L'ami de mademoiselle Mars de qui nous tenons cette anecdote l'ayant pressée de s'expliquer à cet égard, elle n'en fit rien et changea vite de conversation.
Si Monvel devint noble, puis comme Molé et Grandménil, membre de l'Institut national, c'est qu'on ne rougissait pas alors d'accorder au talent, dans quelque sphère qu'il brillât, les honneurs dont il était digne. Dans le siècle d'avant, Molière ne fut pas de l'Académie; dans notre siècle, on hésita à donner la croix à Talma. Un seul trait peindra l'estime que les gens de lettres et les comédiens eurent pour Monvel, ce fut lui qui fut chargé de l'apothéose de Molé[14]. L'effet de cet éloge funèbre, prononcé par Monvel avec cette sensibilité exquise qui faisait le fond de son caractère, et cette pureté de diction qui le classa si vite au rang de nos premiers comédiens, est encore présent à bien des mémoires contemporaines. La douleur qui le pénétrait semblait avoir augmenté le charme naturel de son éloquence, Monvel pleurait ce jour-là autrement qu'à la Comédie. Il se souvenait sans doute, en accompagnant Molé à sa dernière demeure, de deux douleurs bien cuisantes: d'abord Molé avait été son ami, puis il s'était affecté si cruellement des injures de Geoffroy qu'il en parlait encore à son lit de mort avec amertume. Cette double affection inspira à Monvel de belles et énergiques paroles.
Le père de Monvel était un acteur de talent; Monvel était comédien et homme de lettres: la vocation de mademoiselle Mars était tracée.
«Presque tous ceux qui se sont fait un nom dans les beaux-arts, a dit Voltaire, les ont cultivés malgré leurs parents; mais la nature a toujours été en eux plus forte que l'éducation.»
Si de pareilles lignes s'appliquent de droit à un génie de la trempe de Molière, génie combattu, opprimé dès sa naissance, elles trouvent en revanche dans l'éducation première de notre héroïne un éclatant démenti.
Monvel avait eu avec madame Mars, actrice fort belle, mais médiocre, de cette époque, une liaison que sa propre existence lui permettait de regarder comme fragile, qu'un mariage postérieurement conclu[15] lui commandait même de rompre; de cette liaison était née Hippolyte Mars.
Mais, dans ce miroir si pur, si ingénu, si charmant, Monvel tout entier se retrouvait il eût été bien ingrat de contrarier la vocation de sa fille!
De son côté, madame Mars vivant du théâtre, madame Mars, liée de bonne heure avec des acteurs comme Préville, Dazincourt, Baptiste, des auteurs comme Ducis, Legouvé, etc., devait tout naturellement songer à produire bientôt cette enfant à la scène. La première fois qu'elle avait vu Monvel, c'était dans une représentation de Mahomet. Lekain jouait le rôle du prophète, Monvel faisait Séide et Brizard Zopire. Jamais peut-être un pareil ensemble de talents ne s'était produit. Madame Mars était fort belle[16], si belle qu'on s'écriait en la voyant: Voilà une vraie reine de tragédie! Elle avait les bras et la gorge magnifiques, de grands yeux méridionaux; seulement chez elle l'âme et le foyer manquaient. C'était un marbre admirable et rien de plus.
La mère de madame Mars avait été plus remarquable encore de visage que sa fille; le roi Louis XV l'avait distinguée. Elle-même racontait que, dans la grande galerie de Versailles, le pied lui avait tourné quand le jeune roi passait: on portait dans ce temps là des mules de Venise très hautes. La douleur fit pousser un cri à madame Mars; le roi, tout ému de voir une si belle personne, pâlit, s'approcha d'elle et la soutint.
—Une femme qu'on soutient est une femme qui tombe, lui dit Louis XV à l'oreille; et en effet, ajoutait-elle avec un sourire, de ce jour-là je ne fus plus obligée de passer à Versailles par la grande galerie.
Elle dansa le menuet devant le roi.
Monvel, on le sait, fut toute sa vie un homme à bonnes fortunes; cependant l'ensemble de sa personne était très frêle; il avait à proprement parler la peau sur les os. Du reste, une tête de médaille admirable (cela était frappant surtout quand il jouait Cinna avec sa couronne de chêne), des yeux profonds, expressifs. Malgré la faiblesse de sa constitution, il se fit remarquer bien vite dans l'emploi de Molé; il avait autant de feu, mais plus d'art. Au dire de tous ceux qui ont vu ces deux acteurs, on doit s'abstenir même d'établir entre eux la moindre similitude. Ainsi le rôle de Morinzer, dans l'Amant bourru[17] était joué par Molé avec une franchise telle, une chaleur si brûlante, qu'on ne voyait guère en lui qu'on bon marin bien entier, bien rude, en révolte avec la société et ses usages, un de ces hommes véritablement bourrus qu'on aime malgré soi, grâce à leur probité et malgré la dureté de leur écorce. Monvel, au contraire, moins fougueux, plus pénétré, maître de sa colère et de ses éclats, pathétique au plus haut degré, y produisait un effet bien différent; on s'enthousiasmait avec le premier, on pleurait avec le second, deux exemples bien faits pour encourager au théâtre les organisations les plus contraires! Ajoutez à cette habileté profonde une diction simple et touchante, des attitudes aisées, et ce grand art des nuances que si peu d'acteurs comprennent, vous n'aurez encore qu'une idée imparfaite de ce beau talent, qui pourrait peut-être se résumer pour Monvel dans ce seul trait: la faculté de s'émouvoir à son gré, à son heure. Monvel eut de tout temps la passion à ses ordres, et cependant il écarta avec soin de son répertoire les rôles qui exigent une explosion trop éclatante. C'est que la douleur, l'amour, la jalousie, la haine, les grandes passions, n'ont pas besoin de cris pour se traduire: voyez la Niobé, elle est immobile, mais dans ce marbre quelle noble mélancolie! L'éloquence du regard était poussée à un si haut point chez Monvel, la sensibilité de son silence même devenait si sympathique, qu'il produisait un effet prodigieux bien avant d'avoir parlé. Molé était un volcan, un coup de foudre; Monvel était simple et persuadé[18].
Dans la comédie, où on le vit après la mort de Molé, il ne causa pas moins d'intérêt, d'admiration, de surprise. Ésope à la cour, l'Abbé de l'Épée, le Philosophe sans le savoir, le Président de la Gouvernante, quels joyaux charmants, quel triomphe pour ce comédien tant aimé!—Nous avons parlé tout à l'heure de l'Amant bourru, Monvel est l'auteur de cet ouvrage; on doit lui pardonner dès lors les Victimes cloîtrées, drame à notre sens fort ennuyeux. Mais il faut se reporter à l'époque où l'ouvrage fut composé. Les couvents étaient assez mal notés dans l'opinion: Diderot n'avait pas peu contribué à les décrier avec sa Religieuse. Les opéras de Monvel lui font certainement plus d'honneur que ses drames: témoins Julie, Blaise et Babet, les Trois fermiers, Ambroise ou Voilà ma journée. L'Institut ne fut qu'une justice rendue à ce littérateur intéressant[19].
Peu contents des palmes cueillies par eux à la scène, du retentissement des journaux et des recettes, les acteurs d'alors ambitionnaient le succès de l'écrivain: Molé, Monvel, Dugazon ont chacun des titres divers à l'estime des gens de lettres. Le premier composa des pièces de vers pleines de sel et d'agrément, des discours d'ouverture et de clôture (usage perdu depuis la Révolution à la Comédie-Française), des notices sur Lekain et mademoiselle d'Angeville; il fit même au théâtre une petite comédie, le Quiproquo, qui eut du succès. Monvel alla plus loin: il eut un vrai répertoire; pour Dugazon, que devons-nous en dire, sinon que ces mystifications valent mieux que ses pièces républicaines[20]? Il appartenait à un seul homme, à Molière, de réunir en lui ces deux gloires, celle de l'écrivain et de l'artiste. Plus tard, des comédiens comme Picard et Alexandre Duval laissèrent au théâtre des preuves de leur vocation d'auteur. De nos jours encore, deux artistes fort distingués[21] ont abordé avec succès cette double carrière. Monvel professait en homme convaincu de tout ce que l'art possède de ressources et de secrets. Il eût communiqué la vie et le mouvement au comédien le plus froid, et cela par des gradations si admirables, qu'on se demandait comment la nature, qui l'avait fait si chétif, l'avait doué en même temps d'une pareille énergie. Seulement, et pour nous servir d'une expression commune qui rende exactement notre pensée sur ce lutteur merveilleux, la lame chez Monvel usait le fourreau. Il était souvent environné de potions et de tisanes, donnant la plupart du temps ses leçons dans un grand fauteuil qui égalait, pour l'ampleur et la vétusté, celui du Malade Imaginaire. La petite Hippolyte, amenée alors près de Monvel, tremblait devant cet appareil de fioles et ce grand fauteuil, comme Louison à la vue de la poignée de verges dont le terrible Argan la menace[22]. Épeler les chefs-d'œuvre de notre scène avec un tel maître, c'était entrer d'un seul coup dans la voie du succès; Monvel fut pour sa fille la meilleure école, mais il ne l'épargna pas à la peine. Son écolière fut plus d'une fois sévèrement réprimandée. «On n'arrive à la gloire, dans notre état, qu'en mouillant par jour six chemises,» disait Clotilde la danseuse à M. de Ségur. Mademoiselle Mars n'y arriva qu'après avoir mangé du pain noir: sa première jeunesse fut misérable. L'enfant de la balle fut traitée souvent comme la pauvre Chiara d'Hoffmann, elle souffrit comme Mignon. Qui ne s'est ému au seul début de ce livre charmant de Marivaux, où Marianne arrive sur le pavé de Paris, Marianne douce et candide, Marianne qui se mire avec une joie si grande à un morceau de glace suspendu dans sa chambrette? Voici la chambre en carreaux, froide l'hiver, brûlante l'été, le pot à l'eau ébréché, les rideaux trop courts retombant en pentes inégales sur le lit; la mansarde d'une grisette du temps de Louis XV enfin. À cette fenêtre, et ses deux coudes appuyés sur l'ardoise du toit, rayonne d'un morne éclair cette belle enfant aux couleurs pâles, aux yeux bleuâtres de fatigue… appelez-la Marianne ou mademoiselle Mars, mais elle souffre, hélas! elle est étiolée; voyez ses bras! «Hippolyte est si maigre, écrivait Valville à l'un de ses amis, que nous craignons de la perdre.» Valville eût pu ajouter que la pauvre enfant grelotait à la lettre dans son grenier. Il fallait là voir, souffreteuse et toute pensive, arroser quelques méchants pots de fleurs à sa fenêtre, et cela pendant que sa sœur aînée[23] portait de belles robes de belles étoffes, des étoffes qui eussent si bien convenu aux délicates épaules de la jeune Agnès! Voilà de beaux bijoux, lui disait sa sœur; admire cet écrin, ces bagues! N'est-ce pas que je suis éblouissante? Dame! ma chère sœur, je suis l'aînée, je me sens faite pour vivre dans une atmosphère brillante! Que tu es bonne de te fatiguer à apprendre de méchants rôles! Vois un peu ce pauvre Valville: où cela l'a-t-il mené, le théâtre! Moi, je veux sourire, je veux vivre, je veux régner! Et je régnerai, vois-tu, ma pauvre sœur, je régnerai; je serai riche, fêtée, enviée un jour de tous! Va! j'espère bien ne pas rester au théâtre Montansier!
Cendrillon,—n'était-ce point alors Cendrillon que mademoiselle Mars?—écoutait cet orgueilleux babil en portant au feu mourant de la cheminée quelques mauvais tisons dus à l'obligeance d'un voisin. Elle admirait les chapeaux à plumes et les écharpes de sa sœur,—ses bonnets de gaze,—ses rubans de mille couleurs,—un arc-en-ciel de tous les jours et de toutes les heures,—car mademoiselle Mars aînée était une vraie poupée de modes. À quarante-cinq ans passés, elle portait encore des chapeaux à grandes plumes.
Mademoiselle Mars aînée avait les mains lisses et blanches, et mademoiselle Mars se désolait bien fort d'avoir en ce temps-là les mains rouges. Les mains rouges! qui se douterait aujourd'hui que ce fut là le premier chagrin de mademoiselle Mars!
Un autre désespoir enfantin non moins grand pour elle, c'était chaque matin d'aller chercher le lait! Elle s'aventurait timide et les yeux baissés, jusqu'à la laitière, présentant son pot de fer-blanc comme une de ces jolies petites servantes de Greuze aux robes rayées de bleu et de rose, au ruban lilas à la ceinture, au pied mignon et furtif.—Le lait! le lait! bien vite, Madame la laitière! M. Valville attend son café, et malheur à moi si je faisais attendre M. Valville!
Et elle s'en revenait triomphante, comme Perrette de la fable.
Ce Valville, pour qui mademoiselle Mars se dépêchait tant, était un acteur qu'affectionnait beaucoup sa mère;—il logeait chez elle et jouait à Montansier. Plus tard, mademoiselle Mars devait le recueillir elle-même, pauvre, délaissé, souffrant! Il avait pour amis Baptiste cadet, Damas, Caumont, mais surtout Patrat.
Cet acteur, dont il sera parlé plus d'une fois dans ces récits, était donc le commensal et l'ami de madame Mars la mère depuis un assez grand nombre d'années. C'était un homme méthodique, qui ressemblait à un portrait du temps de Néricault Destouches, l'air grave, la démarche lente,—mais surtout il était exact aux heures des repas et tenait énormément le matin à son café.
Un jour, cependant, le café au lait de Valville manqua; Valville faillit attendre, comme Louis XIV!
L'enfant était revenue toute en larmes à la maison.
—Qu'as-tu? demanda Valville.
Pour toute réponse, Hippolyte Mars se mit à pleurer. Elle balançait à sa main gauche l'anse de son pot au lait, en baissant à terre ses grands yeux noirs.
—Vide! s'écria Valville en regardant le pot au lait; ils te l'ont pris, l'on t'aura poussée, c'est sûr! Tiens, ne pleure pas, et retourne vite à la laitière!
Ce mot de retourne vite! amena un nuage de honte et de douleur au front de la pauvre enfant.
—Mais encore un coup, que s'est-il donc passé? demanda Valville; tu ressembles à la petite fille à la cruche cassée. Tu sais, ce joli tableau? Voyons, Hippolyte, est-ce un rôle que tu répètes?
—Je ne répète pas de rôle, répondit-elle à Valville avec une moue chagrine, ce sont ces maudits officiers qui m'ont vu jouer à Versailles le divertissement des Étrennes[24] et qui, depuis ce matin, m'ont reconnue par malheur quand j'allais chercher du lait:
—Tiens, se sont-ils écriés, c'est la petite à Monvel! Et là-dessus, j'en rougis encore, l'un d'eux m'a pris le menton.
—N'est-ce que cela?
—Comment, ce n'est point assez? Apprenez donc alors qu'un autre—le plus hardi sans doute—a prétendu que je lui devais un baiser. Un officier du roi! ces messieurs, à ce qu'il paraît, ne doutent de rien!
—Et tu le lui as accordé?
—Ah! bien oui, je n'ai pas même demandé mon reste… je veux dire mon lait à la laitière. Je me suis enfuie à toutes jambes et je vous jure bien, monsieur Valville, que c'est la dernière fois que je retourne avec ce pot dans la rue… Non, je ne descendrai plus jamais le matin, oh non! Et tenez, pour que vous n'en doutiez pas, ajouta-t-elle en mettant le vase sous son pied mutin, voilà, je l'espère, ce qui vous fera croire à ma volonté!
Ce mot volonté dans la bouche de la petite fille avait quelque chose de si accentué, de si ferme, racontait plus tard Valville, que ce jour-là je n'osai lutter; je pris mon café sans lait.
Il est vrai de dire, pour la justification de la chère enfant, que cette commission journalière la mettait sur les épines. On portait alors en effet des manches courtes, et chaque fois qu'Hippolyte Mars descendait dans la rue pour chercher le lait de Valville, il lui fallait bien montrer ses bras.
—Des mains rouges, des mains rouges! répétait-elle en pleurant, quand les bras de mademoiselle Lange sont si beaux!
Mademoiselle Lange, qui joua en effet plus tard les ingénuités à côté de mademoiselle Mars, était une délicieuse jeune première pleine de grâce et de fraîcheur; reçue en 1793, elle se retira en l'an VI.
C'est sur cette pauvre mademoiselle Lange, dont le portrait figure encore dans le foyer de MM. les comédiens ordinaires du roi, que retomba d'aplomb la vengeance de Girodet. Ce peintre déjà célèbre venait de faire le portrait de l'actrice pour M. Simon, qui le lui avait commandé. Ce M. Simon était carrossier à Bruxelles, et tellement en réputation, que les merveilleuses de Paris, comme les lionnes d'Angleterre, faisaient mettre dans leur contrat de mariage qu'elles auraient un équipage sortant des ateliers de Simon. La solidité dont il faisait parade pour ses roues avait établi sa réputation. Il les faisait jeter d'un des sommets les plus élevés de Bruxelles sur une surface plane, et à la moindre avarie, il forçait l'ouvrier à recommencer la pièce. M. Simon avait admiré mademoiselle Lange dans Pygmalion; il voulut offrir un char à cette Galatée. Mademoiselle Lange préféra ce char à son image. Une garde-robe fort belle et des diamants complétèrent l'attaque de mademoiselle Lange. L'épais carrossier obtient le pas sur le beau Larive. M. Simon avait un mérite roulant; il se piquait de plus de se connaître aussi bien en peinture qu'en vernis. Il s'en alla donc chez Girodet, auquel il fut tenté de dire sur le seuil même: Mon confrère! tant sa vanité lui faisait voir ses propres ateliers sous un jour aussi resplendissant que celui du peintre. Girodet se mit à la besogne; il espérait beaucoup de ce portrait: Mademoiselle Lange était si jolie! Son désappointement fut grand, lorsqu'il vit que mademoiselle Lange le refusait; le portrait fut renvoyé à l'artiste. Outré de colère, le peintre le creva et le retourna (style de commerce) à mademoiselle Lange.
Six semaines après, parut au Salon un petit tableau représentant Danaé. La déesse à la pluie d'or ressemblait cette fois à mademoiselle Lange de façon à la convaincre elle-même. On fut obligé de retirer cette toile qui occasionnait une véritable émeute. Les femmes à demi étouffées par la foule y laissaient leurs châles, d'autres leurs maris; c'était un concert de réclamations incroyables. À côté de la Danaé, le peintre avait mis un dindon faisant la roue (allusion ironique au carrossier!) il avait un anneau à la patte droite. Cette patte s'offrait avec une gaucherie des plus comiques à la main délicieuse de mademoiselle Lange, que M. Simon épousa en effet. L'allégorie était trop verte pour que M. Simon avouât que tout Paris l'avait reconnu; il voulut faire cependant un procès à Girodet: des amis prudents l'en détournèrent. Des avertissements anonymes furent employés contre l'artiste: on le menaçait, on voulait l'effrayer; il ne sortait plus qu'avec une canne à dard. Le texte de ces lettres alarmantes était des plus curieux; l'une d'elles finissait ainsi:
«On vous prévient, Monsieur, que pour être tout entier à sa vengeance,
M. Simon est plutôt dans l'intention de vendre son fonds.»
Mademoiselle Mars, fluette, maigre, prête à rompre comme la baguette d'un alcade, était de plus aussi noire qu'une taupe; en un mot, loin d'annoncer ce qu'elle devint par la suite. Elle comparait elle-même sa maigreur à celle d'un faucheux, nous sommes forcé de prendre son mot[25]. Par un malheur singulier, mademoiselle Mars jouait souvent à côté de mademoiselle Lange.
—Il fallait voir, écrit-elle plus tard à l'une de ses amies, madame de Saint-A…, comme je souffrais de me trouver près de mademoiselle Lange! En vain j'employais la patte de lièvre et les cosmétiques pour blanchir ces malheureux bras, rien n'y faisait! Comment les cacher par des manches longues? L'impitoyable mode me défendait cette petite ruse. Il fallut me résigner, me consoler même avec le mot de Dugazon; «C'est jeunesse, reprenait-il, c'est jeunesse, petite bête! Un jour, va, crois-m'en, tu pleureras de les avoir blanches, tes mains!»
Dugazon la chérissait. Il l'avait d'abord amusée plus aisément que tout autre, car on n'eut jamais de masque plus mobile; son visage seul était un répertoire, et l'on sait combien les enfants aiment les grimaces et les pantins. Joignez à cela chez Dugazon une agilité de singe, une science d'escamoteur et une abondance de lazzis telle, qu'on eût pu se croire à l'âge de notre héroïne devant la barraque d'un Polichinelle; et jugez de la joie de la petite Hippolyte quand l'ingénieux Scapin levait le marteau de la maison! Dugazon dansait avec une aisance parfaite; il baragouinait et se gaussait du premier venu avec un sang-froid inaltérable. On sait le succès de ses mystifications; celle qu'il fit subir à M. Decaze, fils d'un fermier-général, est bien connue; nous ne la rappelons que pour mémoire. Il s'agissait, on le sait, de madame Dugazon; cette fois, les rieurs furent du côté du mari.
M. Decaze, fils d'un fermier-général, admit Dugazon dans sa société, il s'amusait quelquefois à jouer des proverbes avec lui. Riche, jeune, brillant, il s'imagina de faire la cour à madame Dugazon, actrice aussi supérieure dans son genre (l'Opéra-Comique), que son mari l'était dans le sien. La chronique prétendit que M. Decaze fut heureux; Dugazon, averti de cette liaison clandestine, vole chez M. Decaze; il ferme la porte de sa chambre sur lui, et tire un pistolet qu'il présente à son rival.—Les lettres de ma femme! ses lettres! son portrait! s'écrie-t-il; exécutez-vous, Monsieur! Le jeune homme, effrayé, obéit en tremblant; il court à son secrétaire, il remet les lettres, le portrait à Dugazon. Dugazon, muni de ce butin, ouvre la porte sans bruit, il met la main sur la rampe de l'escalier… Son rival, revenu de sa stupeur et de son effroi, l'y poursuit presque aussitôt.
—Au voleur, au voleur, qu'on arrête ce coquin! s'écriait le jeune
Decaze.
Et les domestiques d'accourir au bruit que fait leur maître, et Dugazon d'aller au-devant d'eux, de s'arrêter aussi comme ravi et de regarder fixement M. Decaze.
—Bravo! Monsieur, c'est cela! bien joué!
M. Decaze redoublait en vain ses cris; en vain il le montrait du doigt à ses laquais, en renouvelant l'ordre de l'arrêter. Dugazon lui répliquait, en gagnant la rue très lentement: À merveille!… Si vous jouez avec autant de vérité ce soir, vous l'emporterez vraiment sur moi!
Puis, comme l'autre écumait de rage:
—Parbleu, je vous fais mon sincère compliment, vous étiez né pour être un grand comédien!
Ce qui, dans cette scène incroyable, devait piquer le plus M. Decaze, c'était de voir ses laquais se joindre à Dugazon pour l'applaudir et l'apostropher par des bravos qu'ils croyaient flatteurs. L'habitude où ces dignes gens se trouvaient de voir l'amoureux de madame Dugazon jouer des scènes comiques avec son mari les enracinait dans cette croyance que tout cela n'était qu'un proverbe. Dugazon parvint ainsi jusqu'à la porte cochère sans démentir son persiflage, et il se trouvait déjà loin quand M. Decaze parvint à désabuser ses valets.
En revanche, voici une anecdote arrivée à la sœur même de Dugazon, et qui n'a jamais obtenu l'honneur des Mémoires. Nous croyons qu'elle n'en est pas tout à fait indigne. Elle peint à merveille la taquinerie de cet homme, rival de Musson en fait de plaisanteries et de tours moqueurs.
Indépendamment de madame Vestris, sa sœur, Dugazon avait une autre sœur, laquelle s'était vue élevée de bonne heure dans une réserve scrupuleuse. C'était une demoiselle de province, rigide et pieuse; on ne lui avait jamais prêté un seul amant, et, en venant à Paris, elle n'avait pas la prétention d'en faire. La sévérité de cette demoiselle allait à un point tel, qu'elle n'avait jamais vu son frère jouer devant le public; elle ignorait les coulisses de son théâtre, et cependant elle portait le nom de Dugazon! La maison de cet acteur qui, grâce à la présence de sa sœur, pouvait devenir tout d'un coup un intérieur agréable, prit dès son arrivée la forme d'un cloître; le livre d'heures de mademoiselle Dugazon traînait souvent à côté de ses rôles; ses lunettes (la malheureuse fille portait des lunettes!) allaient de pair sur le bureau de notre comique avec le répertoire de Scapin et de Mascarille. Dugazon le mondain, Dugazon le farceur Dugazon l'homme des proverbes, l'homme des singeries, des parades, était embaumé de vertus, il suait l'office divin par tous les pores.
Les premiers jours, cela lui parut fort dur; il commençait à s'y habituer cependant, quand un désir curieux de cette même sœur lui donna l'idée de renverser en un jour l'édifice de sa pruderie.
Un écho mondain venait de pénétrer dans cette demeure purifiée par tant de pieux exemples; le hasard, ce dieu des amants, fut cette fois celui des frères: on parla devant mademoiselle Dugazon du bal prochain de l'Opéra.
J'aime à croire, pour mon compte, qu'un pareil récit se trouva dans la bouche de quelque marquis enthousiaste. Il dut mettre beaucoup d'art au récit de ces magnificences nocturnes; la peinture qu'il en fit fut si variée, si vive, que la recluse éprouva un désir violent d'assister, ne fût-ce qu'une nuit, à ce magnifique spectacle.
«Désir de femme est un feu qui dévore,
Désir de nonne est cent fois pis encore!»
Et mademoiselle Dugazon était aussi nonne que possible. Dugazon se vit prié, que dis-je? supplié, par cette même sœur si austère; elle lui demanda de l'accompagner au bal masqué de l'Opéra. C'était une folie, un rêve, disait-elle; mais ce rêve, ne pouvait-il pas le réaliser; cette folie était-elle donc si coupable? Chez les femmes, de la prière au larmes il n'y a qu'un pas. Mademoiselle Dugazon pleura comme n'eût point pleuré Clairon dans des beaux jours; elle appela Dugazon son bon petit frère, Dugazon fut d'abord déferré; il ne jouait pas cet emploi, mais il finit par se laisser attendrir: il y eut plus, il promit.
Il suffisait de connaître Dugazon pour comprendre ce que devait lui coûter une pareille promesse; lui, le papillon du bal, le point de mire des seigneurs désœuvrés, des baronnes coquettes, des nymphes agaçantes! lui, le brillant acteur, le Frontin hardi, le soupeur par excellence, s'allourdir au point d'amener à son bras, dans ce bal, une provinciale bien gauche, une fille ignorante de tous les usages reçus, de tous les plaisirs musqués, de toutes les intrigues qui se croisent dans cette nuit de folies! C'était s'aventurer, se compromettre, se perdre de gaieté de cœur! Dugazon pris en flagrant délit de conversation fraternelle à ce bal de l'Opéra! Quel sujet de rire pour les fades plaisants qui s'y donnent rendez-vous, quelle page honteuse pour ses Mémoires!
Dugazon n'en dormit pas de la nuit.
Le lendemain il était levé et habillé bien avant l'heure ordinaire du déjeuner; il manda sa sœur près de lui; son visage avait revêtu son expression la plus digne et la plus sévère. Dugazon ressemblait à Auguste dans Cinna.
—Prends un siége, ma sœur…
Mademoiselle Dugazon s'assit un peu interdite; elle arrangea l'envergure de ses paniers; elle tendit l'oreille et écouta.
—Ma sœur, dit Dugazon, je vous ai promis de vous conduire ce soir même au bal de l'Opéra…
—C'est vrai…
—Ne m'interrompez pas, c'est une affaire des plus graves. Vous ne voyez sans doute de cette fête que le plaisir, que l'intrigue, un millier de lustres flamboyant des dominos jaunes, noirs ou bleus, des masques de tous pays… J'y vois, moi, les conséquences les plus funestes, le deuil d'une famille, les tortures morales d'un frère; j'y vois, ma sœur, la honte, le crime et le sang!…
—Vous m'épouvantez!
—Je suis loin d'avoir fini. Le bal de l'Opéra n'est nullement ce que vous pensez, ajouta Dugazon d'un ton de prédicateur; c'est un cloaque.
—Un cloaque!
—Un cloaque! ma sœur; un lieu empesté par l'audace et par le vice. Et peut-être… puisqu'il faut ici tout vous dire, paierai-je bientôt de ma vie la légèreté d'une telle démarche; oui, pour ces quelques heures de plaisir que je vous ai promises…
Mademoiselle Dugazon devint plus pâle qu'un linge.
—Écoutez-moi, poursuivit le malicieux orateur, en arrêtant sur elle un regard clair et perçant, écoutez-moi! S'il est à ce bal des gens paisibles, curieux, insouciants, qui n'y vont chercher que la pompe d'un spectacle, l'étourdissement d'une fête, il en est, hélas! il n'en est que trop, ma sœur, qui abusant du privilége odieux du moindre nez en carton, du plus simple masque de satin, ne craignent pas d'exposer la vertu des femmes aux plus cyniques attaques.
Mademoiselle Dugazon devint rouge cette fois comme une grenade.
—Donc, continua-t-il, vous ne seriez pas à l'abri des poursuites de ces messieurs.
—Quoi! mon frère… à votre bras?
—À mon bras, ma sœur. Aussi, je vous en préviens, j'aurai ce soir des yeux et des oreilles partout. Oh! ne craignez rien, je surveillerai vos moindres mouvements, et si l'un de ces insolents osait…
—Vous me faites frémir… reprit la pauvre fille les maintes jointes.
—Si l'un de ces insolents osait… reprit Dugazon.
—Eh bien?
—Eh bien! ma sœur, je le tuerais, je le tuerais sans pitié!
—Ô Ciel!
—Oui, ma sœur, je le tuerais! Car, pour que vous le sachiez, je n'irai avec vous au bal de l'Opéra qu'avec ce protecteur mystérieux, ce gardien sévère de votre vertu… (ici Dugazon laissa entrevoir à sa sœur la lame d'un poignard).
La pauvre fille ferma les yeux, en étendant devant elle des mains tremblantes.
—Ainsi, voilà qui est convenu, ma sœur, reprit Dugazon en se levant; vous avez ma parole: je vous conduirai ce soir à ce bal; advienne que pourra! Tenez-vous prête pour minuit.
—Pour minuit! répéta la malheureuse d'un ton de voix funèbre.
—Je joue dans la dernière pièce; ajouta Dugazon; mais je passerai vite un domino; je viendrai vous prendre. Adieu!
À minuit, Dugazon partait pour le bal en carrosse fermé avec mademoiselle sa sœur. Il lui renouvela en route toutes ses jérémiades: il lui montra de nouveau la lame du poignard avec lequel il comptait bien défendre cette nouvelle Lucrèce.
Nous n'essaierons pas de reproduire ici les diverses impressions de mademoiselle Dugazon en posant le pied dans le bal de l'Opéra; tout ce qu'elle voyait lui semblait tenir de la magie! Une provinciale, presqu'une religieuse au milieu de ces brillantes mascarades! Dugazon lui avait fait revêtir le plus sombre et le plus noir des dominos,—toujours pour ne pas l'exposer, ajoutait-il. Ainsi éteinte, mademoiselle Dugazon ressemblait à une chouette effarouchée.
Le bal était merveilleux; la reine et les princes y assistaient sous le masque. Tout ce que Paris renfermait d'illustre, de galant, de dissipé, s'était donné rendez-vous dans cette salle féerique. Mademoiselle Dugazon y serait bien restée jusqu'à la fermeture des portes, si son frère, qui avait grande envie de se débarrasser d'un si ennuyeux domino, ne fût revenu bien vite au rôle qu'il s'était proposé de jouer avec elle.
Dès le premier tour dans le foyer, et quand mademoiselle Dugazon, pressée, écrasée à demi par la cohue, admirait encore, la bouche béante, les dorures des colonnes, Dugazon se retourne vivement vers elle à un léger mouvement qu'il croit remarquer, en lui disant:
—Eh bien! qu'est-ce, ma sœur? qu'avez-vous? vous aurait-on manqué de respect? déjà?
—À moi… mon frère? à moi? Oh! non… je puis vous assurer…
Et dans ce moment même mademoiselle Dugazon mentait: une main agile, audacieuse, venait de lui presser assez rudement la taille.
Quelques secondes après, elle contint à peine, en marchant toujours au bras de son frère, un cri nouveau.
—Ah! cette fois, ma sœur, je vais avoir raison de l'insolent.
—Il n'y a pas d'insolent… mon frère… balbutia la malheureuse, à demi-morte de peur; c'est…
—Alors, pourquoi avez-vous crié? voyons.
—C'est… de joie… c'est de joie… je vous assure…
Et cette fois la pression exercée à la sourdine sur la pauvre fille avait été plus robuste encore.
Un moment après, un cri véritable de mademoiselle Dugazon alluma de nouveau l'indignation de son frère. Pendant une minute, il jura, il tempêta, la tenant toujours au bras, et la priant de lui désigner du doigt, dans cette foule, l'insolent qui se permettait envers elle une pareille licence.
—Je veux lui couper les deux oreilles ajouta-t-il.
—Mon frère… je vous jure…
—Que vous ne venez point encore de crier? Allons donc!
—Oui… Eh bien! oui… j'ai crié, mon frère… mais c'était d'admiration!
Dugazon partit, cette fois, d'un sublime éclat de rire.
À quelques pas de là, nouvelle attaque et nouveau cri. Cette fois aussi Dugazon fait mine de tirer son poignard; il menace d'en frapper le téméraire…
—Pas encore… mon frère… pas encore, murmurait la malheureuse, toujours poussée par la foule, et partagée entre l'inquiétude la plus horrible et son admiration pour le bal. Un flot de masques les entoure bientôt; mademoiselle Dugazon est si pressée, si vivement chiffonnée, que ses cris ressemblent à une gamme solfiée par un chat. En vain cherche-t-elle des yeux cet antagoniste acharné dont la main indiscrète la moleste au point qu'elle en a les bras tout noirs de pinçures, la taille meurtrie et son domino tout éraillé. Rien… absolument rien! une foule compacte, indifférente qui passe! À la fin, elle n'y tient plus:
—Rentrons, mon frère… s'écrie-t-elle d'une voix expirante; rentrons!
—Et pourquoi rentrer? demanda Dugazon d'une voix mielleuse.
—Parce que… parce que… reprit-elle avec effort, parce que je m'amuse trop!
C'est là tout ce que voulait Dugazon. Il rentra sa sœur avec une compassion hypocrite, et il la laissa chez elle, bien guérie, à coup sûr, du désir de voir les pompes de l'Opéra.
Celui dont la main traîtresse avait si constamment inquiété la pauvre fille n'était autre que Dugazon! Grâce à la longueur et à la souplesse de ses bras, il était parvenu à l'inquiéter, tout le temps du bal, de cette manière.
Dugazon aimait surtout singulièrement les oiseaux; sa maison était devenue bien vite une volière. Il les avait tous baptisés de noms amis et ennemis: cette fauvette était Contat, ce serin Préville, ce perroquet déplumé Geoffroy, son zoïle, sa bête noire! Les traits de ce critique poursuivirent, on le sait, Molé jusqu'au tombeau, ils accélérèrent la retraite de Larive, ils eurent la prétention plus grande d'arrêter l'essor de Talma. Dugazon fut toute sa vie le point de mire des épigrammes de cet abbé, rustre et crasseux comme un pédant de collége. Il fallut la mort de cet acteur admirable pour que le journal de Geoffroy en fît l'éloge, et chose au moins étrange! cet éloge fut pompeux. Le feuilleton du critique tonsuré était à la mode. La seule vengeance qu'en tira Dugazon fut de se montrer un jour à Bordeaux, sur le cours des allées Tourny, exactement vêtu et grimé comme Geoffroy. C'était un portrait véritablement accusateur! Et pour que rien n'y manquât, Dugazon, qui savait l'abbé fort intéressé, tenait une bourse dans sa main gauche et un paquet de plumes taillées dans sa droite! De la promenade il se rendit au théâtre; il avait été suivi par une affluence considérable. On donnait ce soir là le Chanoine de Milan. L'usage autorisait le compliment au public, Dugazon s'avança, toujours dans le même costume, lorsque tout à coup la voix d'un plaisant (d'un compère peut-être) cria de l'orchestre: L'abbé Geoffroy à la porte!
—Bien volontiers, Messieurs, répond alors Dugazon; pourquoi faut-il seulement qu'on ne m'ait dit cela qu'à Bordeaux!
Et il reparut dans le Chanoine de Milan, pièce qu'il jouait à ravir[26].
Il improvisait avec une merveilleuse facilité. Son couplet final dans Figaro était quelquefois changé par lui, et suivant la circonstance; mais souvent aussi Dugazon allait trop loin, et comme il était chatouilleux à l'endroit de la critique, le moindre signe d'improbation le mettait en fureur. On sait qu'il tira l'épée hors du fourreau devant le parterre, mouvement de dépit impardonnable qui lui valut un bien cruel repentir.
Il est vrai que Dugazon tirait l'épée comme un ange; la nature l'avait fait en ces assauts si leste, qu'on cherchait souvent son fer quand il était déjà loin. Jamais peut-être plus charmant conteur n'exista; mais c'était surtout à table devant la bouillabaisse, plat marseillais dont il se montrait friand, qu'il fallait voir cet intrépide fourbisseur de contes! Il eût tenu les badauds de la Cannebière suspendus bouche béante à ses récits. Quand l'intérêt lui semblait faiblir, il grimpait comme un singe sur les bâtons d'une chaise et il disait de là ses vérités à chacun. Gai, trivial, ingénieux, soumis, important, valet, grand seigneur, il était tout cela quand venait l'heure du dessert!
Sa façon de professer, dont nul n'a parlé jusqu'à ce jour, n'était pas moins singulière que sa personne. Mais comment vous la rendre, si vous n'avez pas vu mademoiselle Mars? Elle qui avait reçu les leçons de Dugazon! elle excellait à le copier, à le charger.
Pressez le suc des Mémoires du temps, il en sortira ceci:
C'est un homme de taille avantageuse, changeant de visage comme de mouchoir de poche, relevant la tête et se promenant dans sa chambre d'un air inspiré. Vous ai-je tout dit? Non, imaginez un Calchas en robe de chambre, se frappant le front, criant et gesticulant avant que l'élève attendu n'arrive. Il chante, il pirouette, il danse, il écume, il regarde sa pendule et se dit:—Ne vient-il point? Un pas retentit sur l'escalier, la sonnette s'agite, il prend alors sa voix de tôle la plus aiguë et il vous dit:—Entrez donc! Vous voilà devant deux yeux aussi vifs que les yeux d'un écureuil; il vous amène alors par le bras, homme ou femme, devant sa glace.
—Qui voulez-vous être aujourd'hui, Monsieur ou Madame? Achille? Agnès? Bernadille? Dorine? ce qu'il vous plaira, parlez! Voilà votre public,—cette glace!—N'y voyez-vous pas s'agiter à l'orchestre les plus méchantes bêtes démuselées; Geoffroy, Lauraguais, Morande, Bachaumont, que sais-je, moi? Voilà votre cirque! Les chrétiens livrés aux bêtes! Ne regardez donc pas Arnoult, qui fait espalier avec sa robe dans cette loge d'avant-scène; Cléophile, Raucourt, ou tout autre impure, les joues peintes comme une roue de carrosse, les plumes saluantes comme celles des chevaux du roi! Pénétrez-vous du rôle que vous allez jouer; vous avez affaire à Jean-Baptiste-Henri Gourgaud Dugazon, un homme aussi fort à la parade que ses amis d'Éon ou Saint-Georges, ou plutôt vous avez sur votre front une épée nue!
L'élève écoutait ce jargon dans un étonnement muet.
—Voyons ce bras,—il prenait le bras, puis il le laissait tomber; ce pied, et il le plaçait comme eût fait Vestris;—Cette tête, et il l'ajustait dans le sens voulu, comme un peintre arrangeant son mannequin.
—Fort bien; maintenant… attention… une, deux, trois… et il frappait dans ses mains,—il vous demandait gravement: Quel rôle jouez-vous?
Si c'était Achille, il vous toisait, et vous auriez cru voir le dédaigneux Agamemnon; il commençait insensiblement un monologue avec lui-même, il vous regardait de l'air d'un beau-père furieux contre son gendre, et il marmottait entre ses dents:
—Le cuistre, le bélître! Voilà le drôle à qui je donnerais ma fille!
Oh! nous allons voir!
Et comme le pauvre élève le regardait abasourdi:
—Mais, s'écriait-il, à qui donc en avez-vous? n'êtes-vous pas Achille, mon cher Monsieur! et n'êtes-vous pas pressé de me voir et de me dire:
«Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi».
Et le reste donc! le reste! voyons, de la chaleur, de l'indignation, parlez!
L'élève disait sa tirade, et d'ordinaire, on peut le croire, il la disait de manière à mécontenter ce maître rigide.
Le premier couplet d'Achille terminé, Dugazon lui donnait quelques indications; l'élève répétait encore plus mal.
—Mais ce n'est pas cela, reprenait alors Dugazon; vous n'avez point l'air d'un homme en colère le moins du monde. Allons, échauffez-vous, criez contre moi, appelez-moi des noms les plus odieux, ne vous gênez point. Dites-moi: Gueux, pendard, meurt de faim, bélître! Criez, criez, fort, au voleur! dites que je vous ai volé votre montre!—Tenez! je suppose que vous me parlez: Ah! maraud! pendard, assassin, triple sot, faquin digne des étrivières! Continuez sur ce ton; allons, poursuivez!
L'élève demeurait pétrifié, confondu.
—Vous me trouvez bizarre, reprenait Dugazon, vous me regardez avec des yeux hébétés; ce n'est pas cela: allons, empoignez-moi au collet, appelez le commissaire! criez donc, monsieur, criez pour l'amour de Dieu!
À bout de patience, excité par Dugazon qui lui déchirait presque son habit, l'élève se relevait véritablement en colère, il était monté ainsi au diapason du professeur.
—Bravo! ah! bravo! vous y êtes enfin; vous voilà comme je voulais! À la bonne heure, cet Achille-là ne ressemble pas à l'Achille de tout à l'heure!
Il courait à une carafe, il s'en inondait les doigts, il répandait sur lui un flacon de Portugal, et il en offrait la moitié à son élève.
—Continuez, ainsi, lui disait-il en le reconduisant, injuriez-moi tant que vous voudrez, battez-moi au besoin; mais du feu, de l'énergie! Allez, jeune homme, allez, j'aime mieux les volcans que les tombeaux!
On était fait à ces bizarreries, on savait qu'il marchait à pieds joints sur ses élèves. Avec de pareilles extravagances, il arrivait à son but aussi sûrement que les plus calmes; la leçon finie, il se rejetait dans son fauteuil à oreillières, les pieds appuyés sur le garde-feu de la cheminée, et repassant en lui-même le rôle qu'il devait jouer le soir.
Une pareille figure devait laisser dans l'esprit de mademoiselle Mars une profonde impression. Si Dugazon l'aimait, elle en avait peur, en revanche, comme du diable. Lui cependant, il arrivait une fois par semaine conter à mademoiselle Mars ce qu'il avait fait de bon, je me trompe, de méchant. C'était le fou en titre des salons et des ruelles! Cette fois il arrivait moucheté de perles et d'acier, coiffé de frais, chaussé comme un ange, d'autres fois crotté et trempé jusqu'aux os, et tout cela par boutade. Le premier cadeau que fit Dugazon à Hippolyte Mars, devinez-le… c'était un théâtre de marionnettes, un théâtre que notre spirituel comique peignit lui-même: il jouait, avec ces figures découpées, des proverbes et des parades à désespérer Jeannot[27]. Nous reviendrons sur Jeannot, qui alors était à la mode, mais nous ne pouvons quitter Dugazon sans consigner en quelques lignes la plaisanterie faite par cet auteur original à Desessarts, et dont les auteurs du Duel et du déjeuner ont trouvé moyen de faire une charmante pièce. Nous citerons le plus brièvement possible cette anecdote, qui se trouve consignée dans l'Histoire du Théâtre Français, par Étienne et Martainville:
«Desessarts, dont la corpulence était devenue le point de mire des plaisanteries de Dugazon, fut prié un jour par ce dernier de venir avec lui chez le ministre *** pour y jouer un proverbe dans lequel il était besoin d'un compère intelligent. La ménagerie du Roi venait de perdre la veille l'unique éléphant qu'elle possédait, et les gazettes avaient publié, sur cet intéressant animal, des articles nécrologiques. Desessarts consent à ce que Dugazon lui demande, il s'informe seulement du costume qu'il devra prendre.
—Mets-toi en grand deuil, lui dit Dugazon, tu es censé représenter un héritier.
Voilà Desessarts en habit noir complet, avec le crêpe obligé et les pleureuses. On arrive chez le ministre.
—Monseigneur, la Comédie-Française a été on ne peut plus sensible à la perte du bel éléphant qui faisait l'ornement de la ménagerie du roi; mais si quelque chose peut la consoler, c'est de fournir à Sa Majesté l'occasion de reconnaître les longs services de notre ami Desessarts: en un mot je viens au nom de la Comédie-Française, vous demander pour lui la survivance de l'éléphant.
On peut se figurer l'étonnement et le rire des auditeurs, l'embarras et la colère de Desessarts! Il sort furieux, et le lendemain appelle Dugazon en duel. Arrivés au bois de Boulogne, les deux champions mettent l'épée à la main.
—Mon ami, dit Dugazon à Desessarts, j'éprouve un scrupule à me mesurer avec toi; tu me présentes une surface énorme, j'ai trop d'avantages, laisse-moi égaliser la partie.
En parlant ainsi, il tire de sa poche, un morceau de blanc d'Espagne, trace un rond sur le ventre de Desessarts et ajoute:
—Tout ce qui sera hors du rond, mon cher ami, ne comptera pas.
Le moyen de se battre après une pareille clause! Ce duel bouffon finit par un déjeuner.
D'après ces détails, on sera peu surpris d'apprendre que, vu la grosseur fabuleuse de ce comédien, il lui fallait, lorsqu'il jouait Orgon de Tartuffe, une table faite exprès et plus haute qu'à l'ordinaire, afin qu'il pût se cacher dessous. Son prodigieux appétit répondait à sa grosseur, il mangeait en un repas ce qui eût suffi à quatre hommes.
Grandménil, l'antipode de Desessarts par sa maigreur, venait souvent avec lui chez mademoiselle Mars. Desessarts suivit les progrès de la petite Hippolyte jusqu'à ce qu'elle eût douze ans. Quand Grandménil et Desessarts se retiraient par le mauvais temps, la servante de la maison, mademoiselle Rose Renard, avait l'ordre d'amener deux voitures, l'une pour Grandménil, l'autre pour Desessarts, qui trouvait la plupart du temps les portières des carrosses de place trop étroites pour le recevoir. Les huîtres que Dugazon, son persécuteur éternel, lui fit manger un jour rue Montorgueil, ne lui parurent pas moins amères à digérer que sa présentation chez le ministre pour la place dont il a été question plus haut; on sait que Dugazon avait mesuré malignement pour cet invité la rondeur de son abdomen, et qu'il avait choisi un restaurant dont l'allée était des plus étroites. Le déjeuner était pour midi. Desessarts arrive, Dugazon était à la croisée.
—Allons, mon ami, nous t'attendions, dit-il en décoiffant une bouteille, monte donc vite! monte, nous avons commencé.
Desessarts se présente en vain à la porte de l'allée; à peine peut-il introduire un bras et une cuisse. Cependant Dugazon et ses amis lui criaient toujours d'entrer. Force fut à Desessarts de manger les huîtres dans une maison voisine, où l'on transporta le déjeuner à sa prière. Le renard invité par la cigogne se trouvait aussi à plaindre.
Grandménil, qui fut de l'Institut comme Monvel, avait des traits prononcés, des yeux vifs, perçants, sous d'énormes sourcils noirs, c'était un physique sec et convenant merveilleusement au rôle d'Harpagon[28], de longues mains pâles, décharnées, et des jambes, véritable étude d'anatomie! Il n'avait point encore de château, et avait joué pendant longtemps les rôles de grande livrée en province; il vint à Paris, il y débuta dans l'emploi des manteaux par le rôle d'Arnolphe. C'était un acteur qui abhorrait les lazzis, partant, fort ennemi de Dugazon. Rien de plus avare, du reste, que lui, si ce n'est, peut-être, l'Avare de Molière; encore lui eût-il rendu des points, comme on va le voir par le trait suivant, que je dois à l'amitié de feu M. Campenon, qui l'avait beaucoup connu.
Cet acteur avait une garde-robe fort belle, il soignait avec amour tous ses costumes. Au premier incendie de l'Odéon, je crois que c'était le 20 mars 1818, il donna une belle preuve de son avarice. À la nouvelle de ce feu terrible, Grandménil accourt éperdu. Déjà les échelles sont appliquées contre la muraille, la foule hurlante se presse autour de l'édifice.
—Pompez sur mon secrétaire, disait le pauvre directeur, il y a là des manuscrits de vingt auteurs!
—Sur ma caisse! disait le caissier.
—Sur mes cartons! s'écriait le régisseur.
C'était un spectacle véritablement tragique. Les jeunes premiers s'arrachaient les cheveux, les ingénuités pleuraient, les choristes se tordaient dans la fournaise comme autant de Machabées.
Grandménil survient, Grandménil veut sauver à tout prix ces précieux costumes si beaux, si brossés, si exacts, sous lesquels il joue tant de beaux rôles. Où courir? où ne pas courir? ce monologue de l'Avare était plus que jamais devenu le monologue de Grandménil.
Un Savoyard se présente.
—Monsieur, lui dit-il, je monterai pour vous à cette échelle, je sauverai votre garde-robe; mais il me faut un louis!
—Un louis! bourreau! murmure Grandménil; un louis! coquin! tu veux donc ma mort!
—Un louis, reprend le Savoyard.
—Va pour un louis, dit Grandménil après bien des hésitations.
Le Savoyard monte à l'échelle; un quart d'heure se passe: un quart d'heure d'angoisses pour Grandménil.
—Me volerait-il le scélérat, le pendard! Foin de lui! foin de ces gueux-là! Oh! je vais me plaindre à M. le préfet de police!
Et Grandménil, soupçonneux comme tout avare, se désespérait.
Cependant le Savoyard redescend, au milieu d'un nuage de fumée. Tous les spectateurs, tous les curieux l'entourent: ô prodige! il a sauvé les caisses de Grandménil! Lui-même, voyez-le! Il s'approche, il s'agenouille devant ces bienheureux coffres; il en fait l'inventaire avec bonheur.
Tout d'un coup, le voilà qui se frappe le front; qu'arrive-t-il donc?
Il arrive ceci, qu'en moins d'une minute Grandménil a mis le pied sur l'échelle du Savoyard; il a bravé le feu, la fumée, l'incendie aux mille langues sifflantes; il court, il vole, à travers les corridors enflammés, jusqu'à sa loge.
—Que va-t-il rapporter? se demandent les assistants, peut-être un costume, un rôle oublié, quelque chose de précieux, dans tous les cas!
—Nullement,—on voit redescendre majestueusement Grandménil, comme un dieu de l'Olympe, sa savonnette d'une main, son rasoir de l'autre, et dans sa poche gauche, devinez le bout de cette porcelaine qui passe,—c'est un vase, son vase de nuit.
Naturam expellat farcâ, tamen usque recurret!
Dans ce même incendie de l'Odéon, Valville se jeta courageusement de la fenêtre de sa loge sur les matelas qu'on lui tendait.
Grandménil était, du reste, fort riche; il aimait à jouer la comédie dans son château. Il quitta le théâtre en 1811, et se retira aux environs de Paris. Les Prussiens, les Autrichiens et les Russes le tourmentèrent sur la fin de sa vie, comme les Euménides tourmentent Oreste: l'arrivée des alliés, en 1815, le tua. Il abandonna sa terre, et erra plusieurs nuits, en s'écriant:—Voilà le commencement de la fin!
En proie à l'intempérie de l'air, il prit la fièvre et mourut.
Grandménil, Dugazon et Desessarts représentaient donc la Comédie-Française, à certaines heures, chez mademoiselle Mars. Tous trois amis de Valville, ils prenaient plaisir à voir germer par ses soins ce petit prodige. Dugazon commençait cette éducation de sa petite-fille; cette éducation devait se voir achevée un jour par mademoiselle Contat!
II.
La maison de madame Mars.—Les Étrennes.—Déplorable santé de mademoiselle Mars.—Mademoiselle Mars amenée au foyer.—Monsieur et mademoiselle Raucourt.—Desessarts volé.—Mademoiselle Mars à la première représentation du Mariage de Figaro.—Originaux d'alors.—Le marquis Bilboquet.—Ingrate Amarante!—M. de Sartine juge.—M. de Chambre.—Champcenetz.—Remboursé!—Almanach des Grâces et des Maigres.—Morbide.—Champfort.—Mademoiselle Olivier.—La boîte à bonbons.—Le chevalier de Brigand.—Dazincourt.—Mot d'un spectateur à Beaumarchais.—Mort de mademoiselle Olivier.—Son épitaphe.—Le casseur de vitres.—Rivarol, juge de Beaumarchais et de Monvel.—Esprit d'alors.—Encore le jeune homme à la brouette.—Un traité d'actrice à marquis.
Nos lecteurs ont pu voir combien l'intérieur de madame Mars la mère était borné, la modicité de ses ressources ne lui permettait guère d'en égayer la monotonie habituelle.
À part quelques éclairs joyeux de Dugazon, quelques brusqueries de Grandménil, qui faisaient sourire la pauvre petite comédienne en herbe, rien ne corrigeait à ses yeux l'aspect renfrogné de cette maison, où toutes ses journées se ressemblaient.
Madame Mars avait pour Monvel un attachement sérieux, et elle le lui fit bien voir, quand, plus tard, cet acteur se maria en Suède. C'était une femme d'ordre et d'économie; ce qui le prouve, c'est qu'elle fut choisie par mademoiselle Mars elle-même, dès que celle-ci se vit riche, pour s'occuper de tous les détails de la maison. En attendant, elle était si misérable, qu'elle-même faisait sa cuisine. Ces premières années de mademoiselle Mars furent donc loin d'être heureuses.
Cependant Valville l'avait conduite quelquefois au théâtre Montansier, où il était acteur lui-même, nous l'avons dit, en compagnie de Damas et de Baptiste. À douze ans elle avait déjà joué à Versailles de petits rôles en harmonie avec son âge, celui du Plaisir entre autres, dans un divertissement qu'on y donna et qui avait pour titre les Étrennes[29].
Mais son apparence était si mesquine, sa santé si pauvre, sa voix si faible, que Valville désespérait d'elle et disait à Grammont[30]: On n'en fera jamais une comédienne!
Cependant mademoiselle Mars, même avant de jouer pour la première fois sur un théâtre, avait vu de près les premières coulisses d'alors,—les coulisses de la Comédie-Française!
La date est précise, c'est en 1784, et mademoiselle Mars avait alors cinq ans!…
Cinq ans!… Jusque-là elle n'avait jamais abordé ce redoutable domaine, divisé par tant d'intérêts, capricieux sénat où M. de Richelieu promenait sa goutte en compagnie de Fleury et du duc de Duras, où les gentilshommes de la chambre se promenaient bras dessus bras dessous avec les comédiens.
—Que fait donc là Molé depuis un quart d'heure? demandait un jour un de ces messieurs en voyant ce semainier hautain tirer à l'écart M. de Richelieu, et causer avec lui d'un air important.
—Ne le devinez-vous pas, reprit ironiquement le comique Auger, Molé est en train de protéger M. de Richelieu!
Monvel ne donnait, lui, dans aucun de ces orgueils ridicules; aussi ne s'était-il pas même concédé jusque-là un autre orgueil bien plus légitime, celui de sa fille; il allait la voir; il l'aimait à sa manière, c'est-à-dire de temps en temps, et comme il aimait la Comédie Française[31]; mais il avait défendu à Valville de la lui amener jamais dans les coulisses de la Comédie.
Or, pour que Valville bravât ainsi les ordres de Monvel, il fallait, certes, une grave circonstance.
Voici, en effet, ce qui était arrivé:
Le 27 avril 1784, l'affiche de la Comédie annonçait le Mariage de Figaro. Aucun autre moyen, pour Valville, de voir la pièce que de pénétrer par les coulisses; et ce soir-là madame Mars était malade! Lui laisser Hippolyte à la maison, c'était exposer l'enfant à sa mauvaise humeur, à son ennui; Valville préféra l'emmener à ses risques et périls, car il l'aimait et ne se refusait jamais à ce qui pouvait l'égayer.
Et certainement la mêlée était bien rude ce jour-là!
Dès trois heures, une foule immense emplissait les abords de la Comédie; c'était un tumulte, des cris dont rien ne peut donner une idée. En voyant cet essor, ce roulis de la multitude, on se demandait si le théâtre n'allait pas soutenir un siége dans les règles; messieurs les gardes françaises mêlés, cette fois, aux gardes suisses, avaient grand mal à repousser les assaillants. Valville hésita quelques instants, puis avisant une trouée faite par Hullin le danseur, qui, grâce à sa maigreur, à son nez en crochet et à ses bras de télégraphe, était parvenu à déranger l'épais bataillon obstruant l'entrée des coulisses, il prit résolument Hippolyte Mars dans ses bras, l'éleva au dessus de sa tête, et parvint ainsi jusqu'à l'escalier du théâtre, en demandant la loge de Monvel. Arrivé à la rampe, il la saisit et s'apprêta à en gravir les degrés quatre à quatre.
—Il est inutile de te presser autant, lui dit Hullin, tu ne trouveras pas Monvel: je l'ai laissé au café de la Régence avec un monsieur.
Hullin appuya beaucoup sur le mot de monsieur; il savait Valville fort curieux de tout ce qui pouvait toucher Monvel; le ton mystérieux qu'il affectait ne pouvait manquer son coup.
—Oui, poursuivit Hullin d'un air hypocrite et en voulant s'amuser de la sincérité de Valville, il s'est fait là une jolie affaire! Protéger un pareil audacieux, le réclamer, des mains de la garde, qui, heureusement pour la sûreté publique, ne le rendra pas!
C'est là de la folie… A-t-on rien vu de pareil?
—Qu'a donc fait ce monsieur? demanda Valville.
—Ce qu'il a fait, reprit Hullin; il s'est élancé de sa brouette, parce qu'un garde suisse venait d'intimer l'ordre à ses porteurs de retourner; et brandissant en main la cravache qu'il tenait:
—Faquin! s'est-il écrié, ne me reconnaissez-vous point? J'appartiens à la Comédie-Française!
—Et qui as-tu reconnu?
—Personne, je t'assure, du personnel masculin de la Comédie. Pourtant, Monvel s'est empressé de quitter sa tasse de café, et il a couru parler aux gardes. Tu aurais bien ri, va; jamais il ne s'est montré plus pathétique!
Ô Romains! ô vengeance, ô pouvoir absolu!
avait-il l'air de leur dire, à ces gens de la maréchaussée, comme Auguste dans Cinna. Je n'ai pu en savoir davantage; mais mon opinion est qu'à cette heure Monvel est bien capable d'avoir suivi au corps-de-garde cet ami improvisé…
—Diable d'imprudent! il n'en fait jamais d'autre! reprit Valville, et moi qui venais le prier de me faire placer ici!
—Autant vaudrait que tu demandasses la place de M. de Vaudreuil! Tu ne vois donc pas ce peuple? On dirait vraiment que les Parisiens vont voir exécuter quelqu'un à la Grève!
—Beaumarchais et Law seront un jour synonymes: même foule pour tous les deux.
—Nous allons voir tirer de fiers coups de fusils à l'opinion, dit sentencieusement Hullin. Ce qu'il y a de triste, c'est que M. de Beaumarchais danse bien mal.
—Tu l'as vu danser?
—À Gennevilliers… une seule fois; ça fait pitié!
Un brouhaha furibond, déchaîné du bas de l'escalier opposé, interrompit cette conversation. Hullin poussa un cri; il venait de reconnaître le jeune homme qu'avait protégé Monvel une demi-heure avant au café de la Régence.
Ce monsieur, c'était mademoiselle Raucourt.
Coiffée du chapeau rond aux larges ailes qui ombrageait la physionomie pâle et lymphatique du prince de Galles, les jambes et les cuisses serrées dans un pantalon collant dû au tailleur Acerbi, qui ne prenait jamais ses mesures que sur le nu, fût-ce à des souverains comme à l'empereur Alexandre; la cravache à pomme d'or dans la main droite, ses gants dans la gauche, son gilet orné de perroquets et sapajous, mademoiselle Raucourt, suivie, pourchassée, tomba dans le foyer comme la foudre, en donnant les signes de la plus violente agitation. Elle s'était mise en homme pour voir plus facilement l'ouvrage tant couru, et, grâce à ce déguisement qui lui était familier, elle espérait bien percer la cohue, et trouver un coin de loge dans la salle. Par malheur, tout était pris. Grâce à Monvel, elle avait pu se soustraire aux représailles de la force armée; mais il avait fallu qu'il se fît sa caution.
—Ainsi voilà Monvel au corps-de-garde pour monsieur! s'écria Valville d'un air d'humeur, et vous êtes homme à le laisser là! ajouta-t-il en se tournant vers mademoiselle Raucourt.
Cette apostrophe mit les rieurs du côté de Valville. Raucourt en prit son parti; elle venait d'apercevoir une grosse servante au front coloré, arrivant tout en nage par l'un des corridors. Cette femme tenait à son bras un panier de provisions sauvé sans doute à grand'peine de la bagarre.
—Desessarts! s'écria-t-on en reconnaissant sous une ample cornette la figure ouverte, épanouie du gros comique. Ah! ça, tout le monde aujourd'hui est donc déguisé?
—Il le fallait bien, répondit Desessarts; sans cela, je courais risque de mourir de faim! Par bonheur, j'ai pris mes précautions.
Et il montra en même temps à ses camarades deux bouteilles ornées d'un cachet respectable et un saucisson d'Arles couché en travers sur une tranche de pâté.
Valville éprouva une horrible tentation… Il n'avait que son café au lait dans l'estomac; pour Hippolyte, la pauvre enfant n'avait rien mangé de la journée. De ses beaux yeux noirs languissamment tournés vers Valville, elle semblait l'implorer.
S'adresser à Desessarts paraissait humiliant à Valville; il pouvait fort bien se faire d'ailleurs que le gastronome refusât.
Si du moins Dugazon eût été là, Dugazon si leste, si adroit, si fin larron! Et un tour de main, il eût escamoté la bouteille et la tranche de pâté, pensait Valville.
Mais Dugazon était absent, ou il s'habillait sans doute déjà dans sa loge.
La perspective de se voir emprisonné avec Hippolyte Mars au milieu de tous ces affamés semblait peu agréable à Valville; il n'était pas là sur ses planches, dans son théâtre, à la Montansier enfin! Aux maux désespérés, les grands remèdes! se dit-il enfin en voyant Desessarts qui s'éloignait pour manger à l'écart tout à son aise.
Et passant la main avec une prestesse merveilleuse dans son panier, il en sortit une bouteille qu'il cacha sous sa lévite.
—C'est toujours ça, se dit-il en faisant asseoir Hippolyte vis-à-vis du portrait de mademoiselle Duclos; ne bouge pas et ne t'étonne de rien.
Il cacha la bouteille de Desessarts sous le velours frangé de la banquette.
—Si je pouvais maintenant attraper un petit pain, nous ferions une fière dînette!
Hippolyte Mars regardait toujours Valville, comme pour lui dire: j'ai faim!
C'était la première fois qu'elle était introduite dans ce sanctuaire auguste,—le foyer de la Comédie Française.—Aussi ne se lassait-elle point de le regarder.
Qui eût dit alors à la petite fille qu'elle y jouerait cinquante-cinq ans!
Oui, cinquante-cinq ans d'efforts, de gloire, de fatigue, et d'esclavage vis-à-vis de ce même public apprêtant déjà toutes ses colères contre Beaumarchais!
Laissons Hippolyte Mars attendre son petit pain, et Valville guetter un second Desessarts, pour nous occuper des personnages les plus célèbres accourus au foyer sur le seul bruit de cette représentation pour laquelle on se passait de dîner.
Le foyer de la Comédie contenait bon nombre d'originaux.
Aujourd'hui que les habitués n'existent plus, que des figures sans caractère ni relief les ont remplacés, il n'y a pas de mal à nous représenter cet auguste salon de la Comédie tel qu'il était.
Les portraits des plus célèbres artistes l'ornaient comme aujourd'hui; on y remarquait ceux de Lekain, Clairon, mademoiselle Duclos, etc. Debout et adossés contre la cheminée remplie d'arbustes verts comme pour une soirée de réception, se tenaient plusieurs auteurs.
La chaleur était si lourde que beaucoup de ces messieurs balançaient alors entre leurs mains des éventails nommés ce soir-là même éventails à la Figaro. Ils étaient énormes et se composaient de quelques feuilles de musique collées ensemble. C'était l'un des violons du théâtre qui, se trouvant sans doute mal rétribué et voulant mettre à profit l'occasion d'une telle affluence, avait déchiré bel et bien quelques vieilles partitions, puis, aidé de la fleuriste voisine, les avait métamorphosées en éventail. C'était aussi la première fois que l'orchestre du Théâtre-Français, qui peut être fort utile, se mêlait d'être agréable.
Au premier coup d'œil, vous eussiez distingué parmi ces auteurs le marquis de Bièvre, de facétieuse mémoire, Bièvre à qui son adresse rare à un jeu difficile avait valu le nom de marquis Bilboquet. Il excellait, en effet, à cet exercice; le bilboquet dont il se servait présentait, d'un côté, une surface plane, et à chaque coup la boule y tournait sur son axe. D'une taille moyenne, mais bien prise, d'un physique aimable, gracieux, de Bièvre, rompu de bonne heure à tous les exercices du corps, avait servi quelque temps dans la première compagnie des mousquetaires; il y était entré avec un beau nom[32] et une fortune de trente mille livres de rente. Il n'en fallait pas davantage pour qu'il fût bien vite couru. Célibataire forcené, il ne sacrifia cependant aux femmes (c'était alors le mot consacré) qu'en fuyant un si onéreux contrat. Il était de mode alors de s'attacher au char d'une courtisane. De Bièvre, en vrai mousquetaire, paya son tribut à cette mode ruineuse. Tombé dans les griffes de mademoiselle Raucourt, qui débuta avec éclat, en 1773, au théâtre, il l'entretint d'abord sur le pied de quinze cents livres par mois, de quarante mille données pour payer ses dettes et de six mille livres de rentes viagères. C'était se conduire en véritable Turcaret. En dépit de ces largesses, de Bièvre ne put conserver le cœur de son amante, à laquelle on reprocha de prendre aussi souvent Sapho pour modèle que Melpomène. Mademoiselle Arnould lui parut devenir un peu trop l'amie de mademoiselle Raucourt; quitté par celle-ci, le mousquetaire, pour se venger, écrivit au lieutenant de police une lettre qui fit grand bruit. C'était un factum des plus véhéments sous une forme comique:
«Monsieur,
«Je crois n'avoir pas besoin de vous faire une confession générale pour vous mettre au fait de toutes mes sottises.
«La belle R…, qui commence par où les autres finissent, à dix-sept ans et neuf mois, a arraché à mon ivresse, ou à ma stupidité, un contrat qu'elle a fixé à deux mille écus; car, il faut lui rendre justice, elle m'a sauvé l'embarras de cette affaire; elle a choisi le notaire elle-même, elle a pris son heure, réglé les articles, et je n'ai eu que la peine de signer. La forme de ce maudit contrat est si sévère, toute cette manœuvre était si mal déguisée, que j'ai ouvert les yeux une demi-heure après; je me suis même confié au notaire sur mes craintes, et j'ai signé doutant encore si l'on tiendrait les conditions verbales qu'on avait faites avec moi. On les a tenues tant bien que mal pendant cinq mois et demi, et avant-hier j'ai reçu mon congé sans pouvoir même en venir à une explication.
«Vous conviendrez qu'un rêve aussi court, laissant à sa suite des réalités pareilles, rend le réveil bien fâcheux… Tout ceci me paraît jurer fortement avec la gaieté que je porte dans le monde, et la tournure honnête que j'y avais prise. Vous avez eu des bontés pour mademoiselle R… je ne puis la croire coupable d'un aussi détestable procédé. S'il n'est pas indigne de vous constituer son juge et d'amortir un peu le coup que je reçois, je me prêterai aux accommodements que vous voudrez bien prescrire. J'attends vos ordres et je suis, avec respect, votre, etc.;