus souvent n'étaient que des plaisanteries peu délicates sur leur toilette. Il disparaissait presque aussitôt, et, peu après sa retraite, chacun se retirait de son côté.
Dans ce voyage de Fontainebleau, nous vîmes paraître une très jolie personne dont il fut un peu occupé. C'était une Italienne. M. de Talleyrand l'avait vue en Italie, et il avait persuadé à l'empereur de la placer auprès de l'impératrice en qualité de lectrice; on fit son mari receveur général. L'impératrice, d'abord un peu effarouchée de l'apparition de cette belle personne, prit cependant assez promptement le parti de se prêter avec complaisance à des amusements auxquels il lui aurait été impossible de s'opposer longtemps, et, cette fois, elle ferma les yeux sur ce qui se passait. C'était une douce personne, plus soumise que satisfaite; elle céda à son maître par une sorte de conviction qu'on ne devait pas lui résister; mais elle ne mit aucun éclat, aucune prétention à son succès; elle sut même allier au dedans d'elle un grand fonds d'attachement pour madame Bonaparte avec la complaisance pour la fantaisie de son époux. Il en résulta que cette aventure se passa sans bruit ni éclat. Elle était alors la plus jolie femme d'une cour qui en renfermait un grand nombre de fort jolies. Je n'ai jamais vu de plus beaux yeux, des traits plus fins, un plus charmant accord de tout le visage. Elle était grande, élégamment faite; elle eût eu besoin d'un peu plus d'embonpoint.
L'empereur n'eut jamais pour elle un goût très vif; il le confia assez vite à sa femme, et la rassura en lui livrant, sans aucune réserve, le secret de cette froide liaison. Il l'avait fait loger à Fontainebleau de manière qu'elle pût se rendre à ses ordres quand il la faisait appeler; on se disait à l'oreille que le soir elle descendait chez lui ou bien qu'il allait dans sa chambre; mais, au milieu des cercles, il ne lui parlait pas plus qu'à une autre, et notre cour ne prêta pas longtemps attention à toute cette affaire, prévoyant qu'elle ne produirait aucun changement. M. de Talleyrand, qui avait le premier persuadé à Bonaparte le choix de cette maîtresse, recevait la confidence du plus ou moins de plaisir qu'elle lui procurait, et ce fut tout.
Si quelque personne curieuse me demandait si, à l'exemple du maître, il se formait d'autres liaisons pendant l'oisiveté d'une pareille réunion, je serais assez embarrassée de répondre d'une manière satisfaisante. Le service de l'empereur imposait un trop grand assujettissement pour laisser aux hommes le temps de certaines galanteries, et les femmes avaient une trop continuelle inquiétude de ce qu'il pourrait leur dire, pour se livrer sans précautions. Dans un cercle si froid, si convenu, on n'eût jamais osé se permettre une parole, un mouvement de plus ou de moins que les autres; aussi ne se manifestait-il aucune coquetterie, et tout arrangement se faisait en silence et avec une sorte de promptitude qui échappait aux regards. Ce qui préservait encore les femmes, c'est que les hommes ne pensaient alors nullement à paraître aimables, et qu'ils ne montraient guère que les prétentions de la victoire, sans perdre leur temps aux lenteurs d'un véritable amour. Aussi ne se forma-t-il autour de l'empereur que des liaisons subites dont apparemment les deux parties étaient pressées de brusquer le dénouement. D'ailleurs Bonaparte tenait à ce que sa cour fût grave, et il eût trouvé mauvais que les femmes y prissent le moindre empire. Il voulait se réserver à lui le droit de toutes les libertés; il tolérait l'inconduite de quelques personnes de sa famille, parce qu'il voyait qu'il ne pourrait la réprimer, et que le bruit lui donnerait une plus grande publicité. La même raison l'eût porté à dissimuler l'humeur qu'il eût ressentie si sa femme se fût permis quelques distractions; mais, à cette époque, elle n'y semblait guère disposée. J'ignore absolument le secret de son intime intérieur, et je l'ai toujours vue presque exclusivement occupée de sa position, et tremblant de déplaire à son mari. Elle n'avait aucune coquetterie; toute sa manière extérieure était décente et mesurée; elle ne parlait aux hommes que pour tâcher de découvrir ce qui se passait, et ce divorce suspendu sur sa tête faisait l'éternel sujet de ses plus grands soucis. Au reste, les femmes de cette cour avaient grande raison de s'observer un peu, car l'empereur, dès qu'il était instruit de quelque chose, et il l'était toujours, soit pour s'amuser, soit par je ne sais quel autre motif, ne tardait guère à mettre au fait le mari de ce qui se passait. À la vérité, il lui interdisait le bruit et la plainte. C'est ainsi que nous avons su qu'il avait appris à S*** quelques-unes des aventures de sa femme, et qu'il lui ordonna si impérieusement de ne point montrer de courroux, que S***, toujours parfaitement soumis, consentit à se laisser tromper, et, moitié par condescendance, moitié par suite du désir qu'il en avait, finit, je pense, par ne point croire ce qui souvent était public.